Le Canada-français /, 1 avril 1888, Intervention chirurgicale dans les affections du rein
DE L'INTERVENTION CHIRURGICALE DANS LES AFFECTIONS DU REIN Par le Dr Azarie Brodeur.Ouvrage couronné par l'Institut de France.—Prix Godard 1887.Tel est le titre d’une thèse de doctorat qui ne constitue pas moins qu’un grand et bel in-8° de près de 600 pages, avec cinq planches en chromolithographie et neuf figures intercalées dans le texte.Ce livre, malgré sa belle apparence typographique, n’intéresserait guère la plupart des lecteurs du Canada-Français ; néanmoins nous croyons devoir le signaler d’une manière toute spéciale à leur attention ; car sa publication marque une époque dans l’histoire de notre littérature scientifique.Depuis quelques années l’initiative de nos hommes politiques, les succès de quelques-uns de nos artistes, et les travaux de nos écrivains, ont contribué à faire connaître notre pays à l’étranger.Tout récemment encore notre poète Fréchette, évoquant les souvenirs héroïques de notre histoire, réveillait par l’éclat de ses chants les échos les plus sympathiques de la vieille France, et l’Académie française en couronnant son œuvre faisait rejaillir sur notre nationalité un honneur auquel nous avons été sensibles.Et voilà que le Dr Brodeur, un autre compatriote, vient d’être l’objet d’une récompense non moins flatteuse de la part de l’Institut de France.Sa thèse si remarquable est certainement une des monographies les plus importantes et peut-être des plus complètes qui aient été publiées jusqu’aujourd’hui sur la chirurgie du rein.Aussi la faculté de médecine de Paris en a-t-elle reconnu la valeur en lui accordant la médaille d’argent; depuis, l’Académie des sciences lui a accordé le prix Godard qui est donné chaque année au meilleur mémoire sur l’anatomie, la physiologie et l’anatomie pathologique des organes urinaires.Voici en quels termes le secrétaire perpétuel a motivé cette haute faveur: “ La commission distingue particulièrement un remarquable ouvrage de M.Azarie Brodeur, intitulé: De l'intervention chirurgicale dans les affections du rein.Ce livre, de 600 pages, est plein de faits montrant combien la chirurgie a fait de grands progrès, grâce aux procédés antiseptiques.Il serait difficile de donner plus de preuves de connaissances profondes que celles fournies par l’auteur dans cette monographie.Il 314 INTERVENTION CHIRURGICALE rapporte trois cent vingt-sept observations d’opérations faites sur le rein, et il en tire, avec une grande rigueur, des conclusions d’opérations dont quelques-unes sont nouvelles.Il a étudié avec infiniment de soin les diverses conditions morbides du rein, et il a donné avec de minutieux détails les règles du traitement chirurgical relatives soit à l’extirpation, soit à d’autres opérations à faire sur ce viscère.“ Nous croyons qu’un travail aussi bien fait, sur un sujet presque nouveau, mérite à tous égards une récompense.La commission 1 propose donc à l’Académie de décerner le prix Godard à M.Azarie Brodeur, professeur à Montréal.” Cette proposition a été adoptée.Nous devons féliciter le Dr Brodeur sur un pareil succès.Il en était digne à tous égards, car sa thèse inaugurale est une œuvre vraiment personnelle et pleine d’ampleur.On y trouve l’exposé aussi complet que possible de l’état actuel de nos connaissances sur les indications et les contre-indications à l’intervention chirurgicale dans les affections du rein.L’auteur s’appuie sur un grand nombre d’observations qu’il reproduit et dont plusieurs sont inédites.Il a fallu un labeur considérable pour réunir tant de faits épars et les grouper en un faisceau ; il a fallu aussi s’aider de recherches approfondies pour arriver à exposer d’une manière aussi claire, aussi précise, le diagnostic, les indications et le manuel opératoire sur un sujet si obscur et encore si peu étudié.L’intervention chirurgicale dans les affections du rein est toute nouvelle.Ainsi la néphrotomie, c’est-à-dire l’incision du rein dans son intégrité, pour l’extraction d’un calcul, n'a été pratiquée que dans ces dernières années; quelques-uns, il est vrai, parmi les anciens chirurgiens, l’ont conseillée, mais aucun ne l’a faite.Il est bon de dire que les partisans de la néphrotomie étaient rares autrefois ; ses adversaires, au contraire, fort nombreux.On invoquait contre elle le danger de l’opération en elle-même, la difficulté de la manœuvre opératoire et aussi l’ignorance dans laquelle on se trouve relativement au volume, à la forme, à la position des calculs renfermés dans le rein.Ce n’est qu’en 1869 qu’un chirurgien anglais, Thomas Smith, proposa formellement cette opération, qu’il jugeait praticable sans grand danger, pour extraire les calculs rénaux.Cette idée ne tarda pas à être mise en pratique, et Durham, le premier, faisait une néphrotomie le 1.Composée de MM.Richet, Charcot, Sappey, Rouvier, Brown-Séquard rapporteur. DANS LES AFFECTIONS DU REIN 315 3 février 1870.Depuis, plusieurs chirurgiens ont eu recours à cette opération.L’extirpation du rein (néphrectomie) est aussi une opération de date récente ou, pour mieux dire, contemporaine.Il y a longtemps déjà, Zambeccarius, expérimentant sur des animaux, leur avait enlevé un rein et avait observé qu’ils survivaient à cette mutilation.Depuis, plusieurs physiologistes modernes ont répété les mêmes expériences, et ils ont aussi constaté que, chez les animaux auxquels un rein était enlevé, non seulement les fonctions de la vie n’étaient pas suspendues, mais que, d’abord un peu troublées, elles se rétablissaient assez rapidement, puis continuaient à s'exécuter d’une façon normale.Malgré ces observations, aucun chirurgien jusqu’à nos jours, n’avait osé tenter l’extraction d’un rein.Il y a bien dans la science quelques cas d’extirpations accidentelles de cet organe, mais le premier chirurgien qui ait de propos délibéré pratiqué cette audacieuse opération, est Simon de Heidelberg.Le 2 août 1869, il enlevait le rein gauche à une femme qui portait une fistule urinaire sus-pubienne, et quelques mois après, cette malade était parfaitement guérie.Depuis cette heureuse tentative la même opération a été faite par plusieurs chirurgiens, accidentellement par suite d’une erreur de diagnostic, et intentionnellement aussi.L’extirpation du rein est certainement une opération périlleuse ; elle exige des manœuvres délicates, difficiles, laborieuses, mais parfaitement exécutables, et il suffit de lire les nombreuses observations rapportées par le Dr Brodeur pour s’en convaincre.Somme toute, les résultats obtenus ont été bons, et l’on peut regarder la néphrectomie comme un des plus brillants triomphes de la chirurgie moderne.L’heure n’est pas encore venue d’apprécier définitivement les conquêtes faites par la médecine pendant ce siècle.Nous assistons à une révolution lente, progressive, devant laquelle s’effondrent la plupart de nos doctrines, de nos croyances, de nos usages.L’examen microscopique des organes malades, et l’étude de ces microbes malfaisants qui sont tombés connue un coup de foudre au milieu de la stupéfaction générale, ont poussé les sciences médicales dans des voies absolument nouvelles et fécondes en merveilleuses applications.Les brillantes découvertes de Pasteur ont éclairé nos recherches en nous ouvrant un chapitre fermé jusqu’ici à notre entendement, celui de l’origine des maladies : ses doctrines ont subi l’épreuve de la clinique et en sont sorties triomphantes et comme fortifiées. 316 INTERVENTION CHIRURG.DANS LES AFFECTIONS DU REIN La chirurgie surtout a largement bénéficié de ces idées nou~ velles.Nous savons aujourd’hui que les accidents les plus redoutables des opérations chirurgicales, la septicémie ou l’infection purulente, sont le résultat de l’introduction dans l’organisme d’un parasite, vibrion ou microbe ; nous savons aussi que les instruments, les matières employées dans les pansements, les mains du chirurgien, sont de puissants agents de dissémination-La propreté, dit Chauvel, une propreté excessive pour tout ce qui entoure le blessé, choses et hommes, est donc une condition indispensable.C’est à cette propreté, acceptée aujourd’hui par tous, ordonnée et exigée le plus possible des infirmiers comme des élèves et du pratiquant, que revient certainement en grande partie le résultat plus heureux de notre chirurgie actuelle.Ne se servir que de linges neufs, d’éponges neuves et lavées avec soin, de coton soigneusement mis à l’abri, d’instruments passés au feu, c’est en somme faire de l’antisepsie, si ce terme est acceptable.On ne détruit pas ainsi les germes répandus dans l’atmosphère, mais on les évite en partie, et l’on soustrait la plaie au danger de ceux bien plus nombreux qui pullulent par milliers sur les objets abandonnés comme autrefois dans les salles d’hôpitaux.Dans ces dernières années, sous l’influence des doctrines parasitaires, la chirurgie opératoire a pris un essor prodigieux, qui se soutient et s’agrandit chaque jour; elle subit l’élan général et, tout comme la prophylaxie et l’hygiène, elle progresse, se transforme et va comme se rajeunissant.Malgré ses audaces, tout semble lui réussir et, grâce aux méthodes antiseptiques, l’on ne voit plus guère ces terribles complications, gangrène, septicémie, infection purulente, qui décimaient autrefois les grands services hospitaliers.Il y a trente ans à peine, de véritables épidémies de ce genre sévissaient dans les salles d’opérés, et faisaient la désolation des plus habiles chirurgiens, qui ne savaient ni les prévenir ni les combattre.Mais grâce à Dieu, ces fléaux n’appartiennent plus qu’à l’histoire du passé.La thèse du Dr Brodeur offre une éclatante démonstration des progrès accomplis sous ce rapport.Ainsi sur 327 opérations pratiquées sur le rein, il y a 127 morts et 200 guérisons, soit 61.16 p.100.Ces statistiques sont des plus encourageantes ; elles contribueront pour une large part à vulgariser des opérations qui jusqu’à ce jour n’étaient pratiquées que par quelques chirurgiens, accusés souvent de trop d’audace, et de témérité intéressée.Arthur Vallée.
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