Bulletin du parler français au Canada, 1 avril 1907, avril
AVRIL 1907 N» 8 ol.v BULLETIN DU Pages SOMMAIRE 281—L'instruction primaire au Canada sous le régime français.301—Étude sur l’histoire de la littérature canadienne.— Michel Bibaud.312—Livres et revues .-i L’abbé Amédée Gosselin.L’abbé Camille Roy.Adjutor Rivard.J.-E.Prince.317—Questions et réponses.320—Anglicismes.Le Comité du Bulletin.RÉDACTION ET ADMINISTRATION LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEG Editeur-dépositaire, à Paris: H.CHAMPION, libraire-éditeur, 9, Quai Voltaire. ALPHABET PHONÉTIQUE (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d'après MM.Giluéron et l'abbé Roussei.ot Lettres françaises.Les lettres a, e, i, o, u, b, d, n, f, /, k, l, ni, n, p, r, t, i>, z, ont la même valeur qu'en français.g = g dur (gateau); s = s dure (sa) ; ce = eu français (heureux); w ou semi-voyelle (oui); y = i semi-voyelle (pied); iù — u seini-voyelle (huile); é = e féminin (je); h marque l’aspiration sonore.Lettres nouvelles, ii = ou français (coucou) ; e — ch fra lisais (c/iez), Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est mouillée : / (son voisin de Z + y, / mouillée italienne), k (son voisin de k + y), g (son voisin de g + y), n (gn français de agneau).— Un point au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est prononcée la langue entre les dents: /, d (sons voisins de t + s, d+z; c’est le t et le d sifflants canadiens de : ti, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes: a (a de putte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu de jeune).—Les voyelles marquées d’un accent aigu sont fermées : à (a de pâte), é (e de chanté), o (o de pot), œ (eu de eux).—Les voyelles marquées d’nn accent grave sont ouvertes : à (a de il part), è (e de père), ô (o de encore), ce (eu de peur).—Les voyelles surmontées d’un tilde sont nasales : à (an de sans), e (in de vin), ô (on de pont), œ (un de lundi).— Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves: a-, i', etc.; de deux points, elles sont longues: a:, i:, etc.; d’un accent, elles sont toniques : a , ï, etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ô[o] = o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.Il n’y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée ; chaque son n’est représenté que par une lettre, et chaque lettre ne représente qu’un son. Vol.V, No 8—Avril 1907 L’INSTRUCTION PRIMAIRE AU CANADA SOUS LE RÉGIME FRANÇAIS «> INSTRUCTION DES GARÇONS i De toutes les questions particulières qui se rapportent à l’histoire du Canada sous le régime français, il en est peu de plus intéressante que celle de l’éducation et de l’instruction.La plupart de nos historiens n’en ont parlé, le plus souvent, qu’incidemment ; quelques-uns cependant, comme haillon, s’y sont arrêtés quelque lieu '2’.Le docteur Meilleuret M.Chauveau 14 ont laissé sur le même sujet de fort belles pages, mais ils ne sont guère descendus aux détails.Aussi est-il assez difficile de se faire une idée, même imparfaite, de ce qu’était, sous le régime français, l’instruction primaire.De là peut-être cette opinion erronée et trop facilement acceptée par quelques-uns, que l’instruction primaire, du moins celle des garçons, était à peu près nuile.Il nous a donc paru utile de grouper de la manière la plus courte et la plus claire possible tous les documents que nous avons pu recueillir à ce sujet, soit dans les auteurs, soit dans les manuscrits que nous avons été à même de consulter depuis quelques années.Et parmi ces derniers nous tenons à mentionner particulièrement ceux de Jacques Viger et de l’abbé Verreau, qui nous ont été d’un grand secours pour ce qui concerne la région de Montréal.Comme notre sous-titre l’indique, nous traiterons pour le présent de l’instruction primaire des garçons; l’instruction des filles et l’instruction secondaire feront le sujet d’une autre étude.(1) Les pages qui suivent sont extraites d’un travail qui, une fois complété, comprendra l'éducation et l’instruction tant primaire que secondaire sous la domination française.(2) Histoire de la Colonie française en Canada, vol.Ill, chap.VI, pp.257 et suiv.(3) Mémorial de l’éducation, Québec, 1876.(4) L’Instruction publique au Canada, Québec, 1876.281 282 Bulletin du Parler français Avant d’aborder la question principale, il ne sera peut-être pas hors de propos de se demander quel était le degré d’instruction des premiers colons du Canada.En général, savaient-ils lire, écrire et compter ?Car, encore une fois, il ne s’agit ici que de l’instruction élémentaire telle qu’on la pouvait donner en France vers le milieu du XVIIe siècle.Si on en juge par ce qui se passe ordinairement, celui qui peut signer son nom sait lire et compter quelque peu, et la signature d'un individu, pour n’être pas une preuve absolue de son instruction, constitue du moins une forte présomption en sa faveur.Malheureusement, il ne paraît pas que certains missionnaires ou curés et parfois même les écrivains publics des premiers temps se soient mis beaucoup en peine de faire signer par les témoins les actes de baptêmes, mariages, sépultures et autres documents.Pour les premiers, la chose peut s’expliquer assez facilement.Un missionnaire comme M.Morel, par exemple, qui desservit longtemps toute la côte de Beaupré et l’île d’Orléans et plus tard les 27 lieues qui séparent St-Thomas de la Bivière-du-Loup, ne devait pas toujours, au cours de ses visites, transporter les registres de baptêmes, mariages et sépultures ; il prenait plutôt les notes nécessaires sur quelques feuilles volantes et, de retour à sa résidence, faisait les actes aux registres, qui, dans ce cas, ne portaient jamais d’autres signatures que la sienne.Et il devait en être ainsi dans toutes les missions un peu étendues.Aussi bien, nous avouons n’avoir pas une foi absolue en cette affirmation que l'on rencontre si souvent à la fin des actes: «ont les dits témoins déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce enquis suivant l’ordonnance.» Cette autre déclaration, à savoir que «les témoins n’ont pu signer», est peut-être plus exacte; elle laisse supposer du moins, qu’un individu sachant écrire a été empêché par quelque raison d’apposer sa signature au bas de tel ou tel acte.Nous pouvons nous tromper, mais nous sommes porté à croire que le nombre de ceux qui savaient signer leur nom était plus grand qu’on ne le pense généralement.Ainsi, sans avoir fait des recherches très étendues et pour la seule période de trente années qui va de 1636 à 1666, où la population, comme on sait, était très restreinte, puisque la colonie ne comptait encore que 2,500 habitants en 1663, nous avons relevé les signatures de plus de 200 individus sans compter celles des personnes, qui, par état ou condition, savaient lire et écrire. l’instruction primaire au Canada 283 Combien d’autres nous auraient fournies les greffes des notaires, les registres des paroisses et autres documents que nous n’avons pas vus?L’historien Carneau, après avoir compulsé les études de 33 notaires sur 35 qui exercèrent leur profession à Québec avant 1700, écrivait : «Une chose que nous avons remarquée et qui mérite d’être notée, c’est qu’un grand nombre de contrats portent la signature des époux et des parents ou amis, preuve que l’instruction était plus répandue parmi les colons qui venaient d’outre-mer qu’on ne le pense généralement.Les contrats de mariages sont signés par plusieurs témoins.»(1' Et qui nous dira le nombre de ceux qui, alors comme aujour-dhui, soit par négligence, soit par fausse honte ou autre raison, ne signaient pas leur nom quand ils auraient pu le faire?Non, nos pères n’étaient pas absolument dépourvus d’instruction et nous souscrivons entièrement, en l’appliquant à la généralité des colons, à ce que dit de ceux de Lauzon M.J.-Edmond Roy, dans sa belle histoire de cette seigneurie: «Avec quel orgueil, écrit-il, ces pauvres colons, que l’on traite d’ignorants, ne signaient-ils pas leurs noms au bas des contrats ou des actes où les circonstances de la vie les amenaient à comparaître.Nous l’avons prouvé surabondamment au cours de cette étude en reproduisant leurs signatures autographes.Tous ou presque tous savaient lire et écrire.» Une étude faite sur d’autres points du pays ne contredirait probablement pas cette affirmation. En 1637, le P.de Quen fut remplacé à la petite école par le P.Davost, qui enseigna jusqu’en 1642.2) La maison dont nous avons parlé plus liant et qui servait tie pensionnat disparut en 1640 dans l’incendie qui détruisit le collège et la chapelle de Notre-Dame tie Recouvrance.Les Pères se procurèrent un autre logement et continuèrent à faire les classes.11 se passa onze années avant qu’on put ouvrir un nouveau pensionnat.En 1651, le P.Ragueneau écrivait dans la Relation : « On a commencé cette année un Séminaire où les enfants sont en pension sous un honnête homme qui en a pris soin où ils apprennent à lire à écrire et où on leur enseigne le plain-chant avec la crainte de Dieu.Sans cela nos français deviendraient sauvages et auraient moins d’instruction que les sauvages eux-mêmes.»1 2 (3) Quelques années après sa fondation, la petite école fut confiée aux soins d’un frère coadjuteur et il paraît en avoir été ainsi jusqu’à la cession du Canada et peut-être après.En 1651, le P.Ragueneau parle du frère coadjuteur qui enseignait à lire et à écrire l’année précédente.Les Catalogues de la Compagnie de Jésus pour 1655 mentionnent aussi un frère coadjuteur remplissant le même office: «Qui docet pueros legere et scribere est coadjutor.» (4) Le 6 octobre 1733, Beauharnais et Hocquart écrivaient au ministre: « .ces pères.entretiennent au collège un frère jésuite qui enseigne à lire, à écrire et l’arithmétique, aux enfants des habitants de Québec dont les pères ne sont pas dans le goût de leur (1) Relation de 1636.p.4.(2) Rochemonteix, II, p.157.(3) Relation de 1651, p.4.(4) Rochemonteix, I,p.210, note. 286 Bulletin du Parler français faire apprendre la langue latine.Cette école est nombreuse; ils la tiennent gratuitement sans qu’il y ait aucune fondation pour cela.» (,).La petite école des Jésuites comptait plus de cent enfants en en 1735 .Le frère Noël semble l’avoir remplacé ; il est indiqué du moins comme tenant la petite école en 1756.Toutes ces citations prouvent bien que les classes élémentaires, inaugurées en 1635 par les Pères Jésuites, à Québec, furent maintenues jusqu’à la cession du pays.Elles continuèrent à fonctionner sous le régime anglais.Mgr Hubert écrivait en 1789 : « Les Révérends Pères Jésuites de Québec ont toujours tenu ou fait tenir jusqu’en 1776 une école très bien réglée, où l’on enseignait aux jeunes gens la lecture, l’écriture et l’arithmétique.Cette école était ouverte à tous ceux qui en voulaient profiter.Mais le gouvernement ayant trouvé bon de placer les archives dans le seul appartement de leur maison qui put recevoir les écoliers, les RR.PP.n’ont pu continuer la bonne œuvre ». Ce petit Séminaire était tout simplement une maison d’école.En effet, un acte du 9 mai 1680 le désigne comme « une petite maison sise au bas de l’église attenant celle de Barthélémy Verreau, destinée pour les petites écoles».41 (1) Ardhives du Séminaire.(2) Livres de comptes de la Grande-Ferme.(3) Archives du Séminaire.(4) Ibid.Becquet, notaire. 1 l’instruction primaire au Canada 295 Il ne semble donc pas douteux qu’il y ait eu des classes au Chàteau-Richer dès cette époque; mais qui les tenait?L’abbé Guillaume Gaultier, prêtre du Séminaire, avait été nommé curé de cette paroisse en 1678 et il n’est pas impossible qu’il ait eu pour faire la classe quelque frère donné ou autre.Cependant, nous n’avons aucun document à ce sujet avant 1702.A cette date, l’école du Chàteau-Richer semble avoir subi une transformation.Ce qu’on appelait le petit Séminaire de Saint-Joachim, probablement les enfants boursiers de l’abbé Soumande « pour être instruits dans un commencement d’humanités», fut transféré au Chàteau-Richer.C’est dire qu’on y prenait des pensionnaires.Le Séminaire donnait pour chaque élève dont il était chargé 102 livres de pension et 12 minots de blé par année.(1) 2 3 4 5 Dans un mémoire de 1705, M.Buisson, procureur du Séminaire, disait au sujet de cette école: « il faut y entretenir un prêtre extraordinaire et un maître d’école, mais si nous voulions contredire cette œuvre, ce serait rompre avec Mgr l’Ancien.» (2’ Cette école se maintint telle qu'organisée par Mgr de Laval jusqu’en 1710; après cette date on cessa d’y enseigner le latin.(3> Nous avons été assez heureux pour retracer les noms de quelques-uns des élèves du Chàteau-Richer.Ce sont pour 1703 : François Dainours, Joseph Chasles, Simon Gaulin, Guillet et Picard; pour les années suivantes: Lamollerie, Clignancourt, Dubreuil, Lapointe, etc.I5) Parmi les cinq premiers, Simon Gaulin seul est indiqué comme ayant un commencement de latin.L’abbé Bédard, au sujet de cet élève, mettait en note dans ses Transcripta : « Cet article fait mention d’une école au Chàteau-Richer qui a véritablement existé, mais je ne sais comment expliquer que M.Boucher, curé de Saint-Joseph, fut à la tête de cette école, à moins qu’on admette qu’il était préposé pour veiller sur les écoles des différentes paroisses.» Voici l’explication de cette énigme qui embarrassait l’auteur des Transcripta.Le directeur ou, comme l’on disait alors, le (1) Archives du Sém.Grand-Livre 1701-1723.(2) Archives du Sém.(3) Archives du Sém.Mémoire de M.Jacrau, 1749.(4) Transcripta.(5) Grand-Livre, déjà cité. » 296 Bulletin du Parler français préfet de l’école du Chàteau-Richer, n’était pas l'abbé Philippe Boucher, curé de la pointe de Lévy, mais Nicolas Boucher, son frère
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