Bulletin du parler français au Canada, 1 février 1904, février
Toi.Il FÈTR1ER 1004 S» e -> BULLETIN ou SOMMAIRE Pages 161—Le suffixe -eur dans mire pai-ler populaire.AKTLTor RItaM».169—Le nom de Québec.L’abbé A.Gosselin.173—La Poésie en province—Charles Lamy.A.R.-L.175—Lexique canadien-français / tu de J.Le Comitj ihj 8ulletji>.179—Petites leçons.183—Glanures.185—Sarclures.,.Le SaRclEcr.187—Comptes rendus :—J.-E.Prince, Le Séminaire de Nicolct, Souvenir des fêtes dn Centenaire.L.-Z.Bourges.—E.-C.Hills, Notes on Canadian French.A, R-Laglanderie.192—L'anglicisme, voilà l’ennemi 1 RÉDACTION ET ADMINISTRATION LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA UNIVERSITE LAVAL QUÉBEC Editeur-dépositaire, à Paris: H.CHAMPION, libraire-éditeur, 9, Quai Voltmrs ALPHABET PHONETIQUE (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d’après MM.- Gilliéron et l abbe Rousselot Lettres françaises.Les lettres ar er î, or a, b,, d,.n, f.j, Av (, ni, n, p, r, t, v, z, ont la même valeur qu’en français.g — g dur (gateau); s — s dure (sa); œ — eu français (heureux); w ~ ou semi-voyelle (oui); y — i semi-voyelle (pied); w = u semi-voyelle, (huile); ê = e féminin (je); h marque 1 aspiration sonore.Lettres nouvelles, u = ou français (coucou); e = ch iran-çais (chez).- Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d une consonne indique que cette consonne est mouillée ; Z (son voisin de l + y, l mouillée italienne), k (son voisin de k y), g (son voisin fie g + y), n (gn français de agneau).—Un point au-dessous dune consonne indique que cette consonne est prononcée la langue entre les dents; /, d.(sons voisins de Z + s, d + z; c’est le Z et le d sifflants canadiens de ; Zi, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes ; a (u de patte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu de jeune).—Les voyelles marquées d'un accent aigu sont fermées; d (a de pâte), é (e de chanté), o (o de pot), dé (eu de eux).— Les voyelles marquées d un accent grave sont ouvertes ; à (a de il part), é (e de père), o (o de encore), ce (eu de peur).—Les voyelles surmontées d’un tilde sont nasales : à (an de sans), ê (in de vin), ô (on de pont), œ (un de lundi).—Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves; a’, r, etc.; de deux points, elles sont longues: a:, i:, etc.; d un accent, elles sont toniques : a', i', etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ô[o] = o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.11 n’v a pas de lettres muettes dans ta prononciation figurée ; chaque son n’est représenté que par une lettre, et chaque lettre ne représente qu un son. Vol, II, N» 6—Février 1904 LE SUFFIXE -EUR DANS NOTRE PARLER POPULAIRE Le parler populaire franco-canadien substitue la terminaison -eux (or ) a la finale française -eur (œ:r) d’un certain nombre de mots.Ex.: lr.menteur = can.menteux (mâ:tœ').Il en va de même dans le Normand.Mais les formes normandes en -eux ne présentent pas autre chose que la terminaison française, avec chute de 17 finale (P.Par son origine, la terminaison franco-canadienne -eux se rattache aussi sans doute au suffixe français -eur, et la chute de 1 r a pu se produire d’abord sous l’influence des patois du nord et surtout du français du X\ 11e siècle.Cependant le phénomène ne semble plus, aujourd hui, présenter le même caractère, et l’examen des mots où il se rencontre chez nous paraît indiquer une extension analogique dans l’emploi du suflixe -eux ( —a latin, -osus), plutôt qu’une simple chute de 17.Essayons de déterminer la classe de mots où la prononciation -eux (or) prévaut, chez nous, à la prononciation -eur (œ:r).Le sulfixe français -eur descend de deux suffixes latins: 1° -orem, 2° -torem (-atorem) ou -sorem.Ex.: Ie lat.vol -orem »-> fr.val -eur.2 lat.pisc -atorem *-*- fr.pèch -eur.lat.cur -sorem »-*- fr.cour -eur.(1) La chute de l’r tinale est régulière dans le normand et se produit aussi bien apres ou, t, etc., qu’après eu.Voir Ch.G.de Cher, Le Parler pop.dans la commune de lhaon, pp.48, 49, 50 et 144 * v 162 Bulletin du Parler français L’évolution de ces deux suffixes s’est laite suivant le schème suivant : 1° 2° -orem f -a to rem Ijl -oour -edour -eour (XIe s.) -edor (XIe s.) -eor (XIIe s.) -eeur (XIIIe s.) -eur (XIVe s.) Vers le XIIe siècle, les deux formes se fondent en une seule, -eor, qui, passant par l’étape intermédiaire -eeur, aboutit au produit moderne -eur.Ainsi peur, sorti de pavorem, s’est écrit successivement pour (poour), \>eour, peor, peeur.Nen ont pour ne de mûrir doutance.(Ch.de Roi., LXV.) Si ot grant peour de lui.(Villeh., XCVIII.) Ce fîs-ge por vos poor fere.(Ren., 1787.) Etc.Imperatorem a de même passé par emperedor, empereor, etc.: A Soissons trovent Charle, ïempereor.(Sax., XXIX.) Etc.Or, le produit moderne -eur est différemment traité par le vocalisme populaire canadien-français, suivant qu’il descend de l’un ou de l’autre suffixe.Le français confond les deux suffixes, le franco-canadien les distingue.Nous conservons -eur issu de -orem, mais de -eur issu de -torem ou -sorem, nous faisons -eu(.v).C’est ce que montre plus clairement peut-être le tableau suivant : 1° 2° lat.-orem lat.-torem fr.-eur can.-fr.-eur can.-fr.-eu(.v) C’est la clef de notre prononciation des finales en -eur.En un mot, dans nos campagnes, la terminaison -eur prend le son œ Le Suffixe -eue dans notre parler populaire 163 quand elle vient du latin -torem ou -sorem, mais elle garde le son œ:r quand elle est le produit du latin -orem.Phonétiquement, cette distinction ne peut se justifier.Du reste, c’est là un phénomène nécessairement secondaire chez nous, et il faut en chercher la raison ailleurs que dans la différence originaire des deux suffixes.Le suffixe français -enr sert à former deux espèces de mots.Provenant du latin -orem, il détermine des noms abstraits: ardeur, splendeur, etc.; provenant du latin -torem ou -sorem, il marque l’agent, il désigne la personne qui agit: chanteur, scieur, etc.De sorte qu’en général notre peuple conserve la terminaison française -eur dans les noms abstraits, et l’altère dans les noms d’agents.Citons parmi ces derniers : cracheur, dénicheur, éplucheur, lécheur, prêcheur, pécheur, tricheur, fauteur, fraudeur, maraudeur, plaideur, quémandeur, revendeur, rôdeur, songeur, tapageur, voyageur, crieur, marieur, rieur, scieur, payeur, enjôleur, si/fleur, grapilleur, veilleur, dormeur, flâneur, patineur, questionneur, traîneur, joueur, attrapair, trompeur, moqueur, coureur, pleureur, tireur, danseur, tousseur, diseur, faiseur, jaseur, liseur, ahatteur, acheteur, brocanteur, hretteur, chanteur, colporteur, conteur, disputeur, menteur, préteur, quêteur, buveur, etc.Ces mots, noms d’agents, dont la terminaison est descendue du suffixe -torem ou -sorem, perdent 17 finale dans le parler populaire canadien-français, et nos paysans prononcent tried’ (= tricheur), dâs Ici, le type auquel l’analogie veut réduire les formes en -eur, le modèle sur lequel elle veut façonner les noms d’agents, c’est l’adjectif en -eux.Ce suffixe français, sorti du latin -osus, forme des adjectifs exprimant une qualité ou une possession: ingénieux (qui est plein d’esprit, d’invention, d’adresse, ingeniosus), glorieux (qui a acquis de la gloire, gloriosus).Or il arrive que le peuple confond la fonction des noms d’agents et celle des adjectifs qualificatifs, tandis qu’il distingue facilement et sans peine de ces derniers les noms abstraits.De là il suit qu’il confond ou distingue aussi, suivant le cas, leurs terminaisons.Cette confusion, ou mieux cette substitution de sulfixes n’est pas surprenante.Plusieurs noms d’agents en etlet peuvent se (1) J’ai entendu culiiveux, au Mont-Saint-Jean, sur la Côte-Nord : « Quel est votre état ?—Je suis pécheux et culiiveux.» (2) Dans le normand, la chute régulière de l’r finale, et non 1 analogie, paraît être, nous l’avons dit, la cause principale du fait que nous étudions.Aussi le son eu reste-t-il long dans ce patois, tandis qu’il est bref dans la finale canadienne. Le[ Suffixe -eur dans notre parler populaire 165 prendre, et dans le français littéraire même, adjectivement.Moqueur est à la fois substantif et adjectif ; il signifie celui qui se moque, mais aussi empreint de moquerie.Critiqueur est un subs-tantil, signifiant étymologiquement celui pour -eur, il faut ajouter, nous l’avons dit, l’influence du français du XVIIe siècle et des patois.Kn effet, le beau monde faisait, jadis, comme le peuple aujourd’hui, la confusion non seulement des féminins, mais des masculins même; en d’autres termes, du XVIIe siècle au XVIIIe le produit de l’r finale s’étant amuïe, -eur permuta avec -eux, d’ou la langue a gardé faucheux à côté de faucheur, et fileux, gâteux, galvaudeux, hasardeux, pour fileur, gàteur, galvaudeur, hasardeurW.Dès le XVIe siècle, les grammairiens Palsgrave, Laurent Jou-beit, Robeit et Hem i Lstienne attestent que 1 r ne se prononçait pas à la lin de certains mots en -eur.Robert Lstienne écrit rapi-neux, rageux ; Jouberl, quereleus.Au XVIIe siècle, l’usage est partagé, hésite entre eur et eux.Tantôt on prononce d’une façon, tantôt de l’autre, selon qu’on parle avec emphase ou simplement, que le mot suivant commence par une voyelle ou par une consonne, que le mot en -eur se trouve (1) Lat.-trix, tricem suffixe -essa).resse (par un croisement avec le produit du § 489.(2) On trouve pilleresse, chanteresse, trumperesse, dans Ronsard.(d) Voir Meyeh-Llbke, Gramm, des Langues romanes, t.II, §§ 365 ct 3gr (4) Voir Meyer-Lubke, Grammaire des Langues romanes, t.I, $ 559* t II 166 Bulletin du Parler français dans la suite du discours ou précède une pause.C’est ce que constatent et sur quoi disputent maints auteurs de 1 époque.Au pluriel, Tabourot veut qu’on prononce en.r; sur une enseigne, à Paris, rapporte-t-il, chassieux est représenté «par des chats qui sient un plot de bois, quasi aux chats sieurs».On dit, suivant la Grammaire française d’Oudin, un portai d'eau, un coupeu de bourse, etc.De même, Duez, dans son Vraij guidon de la langue françoise, enseigne que l’r ne se prononce pas en conversation dans cajolleur, discoureur, flatteur, trompeur, faiseur de peignes, etc.Une Grammaire française anonyme de 1654 donne la double prononciation coureur et coureux, sauteur et sauteux, mangeur et mangeux.«Les noms verbaux en -eur, dit Chiftlet, comme diseur de fables, conteur de bourdes, porteur d’eau, peuvent prononcer l’r devant les consonnes, mais il est meilleur de ne la point prononcer.» Bouhours, D’Aisy, Ménage, Lanoue, Mourgues posent des règles, font des distinctions : on prononce le procureux du rog, c’est un grand faiseur de madrigaux, un petit mangeux, nous estes un petit menteux, c'est un pauvre prescheux, rienx, etc., mais procureur au parlement, les frères prescheurs, etc.Citons encore L’art de prononcer parfaitement la langue françoise (1696) de Hindret: « On dit un laboureux, un porteux de chaise, des porteux, un tailleux de pierres, un ramoneux, etc., et un homme passerait pour un étranger ou pour un homme sorti du fond de sa province, s’il prononçoit autrement les syllabes finales de ces mots ».(p.724) Au XVIIIe siècle, on semble revenir à la prononciation eur.« Il vaut mieux faire sonner IV », dit De la Touche, en 1710.D’après le Père Buffier et le grammairien Joseph Vallart (1744), ce n’est plus que dans le discours familier qu’on néglige de prononcer IV finale.Villecomle, en 1751, « n’approuve point ces sortes de molesse qui sentent l’enfant gâté ».Mauvillon, dans son Cours complet de la langue françoise (17.)4), et Montignon, dans son Système de prononciation figurée (1785), attestent encore que dans le discours familier on prononce rienx, voleux, mangeux, trompeux, porteux, etc.; mais cette prononciation se perd.Enfin, au commencement du XIXe siècle, elle est tombée en désuétude.« C’est la prononciation tie l’afféterie el tie l’ignorance,» dit Domergue, en 1805.(O (1) Voir Thurot, De la Prononciation française, où l’enseignement de ces grammairiens est exposé. Le Suffixe -euh dans notre parler populaire 167 Aujourd’hui même encore, c’est la prononciation du peuple, en France, surtout dans le nord, l’ouest et le centre.Mais, nous l’avons fait remarquer, les patois français ne font pas en général la distinction que nous avons indiquée pour le franco-canadien» ils laissent tomber l'r finale dans tous les mots (D.Kn normand, la prononciation ce date du XIIIe siècle
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