Le Canada-français /, 1 janvier 1890, No 3. Les grands drames
LES GRANDS DRAMES Sous ce titre paraîtra dans quelques jours un nouvel ouvrage de notre collaborateur, monsieur le juge Routhier.Ce sont des essais de critique dramatique dans lesquels l’auteur passe en revue les œuvres les plus remarquables du théâtre ancien et moderne.Il a bien voulu en détacher quelques pages, et en donner la primeur aux lecteurs du Canada-Français.ESCHYLE — PROMÉTHÉE I Eu février 1884, je voyageais en Sicile, jouissant avec délices de la douceur du climat, et admirant avec enthousiasme les impérissables monuments dont la Grèce antique a doté ce charmant pays.Car c’est là qu’il faut aller, pour retrouver encore debout les plus beaux et les plus grands temples que l’art grec ait élevés en l’honneur des dieux.Mais au milieu des ruines splendides de Girgenti et de Syracuse, je ne me souvins pms seulement des grands architectes et des incomparables sculpteurs d’Athènes ; je vis surtout repasser dans mes souvenirs ses grands écrivains et ses poètes ; puis, au-dessus de ces derniers et dominant leur groupe illustre, je vis se détacher la sublime figure d’Eschyle ; car le sol que je foulais aux pieds avait été sa seconde patrie et son tombeau.Je ne sais si tous les voyageurs me ressemblent ; mais, lorsque je visite un pays étranger, mon esprit évoque spontanément les hommes célèbres qui l’ont illustré.11 arrive même quelquefois que l’un d’eux absorbe entièrement mes pensées.Son souvenir devient pour moi une obsession, et il me semble que j’entre en communication avec lui.C’est ce qui m’est arrivé en Sicile à l’égard du plus grand poète tragique de la Grèce.Sans doute, les vastes ruines de Syracuse me rappelèrent Pindare y déclamant ses odes fameuses, Platon y venant séjourner 278 LES GRANDS DRAMES plusieurs fois et y poursuivant ses grands travaux philosophiques, Archimède y faisant l’étonnement des contemporains par ses savantes découvertes ; mais ce fut Eschyle surtout que ma mémoire y fit revivre.Sa grande ombre y ranima pour moi, et les temples écroulés, et le vaste théâtre dont les gradins subsistent et sont adossés aux somptueux tombeaux des Grecs illustres, morts à Syracuse.C’est que je considère Eschyle comme un génie prodigieux, comme le plus grand poète tragique qui ait jamais existé peut-être, et, en même temps, comme une espèce de précurseur p>aïen du Christ, prédisant sa venue cinq siècles d’avance, avec plus de force, de clarté, de précision que toutes les sibylles antiques, même les plus rapprochées de l’ère chrétienne, et dans des termes qu’on dirait parfois empruntés aux prophètes.Eschyle fut en outre un homme de guerre et un héros.Il appartient à la génération des géants qui sauvèrent la Grèce des formidables invasions des Mèdes et des Perses, et qui couvrirent leur patrie d’une gloire dont le rayonnement est parvenu jusqu’à nous.11 apparaît comme un lion dans les fameuses batailles de Marathon, de Platée et de Salamine, et ses frères furent pour lui des compagnons d’armes non moins glorieux.L’un d’eux nommé Cynégire, abordant une galère persane, s’y accrocha d’une main : on la lui coupa d’un coup de hache.Il s’y cramponna de l’autre : on la coupa également.Alors il saisit le bordage avec ses dents, et il fallut lui trancher la tête pour lui faire lâcher prise.Mais ce n’est pas le guerrier dont j’évoquais le souvenir en parcourant les endroits qu’il a habités en Sicile ; c’est le poète tragique dont les œuvres, toutes païennes qu’elles sont, renferment une si haute philosophie religieuse et morale.Au pied du mont Etna s’élevait autrefois une ville qu’on nommait Géla.Elle est aujourd’hui détruite.C’est là que vint mourir le merveilleux poète, exilé d’Athènes, et fatigué sans doute de la vie bruyante de Syracuse.Il est difficile de ne pas voir entre le volcan et lui une mystérieuse sympathie.Chose étrange, quand il eut à faire lui-même son épitaphe, il y dédaigna son plus beau titre de gloire : — “ Sous cette pierre gît Eschyle, fils d’Euphorion.Né dans Athènes, il mourut aux LES GRANDS DRAMES 279 champs plantureux de Géla.Au bois si fameux, au bois de Marathon, au Mède à la flottante chevelure, de dire s’il fut vaillant.Ils l’ont vu ! ” Pas un mot dans cette épitaphe de son œuvre dramatique, si colossale, si sublime, et qui lui avait valu tant de succès.Pourquoi cela ?Sans doute parce que, s’il avait cueilli bien des palmes au théâtre, il y avait éprouve aussi bien des déboires, rencontré bien des ennemis, et suscité des haines qui furent la cause de son exil.Quand on relit aujourd’hui ce qui nous reste de son Prométhée, on comprend quelles tempêtes il a dû soulever dans Athènes, et quelles colères il a dû allumer dans le cœur des prêtres de Jupiter.Jusqu’alors Jupiter, ou Zeus, pour employer son nom grec, avait été un dieu incontesté, reconnu comme le souverain maître de toutes choses, et prêché par un sacerdoce puissant dans toutes les villes de la Grèce.Or, voilà qu’un homme ose tout à coup répudier ce culte, et représenter en plein théâtre le souverain des dieux comme un tyran qui persécute le droit et la justice ! Voilà qu’un poète a l’audace de prédire un nouvel ordre de choses, et d’annoncer que la couronne et l’honneur de Z eus passeront sur la tête d’un nouveau dieu !— Ce sont les paroles mêmes qu’Eschyle met dans la bouche de Prométhée.Quelle impiété ! quels blas-blêmes ! quel scandale ! Le drame audacieux de Prométhée ébranlait les fondements des temples païens, et des pierres qui en tombaient, les lettrés d’Athènes allaient ériger plus tard ce fameux temple au dieu inconnu, que saint Paul remarqua en traversant la grande ville.Les prêtres païens s’insurgèrent contre cette nouveauté sacrilège.Ils traînèrent le poète devant l’Aréopage, et l’accusé ne fut sauvé de la mort que par ses glorieuses blessures, et par le souvenir de Marathon et de Salamine.Mais il ne put échapper à l’exil ; et la Sicile, alors gouvernée par Hiéron, protecteur des muses, l’accueillit avec tousles honneurs dus à une telle célébrité.C’est donc mon voyage en Sicile qui m’a ramené à l’étude d’Eschyle, et c’est le fruit de cette étude que je viens offrir au public. 280 LES GRANDS DRAMES II L’histoire constate que le théâtre chrétien a été essentiellement religieux dans son origine ; et, pendant longtemps, les pièces de son répertoire ne représentèrent exclusivement que des sujets religieux.C’est une vérité incontestable.Mais, chose remarquable, le théâtre païen, à son origine, avait le même caractère de piété, et ne mettait en scène que les œuvres et les décrets des dieux, — avec cette différence que les actions de ces dieux n’étaient pas toujours édifiantes.Comme l’a dit un grand critique, les drames du théâtre antique de la Grèce étaient avant tout des fêtes religieuses.Dans ses trilogies étonnantes, Eschyle met constamment les dieux en scène — comme on mettait en scène au moyen âge Jésus-Christ, la sainte Vierge jet les saints — et jamais il ne lui vint à l’esprit de prendre, pour sujet de ses drames immortels, ce sentiment qui est le sujet unique et exclusif du théâtre contemporain, l’amour de la femme.11 eût sans doute pensé qu’un tel sujet n’était pas digne de son génie ; et, quand on étudie ses œuvres, il faut bien reconnaître que le géant du théâtre antique plane à des hauteurs telles qu’il se fût abaissé, en décrivant les misérables jeux de l’amour humain.Non, il fallait à son œil d’aigle de plus grandioses spectacles, et à l’essor de sa pensée de plus vastes horizons.Aussi son œuvre dramatique est-elle d’une grandeur et d’une sublimité qui étonnent.Elle se composait de quatre-vingt-dix tragédies, dont sept seulement sont arrivées jusqu’à nous.Quelle perte irréparable pour l’art et pour la philosophie métaphysique et morale ! Tous ses héros dépassent la stature humaine.On éprouve, en les étudiant, la même impression qu’en examinant les grands fossiles antédiluviens, dans un musée d’histoire naturelle.Eschyle a été le véritable créateur du drame, et son œuvre a ¦ rardé la rudesse d’une ébauche.Le fini, le poli de la statue man- O _ que à ce colosse.Mais la grandeur en est incomparable.Entre Sophocle et lui, il y a la même différence qu’entre les versants ombragés des Alpes du Midi et les âpres sommets du mont Blanc. LES GRANDS DRAMES 28 L Les règles de l’art sont inconnues à Eschyle, pour l’excellente raison qu’elles n’existaient pas encore.Mais, tout primitif qu’il est, son Prométhée est prodigieux au point de vue philosophique et religieux ; et la scène dramatique en est assez grande pour embrasser la nature et les éléments, les hommes et les dieux.La conception en est titanesque, comme le héros.C’est un abîme d’élévation et de profondeur, enveloppé d’ombre et de mystère, mais dans lequel flottent des reflets du passé, et des visions de l’avenir.Le langage en est rude, hardi, original, saisissant.Il est d’une énergie et d’une force surhumaines.Il éclate comme une fanfare ; il mugit comme un roulement de tonnerre.Les images abondent, mais elles manquent quelquefois de vérité et de mesure.Les antithèses s’entre-choquent souvent comme un cliquetis d’armes.Elles sont parfois d’une audace qui fait bondir les professeurs de rhétorique ; et les mots qui les expriment sont de temps à autre d’une grossièreté et d’une crudité choquantes.Mais qui donc est Prométhée ?Les Grecs le font naître de Japet, fils d’Ouranos et de Ghéa, c’est-à-dire du Ciel et de la Terre.Dans la croyance des Hellènes, Japet avait été le premier homme.Pour nous qui croyons à la Bible, le premier homme est Adam, qui fut formé par Dieu d’un peu de terre, et qui par conséquent est né, comme le Japet des Grecs, du ciel et de la terre.C’est le premier rapprochement à faire entre Prométhée et Adam.Mais vous allez voir que la ressemblance du héros d’Eschyle va s’accentuer et devenir très frappante, non seulement avec le premier Adam et l’homme en général, mais aussi avec le second Adam, c’est-à-dire avec Jésus-Christ.Prométhée serait donc à la fois un souvenir du passé, et une figure de l’avenir, un être plus grand que l’homme, un Titan participant de la nature humaine et de la nature divine.C’est ce qui va ressortir de l’étude de son crime et de son châtiment.Son crime, vous le connaissez : il avait enlevé le feu du ciel.Mais que signifie ce mot, le feu du ciel ?Est-ce le feu matériel, que les anciens désignaient comme un des quatre élémeuts ?Ce n’est pas vraisemblable.L’homme primitif n’avait pas besoin d’aller au ciel pour faire jaillir une étincelle de la pierre, et les 282 LES GRANDS DRAMES arts n auraient pas célébré avec tant d’enthousiasme un simple inventeur du briquet.Non, le feu du ciel enlevé par Prométhée devait être un élément immatériel, aussi nécessaire à l’âme, à l’intelligence, que le feu matériel est nécessaire au corps.Ce devait être la lumière intellectuelle, la science, la sagesse.C’est pourquoi Hésiode raconte que Prométhée est monté au ciel sur le char ailé de Pallas-Athénè, pour aller dérober une étincelle au soleil.Or Pallas-Athénè, c’était Minerve, la déesse de la science.C’est pourquoi d’autres mythologues l’appellent la sagesse du Père, ce qui est un des noms de Jésus-Christ, et représentent 1 romethée créant les hommes et façonnant leurs corps, auxquels Pallas apporte l’étincelle divine de la vie.< 1 est pourquoi, enfin, Eschyle le représente comme un sage sublime, qui est devenu le flambeau, de l’humanité, et lui fait dire du haut de son rocher sanglant, qu’il a doué les hommes de science, et leur a donné le secret de tous les arts.Duris de Samos soutient que le prime de Prométhée fut d’aspirer a epouser Minerve, déesse de la sagesse ou de la science.Adam a commis la meme faute, en touchant à l’arbre de la science du bien et du mal.Nicandre de Colophon prétend que Prométhée aurait voulu la gloire du serpent.C’est bien encore le crime d’Adam, qui a glorifié le serpent, en cédant à ses inspirations plutôt qu’à celles de Dieu ! Ecoutez le prophète Baruch, et dites-moi si l’on ne croirait pas que les Grecs l’ont copié en imaginant la fable de Prométhée : “ Qui a monté au ciel, et y a pris la sagesse, et l’a amenée des nuées ?“ Qui u passé la mer et trouvé la sagesse, et l’a rapportée de préférence à l’or le plus pur ?” Et le même prophète répond : “ C’est lui qui est notre Dieu, et nul autre ne sera estimé auprès de lui.C’est lui qui a trouvé toute voie de vraie science, et qui l’a donnée à Jacob son serviteur, et à Israël son bien-aimé.“ Après cela, il a été vu sur la terre, et il a demeuré avec les hommes.” Le Prométhée des Grecs est donc à la fois un mythe du premier homme, et une figure païenne du Christ.Le feu qu’il a dérobé, LES GRANDS DRAMES 283 t apporté aux hommes, est, dans le passé, la science du bien et du mal, et sera dans l’avenir, la charité, 1 amour, la vraie sagesse.Les philosophes modernes et les libres penseurs ont voulu voir lans Prométliée le premier et le plus grand des révolutionnaires.Ils en ont fait le type de l’humanité frittant contre Dieu, le verbe humain en révolte contre le verbe divin.Mais les traits principaux du Prométhée d’Eschyle contredisent cette hypothèse ; et nous allons voir, en entrant dans les details du drame, que des ressemblances multiples et frappantes le •rapprochent plutôt de ces deux types qui partagent 1 histoire du monde en deux grandes périodes : Adam, pécheur et châtié, mais attendant sa rédemption avec confiance, Jésus-Christ charge des péchés des hommes, souffrant pour leur expiation, et détrônant Jupiter pour jamais.Comment Eschyle a-t-il pu connaître ces deux types, dont l’un ne devait apparaître aux hommes que cinq cents ans après lui ?Comment a-t-il pu acquérir la connaissance de ce grand avènement si longtemps attendu, et si ardemment désiré par le peuple juif, l’avènement du Christ?Nous n’en savons rien positivement, et nous en sommes réduits à des conjectures.Est-ce par la tradition transmise de générations en générations ?Est-ce par l’étude des livres des Juifs, des œuvres de Moïse et des prophètes ?Les deux hypothèses peuvent être vraies, et sont même très vraisemblables.Il ne nous semble pas possible que le génie d’Eschyle, si grand qu’on le suppose, ait pu, de lui-même, livré à ses seules inspirations, imaginer un drame aussi gigantesque dans ses proportions, aussi surnaturel dans ses personnages et dans son action, et aussi prophétique dans ses tableaux d’avenir.Sans doute, la chute de l’homme, sa faute originelle, son châtiment et l’espérance de sa rédemption étaient alors autant de croyances que la tradition avait transmises et conservées.Les lettrés d’Athènes paraissent y avoir ajouté foi, et le grand poète pouvait posséder là-dessus les mêmes données que Socrate et Platon, qui vinrent après lui.Mais son drame va bien au delà de ces données générales.Il prédit que Prométhée sera délivré par un dieu, lequel uaîtra d’un mariage mystique entre une vierge et un dieu ! Ce n’est pas tout. 284 LES GRANDS DRAMES Comme vous avez pu le voir, en décrivant le supplice de Promé-tbée, le poète raconte en quelque sorte la passion de Jésus-Christ avec une précision de détails qu’on dirait empruntés au prophète Daniel.' à Voilà ce que le génie humain n’a pas pu inventer ; et pour ma part, je crois qu’Esehyle n’a pas trouvé le sujet et les grandes lignes de son drame dans les traditions populaires seulement, mais qu’il a dû connaître et lire les livres de Moïse, le prophète-roi, Isaïe et Daniel.Sa parenté intellectuelle avec Isaïe est d’ailleurs frappante.Est-ce à dire qu’il faille ranger Eschyle parmi les prophètes ?Evidemment non.Quelles que soient les grandes vérités qui sillonnent son drame comme des éclairs, il faut bien reconnaître quelles sont encore enveloppées d’ombres mythologiques, et noyées dans les brouillards inconsistants et insaisissables des fables du paganisme.Mais ce qu’il faut conclure, c’est qu’on peut invoquer Eschyle comme la plus grande autorité païenne en faveur de nos dogmes chrétiens ; et cette autorité a d’autant plus de valeur qu’elle émane d’un génie transcendant, et qu’elle remonte à cinq siècles avant Jésus-Christ.Après le Prométhée d’Eschyle, on comprend que saint Paul ait trouvé dans Athènes le temple du dieu inconn u ; et nous pouvons conjecturer que ce temple avait dû être élevé par la classe lettrée.Car c’est après Eschyle que les sages et les philosophes de la Grèce commencèrent à dépeupler l’Olympe de ses innombrables divinités.On comprend aussi qu’en bâtissant au sommet du Capitole un temple magnifique en l’honneur de Jupiter, l’empereur Auguste y ait dédié un autel à la vierge qui devait enfanter: virgini PÀRITURÆ ! Enfin, on ne s’étonne plus d’entendre Virgile annoncer dans sa quatrième églogue “ que les derniers temps prédits par la sibylle de Cumes sont enfin arrivés.qu’une race nouvelle descend du haut des deux.qu’un enfant, fils des dieux, va clore le siècle de fer, et rouvrir l’âge d’or au monde entier.que les temps • approchent où l’enfant chéri des dieux, noble rejeton de Jupiter, va monter aux honneurs suprêmes.et que tout l’univers tressaille dans l’attente de ce nouveau siècle!.” ‘ LES GRANDS DRAMES 285 Tout extraordinaires que sont ces prédictions dans la bouche de Virgile, elles ne surprennent plus, quand on voit avec quelle précision Eschyle avait annoncé ce3 événements dans son Prométhée.Tertullien l’avait lu sans doute, et il avait été frappé comme nous de la ressemblance mythique qui existe entre le héros d’Eschyle et notre Dieu.Car, un jour, il s’est écrié en montrant le Christ aux païens : Férus Prometheus, Dcus omnipotens, hlas-phemiis lancinatus ! Oui, le vrai Prométliée, c’est notre Dieu ; non plus le Prométhée enchaîné ou crucifié, mais le Prométhée délivré et vainqueur à jamais.Les Juifs ont possédé le Christ vivant; nous possédons le Christ ressuscité et triomphant.Les anciens, moins heureux que uous, n’ont pu en connaître que des figures très imparfaites.Néanmoins — le Prométhée d’Eschyle en est une preuve — ils ont eru à un rédempteur promis par leurs oracles, et ils l’ont attendu avec confiance durant des siècles et des siècles.Non seulement les Grecs et les Romains ont cru à ces oracles et ;\ l’avènement d’un rédempteur, mais, si vous étudiez des littératures plus anciennes encore, celles des Indiens, des Chinois, des Egyptiens et des Perses, vous y trouverez les mêmes croyances plus ou.moins défigurées, mais assez concordantes pour qu’on puisse leur assigner une origine commune.Nous pouvons en conclure que tous les hommes sont les enfants d’un même père, que ce père a péché contre le Dieu qui l’avait créé, que cette faute a attiré un terrible châtiment sur lui-même et sur ses descendants, mais qu’avec son héritage de douleurs il a transmis à ses enfants la promesse et l’espérance d’une rédemption.Grâces soient'rendues à Dieu! nous, chrétiens, ne sommes plus au nombre des générations qui attendent encore.Nous savons qu’il est venu parmi les hommes, cet enfant qui devait naître du mariage d’une vierge avec un Dieu ; nous savons que le Prométhée divin est venu délivrer le Prométhée humain; et nous jouissons des immenses bienfaits de cette délivrance, depuis que le règne de Zeus à pris fin.Est-ce à dire que l’homme soit maintenant arrivé au bonheur parfait ?Non certes, la terre n’a jamais connu et ne connaîtra jamais un tel bonheur ; et c’est ici qu’un dernier trait du Promt- 286 LES GRANDS DRAMES thée vient ajouter encore à sa ressemblance avec le premier Adam, c’est-à-dire avec le genre humain.Le héros d’Eschyle, en effet, même après sa délivrance, dut porter à son doigt un anneau de fer fait d’un morceau de sa chaîne, et dans le chaton duquel était incrustée une parcelle du roc de son pilori.Dernier vestige de sa captivité, et permanent emblème du cortège de douleurs qu’il devait continuer de traîner après lui ! Ah ! qu’il est touchant et qu’il est vrai ce dernier rapprochement allégorique entre l’homme pécheur et Prométhée ! Qui de nous ne porte pas encore un anneau de cette chaîne de fer qui liait l’humanité au démon et à la mort, et que le Christ est venu briser?Qui de nous ne porte pas dans son cœur et même dans son corps les stigmates du châtiment ?Qui de nous ne sent pas à son doigt une parcelle de ce rocher sanglant auquel fut rivé le genre humain, et que le Christ est venu sanctifier en l’arrosant de son sang ?C’est l’arrêt éternel et divin; soumettons-nous ! Portons généreusement ces cicatrices qui nous fonl ressembler davantage à l’Homme-Dieu, et grâce auxquelles il nous reconnaîtra pour ses frères ! N’allons pas nous imaginer qu’en détrônant Jupiter, le Christ a détrôné tous les faux dieux.Il y en a, et il y en aura toujours sur cette terre, qui, parvenus aux sommets du pouvoir, persécuteront le droit et la justice ! Contre ces oppresseurs, quel que soit leur titre, quel que soit leur nom, quel que soit leur drapeau, il faut lutter toujours, comme Prométhée contre l’empire tyrannique de Zeus.Toute faible qu’elle paraît quelquefois, la vérité est toute-puissante quand elle est servie par la patience, l’énergie, la persévérance.Il vient toujours un temps où les faux dieux sont renversés, pour faire place au règne du droit et de la justice.A.-B.Routhier.
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