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Titre :
Lectures
Grâce à ses critiques littéraires, Lectures souhaite faire connaître la valeur intellectuelle et morale des nouvelles parutions tout en créant un barrage efficace contre les « mauvaises lectures ».
Éditeur :
  • Montréal :Service de bibliographie et de documentation de Fides,1946-1966
Contenu spécifique :
avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Lectures et bibliothèques
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Lectures, 1954-04, Collections de BAnQ.

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Revue mensuette de Bibfioflraphie f ti*rA«c«* * V ; * ;•'*• ¦;• V- * /tk y ~wu^ j-^uJdr' FIDES LECTURES REVUE MENSUELLE op BIBLIOGRAPHIE CRITIQl F.publiée par le Service de Bibliographie et de Documentation de FIDES organe du Service des Lectures de l'Action catholique ilu diocèse de Montréal Direction : Paul-A.MARTIN, c.s.c., aumônier du Service des Lectures.Rédaction: Jean-Paul PINSONNEAULT, secrétaire du Service des Lectures.NOTES : 1.La revue est publiée mensuellement, de septembre à juin.Les dix livraisons de l'année constituent im tome.Le dernier numéro du tome (soit celui de juin), comprend une table méthodique îles sujets traités ainsi qu'une table alphabétique des ouvrages recensés pendant l'année.2.Les rctérc-iues bibliographiques sont rédigées d'après les règles de la catalographie.Les cotes morales en usage sont les suivantes : TB — Livre pour tous TB-S — Livre pour tous mais spécialisé TB-A — Livre pour tous, de nature à intéresser certains adolescents B — Livre pour adultes B?—Livre appelant des réserves plus ou moins graves, i.e.a défendre d'une façon générale aux gens non formés (intellectuellement ou moralement) D — Dangereux M — Mauvais A — Livre pour adolescents ( 15 à 18 ans) J — Livre pour jeunes ( 10 à 14 ans) E — Livre pour enfants (6 à 9 ans) Publication .if'l'ro/n t\ par VOrdinaire CANADA le numéro $0.35 Abonnement annuel $3.50 Etranger $3.75 FIDES, 25 est, rue Saint-Jacques, Montréal-1 *PLatcau 8335 FRANCE Abonnement annuel .900 francs ’•'C.C.P.PARIS 7262.50 Société FIDES, 120, boulevard Raspail.Paris (Vie) * Littré 7385 Autorisé comme entoi postal de deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.-SOMMAIRE- IDEAL ET PRINCIPES André Giroux .Geneviève de la Tour Fondue 337 ETUDES CRITIQUES Le Journal de Saint-Denys-Garneau .Georges Cartier 344 Lilléraluri du YA’c tiède i/ ebristiani mit de Charles Moeller .Bernard G.Murchland, c.s.c.347 DOCUMENTS Il est inutile de condamner le livre de Papini sur le diable .351 NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES Littérature canadienne .354 Littérature étrangère .360 PANORAMA DU LIVRE Choix d'ouvrages .369 BIBLIOTHECA Une législation organique mit les bibliothèques est un besoin urgent pour le Québec .377 Nos bibliothèques Bibliothèque des Enfants de Montréal Thérèse Vaillancourt 379 Nouvelles .380 couverture: André GtRoi'X (Photo Raymond Audet). IDEAL ET PRINCIPES André Giroux œuvre romanesque d’André Giroux tient, tout entière, en 348 pages : le volume d'un gros Fémina.Deux titres la composent : Au delà des visages, publié en 1948, et Le Gouffre a toujours soif paru en fin 53.Souffle léger, rythme lent qui suffiraient à peine à faire osciller la balance lourdement grevée de la production littéraire contemporaine, si, à l’abri de cette façade trompeuse, ne se révélaient un tempérament exceptionnel d’écrivain et un univers de personnages d’une rare densité spirituelle.D’ailleurs de significatifs lauriers sont venus couronner le premier ouvrage de l’auteur : prix Montyon de l’Académie française et prix de la province de Québec.Consécration précoce, confirmée par l’octroi d’une bourse de la Fondation Guggenheim qui a contribué à l’éclosion du second livre.La carrière de notre romancier ressemble à des centaines d’autres sous tous les cieux du monde.Il a parcouru tout le cycle des collaborations littéraires : revues — il s’est même payé le luxe d’en fonder une, Regards, qu’il dirigera pendant deux ans — journaux, radio et même, tout récemment, télévision où s’anime 14, rue de Galais l’histoire de la famille Delisle.Il a prononcé de nombreuses conférences et causeries.Publiciste depuis 1945 au ministère de l’Industrie et du Commerce de la Province, il est fonctionnaire.Il habite Québec, il est marié et père de famille.Or, de cette sèche notice biographique, je reprendrai deux phrases qui me paraissent avoir leur importance : il est fonctionnaire et il habite Québec.Il est fonctionnaire, c’est-à-dire qu’il vit à la frontière des puissants et des anonymes, des gens d’affaires et des artisans, des politiciens et des quémandeurs, des professionnels et de la petite bourgeoisie.A son poste vient mourir la marée de leurs ambitions, de leurs passions, de leurs calculs et de leurs échecs, en une multitude de petites vagues quotidiennes qui, en se retirant, laissent leur frange d’écume.A travers le fonctionnaire, le mécanisme de tous ces remous atteint André Giroux romancier, qui n’a plus qu’à le démonter minutieusement pour nous en exposer tous les rouages.Et il habite Québec, une ville où le cœur palpite non seulement en montant les côtes — qui toutes conduisent aux mêmes centres d’attraction, aux mêmes lieux de fréquentation — mais encore dans le secret de ces vieilles demeures où les nouvelles mijotent longtemps avant de se répandre en circuit fermé.Asmodée a beau jeu de soulever les toits et d’y plonger son regard indiscret.Son passage libère tous les fils d’intrigue impatients d’être noués, par une main habile, sur la trame d’un roman.C’est à cette double enseigne que l’œuvre d’André Giroux est profondément canadienne, je veux dire non pas qu’elle porte une vague étiquette canadienne ou une tuque régionale, mais qu’elle a mûri sur la colline d’un grand cru que l’on ne saurait substituer à avril 1954 337 aucun autre.Au delà des visages s’ouvre sur une tragédie qui bouleverse le fonctionnariat, offusque une certaine presse, confirme la pruderie de bibliothécaires intransigeants, agite les préjugés des uns, entretient les médisances des autres, inquiète une société qui réagit essentiellement selon son tempérament local.Et toute la psychologie du Goufjre a toujours soif rejoint celle du premier livre et son universalité à travers la multiplicité des touches colorées qui parent le quotidien de ses réactions instinctives.Le sujet des deux romans est simple, volontairement exempt de péripéties, concentré autour d’un seul fait et de l’état de crise qui en découle.Ce n’est d’ailleurs pas la seule parenté des deux ouvrages, dont j’étudierai conjointement la technique et les vibrations intérieures.Auparavant, je voudrais en rappeler succintement et séparément l’affabulation particulière.En ouvrant Au delà des visages nous apprenons qu’un jeune homme de bonne famille, Jacques Langlet, projeté dans une aventure charnelle, a assassiné la femme qui en a été la comparse, dans un mouvement d’irrésistible dégoût.Qui est Jacques Langlet, cet être emmuré dans sa solitude intérieure et inapte au bonheur ?C’est à travers les propos de son entourage que nous allons dépecer sa vie, son comportement, son cœur jusqu’à toucher le point névralgique de son âme.L’ami Jean Sicotte, Marie-Eve, le père Brillart rejoindront, à travers les errements de tous les autres, un Jacques Langlet assoiffé de justice, de pureté et d’amour et qui a tué dans un geste d’intégrité absolue.De lui, si totalement présent, si complètement absent de visage et de voix, nous emportons une image à la fois désincarnée et irriguée de chair et de sang et l’intense irradiation d’un être spirituel qui, dans un instant de vertige, a connu le paroxysme du bien et du mal.Le Goufjre a toujours soif oppose le spectacle de la désintégration physique d’un homme à la prise de conscience et à l’épuration de ses exigences spirituelles.Jean Sirois est depuis quinze ans l’employé fidèle d’une entreprise pour laquelle il dessine des plans d’ingénieur et surveille divers travaux.Lorsqu’il tombe malade il se refuse tout d’abord à l’évidence de la gravité de son mal.Il est hanté par la perspective de son congédiement dont l’a menacé le chef du personnel, un homme sans pitié et qui le déteste.A la suite d’une grave défaillance, Sirois est emmené chez lui pour ne plus en sortir.Il est atteint d’un cancer au poumon.Le diagnostic est irréfutable.Livré à son médecin, à son confesseur, à la sollicitude des siens, à la curiosité des visiteurs, aux bruyantes et égoïstes sautes d’affection de son fils, Jean Sirois traverse toutes les zones successives de la révolte, de la crispation, de l’exaltation morbide, de l’hallucination sensuelle, de la résignation, de l’humilité et du mysticisme.Les êtres qui l’entourent ne perçoivent pas toujours l’acuité de son angoisse et de ses désirs.Mais lui les analyse pour eux.A l’opposé de Jacques Langlet, Jean Sirois nous obsède physiquement par sa toux, ses sueurs, la déchéance croissante de son organisme pourri, sa flétrissure d’« appren- 338 LECTURES ti cadavre».Avec une sûreté d’information médicale tout à fait remarquable, André Giroux a rendu cette omniprésence de la maladie tout en laissant jusqu’à la fin, chez le malade, intacte, une parcelle de son humanité.Jean Sirois meurt en laissant au monde des vivants, passions, haines, et tendresse, emportant avec lui le parfait état d’amour.* * * Cette analyse sommaire nous éclaire déjà sur la technique de l’écrivain.Dans les deux livres, un personnage central — Langlet, Sirois — est le point de départ des variations multiples qui affirment et développent constamment sa présence.J’ai déjà montré comment ce procédé était essentiel à notre connaissance de Langlet.Il en est de même pour Sirois.Nous le voyons et l’entendons, certes.Mais quels sont les catalysateurs de sa pensée, de ses élans et de ses doutes ?Sa femme, son enfant, le Père Etienne, Louis, Judith, Ruelland, l’ami Simon, le docteur Michaud, d’autres encore.Tous ces personnages ont leur individualité bien dessinée, leur caractère.Ils parlent et agissent avec naturel et cependant sous la domination du malade.Il est le coordonateur de leurs réflexes et de leurs attitudes sans qu’ils parviennent à s’y soustraire.Et pourtant Sirois subit le choc en retour de leur présence.Comment le savons-nous ?Par de nombreux monologues intérieurs.Cet autre procédé technique, André Giroux l’utilise abondamment dans ses deux romans.IJ constitue même l’essentiel de certains chapitres du premier : Marie-Ere, par exemple, La Femme de peine, l’Avocat et sa femme, le Père dans Au delà des visages.Son emploi donne à ces chapitres un rythme qui en serait totalement absent autrement.C’est aussi comme une sorte de montée collective des voix de la conscience dont l’orchestration ne laisse pas d’être impressionnante.Dans le Gouffre a toujours soif, qui est décidément une sorte de renversement technique du roman précédent, c’est Sirois qui accapare à son bénéfice toutes les subtilités du monologue intérieur et non les autres personnages.A la fin du livre, mêlé aux hallucinations qu’accentue l’imprégnation narcotique, il devient presque son seul mode d’expression pour nous.Bien que nous ne doutions guère que la ville de Québec ait servi de cadre aux deux ouvrages, celui-ci, néanmoins, n’est jamais précisé.Dans quelle maison vivent Langlet, Sirois ?Quel rapport d’intimité existe-t-il entre eux et ces murs, leur décor, leur ambiance familiale ?Nous n’en savons rien.Pour Giroux ils ne revêtent aucune importance en soi, ils ne participent pas à un état d’âme.Et ce qui m’induit à le penser c’est son égal mépris du pavsage.Non qu’il soit insensible à la nature.Au contraire, je crois qu’il la perçoit avec une grande acuité.Mais c’est ce souvenir seul qui l’intéresse.C’est pourquoi les rares descriptions de la nature que nous trouvons sous sa plume sont présentées à travers les souvenirs de ses personnages avril 1954 339 et non comme le fond de toile de l’action.Ainsi, dans Au delà des visages (p.133) : «.pour lui, la mer était un sujet de ravissement, de joie profonde, d’oubli.Il parlait amoureusement des feuilles, des ruisseaux, des bois, de l’océan et de leur place dans la vie d’un homme.Il se remémorait la qualité du parfum du sol et en recréait pour son interlocuteur jusqu’à la saveur, la couleur et la richesse.» Il se remémorait.! Et dans le Gouffre a toujours soif : «II rêve de revoir les routes qu’il a tracées.» (p.62) « — Bonjour, monsieur Mathieu.vous souvenez-vous de la glissoire, dans votre.«On glissait loin, loin, loin, Claude ! La côte était glacée et on s’arrêtait dans de la belle neige qui nous saupoudrait.Les folies parties de balle, dans le champ d’à côté, quand le soleil brûlait les pierres, fendillait la terre.» (p.172) Et ce paysage-délire : «Etrange village, plaqué sur le flanc de la montagne.On n’a même pas taillé une plate forme pour l’y installer.Les rues, les toits ont la même inclinaison.Seul, fantaisie d’architecture, le clocher de l’église pointe, oblique.» (p.125) Souvenir, rêve, délire, tout ceci souligne la primauté de l’homme sur le cadre, de l’esprit sur la nature.Les préoccupations sociales sont, par contre, plus manifestes.Non seulement l’alternance des chapitres est conçue dans les deux romans de manière à nous présenter un échantillonnage assez complet de la société locale : fonctionnaires, journalistes, religieux, ingénieurs, avocats, médecins, femme de peine, serveuse de restaurant, politiciens, gens du monde, etc.Mais des diatribes ou des allusions directes aux injustices sociales parsèment le texte.On sent que l’auteur y attache une réelle importance.Un exemple en passant : « Sirois ne s’objecte pas à ce que les bijoutiers, les fleuristes, les distillateurs d’alcool accumulent des bénéfices monstres : leurs produits ne sont pas indispensables à la vie.Tandis que tous les pères de famille, et plusieurs fois par année, doivent acheter des remèdes.» (p.98) * * * Si maintenant nous abordons le domaine des sentiments proprement dit, nous sommes frappés de l’intensité de l’amour paternel et maternel de ses héros et de l’exigence de la conscience religieuse telle que l’entend Giroux.Dans le champ chaotique des passions humaines, cet amour d’une mère et d’un père pour leur fils s’épanouit comme une fleur géante, débordante de vigueur, de luminosité et de parfum.Sentiment très précieux, d’une qualité rare, tendu, offert à la détresse du jeune homme comme à l’insouciance de l’enfant.L’un et l’autre n’en ont point conscience.Nous avons l’impression que le sentiment n’est pas reversible, que le don reste sans contre-partie.11 n’en est que plus émouvant.340 LECTURES (Photo Moderne) Al.André Giroux à son bureau au Ministère de l'Industrie et du Commerce de la Province de Ouébec.Dans Au delà des visages, meme si le témoignage du père est éloquent, c’est celui de la mère, plus charnel, silencieux, plus dépouillé de soi, qui nous touche davantage.Ecrit dans une langue d’une magnifique sobriété il vaut d’être cité longuement : « Mais le soir, lorsque tout le monde dort, la mère enfin peut penser éperdument à son fils.Elle pense à lui de toute son âme, de tout son corps.Elle ne s’applique pas à découvrir s’il est coupable ou non, ou à trouver une explication à son geste.Non ! Elle pense tout simplement à lui, elle souffre avec lui, elle a peur pour lui.Elle a affreusement mal à son enfant.Et elle se demande, anxieuse, si cette douleur ne la fera pas mourir, qui lui déchire le cœur.Elle ne veut pas mourir ! Parce qu’elle se dit que le malheur d'un homme, que la souffrance d’un homme, que la solitude d’un homme, que le désespoir doit être tellement plus grand, tellement plus atroce, tellement plus intolérable lorsqu’il n’a plus sa mère.» (p.157) L’affection de Jean Sirois pour son fils Claude, son « univers » comme il l’appelle, est de la même délicatesse.Le Gouffre a toujours soif serait d’une déprimante grisaille sans cette clarté.Là encore il y a ce souci d’osmose entre la vitalité de l’enfant et le corps usé du père.Mais des deux, le cœur le plus primesautier, le plus insatiable, c’est celui du père.Le livre abonde en expressions captivantes : « Le père malade contemple, jusqu’à s’en saouler, son univers.Il veut graver dans sa mémoire, dans sa chair, tout ce qui est son avril 1954 341 enfant : les cheveux blonds, abondants, toujours en broussaille, le front bombé, les tempes dégagées, les yeux froids, comme les siens, à lui, Jean, le nez retroussé, la bouche sensuelle, les dents voraces, le menton volontaire, le cou élancé, la tête arrogante.Il veut retenir l’odeur de l’haleine, des cheveux et de la chair, les réactions des muscles lorsque le petit garçon monte sur un énorme papillon bleu qui s’envole vers le ciel.Comme sa femme, il y a cinq ans, Jean porte amoureusement son enfant.» (p.81) Et plus loin : « De nouveau, le petit corps tassé sur le sien et qui le réchauffe.De nouveau, ces yeux qui boivent, qui vivent, qui transposent.» (p.82) Enfin, une dernière image qui consacre, en quelque sorte, l’union totale du père et du fils : « L’homme écrasé, amaigri, défait, et dont l’haleine sent l’urine, tend sa langue chargée.Le prêtre y dépose la moitié de l’hostie.L’homme incline la tête et s’appuie de tout son poids sur les bras et l’épaule de son enfant.« L’enfant tire une langue rose, crispée par l’effort des bras, de l’épaule et des jambes arc-boutées.«Les deux têtes se rejoignent.Les cheveux se mêlent.» (p.166) Même si nous ne le savions pas autrement que par ses livres, il est facile de se rendre compte qu’André Giroux appartient à cette aile marchante des écrivains catholiques canadiens et que s’il vomit les tièdes, il méprise également la routine, le conformisme et l’ostentation.Dans quelle mesure sa plume se fait-elle agressive à l’égard de l’Eglise ?Il convient de distinguer avant de lui faire grief de quelques flèches empoisonnées.Mettons d’abord à son crédit deux figures de prêtres remarquables : le père Brillart et le père Etienne.Ce sont des hommes de Dieu dans toute l’acception du mot et dont la mission, dans les deux romans, est essentiellement d’apporter le message du Dieu consolateur, Dieu véritable arbitre des consciences.Dieu pierre de touche de l’authenticité chrétienne.Leurs pénitents ne sont pas faciles.En face de leurs complexes et de leurs hantises, ils savent dépasser la signification des gestes, voir, au delà des visages, éviter les anathèmes ou l’intolérance, portes du désespoir.A côté de ces deux religieux, d'autres sont traités plus durement.Mais des monseigneur Roberge, il en existe, comme il y a aux Etats-Unis des Pat Barley et des « Dollar Bill » Monaghan.Qu’André Giroux ait eu les yeux aussi ouverts que ceux de Henry Morton Robinson, je ne crois pas qu’on puisse l’en blâmer.Et l’autorité ecclésiastique qui n’a pas accablé de ses foudres Daniel-Rops pour avoir montré dans certains tomes de son Histoire de l’Eglise du Christ la somme exacte de ses errements ou de ses faiblesses, sait aussi admettre les nuances qui séparent les critiques justes de l’anticléricalisme de principe.342 LECTURES Qu’André Giroux nous ait montré également de faux chrétiens, de faux frères plus entichés de rituel que de charité, comme ce Charles Poirier du Gouffre a toujours soif, il n’a fait que dénoncer une espèce fort répandue et il n’est certes pas le premier à le faire.Peut-être verse-t-il parfois, dans ses remarques, une certaine hargne, comme le trop plein d’une bile personnelle, qui dépasse les capacités du personnage.Alors cette présence du romancier nous gêne et nous savons que c’est lui, et lui seul, qui n’a pas voulu laisser passer la chance d’éclabousser un peu.Le parallèle entre les curés et les mères de famille, dans le Gouffre a toujours soif (p.150, 151) est dans cet esprit, et il vise inutilement un prélat que nous vénérons tous et dont l’abnégation n’a de comparaison à souffrir avec personne.Les curés n’ont peut-être jamais « torché des petits », ni « lavé de couches» comme l’écrit Giroux.Mais dans l’antre suffocant de leur confessionnal, ils ont, des heures durant, à longueur d’année, lavé des âmes.Cela aussi, « c’est écœurant et merveilleux ».On ne saurait confondre les tâches.Cette réserve faite, il y a chez André Giroux, comme chez Bernanos, comme chez Mauriac, une attraction évidente pour l’angoisse chrétienne de la pureté, pour les exigences de la foi et de l’amour de Dieu, pour l’inexorabilité de la vocation et du service de Dieu.«Je ne conçois pas un chrétien qui s’installe dans le confort,» s’exclame Jean Sirois.(p.155) Ht plus loin : «J’ai regardé Satan en face.somme toute, un curé et Satan m’ont ouvert les yeux.Quand j’ai fui Satan, c’était lucidement.Nous nous connaissions bien.Quand je l’hébergeais, c’était presque volontaire, c’était volontaire, et j’avais la sensation physique de sa présence.Simon, c’est effroyable, la présence de Satan.Comme présence, il est plus fort que Dieu.Sans doute à cause de son horreur.Tiens, c’est comme si tu comparais la présence de la joie avec la présence de la douleur.Simon !» (p.156) On croirait lire Bernanos.Ht c’est assez Mauriac qui l’inspire quand il met ces mots dans la bouche du Père Brillart : «Victime de l’éternelle soif du bien et du mal, Jacques a voulu savoir.Mais tandis que les autres ne retenaient que la saveur du fruit défendu, lui, a violemment vomi cette nourriture empoisonnée.Il a su le mal, mais il n’a pas renié le bien.Plus encore, j’affirme qu’à cette minute précise où l’illusion fuyait honteusement devant l’horrible réalité, Jacques découvrit, dans une illumination soudaine, ce qu’est la pureté.Il la connut dans sa plus grande splendeur, alors qu’il l’obscurcissait dans sa chair.Et dans un déchirement affreux, il ressentit l’atroce désespoir de l’absence.L’espace d’un éclair, il entrevit un Visage qui se détournait de lui.La divine présence l’abandonnait.Il trembla dans le froid et l’obscurité du vide.» (Au delà des visages, pp.165 et 166) Ces thèmes, cette résonance sont assez rares, on en conviendra, dans la littérature, et malgré les quelques réserves que j’ai faites, je crois que l’on peut affirmer que les livres d’André Giroux, nourris de avril 1954 343 christianisme, montrent pour cette raison, Ja voie de la maturité littéraire.* * * ,.Jf.ne.crüls Pas devoir me livrer, en terminant, à une analyse detaillee du style de l’auteur.Les citations qui émaillent ce texte en sont la meilleure illustration.A part une ou deux vulgarités inutiles, il répugné, dans 1 ensemble, aux audaces, aux termes excessifs qui frisent 1 artificiel.Le propre du style de Giroux est justement de fuir la recherche, 1 apparat, la fausse somptuosité.Avec des mots très simples, des mots de tous les jours, il construit des images saisissantes, comme celle-ci : « l ne souris s'avance dans le passage: son fils.» Ou cette autre: «loute la ville dort ou se caresse.» L'art d’André Giroux est véritablement de nous prendre par Ja main et de nous entraîner, à sa suite, dans la solitude de la nuit, dans ce gouffre étrange, où s’agitent et tourbillonnent ses créatures romanesques enivrées ou aveuglées par l’appel de la lumière.Geneviève de la Tour Fondue ETUDES CRITIQUES Le Journal de Saint-Denys Garneau 1 | \ ans.notre production littéraire, sans doute n’y a-t-il pas d’œuvre M T11 ait été aussi attendue que le Journal de Saint-Denys Garneau, mais.,^n un certain sens n’y en a-t-il pas aussi qui soit plus susceptible de décevoir le lecteur dans son avidité de connaître.Car le Journal ne révèle que très peu de choses que n’aient déjà permis de supposer les Poésies complètes.On y voit Saint-Denys Garneau analyser les themes de ses poèmes et surtout s’astreindre à dépister les P u,s ,nhmes avances ou reculs de son acheminement intérieur Les poemes nous avaient presque tout dit déjà.Ici, la manière est seulement plus directe, plus facile à saisir, mais le concret bien particulier, tout a fait matériel, est loin d’être plus explicite.Le Journal ne s’établit jamais dans le quotidien, dans l’événement de tous les jours, dans le fait determinant.Seules les répercussions éloignées nous en parviennent.Saint-Denys Garneau abstrait tout et ne nous livre presque toujours que des réflexions si dépouillées de leur suggestion immédiate, quelles s’élèvent et demeurent sur le plan des généralités.En somme, les points d’interrogation qui se posaient demeurent en grande partie et même de nouveaux apparaissent qui s’imposent encore plus que les premiers et qui exigent une réponse plus pressante.M.Gilles Marcotte, malgré les trente pages de préface qu’il a écrites, ne réussit pas à nous éclairer.Son introduction ne reflète que '• SAINT-DENYS GARNEAU, Journal.Préface de Gilles Marcotte Montreal.Beauchemm, 1954, 270p.20cm.B 1 3 44 LECTURES la lumière du Journal lui-même.Il faut dire cependant que certaines explications sont tentées, mais elles sont par trop volontaires, par trop nécessitées pour le bien d’une cause., par trop officielles, quoi ! Le style même se modifie à ces passages et dénonce — malheureusement — ou heureusement — l’intention.Le Saint-Denys Garneau que nous présente le Journal est loin d’avoir la figure d’un dieu.Et les traits s’accusent moins purs que ne l’a laissé deviner la légende.On peuple facilement de dieux les déserts inconnus.MM.Robert Elie et Jean Le Moyne, à qui je dois la plus grande gratitude sont pas sans le savoir.La fidélité de leur amitié est certes admirable, même louable jusqu’à un certain point.Mais je préférerais de beaucoup les remercier d’avoir eu le courage de situer nettement Saint-Denys Garneau dans l’humain, avec toutes ses faiblesses et même ses chutes.Le poète n'est pas un être par lui-même, en lui-même.II est d’abord un homme et même seulement un homme, et sans doute le plus éminemment parce que le plus conscient peut-être des limites de sa condition.Comment peut-on l’élever au rang des dieux ?La métamorphose du rêve est une étape nécessaire, mais qu’il faut laisser à l’adolescence.C’est son bien propre.Une réalité, même et davantage si elle est douloureuse, enrichit toujours plus qu’elle ne détruit et il ne faut jamais craindre de dissiper les vapeurs d’une fausse légende.Jamais Saint-Denys Garneau n’a pu prendre pleinement possession de la réalité.Elle lui a manqué.II est resté face à lui-même, sachant pourtant très bien qu’« on devient soi non pas tant en se cherchant qu’en agissant.Tout mouvement vers soi est stérile.» Il écrit ailleurs : «C’est cela qui ne va pas : faire ma vie avec mon art, mon esprit.C’est me condamner à crever d’inanition.» Comme il est clairvoyant ! Mais il devra toujours avouer douloureusement qu « il ne peut mettre la main sur la réalité, la posséder, être assumé par elle; cette (son) hyperconscience le paralyse, le rend impuissant.» Le déséquilibre de Saint-Denys Garneau est tragique.II n’a jamais pu accéder pleinement aux grandes réalités ou aux grandes valeurs de la vie.Tout au long du Journal, on sent d’une manière vraiment pénible cette coupure, ce déséquilibre.Il est ainsi naturel que Saint-Denys Garneau écrive : « Je ne pourrai plus regarder la femme, sinon Saint-Denis Garneau avril 1954 345 mon épouse, avec des yeux d’amour», et qu’il aille jusqu’à dire: « N avoir que la poitrine, elle pleine de lumière, sans le relent du sexe.» Cette impossibilité d’assumer l’amour, le sexuel, est déchirante, surtout du fait qu elle se double d’un accablant besoin d’amour, d un constant espoir d atteindre Dieu.Saint-Denys Garneau songe à la vocation religieuse et s’interroge souvent sur cette voie qui lui paraît possible.Lui, si lucide, maintes fois cruellement même, croit pouvoir se donner à Dieu, en toute sincérité et avec tout le dépouillement de son être.Comment pourra-t-il atteindre cette réalité suprême, .la Vie même, quand il est impuissant à saisir le réel et la simplicité de la vie.«J ai de plus en plus de difficulté à saisir la réalité simple (.) S’accentue de plus en plus ma perte de contact avec la réalité.» Saint-Denys Garneau, malgré tout, continue d’espérer le don de son être à Dieu, quand il n’est même plus capable d’un don à 1 amitié.La vie religieuse, même au cloître, se pose d’abord dans 1 humain, est d’abord une entreprise humaine, et quelle aventure humaine peut oublier 1 amitié ?Mais au fond, la croyance de Saint-Denys Garneau en sa vocation religieuse a reposé sur une volonté bien peu affermie et le cynique abandon de la page cent quarante-trois révèle la fragilité de sa position.Saint-Denys Garneau a voulu se réfugier en Dieu, non se donner à Dieu.Il faut d abord assumer le monde avant d’en atteindre son auteur.Banale mais inexorable vérité.Nécessairement, le poète a failH et, bloqué de tous côtés, n’a pu que connaître l’angoisse et le desespoir, ht 1 inconstance.Surtout qu’il la cultive et l’entretient, cette instabilité, par « cette auto-analyse vaine par laquelle (il s’est) si affaibli », comme il le dit lui-même.Et encore : « Le Diable n’est pas bête.Il sait jusqu à quel point j’aime à raisonner, analyser, avoir l’illusion de comprendre.Il sait quel danger il y a là pour moi de me complaire au lieu d’agir.» Saint-Denys Garneau voit juste quand il écrit plus loin : « Lettre de J.où il m’encourage et me reproche mes analyses et mes contrôles.Combien il a raison.» Il a nourri son impuissance de cette trop attentive critique de lui-même.Ce qui chez certains est souvent excellent, a été pour lui néfaste.Sans doute ne pouvait-il en être autrement.Ce naturel des simples gens, cet abandon à la vie qu’il a envié, il ne pouvait le posséder.Et ce n’est là qu’une autre arête de son drame.Saint-Denys Garneau s’est très bien rendu compte qu’il se détruisait peu à peu.Cette pensée revient comme un ressac dans le Journal.C’est cet étiolement progressif d’un être plein de richesses, mais qui n’a pu se parfaire homme, qui peut rendre si déprimante la lecture d’une telle œuvre.Je n’oserais dire que Saint-Denys Garneau est demeuré un adolescent, quoique presque tout me justifierait, mais il a été un homme jeune, pour employer le mot si justement choisi de Marcel Valois.Au point où j’en suis, je ne peux que m’arrêter, prenant trop nettement conscience que je n’ai point jusqu'ici présenté un très beau 346 LECTURES portrait du grand poète qu’est sûrement Saint-Denys Garneau.Mais je crois que ces traits correspondent à la réalité.Sans doute peut-on parler de la noblesse, de la limpidité de l’âme du poète ?Sans doute peut-on louer son authenticité, son engagement si total ?Sans doute peut-on admirer sa lucidité, et le Journal nous en fournit plus qu’une suffisante raison ?fit les pages qu’on y rencontre sur la poésie, sur l’art en général, sur Renoir, Cézanne, Mauriac, sur la souffrance et la solitude de Beethoven, sont peut-être parmi les plus justes et les plus belles qu’on ait écrites au Canada français ?Mais le journal nous présente d’abord et surtout la faiblesse d’un homme et sa longue lutte pour chasser le désespoir qui le guettait à chaque instant.Et ne faut-il pas se résigner, dans une courte étude, à ne livrer que sommairement quelques aspects d’un homme ?D’ailleurs, dès qu’on juge l’humain, l’opposé de ses affirmations est toujours tellement possible ! Georges Cartier Littérature du XXe siècle et christianisme LA FOI EN JESUS-CHRIST Le nouveau volume du père Moeller m’a beaucoup plu, car il est écrit avec beaucoup de clarté, et porte la marque d’une grande compréhension.Evidemment, il est plus technique que le Silence de Dieu, car il traite d’un problème à la fois plus sérieux et plus positif : celui de la foi.L’étendard ultime de la conduite humaine, ce sont les trois vertus théologales.La plus grande des trois, c’est la charité ; mais Dom Vonier nous dit que c’est la foi qui se trouve à la base de l’unité des chrétiens.Ce n’est pas la charité qui nous unit, mais d’abord la foi.C’est cette unité par la foi qui est visée dans ce volume.Le père Moeller s’adresse à tous : les indifférents, les rationalistes, ceux qui ne veulent pas de Dieu et ceux qui le cherchent.Il écrit : « Nous vivons dans un univers sans cesse sillonné d'éclairs mystérieux, traversé de secours occultes, résonnant d'appels multipliés.Mais nous dormons, nous dormons de ce sommeil de l'habitude et de la routine, qui nous cache la réalité authentique.Nous sommes des aveugles, des sourds.De ce sommeil, de ce rêve de la vie, rien ne nous éveille, sinon ds chocs inattendus, l'amour, la mort, l'art.Mais les brèches ainsi ouvertes dans notre citadelle intérieure, nous les colmatons fiévreusement ; les traces de pas ainsi gravées sur le sable (de ce monde), nous les effaçons.» (p.15) Ces réflexions me rappellent la pièce d’Ibsen, le Canard sauvage.Ce canard a été blessé et préfère rester au fond du lac pour éviter la captivité et la cruauté d’un chasseur qui ne lui veut que du bien.Ainsi en est-il de l’homme moderne.Blessé, lui aussi, il semble préférer l’abîme de son péché à la lumière du pardon ; le monde supérieur de la foi lui reste étranger, une pierre d’achoppement.Il se trompe magistralement sur l’évidence de ces « éclairs mystérieux », 1.MOELLER (Charles).Littérature du XXe siècle et christianisme.II .La Foi en Jésus-Christ.Sartre, Henry James, Martin du Gard et Malcgue.Tournai, Paris, Casterman, 1953, 354p.21cm.TB AVRIL 1954 347 de ces « secours occultes », de ces « appels multipliés ».Dans cette perspective, la l oi en Jésus-Christ vaut surtout par l’étude des trois éléments nécessaires à l’acte de foi : la raison, la liberté, la grâce ! Chacun de ces points est examiné en détail à travers quatre figures représentatives du monde littéraire contemporain : Jean-Paul Sartre.Henry James, Roger Martin du Gard et Joseph Malègue.Des écrivains étudiés dans ce deuxième tome, Sartre est le plus éloigné de la foi.II est fermé d avance à toute suggestion d’un monde surnaturel.L’athéisme est le point de départ de son existentialisme.« I.existentialisme n est p.t.s autre chose qu'un effort pour tirer toutes les consequences d'une position athée cohérente.Elle ne cherche pas du tout à pioneer I homme dans le désespoir.Mais si l'on appelle, comme les chrétiens, desespoir, toute attitude d'incroyance, elle part du désespoir originel.» (L'existe mi.dis me es t un humanisme, p.94 et 89) Lu toute justice il faut admettre que Sartre a découvert un système de pensée qui semble répondre à un certain besoin de l’homme d’au-jourd hui.Mais il n a pas découvert une nouvelle vérité ; il n’a pas meme réussi à découvrir une nouvelle erreur.II n’a fait que ressusciter 1 ancienne idée philosophique de la contingence universelle.Heraclite n osait pas plonger dans le fleuve parce que le fleuve n’existait plus a ce ni ornent-là.Sartre, lui, n’ose pas plonger dans l’existence de peur que l’existence n’y soit plus.II n’ose pas faire face à la réalité de la vie, parce que seuls les « salauds » le font.On peut voir en lui le type parfait du canard sauvage.«.Il n'a absolument aucune antenne pour deviner ce qu'est la vie religieuse authentique : on dirait qu'il n'a jamais lu un seul texte évangélique un seul livre de mystique : on dirait qu'il n'a jamais entendu le cri du pécheur qui se tourne vers Dieu et se sent responsable devant lui en même temps que mystérieusement conforté par lui.» (p.87) En somme, Sartre ne dépasse pas le sensible.Il n’a rien fait d’autre qu élaborer une «phénoménologie de la vie sensible».La base de son système, c est « une option en faveur du monde de la connaissance sensible ».Il est à ce point enfoncé dans l’égoïsme sensuel que « même si Dieu existait, cela ne changerait rien».Pour lui le problème de Dieu, s il y a problème, est «secondaire, inutile, puisqu’il ne changerait rien au déroulement de la vie humaine».Tout l’enjeu complexe de « l’en-soi » et du « pour soi » n’a pas plus de signification que cela L erreur fondamentale de tout l’existentialisme, et de Sartre en particulier, est justement un refus de «dépendance en face des force* qui donnent la vie ».Sur le plan spirituel aussi bien que sur le plan physique, l’homme doit être engendré.Puisque Sartre a refusé cet «engendrement», puisqu’il se «veut sans ascendants comme sans descendants», le père Moeller a tout à fait raison de conclure que «Sartre na rien saisi du problème de la foi en Dieu parce que toute son œuvre va a ! encontre de cette phrase évangélique : « Si vous ne redevenez comme des petits enfants, vous n entrerez pas dans le Royaume de Dieu » Cc-st parce que cette vérité est centrale dans le message chrétien que Sartre n a jamais nomme celui qui en est l'incarnation divine, Jésus-Christ.» 348 LECTURES Henry James est plus ouvert au monde surnaturel.Malheureusement il ne voit que le mal surnaturel.Dans un article sur James, Graham Greene a écrit : « His religion was always a mirror of his experience.Experience taught him to believe in the supernatural evil but not in the supermitural good.» L’expérience dont il est question ici est celle d’un « chroniqueur mondain, superficiel et raffiné, de cette race d’Américains riches qui, au seuil de ce siècle, parcourait l’Europe, de Londres à Florence, et de Venise à Paris ».De ces matériaux James a façonné une « métaphysique du snobisme ».Ses personnages donnent toujours l’impression de vivre en marge de la vie, en dehors des profondeurs du bien et du mal, mais James y voit une dimension surnaturelle.11 voit comment ce monde est asphyxie par la présence du mal.« James fait pressentir dans les conversations, les intrigues mondaines, les politesses, les convenances anglo-saxonnes, une présence affreuse, celle d'un mal apparemment tout-puissant, celle d'une obsédante magie maléfique.» .l4o> Il décrit une société superficielle où les gens ne se disent jamais ce qu’ils pensent, où ils portent « leur âme dans leur épiderme », et le mal qu’il y trouve est si profond qu’il « singe le bien ».Son univers est un univers pervers de mensonge et d'égoïsme — deux vices qui s’opposent foncièrement aux attitudes dispositives requises par la liberté de la foi : la sincérité et l'oubli de soi.« I.c monde de James est clos sur lui-même, étouffant, enserré dans les liens d'une abyssale complicité mondaine qui se pare du faux reflet de la beauté divine.Nous sommes ici, j'espère l'avoir montré, à une profondeur telle que nous y retrouvons les substructions spirituelles de la vie, celle que Camus, Sartre, Malraux ignorent ou négligent.» (p.162) A travers les oeuvres de Sartre et James, le père Moeller a su illustrer la liberté et la surnaturalité de la foi.La troisième analyse, le lean Bar ois de Martin du Gard, démontre, par contraste, que la foi est également raisonnable.Il faut de bonnes raisons pour croire.« Croyez à mes œuvres, afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi et que je suis dans le Père » (Jean, X-38).Donc, la foi n’est pas un sentiment, un idéalisme vague ; ni une confiance obscure d’une miséricorde de Dieu envers nous ; ni seulement une force intérieure qui nous pousse vers un idéal ; ni une intuition mystique ; ni une peur ! « La foi suppose des dispositions morales ; elle comporte une morale, un ordre social ; elle s'accompagne et se nourrit d'expériences intérieures ; elle donne an sens à la mort.Mais elle n'est pas consentement aveugle de la volonté: elle est acte de l’intelligence adhérant à la vérité.» (p.215) La foi, c’est un acte par lequel nous donnons notre assentiment à une réalité venant de l’extérieur mais qui, par la suite, s’empare de tout l’homme.Comme disent les théologiens, « les choses de la foi nous viennent à l’esprit par un acquiescement de l’homme aux affirmations de Dieu ».On croit parce que Dieu parle.Jean Mouroux nous dit que dans l’acte de foi «Je fais exister en moi une idée et à travers cette idée je vise, je saisis, j’affirme la réalité divine».On voit que le père Moeller touche aux profondeurs de la théologie.Il avril 1954 349 importe d'avoir des notions claires en cette matière, de comprendre que, quand Dieu parle, il n’a pas l’intention de tromper, et qu’en plein centre de notre foi, se dresse le dogme de l’incarnation.«Martin du Gard n'a pus vu que la foi est aussi une vérité.Il ne l'a pas vu, parce qu il y a un nom qu'il ne prononce jamais dans son œuvre, le nom de celui qui est le fondement de la vérité de la foi, car II est la Vérité meme, Jésus-Christ.» (p.216) Le plus beau chapitre de l’ouvrage est consacré à l’étude de Augustin ou le Maître est là de Malègue.L’auteur se limite à suivre 1 itinéraire religieux du personnage principal et cela suffit à «synthétiser les aspects de la foi que ce livre a pour dessein d’éclairer : libre, raisonnable, surnaturelle».Pourtant, ce qui ressort de cette synthèse,, c est un aspect de la grâce, cet aspect « que nous n’avons pas I initiathe de nous initier ni de nous engager dans un ordre aussi surnaturel que 1 est celui de la foi.c’est Dieu lui-même qui engendre en nous et 1 acte et la vertu de foi, c’est lui qui se fait croire par nous ; il tire de nous cette foi, mais d’abord il l’y infuse».(Bernard, la Foi, Initiation théologique, t.I, p.301) Le drame d’Augustin commence «à « l’âge mystique» de l’adolescence.Pendant une période de convalescence, « il entendit un appel précis à la vie religieuse sacerdotale ».(.’est alors qu’il « a vécu un des points suprêmes de sa vie», «qu’il a tenu sa vie entre ses mains».Cette grâce capitale, Augustin l’a refusée.Ce n’est que plus tard, au soir de sa vie, qu’il comprend qu’un tel refus conduit nécessairement au fond du lac où se réfugient les canards sauvages.L’homme sans foi, l’homme qui refuse la grâce, c’est le hollow man de T.S.Elliot."We arc the hollow men, we are the suffed men .Shape without form, shade without color, Paralysed force, gesture without motion.” , •» i .(The Wasteland) G est a la onzième heure aussi, qu’Augustin a compris « qu’on ne conserve pas Dieu à un prix moindre.on n’est pas calculateur des moindres frais, ni opportuniste, ni léger, quand il s’agit de Dieu ».(T.II, p.499) Ces leçons sont profondes et d’une haute valeur pour notre monde contemporain.Il nous faut des témoins de Pâques car
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