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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Mars
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2011-03, Collections de BAnQ.

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[" PP CONVENTION : 40012169 de Find i 7o~ ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRO 747 maRS 2011 La force ignation t j vue par Sarita Ahooja Amélie Descheneau-Guay Bernard Émond Vivian Labrie Hugo Latulippe Jean-François Lessard André Myre Sylvie Paquerot Pol Pelletier Jean-Claude Ravet Aminata Traoré Lire aussi : le Carnet de Brigitte Haentjens et la chronique de Louise Warren 5.50 $ ARTISTE INVITÉ : LINO o ____i 06538523234703 ReLatiONS NumeRO 747, maRS 2011 7® DE REGARD PERÇANT ACTUALITÉS HORIZONS L\u2019argent: le maître du monde José Ignacio Gonzalez Faus, s.j.LE CARNET DE BRIGITTE HAENTJENS Un signe d\u2019humanité 70 ANS DE RELATIONS L\u2019Affaire silicose, un dossier explosif Suzanne Clavette JE SUIS DE CE MONDE CHRONIQUE LITTÉRAIRE Par exemple Louise Warren AILLEURS Togo: un pays à réinventer Pierre S.Adjété CONTROVERSE Facebook: un phénomène social identique du Nord au Sud?Marie-Sophie Villeneuve André Mondoux MULTIMÉDIAS LIVRES Couverture: Lino, L'âge de la révolte, 2011, acrylique et collage sur papier ÎO 31 32 34 36 37 39 40 dOSSieR LA FORCE DE L\u2019INDIGNATION Relations fête, en 2011, ses 70 ans d\u2019existence dans le paysage culturel, social et religieux québécois.Un des moteurs qui anime la réflexion de la revue et de ses artisans depuis ses débuts est l\u2019indignation face aux injustices et aux atteintes à la dignité humaine.C\u2019est pourquoi nous avons choisi ce thème porteur d\u2019engagement social et d\u2019espérance pour célébrer cet anniversaire.Ce numéro spécial est l\u2019occasion de lire la plume sensible et engagée de figures québécoises de renom.La force de l\u2019indignation\tn Jean-Claude Ravet Vitupérer l\u2019époque\t13 Bernard Émond L\u2019indifférence\t15 Jean-François Lessard La dignité\t17 Vivian Labrie L\u2019intolérable braderie de la dignité humaine\t18 Sylvie Paquerot Ces porteurs d\u2019éclairs\t20 Hugo Latulippe La source de mon engagement\t21 Sarita Ahooja Pour Hélène Pedneault\t22 Pol Pelletier Aminata Traoré: une femme porteuse de changement\t24 Entrevue réalisée par Mouloud Idir et Catherine Caron Paroles indignées de Jésus\t27 André Myre Une fenêtre sur l\u2019espérance\t28 Amélie Descheneau-Cuay ARTISTE INVITE Artiste en art visuel, Lino est un collaborateur régulier de Relations depuis dix ans.Il lui revenait d\u2019illustrer notre dossier anniversaire «La force de l\u2019indignation»; «Quand on me l\u2019a demandé, j\u2019ai accepté d\u2019emblée.On a tous, un jour ou l\u2019autre, ressenti à plus ou moins grande échelle de l\u2019indignation pour quelque chose.Une sorte de grande déception accompagnée d\u2019un sentiment de révolte.Mais l\u2019indignation peut aussi être une sorte de moteur, une force qui nous pousse à l\u2019engagement.Cet engagement est la conséquence de notre nausée.C\u2019est donc dans cet esprit que j\u2019ai travaillé toutes les images.Il n\u2019est pas facile d\u2019illustrer l\u2019invisible sentiment qui nous pousse à ressentir de l\u2019indignation.Il s\u2019agit de mettre en lumière des formes sorties de nos propres obscurités, mais c\u2019est à la fois un travail essentiel pour un artiste, aussi essentiel que de tenter de l\u2019expliquer.» foNüée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.mars 2011 RELATIONS DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay PROMOTION/PUBLICITÉ Jean-Alexandre D\u2019Etcheverry TRADUCTION Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Goldstyn, Sophie Lanctôt REVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Gilles Bibeau, Gilles Bourque, Eve-Lyne Couturier, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Mouloud Idir, Nicole Laurin, Sylvain Lavoie, Agusti Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Bernard Émond, Brigitte Haentjens, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Louise Warren IMPRESSION HLN ®sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMP1 / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère, EBSCO et dans l'Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger: 55$ Étudiant: 25$ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.ISSN 0034-3781 Nous reconnaissons l\u2019appui financier du gouvernement du Canada, par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) pour nos activités d'édition.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca eDitoRiaL De Tunis au Caire: vers la liberté?Seize janvier 2011, la scène est stupéfiante: d\u2019un côté, un dictateur vient d'être chassé du pouvoir par une révolution populaire en Tunisie; de l\u2019autre, Jean-Claude «Bébé Doc» Duvalier fait une visite surprise en Haïti qu\u2019il risque, espérons-le, de regretter.Les deux événements se télescopent comme si un vilain petit diable se moquait de nous tous, faisant disparaître l\u2019odieux là où il le fait réapparaître ailleurs.On serait tenté de se taire tant «l\u2019histoire se met à galoper», comme l\u2019écrivait le Tunisien Fathi Chamkhi.Mais cela est impossible tant la révolte et le cri qui bouleversent le monde arabe - ce cri qui sourdait depuis longtemps pour qui voulait l\u2019entendre -forcent notre admiration envers les luttes courageuses des peuples tunisien, égyptien, algérien, etc.Il est plus que temps qu\u2019ils obtiennent liberté, justice, réparation et une rupture démocratique complète avec les partis et Lino, En attendant la pluie, 2009, acrylique, huile et collage sur bois les régimes hégémoniques qui les op -pressent, pas des changements de façade.Notre solidarité n\u2019a d\u2019égale que notre dégoût face à l\u2019hypocrisie des grandes puissances qui agissent aujourd\u2019hui comme si tout ce désarroi venait de surgir, soudain légitime et reconnu, comme si elles n\u2019y avaient joué aucun rôle.Or, l\u2019Occident n\u2019a jamais soutenu la mouvance qui a initié les événements qui sèment espoirs mais aussi inquiétudes de Tunis jusqu\u2019au Caire, et où dominent des valeurs et revendications laïques, démocratiques, de justice sociale - remparts contre le fondamentalisme islamiste qu\u2019on prétend combattre.Par ailleurs, si les Tunisiens scandaient « nous ne voulons pas du pain, nous voulons la liberté, la démocratie», cela ne doit pas faire oublier que la conquête de celles-ci n\u2019est pas synonyme d\u2019une réelle souveraineté politique et économique, ni de la fin des mesures néolibérales draconiennes qui ont contribué à saper les conditions de vie d\u2019une grande partie de la population, au profit des élites.Le soulèvement de Redeyef dans le bassin minier de Gafsa, en 2008, est là pour le rappeler.Un mouvement social fort exigeait entre autres « un programme d\u2019embauche des diplômés sans emploi, l\u2019implication de l\u2019État dans la création de grands projets industriels, le respect des normes internationales relatives à l\u2019environnement, des services publics accessibles aux plus pauvres, par exemple pour l\u2019électricité, l\u2019eau courante, l\u2019éducation, la santé.1» Voilà qui n\u2019est pas au programme des élites éco -nomiques et financières tandis que «l\u2019autre régime», celui de l\u2019austérité, du libre-échange, de la privatisation et de la «paradis-fiscalisation» du monde ne cesse de s\u2019étendre.«Europe, FMI, bas les pattes en Tunisie», clamaient à juste titre les manifestants à Paris.Le Canada n\u2019est pas en reste.Complaisant envers les dictatures du monde arabe qu\u2019il soutient en valet fidèle des États-Unis, il prône une démocratie et une retenue policière qu\u2019il vide de leur sens ici même.Ses accords de promotion et de protection de l\u2019investissement étranger ou de libre-échange avec la Tunisie, l\u2019Égypte, la Jordanie, le Maroc, l\u2019Algérie, etc.- actuels ou futurs - se hissent aussi au premier rang de ses préoccupations.Il s\u2019agit de libéraliser les marchés en faveur des investisseurs privés étrangers - incluant leur donner le droit de poursuivre les États.De telles ententes contrecarrent de facto une partie de ce pourquoi les peuples se battent et versent leur sang, elles «empêchent les pays en développement de faire preuve de souplesse économique et ne font aucune place à l\u2019expression des citoyens dans les choix en matière de politique publique», confirme Abdulai Darimani du Réseau Tiers Monde-Afrique2.Ainsi, il nous incombe d\u2019exiger non seulement que le Canada retrouve la crédibilité qu\u2019il a perdue en matière de défense des droits démocratiques et humains dans le monde, mais que le régime d\u2019affaires international qu\u2019il promeut cesse d\u2019être fondé sur une prédation légalisée des ressources, d\u2019une main-d\u2019œuvre à bon marché, des contrats publics, etc.Ce système doit changer et placer en son cœur la primauté absolue des droits démocratiques, humains et environnementaux sur ceux des entreprises.C\u2019est dire que les forces démocratiques et sociales du monde arabe auront besoin de nous - mais nous aussi d\u2019elles pour qu\u2019ensemble nous disions aussi aux tenants du désordre économique global injuste qui brime la liberté des peuples: dégagez! CATHERINE CARON 1.\tKarine Gantin et Omeyya Seddik, «Révolte du \u201cpeuple des mines\u201d en Tunisie», Le Monde diplomatique, juillet 2008.2.\tTraités bilatéraux d\u2019investissement: Guide d\u2019introduction canadien, Conseil canadien de la coopération internationale, 27 avril 2010, p.l.RELATIONS mars 2010 actuaLites Prostitution Prostitution : un jugement dangereux Le jugement Himel, qui tend à décriminaliser la prostitution au Canada, ne tient pas compte du fait qu'il s\u2019agit d\u2019une véritable industrie d'exploitation.RICHARD POULIN L\u2019auteur est professeur au Département de sociologie et d\u2019anthropologie de l'Université d'Ottawa U e 28 septembre 2010, la juge Susan Himel, de la Cour supérieure de l\u2019Ontario, a déclaré inconstitutionnels les articles du Code criminel canadien portant sur la prostitution.Son jugement a invalidé trois articles qui interdisent la tenue d\u2019une maison de débauche (art.210), le proxénétisme (art.212) et la communication en vue de la prostitution (art.213) b Quelle est la conception de la prostitution derrière ce jugement médiatisé, qui aura une incidence majeure sur la décriminalisation potentielle de cette activité partout au pays et sur les femmes en particulier?Selon la juge Himel et les trois requérantes de cette cause, la prostitution ne constitue pas une forme de violence.Si celle-ci existe bel et bien dans la prostitution, c\u2019est parce que des lois criminaliseraient l\u2019activité, forçant les personnes prostituées à prendre des risques en quittant la sécurité d\u2019un établissement pour affronter la violence de la rue - ce qui violerait la Charte canadienne des droits et libertés en vertu du droit à la sécurité.La solution serait donc de décriminaliser la prostitution, y compris le proxénétisme, et de valoriser l\u2019activité comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un travail comme un autre.De ce point de vue, la prostitution est envisagée comme une activité génératrice de revenus comme tout autre emploi; il s\u2019agit d\u2019un choix individuel légitime et rationnel.Pour la juge Himel, toute personne impliquée dans cette activité - qu\u2019elle vive «des fruits de la prostitution d\u2019autrui» ou non -exercerait un travail du sexe.À noter que deux des trois requérantes dans cette cause exercent une activité de proxénète.Aux Pays-Bas, les autorités ont constaté que l\u2019industrie de la prostitution a connu une croissance fulgurante de 25% l\u2019année qui a suivi sa légalisation dans les bordels et dans les zones de tolérance.C\u2019est le premier effet potentiel du jugement Himel au Canada.Le deuxième est la banalisation de l\u2019activité, qui favorise le recrutement tant des proxénètes et des clients prostitueurs que des personnes prostituées.L\u2019âge moyen de recrutement dans l\u2019industrie est déjà très jeune, soit environ 14-15 ans au Canada.En outre, le crime organisé qui étend son emprise sur l\u2019industrie et la traite des femmes à des fins de prostitution connaît une explosion aux Pays-Bas : environ 80 % des personnes prostituées sont d\u2019origine étrangère, dont 70% sans-papiers.Les données sont comparables dans les autres pays qui ont légalisé l\u2019activité (Allemagne, Autriche, Suisse, etc.).De plus, il est fort probable que les municipalités soient forcées de réglementer le territoire pour interdire les bordels près des écoles ou des lieux de culte et de créer ainsi des zones de tolérance qui, évi-¦ demment, ne se retrouveront pas dans les beaux quartiers.Par ailleurs, il faut noter que les femmes des minorités ethniques et nationales et celles des classes défavorisées sont surreprésentées dans la prostitution.Avec la traite des femmes et des enfants à l\u2019échelle mondiale (des millions de victimes chaque année, selon l\u2019ONU) et le tourisme sexuel, l\u2019in- mars 2on RELATIONS actuaütes Le boycott,\tI une arme pacifique\t@ qui fait mal La campagne de boycott contre Israël s'intensifie au Québec.Signe qu\u2019elle fait mal, elle s\u2019est méritée une riposte de salissage médiatique.JEAN-CLAUDE RAVET dustrie transnationale de la prostitution exploite celles provenant du tiers-monde et des pays de l\u2019Est.Industrie vouée pour l\u2019essentiel au plaisir masculin, la prostitution est avant tout fondée sur l\u2019inégalité, l\u2019exploitation et la domination d\u2019un sexe par l\u2019autre.La violence qui lui est associée ne découle pas fondamentalement des lois, même si celles-ci peuvent y contribuer, mais des rapports sociaux de pouvoir au sein de l\u2019industrie entre les proxénètes, les prostitueurs et les personnes prostituées.Elle résulte aussi de l\u2019acte d\u2019aliéner des êtres humains, par la marchandisation de leur corps.Ses effets sur les personnes exploitées sont dommageables pour leur santé mentale et physique : infections sexuellement transmissibles, dissociation émotive, stress post-traumatique, sans compter la violence subie.Il s\u2019agit d\u2019une activité très risquée: de 1992 à 2004, 171 femmes prostituées ont été assassinées au Canada.Durant la même période, il y a eu 50 meurtres de femmes pros -tituées aux Pays-Bas, ce qui, toute proportion gardée, est un chiffre comparable à celui du Canada.En somme, que la prostitution dans les bordels soit légale ou non, cela ne change pas fondamentalement la dynamique de la violence, parce que ce sont les rapports entre les hommes et les femmes tels qu\u2019ils se nouent dans une relation marchande inégale qui sont le soubassement de la violence qui la caractérise.\u2022 1.La Cour d\u2019appel de l\u2019Ontario a toutefois décrété une prolongation du sursis en maintenant en vigueur, jusqu\u2019au 29 avril 2011, les articles du Code criminel invalidés.La campagne internationale de boycott des produits israéliens a fait parler d\u2019elle en décembre dernier d\u2019une drôle de manière.La chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon, très connue pour ses positions pro-israéliennes, est tombée à bras raccourcis sur le député Amir Khadir dans sa chronique du 21 décembre.À tel point qu\u2019elle en a perdu la mesure, le traitant de «radical fanatique» caractérisé par un «antisionisme obsessionnel».Sa faute: avoir participé à une manifestation organisée par le PAJU (Palestiniens et Juifs unis) devant Le Marcheur, un petit commerce de sa circonscription vendant, entre autres, des chaussures provenant d\u2019Israël.Peu de temps après, l\u2019ultra-conservateur Mathieu Bock-Côté (à l\u2019émission de Mario Dumont et dans un article de La Presse) faisait dans le délire en se servant de cet événement comme archétype de la vision du monde de l\u2019extrême gauche.Ces interventions à l\u2019emporte-pièce et bien d\u2019autres qui cherchent à ridicu -liser et à marginaliser ce type d\u2019action ont une fonction précise: détourner le regard d\u2019une action légitime qui prend de plus en plus d\u2019ampleur.Devant la complicité plus OU moins L\u2019auteur est rédacteur avouée des gouvernements occiden-\ten chef de Relations taux dans le maintien de l\u2019occupation israélienne - élevant la voix, d\u2019un côté, mais laissant faire, de l\u2019autre -, le boycott d\u2019Israël se présente de plus en plus comme une action légitime de la part de la population qui refuse ce jeu d\u2019au- truche constituant un véritable déni de justice.En effet, Israël occupe depuis 1967 des territoires conquis militairement.Il refuse non seulement de s\u2019en retirer mais y implante toujours plus de colonies en contravention du droit international.Le «mur de la honte» sensé protéger Israël des attaques ter- Marche commémorant la Nakba («catastrophe» en arabe) en mai 2010.Photo: Coalition pour la justice et la paix en Palestine RELATIONS mars 2011 actuaLites L\u2019auteur, professeur de philosophie au Cégep Limoilou, vient de publier La gauche en temps de crise.Contre-stratégies pour demain (Montréal, Liber, 2011) roristes empiète outrageusement sur ces territoires occupés et institue en partie cette confiscation de terres.Les colonies, les voies de circulation entre celles-ci (réservées aux juifs), l\u2019appropriation de sources d\u2019eau, les postes de contrôle israéliens, les fouilles qui humilient quotidiennement la population palestinienne la rendant étrangère sur sa propre terre - sans parler du blocus de Gaza transformée en véritable prison à ciel ouvert - sont autant de scandales qui durent depuis trop longtemps.Qu\u2019Israël soit ou se dise une démocratie n\u2019y change rien.Ou plutôt, cela ajoute à l\u2019odieux.Car c\u2019est l\u2019idée de démocratie qui est salie par le fait même.L\u2019exemple du boycott de l\u2019Afrique du Sud dont s\u2019inspire la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) d\u2019Israël, lancée par des organisations de la société civile palestinienne en 2005, est éclairant (voir Zahia El-Masri, «Solidarité Québec-Palestine», Relations, n° 732, mai 2009).Le boycott est une action démocratique légitime.Il incite à suspendre sa coopération avec un pays qui persiste dans une entreprise jugée criminelle, afin de faire pression sur son gouvernement pour qu\u2019il change de politique et sache que le statu quo entraînera de graves conséquences.Que les produits boycottés soient faits en Israël ou dans les territoires occupés, cela n\u2019y change rien.Quand la France torturait durant-la guerre d\u2019Algérie - alors sa colonie -, les manifestations et les désobéissances civiles n\u2019ont pas eu lieu seulement en Algérie « française » mais dans la métropole.Car l\u2019action «politique» des citoyens vise avant tout le gouvernement.Mais pour cela, il est parfois nécessaire d\u2019atteindre la population.L\u2019appel de Gandhi au boycott des produits manufacturés anglais durant la lutte d\u2019indépendance de l\u2019Inde ne visait pas les compagnies comme telles, ni la population anglaise, mais, par leur entremise, le gouvernement britannique.Le boycott est une arme pacifique qui fait mal, c\u2019est pourquoi on cherchera à le discréditer par tous les moyens.Des accusations d\u2019antisémitisme ont d\u2019ailleurs été lancées en France par des organisations pro-israéliennes contre 80 militants participant au boycott afin de court-circuiter la campagne.Certes, le choix de prendre pour cible un petit commerce de chaussures est certainement discutable.Car il prête flanc précisément aux propos démagogiques qui n\u2019ont d\u2019autres vi -sées que de détourner les regards des véritables enjeux.Mais, au Québec, la campagne est à ses débuts.De nom- breuses organisations sociales, syndicales, religieuses - notamment le Centre justice et foi et Relations - ont manifesté leur intérêt à appuyer le boycott.De grandes chaînes commerciales pourraient prochainement être la cible de la campagne BDS.Les privilégier permettrait de rendre manifeste ce qui est un des principaux objectifs du boycott: quand l\u2019injustice perdure et s\u2019aggrave et que nos gouvernements ne font rien pour que cela cesse, les citoyens ont la responsabilité d\u2019agir.\u2022 Bâtir une lutte commune L\u2019Alliance sociale et la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics font face au défi d\u2019unir leurs forces pour contrer le budget Bachand et les politiques du gouvernement Charest.PIERRE MOUTERDE En juin dernier, on évoquait dans ces mêmes pages l\u2019idée prometteuse que la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics pourrait être le levier d\u2019une lutte commune contre le budget Bachand - l\u2019embryon d\u2019une vaste alliance entre tous les secteurs de la « société civile d\u2019en bas» pour mieux faire face aux politiques néolibérales du gouvernement Charest.Mais qu\u2019en est-il six mois plus tard, notamment à la suite de la naissance en parallèle de l\u2019Alliance sociale, lancée le 5 novembre dernier par les trois grandes centrales syndicales (FTQ, CSN, CSQ)?La Coalition, qui regroupe près de 120 organisations, a eu le mérite de réveiller l\u2019opinion publique au sujet du budget Bachand et surtout d\u2019organiser la première manifestation d\u2019envergure à son encontre.Mais, depuis, a-t-on avancé vers cet élargissement si nécessaire des luttes qu\u2019elle préconisait?À première vue et en termes de discours, on serait tenté de répondre par l\u2019affirmative, quoiqu\u2019il reste difficile de mars 2on RELATIONS r 1S SIBL \u201cÏpTITION de la richesse VENIR'GIS DE QUALITE \\[jxesaj||^ 'i^tc IV .ICIîSSWO1.Action de blocage de la Coalition au siège social d'Hydro-Québec à Montréal, le 23 novembre 2010.Photo : Claudette Lambert comprendre pourquoi les centrales syndicales ont fait le choix de dissocier deux événements - la mobilisation pour les services publics et la négociation des conventions collectives -, sans saisir l\u2019intérêt de les combiner étroitement.En effet, en même temps que le gouvernement Charest, miné par les allégations de corruption, s\u2019apprêtait à faire passer sous le bâillon le budget Bachand et ses mesures néolibérales (hausses des tarifs de l\u2019électricité, de la TVQ, des droits de scolarité, etc.), 475000 employés de l\u2019État se trouvaient en période de négociation pour renouveler leurs conventions collectives.Alors qu\u2019une importante manifestation, organisée à Montréal le 20 mars 2010, révélait que la mobilisation grandissait dans tous les secteurs (santé, éducation, fonction publique, etc.), les hautes instances syndicales, plutôt que d\u2019élargir la lutte collective autour des enjeux de fond de ces négociations et d\u2019y voir un moyen de donner un coup d\u2019arrêt aux politiques néolibérales du gouvernement Charest, n\u2019ont rien trouvé de mieux que de donner leur aval, juste avant l\u2019été, à une entente de principe à rabais (très loin de l\u2019augmentation salariale de 11,5% sur trois ans demandée initialement).Une entente dont le gouvernement a reconnu lui-même qu\u2019elle lui permettrait d\u2019économiser 1,4 milliard de dollars.Il est vrai que, depuis, les instances syndicales ont semblé se reprendre, notamment par le retour en leurs rangs d\u2019une rhétorique plus combative ainsi que par le lancement de l\u2019Alliance sociale et la préparation d\u2019une grande manifestation à Montréal, le 12 mars 2011.Mais là encore, attention! Car l\u2019idée d\u2019un regroupement du mouvement social contre les iniquités du budget Bachand, c\u2019était justement la raison d\u2019être de.la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, animée par l\u2019aile gauche du mouvement communautaire, étudiant et syndical.Si certains de leurs syndicats affiliés, fédérations et conseils centraux font partie de la Coalition, les grandes centrales syndicales en tant que telles ont toujours refusé d\u2019y participer, en particulier parce que l\u2019exécutif de la CSN ne dé -sirait pas, à l\u2019époque, s\u2019opposer à une hausse des tarifs d\u2019Hydro-Québec.Dans ce contexte, on ne s\u2019étonnera pas que les représentants de la Coalition aient initialement refusé de participer à la constitution de cette nouvelle alliance.Cela non seulement parce que la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) et la Fédération autonome de l\u2019enseignement (FAE) n\u2019y avaient pas été invitées, mais aussi parce que la Coalition ne voulait pas se actuaLités © Distribution de tracts aux abords du pont Jacques-Cartier à Montréal, le 16 décembre 2010.Photo : Michel Giroux faire «tasser», voire noyer dans cette nouvelle entité, ni non plus donner son aval au plan de relance économique des centrales dont elle ne connaissait pas tous les éléments et sur lequel elle n\u2019avait aucune position ou mandat.On le voit, il n\u2019est pas facile de gérer démocratiquement un arc-en-ciel d\u2019organisations sociales et syndicales et d\u2019y maintenir une politique d\u2019égalité réelle, surtout quand on a en face de soi trois puissants appareils syndicaux.À l\u2019heure où ces lignes sont écrites, la Coalition et l\u2019Alliance continuent leurs discussions, notamment concernant la manifestation du 12 mars qu\u2019on souhaite commune.Mais avec des revendications qui ne sont pas toutes les mêmes et des modes de fonctionnement différents, l\u2019organisation d\u2019un tel événement est loin d\u2019être évidente, surtout si l\u2019on aspire à ce qu\u2019il soit l\u2019expression de l\u2019ensemble des participants et non pas uniquement des centrales syndicales.Souhaitons que cet exercice apparemment laborieux soit le prélude d\u2019un rapprochement authentique et, surtout, d\u2019une forte relance des luttes sociales capable d\u2019infléchir les politiques anti-sociales du gouvernement.\u2022 Conférence de presse commune de l'Alliance sociale et de la Coalition à Montréal, le 24 janvier 2011.Photo : CSN RELATIONS mars 2011 actuaütes L\u2019auteur est coordona-teur du Service international chrétien de solidarité avec l'Amérique latine et les Caraïbes (Sicsal-Mexique) Le féminicide au Mexique Dans la cadre de la Journée internationale des femmes, n\u2019oublions pas cette tragédie.ALFONSO ANAYA ANDRADE En 2010, il y a eu près de 450 meurtres de femmes dans l'État de Chihuahua, dont 300 à Ciudad Juârez.Au cri de la population, « Pas une morte de plus! », la réponse cynique des criminels a été de tuer encore et encore, en s\u2019attaquant récemment à deux femmes qui luttaient pour que justice soit rendue: Marisela Escobedo et Susana Châvez.Cela montre l\u2019impunité qui règne dans le pays et l\u2019impuissance de l\u2019État, quand ce n\u2019est pas sa complicité dans ces crimes.Marisela Escobedo a été assassinée le 16 décembre dernier, en pleine capitale de l\u2019État de Chihuahua, en face du palais du gouvernement où elle manifestait pour dénoncer la manière cy -nique et grotesque dont un juge avait innocenté l\u2019assassin de sa fille Rubi, âgée de 16 ans - et ce, malgré des preuves accablantes.Elle avait pourtant averti les autorités des menaces de mort qui pesaient sur elle.Mais en vain.Aucune protection ne lui fut accordée.L\u2019assassin de sa fille lui a tiré une balle dans la tête en pleine rue.Tant l\u2019État de Chihuahua que le gouvernement fédéral refusent d\u2019accorder la protection aux familles des victimes et aux militants des droits humains qui réclament justice au péril de leur vie, même si la Cour interaméricaine a déjà condamné le Mexique pour son inaction devant de tels actes criminels.Quant à Susana Châvez, son corps mutilé a été retrouvé à Ciudad Juârez, le 6 janvier dernier.Poète et militante féministe de longue date, elle réclamait justice pour les centaines de victimes de cette ville considérée comme la plus violente du Mexique, voire du monde, des milliers de femmes travaillant dans les maquiladoras y ayant été violées, puis assassinées depuis 1993.Ces crimes abominables ne peuvent être dissociés d\u2019une stratégie d\u2019élimination physique des personnes, surtout des femmes, qui ont entrepris une lutte contre ce féminicide et les violences commises par l\u2019armée et les forces policières.La misogynie est exacerbée par les violences structurelles générées par le système néolibéral: chômage, délinquance, crime organisé, corruption, traite, esclavage et prostitution de mil- liers de filles et de femmes, narcotrafic, séquestration de migrants, main-d\u2019œuvre à bon marché des maquiladoras.Ce sont là les conséquences du libre-marché bâti sur la misère et l\u2019oppression.Pour y mettre un terme et éradiquer les conduites violentes, des transformations économiques, mais aussi socioculturelles, sont nécessaires.Le maintien de la culture machiste au Mexique est le moyen le plus sûr de perpétuer la violence et de multiplier les crimes envers les femmes.Il faut en finir avec cette culture méprisante envers la dignité et la vie de tant d\u2019entre elles, sans quoi le mot d\u2019ordre, «Pas une morte de plus! », aura été lancé en vain et restera un vœu pieux.À cette fin, les organisations de la société civile doivent continuer à forcer les autorités, à tous les niveaux du pouvoir, à remplir leur devoir de défendre et de faire respecter les droits humains, ce qu\u2019elles ne font pas jusqu\u2019à présent.Un grand nombre de regroupements, de militants et de militantes pour la défense de droits humains ainsi qu\u2019un nombre considérable d\u2019hommes et de femmes solidaires s\u2019y attellent avec courage, sachant que la lutte contre l\u2019arbitraire et l\u2019injustice est loin d\u2019être accomplie compte tenu de l\u2019état actuel des forces sociales mexicaines.\u2022 LES GRANDES CONFERENCES DU CENTRE ST-PIERRE L'envers de la chanson québécoise Nostalgie et reconquête d'un sens de la collectivité dans un Québec post-catholique La chanson populaire est le reflet de nos rêves, nos idées, nos aspirations.À travers des textes qui questionnent notre mode de vie et le sens qu'on lui donne, la chanson nous rappelle l'importance de maintenir la trame collective par delà les diktats du marché.Isabelle Matte, anthropologue et historienne.Mercredi 6 avril 2011 ¦ 19 h \u2022 10$ - Veuillez réserver vos places 1212, Panet, Montréal 514.524.3561 poste 600 www.centrestpierre.org m BEAUDRY mars 2on RELATIONS HORIZONS L\u2019argent: le maître du monde JOSÉ IGNACIO GONZALEZ FAUS, S.j.Tout notre système économique est fondé sur la passion de l\u2019argent que Péguy a appelé «le maître du monde».Le credo du système: la recherche insatiable de profit est le fondement de la vie individuelle et collective.Cette manière de voir les choses peut être illustrée par l\u2019histoire suivante.Au moment où les taux d\u2019intérêt étaient très bas, les banques état-suniennes ont poussé les « ninjas » («no income, no job, no assets») - emprunteurs sans revenu, sans emploi, sans actifs - à acheter des maisons grâce à des hypothèques de longue durée.Cet incitatif déclencha une hausse constante du prix des habitations.Le fait que les « ninjas » ne puissent payer l\u2019hypothèque faisait l\u2019affaire des banques, car elles pourraient ainsi garder leur maison « revalorisée ».Mais la croissance démesurée de l\u2019offre transforma leur rêve en cauchemar.La valeur des habitations commença à chuter.Les banques perdaient de l\u2019argent.Elles se mirent alors à vendre ces crédits en bourses, en en faisant des paquets d\u2019actifs «intoxiqués» (les fameux subprimes), jusqu\u2019au moment où les banques, méfiantes, ont cessé de se prêter les unes aux autres et ont ainsi manqué de liquidités.C\u2019est alors qu\u2019éclata la crise.La leçon de cette histoire se trouve déjà formulée dans le Nouveau Testament : « la racine de tous les maux, c\u2019est l\u2019amour de l\u2019argent» (1 Tim 6,10).L\u2019Irlande en est un autre exemple.Ce qui est arrivé à des banques peut advenir à un pays.Il n\u2019y a pas si longtemps, on parlait du «miracle celte».Le Fonds monétaire international (FMI) présentait l\u2019Irlande comme un modèle et exhortait les autres pays à Limiter.Aussi incroyable que cela puisse paraître, quand éclata la bulle et que l'économie de l\u2019Irlande menaça de Il y a 2500 ans, Aristote avait fait une distinction entre l\u2019économie et la chrématistique: la première étant l\u2019art d\u2019administrer les biens de la communauté - la croissance n\u2019était pas exclue, mais l'objectif principal était de prendre soin de la collectivité.Quant à la chrématistique, c\u2019était l\u2019art de s\u2019enrichir.s\u2019effondrer et d\u2019entraîner à sa suite les autres pays d\u2019Europe, mettant en péril l\u2019euro, le FMI a continué de recommander les mêmes recettes qui ont mené l\u2019Irlande au désastre.Ces recettes néolibérales se résument à baisser les impôts et à éliminer les dépenses publiques - sociales évidemment, pas militaires! De cette manière, l\u2019État ne s\u2019endetterait pas davantage et les entreprises seraient encouragées à investir.À la clé : création d\u2019emplois, augmentation de la consommation, croissance de l\u2019économie.Mais, dans les faits, jamais ce pronostic ne s\u2019est vraiment accompli: la soif toujours plus grande de profit fait qup les puissants n\u2019investissent pas dans la production de richesse collée -tive, mais dans la spéculation finan -cière.Ils s\u2019enrichissent ainsi plus rapidement, pendant que les pauvres se retrouvent sans services sociaux.En -core une fois, la passion de l\u2019argent nous a fait croire que celui-ci était, en soi, source et cause de la richesse, et non un simple instrument pour en créer.Là réside le fondamentalisme néolibéral.Le système néolibéral et la passion de l\u2019argent sont comme le tabac et la drogue.À court terme, on en ressent beaucoup de satisfaction.À long terme, ils provoquent des dommages irréparables.De même qu\u2019il faut un certain temps avant de voir apparaître les symptômes de la maladie, rendant difficile d\u2019en identifier les causes, il arrive que la crise économique éclate après que ceux qui en ont semé les germes aient quitté le pouvoir.Ceux-là peuvent toujours s\u2019imaginer avoir laissé un pays prospère et que c\u2019est par leurs successeurs qu\u2019est arrivée la ruine (comme dans le cas de la Grèce et de l\u2019Espagne).Et le mal ne cesse de s\u2019aggraver parce que, jusqu\u2019à maintenant, nous ne trouvons pas d\u2019autre solution que de donner (pas même prêter!) aux banques l\u2019argent des citoyens, lesquels sont jetés en grand nombre au chômage et parfois même dans la misère.Comme le dit un humoriste espagnol : « Il faut aider les escrocs à continuer à nous escroquer.» Il y a 2500 ans, Aristote avait fait une distinction entre l\u2019économie et la chrématistique: la première étant l\u2019art d\u2019administrer les biens de la communauté - la croissance n\u2019était pas exclue, mais l\u2019objectif principal était de pren -dre soin de la collectivité.Quant à la chrématistique, c\u2019était l\u2019art de s\u2019enrichir.La plupart de nos économistes semblent n\u2019avoir étudié que celle-ci.C\u2019est pourquoi ils sont incapables de sortir de la crise, mais ils savent, par contre, très bien comment en tirer profit.Dans cette perspective, la question n\u2019est pas de savoir s\u2019il y aura d\u2019autres crises ou si elles seront pires, mais de savoir quand elles surviendront.\u2022 L'auteur, théologien, est membre du centre jésuite catalan Cristianisme i Justicia à Barcelone RELATIONS mars 2011 Le caRNet De BRigitte HaeNtjeNS UN SIGNE D'HUMANITÉ «Je n\u2019ai la force de rien faire.Je veux juste rester immobile.Je ne veux voir personne.Je ne veux rien sentir.Je veux rester ici et attendre d\u2019avoir une raison de me lever et d\u2019ouvrir les portes.[.] Je m\u2019enfuis vers un équilibre fragile où je n\u2019ai besoin ni de penser ni de sentir.[.] On ne peut rien forcer.Je ne peux pas simplement attendre qu\u2019un nouveau langage me tombe dessus.Mais je ne peux pas prendre un autre chemin.J\u2019ai quitté tout le reste.Il y a longtemps.» Lars Norén, Journal intime d\u2019un auteur Depuis plusieurs jours, je suis immobilisée devant la feuille dite blanche, essayant de trouver matière sur laquelle écrire ce nouveau billet.Jean-Claude Ravet, le rédacteur en chef de Relations, croit m\u2019encourager en me disant: «c\u2019est un numéro spécial sur l\u2019indignation, pourquoi ne pas écrire sur ce sujet?» Mais j\u2019ai l\u2019impression de n\u2019avoir écrit que sur ça, dans ce carnet.En pleine panne sèche, je tombe sur cet extrait du journal intime de Lars Norén, célèbre écrivain de théâtre suédois.Je travaille actuellement sa pièce Le 20 novembre, inspirée du journal d\u2019un jeune Allemand auteur d\u2019une tuerie dans une école.Son état d\u2019âme qu\u2019il décrit, au cours d\u2019un des moments douloureux de sa vie où l\u2019écriture lui a fait défaut et où il parvenait difficilement à travailler, à fonctionner, me bouleverse.Ce que révèlent ces quelques phrases de Lars Norén, c\u2019est un état de solitude, de dépression, d\u2019immobilité, d\u2019attente.Il y a une souffrance dans ce vide, un désert que rien ne vient visiter, aucun langage, aucune personne.Il y a aussi le constat qu\u2019on ne peut rien brusquer en création, on ne peut que patienter.Mais cette stagnation apparente n\u2019est pas source de bonheur.C\u2019est un état que connaissent beaucoup d\u2019écrivains et de peintres.Je ne sais pas si la dépression appartient à l\u2019écriture ou l\u2019inverse.Si elle fait partie du processus artistique, du moins celui qui nécessite la solitude, la résignation, la patience pour que quelque chose surgisse.Une forme, une couleur, un personnage, une histoire.N\u2019importe quoi sauf le néant.Cette douleur, de par sa nature, me semble en tout cas terriblement éloignée de la fébrilité artificielle à laquelle on assiste sur les réseaux sociaux d\u2019Internet, Lacebook, par exemple.Nous sommes dans l\u2019ère du divertissement obligé, cela s\u2019exprime au niveau global comme au niveau intime.Nous nous agitons comme des hamsters en cage sur leur roue, commentant telle ou telle photo, tel ou tel film, telle ou telle nouvelle.Nous empruntons des trajets tout balisés.Nous dépensons notre énergie dans le commentaire et le commentaire du commentaire.Nous nous abreuvons du vide et le commentons jusqu\u2019à plus soif.J\u2019ai parfois le sentiment de faire de la figuration dans une gigantesque téléréalité où le réel serait soigneusement mis en scène.Peut-être que nous sommes pris dans le « story telling» de nos vies.Peut-être que la fabulation et le commérage, relayés par les médias, sont en train d\u2019édifier une sorte de bulle gigantesque qui plane au-dessus de nos têtes, nous captive et à laquelle nous sommes attachés par des fils d\u2019ordinateur.C\u2019est peut-être cela la fameuse toile.Que cela nous donne le sentiment d\u2019exister, d\u2019être en relation, en lien avec la multitude et surtout d\u2019être occupés est indéniable.Les nouveaux instruments de communication servent peut-être essentiellement à cela, élaborer des stratégies d\u2019évitement pour contrer la peur du vide, le sentiment de disparaître.L\u2019agitation qui nous habite tandis que nous consultons fébrilement notre page Lacebook peut éventuellement devenir aussi compulsive que nos tendances à consommer, à boire, à manger.Qu\u2019à cela ne tienne! Dans cette atmosphère de «totalitarisme fun» où nous sommes englués, l\u2019assouvissement de pulsions semble la règle.Nous sommes isolés dans des chambres de consommation solitaire, à l\u2019intérieur desquelles, comme dans des cabines de peep-shows, nous sommes protégés par des miroirs sans tain.Et tandis que nous nous occupons à nous remplir, nous ne sommes pas touchés par le désespoir.Je ne dis pas que le désespoir soit un objectif à atteindre.Mais du moins est-il un signe que l\u2019état du monde nous affecte, que nous y sommes perméables.Et qu\u2019il reste en nous un peu d\u2019humanité.\u2022 ES mars 2011 RELATIONS dOSSieR La force Lino, Perpétuel déplacement, 2011, acrylique et collage sur papier JEAN-CLAUDE RAVET Il y en a qui ont l\u2019indignation facile et en font presque un métier.On n\u2019a qu\u2019à penser aux radios poubelles ou à certains chroniqueurs girouettes qui s\u2019indignent un jour d\u2019une chose et, le lendemain, de son contraire.Question de vendre son papier ou son image.Il y en a d\u2019autres qui font de l\u2019indignation une vertu des bonnes mœurs.Ils voient d\u2019un très mauvais œil ceux qui bousculent la bonne société et ne savent pas se tenir dans le monde.Ni ces grands airs indignés, ni les marchands d\u2019humeur ne nous intéressent ici.Ce n\u2019est pas de ce type d\u2019indignation dont nous voulons traiter dans le présent dossier qui souligne le 70e anniversaire de Relations.L\u2019indignation qu\u2019il nous importe de penser - celle qui nous habite, fidèle compagne dans notre travail de rédaction - est celle qui se ressent au témoignage d\u2019une injustice, qui ébranle et hérisse tout notre être, nous enjoignant d\u2019agir et de se compromettre.Cette force RELATIONS mars 2011 souterraine place résolument celui ou celle qu\u2019elle traverse à la marge.C\u2019est-à-dire dans le lieu étroit de l\u2019inconfort, du tiraillement et de la lutte.Dans les recoins de la société où l\u2019humilié souffre, crie ou se débat.Elle le place à ses côtés, solidaire de son humiliation, de ses souffrances, de son cri, de son combat.Si l\u2019indignation est une émotion forte, bouleversante, elle est aussi un don.On ne la choisit pas.Elle ne nous appartient pas.Elle concerne toujours un autre.Proche ou lointain.Connu ou inconnu.Jamais soi.Elle nous rappelle ainsi, dans notre chair, notre commune humanité, ce dOSSieR -*+4» pÊj$ \t\t\t\t «On méprise d\u2019en bas, on ne saurait s\u2019indigner qu\u2019à partir d\u2019une certaine hauteur où il faut se maintenir coûte que coûte, sauf à rougir de soi.Qui s\u2019indigne ne peut échapper à la contrainte torturante de l\u2019examen particulier dont la conclusion lui sera toujours défavorable puisque l\u2019indignation n\u2019est rien si elle n\u2019est le cri spontané d\u2019une conscience outragée par le scandale.» Bernanos, Les Enfants humiliés lien vital qui nous unit aux autres.C\u2019est comme si celui-ci, soudainement, menaçait de se rompre sous l\u2019effet de quelque chose d\u2019intolérable: accepter d\u2019appartenir à un monde divisé entre maîtres et esclaves, entre tortionnaires et victimes, entre justes et injustes, entre dominants et opprimés, et le cautionner, être heureux tout seul et répéter l\u2019excuse de Caïn, «suis-je le gardien de mon frère?» L\u2019indignation aiguillonne la conscience.La résignation, au contraire, l\u2019étouffe, protège des autres, élève un mur d\u2019indifférence, de fatalité, pour en esquiver l\u2019épreuve.Comme un don, l\u2019indignation arrive aussi à l\u2019improviste.Elle se place en travers de notre route.Alors l\u2019humiliation, l\u2019injustice, la violence souffertes par d\u2019autres - leurs cris, leurs souffrances - deviennent nôtres.Et la seule façon de s\u2019en déprendre, c\u2019est de répondre en leur prêtant notre voix, nos mains, notre cœur.Voilà ce que l\u2019indignation exige de nous, même s\u2019il en coûte.L\u2019étouffer, l\u2019esquiver est toujours possible.Mais alors au prix de quelle trahison?Se renier soi-même, plier devant un maître menaçant et se soumettre au claquement du fouet.Consentir à l\u2019inhumanité.Sans jamais en être digne, l\u2019indignation nous élève, nous fait grandir.Ce don est une grâce.Puisqu\u2019il gratifie de la vie dans et pour la liberté.La vie qui s\u2019ouvre sur une quête, sur la responsabilité que nous confère le fait de vivre.À ce titre, l\u2019indignation peut être vue comme une force qui sourd des entrailles de la terre.Une force tellurique qui ébranle et fissure le train-train quotidien et nous place au cœur du combat de la vie devenue conscience et solidarité.La protestation, la révolte, l\u2019insurrection, en sont des figures collectives possibles.On en observe la puissance en Tunisie et dans le monde arabe.Les grandes épiphanies de la liberté jaillissent d\u2019elle.Mais comment, en même temps, rendre compte du peu d\u2019indignation dans nos sociétés de consommation et de spectacle?Est-ce parce que les gens sont résignés qu\u2019ils ne s\u2019indignent plus?Ou le contraire?Vivre sans indignation et S3 mars 2011 RELATIONS vivre dans la résignation vont certainement de pair.Il est tout aussi certain que la publicité et le divertissement envahissants, l\u2019emprise du virtuel et de la froide logique marchande, ainsi que le discours dominant de la société qui véhicule sans relâche le rêve des riches et des puissants, et leur manière de voir le monde par la lorgnette de leurs intérêts et de leurs profits - et les pauvres comme des perdants -, tout cela contribue à immuniser contre le scandale et l\u2019indignation.Comme si le déracinement du monde, tant dénoncé par Simone Weil et si bien appréhendé par Hannah Arendt, qui caractérise notre époque obnubilée par le progrès technique, émoussait effectivement les racines de notre condition humaine.Mais la vie n\u2019est-elle pas plus forte que les chapes de fer ou numériques dont on cherche à la recouvrir par intérêt ou par aveuglement?L\u2019indignation persiste, elle vibre encore dans les luttes sociales et politiques.Dans les paroles et les gestes de tant d\u2019hommes et de femmes qui maintiennent vive la flamme de la dignité et de la solidarité avec les humiliés de la terre.Des multitudes de témoins en propagent les braises.Relations espère en être encore longtemps.\u2022 \t Vitupérer l\u2019époque Qu\u2019est-ce qui pourrait nous donner le courage d\u2019être à la hauteur de notre indignation?Ne faudrait-il pas pour cela accepter d\u2019apprendre d\u2019hommes et de femmes qui témoignent du beau, du bon et du bien dont les êtres humains sont capables lorsqu\u2019ils s\u2019engagent entièrement?BERNARD ÉMOND « Dans ma tête, jour et nuit, errent de mauvaises pensées et dans mon âme ont fait leur nid des sentiments que j\u2019ignorais, le hais, je méprise, je m\u2019indigne, je me révolte, j\u2019ai peur.Je suis devenu sévère, exigeant, irascible, maussade, soupçonneux à l\u2019excès.[.] Ma logique même a changé: naguère, je ne méprisais que l\u2019argent, maintenant ma hargne va non pas à l\u2019argent, mais aux riches, comme s\u2019ils étaient coupables; je haïssais la violence et l\u2019arbitraire, maintenant je hais les gens qui y recourent comme s\u2019ils étaient les seuls coupables, et non pas nous tous, qui ne savons pas nous former les uns les autres.» Anton Tchékhov, Une banale histoire « Et puis qu\u2019on ait ou non vendu son chinchilla Son hermine ou son phoque Il nous reste du moins cet amer plaisir-là Vitupérer l'époque Aragon, Le Roman inachevé Nous sommes nombreux à ressembler au personnage du poème d\u2019Aragon, ce banal commerçant, artisan-fourreur, qui compense l\u2019ennui de son métier par la satisfaction de se croire honnête.« Mieux lustrer le renard que d\u2019aller proposer / L\u2019héroïne à tant l\u2019once», dit-il, avant d\u2019énoncer la célèbre conclusion du poème.Je n\u2019aime pas mon indignation; je n\u2019aime pas la colère qui m\u2019emporte vingt fois par jour, à la lecture du journal, devant l\u2019arrogance des puis -sants comme devant l\u2019indifférence des faibles, devant l\u2019abrutissement publicitaire, devant la vacuité de la pensée contemporaine et jusque devant les graffitis qui défigurent l\u2019espace public.Je n\u2019aime pas cela.Mon indignation me lasse : elle ressemble trop à de la bonne conscience, elle se prend trop pour de la vertu et, au bout du compte, elle me donne trop facilement l\u2019impression d\u2019être au-dessus des choses.Or, nous ne sommes jamais au-dessus de quoi que ce soit: nous sommes dedans, et dedans jusqu\u2019au cou.Devant ce malaise, la sagesse contemporaine propose une solution: «il ne faut pas juger», conseille-t-elle, ce qui est à mon sens la pire des démissions.C\u2019est Tchékhov, bien entendu, qui a raison lorsqu\u2019il écrit que nous sommes tous coupables.Pour lui, il faut juger, mais en se jugeant soi-même.Il importe par conséquent que nous nous rappelions que «nous» avons élu Jean Charest, que notre indifférence entre dans les calculs de ceux qui se réjouissent de voir le Québec enfin remis à sa place, que nos retraites se construisent sur le pillage de la planète par les multinationales et que c\u2019est volontairement que nous nous soumettons à l\u2019abrutissement médiatique et au conditionnement publicitaire chaque fois que nous nous installons devant nos téléviseurs.Mais comme nous ne sommes pas à la hauteur de notre indignation, nous ne descendrons pas dans la rue (ou alors pas souvent), nous ne liquiderons pas nos fonds de pension pour offrir le solde aux miséreux, nous n\u2019enverrons pas nos voitures à la casse et nous n\u2019éteindrons pas, même pas, nos téléviseurs.Bref, nous ne sacrifierons pas notre confort à nos idéaux.Nous voulons bien nous engager, mais raisonnablement.Nous ne sommes pas des saints, après tout.«S\u2019engager tout entiers.Vous le savez, la plupart d\u2019entre nous n\u2019engagent dans la vie qu\u2019une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus.Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme.C\u2019est d\u2019ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d\u2019un escargot sa coquille, pour y trouver un abri.» Georges Bernanos, Nos amis les saints Évidemment, pour la plupart d\u2019entre nous, cette hauteur d\u2019engagement est impossible, et nous préférons nous réfugier dans une sagesse complaisante.Mais je ne peux m\u2019empêcher de penser que nous avons besoin des saints, et je ne parle pas seulement de ceux du calendrier, mais de cette communion des saints qu\u2019évoque Bernanos, celle des hommes et des femmes de bonne volonté qui compte « des païens, des hérétiques, des schismatiques et des incroyants, dont seul Dieu sait les noms» [id.).Nous en avons besoin non pas pour nous racheter, ou pour qu\u2019ils interviennent par quelque miracle dans le désordre du monde, mais plutôt, bien simplement, pour que leur exemple nous rappelle ce dont les êtres humains peuvent être capables lorsqu\u2019ils s\u2019engagent entièrement.Cette idée saugrenue, cette idée parfaitement anachronique, je la tiens d\u2019une relecture du grand livre de Pierre L\u2019auteur est cinéaste Lino, Faux instincts, 2011, acrylique et collage sur papier RELATIONS mars 2011 KO dOSSieR Vadeboncoeur, Les deux royaumes, où il écrivait, à propos de la tristesse que le temps présent lui inspirait : «J\u2019étais triste à cause de beaucoup de choses particulières, résumées par celle-ci: que les nouvelles mœurs et les nouvelles pensées paraissaient pour une bonne part être le fait d\u2019humains en qui un certain désir de satisfaire à un toujours meilleur appel de l\u2019âme n\u2019existait pas, ou était sorti de leur esprit, ou ne faisait pas en eux de lumière, ou, parmi le tumulte des désirs, de l\u2019existence ou des idées, n\u2019avait pas de place pour se manifester, ou avait tout simplement été congédié par l\u2019outrecuidance et la brutalité de notre époque.Je finis par me rendre compte que l\u2019homme ne prend plus de distance par rapport à ce qu\u2019il fait, convoite, veut, conçoit, saisit, - du moins cet écart imperceptible et néanmoins essentiel qu\u2019une conscience éprise de l\u2019infini du bien établit et maintient.Tous les temps ont nommé la sainteté, mais le nôtre?» (Éditions Typo, 1993, p.14-15) J\u2019ai grandi à une époque où les modèles qu\u2019on proposait à notre admiration, les saints, donnaient des exemples de sacrifice, d\u2019abnégation, de grandeur d\u2019âme, de désintéressement, de bonté.Que ces exemples aient été promus par une Église qui n\u2019était pas toujours - c\u2019est peu de le dire - à leur hauteur ne change rien à l\u2019affaire, non plus d\u2019ailleurs que le caractère d\u2019endoctrinement que comportait alors l\u2019enseignement religieux.Plus tard, nous avons remplacé ces saints par d\u2019autres, laïcs ceux-là, et mécréants: Rosa Luxembourg, Antonio Gramsci, Che Guevara, qui représentaient pour nous des modèles d\u2019altruisme, de générosité et de courage, saints d\u2019une autre Église qui n\u2019était d\u2019ailleurs pas plus irréprochable que la première.On peut aujourd\u2019hui en sourire, mais il reste qu\u2019à travers ces modèles, c\u2019était le bien qui était posé comme l\u2019horizon d\u2019une vie.Il me semble que nous sommes aujourd\u2019hui orphelins et que les modèles proposés par la culture de masse, avec des moyens de persuasion qui font paraître l\u2019enseignement religieux d\u2019antan comme du bricolage d\u2019amateur, n\u2019ont pas de grandeur et promeuvent plutôt l\u2019égoïsme que la générosité et l\u2019hédonisme plutôt que la frugalité.Non, notre temps ne nomme plus la sainteté, et il aurait plutôt tendance à s\u2019en gausser, écrasant de sa goguenardise et de son cynisme les moindres manifestations d\u2019élévation de l\u2019âme.Nous vivons dans une sorte de désert moral, contre lequel notre indignation ne pourra pas grand-chose si elle ne sert qu\u2019à nous en distancier en nous retranchant derriè- re un simulacre de vertu, ou à susciter une colère qui nous incite à rendre coup pour coup.Mais alors, comment dépasser l\u2019indignation?Revenons à Tchékhov, dont la lucidité et l\u2019ironie n\u2019avaient d\u2019égal que sa compassion.À ses yeux, nous sommes tous coupables, mais il ajoute aussitôt: «nous qui ne savons pas nous former les uns les autres».Nous former les uns les autres, c\u2019est-à-dire admettre qu\u2019il y a quelque chose dans notre commune humanité qui permet, qui appelle le dépassement, mais aussi reconnaître qu\u2019il y a des modèles auxquels nous pourrions vouloir nous conformer.Or, nous ne savons plus comment faire et l\u2019idée même de vertu va contre l\u2019air du temps.Il faut pourtant, me semble-t-il, réapprendre à «nommer la sainteté», que nous soyons croyants ou non, réapprendre à nommer ce qui constitue la sainteté, ce qui pourrait constituer une sorte de Nord magnétique des actions humaines.On voit bien ce qu\u2019il pourrait y avoir de périlleux dans cet exercice : la constitution d\u2019une espèce de catalogue des vertus dans lequel la morale se transformerait en moralisme.Nommer les saints plutôt que la sainteté est un exercice qui est davantage à notre portée.Les saints, les saintes (croyants ou non, hérétiques ou non, contemporains ou non, quelle importance?) sont humains, charnels, faillibles, et s\u2019ils ont vaincu leur faiblesse, c\u2019était parfois pour y retomber.Et n\u2019imaginons pas la sainteté mièvre des livres d\u2019images et des cours de catéchisme de notre enfance.La Résistance en France n\u2019aurait pu exister, me semble-t-il, sans un certain nombre de saints.Non plus que les luttes populaires en Amérique latine.Il ne manque pas, même à notre époque, de gens qui s\u2019engagent totalement, qui commettent des actes de générosité insensés, qui sauvent des inconnus au péril de leur vie, ni de gens qui, jour après jour, dans la plus complète obscurité et le plus parfait anonymat, se battent pour la justice ou font don d\u2019eux-mêmes auprès des malades ou des désespérés.Il y a de la sainteté dans leur engagement.Un peu, beaucoup, peu importe.Dans les moments d\u2019indignation et de colère, c\u2019est à eux que devraient aller nos pensées, car ils maintiennent en vie ce qu\u2019il y a de meilleur dans la condition humaine.Un peu de cela est en chacun de nous.Voilà pourquoi et comment nous pouvons réapprendre, comme l\u2019écrivait Tchékhov, à nous former les uns les autres et retrouver ainsi le chemin de l\u2019engagement.\u2022 Nous vivons dans une sorte de désert moral, contre lequel notre indignation ne pourra pas grand-chose si elle ne sert qu\u2019à nous en distancier en nous retranchant derrière un simulacre de vertu, ou à susciter une colère qui nous incite à rendre coup pour coup.Mais alors, comment dépasser l\u2019indignation?ES mars 2on RELATIONS Uindifférence ¥æ& Vjm&: Chansonnier engagé et réalisateur musical québécois, jean-François Lessard pratique l\u2019art de l\u2019autodérision grâce à une plume sensible et aiguisée.Il nous livre ici ses fines observations tragi-comiques sur la source de nos indignations, l\u2019indifférence individuelle et collective.JEAN-FRANÇOIS LESSARD Je suis un peu con de nature.Un de ceux qui ne comprennent pas le monde.Qui ne l\u2019ont pas accepté.Qui tentent de démêler l\u2019indémêlable pour imaginer une façon de le rendre un peu plus acceptable.Et par le biais de la chanson par-dessus le marché! Je suis un peu con.Et trop souvent sur mes lèvres se dessine ce rictus bête qui est devenu le sceau de mon indignation.Oui, mais l\u2019indignation face à quoi?Face à la guerre, à la pollution, à la corruption, à la famine, à la surconsommation?Mais tout ça n\u2019arrive pas seul! Face aux soldats, aux industriels, à la mafia, aux lobbys?Mais ils ne font que leur travail! Face aux politiciens?Mais c\u2019est nous qui les portons au pouvoir! Zut! Qui puis-je blâmer si ce n\u2019est moi?Je ne suis qu\u2019un chanteur après tout.Fes sentiments sont des anguilles et l\u2019indignation a aussi cette particularité de se frayer un chemin dans l\u2019esprit en évitant les zones sensibles.Ces zones qui nous remettent en question.Comment en vient-on là?Par indifférence.Certains l\u2019appellent «indignation sélective» mais moi, je l\u2019appelle indifférence.Uindifférence qui se construit comme mécanisme absolu de défense face à ce monde complexe où se révolter est devenu un enfantillage, où les revendications se démodent, où tout débat est perçu comme un conflit et où les luttes se perdent en dissertations tacticiennes.Indifférence.Fe titre d\u2019un classique de valse musette du début du siècle où les notes foisonnent à ne plus savoir quoi en faire.C\u2019est pour ça que les accordéonistes finissent tous par la jouer d\u2019un air blasé.Indifférence: c\u2019est toi la cause de mon indignation la plus grande.Fa genèse de l\u2019indifférence est un alambic, construit en notre for intérieur par des gens et des conjonctures extérieures, qui nous saoule de façon à nous anesthésier face à l\u2019inacceptable.Car l\u2019inacceptable vient en premier.«On estime qu\u2019en 2010, un milliard de personnes souffrent de faim chronique.» Puis viennent les pourquoi, les comment, les où et les quand.Lino, Libre dans le désert, 2010, acrylique et collage sur papier L\u2019auteur est auteur-compositeur-interprète ?RELATIONS mars 2011 KO dOSSieR L\u2019indifférence se construit comme mécanisme absolu de défense face à ce monde complexe où se révolter est devenu un enfantillage, où les revendications se démodent, où tout débat est perçu comme un conflit et où les luttes se perdent en dissertations tacticiennes.Lino, À ceux qui malgré tout, 2011, acrylique et collage sur papier «Comme principales causes, nous pensons d\u2019abord aux changements climatiques, à l\u2019exode des cerveaux, à la déforestation qui entraîne la désertification, à la guerre, aux maladies, au manque de soutien technique et matériel, etc.» Puis, l\u2019indignation survient.«C\u2019est scandaleux! Encore de pauvres innocents qui paient pour nos abus et notre soif de surconsommation.» Puis, on en arrive aux mots, aux poings, aux coups et aux revendications de changement.«So-so-so-solidarité! Donnez un dollar par jour pour changer la vie d\u2019une famille centrafricaine.Signez la pétition pour le retrait des soldats en Afghanistan.Kyoto! Kyoto! Kyoto! » Qui auto?Puis, arrivent ensuite les bémols, les points de vue adverses, la java des faux procès, des empêchements et des excuses.«Vous savez, l\u2019aide internationale n\u2019arrive malheureusement pas aussi facilement à destination qu\u2019on le voudrait.Pour mettre en place un système de transport en commun efficace, il faudrait doubler les tarifs.Se retirer d\u2019Afghanistan veut dire laisser les Afghans à la merci des talibans.» Arrive enfin l\u2019impunité, la lassitude ou l\u2019oubli.Et on nous envoie valser «jusqu\u2019à la prochaine fois», dit-on.Vient le découragement de ceux qui n\u2019oublient pas.Puis, lâchement, parce qu\u2019on a les pieds ailleurs, on passe à autre chose ou, pire, on arrête de militer et de croire.On se réveille à 35 ou 40 ans et là, on a compris qu\u2019on ne pouvait pas changer le monde.On regarde ses quinze dernières années vécues au lieu de voir l\u2019humble part des individus dans l\u2019Histoire globale du XXe siècle.Alors, notre fougue de militant se transforme en «désabusions» d\u2019impatient et, dans la plus solide indifférence, on dit à notre tour à nos enfants : « moi aussi je pensais comme toi à ton âge».Et on renforce le cycle des bienheureux qui regardent le désolant spectacle des bulletins de nouvelles tout en sachant qu\u2019ils voteront pour le même parti jusqu\u2019à leur mort et pour les siècles des siècles.Amen! Indifférence.Oui, tu m\u2019indignes.La bêtise des pêcheurs de crabes que j\u2019ai vus jeter les dé -chets à la mer.Ces personnes âgées que l\u2019on croit sages jusqu\u2019au jour où elles nous annoncent quelles voteront pour un politicien «parce qu'il paraît bien et que même si c\u2019est le plus pourri, au fond, rien ne nous garantit que les autres soient mieux».Ces fêtards qui gueulent pendant que EB l\u2019artiste se démène à chanter ses tripes sur la scène au fond du bar.Le chômeur de chez Crocs qui s\u2019achète des copies chinoises de la fameuse chaussure caoutchoutée.L\u2019employé de Rona qui se procure un marteau chez Dollarama.Toi et moi qui passons sans voir celui qui nous a trop souvent demandé un dollar pour un café - « un café, mon œil! » L\u2019esprit est ainsi fait que face à un problème récurrent, le déni vient tôt ou tard ouvrir la porte à l\u2019indifférence qui pourra ensuite prendre toute la place, comme un air qu\u2019on fredonne et dont on n\u2019arrive plus à se débarrasser.L\u2019indifférence, ce parfait réflexe d\u2019autodéfense des sots qui voient l\u2019ampleur des problèmes sans accepter l\u2019étapisme des solutions ou l\u2019adversité inhérente à l\u2019action militante.Oui.L\u2019indifférence, c\u2019est un peu une marque de sottise.La sottise.Omniprésente.Parfois jusque dans mon miroir.Merde! Moi qui croyais faire un laïus sur l\u2019indignation.En parlant d\u2019indifférence.D\u2019accordéon et de valse musette.Me voilà maintenant à traiter de sottise.Tout s\u2019entremêle dans ma tête.Je suis effectivement peut-être un peu con.Et trop souvent sur mes lèvres se dessine ce rictus bête qui est devenu le sceau de mon indignation.À moins que ce ne soit celui de la sottise?\u2022 mars 2011 RELATIONS La dignité VIVIAN LABRIE1 Deux choses en particulier m\u2019indignent en ce moment: les inégalités sociales - avec les privilèges institués d\u2019un côté et les humiliations de l\u2019autre - et la non-considération de l\u2019apport possible des personnes qui vivent ces humiliations à l\u2019intelligence commune du monde, à notre manière de vivre en société.Il y a des « nous », il y a des « autres », mais pas beaucoup de « nous-autres».Tant qu\u2019on ne peut pas dire nous-autres en incluant la fraction la plus pauvre de la population, il manque un ingrédient essentiel de la démocratie : tout le monde.Au moment d\u2019écrire ce texte, je suis tombée par hasard, en rangeant des papiers, sur une réflexion bouleversante de mon amie Monique sur la dignité, qu\u2019elle avait envoyée au printemps 2005 à une page d\u2019opinions d\u2019un quotidien.En voici des extraits.« La dignité pour moi, c\u2019est très important.Je suis en situation de pauvreté et comme il y a beaucoup de préjugés, en cette semaine de la dignité des personnes assistées sociales, je veux vous dire ce que ça représente pour moi.La dignité fait partie de notre quotidien, c\u2019est le respect de chacun, chacune, dans ses valeurs, c\u2019est accepter la personne telle quelle est sans la juger et pouvoir s\u2019exprimer en toute liberté.C\u2019est aussi que mes acquis soient reconnus tels qu\u2019ils sont, que les gens acceptent où je suis rendue dans ma vie, c\u2019est la fierté que j\u2019ai dans mes actions de tous les jours, la reconnaissance des services que je rends.C\u2019est m\u2019épanouir devant de belles choses et pouvoir les exprimer, être considérée égale aux autres, écouter et être écoutée.Que les gens acceptent la richesse que mes parents m\u2019ont donnée.C\u2019est exploiter mes talents, pouvoir vivre décemment sans avoir à me soucier du lendemain, pouvoir échanger mes valeurs, mon vécu avec les autres, être reconnue et respectée pour ce que je suis.En fait, la dignité, c\u2019est pouvoir vivre et être moi-même.» 1.Avec la collaboration de Monique Toutant.Merci Monique, tu poses la base.Tu ne dis pas toutefois le nombre de fois où on a porté atteinte à cette dignité.Il m\u2019en vient quelques-unes à la mémoire, dont cet odieux interrogatoire que t\u2019avait fait subir un animateur de lignes ouvertes.Il t\u2019avait appelée chez toi un matin au lendemain d\u2019une action de ton groupe de défense de droits dont tu étais une des porte-parole.Tout ce qu\u2019il avait insinué sur ton compte, à l\u2019envers complètement de qui tu es, et cela, sans jamais même t\u2019avoir rencontrée! J\u2019étais indignée.Quelle arrogance! Quel acharnement! Le premier des buts énoncés dans la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l\u2019exclusion sociale, adoptée en 2002, est de « promouvoir le respect et la protection de la dignité des personnes en situation de pauvreté et lutter contre les préjugés à leur égard».Quel écart encore en 2011 entre l\u2019énoncé et la réalité! Que faire maintenant pour promouvoir ce respect et protéger des personnes comme toi de prédateurs comme lui?La question se pose, lancinante.L\u2019été dernier, en participant à une marche contre la pauvreté et pour la dignité, en France, j\u2019ai été intriguée par la manière dont le collectif organisateur avait choisi de désigner les personnes non pauvres marchant avec celles qui vivaient la pauvreté : les personnes indignées.De fait, il y a dans l\u2019indignation un sentiment d\u2019urgence qui mobilise.En cherchant ce qu\u2019évoque pour moi ce terme émotif qui contient de la colère èt beaucoup de sensations qui dérangent et mettent en mouvement, il m\u2019est venu les mots suivants: une perception de rupture dans l\u2019équilibre des dignités qui vient faire écho en soi.On prend conscience que des comportements, des façons de voir et de faire sont indignes du « nous » dans lequel on veut s\u2019inscrire.Ça inconforte.Ça interpelle et pousse à agir.Ça conduit à partager ce sentiment avec d\u2019autres et à chercher à préciser ce qui est en cause.Ici, il faut souvent dominer l\u2019impatience, le temps de réunir l\u2019information, de développer une compréhension qui tienne la route et d\u2019apercevoir les voies de passage.Parce que changer la situation suppose une lutte, des arguments, une capacité de faire face aux dénis et autres manœuvres des tenants du statu quo.Sans compter une vigilance à maintenir sa propre dignité dans la manière de bouger.Et le contraire de l\u2019indignation, me suis-je demandé?J\u2019ai été étonnée du mot qui m\u2019est venu spontanément: l\u2019émerveillement.Serait-ce que ça nous met dans l\u2019égalité et la quête commune?En tout cas, il y a là deux bons carburants d\u2019humanité.L'auteure, cofondatrice du Collectif pour un Québec sans pauvreté, est chercheure et animatrice de projets intégrant l\u2019expertise de personnes en situation de pauvreté RELATIONS mars 2011 m dOSSieR L\u2019intolérable braderie de la dignité humaine L\u2019indignation que suscitent l\u2019instrumentalisation des droits humains et leur déni par .les gouvernants doit nous faire prendre conscience qu'il nous appartiendra toujours, et non au pouvoir à qui ils ont été arrachés, de les faire respecter et mettre en œuvre.Notre capacité d\u2019action collective dépend de cette réappropriation.SYLVIE PAQUEROT Le 10 décembre, chaque année, nous soulignons l\u2019anniversaire de l\u2019adoption de la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme, rappelant que «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.» C\u2019est au nom de ces droits que se déclinent aujourd\u2019hui de nombreuses luttes à travers le monde qui, fortes de cet outil de mobilisation à haute teneur symbolique, dont nul ne contestera la légitimité, disent l\u2019aspiration des peuples à la dignité, à l\u2019autonomie, au bien-vivre et à la paix.Pourtant, si depuis la Déclaration de 1948 les droits humains ont connu une forte institutionnalisation, tant à l\u2019échelle internationale que dans la plupart des cadres juridiques nationaux, cette reconnaissance formelle, cette intégration dans la discipline du droit et les cours de justice ne doivent pas nous en faire oublier la véritable nature.On perd de vue trop souvent que la reconnaissance de ces droits est d\u2019abord et avant tout le résultat des luttes constantes des êtres humains pour sortir de la terreur et de la misère.Destinés à contenir et limiter le pouvoir, les droits humains ne sauraient être laissés à la merci du pouvoir.ENTRE «ÉTHIQUE ET VOLONTÉ DE PUISSANCE»1 Qu\u2019il s\u2019agisse de nous faire croire que l\u2019égalité des femmes est un motif légitime d\u2019intervention militaire ou de justifier d\u2019autres formes d\u2019ingérence, les droits humains sont largement instrumentalisés par les États.L\u2019apparition et la large diffusion de l\u2019expression péjorative «droit-de-l\u2019hommiste» à elle seule témoigne de l\u2019ampleur des dégâts de cette instrumentalisation de la lutte pour la dignité humaine.Mais c\u2019est parfois au plus près de notre quotidien que s\u2019effectue également cette instrumentalisation.Un cas ré -cent, au Québec, n\u2019a franchement rien à envier au détournement de sens fréquent observé à l\u2019échelle internationale.Ainsi, cet automne, avons-nous eu l\u2019occasion d\u2019entendre la ministre Christine St-Pierre répéter ad nauseam son atta- m mars 2011 RELATIONS L'auteure est directrice adjointe de l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019Université d\u2019Ottawa chement aux droits fondamentaux de la personne pour justifier son refus de recourir à la clause nonobstant de la Constitution canadienne (article 33) - ou même «d\u2019entendre» les propositions de ses adversaires politiques -s\u2019agissant de mettre fin au phénomène des écoles passerelles.Pourtant, malgré de nombreuses demandes en ce sens, la ministre n\u2019a jamais été à même de préciser, au juste, quels seraient ces droits fondamentaux lésés.Au bilan, une loi a ainsi été adoptée sous le bâillon qui, de l\u2019avis de plusieurs personnes connaissant bien les enjeux de droits dans nos sociétés, est elle-même fondée sur un rejet du principe d\u2019égalité tel que nous le concevons depuis des décennies au Québec.Cette loi garantit en quelque sorte aux parents qui en ont les moyens financiers que leurs enfants pourront, après trois années passées dans une école privée et la démonstration d\u2019un «parcours authentique», accéder au système d\u2019éducation publique anglophone.Elle permet de ce fait l\u2019exclusion de tous les enfants dont les parents n\u2019auront pas les moyens financiers de s\u2019acheter ainsi l\u2019accès à l\u2019éducation publique dans la langue de leur choix.Si cela ne constitue pas de la discrimination sur la condition sociale, il faudrait bien que quelqu\u2019un m\u2019explique ce que c\u2019est! Mais là ne s\u2019arrête pas l\u2019instrumentalisation et la récupération des droits humains par le pouvoir, au Québec, et le silence devient assourdissant.quand s\u2019invitent les intérêts économiques! Lorsque ce sont nos gouvernants eux-mêmes qui nient ou bafouent les conditions de notre vivre-ensemble, qui en transforment de facto les fondements, c\u2019est la valeur et le sens même du fait de «fonder une communauté politique» qui sont déniés.RETOUR SUR L\u2019HISTOIRE RÉCENTE D\u2019UN GOUVERNEMENT INDIGNE Eh oui! Ce même gouvernement, prêt à déchirer sa chemise pour «sauver la réputation du Québec sur la scène internationale», pour nous «sauver de nous-mêmes» quand il s\u2019agit de protéger la langue, devient tout à coup muet lorsqu\u2019il s\u2019agit de protéger les droits des citoyens et des citoyennes contre les conséquences de certains projets de développement.Tout se passe comme si l\u2019activité économique était au-dessus de toute norme sociale, mêmes les plus fondamentales.Les exemples se multiplient ces dernières années.Ré -cemment, nous n\u2019avons qu\u2019à penser au dossier des gaz de 7®/^ \u2022 DE REGARD PERÇANT ReLatioNs ABONNEZ-VOUS DÈS MAINTENANT! «La revue Relations compte parmi les plus anciennes publiées au Québec.Pourtant, elle demeure plus jeune que jamais! Elle aborde avec une audace qui ne se dément pas tous les grands thèmes de l\u2019actualité.Elle porte un regard critique sur la culture, la politique, l\u2019économie, les religions, etc.Une critique réfléchie, constructive et rafraîchissante qui va au fond des choses.On gagne immanquablement à lire Relations.» GUY ROCHER, sociologue schiste.Le gouvernement s\u2019entête à aller de l\u2019avant malgré les atteintes potentielles au droit à la santé des personnes vivant dans les régions concernées et malgré les risques avérés pour les ressources en eau - le documentaire Gas-land le démontre de manière éloquente.Au nom du caractère vital de cette ressource, il s'était pourtant engagé à la protéger par voie législative, par la Loi affirmant le caractère collectif des ressources en eau et visant à renforcer leur protection, adoptée à l\u2019unanimité par l\u2019Assemblée nationale le 11 juin 2009.Faut-il rappeler que c\u2019est aussi ce même gouvernement qui a intégré le droit à un environnement sain dans la Charte québécoise des droits et libertés?.Mais de qui se moque-t-on?L\u2019attitude n\u2019est pas différente dans le conflit récurrent impliquant des motoneigistes qui, dans certaines régions, nuisent au sommeil de la population à proximité des pistes et nient aux citoyens leur droit de jouir paisiblement de leur domicile.En 2004, devant de nombreuses plaintes et un recours collectif initié par des citoyens et citoyennes exaspérés, que décide le gouvernement du Québec?Il suspend pour deux saisons l\u2019accès aux tribunaux à ceux qui veulent se plaindre du bruit causé par les motoneiges - suspension s\u2019appliquant de manière rétroactive à 2001.La solution du gouvernement devant une « industrie rentable » consiste à bâillonner et interdire tout recours pour défendre les droits fondamentaux, dès lors que du fric est en vue.Dès le début, le Barreau du Québec s\u2019est insurgé contre cette interdiction et juge le projet de prolongation de celle-ci « socialement dangereux1 2 » et inadmissible dans une société de droit.1.\tDu sous-titre de l\u2019ouvrage de Bertrand Badie : La diplomatie des droits de l'homme.Entre éthique et volonté de puissance, Paris, Fayard, 2002.2.\tPierre Pelchat, «Immunité des motoneigistes contre les poursuites: un échec», Le Soleil, 10 novembre 2010.3.\tVoir Gil Courtemanche, «La résignation», Le Devoir, 27 novembre 2010.DE L\u2019INDIGNATION À LA RÉAPPROPRIATION DU SENS Dans ce contexte, pourrait-on se demander, est-on vraiment dans une société de droit?La question se pose tant en contexte canadien que québécois, même si ce sont les contradictions du gouvernement du Québec qui ont été utilisées ici en guise d\u2019illustration.La poser ici à partir d\u2019exemples qui peuvent paraître quelque peu «marginaux» en regard des atteintes massives aux droits hu -mains partout sur la planète n\u2019est pas non plus innocent.Car là réside peut-être une partie de l\u2019explication du constat, partagé par plusieurs, que l\u2019indignation ne mène plus souvent à la révolte et à l\u2019action collective3.Oui, nous sommes indignés, quotidiennement, de constater que le droit ne protège plus, que les lois ne sont plus respectées par ceux-là même qui les font adopter.Mais, au-delà du sentiment profond d\u2019injustice que ces situations engendrent dans chaque cas particulier, ce non-respect de la loi et des règles de droit par nos gouvernants -particulièrement de l\u2019esprit et de la lettre des droits fondamentaux de la personne -, a un effet délétère sur notre capacité collective d\u2019action politique car il revient, somme toute, à nier toute pertinence à la création d\u2019un monde commun, donc à l\u2019action politique.En effet, quelle est (ou devrait être) la fonction de ces textes constitutionnels ou législatifs, sinon de dire les conditions de notre vivre-ensemble, de notre «mise en communauté politique»?Aussi, si l\u2019indignation est bien là, elle mène le plus souvent à l\u2019impuissance, faute de disposer d\u2019un sens.Elle s\u2019alimente au constat ou au sentiment de trahison, de mépris ou de détournement du «contrat social».Lorsque ce sont nos gouvernants eux-mêmes qui nient ou bafouent les conditions de notre vivre-ensemble, qui en transforment de facto les fondements (la primauté des impératifs économiques sur notre vie, notre santé, notre bien-être n\u2019est nulle part inscrite dans la Constitution), c\u2019est la valeur et le sens même du fait de «fonder une communauté politique» qui sont déniés.C\u2019est un peu comme de nous dire: quoi que vous fassiez, quoi que vous décidiez, la puissance des intérêts qui mènent le jeu déterminera l\u2019issue.Et c\u2019est là que le rappel introductif s\u2019avère essentiel: les droits humains n\u2019ont jamais été, et ne seront jamais, accordés et respectés volontairement par le pouvoir.Ils ont été historiquement arrachés aux pouvoirs, qu\u2019ils soient politiques ou économiques, et nous devrons, encore aujourd\u2019hui, arracher leur respect et leur mise en œuvre.\u2022 Lino, Avant le jour, 20ii, acrylique et collage sur papier EH RELATIONS mars 2011 dOSSieR L\u2019auteur est cinéaste Ces porteurs d\u2019éclairs En Europe, l\u2019extrême droite conservatrice gagne du terrain.Ci-offerts, trois tableaux d\u2019un documentariste indigné par l\u2019intensification de la xénophobie.HUGO LATULIPPE SÉQUENCEî Pour une année ou deux, ma famille et moi sommes posés dans ce village crème chantilly du centre de l\u2019Europe, entourés de verts appétissants, jardinés au quart de tour.Ici (ou ailleurs), notre sentiment de tous les instants est d\u2019avoir une chance sans bon sens (une chance géographique?).Vivre dans les nuages pour une vie, incarnés à-la bonne place.On le sait, ce confort-là est réservé aux cinq pour cent de l\u2019humanité (est-ce qu\u2019on le sait?).Québécois, Européens, Américains.On a tiré la carte la plus pâle.Cette vie est un sursis.Dès lors, credo.Ne pas apprendre à nos enfants à se vautrer dedans, à s\u2019empiffrer.Leur enseigner, avec amour, que le reste du monde nous concerne toujours.De Lucy à Lucifer.Reconnaître les erreurs passées.Les introduire à «l\u2019échec du matériel».Marcher doucement.Les inciter à combattre quand il le faut.Et à nourrir un feu de camp du kaliss, en dedans.Parce que.Pas un jour ici ne passe sans que la radio publique ne rapporte les propos, les faits et gestes d\u2019un politicien d\u2019extrême droite.Souvent élu.(Je monte le son, pour être certain.Ben oui, il est ÉLU cet osti de clown là!) Il est poli, cordial, propre et rasé, mais il parle en utilisant des autoroutes de contournement; on entend tout de suite qu\u2019il n\u2019entre pas souvent dans le cœur des villes, des choses, des gens.Il parle de préserver, de conserver, comme si on était des cannes de bines.Il a un petit sourire de licheux dans la voix, comme un curé.Ses bonnes manières cachent quelque chose.Il dégouline.Il dit «le problème des étrangers», comme si les étrangers n\u2019écoutaient pas la radio.Comme si on était entre nous (entre qui?).On entend tout de suite l\u2019inexpérience de l\u2019au-delà de lui, l\u2019inexpérience de l\u2019alté -rité.La peur des bêtes terrées.Et on frissonne en touillant la salade.Un peu comme si on touillait une salade à Munich en 1930.Rien que cette année, le Lront national rallie 20% des suffrages dans le nord de la Lrance.« L\u2019effet Calais », probablement.Mais il n\u2019y a pas que là que le gris infeste.Les mots Languedoc, Provence, Côte d\u2019Azur, Lorraine, Bourgogne et Champagne ont aussi perdu de 12 à 20 % de leur magie.La poésie a changé de camp.En Suisse, l\u2019initiative de la droite conservatrice pour le renvoi des «criminels étrangers» a obtenu 66 % d\u2019adhésion dans le canton de Schwyz.D\u2019après Amnistie internationale, si le venin de l\u2019Union démocratique du centre (UDC) devient une loi fédérale, la Suisse enfreindra le droit inter -national.Aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders occupe désormais 24 des 150 sièges du Parlement.En Autriche, un ersatz de Jorg Haider qui fréquente les associations étudiantes Burschenschaften fermées aux femmes, rallie 27 % des électeurs à Vienne.Au Danemark, le Dansk Lolkeparti obtient 14 % des voix.Idem pour le Lremskridtpartiet en Norvège.En Suède, le Sverigedemokraterna détient maintenant 20 sièges du Riksdag.Et en Bavière, des élus du Parti national-démocrate (NPD) réhabilitent la rhétorique nazie.Sans parler de l\u2019augmentation de la violence xénophobe en Europe orientale, plus notoirement en ex-Yougoslavie, en Hongrie, en Pologne et en Russie.Si bien que, forcément, sous l\u2019influence de ces quelque 15 % de sympathisants de l\u2019extrême droite aux quatre coins du berceau de la civilisation, Pépé a commencé à ériger un cordon de sécurité autour de sa chance, une frontière blindée que les sous-humains ne doivent plus franchir.Des boudins de clôtures barbelées (celles avec les petites lames de rasoir) jonchent le sol des avant-postes espagnols de Ceuta et Melilla.En Méditerranée, des vedettes LRONTEX jouent à la guerre le jour et la nuit.Sur les plages du Sud, de l\u2019infrarouge pour voir les nègres dans le noir.La prédation s\u2019immisce tranquillement dans le quotidien des Républiques européennes.Encore.mars 2011 RELATIONS SÉQUENCE 2 De l\u2019autre côté du détroit, des foules de jeunes gens rêvent de crème chantilly.Et de pays où les humains ne se mangeraient pas entre eux.Toutes les nuits, ils télévisualisent notre vie simultanée.Et cette marche héroïque vers nos pays lactés, qu\u2019ils feront (car les révolutions finissent toujours par se faire).Cette marche à tout prix hors de Lagos, hors de Johannesburg, hors de Kinshasa, de Ouaga, de Monrovia.Toutes les nuits, ce rêve d\u2019arriver en nous, en vie, ce rêve d\u2019être reçus à dîner sur les hauts plateaux.Ils ne savent pas encore qu\u2019ils vont commencer par se noyer dans le sel de nos architectures à 15 % desséchées.Se noyer pour une ou deux générations, probablement.Ils ne savent pas encore qu\u2019ils seront servis pour dîner, dans les commissariats de Clichy.À cinquante sur des bateaux brêlés de fortune, ils dériveront jusqu\u2019à Lampedusa, Calasetta, Alméria.gorgés d\u2019espérances humaines.On les verra s\u2019échouer par milliers.Les côtes sur le long, la yeule en sang, maganés, mal aman-chés, maigres comme des capelans.Mais déjà debouttes, déjà loin.Vers nous.En nous.Comme des fous furieux de l\u2019avenir.L\u2019avenir de la France, de la Suisse, de l\u2019Allemagne, de l\u2019Espagne.L\u2019Europe de 2030, and beyond.Devenir l\u2019Europe.SÉQUENCE 3 Amir Khadir entre à l\u2019Assemblée nationale du Québec, par trente sous zéro.Sur le répondeur du nouvel élu phéno -ménal, le poète Richard Desjardins dégoupille ses mots d\u2019artificier.Au creux de cette nuit noire, où même on en vient à croire, ils sont bienvenus ces porteurs d\u2019éclairs qui illuminent nos prairies fertiles, et nos sentiers oubliés.La paume ouverte, le nouveau député jure fidélité au Lino, inépuisable peuple québécois, sous le regard effleuré d\u2019orient de son douleur, 2010, acry-papa Ispahan.Nos doigts de la main se tricotent automa- Mque et collage sur tiquement des liens inextricables avec le reste du monde.papier Une connexion haute vitesse avec les étoiles est établie.Tiens-moi la main très fort s\u2019il te plaît, je fais un vœu.L\u2019extrême droite organisée en parti politique n\u2019existera pas ici.C\u2019est tout le pays boréal qui sera en bois deboutte.C\u2019est tout le pays qui ouvre grand.À partir d\u2019aujourd\u2019hui, nous élirons une suite ininterrompue de porteurs d\u2019éclairs, républicains, humanistes, internationalistes.Avec les gens d\u2019avant, avec les gens d\u2019après, dans nos maisons, nos bistros, nos écoles à foison, nous chaufferons le poêle d\u2019un autre siècle de Lumières.\u2022 La source de mon engagement SARITA AHOOJA A l\u2019adolescence, je rêvais de faire partie d\u2019un mouvement de libération populaire, de quelque chose de plus grand que moi où je pourrais défier le statu quo, m\u2019attaquer aux injustices du monde et aider à l\u2019émancipation des opprimés.Mon engagement pour le changement social a commencé par un désir qui est devenu une passion pour les projets qui visaient à rehausser l\u2019estime des plus pauvres, des marginalisés et des exclus, et à contribuer à leur autonomie.C\u2019est l\u2019indignation qui m\u2019a poussée à agir.J\u2019ai commencé à rechercher des expériences qui me rapprocheraient de ces réalités.Après l\u2019université, j\u2019ai rejoint le Projet Accompagnement Québec-Guatemala.J\u2019ai passé neuf mois à accompagner des communautés mayas et pay- sannes qui rentraient au Guatemala.après quinze ans d\u2019exil.En trente-six ans, une guerre impitoyable avait fauché plus de 200 000 vies, et plus de 50 000 personnes étaient portées disparues.La signature des Accords de paix entre le mouvement de résistance armée et le gouvernement, en 1995-1996, avait inauguré une ère de politiques néolibérales qui ont contribué à perpétuer l\u2019oppression que le peuple avait tant combattue.C\u2019est alors que j\u2019ai été témoin de l\u2019humble courage des femmes, hommes et enfants qui s\u2019organisent pour reconstruire leur vie à partir de rien.C\u2019est dans ces communautés que j\u2019ai pour la première fois ressenti la puissance de la ténacité et la résilience de l\u2019autodétermination - là, j\u2019ai fait le choix conscient de participer à la lutte pour la décolonisation des Amériques.Comme bien d\u2019autres de ma génération, j\u2019ai ensuite été profondément inspirée par les Zapatistes et par les mouvements autonomes mexicains qui ont redonné naissance au grand projet politique de défier l\u2019esclavage et la conquête.Leur message redéfinissait la lutte, la justice et la dignité L\u2019auteure est militante de la Convergence des luttes anti-capitalistes 2000 et 2010, de Solidarité sans frontières et de Personne n'est illégal RELATIONS mars 2011 El dOSSieR Pour Hélène Pedneault L\u2019indignation a quelque chose à voir avec la force de la terre.La Terre-Mère.Hélène Pedneault en était porteuse, comme Pol Pelletier, qui évoque un épisode dramatique dans un cri de douleur.L'auteure est corné -dienne, dramaturge, metteure en scène et pédagogue POL PELLETIER En 1999, à la demande de la Maison de la culture Mont-Royal qui désirait honorer le 10e anniversaire de Polytechnique, j\u2019ai écrit et joué un texte de théâtre qui était un long hurlement d\u2019indignation: Cérémonie d\u2019adieu.En 2001, j\u2019ai failli mourir.De 2002 à 2004, j\u2019ai retravaillé le texte en me disant: je dois dire ce que j\u2019ai vu avant de mourir.Le spectacle raconte l\u2019histoire de l\u2019humanité en posant la question: qu\u2019avons-nous fait des femmes?Il aboutit au Québec des 30 dernières années; il nomme la longue marche vers la mort de notre peuple et les innombrables mises à mort de femmes.Voici un extrait du spectacle.(L\u2019actrice appelle des femmes qui l\u2019ont précédée : Gabrielle Roy, Anne Hébert, Simone de Beauvoir.) Hélène?Hélène, je te demande pardon! Hélène Pedneault a été ma contemporaine.Une authentique écrivaine publique (journaliste, essayiste, chroniqueuse, scénariste, auteure de chansons, dramaturge) et aussi organisatrice de spectacles, agente d\u2019artistes, metteure en scène, attachée de presse, critique culturelle, intervieweuse, grande gueule et militante infatigable.Elle est selon moi la plus grande mère nourricière de la culture québécoise.Sans relâche, elle nous fait voir qui nous sommes au Québec! Et elle crie! Un de mes buts dans la vie, disait-elle, c\u2019est de préserver à tout prix mon capital d\u2019indignation.C\u2019est Hélène la visionnaire qui nous a permis de redécouvrir une dramaturge de génie, Françoise Loranger, qui a écrit des pièces de théâtre dans les années 1960.Françoise était tombée complètement dans l\u2019oubli.En 1994, Hélène Pedneault a eu l\u2019idée de faire un collage de ses œuvres et d\u2019en faire une lecture publique.Françoise était âgée et malade.Elle considérait que cette humble soirée dans une humble maison de la culture était le moment et le lieu de sa « résurrection»! Six mois plus tard, elle mourait.Après sa mort, Hélène a proposé à Radio-Canada de reprendre un téléroman écrit par Françoise dans les années 1960, Sous le signe du Lion.Cela a été fait en 1997 avec un immense succès.C\u2019était puissant et totalement d\u2019actualité.Hélène, amie de Françoise Loranger, était responsable de l\u2019âdaptation.Radio-Canada décide alors de produire une suite à ce téléroman qui a remporté un Gémeau.De septembre 1997 à mai 1998, Radio-Canada demande donc à Hélène d\u2019écrire de nouveaux épisodes.Neuf mois exactement, le temps d\u2019une grossesse.À la fin de ces neuf mois, Radio-Canada annonce à Hélène que le projet lui est enlevé et donne le bébé à Guy Fournier qui n\u2019a aucune affinité avec l\u2019univers de Françoise Loranger.C\u2019est Hélène qui a fait renaître Françoise.Françoise est morte.Hélène est exclue.La chaîne est cassée.Guy Fournier hérite du travail d\u2019Hélène.De façon insensée, gratuite et cruelle, il se met, en plus, à insulter Hélène et Françoise dans les journaux [La Presse du 23 mai et du 7 juin 1999).Personne ne se porte à la défense d\u2019Hélène.70 personnes impliquées dans cette aventure télévisuelle à succès, tous et toutes comblés de participer à un téléroman qui enfin était intelligent! Pas un mot n\u2019a été prononcé pour exiger que la mère du projet reste à son poste! J\u2019ai honte.pour toutes les personnes sans parti politique.J\u2019ai participé à plusieurs projets d\u2019observation des droits humains au Chiapas.Je me suis familiarisée avec les longues et exigeantes heures de délibérations des assemblées générales, qui sont l\u2019épine dorsale des mouvements de résistance.J\u2019ai passé presque trois ans là-bas, travaillant pour les réseaux de soutien zapatistes et divers projets de promotion des droits des Autochtones.J\u2019étais présente lors de la grève générale des étudiants de l\u2019Université nationale autonome du Mexique, en 1999, qui a duré près de 300 jours contre une hausse drastique des droits de scolarité et qui a galvanisé toute une génération de jeunes afin qu\u2019ils prennent leur destin en main.En 2000, j\u2019ai passé du temps avec la Coordinadora Arauco-Malleco (CAM), au Chili, où les communautés mapuche réclament avec audace leurs terres volées par des compagnies forestières sous le régime Pinochet.Leurs actions directes étaient guidées par la volonté de reconstruire un mode de vie fondé sur l\u2019autosuffisance et la protection du territoire.L\u2019indignation d\u2019une génération de jeunes rejetant ouvertement le capitalisme et ses plaisirs illusoires pour bâtir un mouvement de résistance à l\u2019arsenal de répression étatique m\u2019a profondément marquée.Peu de temps après, j\u2019ai été témoin des efforts collectifs pour tisser la trame d\u2019une nouvelle société, à Cochabamba, en Bolivie.Là, les communautés quechua, les syndicats et le mars 2011 RELATIONS Le texte qui précède a été écrit en 1999.Hélène était vivante à l\u2019époque.Et elle ne voulait pas que je parle d\u2019elle.Elle qui défendait tous les opprimés ne voulait pas qu\u2019on la défende.Aujourd\u2019hui, elle est morte.Le coup a été mortel.Je l\u2019ai rencontrée par hasard en 1998, peu après son cauchemar avec la télévision.J\u2019ai vu, horrifiée, que son énergie vitale fuyait de partout.J\u2019ai un don : je vois ce qui est dedans et ce qui entoure le corps des gens, avant que cela soit apparent dans la matière.Ce jour-là, une voix en moi a dit: Hélène va mourir dans la cinquantaine.Le plus grand rêve d\u2019Hélène, c\u2019était d\u2019être écrivaine, écrivaine du peuple écrivant pour le peuple.Écrire pour la télévision, c\u2019était sa place, sa mission, son rôle.Son destin a été piétiné.Elle est morte 9 ans plus tard, en 2008, à 56 ans.D\u2019un cancer des ovaires.On lui a arraché son bébé avec une brutalité et une misogynie meurtrières.Ses ovaires n\u2019ont pas supporté.J\u2019accuse la société Radio-Canada d\u2019avoir assassiné Hélène.De la même façon qu\u2019elle a assassiné Judith Jasmin.Les deux femmes sont mortes à 56 ans.Je m\u2019accuse, je nous accuse, tous et toutes, d\u2019avoir assassiné Hélène.Radio-Canada est une manifestation puissante de notre inconscient collectif.Le grand phallus que l\u2019on voit de très loin dans la plaine.Les ovaires d\u2019Hélène portaient d\u2019autres rêves.«Mes buts dans la vie sont: préserver à tout prix mon capital d\u2019indignation, faire l\u2019indépendance du Québec, et être une arme de réparation massive», disait-elle.Hélène était devenue grosse.Elle portait littéralement dans son corps le rêve de son peuple.Le projet d\u2019indépendance de ce peuple était dans ses ovaires, il était tout son corps démesuré, enflé, souffrant.Il est mort avec le corps d\u2019Hélène.Je prophétise.Dans 20 ans, le peuple québécois n\u2019existera plus.Mais il restera une chose de ce peuple sacrificiel: l\u2019essence du féminin.Ce sera son legs à l\u2019humanité.Nous ne serons plus là, mais l\u2019essence du féminin transformera l\u2019humanité.Hélène je t\u2019aime.Merci Hélène.Ma définition de l\u2019indignation : un mouvement de hérissement de toute la peau et un bruissement-soulèvement de tous les organes qui est dû à l\u2019amour maternel.On s\u2019indigne quand on aime.\u2022 Lino, Naître, 2008 huile et crayons sur papier mouvement de la jeunesse ont défié et vaincu le gouvernement qui voulait privatiser l\u2019eau, et mis à la porte la multinationale Bechtel.La population a pris le contrôle sur sa vie - pas seulement sur l\u2019eau, mais sur la vie politique en gé -néral.À mon retour à la maison, j\u2019ai rejoint le mouvement de solidarité avec les communautés autochtones du Québec et du Canada pour faire valoir leurs droits ancestraux et leur droit à l\u2019autodétermination face aux brutales dépossessions dont ils sont l\u2019objet dans un système capitaliste enraciné dans un territoire volé aux Premières Nations.Je suis montée au front avec les communautés de Kanesatake, de Grassy Narrows et de Six Nations.L\u2019indignation reste toujours le moteur de mon action au sein de la mobilisation anarchiste, notamment dans Personne n\u2019est illégal (No.One Is Illegal-Montreal) où je suis actuellement engagée.Ses militants anti-autoritaires de la zone urbaine s\u2019identifient au mouvement mondial de résistance qui lutte pour l\u2019autodétermination des peuples, la fin du racisme, des frontières, des contrôles, des déplacements forcés.Ils défendent le droit des personnes à la libre circulation et à une vie digne.Ainsi, j\u2019ai choisi de consacrer ma vie à tout ce qui peut encourager l\u2019auto-organisation et le bien-être personnel et collectif, ce qui peut redonner confiance en nos capacités d\u2019agir.ES RELATIONS mars 2011 dOSSieR Lino, L'antre de la lucidité, 2011, acrylique et collage sur papier Am inata Traoré: une femme porteuse de changement Entrevue Cet automne, Relations a rencontré l\u2019une des grandes figures de l\u2019altermondialisme, Aminata Traoré1, qui n\u2019a de cesse de réveiller la capacité d\u2019indignation et de changement des peuples d\u2019Afrique.Elle coordonne les activités du Forum pour un autre Mali et dirige le Centre Amadou Hampaté Bâ (CAHBA).Elle a été ministre de la Culture et du Tourisme du Mali (1997-2000) et a occupé diverses fonctions au sein d\u2019organisations régio -nales et internationales.En 2006, elle était responsable du volet du Forum social mondial polycentrique à Bamako.Elle est l\u2019auteure de nombreux livres dont Le Viol de l\u2019imaginaire (Actes-Sud/Fayard, 2001) et L'Afrique humiliée (Fayard, 2008).Relations: L\u2019Afrique était bien entendu en crise avant «la» crise actuelle qui aggrave tous ses maux.Après 50 ans d\u2019indépendance africaine, d\u2019où pourraient émerger selon vous les forces du changement plus que jamais nécessaires pour le continent?Aminata Traoré: Elles ne peuvent émerger que d\u2019une nouvelle compréhension de l\u2019état du monde par les peuples d\u2019Afrique.Pour l\u2019instant, je crois que tout est fait pour que les gens ne sachent pas où nous en sommes.Or, l\u2019état de déliquescence de l\u2019Afrique découle d\u2019une mise en échec délibérée de l\u2019État postcolonial pour que les puissances dominantes puissent disposer des immenses richesses du continent.L\u2019Occident, qui les a toujours exploitées dans le sens de ses seuls intérêts, en commençant par les êtres humains - pensons à l\u2019esclavage - n\u2019a pas changé de dessein, mais seulement de discours et de mé -thodes.Les indépendances n\u2019arrangeaient pas les grandes puissances.Tous les pays - le Mali, la Guinée, le Ghana ou la Tanzanie - qui ont véritablement essayé de jouer la carte de la souveraineté politique et monétaire ont été stigma -tisés, déstabilisés, sacrifiés.Il est important de comprendre que les relations Nord-Sud procèdent d\u2019une guerre sans fin, et que le développement est vide de sens à partir du mo -ment où il sert à maquiller des pratiques qui paupérisent et déshumanisent, comme on peut le constater après cinquante ans d\u2019essais de «développement» en Afrique.Le discours dominant sur le développement nous tend un miroir qui nous signifie que nous ne sommes rien tant que nous ne nous comportons pas selon les valeurs et les normes de l\u2019Occident.Le changement viendra donc d\u2019une rupture d\u2019ordre idéologique, épistémologique, politique et culturelle, je crois en la bataille des idées.Les porteurs du discours sur le «développement» savent pertinemment que pour dominer un peuple, il faut d\u2019abord commencer par le lavage des cerveaux.Les puissances coloniales n\u2019ont pas désarmé, en 1960, à la suite de l\u2019accession de nos pays à l\u2019indépendance.Elles sont parties par la porte et sont revenues par la fenêtre.Nous nous sommes crus indépendants, libres et souverains.Nous ne le sommes pas.L\u2019indépendance que nous brandissons est purement formelle.Mon exaspéra- m mars 2on RELATIONS tion vient de l\u2019entêtement des élites africaines à se réclamer libres de décider alors qu\u2019elles poursuivent des réformes conçues et dictées de l\u2019extérieur.Nous sommes dans un système économique et politique dont les peuples ne contrôlent pas les rouages.Rel.: N\u2019avez-vous pas l\u2019impression que la plupart de ces élites ne vont pas chercher leur légitimité auprès de leurs populations mais bien auprès des chancelleries étrangères?A.T.: Ceux qui nous gouvernent sont sélectionnés lors de processus prétendument démocratiques, mais sous le contrôle des puissances occidentales.Comme dit l\u2019homme de la rue à Bamako, «on nous a volé notre démocratie».Le continent est à feu et à sang aujourd\u2019hui au nom de la transparence des urnes, pendant que les véritables enjeux du changement échappent aux électeurs et aux électrices.D\u2019un scrutin à l\u2019autre, les riches s\u2019enrichissent et les pauvres s\u2019appauvrissent.Nous avons de surcroît droit à des élections à l\u2019américaine, engendrant des dépenses scandaleuses eu égard au dénuement matériel et à la misère morale des populations.Vous ne pouvez les gagner que si vous avez amassé assez d\u2019argent et bénéficiez de l\u2019appui des puissances qui lorgnent l\u2019uranium, le pétrole, le coltan et d\u2019autres ressources stratégiques.Celles-ci ne veulent pas prendre le risque de laisser venir au pouvoir des dirigeants soucieux de l\u2019intérêt public et des droits humains de leurs concitoyens.Depuis peu, cette guerre sans fin pour les matières premières prend un nouveau tournant avec l\u2019arrivée des pays émergents.Les prédations sont organisées au nom de la compétitivité et de la croissance par une sorte de gouvernement mondial qui n\u2019a légitimé l\u2019idée d\u2019un monde sans frontières que pour assurer aux uns le droit d\u2019aller prendre librement chez les autres les ressources dont ils ont besoin.Il faut le dire sans complaisance, ce dont l\u2019Occident a besoin c\u2019est de l\u2019Afrique mais sans Africains! D\u2019où les mesures coercitives aux frontières à l\u2019égard des migrants.L\u2019accaparement des terres agricoles par des multinationales et certains pays riches est l\u2019une des dernières expressions du pillage.Le potentiel local du développement de l\u2019agriculture de manière à satisfaire les besoins alimentaires des populations est sous-évalué et négligé.Comble de l\u2019horreur, les images d\u2019enfants faméliques africains qui meurent de faim servent de plus en plus à justifier cette forme d\u2019invasion et de recolonisation sous prétexte que l\u2019investisseur étranger peut faire mieux que l\u2019État et les populations lo -cales.Et comble de l\u2019ironie, ce sont les Nations unies et les institutions financières internationales ayant exigé l\u2019ouverture de nos économies au marché qui nous disent: «méfiez-vous de la Chine.».Mon point de vue est que les Chinois, comme les Occidentaux, puisent dans les même 1.Invitée par l\u2019Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), Aminata Traoré y donnait une conférence d\u2019ouverture mémorable qu\u2019on peut écouter au .richesses du continent à la différence que les premiers nous épargnent les leçons de bonne gouvernance.Le cas du coton africain reste emblématique de l\u2019absurdité de l\u2019ordre actuel du monde.En effet, on enferme des pays mal décolonisés et recolonisés dans la monoculture en leur disant de venir sur un marché où ils ne décident pas des prix.Des paysans affamés d\u2019Afrique vont en haillons pendant que leurs «homologues» occidentaux sont sur- Le changement viendra donc d\u2019une rupture d\u2019ordre idéologique, épistémologique, politique et culturelle.Je crois en la bataille des idées.équipés et subventionnés.Les dés sont pipés.Nous ne sommes pas de taille à nous battre contre les États-Unis, même si certains prétendent le contraire.Quand les pays africains producteurs de coton se sont mis ensemble pour protester à l\u2019Organisation mondiale du commerce, ils n\u2019ont pu avoir gain de cause.C\u2019est dire à quel point les grandes puissances exigent l\u2019impossible des pays dominés.Ne s\u2019arrachent-elles pas elles-mêmes les cheveux en ce moment face à un taux de chômage de 9 et 10 %?Comment l\u2019Afrique peut-elle être une terre de paix lorsque ce taux atteint 20 à 40 %?L\u2019heure est à la criminalisation des victimes à qui incomberait la faute de l\u2019échec du développement.Le système qui est à la source de leurs maux est rarement questionné.Les puissants de ce monde attendent des pays du Sud qu\u2019ils gèrent les conséquences de leurs choix à eux.Il en est ainsi de celles du pillage économique comme de la pollution de la planète du fait du modèle productiviste.L\u2019émigration dite clandestine qui est, en fait, une émigration forcée résulte elle aussi d\u2019une conception désastreuse du développement qui nuit à l\u2019environnement et aux sociétés.Si nos pays n\u2019avaient pas subi trente années de réformes destructrices de nos économies et du lien social, nous n\u2019aurions pas eu cette chasse à la migration clandestine - que je préfère appeler migration irrégulière - comme réponse au chômage et au désarroi.Rel.: Peu de gens savent que des programmes alternatifs de développement ont pourtant existé en Afrique, qui visaient la satisfaction des besoins essentiels de la popu -lation.A.T.: Le plan d\u2019action de Lagos, par exemple, était une initiative autonome des États africains au début des années 1980.Il a été étouffé dans l\u2019œuf par les institutions de Bretton Woods qui lui ont préféré les Programmes d\u2019ajustement structurel.La plupart des programmes alternatifs sont morts de leur belle mort faute de financement de la part de ces argentiers et d\u2019intérêt de la part des politiciens.Le sort fait aux intellectuels est tout aussi triste.J\u2019en connais qui ont sombré dans l\u2019alcoolisme avant de mourir.RELATIONS mars 2on m dOSSieR L\u2019élimination physique ne consiste pas seulement à fusiller les gens ou les mettre en prison.Elle consiste aussi à les empêcher de se réaliser et de gagner dignement leur vie.On a cultivé la lâcheté chez bien des gens honnêtes et courageux et favorisé la corruption que l\u2019on prétend combattre.Dans ce contexte de dépossession et de démission, même la riche tradition du panafricanisme a du mal à jouer son rôle.Celui-ci n\u2019est plus interprété en termes d\u2019alliances, de résistance et de solidarité entre peuples africains spoliés et humiliés mais en termes d\u2019ajustement et d\u2019alignement dans la course pour atteindre une «modernité» qui asservit.Nos élites sont fascinées par le modèle productiviste et consumériste et soucieuses de rassurer et de séduire les grandes puissances.Pensons ici au Plan du Népad tant Les peuples d\u2019Afrique se rendent compte que la résistance est de mise, qu\u2019il n\u2019est pas interdit de dire non et qu\u2019on peut renouer avec notre capacité d\u2019indignation et de révolte d\u2019alors, quand on se battait pour nos indépendances.vanté par les présidents sénégalais, algérien et nigérian en 2001-2002.Ce plan de «développement» continental plaidait en faveur de l\u2019intégration du continent africain au marché mondial qui pourtant le prédispose à des échanges inégaux.En apparence, le Népad prétendait permettre l\u2019avènement d\u2019un développement et d\u2019une paix durables, la démocratie, la sécurité et la satisfaction des besoins essentiels en infrastructures, en éducation, en agriculture, en eau, en culture et en technologie.Cela n\u2019était qu\u2019un leurre.Nous sommes à mille lieux de l'idéal panafricain.Les défis qui se posent au continent ne peuvent être affrontés de façon dispersée par des pays dont la marge de manœuvre est insignifiante face aux grands de ce monde.La solution viendra de projets régionaux intégrateurs qui se fondent sur la solidarité commune.La tradition panafricaniste que nous souhaitons actualiser devrait être mobilisée en vue de projets de partenariat émanant d\u2019un processus démo -cratique avec des consultations populaires à travers le continent.Rel.: Les forces progressistes doivent donc travailler dans cette optique et ne pas seulement consacrer leurs énergies aux changements des têtes au pouvoir et à la seule alternance?A.T.: Oui, car ce n\u2019est pas seulement par la voie électo -raie que le changement social s\u2019imposera.Certes, l\u2019élection ne saurait être en elle-même un problème.Elle le devient lorsqu\u2019elle est meurtrière parce que conçue, organisée et orchestrée sous l\u2019angle de la course au pouvoir pour le pouvoir.Les changements à opérer viendront de citoyens éclairés et non des puissances occidentales comme c\u2019est le cas m mars 2011 RELATIONS en ce moment.Pour cela, il suffit de faire ce qu\u2019on ne fait pas : aider l\u2019électorat africain, notamment les femmes et les jeunes, à s\u2019imprégner des termes des questions de fond - la souveraineté alimentaire, l\u2019industrialisation, le commerce, le financement, l\u2019endettement, la libéralisation, la privatisation, etc.- et à amener les candidats aux élections à faire part de leur vision et de leurs réponses à ces questions.Rel.: Avez-vous l\u2019impression que votre discours réussit maintenant à cheminer dans la société et les médias africains?A.T.: Absolument.Les choses ont évolué depuis que j\u2019ai publié L\u2019étau (Actes Sud, 1999).Ce premier essai m\u2019a valu bien des inimitiés auprès des chantres de la mondialisation.J\u2019ai été présentée comme celle qui s\u2019en prenait aux autorités politiques ou aux bailleurs de fonds, celle qui fait fuir les investisseurs.On n\u2019avait pas l\u2019habitude, en Afrique, d\u2019interpeller des institutions aussi puissantes que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.Mais les peuples d\u2019Afrique se rendent compte que la résistance est de mise, qu\u2019il n\u2019est pas interdit de dire non et qu\u2019on peut renouer avec notre capacité d\u2019indignation et de révolte d\u2019alors, quand on se battait pour nos indépendances.Le mouvement altermondialiste, à travers le Forum social mondial (FSM) qui a vu le jour à Porto Alegre et le Forum social africain (FSA) notamment, a grandement contribué à faire avancer les choses.Cela me fait chaud au cœur lorsque je vois de nouvelles associations se saisir des questions de fond, douter du discours dominant et réaliser que le Nord n\u2019est pas monolithique.On assiste, comme lors des luttes de libération dans les années 1950, à l\u2019éveil des consciences et à l\u2019émergence de nouvelles formes de solidarité qui sont porteuses d\u2019espoir, notamment venant des femmes et des jeunes.Il est fondamental de les aider à comprendre dans quel monde nous vivons.Parce qu\u2019une fois qu\u2019on a compris, on ne se laisse pas faire, ni par les tyrans de l\u2019intérieur, ni par leurs maîtres à penser.Les médias constituent un facteur déterminant dans ce travail de construction d\u2019une nouvelle conscience sociale et politique du fait de leur impact sur les opinions.Les familles sont de plus en plus éclatées, les jeunes mais aussi les moins jeunes n\u2019ont d\u2019oreilles que pour la télévision qui les invite à chanter, à danser et surtout à ne pas réfléchir.Ils se demandent d\u2019ailleurs : à quoi ça sert de réfléchir puisque les diplômes ne leur garantissent pas de boulot?Dans ce contexte, je suis fière de faire partie de ceux et celles qui ont créé le Forum social africain qui a contribué à influencer l\u2019opinion publique africaine et à faire admettre à de nombreux décideurs qu\u2019il y a un sérieux problème avec le système néolibéral qui n\u2019est pas incontournable - et surtout pas infaillible.\u2022 ENTREVUE RÉALISÉE PAR MOULOUD IDIR ET CATHERINE CARON ReLatiONS 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PACES À L\u2019UNITÉ: 5,50 $ PLUS TAXES ABONNEZ-VOUS Un an: 35$ Deux ans : 65 $ À l\u2019étranger (un an) : 55 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : îoo $ (un an) CONTACTEZ: RELATIONS Ginette Thibault 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2PiS6 Téléphone: 514-387-2541, p.226 Télécopieur: 514-387-0206 relations @cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca OUI, JE M\u2019ABONNE À RELATIONS Je désire un abonnement de____________an(s), au montant de___________$ NOM ________________________________________________________________________________ ADRESSE_____________________________________________________________________________ VILLE ______________________________________________________________________________ CODE POSTAL __________________________ TÉLÉPHONE (__________) ______________________ COURRIEL ___________________________________________________________________________ Je désire également offrir un abonnement de_________an(s), au montant de____________$ à la personne suivante: nom ______________________________________:_________________________________________ ADRESSE ____________________________________________________________________________ VILLE ______________________________________________________________________________ CODE POSTAL __________________________ TÉLÉPHONE (__________) ______________________ Montant total :____________$ Je paie par chèque (à l\u2019ordre de Relations) O ou par carte de crédit NUMÉRO DE LA CARTE _________________________________________________________________ EXPIRATION ______________________ SIGNATURE ________________________________________ Paroles indignées de Jésus On doit pouvoir retrouver dans l\u2019Évangile la saveur de l\u2019indignation pour renouer avec sa dimension subversive, édulcorée par tant de relectures désincarnées.ANDRÉ MYRE LJ Ancien Testament aurait certes été une source inépuisable de textes sur l\u2019indignation, mais j\u2019ai .voulu, en puisant à même une très ancienne source évangélique, la source Q (voir encadré), me concentrer sur Jésus le Nazaréen.Car il est un bel exemple de personnalité indignée.Il est aussi victime d\u2019une image créée de toutes pièces qui fait de lui une sorte de fondateur de religion, du type «nouvel âge», proclamant, la tête plus ou moins dans les nuages, un bel idéal d\u2019amour universel passablement désincarné, alors que, solidement ancré dans sa Galilée natale, il défend farouchement son peuple contre l\u2019envahisseur romain et judéen.Ici, un mot même rapide s\u2019impose pour décrire le contexte de son agir.À partir de -931, la Galilée a vécu politiquement coupée de la Judée.Elle n\u2019a pas été partie prenante de la centralisation du culte à Jérusalem, ni de l\u2019idéologie royale davidique.Deux siècles plus tard, dépouillée de toutes ses élites par l\u2019empire assyrien, elle dépend de la vigueur de petites communautés locales pour rester fidèle à son héritage de Moïse et à ses traditions.En moins de cent ans, cependant, entre la moitié du IIe et la moitié du Ier siècle avant l\u2019ère chrétienne, la voilà envahie par la Judée, puis par les Romains et soumise à des despotes imposés par ces derniers.Trois systèmes de taxation se juxtaposent l\u2019un par-dessus l\u2019autre (Rome, le Temple, Hérode).À cela s\u2019ajoutent l\u2019obligation de célébrer le culte au temple de Jérusalem et l\u2019imposition des traditions de Judée par une nuée de scribes descendus de Jérusalem.La Galilée se défait.C\u2019est la misère et l\u2019humiliation.Conscientisé par Jean le Baptiste, Jésus le Galiléen réagit.Parce qu\u2019il aime son peuple, il est indigné et espère un changement radical.Il ne sombre jamais dans l\u2019action violente, la vigueur de sa parole fait cependant son effet.Une tendance profonde des interprètes est d\u2019écarter de lui une série d\u2019émotions et de sentiments qui semblent «indignes» de sa personnalité.Elle ne date pas d\u2019hier puisque, par exemple, un scribe des débuts a influencé presque toute la tradition manuscrite de l\u2019évangile de Marc quand il a corrigé son texte (Marc 1, 40-45).Ainsi un Jésus «en colère» contre les conséquences sociales de la lèpre - 1.Les références de la source Q dans cet article renvoient aux textes dans l\u2019évangile de Luc.HP* comme l\u2019exclusion des lépreux des lieux habités, ce à quoi d\u2019ailleurs se condamne Jésus en les touchant - devient «pris de pitié» devant un lépreux (Marc 1,41).Façon très ancienne de nier l\u2019indignation qui a marqué toute la vie du Nazaréen.Les premiers mots de la source sont la plus belle parole d\u2019indignation qu\u2019on puisse imaginer: L\u2019auteur est bibliste Lino, Au-dessus de tous, 20ii, acrylique et collage sur papier «Enfants de vipères! Qui vous a appris à fuir la Colère à venir?Retournez-vous bout pour bout et donnez du fruit en conséquence.Ne sombrez surtout pas dans l\u2019illusion de pouvoir compter sur votre père Abraham, car, je vous le dis, Dieu peut, à partir de ces pierres-ci, susciter d\u2019autres enfants à Abraham.» Q/Luc 3,7-8' La source Q De cette source Q - appelée ainsi parce que « source » en allemand se dit « Quelle » -, sur laquelle il se fait beaucoup de recherches de nos jours, il suffit de savoir qu\u2019elle a été rédigée une vingtaine d\u2019années après la mort de Jésus le Nazaréen et qu'elle provient de milieux galiléens qui l\u2019ont bien connu.Sans doute intitulée à l\u2019origine Paroles de Jésus, elle est surtout constituée de paroles dont on peut établir la formulation à partir des évangiles de Matthieu et de Luc.Sans qu'il faille y voir une reproduction exacte de ce que le Nazaréen avait pu dire, elle permet de se faire une bonne idée du ton de ses interventions, de leur contenu et du monde dans lequel elles s\u2019inséraient.Les paroles citées dans cet article proviennent d\u2019une traduction que j\u2019ai faite de la source Q telle que reconstituée dans J.M.Robinson, P.Hoffmann et j.S.Kloppenborg (dir.), The critical edition of Q, Minneapolis/Louvain, Fortress Press/Peeters, 2000.La traduction complète paraîtra en 2011 chez Novalis sous le titre: L'évangile tout cru.A.M.m RELATIONS mars 2011 dOSSieR Lino, Il faut souffrir jusqu\u2019au bout, 2011, acrylique et collage sur papier La citation a beau ne pas être de Jésus mais de Jean le Baptiste, il ne faut pas les opposer, surtout que, plus loin, le Nazaréen dira de lui que, de tous les êtres humains qui l\u2019ont précédé, il ne s\u2019en est pas trouvé de plus grand (Q/Luc 7, 28).Cette parole, la première de la source, donne le ton à l\u2019ensemble.Les quatre évangélistes situeront au désert la rencontre entre les deux hommes, le désert étant le lieu dans lequel l\u2019opposition au régime en place se réunit - lieu privilégié de l\u2019indignation (le désert de Judée est plein de grottes, de cachettes, on voit venir les gens de loin, on peut parler librement.).L\u2019apostrophe est plutôt costaude et la mise en garde mérite qu\u2019on s\u2019y attarde.De nos jours, la «Colère» de Dieu n\u2019a pas très bonne presse, elle fait plutôt dépassé.Ce n\u2019est pas l\u2019avis de la source qui, elle, parle plutôt d\u2019une colère qui traverse les âges.Colère d\u2019Élie et d\u2019Amos, colère de Jean et de Jésus.Dans le ton qu\u2019elle utilise, la source montre que la Colère de Dieu est partagée par la lignée de ceux et celles qui se réclament de lui, indignés de l\u2019état d\u2019une société qui n\u2019a d\u2019humaine que le nom.L\u2019indignation traduit la rencontre d\u2019une voix qui sourd des profondeurs de l\u2019intériorité et d\u2019une répulsion provoquée par un environnement social pervers.De là l\u2019appel à se «retourner bout pour bout» (se convertir) et à vivre en conséquence, sans s\u2019illusionner, sans s\u2019inventer de soi-disant garanties contre Dieu.Au temps du prophète Jérémie, on s\u2019imaginait que la présence L\u2019auteure est secrétaire de rédaction de Relations Une fenêtre sur l\u2019espérance AMÉLIE DESCHENEAU-GUAY Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.Sur la route montante.Tramée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs, Qui la tiennent par la main, La petite espérance.S\u2019avance.Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, 1912 Nous nous indignons parce que nous sommes épris de justice, avec le désir profond qu\u2019elle advienne.Au nom de l\u2019humanité en l\u2019être humain.Lorsque celle-ci est dégradée, asservie, abandonnée, méprisée, lorsque nous faisons face à une situation d\u2019injustice dans laquelle l\u2019autre se trouve plongé, sans pour autant qu\u2019il soit nécessaire d\u2019avoir fait l\u2019expérience d\u2019une relation avec lui, nous sentons viscéralement son humanité bafouée, dans une solidarité de l\u2019être au monde.Il s\u2019agit bien d\u2019un autre, de tout autre.Pas de celui que nous connaissons, mais pré- cisément de n\u2019importe quel autre, avec qui nous partageons une condition antérieure à toute expérience.Une condition humaine, justement.L\u2019indignation est donc l\u2019expression de la présence depuis toujours - bien avant nous - d\u2019un autre en nous.«Je me révolte, donc nous sommes», disait Albert Camus (L\u2019Homme révolté, Gallimard, 1985), qui cherchait à rendre manifeste cette solidarité invisible entre les êtres, qui pousse à dénoncer les situations injustes.Cette solidarité est le ressort même du rapport à l\u2019autre, le ciment symbolique de la nature humaine.Si l\u2019indignation est conscience de notre coappartenance à l\u2019humanité, elle est aussi reconnaissance du caractère sacré de ce monde qui nous a permis d\u2019être.Et reconnaissance de nos responsabilités envers lui.Je m\u2019indigne, par exemple, devant le constat implacable qu\u2019il faille changer notre manière de vivre, de notre fuite devant cette exigence.Nous la remettons à plus tard, déniant du même coup la justice pour ceux qui en souffrent et ceux qui viendront.La destruction sans précédent de la diversité des formes qu\u2019a prises la vie (autant naturelle que symbolique) me scandalise, mais que ce pillage soit devenu conscient, que nous m mars 2011 RELATIONS de Dieu dans son Temple protégerait le peuple de l\u2019invasion babylonienne (Jérémie 7,42).Dans les évangiles, on se croit en sécurité de par sa qualité d\u2019enfants d\u2019Abraham.Dans mon Église, on se réclame d\u2019un passage de l\u2019évangile pour se croire destinés à durer toujours: «Voici que je suis avec vous jusqu\u2019à la fin des temps» (Matthieu 28, 20).Dans ma société, on se dit vivre dans le meilleur de tous les systèmes politiques et économiques: «fin de l\u2019histoire», a osé écrire quelqu\u2019un.Heureusement qu\u2019il y a l\u2019indignation, sentiment millénaire, signe infaillible qu\u2019il se passera toujours quelque chose pour crever la bulle insensée de l\u2019inconscience.Les empires quels qu\u2019ils soient - politiques, économiques, financiers, religieux - n\u2019aiment pas qu\u2019on leur résiste, qu\u2019on les relativise, qu\u2019on en montre la perversité, qu\u2019on en démonte les rouages.Aussi font-ils tout pour discréditer, sinon éliminer, celui ou celle qui refuse de se soumettre à eux.Selon la source, le Nazaréen a refusé de se soumettre aux diktats du pouvoir, à la propagande de l\u2019Empire, et même à l\u2019idéologie religieuse touchant le cœur de la vie du peuple, centrée sur le Temple (Q/Luc 4, 1-13).Il est monté à Jé -rusalem précisément pour signifier que le système religieux était vide, Dieu l\u2019ayant quitté depuis longtemps, et qu\u2019il pratiquait soigneusement son culte dans une maison vide.2.Tout le chapitre 7 est un modèle d\u2019indignation de la part d\u2019un prophète réputé être doux, tendre et sensible! Indigné par un système que plus rien ni personne ne peut vivifier de l\u2019intérieur, le Nazaréen tourne les foudres de sa colère contre les responsables du gâchis : « Rejetés êtes-vous, Séparés (pharisiens), votre intérieur regorge d\u2019escroquerie et de rapacité.Rejetés êtes-vous, Séparés, vous qui aimez bien les places d\u2019honneur dans les banquets, les premiers sièges dans les assemblées et les salamalecs sur les places.Rejetés êtes-vous, gens de loi, vous qui attachez des fardeaux pour les charger sur les épaules des autres.Vous vous gardez bien de les déplacer, ne serait-ce que du bout du doigt.Rejetés êtes-vous, gens de loi, parce que vous fermez le Régime de Dieu devant les autres.Non seulement vous n\u2019y entrez pas, mais vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient.» Q/Luc 11,39-52 Mis à part le genre littéraire de l\u2019invective, ce texte est actuel.Faillite morale des élites, grandes rencontres fastes et festives pendant que les opposants sont matraqués, avocas-series aux dépens des pauvres, avantages financiers considérables obtenus à coups de coupures de postes et de salaires, mensonges et faussetés pour empêcher les petites gens de voir clair.Ces textes sont l\u2019expression d\u2019une colère sans âge contre les responsables de systèmes qui créent des injustices fondamentales aux dépens des pauvres.Il ne s\u2019agit pas d\u2019in- nous délestions de nos responsabilités m\u2019indigne davantage.Ce décalage sans cesse croissant entre ce qui est et ce qui devrait être, cette absence d\u2019homonoia commune, cette alarme qui ne cesse de sonner et dont on feint de ne pas écouter les sommations, ce son de cloche qui nous rappelle que l\u2019ordre millénaire de la vie est menacé et qui devient bruit sourd et lointain: tout cela m\u2019indigne au plus haut point.Tout comme d\u2019apprendre, par exemple, que 64 % de la population américaine refuse d'établir un lien entre le réchauffement climatique et les actions humaines, et que ce pourcentage grimpe à 77 % chez certains chrétiens protestants évangéliques.Ou d\u2019entendre des responsables politiques conservateurs, qui se réclament de la chrétienté, s\u2019opposer à la limitation des émissions de gaz à effet de serre.Quel horizon se profile alors devant notre indignation, quel «sens» opposer à ce cynisme et à cette incohérence de ceux qui disent croire en la Création ?Comment vivre malgré cette rupture entre ce que nous faisons et ce que nous savons?Dans Le porche du mystère de la deuxième vertu (1912), Charles Péguy nous dit que la vertu qui parvient envers et contre tous à étonner Dieu, c\u2019est l\u2019espérance, cette «petite fille qui n\u2019a l\u2019air de rien du tout», mais qui «entraîne tout» puisqu\u2019elle «aime ce qui sera».S\u2019indigner et espérer surgissent du même fond de l\u2019existence humaine; on s\u2019indigne en reconnaissant que l\u2019avenir est possible, que l\u2019inauguration de quelque chose de nouveau qui incarne notre désir de justice et notre refus de la fatalité peut devenir.Un «non» à une condition intenable implique un « oui » à l\u2019horizon d\u2019un dépassement de cette condition.Espérer contre le sentiment d\u2019impuissance, contre le non-lendemain, le non-lieu du monde.Espérer pour nous contraindre à nous dépasser, à reprendre le collier qui nous a été légué, contre la fatalité d\u2019une condition.Si l\u2019espérance est une responsabilité envers notre monde et nos contemporains, elle est aussi un engagement envers les générations qui nous ont précédés et celles qui nous suivront.Pour reprendre les termes du poème de Péguy, avoir la foi est facile, mais espérer est exigeant.S\u2019indigner du pire de l\u2019être humain, tout en croyant qu\u2019il est capable du meilleur, relève d\u2019un acte de courage quotidien.RELATIONS mars 2011 dOSSieR dignation passagère contre quelques individus qui profiteraient des malheureuses failles d\u2019un système par trop humain.Individus qu\u2019on pourrait punir, failles qu\u2019on pourrait corriger.Il s\u2019agit d\u2019un système de mort, soutenu par des aveugles qui n\u2019y voient que leur propre profit, gens qui n\u2019ont jamais accepté et n\u2019accepteront jamais de le changer.Gens à qui il est donc impossible de faire confiance.« Comment un aveugle pourrait-il en guider un autre?Ils tomberont tous les deux dans le trou.» Q/Luc 6,39 Pas surprenant que le Nazaréen se soit tourné vers l\u2019indigné par excellence, se sentant dépourvu face à un tel système, espérant de lui qu\u2019il instaure son propre Régime.Oui, il y aura bien changement de régime, illustre la parabole des invités récalcitrants, mais l\u2019indignation demeurera jusqu\u2019à la fin: « De retour, l\u2019esclave fait son rapport à son maître, qui devient furieux: \u2014 Va-t-en par les chemins et invite tous ceux que tu trouveras.Il faut que ma maison se remplisse.» Q/Luc 14,16-17 Ces quelques textes devraient suffire à montrer que l\u2019indignation fut un trait majeur de la personnalité du Nazaréen, ainsi que de la compréhension qu\u2019il avait de cette voix mystérieuse qui montait du fond de son intériorité.Il a vécu et est mort en prophète dérangeant.Taire cette indignation, c\u2019est passer à côté de lui.Par ailleurs, la laisser monter en soi est déstabilisant: «Choyé celui qui ne sera pas déstabilisé à cause de moi» (Q/Luc 7,23).Car cela suppose une prise de distance radicale et permanente vis-à-vis de sa société.Il faut être solidement ancré dans son intériorité pour être capable de crever jour après jour la bulle d\u2019illusions qui s\u2019enfle tout autour de soi.Tout comme, de façon paradoxale, il faut avoir entendu l\u2019appel à devenir «aussi tendres que votre Parent» (Q/Luc 6,36) pour rester constamment indignés sans se faire détruire par la colère.Mais, surtout, quelles relations avoir avec les autres indignés?Cela a-t-il du sens d\u2019imaginer un club, une confrérie, une institution, une Église d\u2019indignés.contre lesquels nécessairement, avec le passage du temps, il faudrait s\u2019indigner parce qu\u2019elle sera, inévitablement, devenue système de mort?Comment vivre l\u2019espérance, de nos jours, si l\u2019in -dignation doit être de toujours, contre un système qui se reproduit indéfiniment?Je n\u2019ai pas de réponses à ces questions.Mais je trouve joie à les poser, parce qu\u2019elles ne se posent que dans le désert, là où se vit toujours l\u2019indignation.\u2022 m mars 2on RELATIONS INVITATION ReLatioNS CÉLÈBRE 7®/^ ¦ DE REGARD PERÇANT Le lundi 14 mars 2011,19 h Au Gesù, 1200, de Bleury, Montréal (métro Place des Arts) Faisant écho au rôle passé et actuel de Relations dans la société québécoise ainsi qu\u2019au thème de l\u2019indignation du dossier de mars, la soirée rassemblera des artisans, auteurs et amis de la revue qui témoigneront de moments forts.Chanson, musique, poésie et conte ponctueront la soirée avec les artistes jocelyn Bérubé (conteur), Bernard Émond (cinéaste), Marie-Andrée Lamontagne (écrivaine), Claire Pelletier (chanteuse), Pol Pelletier (dramaturge), Emmanuelle Quiviger (flûtiste) et Alejandro Venegas (chanteur-guitariste du groupe Intakto).Un vin d\u2019honneur et un gâteau d\u2019anniversaire seront servis.Au plaisir de fêter ce 70e anniversaire avec vous, chers amis lecteurs et lectrices! RSVP avant le 9 mars et renseignements : Christiane Le Guen, 514-387-2541, poste 234 EXPOSITION DU 70e Du 7 mars au 31 mai, les Archives des Jésuites du Canada, en collaboration avec la revue, présenteront une exposition spéciale pour souligner le 70e anniversaire de Relations.À découvrir à la Maison Bellarmin, située au 25, rue jarry Ouest (du lundi au vendredi du 8h30 à 18h). L\u2019Affaire silicose, un dossier explosif Y®^ ¦ DE REGARD PERÇANT SUZANNE CLAVETTE Peu après la Deuxième Guerre mondiale, quelques fonctionnaires et médecins avaient confirmé à l\u2019équipe de Relations une réalité troublante: des mineurs mourraient toujours au Québec à la suite de l\u2019inhalation de poussières d\u2019amiante ou de silice sur leur lieu de travail, triste réalité sur laquelle les gouvernements préféraient fermer les yeux.Outré, un collaborateur franco-américain, Burton Ledoux, consacra de longues heures à étoffer le dossier.Dans un premier temps, il s\u2019intéressa à un petit village des Laurentides, Saint-Rémi d\u2019Amherst, où était exploitée une mine de silice à ciel ouvert.Mars 1948, avec «La silicose» en gros titre, Relations publiait les résultats de son enquête, précédés d\u2019un éditorial de Jean-d\u2019Auteuil Richard intitulé «Les victimes de Saint-Rémi sont nos frères.», suivi d\u2019une liste d\u2019une cinquantaine de travailleurs décédés, dans la fleur de l\u2019âge, entre 1933 et 1947.On y apprenait également qu\u2019une trentaine de résidents de ce village d\u2019à peine 160 familles étaient gravement atteints de la silicose.L\u2019article de Burton Ledoux, qui occupait 20 pages, permettait aux lecteurs de saisir la gravité de la situation.Pas étonnant que les 15 000 exemplaires de ce numéro s\u2019envolèrent en un temps record.Grâce à sa publication dans Ma paroisse, diffusée dans toutes les églises, l\u2019article atteignit tous les coins du Québec.En cette veille d\u2019élections provinciales, la réaction du camp adverse sera sans précédent.D\u2019abord, Maurice Duplessis, désireux d\u2019être réélu, ne voulait pas voir cette délicate question venir l\u2019embêter.Sa réaction sera d\u2019autant plus forte que l\u2019article en question établissait un lien direct avec les gisements de fer de l\u2019Ungava qu\u2019il venait de céder à de puissants intérêts financiers.C\u2019est que la mine de silice de Saint-Rémi était la propriété d\u2019une compagnie contrôlée par le vaste empire des Timmins, la Noranda Mines, laquelle s\u2019était associée à son pendant américain, le groupe Hollinger, pour obtenir l\u2019exploitation des fabuleux gisements récemment découverts dans le Nord québécois, devenue très attrayante à cause de l\u2019épuisement prochain des mines de fer de nos voisins du Sud.Au surplus, Burton Ledoux révélait que M.A.Hanna Co.de Cleveland (Ohio), une filiale du puissant groupe américain National Steel, détiendrait un quart des intérêts dans les entreprises Timmins en Ungava.À cause de la mise à jour de ces liens financiers, se trouvaient combinés silicose, faucheuse de mineurs canadiens-français, et minerai de fer, convoité par les Américains et concédé à bas prix.Un dossier explosif Dès la sortie du numéro, la famille Timmins lancera son offensive.D\u2019abord, elle obtient la publication d\u2019une longue réplique des compagnies minières qui contestent certains faits contenus dans l\u2019article de Ledoux (Relations, mai 1948).Ensuite, ses pressions et menaces de poursuites judiciaires visant la Compagnie de Jésus sont si fortes que le Père provincial demande au directeur de Relations, Jean-d\u2019Auteuil Richard, de signer une rétractation que les Timmins désirent voir paraître.Devant le refus de ce dernier, Mgr Joseph Charbonneau, archevêque de Montréal, prend en charge le dossier.Mais lui aussi cède aux pressions du puissant groupe financier, laissant le champ libre au provincial : Relations sera décapitée, son directeur muté au loin (à Sudbury) et une nouvelle direction nettement conservatrice placée à sa barre.Cette dernière publiera la controversée rétractation dans le numéro de juillet 1948.Seule consolation - notamment pour l\u2019équipe consternée - une page couverture exceptionnellement tout en noir annoncera la «rectification ».Du côté de Saint-Rémi, la compagnie minière décida de fermer ses portes et de tout raser, faisant ainsi disparaître les preuves les plus incriminantes.La longue éclipse de Relations était entamée.En effet, la revue conservera un ton modéré et peu critique durant les huit années à venir.Ainsi, Burton Ledoux devra se tourner vers Le Devoir pour publier, en janvier 1949, son second article, cette fois sur l\u2019amiantose à East-Broughton.C\u2019est seulement à partir de mai 1956 que le ton changera, après l\u2019arrivée d\u2019un nouveau directeur, Richard Arès, et le retour de Jacques Cousineau, un des fondateurs de la revue écarté lui aussi en 1948.Relations pourra alors enfin exercer de nouveau sa liberté de parole et joindre sa voix au petit groupe d\u2019opposants à Maurice Duplessis.Le journalisme d\u2019enquête pratiqué alors par Relations, en particulier ce dossier «silicose», aurait été salué au moment de la Révolution tranquille.Mais, en 1948, quatre ans seulement après le retour au pouvoir de l\u2019Union nationale, il lui a été fatidique.Son directeur limogé, la revue s\u2019est retrouvée bâillonnée.Une résistance passive, silencieuse et sans éclats de voix, lui serait seulement permise.Seuls le temps et une meilleure conjoncture lui permettront de relever la tête et de reprendre sa pleine expression.Comme le Québec, aux heures sombres, elle a survécu.1 \u2022 1.Pour en savoir davantage sur ces événements, voir Suzanne Clavette (dir.), L\u2019Affaire silicose par deux fondateurs de Relations, Québec, PUL, 2006.À cause de la mise à jour de ces liens financiers, se trouvaient combinés silicose, faucheuse de mineurs canadiens-français, et minerai de fer, convoité par les Américains et concédé à bas prix.L'auteure est historienne RELATIONS mars 2011 ES je suis pe ce moNDe CHRONiçue LittéRaiRe Par exemple TEXTE: LOUISE WARREN DESSIN : SOPHIE LANCTÔT m « Collines blanches terres, ciels et terre encore.Anagrammes aux voyelles lumineuses.» René Lapierre Voilà plusieurs semaines que se promène dans mes pensées le mot «indignation».Puis, cette phrase.L\u2019écriture, un système d\u2019autodéfense contre les agressions du monde.Les images d\u2019Omar Khadr me hantent.Il aurait pu être mon sujet de réflexion, d\u2019autant plus que, dans l\u2019atelier de Sophie Lanctôt, j\u2019ai vu une esquisse de son visage peinte sur photo.La honte arrive en même temps que l\u2019indignation.Le recul des droits humains fondamentaux me choque.Je signe souvent des pétitions, je le fais silencieusement, recueillie, afin que ce geste solidaire porte.La liste interminable, inépuisable, la tension même dans laquelle l\u2019indignation agit (insomnie, colère, impuissance, mauvais rêves, voire cauchemars) me dicte une autre approche.Face à l\u2019indignation: la création, car toutes les horreurs répétées faussent notre image du monde.* * * Un périmètre de chaleur éclaire la page de droite.La rencontre amie, la surprise, l\u2019inattendu, dans une gare, à l\u2019épicerie, sur le trottoir, à la Grande Bibliothèque.Sacs de livres à l\u2019épaule qu\u2019on ne sent plus, tellement on est pris dans la matière de l\u2019autre.Ce qu\u2019elle est devenue, ce que font ses enfants, ce regard de petite fille toujours en vie.C\u2019est cela aussi, une femme de soixante ou de quatre-vingts ans.Vitalité qui passe par la voix, communication des mains, rire qui découpe l\u2019air et le temps, qui revient comme une répétition souhaitée dans un texte, qui soutient le rythme.Plus rien n\u2019existe que ce moment d\u2019arrêt, debout, ce présent qui écoute, qui converse et réagit aussi aux informations du jour.Si nombreux à être horrifiés par la lapidation qui menace l\u2019Iranienne Sakineh.Un tel sujet de barbarie à notre époque se peut-il?La douleur qui toujours appelle.Tout ce blanc autour des dessins de Sophie Lanctôt, des personnages parfois comme des stèles, parfois des fantômes qui marchent dans l\u2019espace d\u2019un poème.Dessins si souples que l\u2019on pourrait imaginer ces corps à la descente d\u2019un avion dans une atmosphère tropicale.Il faut savoir marcher comme des fantômes, franchir son sentier dans une foule, dans une ville.S\u2019avancer malgré tout.Aller là où il y a de la beauté.Par exemple, relire souvent Traité de physique de René Lapierre (Les Herbes rouges, 2008), m\u2019arrêter à chaque trait de soulignement comme si je venais m\u2019asseoir à la même roche et que, par ces traits, je reconnaissais ma propre gravité, ma capacité d\u2019émerveillement, la même devant un paysage intemporel du Vietnam.Ou encore, par exemple, écouter Françoise Sullivan et ses petites confidences (1 et 2 dans le film Si Sullivan m\u2019était contée) devant le rouge, le bleu, l\u2019orangé.Bref moment composé de photos arrêtées sur l\u2019artiste, sur ses œuvres, sur l\u2019espace de l\u2019atelier, la lumière bordant les pinceaux.«Je voulais faire une peinture à propos de rien.» Elle le dit devant des formats géants.Un de ceux-là en hommage à Paterson Ewen, peintre, son compagnon de vie, le père de ses quatre fils.Tant d\u2019amour qui passe dans la voix.La voix, la musique, par elles je me réconcilie avec le monde.Plus directe que la peinture ou la littérature, dans la musique, je participe spontanément, entièrement.Le rythme en moi se met en mouvement, chaque cellule de joie, de nostalgie, de douceur est convoquée, s\u2019éveille et se rend à la voix qui chante, aux cordes qui vibrent.Depuis l\u2019été 2010, la voix de Marta Topferova a cet effet sur moi.Cette auteure et interprète, née en République tchèque et immigrée aux États-Unis, chante en espagnol.Dans le livret de Flor nocturna, elle écrit: «Je n\u2019ai jamais cessé de chercher des voix qui me parlent et je les ai trouvées dans les lieux et les cœurs les plus divers [.].Le défi a été de transformer toute cette richesse en une entité mienne et cohérente qui donne du sens à ma propre histoire.» C\u2019est exprimé si sobrement que, lorsque j\u2019ai lu ces lignes la première fois, j\u2019ai eu les yeux dans l\u2019eau.Réconfort de ne pas être seule à chercher des voix à écouter.Ainsi Marta Topferova est devenue une de mes sœurs.Trois de ses enregistrements me suivent sur les routes.Il m\u2019arrive encore d\u2019écouter sa voix profonde, la guitare vénézuélienne dont elle joue si bien ou ses interprétations de l\u2019Argentin AtahualpaYupanqui, et puis de regarder le lac étinceler, les sapins s\u2019élancer le long du chemin, le mur de bois de la cuisine jaunir, et d\u2019être encore surprise d\u2019appartenir à cette composition-là du monde, moi qui pourtant n\u2019ai jamais éprouvé d\u2019autre certitude que celle de vivre pour créer, ne serait-ce qu\u2019un repas, une atmosphère, un poème et, par-dessus tout, des liens, des courants de chaleur.\u2022 mars 2011 RELATIONS En transit - n° 3, 2010, huile et crayon sur papier mylar aiLLeuRS Togo: un pays à réinventer L\u2019élite du Nord du pays occupe le pouvoir et les instances de l\u2019État depuis plus de quarante ans.La division entre le Nord et le Sud togolais ne peut plus tenir.PIERRE S.AD)ÉTÉ L\u2019auteur est essayiste A près cinquante années d\u2019indé- et éthicien\t/ \\ pendance, l\u2019histoire politique / \\du Togo reste douloureusement marquée par une élite qui paralyse et gangrène le développement démocratique du pays.Cette situation relève, en grande partie, des séquelles de la colonisation dont les Togolais n\u2019ont pas su s\u2019affranchir, trop souvent piégés par leurs propres dissensions.Comme traits dominants de ce poids de l\u2019histoire, on peut citer la division Nord-Sud transformée en un antagonisme persistant, ainsi que l\u2019usage de la force et de la violence politique comme mode de règlement quasi institutionnel des différends.Ancien protectorat allemand, le Togo est partagé, à la suite de la Première Guerre mondiale, entre la Grande-Bretagne, déjà présente au Ghana à l\u2019ouest, et la France colonisatrice du Bénin (ex-Dahomey) à l\u2019est.Le Togo actuel est le reliquat du seul territoire jadis sous administration française.Ce pays demeure néanmoins un mélange contradictoire de toutes les nostalgies identitaires que SÉNÉCAL GUINÉE NIGERIA CÔTE- CAMEROUN Golfe de Ci GUINÉE.OCÉAN ATLANTIQUE m les puissances colonisatrices génèrent chez des peuples conquis déjà porteurs de leurs propres cultures et traditions.Depuis l\u2019indépendance, acquise de haute lutte le 27 avril 1960, aucune politique nationale togolaise n\u2019a su aplanir les stigmates du passé pour véritablement réunir les citoyens du Togo autour du projet commun d\u2019un nouvel État-nation.Dès lors, jamais le sentiment d\u2019appartenance à un pays unique ne s\u2019est cristallisé chez les Togolaises et les Togolais; les discours politiques d\u2019unité allant même souvent à l'encontre du vécu quotidien des uns et des autres constitué d\u2019expériences diverses de favoritisme et de népotisme.HISTOIRE PARTICULIÈRE L\u2019assassinat du père de l\u2019indépendance et premier président démocratiquement élu, Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963, sous les balles des militaires - à l\u2019époque où la France décidait des coups politiques en Afrique - allait devenir le drame fondateur de toute la politique togolaise.Cette mort, présentée comme la libération des Togolais du Nord, fut ressentie comme une profonde tragédie par les Togolais du Sud.Le pouvoir militaire qui devait régenter le Togo par la suite n\u2019a eu de cesse de craindre le même sort au fil des années, au point de se transformer en régime répressif à l\u2019égard des citoyens du Sud, trop souvent suspectés du «délit» d\u2019opposition à un pouvoir confisqué par les militaires et les gens du Nord.Deux solitudes ont ainsi germé et porté les fruits amers de la division politique togolaise.Le pouvoir d\u2019État (forces armées, administrations publiques, carrières d\u2019autorité et responsabilités d\u2019influence, etc.) est concentré dans les mains de l\u2019ethnie du président, les Kabyè et, dans une moindre mesure, des autres communautés du Nord.Les ethnies du Sud, notamment les Éwé et les Mina, n\u2019y sont que très accessoirement représentées.Elles sont généralement candidates à l\u2019exil, sauf si leur profession libérale et commerciale leur procure des bénéfices économiques qui compensent leur silence politique.Devant une telle réalité, les mêmes chances ne sont nullement offertes à la jeunesse selon qu\u2019elle soit originaire du Nord et proche du pouvoir ou originaire du Sud et condamnée à la misère, à l\u2019exil ou à l\u2019émigration.La diaspora togolaise est ainsi majoritairement constituée d\u2019habitants du Sud.Le 5 février 2005, le jour même de la mort du général Gnassingbé Eyadema (au pouvoir depuis 1967), son fils Faure Gnassingbé lui succéda au cours d\u2019une cérémonie où l\u2019élite militaire lui prêta allégeance.Les élections qui suivirent, en avril 2005, n\u2019ont été que pure formalité d\u2019habillage démocratique, forcée par la communauté internationale et accomplie d\u2019ailleurs au sacrifice de centaines de vies humaines, selon un rapport des instances compétentes de l\u2019ONU.Face à un tel système échafaudé au bénéfice de l\u2019élite du Nord, l\u2019opposition du Sud a souffert de sa division et de son inorganisation.Outrageusement dominée par un des fils du président assassiné, Gilchrist Olympio, l\u2019opposition - l\u2019Union des forces du changement (UFC) - s\u2019est confondue pratiquement à sa personne, une partie du Togo ayant reporté sur lui son mars 2on RELATIONS aiLLeuRS amour pour son père ainsi que le mythe du père de l\u2019indépendance.Conforté par une telle popularité, qui a fini par avoir raison des options alternatives des autres opposants, Gilchrist Olympio n\u2019a jamais su élaborer de stratégie politique et ce, durant plus d\u2019une quarantaine d\u2019années.ÉLITE SINGULIÈRE Déclaré malade au moment des dernières élections présidentielles auxquelles il devait participer comme candidat, le 4 mars 2010, Gilchrist Olympio est remplacé au pied levé par le secrétaire général de l\u2019UFC, Jean-Pierre Fabre.Au lendemain des élections, après la victoire contestée de Faure Gnassingbé, Gilchrist Olympio décide de s\u2019allier à son «ennemi» de toujours.Ce retournement inattendu consacre la nouvelle donne politique au Togo.Ainsi, entre le pouvoir présidentiel et l\u2019opposition recomposée autour de Jean-Pierre Fabre, les citoyens togolais ont du mal à se retrouver dans ce capharnaüm politique.Le Togo fait étalage de ses contradictions : les deux fils des deux anciens présidents sont désormais alliés, rendant encore plus incertain l\u2019avènement d'un pays démocratique comme c\u2019est le cas chez ses voisins, le Ghana et le Bénin.L\u2019arrogance postélectorale née de la nouvelle alliance des deux fils est telle que le pouvoir présidentiel - éternel gagnant - ne constate même pas l\u2019évolution inévitable des adversaires qu\u2019il affronte lors des élections.Il ne s\u2019est pas méfié du fait que Jean-Pierre Fabre, le dernier meneur de l\u2019opposition, pouvait lui résister avec autant d\u2019acharnement.Neuf mois de contestation des résultats des élections - par des marches et des prières hebdomadaires notamment, malgré les répressions -, c\u2019est du jamais vu au Togo même si tout cela n\u2019a pas fait bouger le pouvoir.Le monument de l\u2019indépendance du Togo sis à Lomé: symboliquement, un homme se libère à la lumière d'une torche portée par une femme.Photo: Pierre S.Adjété, 2010 En éclipsant si souvent les occasions d\u2019ouverture politique véritable et les perspectives démocratiques réelles, les tenants du pouvoir se retrouvent aujourd\u2019hui confrontés à la volonté émancipatrice d\u2019une population qui revendique son droit à la dignité humaine.Après de longs mois de résistance, un nouveau parti politique aux initiales évocatrices - ANC (Alliance nationale pour le changement) - a été créé le jour symbolique du 10-10-10.Tous les Togolais épris d\u2019une unité d\u2019action longtemps attendue se bousculent aux portillons.Ces hommes et ces femmes considèrent que leur victoire libératrice passera désormais par l\u2019ANC et vaudra bien celle du mythique parti de Nelson Mandela sur les forces répressives de l\u2019apartheid qui avait longtemps prévalu contre toute logique, en Afrique du Sud.Mais, n\u2019est pas Nelson Mandala qui veut: Jean-Pierre Fabre n\u2019est pas connu pour avoir de grandes et nobles idées de ralliement dans son Togo natal.TROP TARD POUR ÊTRE PESSIMISTE Après cinquante ans d\u2019indépendance, le Togo se trouve donc à un moment crucial de son histoire.C\u2019est au seul nom de la dignité humaine que les espaces de liberté vont être explorés et conquis.Mais à quel prix individuel et collectif, compte tenu du réflexe répressif qui prévaut toujours et du soutien assidu de la France?Nul ne saurait le dire.Sauf qu\u2019une chose est certaine: une refondation est nécessaire, quelque chose comme l\u2019éveil d\u2019une conscience nationale qui aboutirait à un dialogue véritable entre toutes les forces vives de ce pays, sans quoi il est à prévoir que le régime s\u2019effondrera sous le poids de sa propre logique répressive.Il appartiendra aux citoyens de s\u2019approprier le dur exercice de l\u2019éthique publique, le souci du bien commun, c\u2019est-à-dire rien de moins que l\u2019application de Y Appel pour un renouveau démocratique au Togo: le Grand Pardon, lancé en novembre 1990 par Édem Kodjo.Cet intellectuel, diplomate, homme politique et écrivain togolais, est aussi le président de la Fondation Pax Africana et ancien Secrétaire général de l\u2019Organisation de l\u2019unité africaine (devenue l\u2019Union afri- caine).Vingt ans plus tard, beaucoup s\u2019accordent pour dire que cet appel au pardon, alors incompris et délaissé, aurait mieux servi le Togo que la voie -longue, pénible et infructueuse - de la confrontation radicale et d\u2019une «chasse aux sorcières» interminable.Il est véritablement trop tard pour baisser les bras.Les choses sont allées si loin qu\u2019il faudra désormais une croyance passionnelle dans la raison pour atténuer les prochaines hésitations sociales et relativiser les probables rapprochements politiques.Inévitablement, le Togo reste à réinventer avec conviction et partage, dans la bonne foi, la mutuelle confiance et un définitif Grand Pardon.C\u2019est seulement au moyen de ces instruments que les élites du Nord et du Sud ainsi que tous les citoyens assumeront davantage et dignement leur pays.\u2022 RELATIONS mars 2011 m coNtROveRse L\u2019auteure est conseillère en planification de programmes auprès d'organisations communautaires en Indonésie Facebook: un phénomène social identique du Nord au Sud?En Indonésie, des liens sociaux forts, non virtuels, sont au coeur de l\u2019identité et de la vie des gens.Facebook y est donc un réseau additionnel, sans plus.MARIE-SOPHIE VILLENEUVE Il y a quelques semaines, la nouvelle a fait les manchettes en Indonésie : ce pays dont la population est la cinquième plus importante au monde se situe au deuxième rang mondial quant au nombre d\u2019utilisateurs de Facebook (derrière les États-Unis), avec 10 % de sa population membre du populaire réseau.L\u2019information ne m\u2019a pas surprise.Car les Indonésiens vivent en groupes, en réseaux.Les cultures d\u2019ici sont collectivistes.L\u2019identité des personnes est essentiellement définie sur la base de l\u2019appartenance à un groupe - au premier rang le clan familial, puis le groupe amical, étudiant, professionnel, etc.La vie est toujours organisée autour de la famille, incluant ce qu\u2019on appelle la famille élargie.L\u2019individu va mettre à contribution les autres ré -seaux auxquels il appartient afin d\u2019assurer la subsistance et d\u2019améliorer la position sociale du clan familial.UN RÉSEAU DE PLUS Selon leurs dires, mes amis indonésiens utilisent Facebook d\u2019une part pour rester en contact avec les membres de la famille et les amis et, d\u2019autre part, pour adhérer à de nouveaux réseaux.Tout comme l\u2019arrivée du téléphone cellulaire et de la messagerie texte, Facebook est venu s\u2019ajouter à la panoplie de moyens avec lesquels les Indonésiens entretiennent et cultivent leurs très nombreuses relations.Car la popularité du site s\u2019inscrit dans le phénomène beaucoup plus large, et très récent, de l\u2019élargissement de l\u2019accès aux technologies des communications et de l\u2019information, surtout chez les jeunes générations et les personnes travaillant dans le secteur formel.Au premier rang ici : la multiplication fulgurante, surtout depuis deux ans, des cafés offrant l\u2019accès à Internet.Lors de mes premiers séjours en Indonésie, en 2007, il y avait très peu de ce type d\u2019endroits.Quatre ans plus tard, on en retrouve partout, même dans les petites villes plus reculées.Puis, arrivés récemment sur le marché, les netbooks, avec leur prix pouvant représenter le tiers d\u2019un portable standard, sont venus offrir un accès à l\u2019ordinateur jamais égalé auparavant.Ainsi, les Indonésiens ont-ils commencé à «facebooker», à «twitter », à « googler » et à jouer en ligne.En moins de trois ans, le fossé numérique entre l\u2019Occident et un pays comme l\u2019Indonésie s\u2019est considérablement réduit.UN MÉDIA À L\u2019IMAGE DE LA SOCIÉTÉ Au Québec, on entend souvent dire qu\u2019avec la multiplication des moyens de communication et d\u2019information, les rapports entre les êtres humains n\u2019ont jamais été aussi mal en point.En nous «enfermant» seul devant notre ordinateur et notre cellulaire, les technologies nous auraient isolés les uns des autres.Or, notre isolement dans une marée de communications n\u2019est que le dernier symptôme de notre projection dans une société ultra-individualiste et capitaliste.Bien avant Facebook, quelque part au cours des dernières décennies, nous avons choisi de nous replier sur nous-mêmes, de vivre loin les uns des autres, chacun dans sa grande maison, avec sa piscine privée, «seul dans son char», dans un cocon de confort matériel où rien, ni mauvaise odeur, ni couleur qui ne cadre pas avec celle des rideaux, ni visite imprévue de la belle-sœur, ne trouble notre quiétude mortifère.Dans cette atmosphère, il n\u2019est pas étonnant de nous voir chercher de la vie et du mouvement là où on peut en trouver facilement: Internet.Quand on s\u2019emmerde seul dans sa maison tout équipée des derniers gadgets, ouvrir l\u2019ordinateur et passer des heures à se divertir et faire des rencontres va de soi.En Indonésie, quel que soit son statut Facebook, mon amie reste la fille de ses parents, la grande sœur de l\u2019autre, la cousine et l\u2019amie de centaines de personnes.Elle quitte le café Internet et retourne à la maison où vivent six autres personnes.Elle parlera une bonne partie de la soirée avec la nièce partageant sa chambre à coucher et échangera une dizaine de messages texte avec sa cousine habitant une autre ville.Elle sera occupée pendant un mois, avec plusieurs autres mem -bres de sa famille, à prendre part à l\u2019organisation du mariage de sa sœur, où sont attendus pas moins de 1000 invités.Elle va passer deux heures à discuter avec son oncle et sa tante en visite.Pour la très grande majorité des Indonésiens, Facebook ne pourra jamais remplacer leur identité basée sur l\u2019appartenance à un clan familial et un vaste réseau social, et les nombreux espaces collectifs physiques qu\u2019ils et elles partagent ensemble.\u2022 m mars 2on RELATIONS coNtRoveR.se Au-delà des discussions concernant l\u2019utilité ou la futilité de Facebook dans une société comme la nôtre, qu\u2019en est-il ailleurs?Clairement, le débat s\u2019articule autour des valeurs et du projet de société qui caractérisent le lieu où le célèbre réseau se déploie.Ici comme ailleurs, l\u2019enjeu véritable est la vision de société inacceptable que propose Facebook.ANDRÉ MONDOUX La majorité des discours et débats entourant Facebook ont ceci en commun qu\u2019ils reconduisent la même représentation de la technique, soit celle qui la confine à un outil neutre entièrement assujetti à la volonté de son usager.Facebook est ainsi soit un gadget futile qui ne sert à rien ou un nouveau mode d\u2019être servant à révolutionner le vivre-ensemble.Même outil, deux usages, deux résultats différents.D\u2019un côté, on balaie du revers de la main un phénomène social important en le rabaissant au niveau de gadget et, de l\u2019autre, on l\u2019investit de nos plus grands espoirs.La première position s\u2019évacuant de facto du débat, examinons la seconde.Bien utilisé, Facebook permettrait ainsi de livrer - enfin - toutes les promesses d\u2019une société épanouie: création de communautés, démocratie participative, e-gouvernement, etc.Au service de justes causes, il favoriserait la création et l\u2019essor de nouveaux liens sociaux «émancipés» - une sorte d\u2019ordre social 2.0 -, à l\u2019image de nos aspirations les plus nobles et échappant à l\u2019ordre social «traditionnel», la version 1.0 entachée par les tares de l\u2019idéologie et du politique.C\u2019est oublier que si l\u2019outil est certes porté par l\u2019usage, il est socialement détermi- né en lui-même.Sous cet angle, la question devient donc la suivante : de quelles valeurs, au-delà de son usage, Facebook est-il porteur?Tel est l\u2019enjeu véritable à mes yeux, qu\u2019on observe le phénomène dans la perspective des pays riches ou des pays pauvres.FABRICATION DU CONFORMISME À bien des égards, Facebook est le fruit de la pensée néolibérale selon laquelle l\u2019individu est posé comme le fondateur exclusif de la dynamique sociale.Ainsi, tout comme la majorité des outils dits sociaux, il est principalement un espace de stratégies d\u2019auto-expression et de quêtes identitaires (sa page personnelle, son blogue, etc.) où les individus, en apparence émancipés de toute dé -termination sociale, doivent se coris -truire et ainsi «se dire» entre eux.La vie sociale devient morcelée et personnalisable dans la mesure où les usagers choisissent à la carte leurs groupes d\u2019appartenance.Cependant, l\u2019outil n\u2019est pas neutre pour autant puisqu\u2019il est lui-même produit dans un contexte socio-économique déterminé: avec Facebook, l\u2019amitié est une concrétude, une production de masse (le compteur d\u2019amis indicateur de productivité) assujettie, par le profilage marketing, à la consommation de masse (dis-moi qui tu es et je te vendrai ce que tu veux).Comptant désormais parmi les «amis» des utilisateurs, les entreprises peuvent afficher sur la page person- nelle de chacun; plus il y a de rapports «d\u2019amitié», plus il y a circulation de pages porteuses de publicité.UN PRODUIT DE SOCIÉTÉ De ce fait, Facebook n\u2019est ni un simple gadget à ignorer, ni une promesse de lendemains gazouilleurs.C\u2019est le produit d\u2019une société spécifique où le lien entre les valeurs (l\u2019idéologie) et l\u2019action est légitimé non plus politiquement (ouvert aux incontournables et nécessaires prises de position et débats), mais techniquement.Cette société technicienne se place sous le règne du mode d\u2019emploi, de la marche à suivre -naturellement - puisque posée en termes neutres (techniques) et donc située hors de portée de l\u2019idéologie et du politique.Non seulement n\u2019y a-t-il rien à débattre, mais la notion même de débat y est inexistante.Nous sommes ici dans la vision d\u2019une société fourmilière: une dynamique «optimisée», harmonieuse, sans oppositions ni contradictions, entièrement vouée à la production et à la consommation (d\u2019amis comme de produits), conformément au grand rêve capitaliste.Je ne crois pas qu\u2019une telle vision de la société soit bonne - ni au Sud, ni au Nord.\u2022 L\u2019auteur est professeur à l'École des médias de la Faculté de communication de l\u2019UQAM RELATIONS mars 2011 m PROCHaiN NUméRO Le numéro d\u2019avril-mai de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 8 avril.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur: la précarisation du travail Instable, flexible, contractuel.les termes qualifiant le travail au XXIe siècle sont révélateurs de la précarisation de cette institution qui connaît, depuis quelques décennies déjà, des changements profonds sous l\u2019impulsion de la logique managériale.La multiplication des agences de placement non réglementées, la diversification des statuts d\u2019emploi (temporaire, occasionnel, sur appel, etc.) ou encore la dégradation des conditions de travail, incluant celles des intellectuels et des artistes, sont autant d\u2019indices du processus de précarisation, qui affecte une grande partie de la population.Comment comprendre ce phénomène?À qui profite-t-il?Quel est le rôle de l\u2019État québécois dans cette situation?\u2022\tune controverse sur l\u2019engagement social et la liberté; \u2022\tune analyse sur le Tea Party aux États-Unis; \u2022\tle carnet signé par Brigitte Haentjens; \u2022\tune réflexion sur le nationalisme catalan; \u2022\tles œuvres de nos artistes invités, les graveurs du groupe Xylon.Rolande Pelletier, Le cirque (hommage à Matisse), 2008, technique gravure sur bois, 57 x 76 cm.Photo: Daniel Roussel Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Internet : .: 50 L\u2019œuvre em chantier Mise en scène, interprétation, danse, dramaturgie, portraits d\u2019artistes.Jeu: ^ des points de vue multiples, des réflexions passionnées.Abonnez-vous ! 514-875-2549 info@revuejeu.org www.revuejeu.org m mars 2011 RELATIONS I muLtimeDias \\v\\ POUR UN INSTANT , LA LIBERTE d\u2019obstacles et une pluralité de destins, l\u2019histoire fait donc état, d\u2019une manière très habile, de la réalité éminemment complexe qui est celle des migrations contemporaines de ceux et celles pour qui la liberté de mouvement n\u2019est que théorique.Pour un instant la liberté est un film touchant, bouleversant, qui pose des questions incontournables pour notre temps.Dans une perspective de justice sociale à l\u2019échelle mondiale, comment assurer le respect des droits humains et une mobilité humaine équitable dans un contexte de globalisation de l\u2019économie couplée d\u2019une fermeture des frontières à des pans entiers de l\u2019humanité?À qui profitent cette fermeture et ce contrôle frontaliers?Quelle part de responsabilité devraient assumer les pays favorisés dans la protection des personnes en quête de refuge à l\u2019échelle de la planète?Ce ne sont que quelques-unes des questions que ce film nous invite à approfondir.STÉPHANIE ARSENAULT RÉALISATION : ARASH T.RIAHI, FRANCE/TURQUIE/AUTRICHE, no MIN.DISTRIBUÉ AU QUÉBEC DEPUIS 2010 PAR K-FILMS AMÉRIQUE.Pourquoi les gens ont-ils besoin de papiers pour être avec leurs parents?», demande la petite Azi, en cherchant le sommeil, à celui qui prend soin d\u2019elle dans cet exil qu\u2019ils ont entrepris ensemble.Il s\u2019agit de l\u2019un des nombreux échanges et questionnements bouleversants auxquels nous convie le film Pour un instant la liberté, primé au Festival international du film de Vienne, au Festival des films du monde de Montréal ainsi qu\u2019au Festival du film de Zürich, en plus de remporter la faveur du public dans plusieurs autres événements.La fermeture des frontières, l\u2019exploitation des personnes vulnérables à laquelle cette fermeture donne lieu, les espoirs et les désillusions qui composent la vie des exilés sont autant de sujets qui alimentent la trame touchante de ce film.L\u2019histoire débute avec Ali et Mehr-dad, deux jeunes Iraniens qui tentent de fuir l\u2019Iran et d\u2019accéder à l\u2019Europe par la Turquie.Ils sont accompagnés des deux neveux de Mehrdad qui désirent rejoindre leurs parents exilés en Autriche, laissant derrière leurs grands-parents qui prenaient soin d\u2019eux ces dernières années.Tout au long du film, les vies des uns et des autres se croiseront au détour des différents parcours d\u2019exil, notamment ceux d\u2019un jeune professeur kurde et d\u2019iraniens également en quête de liberté.Ou encore ceux de jeunes volontaires internationaux luttant pour la défense des droits humains et ceux des escrocs et délateurs qui profitent de la vulnérabilité des gens.Le film, avec ses acteurs magnifiques, en particulier les enfants, nous transporte donc au cœur de UN FILM DE ARASH T RIAHI drames humains vécus par des gens en quête de sécurité et de liberté à l\u2019extérieur de leur pays d\u2019origine.Ces situations sont provoquées ou aggravées par des obstacles politiques, géographiques et climatiques, par des dédales bureaucratiques ainsi que par le commerce de la misère et la cupidité de ceux qui en tirent profit, tels les tenanciers d\u2019un hôtel qui se jouent de la vulnérabilité des migrants irréguliers et des exilés qui viennent y loger.Le spectateur est amené à suivre ces personnages attachants dans leur quête marquée par le désespoir, la compétition, la violence et la mort, mais aussi par l\u2019espoir, le courage, l\u2019humour et la solidarité.Ces drames humains dévoilent en fait souvent de véritables exploits réalisés par des êtres fragiles et forts à la fois.En plus de l\u2019histoire déchirante, mais pleine d\u2019espoir, d\u2019Ali, de Mehrdad, de leurs neveux et de ce jeune Kurde plein d\u2019humour et d\u2019ingéniosité, le film présente les parcours troublants d\u2019un père de famille et d\u2019un vieillard iranien de qui les dédales administratifs ont eu raison, et de cette mère pour qui le retour en arrière devient la seule issue.En montrant une diversité de personnes et de parcours, une multitude DVD m RELATIONS mars 2011 LivR.es ES PLAIDOYER POUR UNE RÉFORME URGENTE DE LA JURIDICTION PÉNALE INTERNATIONALE Danilo Zolo LA JUSTICE DES VAINQUEURS.DE NUREMBERG À BAGDAD Arles, Actes Sud, 2009 (traduit de l\u2019italien par Étienne Schelstraete), 231 p.VJ.LA JUSTICE DES VAINQUEURS De Nuremberg à Bagdad rht*f\u20141 rr~TC Le recours à la juridiction pénale internationale pour juger des crimes contre la paix et d\u2019autres graves crimes internationaux a-t-il donné naissance à un ordre juridique unitaire et cohérent?Dans La justice des vainqueurs, Danilo Zolo examine cette question épineuse à travers une analyse critique du système de la justice internationale.Ce philosophe italien, auteur de plusieurs ouvrages, cherche à montrer que les tribunaux pénaux internationaux mis en place depuis Nuremberg (1945) ont consacré une justice contraire aux principes tant du droit international que du droit pénal.Selon l\u2019auteur, l\u2019absence en droit international d\u2019une définition de la guerre d\u2019agression et la faiblesse du cadre normatif sanctionnant ce type de guerre ont permis aux États-Unis et à leurs alliés d\u2019imposer, à partir des années 1980, leur propre vision de la justice internationale.Celle-ci est en rupture avec l\u2019ordre international établi par l\u2019ONU, subordonnant l\u2019usage de la force à l\u2019autorisation du Conseil de sécurité.La nouvelle vision qui s\u2019affirme depuis la Guerre froide et la mondialisation marque aussi l\u2019avènement de la «guerre globale» justifiant l\u2019utilisation de la force militaire au nom de l\u2019intervention humanitaire et du maintien de la sécurité.Or, cette guerre «préventive» n\u2019a pas de fondement en droit international et aucune sanction n\u2019est prévue contre les responsables de crimes d\u2019agression.Un autre grand bouleversement du droit international qui consacre la «justice des vainqueurs » est la conceptualisation de la guerre comme crime imputable aux individus et non plus seulement aux États.Cela se trouve concrétisé par l\u2019institution des tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, suivis des tribunaux pénaux internationaux ad hoc pour l\u2019ex-Yougoslavie (1993), le Rwanda (1994) et des instances comme le Tribunal spécial irakien.Or, nous explique Danilo Zolo, ces tribunaux ne sont pas en mesure d\u2019organiser des procès justes et équitables, ni de traiter les condamnés dans le respect des principes du droit pénal.L\u2019auteur dénonce ainsi l\u2019impunité des vainqueurs et s\u2019oppose à toute rationalisation de la guerre d\u2019agression.Il critique tout particulièrement la position de certains intellectuels, dont Michael Ignatieff, qui justifient les interventions humanitaires au nom de la protection des droits humains.Selon lui, cette position aboutit à la célébration de l\u2019usage de la force internationale par les grandes puissances, car elle tend vers la négation de la diversité culturelle et de la complexité du monde.De même, Zolo qualifie de «pure rhétorique néocoloniale» l\u2019idée selon laquelle le recours à la force militaire par les États-Unis n\u2019est qu\u2019une réplique défensive qui garantit la survie de l\u2019Occident et de ses valeurs face à l\u2019agression du terrorisme islamique et l\u2019apparition d\u2019une nouvelle barbarie.Cette position amène l\u2019auteur à tenir parfois un raisonnement tendant à jus- tifier l'usage des moyens terroristes par les peuples soumis à la justice des vainqueurs.Ainsi, certains passages manquent de nuance et reflètent malheureusement une vision manichéenne des relations internationales.Cela n\u2019empêche toutefois pas cet ouvrage d\u2019offrir une analyse fouillée des étapes marquantes du système de justice internationale et de livrer un plaidoyer pertinent pour une réforme urgente de la juridiction pénale internationale.Écrit dans un langage simple et doté d\u2019abondantes références bibliographiques, il s\u2019adresse tant au grand public qu\u2019aux chercheurs spécialisés.IDIL ATAK ÉCRITURE ET RÉCIT D\u2019IMMIGRATION Lilyane Rachédi L\u2019ÉCRITURE COMME ESPACE D\u2019INSERTION ET DE CITOYENNETÉ POUR LES IMMIGRANTS.PARCOURS MIGRATOIRES ET STRATÉGIES IDENTITAIRES D\u2019ÉCRIVAINS MAGHRÉBINS AU QUÉBEC Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2010, 222 p.Migrer n\u2019est pas chose facile.Il y a toujours une ambivalence entre le pays natal et celui adopté.Le premier est celui de l\u2019origine, de l\u2019enfance, de la famille, des premiers rêves, alors que le deuxième est généralement celui de l\u2019adaptation, mais aussi des espérances.Les recherches sur la migration sont nombreuses, mais peu d\u2019entre elles portent sur l\u2019écriture et les œuvres des écrivains migrants comme stratégie identitaire, d\u2019où l\u2019intérêt de ce livre.Lilyane Rachédi s\u2019intéresse à six auteurs d\u2019origine maghrébine en mettant en lien leurs œuvres et leur parcours migratoire.L\u2019auteure, chercheure en travail social, s\u2019intéresse plus spécifiquement à l\u2019interculturalité.Elle démontre que le recours à la littérature, pour ces écri- mars 2011 RELATIONS LiVR.es LIIYAHT RAC1ICDI rnUct dt Mldvk Yau tatrouni PARCUIIIIS MiGRAlOIRIj ETS1KA1T£I[SIDIXTTTAIRE.S Dtcimm UAGIItfBINSAU OUtBK »| m vains, fait partie d\u2019une stratégie identitaire qui leur permet de se situer dans leur nouveau monde et d\u2019aller au-delà du simple récit qui donne voix à ceux et celles ayant envie de partager leur histoire, leur mémoire.Leurs œuvres sont à la fois un acte de reconnaissance, mais aussi un geste de rupture tout autant que de réconciliation avec leur pays natal.Originaires d\u2019Algérie, de Tunisie et du Maroc, les écrivains choisis ont abordé, à travers leurs œuvres, des enjeux liés à leur parcours migratoire respectif.L\u2019auteure les a invités à raconter ce parcours et à situer un ou plusieurs de leurs écrits dans l\u2019histoire de cette migration.Ainsi, on découvre que leurs récits deviennent tout autant prétexte à se raconter qu\u2019à se situer ou à prendre position.Il y a plusieurs raisons derrière leur volonté d\u2019écrire.Certains voulaient bousculer l\u2019image mythique du pays d\u2019origine, le souvenir symbolique, comme c\u2019est le cas de Majid Blal dans Une femme pour pays.Plus radicalement, il s\u2019agissait pour Wahmed Ben-Younes, dans Yemma, de jeter un regard critique sur le leurre de l\u2019émigration et les désillusions dont personne ne parle.Il y a aussi le désir de transmission, tel qu\u2019abordé dans Le papillon amoureux de Soraya Benhaddad qui traite de la question des préjugés et de la nécessaire adaptation de qui veut refaire sa vie.Il y a aussi l\u2019écriture qui témoigne d\u2019une intégration et d\u2019une participation à la société comme chez Hédi Bouraoui, qui questionne le multiculturalisme canadien dans Ainsi parle la tour CN.Lilyane Rachédi a su démontrer comment ces récits, tout en étant des œuvres littéraires à part entière, font partie de l\u2019élaboration d\u2019une stratégie d\u2019insertion pour ces auteurs.L\u2019ouvrage permet une appropriation nouvelle de l\u2019écriture et du rôle des œuvres littéraires dans l\u2019intervention sociale.Il serait fort intéressant d\u2019étendre cette recherche à un plus grand nombre d\u2019écrivains, d\u2019ici et d\u2019ailleurs.LOUISE DIONNE LIVRES DE VIE Louise Warren ATTACHEMENTS.OBSERVATION D\u2019UNE BIBLIOTHÈQUE Montréal, L\u2019Hexagone, 2010, 173 p.Les lecteurs et lectrices de Relations ont le plaisir, depuis septembre 2010, de lire la chronique de Louise Warren, «Je suis de ce monde» (accompagnée des dessins de Sophie Lanctôt), où les livres se révèlent être de véritables compagnons de vie.Cette chronique est en quelque sorte le prolongement de ce livre.L\u2019auteure nous y fait découvrir les liens intimes qui l\u2019unissent à la centaine d\u2019ouvrages qui composent sa bibliothèque, autant de rencontres relatées succinctement, qui nous communiquent le plaisir tout simple de vivre.Il importe peu que nous connaissions l\u2019ouvrage ou l\u2019auteur dont il est question, ils nous deviennent aussitôt familiers, leur compagnie agréable et désirable.À la lecture d'Attachements, on a l\u2019impression que les livres dont l'au-teure parle font corps avec elle.Ce sont des médiations essentielles de son expérience de la vie, de son expérience du monde.Des mémoires aussi.Des traces indélébiles dans son existence, impensable sans elles, de rencontres heureuses, d\u2019êtres chers, de sensations, d\u2019émotions qui l\u2019habitent.Les mots, comme la lumière, sont nécessaires à son regard.Un livre accompagnera un souvenir intime, un autre déclenchera l\u2019impulsion d\u2019écrire, un autre encore initiera un long dialogue, ou bien stimulera la réflexion.Un poème devient indissociable d\u2019un paysage.Tous sont une manière d\u2019approfondir l\u2019existence (p.108), de toucher le fond, l\u2019âme du monde.D\u2019établir les liens secrets, l\u2019identité intérieure de toute matière vivante avec l\u2019humain.Parlant de Handke et particulièrement de Le poids du monde, elle dit: «Ces livres-là soutiennent la conscience.Ils portent la voix qui sculpte le souffle, recueille les tremblements fugitifs.Ils absorbent le vide» (p.115).Des phrases, parfois quelques mots sont le « sésame » d\u2019un univers riche de sens.Ils justifient à eux seuls la présence d\u2019un livre dans sa bibliothèque.La valeur de chacun se juge au poids de vie qu\u2019il renferme, à sa capacité d\u2019ouvrir les yeux du lecteur sur la beauté des choses et des êtres.Une phrase suffit.Aussi, n\u2019est-il pas étonnant que Louise Warren aime particulièrement les fragments, les collages, autant de portes qui s\u2019ouvrent à l\u2019improviste sur le vivant.Des mots enveloppés de silence, des mots-chemins vers l\u2019inconnu, donnant accès aux diverses et multiples saveurs de la vie.L\u2019auteure se sait vivre «dans le langage» (p.130): dans cette demeure essentielle, vivre devient une expérience extraordinaire.Cheminer avec elle dans ses lectures nous le fait éprouver.N\u2019habitons-nous pas tous dans le langage?Mais pour beaucoup, cette maison reste obscure, au point où, n\u2019y voyant rien, on l\u2019oublie - comme si on n\u2019y habitait pas.Les mots se contentent d\u2019être des moyens, des outils, de simples véhicules, extérieurs à soi.Mais les poètes ont ce don d\u2019ouvrir pour nous les fenêtres de cette maison, de laisser passer la lumière, de nous la faire découvrir - ou tout au moins de nous en évoquer les contours - pour qu\u2019à notre tour, nous nous mettions en quête d\u2019elle ne serait-ce qu\u2019à tâtons.Ce livre de Louise Warren en témoigne.Attachements Observation d\u2019une bibliothèque JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS mars 2on ES LiVR.es QUESTIONS D\u2019AVENIR Robert Mager et Serge Cantin (dir.) MODERNITÉ ET RELIGION AU QUÉBEC.OÙ EN SOMMES-NOUS?Québec, PUL, 2010, 416 p.V A la suite de l\u2019immense boulever-risement qu\u2019a été la Révolution tranquille, devant le changement des modes d\u2019agir et de penser qui semble radical et l\u2019effacement si rapide de la présence catholique dans l\u2019espace québécois, il y a lieu de s\u2019interroger sur l\u2019avenir de la religion au Québec.C\u2019est cette question d\u2019importance qu\u2019aborde cet ouvrage qui s\u2019inscrit dans le prolongement de la pensée du philosophe français Marcel Gauchet.Celui-ci interprète l\u2019évolution de nos sociétés comme une sortie de la religion et qualifie le christianisme de «religion de la sortie de la religion».Les articles de ce collectif, dirigé par Robert Mager et Serge Cantin, ont été présentés au colloque Modernité et religion au Québec (21-23 avril 2008).Le livre a les défauts du genre : qualité inégale des contributions, répétitions multiples d\u2019un auteur à l\u2019autre, etc.Les plus jeunes veulent se faire entendre (publish or perish) et d\u2019autres semblent plus soucieux de développer leur propres travaux que de resserrer leur pensée sur le thème débattu.Cela dit, l\u2019ouvrage est d\u2019une portée indéniable présentant 24 contributions regroupées en cinq sections: une religion surprise par l\u2019histoire, les métamorphoses du socioreligieux, la religion et l\u2019État, la religion à l\u2019école, penser la religion en régime moderne.De la première section, retenons un texte de Pierre Lucier qui insiste sur le « décrochage de la culture de chrétienté par rapport à l\u2019expérience chrétienne» (p.24).«Une grande partie du monde des sciences et des arts avait évolué sans l\u2019Église, jusqu\u2019à nourrir \u201cle refus global\u201d d\u2019un bon nombre » (p.25).Gilles Routhier signale pour sa part que la Révolution tranquille n\u2019a pas été aussi brutale qu\u2019on le pense et qu\u2019on ES mars 2011 RELATIONS peut retracer les signes d\u2019une première révolution dès 1930: celle élaborée par les croyants issus de l\u2019Action catholique et sensibles aux sciences sociales.Même son de cloche chez le Franco-Américain Donald L.Boisvert qui affirme: «Le Québec, en d\u2019autres mots, n\u2019est sorti ni du catholicisme ni de la croyance sous ses diverses formes» (p.61).Modernité et religion au Québec sous la direction de Robert MAGER et Serge CANTIN H InHSw Où ën sommes-nous ?J0 TiiLStf 'fi ï - T De la deuxième section, je retiens un long texte de E.-Martin Meunier, Jean-François Laniel et Jean-Christophe Demers offrant un aperçu sociohistorique du catholicisme québécois (1970-2006).Très documenté, il pourrait être la base d\u2019un essai indépendant.À signaler également, un superbe petit texte d\u2019Isabelle Matte qui analyse le malaise existentiel et le discours apocalyptique dans la jeune chanson québécoise, s\u2019attardant surtout à Daniel Bélanger.Très intéressante aussi est la contribution de Robert A.Kenedy et de Diana Cohen-Reis, qui montre comment des Juifs émigrés de France, vivant à Montréal, se sentent à l\u2019aise en français et respectés, ce qui n\u2019empêche pas l\u2019un d\u2019eux d\u2019affirmer de manière intrigante à mes yeux: «Je serai toujours Juif et Français, mais mon cœur restera toujours en Israël» (p.201).Suprême paradoxe, les auteurs, après avoir mené leur enquête auprès des Juifs de Montréal en français, nous offrent un texte en anglais! La troisième section aborde la question de la laïcité, de la relation entre la religion et l\u2019État.Elle propose d\u2019abord un article très technique de Christelle Landheer-Cieslak sur le droit civil québécois, puis un texte de Lucia Ferretti qui laisse entendre que la Cour suprême, en abordant la liberté religieuse, glisse vers la promotion du multiculturalisme au détriment d\u2019une culture publique commune.Dans un bon article, Denis Jeffrey fait la distinction nette entre la tolérance et l\u2019indifférence; Danièle Letocha interprète, pour sa part, l\u2019accommodement raisonnable comme un effet des chartes et comme une cause de changements sociaux (p.264).Son point de vue est radical: «Il n\u2019existe pas de telle chose qu\u2019une laïcité ouverte ou fermée.Un État est laïque ou ne l\u2019est pas» (p.272).Suit la quatrième section consacrée au thème de la religion à l\u2019école.Jacques Racine y fait un très bon survol historique et Jacques Cherblanc explique de manière articulée la distinction à faire entre le religieux et le spirituel.La cinquième section est tournée vers l\u2019avenir: comment penser la religion en situation de modernité?Étrangement, le texte de Jacques Pierre n\u2019a pas vraiment de conclusion (un accident d\u2019édition?).Michel Despland recommande quant à lui aux Églises de s\u2019orienter vers le modèle de la secte et d\u2019agir comme des groupes prophétiques au sein de la société («renforcer la dimension d\u2019espérance ou de projet», p.352).Les trois derniers textes approfondissent la contribution de Gadamer, de Gauchet et de Hegel sur les conditions d\u2019existence et d\u2019avenir des religions.Au total donc, un livre immense, touffu, souvent difficile, peu unifié, mais tonifiant.J\u2019en ai retenu pour moi-même l\u2019image suivante : il y a un avenir pour la religion après la Révolution tranquille.Dans le cas de l\u2019Église catholique, il faudra toutefois opter pour l'ouverture et l'innovation afin d\u2019éviter un retour vers le passé.ANDRÉ BEAUCHAMP jsement 234-8533 Bâtir un monde de justice m.I il\tbar'll nr n ^ ili AUJOURD'HUI, DES MILLIERS DE FEMMES PRODUISENT DE QUOI NOURRIR LEUR FAMILLE^ Donnez générei Développem ; et Paix 1 888 Oser des solutions durables Insuffler au Quebec un vent determinant pour l avenir social, environnemental et économique.Oser la CSN www.csn.qc.ca M*l J mm y-f.m 'Æê mm r-~ - » Desjardins Caisse d'économie solidaire Québec Montréal Lanaudière 418 647-1527 514 598-2122 450 753-7055 www.placement.coop L'argent investi sert à financer plus de 2700 entreprises socialement engagées.Le choix de Laure Waridel Le Placement à rendement social est une valeur sûre et garantie."]
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