La Vérité, 1 mars 1898, samedi 5 mars 1898
1*1 ianvOT I S rue St «ïcivi lîeme Annee Quebec Samedi 5 Mars 1898 No 32 abonnement AVIS LA VÉRITÉ tlaiada et Ktats-Uils.$8.00 $1.00 Toute demande de changement d’adreeee doit etre accompagnée de l'ancienne adresse Un an.Six mois Etranger (Union postale) JOURNAL HEBDOMADAIRE V E RIT AS LIBER AB IT VOS—LA TtRlIÊ VOUS RENDRA LIBRES." f.13• 50 Un an Telephone : 2327 J Tardivel, Direeteir-Preprietaire Bnrcaax : Chemin Sainte-Foje pres Quebec tin, gisant sous la pierre du ment : sot.” M.Doumic raconte quelque part, avec complaisance, l’anecdote peu édifiante de cette fille perdue qui eut l’idée de jeter un bouquet de violettes sur le tombeau de Victor Hugo.Et M.Doumic de conclure, avec un demi sourire : “ Victor Hugo dut être coûtent.” Cette façon d’envisager les sentiments d’outre tombe est particulière à M.Doumic ; mais elle ne laisse pas que d'étonner et de chagriner les lecteurs qui sont enclins à prendre toujours l’auteur des Etudes sur lu littérature française pour une critique grave.Sans doute cette prostituée, — M.Doumic se sen de termes plus choisis, — s’amusant à jeter des fleurs sur le cadavre de Hugo, dit, si l’on veut, elle aussi et avec une certaine éloquence, la vérité à ce pauvre mort Mais ce mort ne dut point être content ; et, même quand il s'agit de Hugo, la mort est chose assez sérieuse pour qu’on n’en parle point aux vivants avec cette légère désinvolture.Au surplus, c’est toujours aux vivants qu’on parle ; le devoir de dire la vérité aux morts est une expression en l’air dont on joue au bout d’une antithèse.On ne corrige point les morts ; et généralement on montre quelque vaillance, n'y eût-on aucun plaisir, à signaler les erreurs, les crimes littéraires (il y eu a) des contemporains qui chevauchent au bord des sentiers de la postérité, qui volent sur les ailes de la réclame et qui cueillent dcci delà des lauriers, des billets de banque et des prix Monthyon.Ou approche de l’héroïsme, si l’on ose dire la vérité aux contemporains illustres que l’ironie du même M.de Monthyon (ce mot ironiquement spirituel est de M.Doumic) appelle à couronner la vertu.QUEBEC SAMEDI 5 MARS 1898 rait être un Juvénal ; bien peu se trouvent dans l’état de superbe indépendance qui permit à Boileau de donner les étrivières à l’infortuné chantre de la Pucelle et au polisson Linière.Il en est extrêmement peu (en est-il deux ?) qui aient en l’âme l’intrépidité, l’indomptable amour du vrai, les haines vigoureuses et généreuses d'un Louis Yeuillot.D’aucuns s’installent critiques, à peu près comme leurs voisins s’établissent dans un petit fonds d’épicerie.Ils s'imaginent que l’alexandrin de Destouches est un axiome, et ils vont se le répétant, à cette fin de s'encourager à la besogne quotidienne : soi, par crainte de déplaire en haut lieu à quelque notable distributeur de gloire ou de couronnes.A ceux-là on pourrait appliquer certains vers du bon La Fontaine, où je remplace les noms de bêtes par des noms d’individus fameux qui n’appartiennent point à la Société des gens de lettres ; monu- " Monsieur, vous fûtes un M.REUE DOUMIC M.René Doumic, le critique littéraire bien connu de la Revue des Deux Mondes, s’est embarqué ces jours derniers au Havre en route pour New York.Il s’en vient faire une série de conférences à l'Université de Harvard.On dit qu’il doit visiter ensuite le Canada.Nous accomplirons donc une œuvre pleine d’actualité, d'intérêt et d’utilité en faisant connaître au public canadien ce personnage littéraire qui sera bientôt au milieu de nous.Nous ne saurions mieux faire, pour le présenter à nos lecteurs, que de reproduire l’étude vraiment remarquable que le P.Y.Delaporte lui consacre dans les Eiudes du 20 janvier, sous ce titre : La vérité il tout le monde.Réflexions et critiques littéraires.Ils n’osent point approfondir De Macaire et Bertrand, ni des autres puissances, Les moins pardonnables licences.Cette indulgence est lâcheté ou, si vous préférez, timidité.Un autre tort, également blâmable, c’est l’âpreté.Aboyer au voleur est chose méritoire pour un dogue; mais mordre toujours,japper contre tout le monde, montrer les dents à tout propos, c’est injustice et méchanceté ; souvent même c’est dépit ou impuissance.Ce fut la manie de ce pauvre Edmond de Concourt, dont M.Doumic fait brièvement et gentiment le procès : “ Il débinait, débinait, débinait.’’ Pincer sans rire, c’est bien ; rire sans pincer, c’est bien mieux ; mais riez ou pincez là où il fauc ; ne pincez La critique est aisée et l'art est difficile.La critique, leur répondait jadis Louis Veuillot, “ parait facile aux sots ; ils ignorent qu'il y faut des p usées (3) ” ; — et avec des pensées, tout ce qui en est le cortège naturel et la floraison : science, bon sens, 1 goût délicat et original ; puis une plume, et l'habitude de s’en servir : enfin, par dessus tout cela, delà sin- 8 ü Pas plus qu il ne faut “ âpres le plaisir qu’il y a à dire la vérité aux vivants, il reste le devoir de la dire aux morts ” Ainsi raisonne et s’exprime M.René Doumic, au beau milieu de ses Etudes sur la littérature française, qui viennent de voir le jour, avant l’aurore de 1898 (1).Plaisir, devoir, vivants et morts : jolie antithèse, agréable cliquetis de vocables, riche matière à une dissertation de baccalauréat ou de licence — dans un siècle ou deux.Selon M.Emile Faguet, critique habile de la Revue bleue, comme M.René Doumic est habil critique des Deux Mondes, M.René Doumic excelle précisément en ceci qu'il accepte volontiers le devoir de dire la vérité aux morts, et qu’il est très disposé à ne point se priver de ce plaisir à l’égard des vivants (2).Autre cliquetis de syllabes nombreuses et qui éclate dans un nuage d’encens.Mais ces deux demi phrases sonnent-elles juste ?Glissons sur le plaisir, qui ne saurait èlYe très vif quand on doit dire aux virants des vérités très dures ; et, pour qui connaît un peu les choses et les hommes, le cas est assez fréquent.Venons au devoir.Quand il s’agit d’un critique, qui se pose, par état, eu diseur de vérités et en redresseur de torts, je ne vois pas bien quel devoir impérieux le force de dire la vérité aux morts.D’abord ils n’en profiteront guère ; et puis, ce n’est point leur usage de se défendre.Pas n’est besoin d’un courage pour traîner un cadavre aux gémonies, ou pour aller crier à feu Trisso- on cérité, de la franchise, du désintéressement, de l’indépendance, du caractère.D’où il s'ensuit que la somme de qualité nécessaires au critique est plus considérable que la somme des qualités ordinaires à l’homme de génie,à qui legenie tient lieu de tant de choses.Donc ayez du génie.Sinon critiquez le génie ; car le génie a besoin d'être soutenu, d’être surveillé, d’etre réveillé, d’être aiguillonné, quelquefois même fouetté, quand il n’est qu’un eufaut sublime.— Tout ce qui, avec ou sans génie, gâte le métier, distille le solécisme, l’ennui, l’erreur, le mensonge, le vice, Parmi les gens de lettres arrivés, il y a une occasion, un jour, uu jeudi, où Von est censé dire la vérité aux morts et aux vivants : ce sont les réceptions à l’Académie française.Sous la coupole, en présence d’un public trié sur le volet et amené là pour applaudir, deux hommes d’esprit se livrent à un duel prolongé, et, selon la parole de je ne sais plus quel autre homme d’esprit, ils échangent deux discours.sans résultat.Deux heures durant, ils fout revivre le prédécesseur qui a été assez galaet pour mourir et pour laisser son fauteuil à l’heureux élu ; de là vient que les deux immortels vivants découvrent toutes les vertus dans la vie et les livres du trépassé.En ces cas très fréquents, les deux discoureurs s'acquittent, avec beaucoup de plaisir de leur devoir, lequel consiste trop souvent à mentir, dans le style le plus soigné, et sans se compromettre auprès du public qui est là pour applaudir.Sans aller chercher bien loin un exemple de ces belles menteries, rappelez-vous ce qui s’est échangé, audit lieu, en décembre dernier, à propos d’Alexandre Dumas fils.On a bonnement failli le déclarer bienfaiteur de l’humanité, apôtre de la vertu, régénérateur de la famille française.Cette manière de dire la vérité aux vivants et aux morts est propre aux académiciens et aux orateurs funèbres.En ces occasions là, le dictionnaire de l’Académie se prête à tous les sens que les gardiens de la langue veulent y trouver : le jour signifie la nuit ; la vertu signifie les péchés capitaux.Il ne s’agit que de s’entendre.Trahissant la vertu sur uu papier coupable ; tout cela doit être salué des sifflets et frotté des verges de la critique ; c’est un devoir.Les colonnes du journal, de la revue, du livre, sont un pilori; de la pointe fine de votre plume, mais avec tous les égards pour l’auteur vivant, clouez cette œuvre fâcheuse au pilori.Vous aurez bien mérité des lettres, de la patrie, du genre humain.Certes, c’est bien quelque chose.Bossuet donnait aux rois ce cou • seil magnifique : “ Rois, gouvernez hardiment.’’ Vous, critique, qui êtes par droit de conquête juge du génie et de ses œuvres, dites la vérité hardiment.Il se rencontre d’honnêtes gens qui, par devoir et avec un certain plaisir, seraient disposés à dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ; mais en regardant soigneusement autour de soi, comme s’ils avaient peur d’être pris en flagrant délit de courage ; en regardant plus soigneusement encore au-dessus de (8) Libres Penseurs, livre I, XVI.Dire la vérité aux vivants, quelle Gère mission i C’est en quelque sorte la glorieuse fonction du preux chevalier armé du glaive pour l’honneur, le droit, la justice.Le critique est un justicier, un vengeur.C’est le magistrat de la république des lettres ; et cette république a grand be soin d’une magistrature qui ne soit ni épurée, ni apeurée.Av demeurant, je ne disconviens point qu’il y a, pour le juge et ven-littéraire.des attitudes très di- geur verses à prendre quand il doit dire extraordinaire la vérité.Il peut la faire sentir en l’insinuant dans une gerbe de fleurs; peut la chuchoter, la chanter, la crier, l’affirmer, avec le sourire aux (1) Etudes sur la littérature française, lèvres, — ridendo dicere verum, — en deuxième série.Paris, Perrin, 18?* brandissant des syllogismes ou en sr—« “ - f- °* dépend des temperaments, des raoy-d’un chacun, de la vérité, des circonstances.Tout le monde ne eau- court, p.200.f2) Revue bleue, 11 décembre 1897, ,ens P 749.(A suivre) s la VERITE LE ‘COURRIER DU CANADA’ ET LE ‘TABLET’ 41 Le correspondant du Times à Otta- | avec effusion par le Saint Père.wat adresse le cablegramme suivant : mot il fait, à l’usage de ses lecteurs “ Mgr Labrecque, évêque de Chicoutimi, anglais, tout oo que nos journaux libé-a été réprimandé par Rome pour avoir taux font ici depuis des semaines pour interdit la lecture du Soleil, journal empoisonner les lecteurs canadiens." libéral, durant les élections du Dominion, Vannée dernière ", Comme nos lecteurs le savent, le Soleil a été condamné par peut-être un peu fort ?l’évêque à cause do la ligne de conduite qu'il a prise à la défense du parti dirigé par sir Wilfrid Laurier, à la dernière élection générale, quand la question scolaire du Manitoba faisait le principal uoint de la discussion.Cette infirmation quo tous ensemble et iuûs muuo vigilance ils out fait entendre tre l’injustice commise au Manitoba ont Son entière approbation Nous ne pouvons pas croire que le Tablet, déclaration aussi explicit^ ait essayé de montrer un blâme pour l’épiscopat dieu dans cette lettre du Pape.Ce serait une absurdité encore plus qu’une vaise action ; et pour nous faire croire que 'e grand organe catholique se trompe aussi grossièrement il faut autre chose que de l’éloquence.Après avoir déclaré que 14 la faute du Tablet est d’autant plus grande situation es* plus considérable, ” étant " publié sous le patronage indirect de Son Eminence le cardinal Vaughan,” le Courrier continue ainsi : En un par une corn-cou.Le Courrier du Canada, vu date du 24 février, publie un article très raide à l’adresse du Tablet et ses souffleurs.Nous nous demandons meme, étant données les circonstances < t la demande de Léon Xlll aux journalistes catholiques du Canada d’etre u modérés en toutes choses ”, nous nous demandons même si l’article de notre confrère que-becquois n’est pas un Car, après tout, le Tablet est un “ grand organe catholique de publicité eu Angleterre, publié sous le patronage indirect de Son Eminence le cardinal Vaughan”.C’est le Courrier lui-même qui le dit.Le Tablet est peut-être même quelque chose de plus que cela.Dès lors, ne suffirait-il i as de signaler les erreurs que le Tablet commet, eu parlant de nos questions—il en commet, nous l’admettons—, sans le vouer au mépris public?Eët-il réellement nécessaire de lancer à l’adresse de cet organe catholique des périodes comme celle-ci, par exemple : en face d’une “ Parsemé de bourdes ” iVest-co pus cana- Nous voudrions autre chose que la simple affirmation du Courrier que le Tablet “ accommode l’Encyclique à la sauce libérale On peut, à la rigueur, ne pas voir dans l’Encyclique tout ce jue certains hommes politiques opposés aux libéraux voudraient v trouver, sans, pour cela, accommoder la lettre du Saint-Père à mau- par le St-Siège, de la sentence de l’Eve- pvu trop raide.
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