Le Canada-français /, 1 octobre 1888, Jean Cabot
JEAN CABOT Le sujet de cette dissertation n’a pas le mérite de la nouveauté.Que l’on ouvre une histoire du Canada, le nom de Cabot s’y rencontre dès les premières pages.Mais que de variantes d’un auteur à l’autre! — Les uns parlent de Jean, les autres ne voient que Sébastien.Puis viennent les contradictions sur les dates et sur les courses aux plages inconnues, sur le lieu du débarquement.A qui l’honneur de la découverte doit-il être donné?.Tout cela est discuté, nié, affirmé.si bien, que le lecteur ahuri reste sous une impression presque nécessairement fausse.Aujourd’hui, je voudrais rendre à César ce qui appartient à César, et à Jean Cabot le juste tribut d’hommage qu’il mérite.A part la question individuelle, les voyages de Jean Cabot se rattachent à une page très intéressante de notre histoire, la dispute relative à la possession des terres baignées par les eaux du golfe Saint-Laurent, dont les Français et les Anglais revendiquent la priorité.C’est un fait avéré que, dans les revendications, on a toujours donné comme premier argument la priorité de découverte et de prise de possession.Est-ce à tort ou à raison?Il me suffit de constater le fait avec John Hopkins h “ At the time of the settlement of America, it was a recognized principle of the law of the nations that the discovery of an uncivilized country by the subjects of any european power gave to that power a title to the country, the only difficulty being the question as to what constituted discovery, or what nation was the discoverer.This principle was the foundation of the right of the crown of England.” Sir George Peckham, chevalier, Edward Haies, dont les mémoires se trouvent dans la collection Hakluyt, 1 2 en appellent aux découvertes de Cabot pour soutenir les prétentions de la reine Elizabeth sur l’Amérique du Nord, tandis que les Français ne peuvent prouver aucune prise de possession antérieure à l’année 1504.3 1.University Studies., Baltimore 1885, III, 124.2.R.Hakluyt, Voyages, Navigations.Londres, 1810, III, 208.3.Collection de documents, Québec, 1883.1,9, 10.— Hist.gén.des Voyages, Didot, Paris, 1754, XII, 99. JEAN CABOT 609 Partant de là, R.Hakluyt 1 peut affirmer que la reine d’Angleterre a droit sur tout le territoire américain “ from Florida to the circle arctic., if to have a right on a country, it sufficeth to have first seen and discovered the same.” De là sont venus, à l’origine de la colonie, les empiétements réciproques, entre le 40e et le 45e degré de latitude, qui ont eu pour résultat la question des limites de l’Acadie.Sans discuter le mérite des prétentions anglaises, je vais exposer simplement les notes que j’ai pu recueillir sur le découvreur de l’Amérique du Nord.L’histoire de Jean Cabot est plus connue depuis quelques années, grâce à la découverte de documents ignorés des premiers historiens de l’Amérique du Nord, et du Canada en particulier.Il est possible, à l’heure présente, de rectifier les anciennes chroniques du seizième siècle, v.g.celles de Pierre Martyr, 2 historiographe des rois d’Espagne et auteur des Décades, dédiées à Léon X ; celles de Ramusio 3 , secrétaire du Conseil des Dix à Venise.Ces deux écrivains étaient amis de Sébastien Cabot.Les Décades de Pierre Martyr, les Navigations et Voyages de Ramusio, renferment beaucoup d’inexactitudes, toutes au détriment de Jean Cabot, que ces auteurs dépouillent, au profit de Sébastien son fils.Il semble, au moins, que les auteurs anglais de la même époque auraient pu retoucher l’œuvre de leurs devanciers.Point ! Richard Hakluyt4, Eden 5, Purchas 6, n’ont guère fait que de la traduction, copiant Pierre Martyr et Ramusio.Cinquante ans après la mort de Jean Cabot, on semblait ignorer, en Angleterre, l’existence des pièces officielles relatives au voyage de découverte.1.Voyaqes.III, 184.2.Pierre Martyr d’Anghiera, 1455-1526, historien italien, employé à la cour d’Espagne, publia “ De rebus Oceanicis et de Orbe Novo decades ”, où se trouvent beaucoup de détails sur les voyages de Christophe Colomb, et sur ceux de ses contemporains.3.Jean-Baptiste Ramusio, 1485-1557, cosmographe vénitien, futsecrétaire du Sénat, puis du Conseil des Dix, et publia un recueil des Navigations et Voyages, en italien.11 était l'ami de Sébastien Cabot et du cardinal Bembo.4.Richard Hakluyt, 1553-1616, gradué d’Oxford, publia divers ouvrages sur les principales navigations et les principaux voyages et trafics de la nation anglaise.Pour honorer sa mémoire on a fondé, en 1846, la Société Hakluyt.5.Eden, ami de Sébastien Cabot, 1559(1) a fait des collections de récits de voyages.6.Sam Purchas, 1577-1626, gradué de Cambridge, publia des récits de voyages : Purchas, his pilgrimages or relations of the ivorld and the religion, 161S. 610 JEAN CABOT N’en soyons pas surpris.Jean Cabot eut cela de commun avec Christophe Colomb et Fernand Cortez, que, après avoir donné l’impulsion au commerce de l’Angleterre, créé sa marine par l’appropriation de pays lointains et inconnus, il resta oublié de ses contemporains et consuma dans la douleur les jours de sa vieillesse.Notre siècle a rompu avec les vieilles traditions.Des hommes sérieux se sont mis à l’œuvre avec le plus grand succès.En 1831, Richard Biddle, avocat de Pittsburg, a tiré de l’oubli bon nombre de documents, mis en lumière plusieurs faits oubliés, et rectifié des assertions inexactes des chroniqueurs du seizième siècle.Toutefois, son œuvre “ Memoir of Sebastian Cabot ” n’est qu’une longue apologie du fils, qu’il considère comme l’auteur des découvertes anglaises en Amérique.Plus récemment d’autres chercheurs, Nicholls, Brevoort, Steven, Kidder, Koll, d’Avezac, Henri Harrisse, etc., ont traité le même sujet soit directement, soit indirectement, et élucidé certains points se rapportant à l'histoire de Jean Cabot.M.Justin Winsor, bibliothécaire à l’Université de Harvard, s’est mis à l’œuvre à son tour, et, utilisant tous les matériaux anciens et modernes, il a pu arriver à des conclusions entièrement nouvelles.Grâce à ces ouvrages précieux, où noas avons puisé abondamment, il devient facile de mettre sou3 les yeux des lecteurs du Canada-Français, une esquisse de la vie et des oeuvres de Jean Cabot.I Zuan Caboto naquit à Gênes ou dans les environs, si l’on en croit quelques documents anglais et espagnols où se trouve l’expression de “Genoa’s son 1 ” en parlant du fils de Jean, et celle de “ Genoese ” lorsqu’il s’agit du père.Toutefois, comme on ne peut en établir la certitude, les conjectures vont leur train.D’après M.J.-C.Brevoort, de Brooklyn, Jean Cabot pourrait être savoyard.Voici ce qu’il insinue à l’appui de ses dires.Dans les Lettres et documents relatifs au règne de Henri VIII 1.Lettre de l’ambassadeur d’Espagne, De Ayala, 25 juillet 1498, traduite par J.Winsor, III, 57.John Stow, Chronicle of England, cite uti passage de Fabian relatif à l’année 1498 : " This year one Sebastian Gabato, a Genoa’s son.” J.Winsor.Nar.tuul Crit.E., Ill, 37. JEAN CABOT 611 (I.pt.1.p.939, doc.5639), il trouve le texte suivant1: 27 nov.1514 : “ Patent denization to Anthony Chabo, surgeon, native of Savoy ”, et deux ans auparavant, il constate qu’une récompense de £20 a été accordée au même personnage.M.Brevoort se demande si les Cabot ne sont pas originaires de la Savoie ?Cet Anthony n’est-il pas un quatrième fils de Jean, venu en Angleterre après la mort de son père et le départ de son frère Sébastien pour l’Espagne 2 ?D’autre part, il est notoire que les Cabot du Languedoc, aussi bien que ceux de Jersey et de la Nouvelle-Angleterre, se prétendent issus de Jean Cabot 3.Est-ce que les petits-fils du grand navigateur, en passant de l’Angleterre au Sud de la France, n’auraient fait que revenir au berceau de leurs ancêtres ?.L’insinuation de M.Brevoort ne semble pas concluante.A la rigueur, le scribe saxon a pu écrire Chabo pour Cabot, mais le fait est peu probable.De 1496 à 1512, on trouve à maintes reprises les noms de Jean et de Sébastien Cabot.On ne voit que les lettres C.K.G.et jamais Ch.dans les pièces officielles.Une seule fois, le 9 octobre 1547, en parlant de Sébastien, on l’appelle Shabot, pilote.Dans VHistoire générale des voyages 4 5, en parlant de Jean Cabota l’auteur dit qu’on a défiguré ce nom en Chabot, mais il n’apporte aucune preuve de son avancé.S’il y a des Cabot en France, les Chabot n’y sont pas étrangers, même à cette époque !.l’un deux a pu franchir la Manche.et voilà ! Donc, rien n’empêche Jean Cabot d’avoir été le compatriote de Christophe Colomb, avant de passer au service de Venise, où il obtint droit de cité.Toutefois, son nom ne se trouve dans les archives de cette ville qu’à la date du 28 mars 1476 3.Le Sénat vote à l’unanimité une lettre de naturalisation en faveur de Zaan Caboto pour la raison suivante : “ Quod fiat privilegium civilitatis de intus et extra Joanni Caboto per habitationem annorum XV juxta consuetum ”.; après quoi se trouve indiquée une référence à une lettre du même genre accordée à un autre individu quatre ans auparavant.Dans cette pièce, la condition du séjour continu, de 15 années à Venise est déclarée nécessaire, de même que 1.Justin Winsur : Narrative and Critical history of America, 1884,111, 18.2.J.Winsor, Narrative and Critical History of America, III, 18, note.3.Louis de la Roque, Armorial de la noblesse du Langudock, Paris, 1860, II, 163.4.Didot, Paris, 1746, I.Introduction, p.10.5.Justin Winsor, Narr.and Crit.Hist., Ill, p.52, note.
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