Le Canada-français /, 1 octobre 1889, La religion Jacobine au XIXe siècle
LA RELIGION JACOBINE AU XIXème SIÈCLE.L’année 1889 est parvenue à la moitié de son cours, et la Révolution fête en grande pompe le centenaire de son apparition dans le monde.Cette célébration (qui pourrait le nier ?) contraste péniblement avec la mélancolie et les perplexités poignantes des heures que nous traversons.La France mutilée, déchue de sa prééminence dans le monde, est menacée à tout instant dans son existence et, pour se défendre, appelle sa population entière sous les armes.Contre ce péril suprême, elle n’a pas d’alliés en Europe et se sent isolée dans le monde.Ses trésors sont vides ; elle plie sous la charge d’une dette écrasante.Comme complément à tant d’infortunes, elle n’a pas de gouvernement.La souveraineté réside dans une multitude inconsciente et irresponsable, dominée alternativement par des sectaires, des intrigants et des utopistes.L’intelligence, le capital, le mérite, toutes les supériorités sociales, sont exclues des affaires publiques, persécutées dans leurs croyances, leurs intérêts, et réduites à un véritable ilotisme ; tous les bons citoyens envisagent l’avenir avec découragement.Tous les pronostics, toutes les conjectures nous représentent, avec une désolante uniformité, les perspectives les plus sombres.Et c’est à ce moment que nos républicains, le front serein, le sourire aux lèvres, montent au Capitole et, pratiquant une nouvelle brèche à nos finances délabrées, élèvent des monuments, des tours colossales, des arcs de triomphe, et convient l’univers à célébrer avec eux l’éclosion révolutionnaire, comme un Noël rénovateur de la France et rédempteur de l’Humanité ! Déjà, comme prélude, ont retenti les cantates et les dithyrambes.De mélodieux introït invitent les âmes au recueillement.Gloria in excclsis : gloire à l'insurrection ; exaltées soient les saintes barricades; ici des rosées de pensions et de bénéfices récompensent les vétérans de l’émeute; là des statues se dressent pour les anarchistes et les démagogues du passé.Credo: expansion du catéchisme populaire, suppression de l’ancienne métaphysique, c’est-à-dire de la notion de Dieu dans toutes les écoles de l’Etat.Offtrtoire: laïcisation des hôpitaux sur tout le territoire français, confiscation des bâtiments et biens apparte- LA RELIGION JACOBINE AU NIXème SIÈCLE 533 liant aux congréganistes.Sursum corda : élevons nos cœurs ; que tous les préjugés, les superstitions disparaissent : voici la véritable incarnation, le Verbe révolutionnaire qui vient affranchir la pensée humaine.Adoremus : prosternez-vous, mortels, devant les prodiges de l’art, de l’industrie, de la science ; adorez dans ses ouvrages l’Esprit, fils incréé de la matière éternelle, le Dieu prédit par Hegel, Spencer et Auguste Comte, l’artisan de sa propre Divinité, glorieux conquérant de la nature, et légitime dominateur de tout l’univers.Que sa force descende en vous ; que sa lumière vous pénètre et maneat semper.Amen.Ainsi comprise et dans cet appareil, l’Exposition de 1889 se dessine à notre horizon comme une messe pontificale en musique et à grand orchestre avec accompagnement (bien entendu) du Diesirœ en sourdine, pour stigmatiser et plonger réactionnaires, monarchistes et cléricaux dans les abîmes du néant.A ces traits caractéristiques, on reconnaît l’influence ou plutôt l’empire exclusif des préoccupations les plus transcendantes.La République Française n’est pas, on le voit, de ces gouvernements qui s’abstiennent ou se déclinent pour incompétence dans les questions religieuses, en concentrant leurs soucis et leurs efforts sur les intérêts d’un patriotisme vulgaire.C’est dans le domaine spirituel qu’elle a placé ses ambitions, ses espérances les plus chères.L’invisible et le préhistorique lui sont familiers.Elle en a scruté les arcanes.Elles connaît l’origine des êtres, le moteur primordial du monde, les forces latentes des atomes, les affinités électives, l’embryogénie de la pensée, enfin le rôle de l’homme sur la terre, et la solution des problèmes intimes qui s’agitent en lui.De là son besoin de dogmatiser.Car ces clartés supérieures, elle ne les garde pas pour elle-même.Elle veut les répandre au dehors.Elle en considère la divulgation comme le plus impérieux des devoirs.C’est cette ferveur apostolique qui donne à la France républicaine une physionomie si singulière parmi les nations modernes Partout ailleurs, les visées des gouvernements sont utilitaires.Ce qu’ils recherchent, ce sont les profits palpables.Leurs succès sont des extensions territoriales, des alliances, de bonnes finances, l’augmentation de la richesse nationale, les bienfaits d’une administration sage et d’une bonne justice.C’est par ces titres qu’ils prouvent leur mérite et se recommandent à la confiance populaire.Chez nous, la mission de l’homme 1.Discours de M.Delum-Montant à Moutargis pour l'érection de la statue de Mirabeau. 534 LA RELIGION JACOBINE d’Etat est toute différente.C’est sur la pensée, sur la conviction de ses concitoyens qu’il doit opérer.Sa tâche est de prêcher, de catéchiser, de réfuter et de convertir.Il a charge d’âmes.Peu lui importe d’agrandir son pays, de l’enrichir, de le rendre puissant et redouté parmi les hommes; sa gloire est dans les conquêtes doctrinales, et fidèle à la devise, Périssent les colonies plutôt qu'un principe, il refuserait des mains de M.de Bismarck l’Alsace et la Lorraine, s’il fallait les acheter par une concession aux vieux préjugés : Dieu, l’âme et la vie future.Le surnaturel, c’est-à-dire la Providence et surtout la croyance chrétienne, tels sont les ennemis qu’il lui faut combattre à outrance et qu’il poursuit dans leurs derniers retranchements.Il les charge, les pourfend, comme le pieux Enée, conduit par la Sibylle, chassait devant lui les Harpies, les Gorgones, Briarée aux cent bras et les larves du Styx, avec son épée : Irruit et frustra ferro diverberet umbras.Ah ! la bataille est rude.Le malheur, c’est que ces fantômes tiennent bon contre les Epigones de Voltaire et refusent insolemment de s’évanouir, même aux clartés lumineuses de la science.Il faut donc redoubler d’ardeur militante ; ou plutôt il faut susciter des divinités, des images nouvelles, pour distraire l’esprit mobile de la foule, et porter ses adorations sur d’autres objets.C’est ainsi que, par une déviation étrange mais logique, la philosophie et la révolution française, au bout de cent ans, ont abouti à ce résultat invraisemblable : la formation d’un corps sacerdotal, s’attribuant le droit exclusif d’interpréter la nature et de diriger la société civile d’après ses révélations.Sans réclamer pour nous l’honneur de la découverte, nous tenterons d’esquisser ici, dans un rapide aperçu, l’embryogénie et les caractères principaux de ce curieux phénomène.I Si tenaces que soient les mythes révolutionnaires, il y a longtemps que l’inanité politique de l’Assemblée constituante a été proclamée par l’histoire et reconnue par tous les esprits impartiaux ; longtemps que l’œuvre informe des Lameth, des Mon-nier, des Barnave, Duport, etc., figure dans le musée de nos épaves constitutionnelles, attestant la légèreté, l’irréflexion, l’imprévoyance et l’infatuation de ses promoteurs.Résumé de la sagesse encyclopédique, elle a dogmatisé, grave, impertur- AU XIXème SIÈCLE 535 bable au milieu d’un peuple en délire, complice plus ou moins inconsciente des passions anarchiques, détruisant, faisant table rase, avec la prétention de construire, livrant aux assassins et aux spoliateurs le roi, le clergé, la noblesse, l’élite de la nation, la puissance et toutes les richesses d’une grande monarchie.Incapable de réprimer le désordre, de protéger aucun droit contre la violence, elle s’est effondrée d’elle-même, ou plutôt, elle s’est évanouie discrètement devant l’émeute, pour laisser la place libre au sans-culottisme.Tels sont, dégagés de leurs sonorités pompeuses, les bienfaits apportés à la France par les réformateurs de 1789.Nous ne parlons pas de la désorganisation systématique dans l’administration, dans la justice, dans l’enseignement, du gaspillage financier, des défis insultants aux monarchies étrangères, préludes de violations de territoires, et d’agressions en pleine paix.L’énumération de ces folies monstrueuses nous détournerait de notre sujet.M.Taine, avec son admirable palette, en a tracé le navrant tableau h Bornons-nous à citer ici, pour mémoire, ses appréciations saisissantes : “ Il n’y a plus de cadres, plus de chefs.Il ne reste que des “ individus, vingt-six millions d’atomes égaux et disjoints.“ Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résis-“ tance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir ; il leur “ suffira pour réussir d’être dures et violentes.Elles sont prêtes “ ces mains brutales et l’assemblée qui a fait la poussière a pré-“ paré aussi le pilon.” Citons aussi ce verdict final auquel les sycophantes révolutionnaires n’ont jamais trouvé rien à répondre : “ Le chef-d’œuvre de la raison spéculative et de la dérai-“ son pratique est accompli : en vertu de la constitution, “ l’anarchie spontanée devient l’anarchie légale.Celle-ci est “ parfaite; on n’en a pas vu de plus belle depuis le neuvième “ siècle.Dans l’assemblage de lois confuses et contradictoires enfantées par ces novateurs, les historiens ont cherché et cherchent encore le but, l’unité de vues, l’idée dominante.Convoqués pour remédier au déficit, se sont-ils proposé de relever les finances ?Leurs réformes ont détruit le crédit, tari la richesse publique, ouvert le gouffre de la banqueroute, en dépit des milliards brutalement confisqués.Leur ambition, dira-t-on, était bien plus haute : elle s’attaquait aux privilèges, aux iniquités féodales, à tous les abus de l’ancien régime.Mais ces privilèges, ces abus s’immo- 1.Origines de la Révolution française.—Tome II.L’Assemblée constituante et son œuvre. 536 LA RELIGION JACOBINE lèrent eux-mêmes, la noblesse les abdiqua spontanément dans la nuit du 4 août avec une générosité dont on ne lui sut aucun gré.La grande question, affirment d’autres, était de supprimer l’arbitraire royal et d’y substituer le règne de la loi.Mais cette emphatique transformation ne fut qu’une série d’illégalités, de violences, d’assassinats exercés sur des prêtres inoffensifs, sur des aristocrates libéraux, sur des milliers de victimes innocentes, et l’Assemblée constituante contempla ces scélératesses avec une sérénité olympienne.Son but, sa préoccupation n’étaient donc ni la réforme financière, ni la création d’un gouvernement libéral et de garanties constitutionnelles, ni l’établissement de la justice dans l’ordre social.En examinant avec une attention scrupuleuse les délibérations, en pesant les votes de l’Assemblée constituante et de ses deux héritières, la Législative et la Convention, on y découvre partout et presqu’exclusivement deux pensées.La première est l’arrogante prétention de régler tous les faits et lés exigences multiples de la société par des formules générales, des principes abstraits, de substituer aux autorités établies, aux traditions séculaires, des entités empruntées à des ouvrages philosophiques et principalement au Contrat Social.Lycurgue, Solon eurent leurs zélateurs.Minos lui-même fut mis à contribution par Hérault de Séchelles et faillit nous donner des lois.Sous cette double tyrannie de la métaphysique et du pédantisme, toutes les capacités, toutes les compétences furent en quelques mois exclues honteusement des fonctions publiques et remplacées par de misérables déclamateurs ou des fous maniaques.En même temps, grisé par sa rhétorique, l’Etat s’adjugeait tous les droits, toutes les juridictions et s’exaltait dans la conception d’un rôle hiératique.Mais la transformation même de l’Etat en dictature omnisciente et providentielle n’avait aux yeux de ces rénovateurs qu’une importance secondaire.La grande affaire pour eux, c’était l’établissement d’une religion nouvelle, substituant aux dogmes “ surannés ” du Christianisme, la vision mystique et les rêves plus ou moins éthérés du XVIIIe siècle.C’est comme prélude à cette entreprise qu’ils s’attribuèrent un droit de refonte sur la discipline et sur la hiérarchie catholiques, en changeant les délimitations diocésaines, en faisant élire les évêques et les curés par le suffrage populaire, et en leur imposant un serment civique, afin de transformer le prêtre en “ fonctionnaire salarié ”.Par cette usurpation, les nouveaux gouvernants, au plaisir de contrister les croyances chrétiennes, ajoutaient celui AU XIXèrae SIÈCLE 537 de mettre la main sur l’Eglise et de placer les consciences des fidèles dans leur dépendance.Le schisme, il est vrai, affichait pour les dogmes un respect hypocrite.Mais il suscitait tous les éléments et les cadres d’un culte nouveau.Bientôt (en quelques mois), par la proscription et la fermeture des églises, il se débarrassa de l’ancien.Trois ans après, les apostats assermentés, écrasés par le mépris général, cessaient leurs parodies sacrilèges.Tout était donc mûr pour l’apparition de la Jérusalem révolutionnaire et l’avènement du “ Verbe ” nouveau.Oui, l’instant était éminemment favorable.Malheureusement les initiateurs du mouvement théurgique étaient divisés.Les uns, comme Hébert, Chaumette, Anacharsis Cloots, etc., étaient athées et matérialistes.Les autres, avec Robespierre et Saint-Just, professaient les idées de J.-J.Rousseau, c’est-à-dire l’existence d’un être suprême et l’immortalité de l’âme.Comment concilier de telles dissidences?En morale, même désaccord.Les premiers préconisaient ouvertement la satisfaction des instincts physiques, pratiquaient autant que possible l’épicuréisme et, par la voix de Camille Desmoulins, prétendaient, en pleine Terreur, fonder une république Athénienne.Les seconds voulaient faire revivre Lacédémone et mettaient toutes le3 vertus à l’ordre du jour.Sur des prémisses aussi contradictoires, il était impossible d’établir un Credo commun.Impuissantes à se convertir mutuellement, les deux sectes rivales n’avaient d’autre ressource que de s’envoyer fraternellement et à tour de rôle à la guillotine en échangeant les appellations de modérés et d’aristocrates.Plus violents et plus impatients, les matérialistes prirent l’avance en inaugurant le culte de la Raison, dans les églises profanées.Pour en accentuer la portée, leurs chefs proclamaient la non-existence d’un Dieu créateur: “ La délivrance “ du monde, disait Anacharsis Cloots, doit s’effectuer par la “ déchéance des prétendus souverains de la Terre et du Ciel.Il “ n’y a pas d’autre Dieu que la nature, d’autre souverain que le “ genre humain, le peuple Dieu ; en lui résident la puissance, la “ sagesse, l’infaillibilité, etc.” On le voit, cette religion n’était autre chose que l’Humanisme enseigné plus tard par Hegel.Cependant, il fallait des fêtes pour le peuple.On fit un nouveau calendrier.Chaque décadi fut affecté aux célébrations populaires.La première eut lieu le 20 brumaire an II (10 novembre 1793), quelques jours après la fameuse abjuration de Gobel, évêque assermenté de la capitale.Voici dans quels termes M.Thiers raconte cette solennité: “ Une jeune femme 53S LA RELIGION JACOBINE îepresentait la Déesse de la Raison.C’était la femme de I imprimeur Momoro, l’un des amis de Vincent, Ronsin, Chaumette, Hébert et piareils.Elle était vêtue d’une draperie blanche.Un manteau bleu céleste flottait sur ses épaules; ses cheveux épars étaient recouverts du bonnet de la liberté.Elle était assise sur un siège antique, entouré de lierre et porté par quatre citoyens.Des jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de roses, précédaient et suivaient la Déesse.Puis venaient les bustes de Lepelletier et de Marat et toutes les sections armées.Des discours furent prononcés et des hymnes chantes dans le temple de la Raison on se rendit ensuite a la Convention; Chaumette prit la parole en ces termes : Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison.Ses “ J’eux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière.Aujour-d hui un peuple immense s’est porté sous ces voûtes gothiques “ qui, pour la première fois, ont servi d’écho à la vérité.Là, les “ Français ont célébré le seul vrai culte, celui de la Liberté, celui de la Raison.La, nous avons formé des vœux pour la pros- II périté des armes de la République.Là, nous avons abandonné *’ des idoles inanimées, pour la Raison, pour cette image animée, “ chef-d'œuvre delà nature." En disant ces mots, Chaumette montrait la deesse vivante de la Raison.La jeune et belle femme qui la représentait descend de son siège et s’approche du Président qui lui donne l’accolade fraternelle au milieu des bravos universels et des cris de vive la République ! vive la Raison ! à bas le Fanatisme ! La Convention, qui n’avait encore pris aucune part à ces représentations, est entraînée et obligée de suivre le cortège qui retourne une seconde fois au temple de la Raison et va y chanter un hymne patriotique.” Ces cérémonies se renouvelèrent pendant plusieurs mois.Toutes reproduisirent, avec de légères variantes, l’accomplissement des mêmes rites.Dans la plupart, l’épisode principal fut la procession à travers les rues, suivi de la visite à la Convention.Le cortège, introduit dans le sanctuaire législatif, défilait en dansant, en chantant la Carmagnole et le Ça ira devant les pères conscrits, qui rivalisaient d’enthousiasme.En province, la déesse Raison eut immédiatement des milliers d’autels ; toutes les villes désireuses d’obtenir un certificat de civisme lui consacrèrent des fêtes ou plutôt des mascarades analogues.Malheureusement pour le nouveau culte, ces saturnales déplurent à Robespierre, qui régnait en maître dans le comité de 1.L’église Notre-Dame. AU XIXème SIÈCLE 539 Salut Public.Le dictateur avait son plan personnel de reconstruction religieuse.Il ne voulait pas de concurrence.Hébert, Chaumette et tout le cénacle d’Anacharsis Cloots, payèrent leur équipée théologique de leurs têtes.Traduits devant le tribunal révolutionnaire pour trahison et connivence avec ia coalition, ils furent envoyés à l’écliafaud le 4 germinal, en compagnie de l’évêque apostat, Gobel.Précurseurs du naturalisme actuel, il est étrange que le Conseil municipal de Paris ne leur ait pas encore conféré la dignité de martyrs.Quelques semaines plus tard (20 prairial), Robespierre inaugurait en personne, comme président de la Convention, la fête de l’Etre Suprême.Nos lecteurs connaissent, par les nombreuses relations de l’époque, les détails de cette cérémonie mémorable dont le plan avait été réglé par David.-l Les enfants couron-“ nés de violettes, les adolescents de myrte, les hommes de “ chêne, les vieillards de pampre et d’olivier.Les femmes “ tenant leurs filles par la main et portant des couronnes de “ fleurs.” La Convention occupait un vaste amphithéâtre en face duquel trois monstres, l’Athéisme, la Discorde et l’Egoïsme, furent brûlés à l’aide d’une torche par le Président.Pendant toute la fête, Robespierre donna les signes d’une profonde émotion, et versa plusieurs fois des larmes d’attendrissement.Il prononça deux discours empreints d’une rêverie sentimentale et constellés d’images bucoliques.Pour compléter le tableau, la guillotine fonctionna le jour même,, pendant la célébration, sur la place de la Concorde, tout près de l’amphithéâtre, et l’on assure que le sang des victimes arrosa plusieurs députés.Le Déisme apparaissait donc comme religion officielle.Des fêtes périodiques furent instituées à l’Etre Suprême, au genre humain, au peuple Français, à l’Héroïsme, à l’Amour, à la tendresse paternelle, etc.En même temps des décrets furent rendus contre les impies et contre les blasphémateurs.Mais dans le comité même de Salut Public, la plupart des membres se montraient défiants et froids pour cette théurgie.Ouvertement athées et matérialistes, il leur déplaisait de s’incliner devant un Dieu créateur.Mais avant tout, ils avaient la haine du Christianisme et craignaient de le voir ressusciter dans le nouveau culte.Aussi la religion de l’Etre Suprême ne survécut-elle pas au 9 thermidor.Vainement, pendant le Directoire, Laréveillère-Lépeaux s’efforça de la raviver avec le concours de quelques adeptes, Dupont'de Nemours, Bernardin de Saint-Pierre, etc., dans la secte des théophilantropes.Cette tentative coïncidant avec le discrédit, chaque jour plus grand, 540 LA RELIGION JACOBINE du jacobinisme, échoua misérablement, san3 autre résultat que de mettre en relief l’impuissance boursoufïïée de la faction révolutionnaire, le ridicule de ses pompes et la puérilité de se3 conceptions.Après cette série d’avortements, il était clair que ni l’athéisme, ni la religion naturelle n’étaient en mesure de se substituer au Christianisme dans la direction des consciences.En négociant le Concordat avec le Saint-Siège et en rouvrant les églises au culte catholique, Bonaparte ne fit donc que sanctionner l’évidence et légaliser un fait accompli.Devant cette légitime réorganisation, il eût été loyal à la coterie philosophique de faire trêve a sa passion antireligieuse et d’observer la neutralité.Mais les esprits stériles se consoleront toujours par la négation.L’histoire a consigné, non sans surprise, les colères qu’inspira le Concordat de 1802 aux jacobins, girondins et thermidoriens transformés en sénateurs, tribuns, conseillers d’Etat et dignitaires de toute sorte sous la férule du premier Consul.Ils avaient collaboré ou souscrit au 18 brumaire, et se préparaient allègrement à devenir ducs, comtes ou barons de l’Empire : mais ils ne pouvaient se résigner à voir le Christ réintégré dans les anciennes basiliques.On eût dit que l’intolérance antireligieuse survivait seule aux illusions de leur jeunesse et qu’elle leur était plus douce, plus précieuse que la liberté.Ces sentiments se firent jour en maintes circonstances et notamment dans les conflits de Napoléon avec le pape Pie VII.Toutes les violences du gouvernement impérial contre le malheureux pontife furent accueillies par les vétérans de la Terreur et du Régicide avec allégresse.En 1811, on vit les muets du Corps Législatif sortir de leur silence ordinaire pour demander de3 mesures de rigueur contre les évêques réunis à Paris, qui se permettaient d’intercéder timidement en faveur du prisonnier de Savone.“ On enten-“ dait ses membres 1 dire de toutes parts que si l’on n’y prenait “ garde, la convocation de ces prêtres allait devenir la convo-“ cation des Etats généraux de l’Empire et amener, Dieu sait, “ quelles conséquences, mais que, sans doute, l’Empereur y “ tiendrait la main, et qu’ils étaient prêts, quant à eux, à voter “ les lois dont on aurait besoin, pour terminer ces querelles “ dignes d’un autre temps.” Pendant toute la durée de l’Empire, cette haine du Christianisme fut contenue par la main de fer de Napoléon.Elle reprit son essor, sous la débonnaire autorité des Bourbons et, dès lor3.1.M.Thiers.Le Consulat et l’Empire, livre xli. AU XIXème SIÈCLE 541 devint la pensée inspiratrice de l’école dite libérale, pendant tout le cours du XIXe siècle.On la voit tout d’abord faire irruption dans les débats parlementaires, dans la presse, les revues périodiques, les pamphlets, dans l’enseignement universitaire, dans la critique, l’histoire et dans tous les genres de littérature.Au théâtre, elle revêt la forme badine ou licencieuse.Au milieu de ce tumulte et de ces clameurs, la voix grêle d’un chansonnier donnait la note dominante, alternant les refrains bachiques, la morale grivoise, avec les préceptes d’une philosophie exempte d’aspérités : Dieu lui-même ordonne qu’on aime.Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens Ah ! sans regret mon âme partez vite, En souriant, remontez vers les cieux Faites l’amour, vivez en joie, Narguez vos grands et vos cafards.Ces grands, ces cafards, c’étaient les Richelieu, les Decazes, les Montmorency, les Villèle, cette glorieuse pléiade de diplomates et d’hommes d’État royalistes qui, par leur fermeté patriotique, arrachaient la Lorraine et l’Alsace aux convoitises de la Prusse, pansaient les blessures de deux invasions, refaisaient les finances publiques et rendaient à la France son rang et son autorité en Europe.C’étaient les Bonald, les Frayssinous, les Quélen, ces prélats, ces orateurs, ces écrivains qui luttaient avec un courage héroïque contre l’impiété de l’époque et ravivaient, par l’idéal, par la poésie religieuse, par les sublimes espérances, le génie national desséché depuis cent ans par le scepticisme ! Que des viveurs, de joyeux compères célèbrent à huis clos le vin et l’amour comme la sagesse la plus haute, cela s’est vu sous tous les régimes et ne tire pas à grande conséquence.Mais Béranger n’est pas un poète badin.C'est très sérieusement qu’il vante Frétillon, madame Grégoire et toutes les héroïnes du libertinage.C’est avec intention qu’il ouvre simultanément à l’actrice galante et à la sœur de charité le paradis des libres-penseurs.C’est pour instruire, pour éclairer les esprits qu’il ridiculise la doctrine du sacrifice et du renoncement comme hypocrite et abrutissante.Et ce sont ces prédications qui l’ont rendu, qui le maintiennent populaire malgré la sécheresse, la trivialité de sa composition et la platitude de ses vers.On le cite, on le vénère, non seulement comme le Tyrtée de la démocratie, mais surtout comme le révélateur d’une morale plus 542 LA RELIGION JACOBINE épurée, plus sublime que celle de l’Evangile.Certes l’idée du devoir ne peut être plus grotesquement travestie; et l’on peut dire qu’une telle perversion du sens commun et de la conscience prédestinait notre nation aux plus tragiques infortunes.A côté de cette chapelle Voltairienne, l’utopie élevait ses temples humanitaires, s’annonçant comme la réparatrice de toutes les iniquités.Saint-Simon prêchait son “ Nouveau Christianisme ” et fondait cette secte fameuse qui, pendant plusieurs années, s’est flattée de rétablir l’ordre et la paix dans le monde par l’accord des passions terrestres avec le sentiment religieux.On comprend la vogue qu’obtint cette école de penseurs sérieux qui s’efforçaient d’arracher leur époque à la stérilité négatrice.En voyant cette réunion de talents et d’intentions généreuses, on put croire que le rationalisme tiré de son impuissance allait inaugurer une ère de fécondité.Le public se pre-sait avec ardeur dans ces amphithéâtres de la rue Taitbout, de l’Athénée, de la rue Taranne, etc., où les orateurs saint-simoniens promettaient de faire descendre Dieu sur la terre, en dotant l’homme, par le travail et la science, de la perfection divine.Les imaginations s’ouvraient, éblouies, aux tableaux féeriques, aux magnificences décrites par ces paroles animées, par ces plumes brillantes, comme l’image d’un prochain et sûr avenir.Comme réalisation, hélas ! on eut le pontificat du père Enfantin constitué en pape infaillible, l’abolition du mariage, la femme libre, la satisfaction du plaisir, enfin l’incroyable manifeste de Bazard annonçant comme “ bases légitimes et nécessaires du gouvernement “ humain, la corruption, la séduction et la fraude.” La déconvenue était rude.Peu de convictions furent assez robustes pour survivre à ce désenchantement.Pour réconforter leur mécompte, un certain nombre d’adeptes s’adonnèrent aux théories de Fourier et cherchèrent un abri dans le Phalanstère, dans les harmonies passionnelles et surtout dans les attrayantes combinaisons de la Papillonne.Mais cette seconde théogonie s’écroula bientôt comme la précédente, sans laisser d’autres traces qu’une nomenclature indéchiffrable au vulgaire et la chimérique prétention d’idéaliser l’homme et d’équilibrer la société par les appétits égoïstes.“ Il est remar-“ quable, dit à ce propos M.A.Nettement!, que le second essai “ tenté pour tirer une religion du rationalisme du dix-huitième siècle aboutissait au même résultat que le premier.La déesse “ Raison, que les révolutionnaires de 93 avaient fait asseoir sur 1.Histoire de la littérature française sous le gouvernement de juillet. AU XIXème SIÈCLE 543 “ le tabernacle de Notre-Dame 1 n’était pas sans quelque trait de “ parenté avec la femme libre, à la fois prêtresse, pythonisse, “ législatrice et souveraine que les saint-simoniens excitaient à “ se révéler.Quant aux mœurs, c’étaient les mêmes que celles “ qu’on avaient vues se développer sous l’empire des doctrines “ sensualistes du dix-huitième siècle.Seulement, on transfor-“ mait en morale l’immoralité de l’âge précédent.Après cette série de mésaventures, on pouvait croire que les velléités religieuses de la révolution française étaient décidément ensevelies sous le ridicule.Mais la vitalité de l’orgueil humain défie les plus navrantes mortifications.Les insuccès du Saint-Simonisme et du Phalanstère, bien loin de décourager chez nous la manie théurgique, semblèrent plutôt la surexciter.De ces deux systèmes sortit une littérature qui déifiait l’homme par la science, la poésie, la musique, l’art plastique et surtout par les jouissances matérielles.C’est sous la monarchie de juillet que s’accomplit cette évolution.La poésie tourne au panthéisme et transfigure ses incartades sensuelles en extases mystiques.Des livres étranges, comme les Paroles d'un croyant, enveniment, exaltent les haines populaires en langage biblique.Des historiens comme Michelet, Quinet, Louis Blanc et, pourquoi faut-il ajouter ?Lamartine, divinisent la démagogie et transforment en Providence la Némésis jacobine.En même temps, toutes les ambitions et les témérités du siècle viennent miroiter dans les romans de Georges Sand, les utopies, les rancunes se diffusent par les feuilletons d’Eugène Sue.Le roman a bien plus de puissance que les ouvrages didactiques.Il agit par le récit, les descriptions, le dialogue, par l’intérêt dramatique.Il résout, en se jouant, les questions sociales et par surcroît réconcilie le ciel et la terre, par l’entente fraternelle de forçats vertueux, de Laïs séraphiques, de bohèmes sublimes et de grands seigneurs démocrates.Le lecteur fasciné associe, dans une molle rêverie, la religion transcendante, l’amour libre et la rénovation de l’humanité.Souvent, au sortir de ces visions prestigieuses, il éprouve les ardeurs de l’apostolat.C’est ainsi que ces trente-trois années de paix, de sécurité, de bonheur accordées, par la miséricorde céleste, à l’esprit français pour se calmer et pour s’assagir, s’écoulèrent dans une ivresse complètement païenne, et dans l’élaboration d’une théologie sensualiste.Faust, renforcé de Méphistophélès, dans sa vallée de Walpurgis, bornait son ambition à créer un homme.Moins 1.La jeune et belle femme.(Thiers). 544 LA RELIGION JACOBINE modestes, nos penseurs, nos écrivains, nos poètes s’étaient donné pour mission de créer un Dieu ! Deus, ecce Deus.Ce Dieu est venu.1848 a marqué son apparition et depuis cette époque on peut dire qu’il habite visiblement parmi nous.Il varie, comme Vichnou, ses incarnations; car connaissant notre humeur volage, il sait que pour conserver notre faveur, il ne faut pas nous offrir longtemps la même forme.Pour mieux nous séduire, chacune de ses manifestations a réalisé tour à tour un rêve, un souhait audacieux, une de nos conceptions les plus chères.Il s’appela d’abord république, suffrage universel, droit au travail, puis démocratie disciplinée.Sous ces appellations différentes, il a pu, sans nous déplaire, sans diminuer son prestige, déchaîner successivement sur nous la guerre civile, la dictature militaire, l’invasion étrangère et le démembrement du vieux territoire.Aujourd’hui, son nom est catéchisme civique, laïcisation; demain.quelles nouvelles calamités, quels monstres nous tient en réserve cet inconnu formidable ?En méditant cette cruelle énigme, on se sent obsédé de visions fantastiques, on pense aux terribles prédictions de l’Apocalypse, au “ léopard à sept têtes dont les ‘‘ bouches glorifient et blasphèment insolemment, qui a reçu le “ pouvoir de faire la guerre aux saints, de tuer tous ceux qui “ lui refuseraient leur adoration.” On pense à la grande Baby-lone, “ mère des fornications et des abominations de la terre”, et l’on répète avec une anxiété douloureuse ce verset saisissant à travers les siècles : “ Elle est tombée la grande Babylone et “ l’on a trouvé le sang des saints et des prophètes dans se3 “ ruines ! ” Mais pourquoi ces emprunts à la vision de saint Jean ?L'actualité nous fournit assez d’indices lumineux, concluants sur l’avenir que nous prépare la religion d’aujourd’hui.II Le coup d’Etat de 1851 avait mis fin au règne des rhéteurs et des utopistes.Si la vanité déçue pouvait jamais se rendre justice ils auraient compris que le pouvoir absolu représentait une juste réaction contre les saturnales démagogiques, qu’il offrait à la pensée une période de recueillement salutaire, et qu’enfin l’état cérébral de la nation française réclamait des enseignements plus sérieux, plus sévères que ceux de la période précédente. 545 AU XIXème SIÈCLE De tels sentiments étaient nécessaires pour fermer les blessures de la guerre civile, éteindre les haines et inaugurer une ère d’apaisement.Mais bien étrangers à cette contrition étaient les sectaires brusquement restitués, par le chômage parlementaire et le bâillonnement de la presse, à leurs chères études.Exaspérés jusqu’à la frénésie, c’est dans l’excitation révolutionnaire qu’ils cherchent des consolations.Le Christianisme leur est plus odieux que jamais.C’est lui qu’ils accusent, qu’ils rendent responsable de leur déchéance.Ils le dénoncent comme complice de leurs oppresseurs et prétendent découvrir dans ses dogmes, dans son enseignement, son organisation, son culte, le germe de toute tyrannie.Au lendemain même du 2 Décembre, on voit Proudhon, dans un ouvrage caractéristique, fléchir le genou devant le nouveau maître et l’adjurer de fonder un gouvernement d’antichristianisme.Quelque temps après, Michelet, reprenant son Histoire de France, traduit à sa barre le moyen âge, objet de ses amours juvéniles; il le flétrit, le stigmatise comme le symbole de la dégradation intellectuelle et sociale introduite dans le monde par le règne du Christ.Il lui reproche d’avoir aplati misérablement le caractère, brisé le ressort moral, anéanti l’énergie, créé tout un monde d’idiots et de sots par la contemplation religieuse et l’ineptie scolastique.Le moyen âge, s’écrie-t-il, c’est l’envers de la raison, de l’idéal et de la nature, l’Antiphysis, la déformation de l’homme par la soumission passive et la foi.Le genre humain languirait encore dans cette léthargie, sans la Renaissance, qui l’a tiré de sa caducité ascétique pour lui rendre le mouvement, la vie, la contemplation du beau, de la Vénus Eternelle, de toutes les harmonies divines, et la glorification du plaisir.Gloire donc à l’antiquité, gloire au paganisme, aux dieux de l’Olympe inspirateurs de l’art grec et libérateurs de l’esprit moderne ! Que l’idolâtrie, c’est-à-dire le règne des ignorants et des hypocrites, disparaisse! La vraie religion, celle d’Isis, de Jupiter, remise en honneur par le XVeme siècle, va donner au monde la Réforme, la Révolution française et finalement la déification de l’Humanité.Telle est la doctrine que l’écrivain illuminé développe, en la variant sous mille formes, d’abord dans sa continuation de l’Histoire de France, puis dans ses productions fantaisistes : La Femme, l’Oiseau, l’Insecte, la Mer et finalement dans Nos fils (1869), manuel pédagogique d’une violence extraordinaire, où.la passion antichrétienne se mêle à la sénilité érotique.Plus haineux encore et plus irrité, l’auteur des Châtiments nous représente l’archevêque de Paris et tout le clergé catholique 36 ¦HHHi 546 LA RELIGION JACOBINE applaudissant au “crime, aux égorgements de Décembre” et célébrant par des psaumes d’allégresse le triomphe de la tyrannie.Bientôt sa colère s’exaltant dans la solitude prend à partie les croyances, l’enseignement et le rôle historique de l’Eglise chrétienne.Ce qu’il voit en elle, ce n’est plus la consolation des affligés, c’est l’oppression des intelligences, la persécution des grands hommes, des “génies pensifs”, des Jean Huss, Giordano Bruno, Galilée.et toute occasion lui est bonne pour faire défiler, en alexandrins douloureux, la glorieuse procession des persécutés, le martyrologe des libres-penseurs.A ses yeux, les annales du Christianisme ne déroulent qu’un immense panorama de gibets, d’estrapades, de supplices et de tortures à travers les âges.O deuil ! Sur les bûchers et les san benitos Rome a quatre-cents ans braillé son vil pathos.Et les prêtres, les interprètes du saint Evangile ?Confesseurs, massacreurs, tueurs, bourreaux, jésuites ! Tous ces prêtres portaient l’affreux masque aux trous noirs.Leurs mitres ressemblaient dans l’ombre aux éteignoirs : Ils ont été la nuit dans l’obscur moyen âge ; Ils sont tout prêts à faire encor ce personnage.En un mot le sacerdoce forme une compagnie en commandite avec la royauté pour expjoiter les peuples et comprimer l’essor de l’esprit humain.Conclusion : Croulez, toi monstre pape et toi monstre empereur ! Ces invectives et cette frénésie sont d'autant moins explicables que la participation catholique à l’attentat de Décembre fut parfaitement nulle et qu’en France, pendant dix-huit ans, l’Eglise n’a pas retiré du régime impérial le moindre avantage.Elle n’a cessé, au contraire, d’être abandonnée par le pouvoir aux attaques des écrivains révolutionnaires, et le gouvernement, assure-t-on, envisageait cette tolérance antireligieuse comme une soupape à la compression qu’il exerçait sur la presse.Fausse et calomnieuse est donc la supposition sur laquelle reposent les réquisitoires fulminés contre l’épiscopat et le clergé français par “ le proscrit ”, “ l'exilé ” d’Hauteville House.Les vrais griefs du poète étaient d’une nature différente et complètement personnels.Les critiques et les railleries de certaines plumes catholiques avaient ulcéré cette âme orgueilleuse et vindicative ; et l’acuité de son ressentiment se trahit dans toute sa AU XIXème SIÈCLE 547.' composition, soigneusement voilée sous une apparence de suprême dédain : Ces maroufles hideux outragent les héros.1 Muse, un nommé Ségur, évêque, m’est hostile.2 Cet homme violet me damne en mauvais style.Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine.Il inspire Nisard, Veuillot, Planche, Nonotte, etc.A ces rancunes s’alliait un petit calcul inspiré par les illusions extrêmement tenaces de l’homme politique.Se croyant toujours à la veille d’être acclamé dictateur, il flattait, courtisait la démagogie parisienne dans sa passion la plus exigeante, l’impiété.Enfin, hiérophante de l’avenir, et pensant réunir Moïse, le Messie, Mahomet et tous les révélateurs passés, présents et futurs, dans sa seule personne, il se conférait modestement la mission d’édicter la religion nouvelle de l’humanité.Pour répandre et vulgariser ses oracles, l’auteur de la Légende des Siècles, des Misérables, de l’Homme qui rit, etc.comptait sur son génie d’abord et subsidiairement sur l’essor du mouvement révolutionnaire, sur l’ascendant qu’il attribuait aux idées françaises parmi les nations de l’Europe.Or cette confiance était depuis longtemps un anachronisme, et si le poète avait observé les réalités au lieu de s’absorber dans ses rêves, il eût facilement constaté le discrédit de nos principes et de nos “ théories libératrices ”, non pas seulement par mi les “ rois ” et les “ prêtres ”, mais parmi les esprits sérieux de tout l’univers.Dès 1848, la stérilité de notre révolution, l’inconsistance de nos hommes publics, l’insanité de notre démagogie et nos discordes civiles avaient dissipé le prestige.On avait vu, sous Lamartine et Ledru-Rollin, nos rénovateurs renoncer à la propagande cosmopolite pour pratiquer simplement la curée aux places.On avait ri de leur déconvenue, au 10 Décembre, quand le suffrage universel, leur création, avait installé au pouvoir un prétendant dynastique.Le régime républicain avait trompé toutes les espérances de ses affiliés en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie.Sa chute leur causa peu de regret et fit même peu de sensation.Presque partout “ les exilés ” ou les fugitifs de Décembre furent accueillis avec réserve et froideur.Leurs doléances trouvèrent peu d’écho.Leurs diatribes antireligieuses déplurent et produisirent un mauvais effet.C’est que l’ère du rayonne- 1, Les quatre vents de l’esprit, XXVII, • 2.Ibid., XXIX. 54S LA RELIGION JACOBINE ment révolutionnaire était close et que nos “ principes ” avaient perdu leur vertu magique sur le monde : c’est qu’une réaction d’une portée immense, bien qu’inaperçue pour “ nos penseurs”, s’accomplissait hors de nos frontières.Un vent nouveau souillait sur les peuples, et les ramenant aux idées d’ordre, de conservation, aux croyances traditionnelles, les éloignait des rêveries et des aventures, tandis que la France, moralement dominée par quelques fanatiques, livrait encore une fois sa destinée aux sophismes déclamatoires et aux creuses abstractions du Jacobinisme.¦ Cette puissance de la faction radicale couvait, sous l’empire, à peu près ignorée dans les régions officielles.Dès le début de la guerre franco-allemande, elle se manifesta par de menaçants symptômes et bientôt par une terrible explosion.Au lendemain même de Sédan, les républicains marchent sur l’Hôtel-de-Ville et s’emparent du pouvoir, comme si leur droit à mettre la main sur la France était indiscutable et comme si la libération du territoire devait être la conséquence toute simple et toute naturelle de leur avènement.Aussitôt ils se mettent a l’œuvre pour “ régénérer ” le pays, c’est-à-dire pour le convertir à la république.Ni l’occupation étrangère, ni l’écrasement de nos armées, ni les bombardements, ni les blocus ne peuvent les distraire de leur passion doctrinale.A Paris, à Tours, à Bordeaux, des efforts méritoires furent faits pour repousser les envahisseurs.Mais partout, la principale préoccupation du personnel gouvernemental était de raviver les grands souvenirs, la légende glorieuse de 93, de placer la patrie sous l’invocation et le patronage du “ géant révolutionnaire”; et l’on combattait l’ennemi à coups de proclamations et de manifestes, comme le moyen âge conjurait le malin esprit à coups d’exorcismes.A cette artillerie cabalistique, Victor Hugo, retour d’exil, apportait naturellement son contingent de sublimités, et dans les colonnes guerrières du Rappel, assisté de M.Vacquerie, sommait fièrement le roi de Prusse d’évacuer le sol sacré de la liberté.Paris délivré par la parole du maître, comme Rome au temps d’Attila sauvée par Léon 1er ! Quel spectacle imposant! quel radieux épilogue au livre des Ckatviieuts, et quelle vengeance sur Napoléon-le-Petit ! Malheureusement, le Barbare moderne fit la sourde oreille, et le poète dut attendre, comme un vulgaire parsoufflard, la capitulation de Paris.Nulle déception n’ébranle les fidèles.Si les miracles de la première révolution ne s’étaient pas renouvelés, l’explication de cet insuccès était simple : les monarchistes et les cléricaux AU XIXème SIÈCLE 549 avaient trahi la patrie.C’est alors qu’éclata la Commune, proclamant dans sa plé nitude le dogme révolutionnaire, et comme témoignage, s’attaquant, sans transition, sans motif plausible, au catholicisme.Dès les commencements de l’insurrection parisienne, les prêtres sont insultés, puis incarcérés, le culte est interdit dans un grand nombre d’églises.Les communautés religieuses sont dissoutes ou gardées à vue.A mesure que la situation s’aggrave, l’hostilité se change en proscription systématique.Enfin l’archevêque de Paris, le curé de la Madeleine et douze autres ecclésiastiques tombent sous des balle3 assassines, tandis que les dominicains d’Arcueil sont fusillés à domicile par d’autres “ fédérés ”.La Commune en conseil avait décrété ces massacres.Avait-elle contre les “ condamnés” le moindre grief?Non, c’était leur profession, leur costume qui l’exaspéraient; c’est comme prêtres, comme ministres du Christ que furent frappées ces nobles victimes.Ces forfaits furent déterminés, non par la passion, mais par une froide logique, comme démonstration antireligieuse.Aussi la principale responsabilité n’incombe-t-elle pas aux scélérats qui composaient ou qui servaient cette infâme Commune.Elle remonte aux inspirateurs des haines anticléricales, aux Michelet, aux Quinet, aux Lanfrey et par-dessus tout à leur patriarche, à l’auteur des Châtiments, qui, pendant dix-neuf ans, poursuivit de ses insultes, de ses anathèmes furibonds, les prélats et le clergé catholique.Ajoutons ce détail assez intéressant à noter : pendant les quinze années qui suivirent, le barde, pour assurer sans doute son apothéose, ne cessa d’attaquer, dans ses rapsodies séniles, évêques, moines et sacristains, comme des malfaiteurs.Mais courtisan avisé de la bacchante populaire, jamais il ne laissa échapper un mot de blâme pour leurs assassins.Moins complaisants pour la démagogie, M.Thiers, M.de Rémusat, M.Dufaure, auraient voulu soustraire leur république à la solidarité non moins odieuse qu’importune des crimes communards.L’Assemblée nationale de 1871 s’associa loyalement à cette tentative et, grâce à son patriotisme, à sa politique sage et conciliante, la France, délivrée en dix-huit mois de l’occupation étrangère, put panser ses plaies, refaire son ad ministration, ses finances, réorganiser son armée et retremper dans l’ordre, dans le travail sa vitalité.Mais, au point de vue de l’orthodoxie républicaine, cette convalescence inespérée, cette renaissance des forces et de la richesse nationales étaient des résultats secondaires.La république n’était pas là ; elle était dans la reprise du mouvement jacobin, qui reformait ses 550 LA RELIGION JACOBINE cadres et préparait ouvertement sa rentrée en scène.Or, toute la puissance de ce parti se concentrait dans une secte qui, relevant la bannière de Voltaire, de Diderot, d’Helvétius et de Dalembert, affichait hautement la prétention de régénérer la France par la philosophie antichrétienne et antidéiste.Dans l’automne même de lS71,unjournal, La République Française, s’était fondé sous la direction de M.Léon Gambetta.La rédaction de cette feuille, soigneusement recrutée dans l’état-major de la Défense Nationale, composait tout un personnel de gouvernement.On y remarquait MM.Spuller, Challamel-Lacour, Allain Targé, Ranc et d’autres écrivains rompus au journalisme, de talents divers, et versés dans tous les artifices de la polémique.Dès son début, la nouvelle feuille prit le ton et l’allure de la littérature normalienne.Tout y était doctoral et pédagogique.On eût dit une succursale de la Sorbonne, où plusieurs chaires dissertaient simultanément ou à tour de rôle sur la politique, l’histoire, la démocratie, ayant soin principalement d’établir, de mettre en lumière les droits sacrés, imprescriptibles de la république et sa prééminence spécifique sur la royauté.Des officiers anonymes, dignitaires prédestinés de l’opportunisme, y faisaient de savantes leçons sur l’art militaire.La sociologie était un peu nuageuse mais louvoyait prudemment entre les systèmes les plus téméraires, de façon à faire entrevoir la conciliation de tous les droits, de tous les intérêts, sous les auspices du régime qui se préparait.Bref, plus d’utopies, de mécomptes, de guerres hasardeuses; plus de révolutions et de coups d’Etat.Tous les problèmes allaient être résolus rationnellement par l’accord des intelligences et des volontés.Après un siècle de tâtonnements, la France venait de trouver sa voie : la république scientifique.Dans cette abondance de dissertations et de travaux didactiques, on remarquait une série d’études anthropologiques, reprenant avec une singulière persistance les théories Eléates sur l’origine du monde, l’association des atomes, la naissance des plantes et des animaux, enfin sur la variabilité des formes vivantes.Ces prémisses posées, on mettait en relief les découvertes de lascience moderne, on citait Gœthe, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Herbert Spencer et Charles Darwin; on évoquait l’âge lacustre, les fouilles de la période quaternaire et, sur ces autorités, on établissait le mouvement ascensionnel de la matière vers l'organisme, des êtres organisés vers l’intelligence.Comme couronnement, on proclamait avec un accent de triomphe la glorieuse parenté de l’homme et du singe. AU XIXème SIÈCLE 551 Rencontrant, quelques mois plus tard, un des principaux rédacteurs du journal, je lui confessai l’impression pénible que m’avaient causée ces articles.Ce sont là, lui dis-je, des leçons formelles de matérialisme, et je ne vois pas pourquoi vous prenez la peine de les patronner.Car quel rapport y a-t-il entre votre propagande républicaine et ce zèle anthropologique?— Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que nous reprenons, non pas la tradition de Robespierre, mais celle de Condorcet, de Lanthenar et de Lakanal ?Notre république, expression de la science moderne, doit assurer l’émancipation définitive de l’esprit humain.Nos adversaires sont les idoles de toute nature, les superstitions.— Je comprends : vous éliminez les chrétiens de votre république.Mais pourquoi déclarez-vous la guerre aux déistes ?— A vrai dire, reprit-il, le Déisme est un système en retard sur la philosophie actuelle.Cousin, Jouffroy, Caro sont complètement démodés.On retrouve dans leurs doctrines toutes les illusions, toutes les rêveries chrétiennes sur la spiritualité de l’âme et la vie future.Ces romans sont aujourd’hui parfaitement inutiles.La matière avec ses lois, ses forces organiques, nous fournit tous les éléments du monde physique et moral.D’ailleurs ce grand architecte, suscitant par sa volonté le ciel et la terre, faisant à son gré le mouvement, le repos, la lumière, la nuit, le froid, la chaleur, n’est pas l’ordonnateur d’une cosmogonie rationnelle, c’est le prince des sorciers et des thaumaturges.Comme puissance providentielle, comme dispensateur des grâces, des châtiments et des récompenses, juge de nos actes, inquisiteur de nos pensées, c’est un monarque atrabilaire et jaloux Dont on fait au vulgaire adorer les caprices.— Je crois comprendre, lui dis-je.Vous ne voulez plus d’un univers monarchique.Il vous le faut républicain.Vous mettez la souveraineté dans la molécule.Vous détrônez le despote céleste et vous remettez le gouvernement au suffrage universel des atomes.La conception est démocratique.— Nous acceptons le compliment, reprit-il.Il y a là certainement deux lois corrélatives que nous aurons l’honneur d’avoir découvertes : F éclosion spontanée de forces inconscientes dans la nature, et le développement autonome des forces intelligentes dans l’humanité.— Bien ! Mais la conséquence pratique de cette corrélation m’inquiète.— Et pourquoi, cher monsieur, cette inquiétude? 552 LA RELIGION JACOBINE — Parce qu’avant peu, dans votre république, on ne reconnaîtra pour bons citoyens que les transformistes.Mon interlocuteur prit alors une de ces poses inspirées qui rappellent la tête sacramentelle de Saint-Just et qui réclameraient, comme complément, le gilet à la Robespierre : —Nous ne sommes pas, me dit-il, de ces ambitieux vulgaires qui recourent à l’intrigue pour conquérir le pouvoir, aux expédients véreux pour s’y maintenir.Notre but est la rénovation de la France.C’est donc une œuvre morale.Toute morale comporte une philosophie.De là, pour nous, l’obligation d’être doctrinaires et de susciter de fortes convictions.— Cette-cure d’une nation par l’athéisme est certainement très originale ; mais excusez ma surprise.J’arrive des Etats-Unis et les Yankees, vous le savez, sont extrêmement jaloux de leur liberté.Tout homme public qui se permettrait chez eux de toucher aux choses religieuses et d’affirmer pour son compte une cosmogonie, soulèverait un véritable scandale et se discréditerait pour le reste de ses jours.Le gouvernement, dans ce pays, s’interdit toute ingérence dans le domaine spirituel.Sa compétence est strictement limitée aux affaires terrestres.La mission que vous attribuez à l’Etat est, j’en conviens, beaucoup plus grandiose.Mais en vous chargeant de refaire notre tempérament religieux, et d’infuser à vos concitoyens de nouvelles croyances, vous établissez une tyrannie infiniment plus dangereuse que le césarisme, car elle opprimera la vie intime et le fond même des consciences.C’est vers 1860 que la théorie de Charles Darwin est venue fournir aux ennemis de la religion chrétienne l’imposant renfort des affirmations transformistes.La matière éternellement pourvue de la force et se dotant elle-même de vie ; puis franchissant d’un pas victorieux la gradation du minéral à l’organisme ; se faisant plante, arbrisseau, vibrion, zoophyte, insecte, vertébré, se donnant ici des feuilles et des fleurs, là des tentacules, des poils, des écailles, enfin s’élevant à la pensée, à la conscience, au génie par une série d’efforts et de sélections naturelles.Quelle brillante galerie I quelle séduction pour la science et quel concert d’encouragements, de flatteries à l’orgueil moderne ! La religion, la poésie, la science allaient évidemment s’accorder pour faire rentrer dans le néant l’image vieillotte et surannée d’un Créateur surnaturel, régnant par la terreur au sein des nuées.On comprend le zèle que nos philosophes naturalistes déployèrent pour la vulgarisation d’une pareille doctrine.Vainement M.Pasteur, par ses belles expériences, avait frappé à mort AU XIXème SIÈCLE 553 l’hypothèse de la génération spontanée.L’élasticité du système lui fournissait toutes sortes d’échappées.Et puis M.Renan avait pris le transformisme sous son patronage, et, par ses phrases alambiquées, elliptiques, lui servait d’introducteur dans le monde lettré.Comment résister à l’incantation quand ce négateur des miracles exposait les énergies de la nature primitive, et les merveilleuses transmutations des espèces?quand les ailes, les griffes, les museaux, les queues des ptérodactyles ou des ichneumons s’allongeaient ou se raccourcissaient, suivant les besoins de la cause, sous sa plume magique ?A ces apparitions, les frères et les vénérables frémirent d’allégresse.Des chants de triomphe éclatèrent dans toutes les loges maçonniques.Les rares survivants de l’église Saint-Simonienne et du Fouriérisme crurent revoir les harmonies passionnelles et furent attendries par cette résurrection qui consolait leurs vieux jours.En même temps, par les journaux et les revues “ avancées ”, par toutes sortes de publications captieuses, la nouvelle doctrine groupait autour d’elle cette multitude d’esprits blasés, frivoles et sceptiques, dont les croyances se constituent ou se désagrègent d’après les affinités atomistiques de la vogue, et qui résolvaient alors tous les problèmes religieux, philosophiques, humanitaires avec ces deux mots: science, démocratie ! Ainsi débuta chez nous le système de l’évolution, dans les dernières années de Napoléon III.On comprend les hautes destinées qui l’attendaient sous la troisième république.III Depuis l’avortement du 16 mai, les radicaux, interprétant le résultat de la lutte à leur avantage, se sont proclamés dépositaires uniques et absolus delà confiance nationale.Ils ont exclu les modérés du pouvoir, puis de tous les emplois importants, en s’arrogeant le droit d’infliger à la France une refonte complète d’après le type et dans le moule jacobin.A partir de ce moment, le gouvernement de notre pays a pu se résumer dans ces deux formules : 1° guerre à outrance au christianisme ; 2° propagation de la nouvelle foi.Tous les cabinets qui se sont succédé, procédant d’une même origine, ont puisé dans ces deux principes leur force et leur raison d’être.Tant qu’ils se sont orientés d’après cette boussole, ils ont été puissants et invulnérables.Dès qu’ils en ont dévié, ni l’habileté, ni les services antérieurs, ni le prestige personnel n’ont pu retarder leur 554 LA RELIGION JACOBINE chute.Aussi, pour se maintenir, leur principale préoccupation a-t-elle été de donner chaque jour une pâture aux exigences “ confessionnelles ” des masses nouvellement converties, soit par des sacrifices au Moloch révolutionnaire, soit par des professions de foi solennelles et retentissantes élevant au-dessu3 de tout soupçon l’ardeur et la pureté de leur zèle.La succession monotone de ces actes et de ces manifestations dogmatiques constitue depuis dix ans toute l’histoire de la République.Au début, c’est la suppression des congrégations non autorisées, puis le fameux article 7, bientôt suivi du décret de mars sur la fermeture des couvents, les expulsions de capucins, de trappistes, etc., la laïcisation des écoles, de l’assistance publique et des hôpitaux, l’institution du divorce, la création des lycées de filles, l’interdiction de l’enseignement religieux dans les classes communales, la guerre aux crucifix jusque dans les cimetières, etc.Tels ont été les soucis à peu près exclusifs de nos gouvernants depuis l’élévation de M.Grévy à la présidence.Toutes les autres affaires n’ont jamais été considérées par nos hommes publics et par la presse républicaine que comme secondaires.Les événements d’Orient, l’annulation de notre influence en Egypte, les entreprises coloniales, la triple alliance, toutes les complications, tous les dangers extérieurs ont à peine distrait nos hiérophantes de leur monomanie doctrinale.On les voit, depuis trois ans, s’acharner à la réforme de nos institutions militaires, mais est-ce dans une pensée patriotique, pour renforcer la défense nationale ?Non.Le comité de la guerre, l’élite de nos généraux, n’a pas même été consulté.Les auteurs de la loi projetée sont des déclassés, des Bohèmes militaires.Leur pensée dominante, ils la publient assez haut et s’en glorifient â la face du monde, a été l’envoi à la caserne des séminaristes.Et les questions budgétaires, les perpétuelles aggravations de la dette, la détresse croissante du trésor public, que représentent ces intérêts pour nos hommes d’Etat?C’est avec une sérénité imperturbable qu’ils ont dépensé des sommes extravagantes pour les travaux publics et l’enseignement populaire, en d’autres termes pour les besoins de leur propagande.Gestion incroyable et sans précédent historique ! pendant huit ans, ils ont creusé dans les finances françaises un déficit annuel de 700 millions, sans le soupçonner.Et quand ce gouffre est apparu béant, devant tous, c’est avec une parfaite insouciance qu’ils en ont accueilli la révélation.M.Ranc et ses confrères en radicalisme n’en ont pas été troublés d ans leurs philippiques anticléricales.Qu’importent huit AU XIXème SIÈCLE 555 ou neuf milliards ajoutés à la dette publique ?qu’importe même la banqueroute, si l’on achète à ce prix l’avènement de la république véritable, c’est-à-dire la victoire des athées sur le Christianisme ?Ici, qu’on me permette incidemment une remarque.On a dit avec raison que, dans les monarchies, l’ignorance et la legèrete des princes sont pour les fripons une corne d’abondance.Malheureusement, cet axiome trouve aussi son application fréquente dans les républiques.Le souverain, c’est-à-dire le peuple, nourri de vagues généralités, est à la merci des déclamateurs.Ceux-ci dogmatisent, fulminent, excommunient.Pendant ce temps les déprédations les plus scandaleuses s’opèrent sur la fortune publique, à l’abri de tout contrôle et sans attirer l’attention de personne.Et comme les besoins de l’argent se font sentir à tout instant pour la diffusion des principes républicains ou, pour mieux dire, pour le support des candidatures jacobines, les sectaires sont dominés par les ploutociates.Les financiers régnent dans la presse, dans le parlement.Les vendeurs du temple ne sont plus, comme autrefois à Jérusalem, installés sur le péristyle.Ils ont entrée dans le sanctuaire, siègent parmi les docteurs et parfois même sont élevés aux honneurs suprêmes par le sanhédrin.Si l’exactitude de ces observations est admise, on comprendra la difficulté qu’éprouvent nos éminents législateurs à doter la France d’une constitution définitive.Arrivés au pouvoir, leurs chefs perdent généralement conscience de leur origine et se méprennent sur l’essence même du régime dont ils sont les représentants.Us se croient des hommes politiques, parce qu’ils portent les dénominations de ministres, de sénateurs ou de députés.Us aspirent sincèrement à se guider d’après la sagesse profane, ils cherchent des leçons dans l’histoire ou dans l’exemple des autres nations.Us oublient que, s’adressant aux âmes, non aux intérêts temporels, leur mission est sacerdotale et qu’il3 perdent toute autorité, toute raison d’être dès qu’ils sortent des abstractions dogmatiques et des entités.A voir les efforts tentés, à différentes reprises, par d’ardents promoteurs et par de hauts personnages pour opérer ou pour refaire la concentration, on pourrait croire qu’il existe un accord entre les groupes dits républicains, sinon sur l’organisation, du moins sur l’étiquette du régime actuel, et que certaine oriflamme déployée au-dessus de l’Elysée a le pouvoir de les rallier dans un élan unanime d’amour et de dévouement.J'admets volontiers que la République de Droit divin est un dogme de prédilection 556 LA RELIGION JACOBINE pour la secte.J’admets aussi que, pour l’établir ou pour la défendre, l’insurrection est pour ses adeptes le plus sacré des devoirs.Mais pourquoi la République a-t-elle pour eux tant d’attraits ?Est-ce pour se3 mérites spécifiques ?pour les services qu’elle rend au pays?pour la garantie qu’elle assure à la défense nationale, à la liberté?Non ; c’est uniquement parce qu’elle est d’origine révolutionnaire, parce que son nom, synonyme de révolte, exprime la négation de toute discipline morale et résume les haines toujours vivaces contre “les classes satisfaites”, parce qu’enfin, issue du mouvement encyclopédique, les adversaires du Christianisme ont mis en elle toutes leurs espérances.Mais depuis longtemps les radicaux, les purs, se montrent mécontents des institutions existantes.Ils demandent la suppression du Sénat, de la Présidence, du Conseil d’Etat, l’abrogation du Concordat et de tout rapport diplomatique avec le Saint-Siège, l’élection des juges; en un mot leur but est de placer la France sous la domination d’une Assemblée unique et de comités jacobins: “ La légalité nous tue”, disent chaque jour leurs organes.Effectivement tout édifice, toute mesure légale est un abri contre le.ur arbitraire et contre leur police inquisitoriale, et sous ce Palladium, les adversaires de leurs dogmes, les indifférents, les sceptiques, peuvent braver, tant bien que mal, leurs prétentions.Ce que réclament ces énergumènes, et ce qu’ils obtiendront probablement de la complicité ou de la faiblesse du pouvoir, ce sont des mesures exceptionnelles contre les réactionnaires, les cléricaux et les boulangistes.Or les mesures exceptionnelles, c’est la dictature, c’est-â-dire la répudiation des principes républicains et par suite la déchéance virtuelle, le renversement à bref délai de la République.On a pu croire également, pendant dix-huit ans, que le suffrage universel constituait pour nos démocrates une souveraineté reconnue.Confiants dans leurs forces, enivrés de leurs victoires, ils croyaient l’avoir conquis, inféodé pour toujours à leur cause, et, maîtres de le pétrir à leur guise, ils proclamaient son omnipotence comme un dogme supérieur à toute discussion.Suivant eux.toute sagesse émanait de cette source miraculeuse, destinée à guérir toutes les plaies sociales.Toute la science des siècles passés se résumait dans ces oracles sibyllins dont la congrégation jacobine se réservait, bien entendu, l’interprétation.Mais, disaient certains raisonneurs, le suffrage universel, c’est l’inconscience, l’irresponsabilité, c’est le nombre brutal légiférant à la place de l’intelligence et réduisant à un véritable servage l’élite nationale.Ces critiques étaient taxées de bias- AU XIXème SIÈCLE 557 phèmes.Possesseurs de cette forteresse, les radicaux se considéraient comme inattaquables.Mais voici que, depuis un an, ces solides murailles, minées par des galeries souterraines, se sont écroulées : un intrus domine dans la place.Immédiatement les cantates en l’honneur du suffrage universel ont cessé.Ses arrêts soulèvent des protestations furieuses.Lui-même est pris à partie.On l’accuse de versatilité, d’inconséquence, d’engouements irréfléchis, de trahison envers la république, et l’on se prépare à le détrôner ou tout au moins à le mettre en tutelle, à le séquestrer comme ces monarques carlovingiens que des évêques tonsuraient ou cloîtraient dans des monastères quand ils les trouvaient récalcitrants ou trop incommodes.C’est une vérité qui peut sembler paradoxale, mais qu’on ne saurait trop proclamer et mettre en evidence.Le but de la révolution n’est pas l’avènement, et l’organisation de la souveraineté populaire.Car aux yeux des Mirabeau et des Danton le peuple n’a d’autre droit, d’autre mission actuelle que d’agréer leurs personnes, de se complaire dans leurs actes et de perpétuer leur puissance.Il devient incompétent, factieux et se dégrade lorsqu’il leur refuse ses acclamations.1 Et c’est bien vainement que ces grands mots: Liberté, Egalité, Fraternité, se lisent sur tous les frontons des monuments publics, pour attester les édifiantes préoccupations de nos gouvernants.Tout le monde sait comment ces principes furent appliques en 1/93.Proscription, terrorisme, telle en est encore l’application rêvée par les continuateurs de la tradition jacobine.Cette secte plane comme une Vehme invisible et omnipotente au-dessus du gouvernement et des lois.On a pu croire pendant longtemps et beaucoup d'esprits sont encore persuadés que le mouvement révolutionnaire est simplement le prélude d’une refonte sociale et que l’avenir appartient aux théories dont Saint-Simon, Fourier, Lamennais, Louis Blanc, Proudhon, Cabet, etc., se sont faits, avec plus ou moins de talent et de vogue, les initiateurs.Cette opinion se justifie, jusqu’à certain point, par l’importance du rôle qu’a joué l’élément socialiste dans notre vie publique et dans les bouleversements populaires auxquels il a participé depuis cinquante ans.1.“ C’est vous qui les premiers avez parlé de la loi du nombre ; c’est “ vous qui l’avez saluée, comme étant la loi des sociétés modernes, comme “ étant la règle -de toute démocratie.Mais parce qu’aujourd’hui, elle se “ retourne contre vous, vous la violez, vous la détruisez, vous la foulez aux “ pieds.” Discours de M.Granier de Cassaguac dans la séance du 26 février 1889. 558 LA RELIGION JACOBINE Quand on lit ces ouvrages enflammés qui promettaient aux masses le paradis sur la terre, quand on consulte l’histoire et qu’on y retrouve cette lamentable succession de folies, de conflits furieux et de scènes sanglantes qui commence aux discussions du Luxembourg, se continue par les ateliers nationaux et se termine par les journées de juin 1848, on est tenté de croire que le génie révolutionnaire est passé tout entier dans le socialisme.Vingt-trois ans après, la Commune fit appel aux mêmes passions, et venait de signer d’importantes mesures contre le capital, quand elle s’abîma dans les ruines fumantes des Tuileries et de l’Hôtel-de-Ville.De nos jours enfin, l’esprit est sollicité par des impressions analogues, en face des grèves, des coalitions ouvrières ; et quand on voit ces agitations propager dans le pays la violence, l’incendie et l’assassinat, sous le patronage et souvent même avec les subsides d’autorités officielles, on se figure volontiers que le socialisme exerce dès à présent une influence prépondérante dans notre vie publique.Beaucoup de politiciens, dans cette persuasion, se flattent de faire une brillante carrière en préconisant l’impôt proportionnel et la limitation du capital, de la propriété foncière, en attendant la communauté des biens.Ces politiciens font fausse route et se préparent de douloureuses déceptions.Le socialisme est né des colères démocratiques ; il exhale la révolte, souffle la discorde, les luttes et les carnages fratricides.On peut donc l’appeler le frère puisné du jacobinisme.Mais on se trompe en affirmant qu’il vise au même but.Au travers de ses violences, il est facile de distinguer la pensée utilitaire qui l’anime.Il croit dans la “ répartition égalitaire ” pour inaugurer une ère de prospérité ; il compte, fait des combinaisons de doit avoir.Parfois même, dans ses recherches, il lui arrive de faire d’étranges découvertes, à l’honneur de l’ancien régime.Il reconnaît les services rendus par les corporations et même par les communautés religieuses.Il n’a point de haine contre le Christianisme : il regrette la cohésion de la société monarchique; et souvent, entrevoit par lueurs les ruines, la désolation, l’impuissance révolutionnaires.Dans de nombreux écrits socialistes, la stérilité empoisonnée des dogmes jacobins sont dénoncés avec un courage méritoire.L’école radicale n’a ni ces attendrissements, ni ces élans de sincérité, ni cette sollicitude pour les classes souffrantes.Ce qu’elle veut, ce qu’elle poursuit per fas et nejas, c’est le règne des entités démocratiques et matérialistes.Peu lui importe au forid le bonheur ou la misère des AU XIXème SIÈCLE 559 populations.Elle est sans entrailles pour les malheureux, et repousserait avec horreur l’abondance et la guérison de toutes les plaies humanitaires, s’il fallait les recevoir du Christianisme.C’est ainsi qu’elle a laïcisé les hôpitaux au détriment et malgré les supplications des malades, l’assistance publique aux Irais des nécessiteux.Il est vrai que les édiles parisiens se font un devoir de soutenir partout les ouvriers contre les patrons, qu’ils subventionnent les grèves, et projettent l’établissement de boulangeries, d’usines communales, avec les deniers des contribuables.Tout cela sans doute indique une hostilité prononcée contre les riches et le capital ; mais ce sont des armes révolutionnaires et nullement l’application de théories socialistes.Ces velléités confuses, indécises dans la violence et la prévarication, attestent seulement un désir d’agitation, de bruit et de popularité inhérent à toutes les démagogies.Mais la principale préoccupation pour ces grands esprits, ce n’est pas la taxe du pain, la création de boucheries municipales, d’ateliers collectivistes, ni même l’impôt sur les riches, c’est la guerre aux congréganistes, aux Sœurs de St-Vincent de Paul, à l’enseignement religieux, à la morale chrétienne, aux doctrines spiritualistes ; c’est la diffusion de la cosmogonie darwiniste, la parenté de l’homme et du singe, c’est l’annihilation du Dieu créateur dans l’atome et le protoplasme.Ayant défini, comme je l’ai fait, l’origine, l’histoire et les traits caractéristiques du gouvernement qui régit la France, je me crois en droit d’affirmer que ce pouvoir est, non pas civil, non pas laïque, mais sacerdotal, et que la seule révision en rapport avec la nature et le tempérament de notre république serait l’institution d’un pontificat armé, comme les Juges d’Israël, d’une dictature illimitée pour frapper sans relâche d’un glaive impitoyable toutes les dissidences, toutes les velléités de révolte mentale, toutes les défaillances de la foi ! C’est à dessein que j’ai mentionné, comme exemple, les Juges d’Israël.Car chez nous, ainsi qu’en Judée, l’autorité s’impose comme révélatrice de vérités flamboyantes, supérieures aux discussions du vulgaire.La révolution est son Sinaï.Depuis cent ans, le peuple français présente une conformité frappante avec le peuple que Moïse guidait dans le désert: ses gouvernants, ses législateurs sont des voyants investis d’une mission hiératique et disposant de la foudre, quand il s’agit d’exterminer les impies, les blasphémateurs et les adorateurs des faux dieux.Le pontificat du jacobinisme français, pour être efficace, devrait se proclamer maître absolu des fortunes et des exis- 560 LA RELIGION JACOBINE tences, en s’attribuant toutes les juridictions.Aucune limite à son omnipotence : toutes les lois doivent se taire ou s’évanouir devant l’intérêt supérieur dont il est le représentant.Qu’est-ce que les lois ?L’expression de droits ou de convenances subalternes.Elles peuvent être utilisées à tout instant par les dissidents ou par les adversaires du dogme.Par les obstacles ou par les scandales qu’elles provoquent, les lois deviennent facilement des instruments de révolte, elles soulèvent des discussions qui troublent la paix des consciences.Enfin les lois sont malfaisantes, ou plutôt séditieuses, quand elles entravent la propagation de la vérité libératrice, quand elles servent de protection à l’erreur, à la superstition ou au scepticisme.Il faut donc des institutions ondoyantes, fluides, élastiques, susceptibles de remaniements journaliers, suivant des besoins spirituels et des exigences morales que le grand pontife peut seul apprécier.Qui peut préciser ou limiter cette action dans une société complexe comme la nôtre, où mille influences, mille suggestions diverses ou contraires viennent perpétuellement agiter l’opinion et la soustraire à ses tuteurs légitimes ?Contre de tels ébranlements, une dictature ordinaire n’est pas suffisante.Il faut le prestige de l’infaillibilité sanctionnant les décrets de l’omnipotence, et détruisant dans son germe toute opposition, toute velléité de critique.Telle était l’autorité de Mahomet et de ses successeurs les Califes.Chez nous aussi le chef de l’Etat, suivant la tradition républicaine, est un Commandeur des Croyants.Sa mission est de gouverner les pensées, de les guider par persuasion ou par force vers l’intuition des vérités doctrinales et de les maintenir à tout prix dans l’orthodoxie.Nous pouvons maintenant esquisser un aperçu de la mission complexe que doit accomplir notre pontificat.De piquantes indications m’ont été données à ce sujet par un jacobin, mysta-gogue fort original, pour lequel Robespierre, Saint-Simon et Danvin constituent la trinité fatidique de l’Humanité.IV “ La république, me disait-il, a deux caractères et par suite deux ordres d’attributions bien marquées: Elle est sacerdotale et, conséquemment, toutes les croyances spirituelles des citoyens doivent être régies, déterminées, surveillées par l’Etat; elle est thêogonique en ce sens qu’elle prépare la déification de l’homme par la science et l’épanouissement de tous ses instincts.Aux AU XIXème SIÈCLE 561 gouvernements s’impose donc l’obligation impérieuse de favoriser dans ses élans et toutes ses aspirations la nature humaine, d’inaugurer une justice, une morale nouvelles, en prenant pour boussole la loi fondamentale du Darwinisme, le struggle for life, la lutte pour l’existence, principe moteur de l’univers.“ Sacerdotale et théogonique ! Il va sans dire que l’enseignement sera son office principal, et qu’elle en exercera le monopole à tousles degrés.Les innovations du régime actuel ont déjà beaucoup avancé cette tâche et la laïcisation des écoles publiques, le catéchisme civique, les lycées de filles, l’élimination de toute idée théiste et du nom même de Dieu dans les livres scolaires, affirment dès à présent, dans une mesure importante, la puissance dogmatique de l’Etat.Mais l’œuvre est incomplète et l’unité nationale sera compromise, tant que des écoles indépendantes subsisteront à côté de la pédagogie officielle et serviront d’asile aux superstitions.La suppression de cet enseignement factieux sera d’autant plus facile que toutes les congrégations chrétiennes auront été détruites préalablement.Pour la diffusion des nouvelles doctrines, l’instruction primaire est parfaitement organisée et l’on peut se fier au zèle des instituteurs et institutrices, dont la plupart débordent d’athéisme.Mais la composition du personnel dans les lycées et dans les collèges universitaires est moins sûre.Le spiritualisme y conserve encore sa vieille influence, et la plupart des professeurs y parlent journellement de Dieu, de l’âme, de la vie future.Voltairiens ou non, dans le naufrage des croyances chrétiennes, ils ont sauvé ces épaves et s’y cramponnent en désespérés.Il sera nécessaire de contrôler leurs leçons, de les faire expurger, redresser par des inspecteurs orthodoxes.Sous l’œil vigilant de ces fonctionnaires, la spontanéité des atomes, la génération spontanée et le mouvement graduel des espèces planeront, rayonneront sur toutes les études littéraires ou scientifiques.Toute concession au Déisme sera réprimée avec la dernière rigueur.Grâce à cette discipline, les classes aisées cesseront de soustraire leurs enfants aux doctrines émancipatrices, et la jeunesse tout entière sera imbue, pénétrée de naturalisme.On pourra, comme sanction, exiger de tout candidat aux carrières libérales, aux grades militaires, aux emplois civils, une profession de foi explicite.Mais pourquoi cette formalité, puisque tout déiste, tout négateur du culte national est un ennemi de l’Etat, et par sa forfaiture se trouve virtuellement exclu de tout droit civique?“ Le type de l’enseignement supérieur que devront propager nos Facultés universitaires a été dernièrement installé à la 37 562 LA RELIGION JACOBINE Sorbonne par les soins du Conseil municipal de Paris, véritable précurseur du pontificat Darwinien.Sur la proposition de M.Donnât, cette assemblée avait voté la création, à sesjrais, alias aux frais des contribuables, d’une chaire de “ philosophie biologique ” destinée à vulgariser parmi la jeunesse studieuse la doctrine évolutionniste.Le ministre de l’Instruction Publique, M.Lockroy, s’empressa, comme on le pense bien, d’accepter le cadeau.“ Cette nouvelle chaire a été confiée à M.Giard, professeur de zoologie, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure, fervent propagateur des doctrines transformistes, “ les répan-“ dant par son enseignement et les complétant par ses travaux “ et ceux de ses disciples”.1 “L’ouverture des cours s’est faite le 21 novembre 1883, au milieu d’une affluence considérable.“ Des célébrités européen-“ nés, dit un compte-rendu semi-officiel, figuraient au parterre.“ Des professeurs étrangers illustres étaient venus écouter le “ maître français.” Des applaudissements frénétiques ont salué son apparition.Le maître a fait ressortir, en style dithyrambique, l’importance morale et rénovatrice de la mission qu’il inaugurait.Sa biologie ne se bornera pas à illuminer la science, elle formera des citoyens et développera dans les cœurs des sentiments virils.Son procédé est bien simple : “ En répandant, dit-il, les idées “ si fécondes du transformisme et la conception purement “ mécanique de la nature dans le cerveau des futurs éducateurs “ de la jeunesse, on prépare de la façon la plus sûre et la plus solide “ une forte génération, débarrassée des superstitions du passé.” “ La péroraison respire toutes les ardeurs de la foi : “ Faites-moi, s’écrie-t-il, crédit de quelques mois et lorsque “ vous connaîtrez mieux les lois de l’embryogénie, lorsque vous “ aurez vu dans nos laboratoires les merveilleux phénomènes “ du développement des animaux, nous pourrons discuter “ utilement ou plutôt nous ne discuterons pas, et la science “ comptera toute une phalange de nouveaux travailleurs, dési-“ reux d’ajouter leur pierre à l’édifice construit par trois grands “ génies, l’honneur de trois grands peuples : Gœthe, Darwin, “ Lamarck.(Applaudissements enthousiastes.) ” On le voit, ce biologiste est un apôtre, un révélateur ; tel saint Paul, devant l’Aréopage, annonçant aux Athéniens le Dieu inconnu.“ Cette séance d’ouverture contient pour nous l’image anticipée de la pédagogie française dans un prochain avenir.Sous 1.Journal Le Matin, 22 novembre 1888. AU XIXème SIÈCLE 563 la république sacerdotale et théogonique, M.Giard sera ministre de l’Instruction Publique, et tous les professeurs de littérature, d’histoire, de philosophie, etc.iront puiser la sève morale des jeunes générations dans son laboratoire transformiste.Puissent-ils, dans leur zèle, ne pas imiter trop fidèlement son français! “ Par ces leçons et ces prédications combinées l’Etat détruira le germe des superstitions dans l’enfance et dans la jeunesse.Mais devra-t-il se décliner pour l’âge mûr ?L’homme adulte est le citoyen.C’est dans la virilité que la force, la pureté des convictions ont évidemment le plus d’importance.Cette fixité serait compromise si l’on permettait aux cultes déistes et spécialement aux cultes chrétiens de solliciter, d’éblouir les imaginations, les esprits mobiles, et de les entraîner à des défaillances.De ce péril ressort pour le gouvernement la nécessité de proscrire le Christianisme et toutes les religions qui s’efforcent de perpétuer l’hypothèse d’un Dieu créateur.Cette proscription s’imposera comme une nécessité de premier ordre aux pouvoirs publics.Elle n’aura rien d’inattendu, ne soulèvera point de scrupules et sera célébrée au contraire comme le triomphe de la Liberté.Nunc dimittis servum tuum, s’écrieront en chœur MM.Ranc, Clémenceau, John Lemoinne, Millerand, Pelletan et Ma-dier de Monjaud.Préparée de longue main par la refonte de l’enseignement, les laïcisations, le service militaire des séminaristes et la vulgarisation de l’athéisme chez les femmes, cette mesure sera le dénouement naturel et inévitable de la guerre à outrance poursuivie pendant plus d’un siècle par les francs-maçons et les jacobins contre l’Eglise du Christ.“ Les gouvernements séculiers affichent une niaise tolérance et dissimulent hypocritement leur hostilité.Pour frapper et pour détruire au grand jour, il faut le prestige du pontificat.Lui seul a qualité pour excommunier, pour lancer les interdits et les anathèmes, exercer une active police sur les opinions, surveiller, interrompre la conversation dans les lieux publics et même dans les réunions privées, réprimander, punir les dissidents, les récalcitrants, les sceptiques et pour forcer dans leurs retraites les mieux cachées les sectateurs du vieux fétichisme.Lui seul enfin pourra bâillonner la presse, réprimer ses incartades, ses indignations, ses attendrissements intempestifs, et l’empêcher de troubler les masses, de compromettre l’œuvre émancipatrice par ses déclamations sur la liberté.“ Après la suppression des cultes monothéistes, une réforme urgente sera la révision du code civil et celle de la justice criminelle.Non assurément que le Code Napoléon pèche par 564 LA RELIGION JACOBINE l’excès d’esprit chrétien, mais il respire les vieux préjugés du déisme ; il proclame des droits et des devoirs absolus, l’essence inviolable des conventions, des promesses, de l’hérédité.La propriété, dans ses prescriptions, apparaît comme une arche sainte.Rien de plus suranné qu’une telle législation dans une société transformiste, où le mot droit exprime un anachronisme et doit être remplacé par celui de rapport naturel ; consultez l’embryogénie et le mouvement ascensionnel des espèces; visitez le laboratoire de M.Giard : y trouvez-vous trace des entités opposées à nos appétits et à notre activité par le code civil ?La seule loi d’une nation vraiment émancipée, c’est le progrès par la combinaison de l’intelligence avec les instincts naturels, c’est l’élévation de la race par le triomphe de ses forces.Ajoutons que le Code a des complaisances superstitieuses pour le mariage, et confère des privilèges aux enfants, intitulés légitimes; enfin, il autorise les donations, les testaments et décerne aux riches des pouvoirs exorbitants, menaçants pour l’ordre public.N.e voit-on pas, sous le régime actuel, le zèle laïcisateur des préfets ou des maires arrêté au seuil d’une congrégation religieuse par l’exhibition d’un acte notarié ?Les tribunaux sanctionnent ces énormités, parce qu’elles invoquent le patronage de la loi.Souvent les libéralités des particuliers contrebalancent, annulent les mesures du gouvernement.Une donatrice, comme la duchesse de Galbera, consacrait récemment à la fondation d’un hospice pour les Frères de la Doctrine Chrétienne une somme évaluée à plus de quinze millions.Ce fastueux édifice se dresse orgueilleusement sur les hauteurs de Meudon, et semble défier la tour Eiffel et le Conseil municipal de Paris.Au sein même de la capitale cinq ou six hospices prives ont surgi dernièrement, giâce aux donations catholiques, et font une concurrence victorieuse aux hôpitaux publics, redoutés désormais, comme des prisons pénitentiaires, par tous les malades.Enfin, sur tout le territoire français des écoles congréganistes se fondent tous les jours, dotées de ressources considérables et bientôt, si l’on n’y met ordre, les revenus de l’enseignement et de l’assistance confessionnelle dépasseront de beaucoup les maigres crédits alloués aux établissements laïques par un budget aux abois.Toutes ces entreprises, ces complots trouvent un refuge inexpugnable dans le code civil.C’est là que toutes les factions rétrogrades ont établi leur quartier général et leurs arsenaux, et qu’elles forment tout à l’aise leurs colonnes d’attaque, en attendant le moment AU XIXèrae SIÈCLE 565 de reprendre l’offensive contre l’esprit moderne.Pour les réduire à l’impuissance, il faut démanteler leur place d’armes.“ Une révision bien plus importante encore sera celle du code criminel.Inspirée par la distinction mythique du bien et du mal, la loi pénale a maintenu jusqu’à nos jours des châtiments barbares qui semblent un avant-goût de l’enfer, en se prétendant sans doute mandataire d’un Dieu justicier.Echo du décalogue et du Christianisme, elle stigmatise et frappe d’une main impitoyable le vol, le meurtre, l’impudicité, tous les attentats du fort sur le faible ; mais la sagesse moderne, a depuis longtemps Crevé tous ces ballons au milieu des risées Et fait sortir le vent de ces billevesées.1 “ Aujourd’hui les passions et l’impulsion de° sens s’imposent à notre déférence comme l’appel mystérieux du progrès.La force représente la moralité transcendante.De quel droit des juges iront-ils réprimer ces nobles aspirations, arrêter le sublime moteur dans sa marche?Autant vaudrait leur accorder le privilège de confiner l’humanité dans les régions inférieures ou de la ramener aux époques de vassalité intellectuelle.Le poète l’a d’ailleurs répété à profusion dans ses vers sibyllins : Partout éclate et rit la grande leçon libre.Le papillon enseigne au lys la volupté.Je contemple ce tas d’écoles buissonnières, Et je hais l'affreux vent qui gonfle vos bannières.1 2 “ Cette morale, il faut l’avouer, rappelle un peu celle d’As-modée dans un conte assez égrillard de Lesage.Soit.Asmodée, c’est la vie, la jeunesse, l’émancipation ; c’est le défi aux oppresseurs, aux cagots, aux noirs pédants, qui s’efforcent de murer le genre humain dans une prison humide et noire, en le mettant au pain et à l’eau.De cette horrible géhenne, Belzébuth, en riant, brise les portes et nous ramène à la lumière du soleil.Gloire, hosannah, à ce libérateur, à ce vaillant pilote de l’humanité ! “ Après l’admission de ces aimables prémisses, on ne voit pas quels coupables tomberont sous la vindicte de la justice pontificale, à part les rois, les prêtres et les zélateurs des vieilles superstitions.Eux seuls troublent la paix et l’harmonie ; eux seuls sont des ennemis publics et privés.Car la marche de 1.Buy-Bias, acte III, scène Y.2.Les quatre vents de l’esprit.Passim. 566 LA RELIGION JACOBINE l’humanité vers ses destinées triomphales est retardée par leur résistance.En dehors de cette engence funeste, il n’y a guère dans la nature que gaieté, sourire, invitation à l’amour.Si de temps en temps un daim, sous la dent d’un tigre, fait entendre un gémissement douloureux dans la jungle, qu’importe?Ce sont les péripéties, les drames de la lutte pour l’existence.L’évolution n’en est pas troublée dans son harmonie.“ Il est évident, d’après Michelet, Renan, Victor Hugo et tous les prophètes de la foi nouvelle, que la nature a quitté sa figure maussade et renfrognée d’autrefois, qu’elle a cessé de prêcher la mortification des sens et, qu’en un mot, la vraie sagesse répugne aux vieux dogmes tristes ; quelle trouve “ charmantes les belles ” Et préféré la gaieté Des Margots et des Isabelles A Santeuil (?) hurlant “ Stupete ”.1 “ Une vériténon moins reconnue, c’est que les grandes pensées, les sublimes intuitions aiment à s’incarner dans des femmes charmantes, pleines de compassion pour les souffrances dont elles sont l’objet ; Quand Lise au plaisir décidée Drape son burnous nubien (! !) Et court au bal, j’ai dans l’idée Que l’Infini le prend très bien (?) “ Enfin personne ne conteste que tous les moralistes de toutes les écoles et de toutes les époques ont trouvé leur maître dans le gamin de Paris, dans Gavroche : l’enfant insoucieux Qui soudain s’allume et brille, Il descend de la Courtille, Mais il monte vers les cieux.“ Lise, Gavroche, ces types populaires, auxquels nous pourrons ajouter, si vous le voulez bien, JeanValjean, Lélia, le prince de Gerolstein et Fleur-de-Marie, expriment la transformation qu’ont subie les notions de morale, de vertu, de justice sociale sous l’influence révolutionnaire.Sous peine de s’éter- 1.Toujours Victor Hugo.Les quatre vents de l’esprit. AU XIXème SIÈCLE 567 niser dans les abstractions et dans les atrocités scolastiques, un code pénal, vraiment moderne, doit répercuter ce changement, s’humaniser, s’attendrir et par fois même sympathiser avec les actes passionnels que les anciennes lois punissent le plus rigoureusement; c’est d’après ces principes que la République de l’avenir, après avoir complété l’enseignement et révisé la législation civile, introduira dans la répression ou plutôt dans la médication criminelle un esprit nouveau.” Ici, je crus devoir interrompre mon mystagogue, en appelant son attention sur les difficultés qu’éprouverait son gouvernement à maintenir l’idée d’un devoir quelconque à côté des encouragements qu’il prodiguerait aux passions.“ J’admets, lui dis-je, que les pénalités d’autrefois étaient assez dures.J’admets que la religion et la morale infligeaient à la nature humaine de sévères mortifications.Mais enfin, ces exigences n’étaient pas complètement stériles.Les appétits se contenaient, cherchaient à se maîtriser.La modération, l’abstinence étaient en honneur; honorées aussi la patience, la justice, la grandeur d’âme, la résignation dans l’adversité, toutes vertus un peu vulgaires peut-être, mais essentielles au bon ordre et il la stabilité des états.Aujourd’hui, la jurisprudence est inverse: l’homme n’est plus le débiteur, mais le créancier de la vie.Au milieu de ces enchantements, de ces sourires, de ces baisers répandus dans l’air, il se sent un droit imprescriptible au plaisir.Et comment se soustraire à cette conviction, quand on est jeune, bien portant, quand on aspire par tous les pores des excitations pénétrantes, quand les pères conscrits appuient nos instincts de leurs exhortations et que les censeurs de la volupté sont proscrits par eux comme des malfaiteurs?“ Ainsi, dans cet épanouissement passionne], je pressens des conflits qui pourront mettre vos législateurs dans un cruel embarras.Et quand tous les réactionnaires et tous les cléricaux auront disparu, si l’âge d’or ne règne pas dans la République transformiste, si les croyants et les fidèles s’entredévorent, il faudra bien se déterminer à faire la police.Quel parti prendra la force publique?Défendra-t-elle les agneaux contre les loups, ou se joindra-t-elle aux loups contre les agneaux?Alliée aux forts, sa mission est parfaitement inutile, car ceux-ci se chargeront bien tous seuls de ramener la société humaine à l’état sauvage et même à la bestialité.Protectrice des faibles, elle contrarie le progrès évolutionniste ; elle ressuscite les vieilles tyrannies.Au lieu de populariser les plaisirs aimables, elle devra reprendre la prédication surannée du renoncement 568 LA RELIGION JACOBINE évangélique.Que deviennent alors vos combinaisons passionnelles et la rénovation par le transformisme ?Autant valait s’en tenir aux dogmes et à la morale d’autrefois.” — “ C’est pour nous, me répondit-il tranquillement, iin article de foi que tous les crimes naissent de l’ignorance et que la diffusion des lumières scientifiques doit rendre inutiles les pénalités.Les voleurs, les assassins sont les victimes de l’observan-ti'sme.Ils auraient le droit, dans la société actuelle, de se porter nos accusateurs.Le maître l’a dit : Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés.On a de la pensée éteint en eux la flamme, Et la société leur a volé leur âme.1 “ Nous comptons donc sur l’instruction pour tarir la source des crimes.Mais nous n’excluons pas la religion de nos enseignements.Au contraire, tout chez nous est archireligieux, puisque notre but est la théurgie.Le pouvoir dans notre république est pontifical: il serait même à souhaiter que les hommes publics formassent dans l’état une caste hiératique, préparée à la conduite des hommes par une initiation mystérieuse et pourvue de l’organisation sacerdotale qui fait, depuis dix-huit siècles, la force du Christianisme.Des polémiques antidéistes, des leçons sur l’anthropologie conféreraient les ordres mineurs et le diaconat.La prêtrise, l’épiscopat, seraient représentés par les mandats électifs, les fonctions de préfets, de ministres, d’ambassadeurs.Pour être admis dans la corporation, tout néophyte devrait attester sa foi militante et son orthodoxie par une série d’épreuves rituelles et par des examens canoniques.“ Mais ce n’est pas assez d’une théologie, ni même d’une morale ; pour compléter l’institution, et pour impressionner, comme il convient, l’esprit populaire, il faudrait des fêtes, des cérémonies imposantes, en un mot l’appareil d’un culte.“ Le Gouvernement et le Conseil municipal de Paris ont déjà préludé, nous le reconnaissons, à ces célébrations par des manifestations importantes.Les enterrements, les mariages civils tendent évidemment à créer une liturgie, un cérémonial rehaussés par une poésie relative.Les funérailles de Victor Hugo, la procession commémorative du 2 décembre en l’honneur de Baudin, les statues élevées aux philosophes, aux héros révolutionnaires, les sarcophages et les guirlandes du Panthéon, rappellent les dieux mânes, et les évocations votives de l’antiquité.1.Les quatre vents de l'esprit.Ecrit après la visite d’un bagne. AU XIXème SIÈCLE 569 Mais pour frapper et pour conquérir les imaginations, un culte a besoin d’emblèmes et d’actes sacramentels qui rendent sa pensée intelligible au vulgaire., “ La franc-maçonnerie est toute prête, nous le savons, a se proposer pour religion officielle, et depuis longtemps affiche la prétention de remplacer dans le monde entier le crucifix par l’équerre, par la truelle symboliques, l’étole sacerdotale par le tablier.C’est dans cet espoir sans doute qu’elle a renforcé dans ces derniers temps ses rites, son journalisme, que dans certains pays elle affuble ses dignitaires d’accoutrements orientaux, brûle l’encens, la myrrhe, et prodigue les draperies, les effets de gaz, de lumière électrique avec accompagnement d’orgue et de symphonies.Toutes ces pratiques ont du bon.Malheureusement on y trouve par trop la contrefaçon, le décalque du catholicisme.C’est pour cette raison probablement que le public ne les prend pas au sérieux.Car, on ne saurait se le dissimuler, le grand Hïram n’est pas et ne sera jamais populaire.Et ce discrédit est fondé, parce que la franc-maçonnerie est philosophiquement dans une situation équivoque.Tout en faisant une guerre acharnée aux croyances chrétiennes, elle n’a pas rompu franchement avec les superstitions d’autrefois.Elle est et sera toujours fortement entachée de déisme.“ Nous avons, nous, une devise beaucoup plus franche et plus nette, puisque nous sommes le naturalisme et que nous proclamons, d’après Saint-Simon, la réhabilitation de la chair.Nous pouvons donc puiser à pleines mains dans les religions antiques, et leur emprunter toutes sortes d’images gracieuses, de symboles riants pour orner nos temples, animer, embellir nos cérémonies.Nous avons le droit d’associer Isis, Osiris, Sérapis, le dieu Phtah, à Jupiter, Apollon, Vénus, aux Grâces, aux Nymphes, à toutes les séduisantes divinités de l’Hellade.Ces sublimes figures exerceront toujours une invincible attraction sur les hommes, puisqu’elles personnifient la vie, le mouvement, l’amour, l’éternelle jeunesse ; et l’on peut dire que, depuis quatre cents ans, victorieuses de l’ascétisme monacal, elles ont repris le sceptre du monde qu’elles dirigent vers la divinité, c’est-à-dire vers l’accord définitif de la science et des passions avec les forces naturelles.A la pensée et à l’art modernes, la glorieuse mission d’exprimer par de nouvelles allégories le surcroît de puissance, l’activité miraculeuse que s’est donné l’univers, de les introduire dans l’Olympe et de les présenter à l’adoration des mortels.Jupiter était armé du tonnerre, Apollon et l’Amour portaient un arc et 570 LA RELIGION JACOBINE des flèches, Mercure un caducée.Pourquoi l’effet religieux ne jaillirait-il pas, comme une étincelle lumineuse de l’électricité, de la vapeur ou du téléphone?Mais l’esprit humain ne doit pas s’isoler dans la contemplation de ses œuvres, et nous célébrerons l’évolution cosmique à toutes ses étapes, grâce à la doctrine transformiste.“ Je vois, s’écriait Emerson, l’unité de pensée et de morale, courant dans toute la nature animée, de l’insecte et de l’oiseau s’élevant à l’homme, et partout la création autonome incarnant sa puissance dans une gradation admirable du ver de terre au gorille, du gorille au gentleman, à l’homme de génie, à Platon, Newton, Shakespeare.” Dans cette extase, il adorait le brin d’herbe, la mousse, le caillou, le coquillage, adressant à la nature efficiente et “aux spirales de la forme ” de mystiques tendresses.Transportez en France cet idéalisme, échauffez-le dans notre ardeur nationale, et vous aurez le culte rêvé, entrevu par les grands réformateurs de notre siècle.Des basiliques élèveront vers les nues leurs coupoles ou leurs dentelures en l’honneur des forces impulsives et de la vie spontanée; de suaves cantiques exalteront l’aspiration, le mouvement ascensionnel des êtres, et le combat pour la vie ; des chapelles sixti-nes retraceront en peintures grandioses ou par des effigies en marbre l’origine et la mission de l’humanité.Sur les parois des temples ou dans des entablements, ses fastes généalogiques s’offriront à la piété des fidèles, et la fantaisie des artistes s’exercera sur les vingt-deux ancêtres qui nous ont été découverts par Hœckel, depuis la cellule primordiale jusqu’au singe nasique, sans oublier l’amphioxus, les batraciens à branchies et les marsupiaux.” Ainsi parla mon jacobin transformiste.Et je pensais en moi-même qu’il avait omis, dans sa théodicée, le dieu par excellence, le Moloch auquel la France a immolé son passé, ses traditions, sa grandeur séculaire, et qui chaque jour veut être célébré par des proscriptions ; le génie qui déchaina la Terreur en 1793, qui plane toujours menaçant sur notre horizon et dont le règne constitue le véritable idéal du jacobinisme ; — le démon de l’intolérance et de la haine, véritable symbole de la foi nouvelle, le seul qui puisse remplacer le Dieu d’amour et de charité.Voilà ce que je pensais, ce que j’aurais voulu répondre à mon my3ta-gogue, mais le plan de sa république sacerdotale m’avait intéressé, je l’avoue, et me paraissait trop pittoresque, trop original pour provoquer d’autres commentaires que des compliments. AU XIXème SIÈCLE 571 V Avant de clore cette étude, je tiens à dire quelques mots des difficultés et des dangers que l’athéisme d’Etat prépare à la France dans ses rapports avec l’étranger.Déjà, comme république, elle est isolée de l’Europe; ses allures démocratiques ont fait le vide autour d’elle.Tous les états la surveillent avec inquiétude, et l’on peut dire avec assurance qu’une coalition occulte, permanente, l’enferme dans ses frontières, comme dans une place assiégée.Que sera-ce quand son gouvernement, par le progrès fatal que nous prédisons, se sera mis en rupture ouverte avec les principes qui régissent le monde depuis dix-neuf siècles, en arborant pour bannière l’antichristianisme ?On pourra dire, ce jour-là, que la France se sera donné pour ennemie la conscience du genre humain tout entier.Car nos rénovateurs, les Pelletan, les Pichon, les Burdeau et consorts se trompent absolument s'ils croient avoir avec eux les peuples modernes.Ils s’étourdissent de leur propre bruit et se grisent de leurs petits succès auprès d’un public frivole.Ils ne voient pas l’immense discrédit où sont tombées les doctrines révolutionnaires, ainsi que les infimes rhéteurs auxquels nous élevons des statues.Est-ce l’effet du misérable spectacle offert par nos stériles agitations et notre anarchie ?Inutile d’approfondir cette question.Quelle qu’en soit la raison, un mouvement de plus en plus sensible s’accentue en Europe et dans tout l’univers civilisé, complètement à l’inverse du nôtre : ce mouvement est conservateur, il est surtout religieux.Par suite de cette divergence, la France va se trouver en disparate flagrante avec les autres pays ; disparate portant, non sur des points secondaires, mais sur les principes fondamentaux de la morale et de la justice.Son fanatisme excluera la tolérance réciproque.La propagande doctrinale peut-elle être contenue par la police intérieure?Degré ou de force, un gouvernement suscité, soutenu par les passions antireligieuses sera bien obligé de prendre le patronage de l’athéisme à la face du monde : car répudier ses zélateurs au dehors, serait s’affaiblir au dedans.Une logique inéluctable le rend donc ennemi du culte et de la morale chrétienne dans tout l’univers.Quelle bonne fortune pour les puissances qui conspirent sa perte.Jusqu’à présent l’Allemagne et l’Italie ont vainement cherché, pour nous attaquer, un prétexte plausible.Mais quand la France aura, par son impiété aggressive, soulevé l’indignation de la chrétienté, toute guerre entre- 572 LA RELIGION JACOBINE prise pour sa destruction aura le prestige et la popularité d’une croisade.On sait les guerres, les carnages, les dévastations qu’a provoqués la Réforme, pendant près de deux siècles, en rompant l’unité du monde catholique.Cependant ni Jean Huss, ni Luther, ni Calvin n’ont attaqué le principe du Christianisme.Us prétendaient même en purifier la doctrine par l’élimination des abus.Bien différent est le programme de nos révolutionnaires.C'est Dieu qu’ils veulent extirper des cœurs ; ce sont les croyances séculaires de l’humanité qu’ils ameutent résolument contre leur pays.Il faut donc qu’ils refondent l’espèce, qu’ils suppriment en elle la religion, l’idéal, le sentiment de l’infini, l’enthousiasme et l’espoir de la vie future, pour la restreindre aux satisfactions matérielles, ou que la France soit anéantie avec eux par les colères vengeresses d’une coalition formidable.Si j’évoque ces perspectives, si j’ai, l’histoire en main, dégagé et mis en relief l’idée fixe qui depuis cent ans anime l’école révolutionnaire, ce n’est pas pour soutenir une thèse humoristique, ni pour réveiller des discussions irritantes, c’est parce que le centenaire de 1789 va nous apporter, comme complément de ses fêtes et de son fatras oratoire, une crise décisive.Par une coïncidence singulière, la célébration de cette date va s’accomplir au milieu d’une lutte électorale, extrêmement ardente où le principe et la forme de notre gouvernement seront de nouveau débattus.J’ignore quelle devise arboreront les républicains, si leur concentration (hypothèse encore très douteuse) s’effectue ; à quels procédés ils recourront pour rallier, autour de leur désarroi, les votes populaires; mais je crois avoir démontré que, sur les listes jacobines, la vraie, la seule candidature sera l’institution d’un pontificat, dont l’omnipotence imposerait l’athéisme à trente-huit millions de français.Nous sommes donc à la veille d’un débat théologique, et des collèges électoraux sortira, non pas une assemblée politique, mais un concile appelé à faire son choix entre le Dieu de l’Evangile et le protoplasme.Je suis convaincu que les politiciens actuellement au pouvoir abordent à contre-cœur ce combat.Il leur conviendrait infiniment mieux de perpétuer l’équivoque et d’encourager paternellement de leurs complaisances et de leurs subventions le matérialisme, sans déclarer une guerre hasardeuse aux croyances chrétiennes.Fas obstat.La fatalité les emporte.Le temps n’est plus où les hommes d’Etat, sceptiques à huit clos, pouvaient extérieurement se donner le mérite d’une neutralité bienveillante envers la foi de leurs père3 ; surveillés eux-mêmes dans AU XIXème SIÈCLE 573 leurs actes et dans leurs pensées par une police ombrageuse, il leur faut à tout instant donner des gages et des satisfactions a la secte antireligieuse.“ On me force la main ”, écrivait piteusement M.Ch.Floquet, président du Conseil, au préfet du Rhône, en lui télégraphiant l’ordre d’arracher par la force une centaine d’enfants à l’asile religieux de Brignais.Effectivement, ce ne sont plus les chefs qui conduisent.C’est leur armee qui les pousse en les accusant de tiédeur, et qui les oblige â faire au Christianisme une guerre d’extermination.C’est ainsi que des politiciens, recrutés en grande partie parmi des avocats, des journalistes, des pharmaciens ou même des marchands de vins, doivent s’ériger en théologiens, réglementer trente-huit millions de consciences et, de leur autorité infaillible, supprimer la foi en Dieu, les espérances d’outre-tombe, pour enfermer les âmes dans l’obscure et froide prison du matérialisme.Partout ailleurs, comme nous l’avons exposé plus haut, l’homme politique se décline discrètement dans les affaires spirituelles.Il croit s’honorer en respectant l’Eglise et les intérêts religieux.En France, l’impiété constitue pour nos démocrates l’éternel et l’unique programme.Ils avouent qu’ils ont ruiné les finances, que leur diplomatie est ignorante et aveugle, que tous leurs projets de réforme ont échoué misérablement, après des essais désastreux ; ils se reconnaissent incapables de donner au peuple aucun soulagement, aucune sécurité pour son avenir ; mais, ajoutent-ils, avec un accent d’orgueil, nous avons laïcisé les écoles, les hôpitaux, l’assistance publique, enrôlé les séminaristes, nous combattons à outrance le cléricalisme, nous l’avons vaincu et mis en déroute à Frigolet, à Chateauvillain, à Brignais.Et ces triomphateurs montent au Capitole, per- suadés qu’ils ont sauvé la patrie et mérité la reconnaissance de tous les bons citoyens.La France est aujourd’hui comme un vaisseau désemparé, flottant au hasard, sans mât et sans gouvernail.Les talents, les connaissances nautiques y sont exclus du commandement.L’équipage bavarde, rit et nargue l’océan par ses quolibets.Défense aux officiers de faire le point ou de consulter la boussole.Leur mission est de s’en remettre à l’océan pour la direction de l’épave et d’interdire toute manœuvre qui troublerait les matelots dans leur aimable gaieté.A l’horizon passent de splendides navires sur lesquels régnent la discipline, la hiérarchie, l’inflexible devoir et le respect de l’autorité.On y célèbre officiellement le culte divin.L’harmonie des chants sacrés parvient jusqu’à nous : “Oh ! les malheureux ”, s'écrient nos béats 574 LA RELIGION JACOBINE sur leur ponton en détresse.“ Oh ! les pauvres victimes de la tyrannie ! Quand donc prendront-ils exemple sur nous pour s’élever à la liberté ?” Oui, la France esta la merci des tempêtes.Aussi, quand nous exprimons nos perplexités sur l’issue de la lutte qui va s’engager en septembre, est-ce la patrie seule qui nous préoccupe.Car nous sommes tranquilles pour le Christianisme.Que sont et que peuvent ces misérables laïcisations, ces expulsions de moines, de soeurs hospitalières, ces confiscations de traitements ecclésiastiques et cette guerre sournoise aux séminaristes, en face du magnifique mouvement qui se dessine de plus en plus dans toutes les classes de la société européenne et qui les ramène à la foi?L’évolution se déclare avec une force invincible : partout et même dans le pays de Voltaire, l’intérêt, la vogue désertent la littérature antireligieuse ; une froideur glaciale accueille toutes ses productions; et ses coryphées, naguère si courtisés, si populaires, s’étonnent du vide qui se fait autour d’eux.Les églises, autrefois si délaissées, sont remplies de fidèles, et les prédications sacrées, les cérémonies du culte attirent, chaque année, un public plus nombreux, plus recueilli dans nos basiliques.Un symptôme bien significatif du revirement qui s’accomplit aujourd’hui vers la tradition et la loi chrétienne, ce sont les hommages qui se portent avec un véritable entraînement de toutes les parties du monde vers la papauté.Le jubilé de Léon XIII en a été, l’an dernier, la preuve éclatante.On a vu les catholiques de toutes les nationalités se presser à Rome par centaines de mille pour acclamer le Saint-Père, s’agenouiller devant sa figure vénérable et recevoir sa bénédiction.Quel prince de la terre pourrait obtenir de ses sujets de pareilles marques d’amour?Et pourtant ce souverain n’a pas de faveur, n’a pas de places à distribuer.Il est dépouillé de ses états, vit d’offrandes volontaires, séquestré, comme un captif, dans le Vatican.Et du sein de cette réclusion, la tiare de saint Pierre rayonne comme la couronne de Jésus-Christ sur tout l’univers; la papauté, dans ses épreuves, apparaît auguste et resplendissante, et toutes les fureurs de ses ennemis viennent expirer à ses pieds.A ce spectacle admirable, on reconnaît la force divine du catholicisme, et l’on prend en pitié les tentatives orgueilleuses de nos déicides.Il est évident que leurs attaques ne peuvent ébranler l’Eglise, car l’Eglise est ferme, immuable.Mais elles constituent pour notre malheureux- pays une menace terrible.C’est la France qui fait les frais de leur guerre, et qui se ruine à les soutenir. AU XIXèn1e SIÈCLE 575 C’est la France qui sort meurtrie de tous leurs assauts et qui peut sombrer dans la tourmente qu’il ont déchaînée.Depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIV, la puissance et la gloire de la nation française se sont étroitement confondues avec la foi religieuse; a mesure qu’elle s’est éloignée de l’enseignement chrétien, son étoile a pâli dans le monde, ses hommes publics ont perdu la gravité, la force morale et la clairvoyance, un vertige incompréhensible a troublé ses plus beaux génies, et converti leurs conceptions grandioses en aberrations.Si l’on juge l’arbre par ses fruits, si l’on apprécie la philosophie du XVIIIe siècle d’après nos déchirements, nos convulsions, nos alternatives de démagogie et de césarisme, nos guerres malheureuses, l’amoindrissement de notre territoire et notre isolement actuel en Europe, on avouera que jamais doctrine ne produisit pour un peuple des conséquences plus infortunées.En ce moment la sape et la mine ébranlent nos derniers murs de soutènement.L’édifice penche et peut s’abîmer, demain, dans une suprême catastrophe.Mais qu’importe à nos sectaires matérialistes l’écroulement de la France, si leur drapeau flotte triomphant sur nos ruines ?Périr ou s’arracher à la philosophie incrédule, cette alternative s’impose à notre patrie.Tel est l’oracle qu’ont prononcé sur notre avenir les plus grands esprits de notre siècle.“ Epreuve “ suprême ”, disait, il y a quarante ans, le Père Lacordaire, “ entre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal, cette époque “ décidera du sort commun.Si le tempérament de l’homme, “ tel que soixante ans de Providence active l’ont trempé, est “ assez fort pour rejeter le poison qui le dévore, il faut s’atten-“ dre au miracle le plus élevé de tous, qui est la résurrection.“ Si, au contraire, notré intelligence affaiblie ne 'discerne pas “ les éléments de salut qui nous restent, ou si, tout en les discer-“ nant, notre volonté ne répond pas à la grandeur du devoir, il “ ne faut plus espérer que les dernières joies de l’orgueil qui “ repoussent la vie.” M?r Bougaud, commentant ces paroles dans son bel ouvrage \ ajoutait : “ Tout se prépare pour une “ démonstration de Dieu et de la religion, comme il n’y en a “ point eu depuis le commencement du Christianisme.Si on “ s’obstine à repousser Dieu, nous allons assister à la décomposi-“ tion sanglante d’un peuple athée.Si au contraire, sur sa “ couche douloureuse, notre pauvre société malade confesse ses “ erreurs et lève vers Dieu un regard humilié, quelque chose 1.Le Christianisme et les temps présents, V.1. 576 LA RELIGION JACOBINE AU XIXèm0 SIÈCLE “ de la résurrection de Lazare honorera et réjouira nos derniers “ jours.” D’accord avec ces éminents penseurs, Msr Freppel disait dernièrement 1 : “Il faut de toute nécessité ramener l’application des doctrines et des préceptes du Décalogue et de l’Evangile dans l’Etat, dans la famille et dans l’école; rendre à la religion sa place légitime dans les actes de la vie publique, domestique et privée, ou bien c’en est fait de la France, destinée à devenir, pour le monde entier, le plus effrayant exemple d’un peuple infidèle à sa mission, atteint aux sources mêmes delà vie morale, et s’affaissant sur lui-même dans le vide et dans le néant.” Pour tenir un pareil langage, il faut, nous le reconnaissons, l’autorité de l’épiscopat ou tout au moins du sacerdoce.Des laïques n’ont pas mission d’exhorter à la pénitence ; nous n’avons même pas l’intention de manifester nos préférences politiques, ou de suggérer, par voie indirecte, l’adoption d’un système régénérateur.Mais nous avons cru accomplir un devoir civique en montrant que, depuis son origine jusqu’à nos jours, la révolution française n’a été qu’une tentative doctrinale, complètement indifférente aux intérêts populaires, et se formulant par ce mot: antichristianisme, ou si l’on aime mieux : théogonie, darwinisme, déification progressive de l’humanité.Si le lecteur admet la justesse de ces aperçus, il reconnaîtra la nécessité de circonscrire entre les deux solutions suivantes le problème de notre avenir national : ou le peuple français, s’immolant à la philosophie hégélienne, complétera la domination jacobine par l’établissement d’un pontificat théurgique, ou, désireux de vivre, de retrouver sa force et son équilibre, il rompra résolument avec l’idée et la tradition révolutionnaires, pour se donner un gouvernement.H.Destrel, Docteur és Lettres de V Université Laval.1.La Révolution française à propos du centenaire de 1789.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.