Relations, 1 janvier 2011, Janvier - Février
[" 7ch \u2022 DE REGARD PERÇANT ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRO 746 févRieR 2011 H aïti, le choc de la réalité Un État fantôme Le colonialisme néolibéral La longue marche vers la refondation Les paysans : « tout moun se moun » Sortir de la cacophonie humanitaire et solidarité Choisir Davertige de Louise Warren Santé aux États-Unis: une réforme imparfaite ARTISTE INVITÉE : TAINO-L 06538523234702 ReLatiONS NuméRO 746, jaNvieR-févRieR 2011 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS 22 ans, 22 ooo morts Daniel Izuzquiza, s.j.\t9 LE CARNET DE BRIGITTE HAENTJENS Résistance\tÎO JE SUIS DE CE MONDE CHRONIQUE LITTÉRAIRE Choisir Davertige Louise Warren\t28 AILLEURS Le Brésil de Dilma Pierre Beaudet et Anne Latendresse\t30 70 ANS DE RELATIONS La naissance de Relations Suzanne Clavette\t33 REGARD Santé aux États-Unis: une réforme imparfaite Pauline Vaillancourt Rosenau\t34 CONTROVERSE Faut-il remettre en question le célibat des prêtres?Marie-Paul Ross Gregory Baum\t36 37 EN BREF\t38 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture: Taino-L, Artibonite, 2002 dOSSieR HAÏTI, LE CHOC DE LA RÉALITÉ Un an après la tragédie qui a secoué le pays, le 12 janvier 2010, nous nous penchons sur les enjeux de sa reconstruction en nous appuyant sur un portrait de l\u2019État haïtien, non sans réfléchir aux effets du néolibéralisme dans le pays durant ces dernières décennies.La présence massive des organismes non gouvernementaux (ONG) sur le terrain est-elle une aide ou un frein à la reconstruction?Quel est le rôle de la diaspora haïtienne?Qu\u2019arrive-t-il à l\u2019Église catholique?Pourquoi la paysannerie, qui compose la majorité de la population, doit-elle être reconnue dans la vie politique du pays?Haïti, le choc de la réalité Jean-Claude Ravet\til Un État fantôme Daniel Holly\t13 Le colonialisme néolibéral Catherine Caron\t14 La longue marche vers la refondation Fritz Deshommes\t16 Les paysans: «tout moun se moun» Franklin Midy\t18 S\u2019attaquer à l\u2019éducation: une priorité Jean-Claude Ravet\t20 Sortir de la cacophonie humanitaire Lody Auguste\t22 L\u2019Église catholique: faiblesses et défis Kawas François\t24 Diaspora et solidarité ean-Claude Icart\t25 ARTISTE INVITÉE Née aux Cayes en Haïti, Roxane Ledan, dite Taino-L, est photographe et documentariste.Elle a étudié au Centre d\u2019études photographiques et cinématographiques de Port-au-Prince, puis au Nikon School of Photography à Fort Lauderdale, où elle a été initiée à la photographie numérique.Elle poursuit présentement des études avancées en photographie à l\u2019Université Concordia de Montréal.Outre la publication d\u2019un recueil de photos et la réalisation d\u2019un documentaire pour la chaîne de télévision franco-allemande ARTE, elle a participé à de nombreuses expositions en Amérique du Nord et dans les Caraïbes, notamment aux Salons haïtiens de la production féminine et à l\u2019exposition «Habitation Leclerc: un autre regard» en Haïti, qui invitait à réfléchir sur la profondeur et l\u2019originalité de la culture haïtienne.foNüée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay PROMOTION/PUBLICITÉ Jean-Alexandre D\u2019Etcheverry TRADUCTION Claude Bédard, Catherine Caron, Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Goldstyn, Sophie Lanctôt RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Gilles Bibeau, Gilles Bourque, Eve-Lyne Couturier, Louise Dionne, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Mouloud Idir, Nicole Laurin, Sylvain Lavoie, Agusti Nicolau, fGuy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Bernard Émond, Brigitte Haentjens, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Louise Warren IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / H DS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère, EBSCO et dans X Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.ISSN 0034-3781 Nous reconnaissons l'appui financier du gouvernement du Canada, par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) pour nos activités d'édition.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca janvier-février 2011 RELATIONS éDitORiaL 70 ans de regard perçant ^^elations, fondée en janvier 1^1941, célèbre cette année son I \\ 70e anniversaire.Le slogan «70 ans de regard perçant» qu\u2019on retrouvera sur la couverture tout au long de l\u2019année 2011, traduit bien une de ses particularités qui fait d\u2019elle une revue actuelle et essentielle.Au fil des ans, elle s\u2019est taillé une place unique dans l\u2019univers médiatique québécois.Revue critique de gauche, elle résiste au cynisme politique ambiant et au conformisme poisseux des élites.Elle cherche, numéro après numéro, par ses analyses et ses voies alternatives, à percer le mur du fatalisme et de la démission face à l\u2019absurdité/obscé-nité de l\u2019époque actuelle.Celle-ci, plus que toute autre, pourrait assurer une vie digne et en santé à chacun - une chance dans l\u2019histoire qui se trouve sabotée.¦ *ÊÉÊà .s W&:S: \\V,r\t;\u2022\t¦ 1 lliglfll fou !>;» Fi VwftCi'n TTibèi1 r/(lin phone, citoyen ou immigrant récent, payer à son enfant un premier bout de chemin dans une école privée anglaise non subventionnée lui vaut désormais de pouvoir poursuivre sa route en an -glais à l\u2019école publique.Aux nantis le libre-choix et le droit à l\u2019école anglaise financée par les con -tribuables, aux plus pauvres l\u2019école française pour tous.Ce retour de l\u2019as- La loi 115 n\u2019est qu\u2019une goutte d\u2019eau de plus dans un vase qui déborde.En effet, elle s\u2019ajoute à une longue liste de revers découlant du coup de force constitutionnel de 1982, incluant l\u2019élargissement à l\u2019ensemble des migrants interprovinciaux du libre-choix de la langue à l\u2019école publique au Québec et le jugement de la Cour suprême contre l\u2019affichage en français seulement.Ces revers ont ébranlé l\u2019adhésion des Québécois au projet d\u2019une société ayant le français comme langue de la Cité et, par leur effet cumulatif, ont conduit au recul du français au profit de l\u2019anglais, plus particulièrement à Montréal.Le recensement de 2006 révélait que le français a déjà trop perdu de terrain.Pourtant, la loi 101 originelle avait tracé le bon chemin.Seule une société québécoise ayant le français comme langue publique commune permettrait, en faisant contrepoids au tout-à-l\u2019anglais de la mondialisation à la manière anglo-américaine, de maintenir la diversité linguistique dans notre coin de continent.Mais dès son jugement sur l\u2019affichage, la Cour suprême a voulu im -poser, à la place de l\u2019usage exclusif du français établi par la loi 101, la règle de sa «nette prédominance».Ce concept s\u2019est avéré rien de moins qu\u2019un cheval de Troie.Après avoir recouru dans un premier temps à la disposition dérogatoire, ou «clause nonobstant», pour maintenir l\u2019affichage unilingue français, Québec a fini par céder à la prescription de faire bonne place à l\u2019anglais.Ce retrait s\u2019est répercuté sur sa pratique linguistique générale jusqu\u2019à conforter la bi-linguisation des services gouvernementaux.La proposition principale que le Parti québécois a formulée en vue de son prochain congrès trahit le désarroi ambiant en matière de politique linguistique.En effet, sa section sur la langue a pour thème.la nette prédominance du français.D\u2019abord, on se désole que le Québec soit juridique- janvier-février 2011 RELATIONS ment soumis à la constitution de 1982 qui lui a été imposée, pour ensuite dé -plorer qu\u2019il peine à imposer la nette prédominance du français dans la vie publique, sans voir là une incohérence.De fait, devant la force de l\u2019anglais, se limiter à cette prédominance du français ne peut qu\u2019aboutir à constater, à terme, la nette prédominance de l\u2019anglais.Il convient plutôt de rompre avec ce bilinguisme trompeur.Et si l\u2019on est prêt à se servir de la «clause nonobstant» pour se soustraire au jugement douteux qui a mené à la honteuse loi 115, aussi bien en faire autant pour rétablir l\u2019affichage en français seulement.Quant à la solution d\u2019ensemble, elle sera forcément du même ordre que le coup de force de 1982, à l\u2019origine du présent recul.Soit convaincre le Ca- actuaLîtés nada de changer son fusil d\u2019épaule, c\u2019est-à-dire de modifier sa politique linguistique de façon à promouvoir, au lieu de contrer, le français comme langue commune de la société québécoise.Soit se donner un pays.\u2022 Le frère André: un saint parmi les siens à 05h00 Par le frère A 1 Salni-Pterre.i canonisation ou SPÉCIALE, SSES'S Km»* icoW- ,1*00.00» ^tort**^ « bien Qu cr 1 ,d,eh»o«** td*r«i«p 5*2=: cyberpresse.cvberpresse.ca ^CCUoil Actualités LA PRESSE AFFAIRES «ON CINeT ?***\tBI°8U°« Chroni, «OMrarr MON VOLANT - Ph0r/ A VA\u201c< « 1 *\u2022 *1 \u2022« 4^ VïA m G20 sieurs économies européennes se sont effondrées tandis que la médecine de cheval des plans d\u2019austérité est maintenant imposée, toujours sous l\u2019impulsion du G20.Parallèlement, la perspective des effets ravageurs des changements climatiques à l\u2019échelle mondiale amplifie la crise - ce que le G20 ne parvient pas à prendre en compte jusqu\u2019à présent.Ce qui se dégageait très fortement des manifestations de Séoul, mais ailleurs aussi, c\u2019est la conscience que c\u2019est le système capitaliste lui-même qui est en crise et que le G20 a été concocté pour sauver ce système.Après tout, le G8, principalement composé des vieilles puissances industrielles, a perdu quelque légitimité politique qu\u2019il ait pu prétendre avoir pour diriger l\u2019économie mondiale.Plus encore, les économies des pays du G8 ne disposent plus des réserves de devises étrangères nécessaires au sauvetage du système.Ce sont maintenant les pays émergents, en particulier la Chine, mais aussi l\u2019Inde, le Brésil et l\u2019Afrique du Sud qui possèdent la part du lion des réserves mondiales de de -vises étrangères.Plusieurs raisons font que le G20 s\u2019est ainsi progressivement imposé comme une cible et un terrain de bataille pertinent pour les mouvements sociaux et de résistance à la globalisation.Le fait est qu\u2019ils ne peuvent simplement pas se permettre de l\u2019ignorer.S\u2019étant autoproclamé le «premier Le résultat est lamentable jusqu\u2019à présent, mais comment s\u2019en étonner?Un groupe autodésigné de 20 pays ne peut légitimement diriger l\u2019économie mondiale en excluant la participation du reste des 172 pays du monde.Pire encore, le G20 forge des alliances avec les leaders du monde des affaires et des transnationales pendant qu\u2019au même moment, de Londres à Séoul, il exclut novembre 2011, la question est de savoir si les mouvements sociaux et les ONG alliées, en France et en Europe, saisiront l\u2019occasion pour mobiliser et régénérer leur capacité de revendiquer collectivement un changement systémique.Espérons que les lanternes qu\u2019ont arborées fièrement les manifestants de Séoul continueront à nous inspirer et à briller en 2011.\u2022 systématiquement la participation des mouvements sociaux et des organisations de la société civile.Dans ce contexte, il est logique que le G20 devienne une cible commune pour tous ceux et celles qui luttent à travers le monde contre l\u2019avancée de la globalisation néolibérale.Mais cela reste à voir si le G20 ser -vira à déclencher une remobilisation massive en faveur d\u2019un changement de système qui apparaît si nécessaire à ce moment de l\u2019histoire.Il y avait des signes de cela à Séoul et, jusqu\u2019à un certain point, lors des sommets précédents à Londres, Pittsburgh et Toronto.En vue du sommet de Cannes, en Photos : Cecilia Olivet/ Mary Lou Malig forum de gouvernance de l\u2019économie mondiale», le G20 s\u2019affirme comme le moteur politique après la Banque mondiale, le FMI et l\u2019Organisation mondiale du commerce.À Pitts -burgh, en 2009, il a défini les grandes lignes d\u2019un plan pour gérer l\u2019économie mondiale qui incluait non seulement des réponses aux crises financière, économique et climatique, mais aussi à la crise alimentaire, à la crise sociale et aux inégalités croissantes entre les riches et les pauvres.RELATIONS janvier-février 2011 actuaütes L'auteure est coordonnatrice du programme «Communautés, territoires et gestion des ressources naturelles» pour l\u2019Association des populations de montagnes du monde (APMM), en collaboration avec la Fondation pour le progrès de l\u2019Homme Photo: APMM La voix des montagnards Les participants aux IIIe Rencontres mondiales des populations des montagnes du monde font valoir l\u2019importance de ces territoires et de leurs habitants.MARIE MAZALTO Du 25 septembre au 3 octobre 2010, plus de 250 personnes originaires de 40 pays se sont réunies à Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées, en France, pour affirmer que conserver des montagnes vivantes est une condition pour construire, en commun, un monde plus harmonieux et fraternel.Membres de l\u2019Association des populations des montagnes du monde (APMM), ces paysans, bergers et élus locaux, aux côtés de chercheurs, de représentants de gouvernements, d\u2019associations et d\u2019organismes non gouvernementaux (ONG), étaient à l\u2019image des réalités multiples qui caractérisent ces territoires.L\u2019APMM est née du premier Forum mondial de la montagne qui s\u2019est tenu dans le cadre de l\u2019UNESCO, en juin 2000, à l\u2019initiative de l\u2019Association nationale des élus de la montagne (ANEM-France).Il y a été décidé de créer une association mondiale pour faire entendre la voix des montagnards et leurs revendications.Aujourd\u2019hui, l\u2019APMM a des contacts dans plus de 70 pays, sur quatre continents.Elle est organisée en associations régionales ou nationales selon les grandes régions de montagne du monde: Europe, Amérique andine, Afrique centrale et de l\u2019Est, Asie centrale, Himalaya et Asie du Sud-Est.Originaires de ces différents massifs, ses membres luttent pour un développement équitable et durable de ces milieux naturels et pour la pérennité de l\u2019identité montagnarde.La Charte de l\u2019association - texte fondateur qui a été adopté au cours des IIe Rencontres mondiales à Quito, en Équateur, en 2002 (Année internationale de la montagne) - guide leur travail.Dans ses grandes lignes, elle propose un développement harmonieux fondé sur une exploitation maîtrisée de leurs ressources par les populations; la reconnaissance de leurs droits dans la gouvernance locale de leurs territoires et le souci d\u2019améliorer leurs conditions de vie; un accès équitable aux biens sociaux, aux services et équipements; ainsi que le respect et la mise en valeur des identités, cultures et spécificités de la montagne.C\u2019est en suivant ces grands axes que les IIIe Rencontres mondiales ont été organisées sous le thème «Communautés, territoires et gestion des ressources naturelles».Les participants sont venus y affirmer que «plus que jamais, le monde a besoin des montagnards [.] Nous voulons mettre notre savoir-être au service du vivre-ensemble.La crise mondiale que nous subissons aujourd\u2019hui (crises financière, alimentaire, climatique, conflits militaires, oppression des peuples autochtones) est un monstre engendré par les économies néolibérales et spéculatives qui sacrifient les territoires et les êtres humains au pouvoir de la finance et détruisent l\u2019environnement.Cette crise ouvre un nouveau champ des possibles, un nouvel espace de proposition et de mobilisation pour repenser l\u2019organisation de nos sociétés et donner un sens plus humain à la mondialisation».Tous sont venus témoigner qu\u2019ils sont, entre autres, parmi les premières victimes des changements climatiques, du tourisme de masse, de l\u2019exploitation à grande échelle des ressources naturelles, etc.Mais ils sont surtout venus s\u2019organiser pour faire entendre leur voix dans leurs territoires de vie respectifs, leurs pays et sur les différentes scènes à l\u2019échelle internationale où se joue actuellement l\u2019avenir des montagnes.Dans le Manifeste d\u2019Oloron, on peut lire: «Nous, montagnards du monde, offrons face à l\u2019ancien monde qui s\u2019écroule un projet alternatif de civilisation.Celui-ci se nourrit de l\u2019interaction entre l\u2019être humain et la nature, de l\u2019histoire de nos peuples, de nos cultures et différences.Il s\u2019enracine dans des territoires vivants que nous refusons d\u2019abandonner, de diviser et de réduire à leur seule fonction de production.L\u2019air, l\u2019eau, les forêts, les minerais, les sols, ne sont ni illimités ni inépuisables.Nous revendiquons le droit de contrôler nos terres, territoires et ressources naturelles tout en instaurant un dialogue égalitaire en termes de droits entre les montagnes et les plaines.» La rencontre d\u2019Oloron ressort comme un moment fondateur et fédérateur au cours duquel les montagnards présents ont réaffirmé leur volonté de s\u2019engager à faire connaître les réalités montagnardes et d\u2019associer toutes les personnes et organisations qui pourraient avoir des affinités avec leur projet.Pour mieux connaître la Charte de Quito, le Manifeste d\u2019Oloron et l\u2019association, consulter: .\u2022 JjJ janvier-février 20ii RELATIONS HORiZoNs 22 ans, 22 ooo morts DANIEL IZUZQUIZA, S.J.Le 1er novembre 1988, il y a de cela 22 ans, sont apparus sur une plage de Tarifa en Espagne les premiers cadavres reconnus comme victimes de l\u2019immigration clandestine à la frontière sud de l\u2019Europe.Leur nombre n\u2019a cessé d\u2019augmenter depuis, de sorte qu\u2019on compte maintenant près de 22000 morts.Ces personnes ont perdu la vie ou ont disparu en essayant de passer de l\u2019Afrique à l\u2019Espagne.Quelque chose de semblable est en train de se dérouler à la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique.Les données officielles y comptabilisent plus de 4000 cadavres depuis 1998 - sans compter les disparus.La disparité économique et la militarisation croissante caractérisent les deux situations.Selon les données du Fonds monétaire international (FMI), le produit intérieur brut (PIB) par habitant des États-Unis est cinq fois plus élevé que celui du Mexique, celui de l\u2019Espagne treize fois plus élevé que celui du Maroc.Cet énorme écart dans le pouvoir d\u2019achat ou la rente familiale disponible des deux côtés de la fron -tière permet d\u2019entrevoir les causes structurelles des mouvements migratoires.Devant cette réalité, les États du Nord (États-Unis et Espagne) tentent de contrôler les flux migratoires de manière répressive et en militarisant les frontières.Des actions semblables sont entreprises: usage systématique de doubles barrières de protection, d\u2019hélicoptères, de caméras, de miradors, de rayons infrarouges, de capteurs thermiques, de fibres optiques et d\u2019autres instruments des patrouilles frontalières (dans le désert ou sur la mer).Sans parler des pressions sur le Mexique et le Maroc pour qu\u2019ils répriment les migrants.Logiquement, le résultat est le même: la mort.Tout au long de ces années, la stratégie du contrôle frontalier n\u2019a pas freiné le mouvement migratoire, elle a simplement forcé les migrants à utiliser des routes chaque fois plus risquées et dangereuses à travers le désert de l\u2019Arizona dans un cas, ou via les îles Canaries et le désert de Libye, dans l\u2019autre.Une première proposition d\u2019action peut s\u2019élaborer autour du thème « résistance et hospitalité», inspiré du mouvement Catholic Worker.Résistance devant les lois, les situations et les mentalités injustes générant des divisions dans la famille humaine.Hospitalité à l\u2019égard des personnes qui souffrent.Que pouvons-nous faire devant cette réalité de mort?Il convient, en premier lieu, d\u2019affirmer encore et toujours que le critère central est la soli -darité avec la souffrance des victimes.À partir de là, une première proposition d\u2019action peut s\u2019élaborer autour du thème « résistance et hospitalité», inspiré du mouvement Catholic Worker.Résistance devant les lois, les situations et les mentalités injustes générant des divisions dans la famille humaine.Hospitalité à l\u2019égard des personnes qui souffrent.Dire «non» à la répression, dire «oui» à nos frères et sœurs migrants.Le Mahatma Gandhi insistait sur la nécessité de pratiquer ce qu\u2019il appelait le «programme constructif», soit une façon de formuler des propositions concrètes en vue de structurer l\u2019économie, la politique ou le vivre-ensemble à partir des valeurs et de la vision de la vie véhiculées par la non-violence ac -tive.S\u2019il le faisait en marge de l\u2019Empire britannique, il nous revient de le faire en marge du système capitaliste dominant.Gandhi soulignait également l\u2019obligation morale pour tout citoyen de refuser de coopérer au mal ou à l\u2019injustice et, dans certains cas, le devoir de la désobéissance civile.Le mot d\u2019ordre «résistance et hospitalité» renvoie à ce programme d\u2019action.Cette double proposition reformule à sa manière ce que la théologie de la libération a mis de l\u2019avant ces dernières décennies, à savoir l\u2019option en faveur des pauvres.Cela signifie concrètement, en ce qui concerne la question des migrants, d\u2019être à leurs côtés et de soutenir leurs organisations, eux qui, incapables de se réaliser pleinement dans leurs pays d\u2019origine appauvris, se voient forcés de migrer.Cette proximité et ce soutien impliquent aussi de s\u2019engager dans la lutte plus vaste pour une société juste et solidaire.Dit d\u2019une autre manière, il s\u2019agit d\u2019allier la solidarité envers les personnes migrantes et la lutte contre les structures injustes - combiner le « oui » à l\u2019hospitalité avec le «non» à la répression et à la violence.Comme communautés chrétiennes et groupes de solidarité de base, nous avons l\u2019obligation de déployer toute notre créativité, nos ressources, notre passion et notre force pour empêcher que la tragédie que vivent les migrants se reproduise.Pour cela, il nous faut briser les murs qui divisent l\u2019humanité et accueillir ceux qui souffrent de ces divisions scandaleuses.\u2022 L'auteur est membre du centre jésuite Cristianisme i justicfa à Barcelone RELATIONS janvier-février 2011 Le caRNet________ De BRigitte HaeNtjeNS RÉSISTANCE «D\u2019une certaine façon, l\u2019art est une pratique aveugle.Je vois là une possibilité : utiliser le théâtre pour de tout petits groupes (pour les masses, il n\u2019existe déjà plus depuis très longtemps) afin de produire des espaces d\u2019imagination, des lieux de liberté pour l\u2019imagination.Contre cet impérialisme d\u2019invasion et d\u2019assassinat de l\u2019imagination par les clichés et les standards préfabriqués des médias, je pense que c\u2019est une tâche politique de première importance, même si les contenus n\u2019ont absolument rien à voir avec les données politiques.» Heiner Müller Depuis vingt ans, la culture québécoise a sombré dans l\u2019océan du divertissement de masse soigneusement préparé et entretenu par de cyniques marchands qui organisent de «grosses» manifestations et récoltent argent, subventions, pouvoir et audience auprès de ceux qui nous gouvernent (ou font semblant).Le critère du nombre de spectateurs ou de visiteurs ciblés par ces manifestations - servies à la sauce culturelle digeste du jour, agrémentée de tous ses produits dérivés (t-shirts, souvenirs, bébelles) -justifie la monopolisation de quartiers entiers, de l'espace public et de l\u2019imaginaire collectif.Les organisateurs, faut-il le préciser, s\u2019enrichissent à titre personnel avec l\u2019aide des deniers publics.Faire de l\u2019argent semble d\u2019ailleurs le seul moteur de cette industrie.Le mot «culture» sert de masque, de façade, de cheval de Troie pour avoir accès aux fonds publics.Je ne sais pas ce qu\u2019il en est ailleurs au Québec, mais à Montréal, trois ou quatre personnes ont la mainmise sur la culture de la ville et en définissent le contenu et les modalités de consommation.Visiblement, elles l\u2019ont aussi sur l\u2019architecture, puisqu\u2019elles détiennent le pouvoir de faire construire des quartiers de spectacles qui enlaidissent la métropole et ne servent que ES janvier-février 2011 RELATIONS leurs intérêts, quitte à devoir sacrifier des symboles de la vie passée (comme le défunt Spectrum, magnifique salle de spectacle à dimension humaine).Pendant ce temps, des manifestations artistiques d\u2019envergure comme le Festival TransAmériques, Les Coups de Théâtre ou le Carrefour international de théâtre de Québec peinent à trouver un financement adéquat et une visibilité à la hauteur de la grande qualité de leur programmation et des fenêtres qu\u2019ils ouvrent sur la création mondiale contemporaine.Cependant, on ajoute d\u2019une façon complètement artificielle à la programmation estivale montréalaise déjà surchargée, un nouveau festival de cirque qui récolte sans compter argent et appui gouvernemental avant même d\u2019avoir fait ses preuves ou justifié sa nécessité.Il en fut de même d\u2019ailleurs pour le défunt musée Juste pour rire, qui a englouti de façon incompréhensible énormément d\u2019argent et de soutien politique avant de sombrer lamentablement.Pendant ce temps, le théâtre, la danse, la musique contemporaine peinent à exister dans l\u2019espace public.L\u2019art devient une pratique négligeable et marginale.Robert Lévesque, dans un article publié dans la revue du théâtre français du Centre national des arts, L\u2019Oiseau-Tigre, parle d\u2019architainment, un concept développé par Norman Klein qui réunit les termes architecture et entertainment.Il vise à «scénariser» l\u2019espace public pour faciliter une consommation culturelle domestiquée, contrôlée, filtrée, surveillée par la police et qui donne aux consommateurs ainsi canalisés en grand nombre l\u2019impression d\u2019un sentiment d\u2019appartenance : « On vous fait croire que - par le nombre - vous êtes le protagoniste de l\u2019affaire; c\u2019est votre festival.Le Quartier des spectacles de Montréal sera le lieu de la quintessence de cette dicta- ture du divertissement», écrit Robert Lévesque.Bien sûr, le manque d\u2019envergure culturelle de nos gouvernements et de nos députés, qu\u2019on ne voit pratiquement jamais dans une salle de spectacle - sauf au Festival Juste pour rire où ils vont parfois faire les clowns pour gagner de l\u2019électorat - et encore moins dans un musée ou une galerie, explique en partie cela.Le discours marchand de mise aujourd\u2019hui, qui n\u2019évoque en matière de culture que son impact économique, ses retombées financières ou touristiques, ne fait que mettre en lumière l\u2019absence totale de vision d\u2019un développement culturel axé sur l\u2019art, sa pratique et sa fréquentation.Comment penser faire un pays dans ce néant, cette absence d\u2019idées, cette inculture généralisée?À moins qu\u2019on imagine un pays qui ressemblerait aux manifestations de l\u2019empire Juste pour rire ou de Spectra, un pays où on pourrait errer, une bière à la main, entre deux scènes commanditées par Labatt?En l\u2019absence de véritable projet national, l\u2019art au Québec devient une verrue presque embarrassante.Nous singeons de plus en plus les modèles culturels américains de consommation sans même nous poser de questions.Nous qui sommes si fiers de notre « exception culturelle », nous bradons notre particularité et notre force en oubliant qu\u2019au cœur de toute culture, il y a d\u2019abord la résistance aux clichés et aux lieux communs.Alors, oui, comme le propose Heiner Müller, faisons de l\u2019art pour de petits groupes et que ce soit une vraie position éthique et politique et non une posture de désespoir.Œuvrons pour quelques-uns, peut-être, mais affichons une coriacité qui nous distingue et qui agit sur tous.\u2022 ®wj< «ï: dOSSieR Haïti, le choc de la réalité JEAN-CLAUDE RAVET Avec ses 200000 morts et autant de blessés, un million et demi de sans-abri et l\u2019écroulement d\u2019un nombre considérable d\u2019institutions civiles et étatiques, le tragique tremblement de terre de janvier 2010 a mis à nu la terrible réalité socio-économique et politique d\u2019Haïti.Un an après le séisme, rien à peu près n\u2019a changé.Ce petit pays de 9 millions d\u2019habitants, le plus pauvre des Amériques, peine à se relever.Les sinistrés sont toujours entassés dans des camps de fortune insalubres.Les décombres sont à peine déblayés.Le choléra fait ses ravages.Pendant que les milliards promis par la communauté internationale sont toujours attendus - véritable scandale d\u2019une aide humanitaire qui se paye de mots.Ce délabrement s\u2019explique notamment par la présence, au cœur de la société haïtienne, d\u2019un État qui n\u2019a d\u2019État que le nom (voir l\u2019article de Daniel Holly, «Un État fantôme»).De fait, l\u2019élite politique délaisse depuis longtemps l\u2019intérêt public au profit des siens propres et de ceux des élites locales dont elle est issue, et agit dans l\u2019espace politique comme s\u2019il s\u2019agissait de son espace privé.La fonction et les services publics sont rachitiques.L\u2019école est privée à 90 % et la grande partie de la population maintenue dans la misère et l\u2019exclusion.Le taux d\u2019analphabétisme s\u2019élève à 80% en zones rurales dans un pays à majorité paysanne, alors que 10% de la population s\u2019approprie 90 % du revenu national et que les trois quarts des Haïtiens vivent avec moins de 2$ US par jour1.Et ce n\u2019est pas la présence massive des ONG - il y en a des milliers -, en suppléance à ce vide politique, qui peut être une solution viable à cette misère déshumanisante.Sauf à voir dans 1.Ou plus en détails: 0,05% de la population accapare 40% du revenu national pendant que 55% des gens vivent avec moins d\u2019un dollar par jour.Taino-L, Port-au-Prince, 2010 «la république des ONG» autre chose qu\u2019une dérision.Comme une tutelle de la communauté internationale, par exemple - comme le laisse penser le rôle de la MINUSTAH et des forces armées américaines! Il est vrai que certaines ONG agissent comme si elles étaient les ministères effectifs de la sécurité, de l\u2019éducation ou de la santé.Néanmoins, ce constat ne jette en rien le discrédit sur les actions remarquables de beaucoup d\u2019autres qui travaillent sur le terrain et apportent une aide indispensable à la population ou aux organisations populaires.Un changement radical doit s\u2019opérer dans l\u2019espace politique.Avec la chute de la dictature des Duvalier, en 1986, le mouvement social et populaire pour le changement avait cherché à rompre avec l\u2019exclusion séculaire de la multitude des paysans de la vie nationale (voir l\u2019article de Fritz Deshommes, « La longue marche vers la refondation»).De la mobilisation était née, en 1987, une Constitution prometteuse, comme un projet national porté par tout un peuple.Mais, encore une fois, le dicton haïtien s\u2019est avéré implacable: «Konstitisyon se papye, bayonèt se fè» (la Constitution, c\u2019est du papier, la baïonnette, du fer).Avec la dissolution de l\u2019armée, en 1994, les armes répressives ont pris les apparences plus convenables de l\u2019aide au développe- RELATIONS janvier-février 2011 dOSSieR (TifTTrr f/à % Taino-L, Port-au-Prince, 2010 ES janvier-février 2011 « C\u2019est à l\u2019insoutenable que nous allons nous affronter.Et c\u2019est de sortir de l\u2019insoutenable que nous devons nous préparer, par la seule voie disponible, dirais-je, celle de L\u2019autre Haïti possible.» Georges Anglade ment et des politiques néolibérales.L\u2019article «Le colonialisme néolibéral» de Catherine Caron en rappelle les conséquences néfastes.Au lendemain du terrible séisme, devant les plaies ouvertes d\u2019une nation déjà trop saignée, les autorités haïtiennes entonnaient en chœur l\u2019appel à la refondation initié par le mouvement social pour le changement.Ceux-là mêmes qui ont tout fait, depuis 1987, pour bloquer le changement pourtant commandé par la Constitution.Mais la «refondation» programmée s\u2019est plutôt alignée sur le plan «traditionnel» concocté par les instances financières internationales et les États-Unis.Il n\u2019est donc pas étonnant qu\u2019on ait privilégié la tenue d\u2019élections au lieu de la formation d\u2019un gouvernement d\u2019union nationale qui s\u2019imposait pourtant dans un contexte de pays et d\u2019État en ruines et en faveur duquel tant d\u2019acteurs sociaux ont plaidé.Un tel gouvernement aurait permis à des forces vives de la société civile, jusque-là exclues du pouvoir, de participer à la configuration tant nécessaire des institutions politiques.Au lieu de cela, les élections ne serviront qu\u2019à légitimer le statu quo intolérable.Un projet national digne de ce nom passe par des prises de décisions qui favorisent le bien commun et s\u2019attaquent de front au scandale de l\u2019exclusion sociale séculaire de la paysannerie - comme le montre bien Franklin Midy dans son article «Les paysans : \u201ctout moun se moun\u201d» (expres- sion créole qui signifie «tout être humain est digne de reconnaissance»).De plus, face à la misère qui sévit dans les campagnes, les communautés doivent être soutenues dans la revitalisation de leurs villages et privilégier une agriculture centrée sur la souveraineté et la sécurité alimentaires, en remettant en question l\u2019ouverture inconsidérée des frontières aux produits étrangers hautement subventionnés.Bien sûr, les millions d\u2019Haïtiens vivant à l\u2019étranger ne sauraient être écartés de cet effort collectif.Et de fait, ils agissent avec empressement et créativité dans la construction d\u2019une Haïti nouvelle.L\u2019article de Jean-Claude Icart, «Diaspora et solidarité», en témoigne.«Il faut que quelque chose change ici!», avait lancé le pape Jean Paul II en visite en Haïti, en mars 1983, devant une foule en liesse et les représentants déconfits de la dictature duvaliériste.Ces paroles résonnent encore aujourd\u2019hui comme une clameur immense de tout un peuple opprimé.Les changements viendront, on ne peut en douter.Le courage, la créativité et la force exemplaires des Haïtiens devant l\u2019adversité nous en convainquent.L\u2019idéal d\u2019émancipation qui a animé la lutte pour l\u2019indépendance de cette colonie d\u2019anciens esclaves, acquise en 1804 - vite et durement punie par la France et confisquée par une élite locale qui voyait d\u2019un mauvais œil le partage des richesses qui allait s\u2019ensuivre - ne couve-t-il pas encore sous les cendres et les ruines, mais surtout dans le cœur du peuple haïtien?\u2022 Un État fantôme L\u2019État haïtien est un État sans substance qui ne vise qu\u2019à satisfaire les intérêts d\u2019une élite.Ses objectifs n\u2019ont rien à voir avec le progrès économique, social, culturel et institutionnel du pays.DANIEL HOLLY Dans une conjoncture de crise, le choix d\u2019une expression pour en indiquer les voies de sortie est souvent révélateur de la pertinence de l\u2019analyse qui en est faite.Les réactions des Haïtiens au lendemain du séisme du 12 janvier 2010 en sont une excellente illustration.Devant l\u2019ampleur des dégâts, les débats se sont organisés autour de deux pôles.D\u2019un côté, il y a ceux qui parlent de reconstruction et, de l\u2019autre, ceux qui posent le problème plutôt en termes de refondation.Pour les tenants de la première interprétation, la légitimité des institutions politiques n\u2019est pas en cause.L\u2019essentiel, c\u2019est que les détenteurs du pouvoir politique se concentrent sur la reconstruction de la capitale nationale et des autres villes affectées par le tremblement de terre.Ce qui, par ailleurs, n\u2019exclut pas la possibilité de critiques assez sévères à l\u2019égard du leadership actuel du pays.Dans cette perspective, la crise n\u2019est pas assimilée à une crise de l'État.En revanche, la légitimité des institutions publiques est au cœur des revendications du second courant.L\u2019État -c\u2019est-à-dire l\u2019appareil étatique et ceux qui en occupent les postes supérieurs - tel qu\u2019il s\u2019est développé historiquement a failli.Il doit dès lors être refondé et de nouvelles structures doivent être mises en place.Cette position a le mérite de nous forcer à scruter les performances de l\u2019État haïtien pour nous faire une idée plus précise de sa nature.À l\u2019analyse, l\u2019État haïtien apparaît vide de toute substance.Il n\u2019a de l\u2019État que les apparences.En général, selon la sociologie politique, un État existe quand, dans un pays, les détenteurs du pouvoir (les dirigeants politiques) organisent la reproduction de la société.Ils font ainsi en sorte de générer un dynamisme porteur de changements significatifs pour l\u2019ensemble de la société, quels que soient les secteurs concernés.Les progrès économique, social, culturel et institutionnel à long terme de la communauté sont les objectifs visés.Qu\u2019en est-il de la République d\u2019Haïti?1.Mats Lundhal, Peasants and Poverty.A Study of Haiti, London, St.Martin\u2019s Press, 1979.Le chaos observable depuis le récent séisme a des causes plus lointaines.Historiquement, une évidence s\u2019impose: les différents gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays n\u2019ont jamais eu comme préoccupation la promotion de l\u2019intérêt général.Leur inaction dans les principaux domaines de la vie nationale frise l\u2019immobilisme.Alors que le pays connaît, au moins depuis le début des années 1950, un marasme généralisé, rien ou presque rien n\u2019est fait pour l\u2019en sortir.L\u2019« État haïtien » est introuvable.Tous les secteurs importants de la société sont quasiment laissés à eux-mêmes.LA DÉRIVE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE La situation de l\u2019agriculture haïtienne et du monde rural où vit la majorité de la population du pays en offre un bel exemple.L\u2019indifférence historique des responsables de l\u2019appareil d\u2019État pour l\u2019agriculture haïtienne étonne, car celle-ci a toujours été proclamée le secteur économique le plus important.L\u2019économiste Mats Lundhal dit, avec raison, que la passivité et la non-intervention dans le domaine de l\u2019agriculture sont des traits caractéristiques de l\u2019attitude des gouvernements haïtiens depuis le XIXe siècle1.Cette passivité est encore observable aujourd\u2019hui.Après plus de deux siècles d\u2019indépendance, l\u2019agriculture haïtienne demeure incapable de satisfaire les besoins alimentaires de la très grande majorité de la population, favorisant la dépendance aux importations de l\u2019étranger.Cela aggrave du même coup le déséquilibre de la balance des paiements et entraîne une pauvreté généralisée à la campagne de même que la stagnation économique du pays.La voie définie par les dirigeants a plutôt été favorable à la bourgeoisie traditionnelle minoritaire et sans grands bénéfices pour le monde paysan et a contribué au renforcement du sous-développement du pays.Dès la proclamation de l\u2019indépendance, en effet, la relance de l\u2019économie du nouvel État s\u2019est posée en des termes qui favorisaient les intérêts d\u2019une fraction de la population composée des chefs de l\u2019armée et des membres prospères et influents des affranchis qui se partageaient les propriétés des colons français.La mise en valeur de ces domaines s\u2019est butée au refus des masses de reprendre le travail des champs, forçant la mise en place d\u2019un système reposant sur le travail autonome des «paysans» où le contrôle de l\u2019appareil d\u2019État est devenu le moyen de capter le peu de profit qu\u2019il générait.Des taxes et redevances de toutes sortes, prélevées par l\u2019État, ont ainsi alimenté des La voie définie par les dirigeants a plutôt été favorable à la bourgeoisie traditionnelle minoritaire et sans grands bénéfices pour le monde paysan et a contribué au renforcement du sous-développement du pays.L\u2019auteur est professeur au Département de science politique de l\u2019UQAM RELATIONS janvier-février 2011 KO dOSSieR Taino-L, Carnaval à Port-au-Prince, 2009 L\u2019auteure est rédactrice en chef adjointe de Relations circuits de corruption et d\u2019enrichissement, creusant l\u2019écart entre la minorité privilégiée et le reste de la population.Haïti s\u2019est ainsi privé de ressources qui auraient pu être utilisées si le pays avait disposé d\u2019une politique maîtrisée de développement économique.L\u2019absence d\u2019État ne pouvait mieux se faire sentir.Et cette indifférence a maintenant d\u2019importantes répercussions sociales.La pauvreté généralisée est l\u2019une des conséquences majeures de cette situation économique catastrophique.Elle est écrasante à la campagne et dans les quartiers défavorisés des villes.«La population haïtienne est probablement pour 80 % au dessous de la limite inférieure [du seuil de pauvreté fixé par la Banque mondiale] et est donc pour les quatre cinquièmes dans ce qui est qualifié d\u2019extrême pauvreté», affirme André Corten2.Et on ne voit pas de signes d\u2019amélioration notable.Sur le plan de la santé, l\u2019état des lieux est aussi catastrophique.Les infrastructures de santé sont quasiment inexistantes dans la plupart des régions et le personnel médical introuvable parce qu\u2019il est expatrié ou concentré dans les villes ou par manque de politique cohérente.Aussi, les problèmes de santé publique se posent-ils avec acuité.La mortalité infantile, par exemple, est une des plus élevées en Amérique latine: 54 décès d\u2019enfants de moins d\u2019un an (ou 72 pour ceux de moins de cinq ans) sur 1000 naissances (Unicef, 2008).Et les cas de malnutrition grave (cause importante de ces décès et de déficiences chroniques) sont loin d\u2019être rares.Sans l\u2019aide étrangère, la situation serait pire.Toutefois, il n\u2019y a pas que les enfants qui sont victimes de l\u2019inaction des pouvoirs publics.C\u2019est le monde rural en entier qui pâtit de toutes ces carences.De surcroît, le taux d\u2019analphabétisme est très élevé, se situant aux alentours de 50% à l\u2019échelle du pays, mais davantage dans les zones rurales.Il y a peu d\u2019écoles et, là où elles existent, elles sont en général mal logées, mal équipées et l\u2019encadrement pédagogique est quasiment inexistant.Au bout du compte, l\u2019école est incapable de former les cadres dont Haïti a grandement besoin, perpétuant ainsi le sous-développement et creusant les inégalités sociales.Avec la complicité des dirigeants, un monde à deux vitesses a ainsi été créé au fil des ans.D\u2019un côté, on retrouve une minorité aisée (à peine 5% de la population), objet de toute l\u2019attention des dirigeants, qui a accès à un réseau d\u2019écoles privées 2.André Corten, Diabolisation et mal politique.Haïti, misère, religion et politique, Montréal/Paris, les Éditions du CIDIHCA/Karthala, 2000, p.38.et à des services de santé diversifiés.De l\u2019autre, il y a les masses populaires, ces éternels laissés-pour-compte.L\u2019exclusion sociale à ce point généralisée et le mépris affiché à l\u2019endroit des couches populaires sont des signes de plus que l\u2019État haïtien est une coquille vide, sans substance, sans prise sur le destin national d\u2019Haïti.Et la faiblesse des institutions publiques ne permet pas, pour l\u2019instant, de nourrir quelque optimisme que ce soit quant à un redressement éventuel des affaires haïtiennes.UNE CAPACITÉ D\u2019INTERVENTION QUASIMENT NULLE Au-delà des déclarations d\u2019intention, les gouvernants portent peu d\u2019intérêt à la fonction et aux institutions publiques.La reproduction institutionnelle n\u2019a jamais été Le colonialisme néolibéral CATHERINE CARON «C\u2019est sans doute pour n\u2019avoir pu saisir le sens de ce qu\u2019est une réelle transition démocratique, ni mesuré les ravages causés dans les esprits par le duvaliérisme, que les responsables haïtiens, aidés par des partenaires étrangers bardés de certitude et dépourvus d\u2019humilité, ont voulu radicalement changer le pays.» Pierre Buteau, dans Refonder Haiti, Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2010, p.67 Ce changement radical, là comme ailleurs, s\u2019est imposé au moyen des prêts et des programmes d\u2019ajustement structurel1 du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.Libéré d\u2019un joug, mais détroussé par un dictateur en fuite, déjà affligé d\u2019une dette punitive et odieuse créée par la France dès l\u2019indépendance et nourrie par la suite par les États-Unis et la dictature, Haïti s\u2019est trouvé la proie de ceux qui avaient intérêt à profiter de la situation pour empêcher le peuple d\u2019accéder à une réelle souveraineté économique et politique.La libéralisation des taux d\u2019intérêt, la réforme bancaire en faveur des transnationales, la baisse des quotas et des tarifs douaniers à l\u2019importation ont constitué la recette habituelle.Détournées et perverties sous le duvaliérisme, la majorité des institutions publiques ont été anéanties ou privatisées plutôt que de profiter enfin à la population.Les ressources et revenus de l\u2019État ont chuté.Par exemple, la valeur de ses recettes d\u2019exportation est passée de 25 à 3,5 millions de dollars de 1995 à 2003 et le FMI a forcé une réduction des droits de douane sur le riz de 35 % à 3 %, entre autres.Jouissant auparavant d\u2019une quasi-autosuffisance alimentaire en riz, le KH janvier-février 2011 RELATIONS l\u2019une de leurs principales préoccupations.Leur attitude devant l\u2019administration publique, instrument étatique pourtant indispensable, illustre éloquemment ce fait.Malgré les verdicts répétés d\u2019incompétence de l\u2019adminis- L\u2019exclusion sociale à ce point généralisée et le mépris affiché à l\u2019endroit des couches populaires sont des signes de plus que l\u2019État haïtien est une coquille vide, sans substance, sans prise sur le destin national d\u2019Haïti.tration publique depuis 1962, les dirigeants haïtiens n\u2019ont montré aucun empressement à la réformer sérieusement.Aucune de leurs initiatives n\u2019a abouti.Ce qui fait qu\u2019un demi-siècle plus tard, nous sommes toujours au stade des projets de réforme, portés par des dirigeants dépourvus de capacités d\u2019intervention sérieuses et qui ne s\u2019en soucient guère.Il n\u2019est nul besoin de dire à quel point tous les secteurs importants de la société sont affectés, de la santé publique à l\u2019éducation en passant par l\u2019économie, la justice, etc.Nous assistons, au gré des conjonctures, à l\u2019impuissance des pouvoirs publics à administrer l\u2019espace haïtien et à leur désintéressement suicidaire.Plus encore, l\u2019État haïtien est une fiction.Car plus on le cherche, plus il s\u2019éloigne.Il est évanescent.La communauté haïtienne, cet État au sens du droit international, est encore à construire.\u2022 pays est devenu dépendant des importations.Nombre de paysans ont perdu leurs moyens de subsistance, ce qui a contribué à leur exode vers la capitale, à la crise alimentaire de 2008 et à leur colère lorsque Monsanto a profité du programme d\u2019assistance post-séisme pour leur donner ses semences hybrides, synonymes d\u2019une stérilité programmée obligeant à l\u2019achat d\u2019autres semences, engrais et herbicides.Ainsi, si la dette contractée sous les Duvalier est odieuse et n\u2019a en rien bénéficié au peuple haïtien, «celle contractée par la suite pour rembourser la dette de la dictature et soumettre le pays à l\u2019ajustement structurel l\u2019est tout autant», précise le Comité pour l\u2019annulation de la dette du tiers monde (CADTM), d\u2019autant qu\u2019Haïti a remboursé plus qu\u2019il n\u2019a reçu du FMI.Un rapport du Center for International Policy, en 2008, a aussi révélé que le pays avait reçu moins d\u2019argent de l\u2019aide étrangère, en 2003, qu\u2019il n\u2019en avait consacré au service de la dette (39,21 millions de dollars comparativement à 57,4 millions).Du même acabit, l\u2019initiative Pays pauvres très endettés (PPTE), lancée par le FMI et la Banque mondiale, a fait en sorte qu\u2019on a remplacé les prêts relatifs à la dette de la dictature par des prêts soi-disant légitimes, comme si cela changeait quoi que ce soit au fardeau de leur remboursement.L\u2019horreur de la situation post-séisme a certes fini par inspirer des annulations de dettes de la part des créanciers d\u2019Haïti.Mais à l\u2019évidence, cela n\u2019est pas synonyme d\u2019un changement de paradigme lorsqu\u2019on voit que l\u2019annulation complète de la dette du pays par le FMI, annoncée tardi -vement en juillet, s\u2019accompagne de la Facilité de crédit étendue (FCE).Celle-ci contribuera encore et toujours à 1.\tRebaptisés «Documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté» (DSRP) 2.\tSophie Perchellet et Éric Toussaint, «Haïti: au-delà des effets d\u2019annonce», CADTM, 19 janvier 2010.3.\tConsulter le texte et la liste des signataires au: .déposséder le peuple haïtien de la mainmise sur les choix économiques et favorisera les investissements et les crédits privés, ainsi qu\u2019un développement axé sur l\u2019exploitation d\u2019une main-d\u2019œuvre bon marché dans des zones franches.Les autorités haïtiennes ont une lourde responsabilité dans cette situation, qu\u2019il faut cependant observer dans le contexte d\u2019un assaut des puissances financières pour l\u2019accaparement des richesses du monde, si fort qu\u2019il a empêché de «meilleurs» dirigeants politiques d\u2019assurer la souveraineté économique et politique de leur peuple.Naomi Klein le montre de manière éloquente dans La stratégie du choc (Leméac/Actes Sud, 2008).Dans pareil contexte, il nous faut construire une réelle solidarité internationale avec le peuple haïtien, basée sur la conscience que la recolonisation opérée par le néolibéra -lisme qui profite à une minorité doit cesser, et qu\u2019il y a nécessité de réparation.En plus d\u2019annuler des dettes qui leur ont été remboursées au centuple, «les pays les plus industrialisés qui ont systématiquement exploité Haïti, à commencer par la France et les États-Unis, doivent verser des réparations dans un fonds de financement de la reconstruction contrôlé par les organisations populaires haïtiennes1 2».Ce contrôle démocratique est au cœur de la prise de position des mouvements sociaux haïtiens, rendue publique le 18 mars 20 1 03.Les ruptures fondamentales qui doivent être faites pour bâtir l\u2019avenir d\u2019Haïti y sont présentées: ruptures avec l\u2019exclusion, la dépendance économique, la centralisation excessive du pouvoir et des services publics, les rapports actuels de propriété de la terre.Leur clairvoyance est porteuse d\u2019espoir.Mais ils ne se font pas d\u2019illusions.La route sera longue à voir les élites mondiales continuer de faire payer aux plus pauvres et à une partie de plus en plus grande de la population le prix de leur aveuglement et de leur cupidité.\u2022 RELATIONS dOSSieR La longue marche vers la refondation Tout un consortium d\u2019acteurs - dirigeants haïtiens, oligarchie locale et bailleurs de fonds internationaux - s\u2019est évertué durant les 25 dernières années à ruiner l\u2019option de refondation telle que conçue par le mouvement démocratique et populaire et consacrée par la Constitution.Ce sont les mêmes qui promeuvent actuellement la refondation d\u2019Haïti.FRITZ DESHOMMES1 L\u2019auteur, économiste, est membre fondateur de l\u2019Association haïtienne des économistes (AHÉ) Très vite après le séisme, le mot « refondation » devint le concept le plus utilisé par les dirigeants.Refonder, repenser, remodeler, changer et même construire tout simplement, les mots ne manquent pas pour signifier la résolution des autorités haïtiennes de ne plus faire comme avant.La communauté internationale elle-même n\u2019est pas en reste.Le site du PNUD, par exemple, créé pour accompagner la reconstruction d\u2019Haïti a comme adresse: .Il devient maintenant courant chez les bailleurs de fonds de parler de refondation de l\u2019État, de la justice, de l\u2019éducation, du lien social, etc.Sommes-nous sur le chemin de la vraie refondation?LE PLAN D\u2019ACTION Le Plan d\u2019action pour le relèvement et le développement national d\u2019Haïti (PARDN), présenté le 31 mars 2010 à New York lors de la Conférence spéciale sur Haïti, ne jure que par la refondation.Il a d\u2019ailleurs été rebaptisé Plan stratégique pour la refondation d\u2019Haïti.Or, les causes identifiées de nos malheurs, la définition et la portée de la refondation envisagée, les orientations économiques retenues, la méthodologie utilisée, le contenu des programmes et des projets font déchanter très vite.Prenons la méthodologie utilisée pour l\u2019élaboration de ce «plan stratégique».Elle constitue un modèle d\u2019exclusion.Du national en général et des forces vives de la nation en particulier.Toute une pléiade d\u2019experts, essentiellement étrangers, a été mise à contribution.La plupart des secteurs du pays ont été soigneusement évités, à part le secteur privé des affaires.En réalité, le PARDN n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une version actualisée de tous ces plans et stratégies imposés de l\u2019extérieur, qui évitent les forces vives de la nation dans leur élaboration, se gardent de poser les problèmes structurels dans leur profondeur et définissent les problèmes fondamentaux de la nation comme procédant de difficultés financières.Leurs résultats sont connus: destruction progressive de l\u2019agriculture et de l\u2019industrie nationales, accroissement de la pauvreté, de l\u2019insécurité alimentaire, du chômage, démantèlement de l\u2019État, perte de la souveraineté nationale, instabilité permanente.QUELLE REFONDATION?Le peuple haïtien n\u2019a pas attendu le 12 janvier 2010 pour penser à la problématique de la refondation de la nation.La chute du régime des Duvalier a vu fleurir à travers le pays de nombreuses organisations démocratiques et populaires (associations paysannes, syndicales, estudiantines, professionnelles, politiques, civiques, féminines, comités de quartiers).Elles étaient mues par un leitmotiv très simple, mais très porteur: «Changer l\u2019État pour le rapprocher des citoyens et le mettre au service de la nation2».Il fallait en finir avec l\u2019exclusion et la marginalisation de larges couches sociales des attributs de la citoyenneté, les pratiques criantes d\u2019exploitation, les rapports sociaux inégalitaires, le modèle d\u2019accumulation excluant, la concentration et la centralisation des pouvoirs au service de l\u2019exécutif lié à l\u2019oligarchie, la dépendance des grandes puissances, les injustices criantes de toutes sortes ayant trait à l\u2019économique, au politique, au social et au culturel.Il faut que cessent les accrocs massifs et intensifs portés à la souveraineté nationale à travers la longue présence militaire étrangère et cette dépendance alimentaire, économique, financière qui se précise, se nourrit et s'amplifie chaque jour, empêchant la nation de se prendre en charge.Sur le plan politique, les débats portaient sur la manière de passer de l\u2019État prédateur - excluant et parasite - à l\u2019État fort, stable, légitime, souverain, décentralisé, mis au service de la nation tout entière.Sur le plan économique, il fallait travailler à sortir de la logique des deux pôles qui bloque le progrès économique: d\u2019un côté, le pôle de la misère et de la rareté où l\u2019on retrouve les 85 % de la population qui auraient intérêt à générer le progrès économique, mais n\u2019en ont pas les moyens et, de l\u2019autre, le pôle de l\u2019abondance et du gaspillage qui n\u2019a pas intérêt à augmenter sa productivité compte tenu de ses rentes3.Il fallait également une politique économique privilégiant la croissance autocentrée et autodynamique, rompant avec le cycle de la dépendance continue.Sur le plan social, on réclamait la fin de la marginalisation et la garantie à tous les citoyens des droits à la santé, à l\u2019éducation, au travail, au logement.Sur le plan culturel, il fallait promouvoir l\u2019acceptation de la communauté de langue et de culture, reconnaître et valoriser les savoirs locaux.Une véritable refondation de l\u2019État et de la nation, qui pose les problèmes structurels du pays et propose des solutions dans l\u2019intérêt de toute la nation et de ses citoyens.IB janvier-février 20n RELATIONS Ces dispositions issues du mouvement populaire revendicatif de 1986 sont reprises pour l\u2019essentiel dans la Constitution de 1987, élaborée dans un cadre largement participatif et votée à plus de 90 % par le peuple haïtien.L\u2019OPPOSITION SYSTÉMATIQUE Toute la politique de ces dernières années s\u2019est attachée à ruiner l\u2019option de refondation telle que conçue par le mouvement démocratique et populaire et consacrée par la Charte fondamentale.Les politiques économiques appliquées ont été exactement celles contre lesquelles s\u2019était opposée la mobilisation démocratique et populaire et contraires à celles prescrites par la Constitution.Celle-ci prescrit un État fort devant promouvoir et protéger la production nationale agricole et manufacturière, orientée prioritairement vers la satisfaction des besoins essentiels de la population dans le cadre d\u2019un système économique dont les composantes sont solidaires et où l\u2019accumulation du capital national garantit le progrès économique.Or, les politiques appliquées au cours des 25 dernières années se situent aux antipodes de ces dispositions.Priorité à la sous-traitance dont on a voulu faire le moteur de l\u2019économie, aux importations de produits de base, à l\u2019affaiblissement de l\u2019État, aux ONG, à la privatisation ouverte ou masquée d\u2019entreprises publiques rentables ou rendues artificiellement déficitaires, à l\u2019ouverture tous azimuts aux marchés extérieurs.Le rôle primordial assigné à l\u2019aide internationale sous toutes ses formes jure de manière criante avec la volonté manifeste de se prendre en charge, tel que le prescrit la Constitution.Une parodie de réforme agraire s\u2019est traduite par l\u2019augmentation de l\u2019insécurité foncière dans les rares zones concernées.Quant à la décentralisation, dont le rôle est 1.\tCet article est une version abrégée de « Haïti : Quelle Refondation?» paru dans R Buteau, R.Saint-Éloi et L.Trouillot (dir.), Refonder Haïti?, Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2010, p.101-121.2.\tDeshommes, Fritz, Décentralisation et Collectivités Territoriales en Haïti, Éditions Cahiers Universitaires, Port-au-Prince, 2004, p.15.3.\tDeshommes, Fritz, Néo-libéralisme, crise économique et alternative de développement, Imprimeur II, Port-au-Prince, 1995, p.189.4.\tPARDN, p.5.fondamental dans la mise en place du nouvel État, on ne compte plus les manœuvres pour empêcher sa concrétisation.Les rares avancées effectuées dans le domaine de la reconnaissance du créole comme langue nationale et langue officielle ont été surtout le fait des médias, des intellectuels et de certaines instances progressistes en dehors de l\u2019État.L\u2019Académie nationale de la langue créole n\u2019a jamais été mise sur pied.N\u2019est-ce pas la même conjonction de forces qui n\u2019avaient aucun intérêt dans la refondation et refusaient tout changement véritable qui nous revient aujourd\u2019hui comme étant l\u2019expression de la vraie refondation?Parmi ces forces, on retrouve la communauté internationale, avec ses millions, sa MINUSTAH, ses ONG, ses institutions financières, l\u2019autorité haïtienne - le même exécutif qui depuis 20 ans sabote la Constitution -, une partie de l\u2019oligarchie locale, alliée à l\u2019armée et bénéficiaire des projets de sous-traitance et de libéralisation commerciale, détentrice de rente séculaire et partenaire visible du PARDN.Or, une véritable refondation de la nation et de l\u2019État ne peut passer que par l\u2019application de la Constitution aussi appelée Projet national.Cela signifie lutter pour une vraie décentralisation des pouvoirs et des ressources; pour une authentique réforme agraire «au bénéfice des exploitants réels de la terre» (art.248); pour la scolarisation universelle, l\u2019alphabétisation, la concrétisation du statut de la langue créole et la valorisation de la culture nationale; pour un «État fort et stable, capable de protéger les valeurs, les traditions, la souveraineté, l\u2019indépendance et la vision nationales» (préambule n° 2); pour «une nation haïtienne socialement juste, économiquement libre et politiquement indépendante » (préambule n° 3).Pour cela, il faut en finir avec le modèle actuel d\u2019accumulation qui bloque le développement des forces productives en permettant à 0,05 % de la population d\u2019accaparer 40 % du revenu national et en assignant moins de 2 dollars US par jour à 80 % des travailleurs.La distribution spatiale des pouvoirs et des ressources qui concentre 65 % des activités économiques dans la zone métropolitaine4 et qui empêche le pays de prendre la mesure de ses potentialités et de ses capacités doit changer.Il faut aussi dépasser les multiples dichotomies riches/pauvres, noirs/mulâtres, créole/français, chrétiens/vodouisants, urbains/ruraux, qui empêchent de former une véritable communauté de membres soudés par des intérêts communs et marquent la supériorité ou l\u2019infériorité, pour y voir un riche terreau de différences.Et, bien sûr, il faut que cessent les accrocs massifs et intensifs portés à la souveraineté nationale à travers la longue présence militaire étrangère et cette dépendance alimentaire, économique, financière qui se précise, se nourrit et s\u2019amplifie chaque jour, empêchant la nation de se prendre en charge.\u2022 Taino-L, Port-au-Prince, 2010 RELATIONS janvier-février 2011\t? dOSSieR L'auteur, sociologue, est coordonnateur de l'Institut de coopération interuniversitaire d\u2019Haïti (ICIH) EH janvier-février 2011 Les paysans: «tout moun se moun» Les paysans, qui composent la majorité de la population, ont toujours été exclus de la vie politique.Ils doivent maintenant pouvoir y participer comme citoyens à part entière.FRANKLIN MIDY Le séisme du 12 janvier 2010 est vécu par le peuple haïtien comme un immense malheur social.On compte, d\u2019un côté, ce qu\u2019on a perdu : disparition de son chez-soi, de proches intimes, des relations de voisinage, des repères de son quartier et de sa ville.De l\u2019autre, on a sous les yeux la tristesse ou l\u2019indignation que suscite ce qui reste : le handicap physique de parents rescapés qui ont dû être amputés pour être sauvés; les camps de tentes improvisés aux conditions de vie exécrables, durablement installés dans la promiscuité; l\u2019espoir profondément fissuré d\u2019un lendemain meilleur, au vu d\u2019une gouvernance désordonnée et sans vision face à l\u2019immensité et la nouveauté des défis de l\u2019après-séisme.Plus que l\u2019effondrement visible d\u2019infrastructures physiques, ce qui inquiète surtout, c\u2019est l\u2019effilochement avancé du lien social et l\u2019affaissement de la capacité de l\u2019État d\u2019assurer les conditions du vivre-ensemble.Bien sûr, il faut reconstruire; on le dit vite dans l\u2019urgence mais, dans les faits, on attend encore le début de la reconstruction un an après le séisme.La question préalable est de savoir ce qu\u2019on en -tend par «reconstruire Haïti».Les Haïtiens répondent tous ou presque qu\u2019il s\u2019agit de «refonder la nation».Un enjeu capital remis à l\u2019ordre du jour par le séisme.On pourrait croire qu\u2019un projet de société nouvelle est en train de s\u2019instituer à nouveau dans l\u2019imaginaire et que le vieux régime d\u2019inégalités et d\u2019in -justices s\u2019est effondré avec le séisme.Ce projet, en tant qu\u2019imaginaire social de masse, remonte aux années 1980.Il a été l\u2019horizon du mouvement social pour le changement1 qui appelait à la construction d\u2019une société de droit, de justice, d\u2019égalité, de solidarité.Il a conduit à la chute du régime Duvalier et, plus tard, à l\u2019accession au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide.Animé par l\u2019Église catholique, ce mouvement social demandait la fin de la société où « bourik travay chwal galonnen» (l\u2019âne travaille, le cheval en tire les galons), la fin de «Leta kraze zo» (l\u2019État répressif), la fin du quasi-apartheid social structuré en, d\u2019un côté, une élite RELATIONS urbaine et, de l\u2019autre, une paysannerie exclue de la citoyenneté, le tout en vue de l\u2019intégration nationale.UNE SOCIÉTÉ D\u2019EXCLUSION L\u2019exclusion dont la paysannerie est l\u2019objet est institutionnalisée, massive et totale.Elle touche la majorité de la population du pays et s\u2019exerce dans tous les rapports sociaux, politiques, économiques, sociaux, culturels.Elle définit à la fois la société haïtienne et la condition paysanne en Haïti: société élitaire d\u2019exclusion, paysan «moun andeyo» (gens en dehors).Exclusion économique.Encore aujourd\u2019hui, une grande partie des cultivateurs haïtiens sont de tout «petits paysans» propriétaires - souvent sans titre de propriété assuré - de lopins de terre minuscules, dits «mouchoirs de terre» dans leur langage imagé.Sans soutien gouvernemental à l\u2019agriculture, ils se voient obligés, pour survivre dans la misère, de se livrer à une culture intensive et de chercher à augmenter le périmètre cultivable en coupant les quelques rares arbres et arbustes protecteurs.Ce faisant, et en l\u2019absence de toute intervention de l\u2019État, ils se trouvent, malgré eux, à contribuer à la dégradation continue des sols, à l\u2019érosion des terres et à la déforestation, participant ainsi au processus cumulatif qui cause le sous-développement.Pour arriver au moins à nourrir un peu - le plus souvent mal - sa famille, le petit paysan propriétaire doit aussi cultiver des parcelles des grandes terres des riches propriétaires fonciers (la récolte est partagée à égalité entre le propriétaire et le cultivateur), ou cultiver, à titre de «fermiers», des parcelles des terres de l\u2019État et de citadins absents.Émergées de la dynamique du mouvement social pour le changement, deux grandes organisations d\u2019implantation régionale et d\u2019influence plus ou moins nationale regroupent et défendent aujourd\u2019hui les intérêts de ces paysans pauvres: ce sont le Mouvement paysan de Papaye (MPP) implanté surtout dans le département du Centre, et l\u2019organisation Tèt Kole ti Peyizan (TKP) - Union des petits paysans -, surtout active dans le département du Nord-Ouest.Avec d\u2019autres organisations paysannes d\u2019influence exclusivement régionale ou locale, elles mènent la lutte contre l\u2019exclusion historique et systémique de la paysannerie.Exclusion géographique et culturelle.Depuis toujours, les campagnes et leurs «habitants» existent à peine dans l\u2019agenda et les politiques gouvernementales; ils sont privés de tout service public.Pas de routes intérieures pour sortir le paysan de son isolement ancestral, permettre la circulation entre les localités, entre les régions et avec les centres urbains, faciliter la distribution des récoltes pay- Sans soutien gouverne -mental à l\u2019agriculture, ils se voient obligés, pour survivre dans la misère, de se livrer à une culture intensive et de chercher à augmenter le périmètre cultivable en coupant les quelques rares arbres et arbustes protecteurs. sannes, dont une grande partie est perdue faute de moyens de transport.Le paysan est socialement stigmatisé.Il est classé tout au bas de l\u2019échelle sociale, presque au rang de sous-être humain: «se pa moun» (il n\u2019a pas la qualité d\u2019être civilisé), entendre par là qu\u2019il appartiendrait à une ethnie particulière et inférieure.Jusque dans les années 1960, son acte de naissance (quand il en a un) portait la mention distinctive de «paysan».Du point de vue juridique et politique, ils ne sont pas des citoyens : ils naissent et meurent à l\u2019insu de l\u2019État.Aux yeux de la République élitaire, la paysannerie ne mérite ni attention, ni considération.Dans la pratique, elle est tenue en dehors des préoccupations de l\u2019État et du regard de l\u2019élite dite éclairée, confrontée à un quasi-apartheid culturel.Exclusion sociale et politique.Jusqu\u2019à la première moitié du XXe siècle, la paysannerie n\u2019a disposé d\u2019aucune école publique pour l\u2019éducation de ses enfants.Un ministre de l\u2019Éducation sous la présidence d\u2019Élie Lescot (1941-1946), qui voulait étendre l\u2019instruction aux enfants des «classes inférieures» et prônait l\u2019enseignement en créole (la seule langue comprise d\u2019elles), fut pris à partie par l\u2019élite traditionnelle qui n\u2019en voyait point l\u2019utilité sociale.Pendant longtemps d\u2019ailleurs, l\u2019école rurale relevait du ministère de l\u2019Agriculture, de façon à être bien distinguée de l\u2019école des villes dépendant du ministère de l\u2019Éducation.Dans le domaine de la santé et des services sociaux aux paysans, c\u2019est la même chose: pas d\u2019hôpitaux, peu de dispensaires.Heureusement, les églises et les ONG y ont longtemps suppléé, à la mesure de leurs moyens.Mais cette action palliative n\u2019empêche pas le fait que l\u2019espérance de vie soit très basse - aujourd\u2019hui encore, elle se situe à moins de 50 ans.De la vie politique du pays, le paysan a été tout simplement écarté.Si, au moment des luttes sanglantes pour le pouvoir entre les différentes factions de l\u2019élite urbaine, il y apparaissait en arrière-scène, c\u2019est plutôt en tant que figurant forcé ou manipulé.Il a fallu attendre le recul du régime militaire et la fin de la dictature des Duvalier pour le voir entrer en scène comme acteur collectif dans les années 1980, au sein du mouvement social pour le changement.La cumulation de toutes ces formes d\u2019exclusion exprime la nature du système social haïtien structuré en «république élitaire » d'un côté, et en « pays en dehors » de l\u2019autre.UNE NÉCESSAIRE REFONDATION La nécessité de refonder cette société inégalitaire a été mise en lumière par de nombreuses études sociologiques sur les paysans haïtiens et l\u2019économie rurale.L\u2019ouvrage Haitian 1.\tVoir l\u2019article de Fritz Deshommes dans ce dossier.2.\tVoir Gérard Barthélémy, Pays en dehors, Paris, L'Harmattan, 1990.people (Yale University Press, 1941) de James Leyburn montre comment la société est divisée en une mince élite urbaine exclusiviste et une masse paysanne assujettie.Celui de François Blancpain, La condition des paysans haïtiens (Karthala, 2003), étudie les législations oppressives de l\u2019État et ses codes ruraux consacrant la dépendance du paysan.De même, l\u2019étude de Mats Lundahl, Peasant and Poverty (St.Martin\u2019s Press, 1979) relie la paupérisation crois- sante du paysan et le sous-développement du pays aux pra- Taino-L, Nippes, tiques prédatrices d\u2019un État parasite, qui surtaxe le paysan 2009 sans lui offrir aucun service.Plus explicitement, Le paysan haïtien de Paul Moral (Éd.Maisonneuve et Larose, 1961) montre l\u2019obstacle insurmontable que constitue «l\u2019anonymat légal, admis, de la paysannerie», son exclusion institutionnalisée.L\u2019auteur insiste sur la nécessité fondamentale de satisfaire «les besoins généraux, impérieux» du paysan, de «rompre l\u2019isolement ancestral des campagnes, [de] les faire participer largement à la vie nationale» et d\u2019achever ainsi l\u2019édification de la nation haïtienne.Le sens de la refondation d\u2019Haïti a donc été dégagé depuis longtemps.Celle-ci passe par la désertion de la société haïtienne hiérarchisée en «pays en dehors»1 2 composé de paysans dépendants d\u2019une république élitaire urbaine.Elle consiste en la reconstruction d\u2019une société nouvelle fondée sur la reconnaissance égale de tous ses membres et leur intégration dans une même communauté solidaire.Comment traduire ces principes et orientations en politiques concrètes dans la situation de l\u2019après-séisme?Quelles mesures effectives correspondent à la perspective de refondation nationale au sens depuis longtemps dégagé?En premier lieu, il s\u2019agit de reconnaître pleinement le RELATIONS janvier-février 2011 EE3 dOSSieR WW Taino-L,\tpaysan comme acteur politique, en vue de le sortir de Fort-Liberté, 2008 «l\u2019anonymat légal» qui le refoule dans la marge d\u2019une société élitaire et le prive des services publics (éducation, santé, bien-être social, routes, encadrement agricole, soutien technique et financier, etc.).La pleine reconstruction d\u2019Haïti passe par la prise en considération de ces laissés-pour-compte majoritaires.Qu\u2019ils soient enfin reconnus comme des citoyens égaux et, plus encore, dans le sens de la demande de l\u2019Église catholique et du mouvement social pour le changement des années 1980, comme êtres humains intégraux reconnus dans tous leurs droits: «tout moun se moun» (tout être humain est digne de reconnaissance).Les revendications principales de la première révolte paysanne significative de l\u2019histoire d\u2019Haïti (1844-1848) sont encore à l\u2019ordre du jour.Dirigés par Jean-Jacques Acaau et réunis dans «l\u2019armée souffrante», les paysans du Sud demandaient: «Des écoles! De la terre! Baisse des prix trop élevés des produits de commerce des villes! ».Concrètement, l\u2019intégration des paysans comme citoyens égaux exige la décentralisation politique du pays -prévue par la Constitution de 1987 - et des programmes de développement local au profit des communautés paysannes.Les paysans se sont déjà donné des organisations autonomes de promotion de leurs propres intérêts.Ils sont aujourd\u2019hui un acteur collectif visible et reconnu sur la scène nationale et sont en voie de s\u2019intégrer dans les réseaux de solidarité des organisations militantes des Caraïbes et des Amériques.L\u2019actuel président de Via Campesina est le coordonnateur du Mouvement paysan de Papaye.Reste aux autorités politiques du pays à soutenir leurs efforts d\u2019auto-organisation et leurs initiatives d\u2019auto-développement économique à travers des entreprises d\u2019économie sociale solidaire (coopératives de production et de transformation, caisses populaires d\u2019épargne et de crédit, mutuelles de solidarité).En outre, leur intégration citoyenne exige des politiques publiques de soutien à l\u2019agriculture et à la paysannerie.Haïti dépend de son économie rurale; son secteur industriel est rachitique et repose sur une industrie d\u2019assemblage mobile qui peut être à tout taquer à l\u2019éducation : priorité LAUDE RAVET Un certain nombre d\u2019intellectuels et d\u2019universitaires regroupés au sein du Groupe de réflexion et d\u2019action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) se sont réunis pour réfléchir aux solutions à apporter aux problèmes du système éducatif haïtien.La somme de leurs réflexions se retrouve dans le livre collectif Construction d\u2019une Haïti nouvelle (Presses internationales Polytechnique, 2010), au chapitre six: «Système éducatif haïtien», rédigé par Jean-Marie Bourjolly, James Féthière et Pierre Toussaint, coresponsables de ce comité thématique du GRAHN.Selon les auteurs, l\u2019une des dures réalités que le séisme a mises en évidence est que le système éducatif haïtien (du préscolaire à l\u2019enseignement supérieur en passant par la formation professionnelle) est profondément déficient et contribue à la marginalisation de la grande majorité de la population.Par ailleurs, l\u2019analphabétisme hypothèque le développement du pays dans toutes ses facettes: sociale, économique, culturelle et politique.Fléau national, «il garde une bonne partie de la population (plus de la moitié des 14 à 50 ans) dans les chaînes de la dépendance, du mépris, de l\u2019exploitation, de l\u2019horizon fermé» (p.331).Une éducation de qualité et accessible à tous est donc primordiale pour le pays -d'autant plus que 50 % de la population a moins de 25 ans.Une politique nationale en ce sens «aurait rapidement des retombées substantielles de toutes sortes» (p.304) : main-d\u2019œuvre qualifiée, amélioration de la pro- janvier-février 2011 RELATIONS moment relocalisée, dépendant de la direction vers laquelle souffle le vent du marché.Le mouvement paysan a constamment demandé la sécurisation des titres de propriété des lopins de terre des familles paysannes menacées de dépossession.Celles-ci les ont acquises en vertu de la loi haïtienne qui prévoit qu\u2019une terre cultivée pendant 20 ans d\u2019affilée sans réclamation devient la propriété de celui qui la cultive.Mais sans enregistrement légal, certains en profitent pour les en déposséder.Le mouvement paysan réclame aussi une réforme agraire, consistant notamment à redistribuer aux paysans les terres appartenant à l\u2019État et confisquées par les grands propriétaires terriens.Il demande aussi le soutien technique du gouvernement, la disponibilité de crédit pour la production agricole (il n\u2019y a pas de banque de crédit agricole pour la petite agriculture et les banques ne prêtent pas au petit paysan), un programme d\u2019irrigation et de protection de l\u2019environnement, l\u2019érosion et la déforestation étant responsables des inondations destructrices qui emportent les champs et le bétail et menacent la survie de tout le pays.Reconstruire Haïti, c\u2019est d\u2019abord reconstruire la base de l\u2019auto-développement durable du pays.Forcé par le FMI et les États-Unis d\u2019ouvrir son marché aux productions agricoles étrangères, industrialisées et subventionnées, Haïti doit maintenant importer quelque 60% des produits alimentaires nécessaires à sa subsistance, pendant que l\u2019agriculture artisanale agonise et que les paysans souffrent de plus en plus de la faim.La principale demande actuelle du mouvement paysan haïtien, c\u2019est la souveraineté alimentaire misant d\u2019abord sur la production agricole nationale pour nourrir le peuple haïtien.\u2022 duction et des conditions sanitaires, hausse du niveau de vie, prise de conscience des problèmes écologiques, consolidation de la vie démocratique et des institutions politiques.Les auteurs brossent un portrait plutôt sombre de la situation.Face aux dysfonctionnements structurels du système éducatif, la population, aidée par les transferts d\u2019argent de la diaspora, s\u2019est tournée massivement vers des établissements privés qui sont devenus «une activité économique lucrative» (p.305), sans que l\u2019État ait les moyens ni le pouvoir de veiller à la qualité de l\u2019éducation.Même la petite minorité que le système éducatif haïtien desservait traditionnellement reçoit de moins en moins une éducation de qualité.«Les problèmes d\u2019accessibilité, de qualité, d\u2019efficacité et de capacité institutionnelle [.] affectent l\u2019ensemble du système d\u2019éducation» (p.317).Voici quelques illustrations de cet état de choses: le taux national d\u2019analphabétisme avoisine 50% - dans les zones rurales, il grimperait à 80%.Le nombre d\u2019enseignants au primaire et au secondaire est nettement insuffisant et la plupart (80%) n\u2019ont pas la formation nécessaire; il en faudrait 10000 de plus alors qu\u2019on n\u2019en forme que 450 par année; aucune instance ne garantit la qualité de la formation professionnelle, ni la régule ou la coordonne.Ceci est aussi vrai pour l\u2019enseignement supérieur.Des universités et instituts privés «poussent comme des champignons à travers le pays en dehors de tous critères et exigences spécifiques et de normes de qualité» (p.311).La très grande majorité des enseignants à ce niveau n'ont pas même un diplôme de maîtrise.Les auteurs soulignent aussi le taux élevé d\u2019enfants commençant leur scolarité à un âge avancé - le manque de moyens des parents et l\u2019absence d\u2019école proche du village en sont souvent les causes.Cela sans parler de situations so -riales qui compliquent l\u2019éducation: la pauvreté, les enfants des rues, les restavèk (enfants domestiques), la malnutrition, la mauvaise santé.ni de la difficulté des enfants ne parlant que le créole qui doivent utiliser aussi le français qui leur restera toujours étranger faute de moyens pour le maîtriser.Ce dysfonctionnement structurel écréme radicalement les cohortes d\u2019étudiants à chaque étape de leur scolarité, au point où on peut s\u2019attendre à ce que seulement 3% des élèves inscrits en première année du primaire se retrouvent L\u2019auteur est rédacteur à la fin du secondaire.\ten chef de Relations Les auteurs en viennent ensuite à présenter des propositions de solution, se fondant sur une approche globale qui tient compte des différentes dimensions de la réalité sociale des enfants.La priorité est au renforcement de la qualité de l\u2019éducation.Pourraient être créés à cet effet des radios éducatives, un réseau national de centres de ressources ainsi qu\u2019une École d\u2019été permanente.Un budget plus élevé et une meilleure gestion des ressources sont également de mise.À cet égard, on pourrait, par exemple, mettre en place un programme d\u2019accueil de coopérants éducateurs étrangers et de la diaspora pour pallier le manque d\u2019enseignants et créoliser systématiquement les manuels scolaires.L\u2019amélioration des conditions de travail et des salaires est aussi nécessaire pour attirer les futurs enseignants.Un programme de coopération entre universitaires haïtiens et étrangers pourrait contribuer à renforcer l\u2019enseignement supérieur.Un Conseil supérieur des universités, indépendant, devrait être institué pour coordonner la formation et évaluer les programmes et l\u2019enseignement.Assurer la scolarisation de tous les enfants est essentiel.L\u2019avenir de la société en dépend.Comme la tâche est immense, les auteurs favorisent une approche graduelle mais systématique.Juguler le décrochage massif au primaire est la priorité.Pour cela, il faut aussi s\u2019attaquer aux causes toutes liées à la pauvreté et aux inégalités sociales: malnutrition, mauvaise santé, matériel scolaire inexistant, programme désuet et inadapté.RELATIONS janvier-février 2011 m dOSSieR L'auteure, coordonnatrice de l\u2019Association pour la promotion de la santé intégrale de la famille (APROSIFA) et organisatrice communautaire du quartier Carrefour-Feuilles de Port-au-Prince, a été nommée à la Commission intérimaire pour la reconstruction d\u2019Haïti (CIRH) pour y représenter les ONG haïtiennes Taino-L, Port-au-Prince, 2010 janvier-février 2011 Sortir de la cacophonie humanitaire L\u2019approche privilégiée par l\u2019ONU lors des situations d\u2019urgence favorise l\u2019actuel chaos humanitaire en Haïti.Les ONG locales et les communautés font partie de la solution.LODY AUGUSTE Présentes en Haïti depuis 2004 à travers la MINUSTAH, les Nations unies y ont imposé, en 2006, l\u2019approche clusters (ou «grappes») de la gestion humanitaire.Ce type d\u2019intervention en situation de catastrophe s\u2019appuie sur l\u2019expérience des «experts humanitaires» qui ont été dépêchés en Indonésie lors du tsunami de 2004.Cette approche vise à apporter une aide humanitaire plus «efficace» en mettant en place un système de coordination par secteurs, supervisé par une organisation désignée chef de file.Les clusters activés depuis 2008 en Haïti concernent l\u2019agriculture (FAO), l\u2019éducation (UNICEF) l\u2019aide alimentaire (Programme alimentaire mondial), la santé (OMS), les abris d\u2019urgence et les biens non alimentaires (Organisation internationale pour les migrations).Au sein de ces clusters, les Nations unies rallient de grandes agences de coopération internationale comme OXFAM.Ces vastes coordinations sectorielles procèdent selon un protocole classique d\u2019intervention.Elles commencent par assurer la sécurité alimentaire, l\u2019encadrement des blessés, la construction de camps de réfugiés et de latrines, la distribution de bâches et l\u2019assainissement de l\u2019eau.Ainsi, durant les six premiers mois qui ont suivi le tremblement de terre en Haïti, les grandes ONG sont intervenues massivement dans les camps.Certaines donnent l\u2019impression d\u2019être en compétition; dans un même camp, une vingtaine d\u2019entre elles interviennent en accomplissant parfois le même travail.Bien que les experts des clusters apportent des éléments positifs dans la gestion de crise, ils se soucient peu du contexte particulier haïtien et de la présence des ONG locales détenant pourtant de longues années d\u2019expérience dans le milieu, cultivant une forte proximité avec la réalité des gens, développant sur le terrain un savoir-faire qui tient compte des réels besoins des communautés.Elles font preuve d\u2019une solidarité authentique avec le peuple haïtien - sans avoir été forcément rattachées à un quelconque univers de gestionnaires ou de technocrates.Cette grande coordination d\u2019experts et d\u2019ONG est sous la responsabilité du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l\u2019ONU.Le CPIO-Haïti (Comité permanent interorganisations et Bureau de la communication et de l\u2019information publique) coordonne, quant à lui, l\u2019action sur le terrain au plan stratégique et se réunit mensuellement.Enfin, le Forum humanitaire et de développement se réunit toutes les deux semaines.La multiplicité de ces structures constitue un obstacle majeur dans l\u2019intervention humanitaire en Haïti, celui de la duplication des mécanismes de coordination menant à la cacophonie actuelle.Il y a trop RELATIONS d\u2019experts onusiens et d\u2019ONG étrangères travaillant parallèlement aux ONG locales.Durant la période qui a suivi le séisme (de janvier à juin 2010), la situation était si pressante qu\u2019il paraissait difficile de réorienter les interventions effectuées en vase clos.Lors de la présentation du Plan d\u2019action pour le développement et le relèvement national d\u2019Haïti (PARDN), le 31 mars 2010 à New York, le gouvernement haïtien a précisé aux donateurs que seulement deux structures seraient créées pour gérer la reconstruction.Il s\u2019agit de la Commission intérimaire pour la reconstruction d\u2019Haïti (CIRH) et le Fonds de la Banque mondiale, sorte de réceptacle servant à recueillir les fonds promis par les donateurs.La CIRH est composée de 26 membres votants, dont 13 Haïtiens, et de 4 membres non-votants.Les pays ayant promis le montant de base de 200 millions de dollars y sont représentés.Elle supervise et coordonne tous les projets du processus de reconstruction.Les ONG étrangères souhaitant proposer des projets de reconstruction doivent passer par la CIRH et non par une multitude d\u2019agences de coordination.Comment freiner cette cacophonie sur le terrain?Un des moyens pour réduire le pouvoir des ONG étrangères sur la reconstruction d\u2019Haïti est d\u2019impliquer la population locale dans des projets comme la création de «villages de vie».Ceux-ci permettraient de régler en grande partie la question épineuse des camps.En effet, pourquoi dépenser beaucoup d\u2019argent dans des abris provisoires et des maisons temporaires munies de bâches alors qu\u2019il pourrait être utilisé pour construire des villages?Ces villages de vie permettraient, d\u2019une part, de sortir les populations des camps et, d\u2019autre part, de retenir le demi-million de déplacés en zone rurale qui, après le séisme, se sont réfugiés chez des familles déjà pauvres de la campagne.Or, présentement, 90 % des interventions ont eu lieu à Port-au-Prince et les fonds sont principalement investis dans la capitale.Il faut dire que c\u2019est souvent pour une question de visibilité que la majorité des ONG étrangères y restent.La construction de 5000 habitats par village de vie, des habitats définitifs et durables, faits avec des matériaux légers, serait un geste porteur de sens pour la refondation du pays.Cette démarche serait une alternative concrète au modèle actuel de développement, qui est inefficace.Les mentalités en matière de protection de l\u2019environnement pourraient ainsi changer, notamment en ce qui a trait à la gestion des déchets organiques, plastiques, etc.La reconstruction d\u2019Haïti passe nécessairement par celle d\u2019un nouveau mode de vie.Une participation réelle des communautés à la formulation de politiques de sécurité sociale, au moyen de consultations citoyennes dans le cadre d\u2019un dialogue communautaire favorisant un espace de liberté critique, est souhaitable.Il serait urgent d\u2019entreprendre la construction de villages de vie dans les villes ayant reçu un nombre important de déplacés, notamment dans le Sud, la Grand\u2019Anse, l\u2019Arti-bonite, le Plateau central, les Nippes ainsi que dans les régions périphériques métropolitaines.Ces régions sont riches en ressources naturelles mais pauvres en infrastructures.En y construisant quatre ou cinq villages de vie «laboratoires» de 2500 habitats, on pourrait y améliorer les services publics en faveur des communautés, décentraliser les services sociaux de base et constituer une vie communautaire autour de l\u2019école, de l\u2019unité de soins, du centre de loisirs ou des centres culturels.Créateur et travailleur, le peuple haïtien doit œuvrer à une reconstruction sociale, environnementale, et non exclusivement « infrastructu-relle», en puisant dans son savoir-faire et sa riche culture.Pareille voie pourrait diminuer les effets déplorables de la cacophonie humanitaire.\u2022 PROPOS RECUEILLIS PAR AMÉLIE DESCHENEAU-GUAY Le mouvement Foi et Joie Le mouvement Foi et Joie (Fe y Alegria) a vu le jour au Venezuela, il y a plus de cinquante ans, à l\u2019initiative de jésuites et de groupes universitaires.Il est présent en Haïti depuis 2006 et s\u2019active intensément depuis le séisme en proposant aux communautés de s\u2019impliquer dans des initiatives sociales en vue d\u2019améliorer leurs conditions de vie.En plus de construire des écoles primaires dans des régions isolées, il offre un projet pédagogique alternatif fondé sur l\u2019éducation des plus démunis de la société (voir Relations, n° 735, septembre 2009).Il s\u2019agit d\u2019un modèle d\u2019éducation «populaire et intégrale», qui prend en compte les enfants dans leur individualité, incluant leurs liens familiaux et communautaires.La culture - en l\u2019occurrence la culture haïtienne, fière de ses racines africaines - est aussi une dimension importante du projet.Celui-ci vise donc à lutter contre l\u2019analphabétisme et la déscolarisation des jeunes Haïtiens, mais aussi à créer une école d\u2019un type nouveau en ce qui a trait à la pédagogie et aux méthodes d\u2019enseignement.Ce type d\u2019éducation «holistique» englobe à la fois les dimensions humaine et spirituelle du développement de l\u2019enfant.Les défis à relever pour l\u2019œuvre jésuite à la suite du séisme restent entiers : étendre le réseau Foi et Joie dans les régions éloignées et dans les camps et bidonvilles, là où les enfants n\u2019ont presque pas d\u2019occasions de se développer comme hommes et femmes du pays.Consulter .a d.-g.Les ONG locales font preuve d'une solidarité authentique avec le peuple haïtien - sans avoir été forcément rattachées à un quelconque univers de gestionnaires ou de technocrates.RELATIONS janvier-février 2011 dOSSieR L'auteur, jésuite, est coordonnateur du Centre de recherche, de réflexion, de formation et d'action sociale (CERFAS) à Port-au-Prince m janvier-février 2011 L\u2019Église catholique: faiblesses et défis KAWAS FRANÇOIS LJ Église catholique en Haïti - l\u2019une des institutions sociales les plus importantes du pays - a été parti-1 culièrement touchée par le séisme du 12 janvier 2010.Les nombreuses pertes en vies humaines et la destruction matérielle ont grandement déstabilisé l\u2019archi-diocèse de Port-au-Prince et le diocèse du Sud-Est.L\u2019archevêque, Mgr Joseph Serge Miot, son vicaire général, le chanoine Charles Benoît et plus d\u2019une centaine de prêtres, religieux, religieuses et séminaristes ont perdu la vie.Des centaines d\u2019autres ont été blessés et traumatisés.Plus de 40% des infrastructures catholiques dans les domaines de l\u2019éducation et de la santé ainsi qu\u2019un grand nombre d\u2019églises et de chapelles se sont effondrées.La lourde responsabilité qui incombe à l\u2019Église de sauver le patrimoine spirituel catholique du pays et de remettre sur pied ses nombreuses institutions anéanties est une tâche herculéenne qui exige courage et créativité, mais aussi beaucoup de ressources humaines et matérielles.Les carences organisationnelles qui caractérisent le pays tout entier ont empêché les diocèses et archidiocèses qui n\u2019ont pas souffert du séisme d\u2019organiser efficacement le secours aux églises sinistrées.Les instances officielles telles que la Conférence des évêques d\u2019Haïti, la Conférence haïtienne des religieux et les autres structures ecclésiales n\u2019ont pu réagir rapidement.Aucune déclaration officielle n\u2019a été rédigée.Le clergé paroissial a semblé dépassé par les événements.On a pu voir comment la nouvelle pastorale plus «cléricale» mise en place ces vingt dernières années -moins engagée aux côtés des marginaux et éloignée des préoccupations quotidiennes de la grande majorité de la population pauvre d\u2019Haïti - s\u2019est révélée déficiente dans pareille situation qui exige une proximité avec les gens, une grande sensibilité pour la question sociale et un engagement total.Cela, on l\u2019a vu davantage au cœur des nombreuses initiatives prises par les fidèles catholiques dans les quartiers et les localités des zones sinistrées, en dehors de directives officielles.Des efforts louables, souvent isolés et non coordonnés, ont été déployés par certains secteurs de l\u2019Église catholique.Des communautés religieuses et des paroisses ont participé, dans les limites de leur capacité, au travail d\u2019urgence en distribuant de l\u2019eau, de la nourriture et en organisant l\u2019aide médicale dans leurs institutions de santé respectives.La Conférence haïtienne des religieux a mis en place, quoique tardivement, une cellule d\u2019urgence d\u2019aide psychologique pour les religieux et les religieuses.Les jésuites1, grâce à leurs solides réseaux internationaux et en collaboration avec d\u2019autres congrégations religieuses, ont organisé rapidement une action d\u2019urgence efficace, accompagnée d\u2019une réflexion sociale sur la situation et suivie d\u2019un travail de reconstruction visant le long terme, notamment à travers la Cellule de réflexion et d\u2019action (CRAN).Si les protestants sont ceux qui ont manifesté un dynamisme spirituel et apostolique extraordinaire dans les jours qui ont suivi le drame, à travers un grand nombre d\u2019initiatives dans les médias et l\u2019espace public, leurs interventions sont toutefois restées sans grande coordination et les manifestions spirituelles l\u2019ont souvent emporté sur un véritable engagement dans des tâches d\u2019urgence et de reconstruction.Il reste très préoccupant que l\u2019Église catholique, du moins ses instances officielles et ses secteurs jadis très dynamiques socialement, se soit de plus montrée incapable d\u2019organiser une action politique auprès des pouvoirs publics et des instances internationales pour orienter l\u2019effort de reconstruction dans le sens des intérêts réels de la majorité de la population qui vit dans des conditions précaires.Il a fallu attendre plus de huit mois pour qu\u2019ait lieu à Miami - à l\u2019initiative de la Conférence des évêques des États-Unis d\u2019Amérique du Nord - la grande rencontre qui a réuni des représentants de l\u2019épiscopat de divers pays avec la Conférence des évêques d\u2019Haïti, des membres du Bureau directeur de la Conférence haïtienne des religieux et d\u2019autres responsables de l\u2019Église d\u2019Haïti.Malheureusement, les débats ont porté sur la remise en marche des structures internes de l\u2019Église et non sur la reconstruction comme telle.Tout cela demeure un indicateur clair des faiblesses d\u2019une Église de plus en plus marginalisée et des défis majeurs qu\u2019elle est appelée à relever si elle veut continuer d\u2019être signe et instrument du royaume d\u2019un Dieu crucifié au milieu d\u2019un peuple martyr.Sa marginalisation progressive dans la société haïtienne a été amorcée au début des années 1980 avec la montée vertigineuse du vaudou, du protestantisme et des sectes religieuses nord-américaines.Elle a été renforcée par la condamnation officielle des communautés ecclésiales de base, des groupements paysans et de la théologie de la libération, ainsi que par la nouvelle pastorale évoquée plus haut.Représentant 82% de la population en 1980, les catholiques ne comptaient plus que pour 53% en 2005.1.Rappelons que ceux du Québec sont étroitement liés à ceux d\u2019Haïti, étant regroupés ensemble au sein de ce qu\u2019on désigne comme la Province du Canada français et d\u2019Haïti de la Compagnie de Jésus.RELATIONS JW R utin nm*î jitî r\"'AÆ*i Diaspora et solidarité JEAN-CLAUDE ICART La diaspora haïtienne a un rôle important à jouer dans la reconstruction du pays.Ses ressources et sa vigilance sont précieuses.Le séisme qui a dévasté Haïti a soulevé un élan de solidarité impressionnant à l\u2019échelle mondiale, mais l\u2019onde de choc a été particulièrement ressentie au Canada.« Un tremblement de terre en Haïti, c\u2019est aussi un tremblement de terre au Québec.À Montréal.La communauté haïtienne y est si présente, si omniprésente qu\u2019il est pratiquement impossible de faire trois pas ici, depuis mardi, sans être branché sur le malheur de Port-au-Prince1 ».Les dons spontanés aux organismes responsables des secours d\u2019urgence atteignirent des montants record et le gouvernement fédéral dut revoir à la hausse sa contribution annoncée.De nombreux bénévoles de la communauté haïtienne et de la société d\u2019accueil se mobilisèrent pour parti- 1.Marie-Claude Lortie, «La neige a tremblé aussi», La Presse, le 16 janvier 2010.ciper aux opérations sur le terrain.D\u2019autres optèrent pour des initiatives individuelles ou en petits groupes pour essayer de répondre aux besoins des sinistrés.Les maisons de transferts de fonds furent littéralement prises d\u2019assaut et des voix s\u2019élevèrent pour réclamer des assouplissements aux politiques d\u2019immigration afin de faciliter le parrainage de membres de leur famille encore en Haïti.UN ATOUT INCONTOURNABLE Georges Anglade, un des fondateurs du Département de L\u2019auteur est sociologue géographie de l\u2019UQAM, est l\u2019un des membres les plus connus de la communauté haïtienne de Montréal à avoir péri dans cette catastrophe.L\u2019analyse de l\u2019émigration haïtienne traverse toute son œuvre.En 1983 déjà, il écrivait: «j\u2019ai vu le potentiel de complémentarité d\u2019une diaspora dont les possibles liaisons sont encore à creuser par delà la mobilisation des énormes transferts à des fins productives et de réserves de devises (je continue à plaider pour l\u2019imagination et la créativité nécessaires à l\u2019utilisation intelligente, un jour, du potentiel des compétences de la diaspora) » {Éloge de la pauvreté, Liber, p.47).Le début du siècle marquera un tournant important dans sa réflexion: «Je crois que la lecture sociologique dans le futur sera plus pertinente que celle géographique du dernier quart de siècle», déclarait-il dans une entrevue accordée au Nouvelliste, le 7 mars 2002.Ce changement RELATIONS janvier-février 2011 m dOSSieR iioriri .«Mr vmm&t 4 pi Taino-L, Nippes,\td\u2019approche l\u2019amènera à étudier la diaspora haïtienne en 2009\trelation avec la pyramide sociale plutôt que par rapport au territoire, et à faire deux grands constats à l\u2019effet que, d\u2019une part, les classes moyennes qui font si cruellement défaut à Haïti existent, mais elles sont dans la diaspora et que, d\u2019autre part, le principe moteur de l\u2019économie nationale est devenu le flux des transferts de cette diaspora.Ces constats le conduiront à la conclusion suivante : «Autant la situation du pays haïtien au sens strict, la Terre-mère des dix millions de personnes sur les 27700 km2, est celle d\u2019une grande désespérance sans aucune issue raisonnable, autant une Haïti pensée à l\u2019échelle de son nouvel espace dans le monde possède des atouts sérieux» (Terra incognita hài-tiana, p.20).L\u2019ampleur de la catastrophe du 12 janvier 2010, aussi triste soit-elle, offre une chance exceptionnelle de réunir Haïtiens de l\u2019intérieur et Haïtiens de la diaspora dans une œuvre commune.À l\u2019occasion de la réunion ministérielle en préparation de la Conférence pour la reconstruction d\u2019Haïti qui s\u2019est tenue à Montréal, le 25 janvier 2010, un collectif d\u2019auteurs d\u2019origine haïtienne publiait une lettre ouverte dans Le Devoir, le 30 janvier.On pouvait y lire : « La diaspora est la réserve de la nation blessée.Ses ressources professionnelles et techniques doivent être prises en compte pour la définition de la politique de reconstruction et la mise en œuvre de cette politique.» m janvier-février 2011 RELATIONS À cette Conférence, le premier ministre d\u2019Haïti, Jean-Max Bellerive, a déclaré considérer la participation de la diaspora comme une de ses priorités.Le mois suivant, il soulignait l\u2019urgence de trouver des passerelles pour intégrer la diaspora au processus de reconstruction.Le ministre des Haïtiens vivant à l\u2019étranger, Edwin Paraison, a souligné la contribution économique de la diaspora et sa capacité de réagir dans les moments critiques de l\u2019histoire d\u2019Haïti.Il a estimé que le temps était venu pour elle de jouer un rôle dans les processus de prise de décision2 3.LE RÔLE DE LA DIASPORA DANS LA RECONSTRUCTION On peut concevoir le rôle de la diaspora dans la reconstruction d\u2019Haïti en trois volets : un rôle de soutien économique, un rôle de réservoir de ressources humaines, un rôle de vigie.Le soutien économique.On pense évidemment en premier lieu aux transferts de fonds des membres de la diaspora, évalués à plus de 2 milliards de dollars par an (en comparaison, le Produit national brut était de 11 milliards en 2009).Ces envois permettent à de nombreuses familles haïtiennes de se payer des biens et services de première nécessité.Ils contribuent également à la mise sur pied de petits commerces ou entreprises.Ils ont des retombées importantes sur la circulation de devises et un impact réel sur de nombreux secteurs économiques comme le tourisme, les télécommunications et la construction.Plusieurs associations du Québec soutiennent des projets collectifs comme l\u2019aide aux villages d\u2019origine ou à des organisations sectorielles (santé, éducation, agriculture.).Depuis 1987, le Regroupement des organismes canado-haïtiens pour le développement (ROCAHD) soutient des projets répondant aux demandes de secteurs défavorisés d\u2019Haïti.Financé principalement par l\u2019ACDI, il s\u2019agit d\u2019une expérience unique parce que la communauté haïtienne d\u2019ici se trouve directement impliquée dans l\u2019aide publique canadienne au développement fournie à son pays d\u2019origine.Cette initiative a servi de modèle à des programmes similaires dans d\u2019autres pays.Cependant, l\u2019ampleur de la catastrophe pose plus que jamais le défi de créer, à partir des transferts d\u2019argent, un levier qui pourrait contribuer à appuyer la refondation nationale.Réservoir de ressources humaines.Au cours des 40 dernières années, Haïti a perdu une grande partie de ses ressources humaines.Le pays a également perdu de nombreux cadres et enseignants dans le séisme.Peut-on puiser dans la diaspora pour les remplacer, au moins à court terme?Il y a dix ans déjà, une sociologue haïtienne concluait: « à court et moyen terme, Haïti n\u2019a pas d\u2019autre choix que d\u2019avoir recours à ses compétences de l\u2019émigra- 2.\tAllocution de clôture du Forum de la diaspora haïtienne, Washington, siège de l\u2019OÉA, 23 mars 2010.3.\tConstruction d\u2019une Haïti nouvelle.Vision et contribution du GRAHN, Montréal, Presses internationales Polytechnique, 2010. tion, à moins de faire appel en grand nombre à des ressources étrangères».En fait, une nouvelle approche des migrations et de la mobilité des personnes s\u2019impose de plus en plus : on essaie de passer de la «fuite des cerveaux» à la «circulation des cerveaux».Par ailleurs, le Groupe de réflexion et d\u2019action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) - fondé à Montréal dès le 20 janvier 2010 - a traité des grands enjeux de la reconstruction nationale avec un accent sur l\u2019éducation lors des deux colloques qu\u2019il a organisés en mars et mai derniers.Il a publié, le 3 novembre, un ouvrage collectif3 contenant des recommandations adressées aux dirigeants d\u2019Haïti et une vingtaine de projets structurants comme la création d\u2019un Fonds d\u2019investissement et de développement et la mise en œuvre d\u2019un projet GRAHN-UQAM de radio éducative.Aussi, les 22 et 23 mars 2010, une délégation du Québec a participé à un Forum de la diaspora haïtienne à Washington, où un éventail de propositions ont été faites en vue de permettre un recours optimal aux potentialités de la diaspora dans la reconstruction d\u2019Haïti.On retrouve parmi elles la création d\u2019un Corps de service civique, avec une attention particulière aux femmes et aux jeunes de la seconde génération; le recours à différents programmes d\u2019organisations internationales pour faciliter des séjours plus ou moins longs de professionnels haïtiens dans leur pays d\u2019origine; la mobilisation des ressources de la diaspora pour faciliter la collaboration avec les universités étrangères et renforcer le système d\u2019éducation en Haïti.Plusieurs recommandations adoptées lors de ces rencontres ont déjà été acceptées par les autorités haïtiennes et certaines sont en cours d\u2019exécution.Par exemple, à la demande du ministère des Haïtiens vivant à l\u2019étranger, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a relancé le programme TOKTEN (Transfert des connaissances par l\u2019intermédiaire des expatriés nationaux) en septembre 2010.Un rôle de vigie.Dans la lettre publiée dans Le Devoir précédemment citée, un collectif d\u2019auteurs québécois d\u2019origine haïtienne invitait notamment les participants à «éviter que l\u2019aide internationale massive nécessaire à la reconstruction d\u2019Haïti devienne une assistance à la production durable d\u2019assistés dans un État durablement dépendant».La vigilance de la communauté devra aussi se porter sur le suivi des programmes de coopération annoncés par les gouvernements du Canada et du Québec.On le voit, la communauté haïtienne du Québec s\u2019efforce d\u2019être présente dans les efforts de reconstruction et est bien consciente qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019un engagement à long terme.# « Éviter que l\u2019aide internationale massive nécessaire à la reconstruction d\u2019Haïti devienne une assistance à la production durable d\u2019assistés dans un État durablement dépendant.» POUR PROLONGER LA 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Attachements, mais j\u2019étais persuadée qu\u2019il y aurait des regrets.Ainsi, avant la parution de mon essai, a eu lieu cette lecture à la librairie Olivieri, une soirée-bénéfice pour Haïti où chaque écrivain a lu un poète ou un romancier haïtien.Je demandai si je pouvais lire «Pétion-Ville en Blanc et Noir», poème de Davertige.J\u2019avais mes raisons.Ma lecture prévue dans le dernier bloc de la soirée, j\u2019étais assise à écouter les autres, habitée par un trac soudain.Puis, Chantal Lavigne a lancé une mélodie des Offrandes vodouesques dans l\u2019espace comme pour le purifier, l\u2019alléger aussi de ma peur.Je me suis avancée sur scène et j\u2019ai vu une masse de personnes : du rayon des essais jusqu\u2019au bar du bistro s\u2019entassaient des gens assis et debout, attentifs.Jusqu\u2019à la toute dernière minute, je me suis demandé si j\u2019allais dire en quoi ce poème est si important pour moi.J\u2019avais écrit, là sous mes yeux, au-dessus du titre : « Derrière ma voix veille le souvenir d\u2019un matin où Dany Laferrière est descendu à la cuisine avec mon Davertige et a lu \u201cPétion-Ville en Blanc et Noir\u201d.Depuis, Davertige existe dans notre maison du lac.».Du fond de la salle venait une rumeur.Une force souterraine partit de mes pieds pour monter en flèche au micro, parler plus fort s\u2019imposait.Et j\u2019ai lu, j\u2019ai lu comme si j\u2019avais vécu ce poème pour l\u2019écrire ensuite.Je me suis approprié les bulles de savon, le fer à repasser, les orages, la cendre et le charbon qu\u2019il évoque.Et j\u2019ai vu le plafond de fumée dans le boudoir de mon père, j\u2019ai su dire le vers «Ah de beaux enfants jouaient sur la Place-Boyer», je l\u2019ai dit comme un sursaut de souvenirs dans une conversation et sont apparus les jouets peints en bleu que nomme Davertige sur une des étagères de ma bibliothèque.Ils y sont toujours.J\u2019ai pris le temps de déployer chaque image et de dessiner le rythme, la valse lente.Quelques traits ici et là dans le texte pour m\u2019indiquer des haltes silencieuses.Mais voici qu\u2019il y a quinze ans de cendre de pluie et d\u2019orage Les gens d\u2019alors quelques-uns ne sont plus Après le séisme, ce passage prenait, prend encore plus de signification.Plongée profondément en moi, il m\u2019a semblé appartenir à ce que le poète nomme «L\u2019espace en lui-même».Là avait lieu cette rencontre entre les mots, la voix, le public.Cette lecture a reçu un tel accueil que j\u2019ai cru un instant Davertige dans mon dos.Ce poète qui, pendant des années, a habité Outremont, je l\u2019avais certainement déjà vu en sortant de la poste ou de la boulangerie.Ce chapeau melon, ce complet-cravate, sur la couverture de Y Anthologie secrète, parue chez Mémoire d\u2019encrier, semblent appartenir à un temps où les enfants étaient petits, où j\u2019allais de parc en parc en croisant des gens, des chiens, des poussettes, avec mes pensées.Relire Davertige est une manière de me tenir près d\u2019Haïti et de mes amis haïtiens, lui qui a écrit « Le jour est mort au-dessus de la ville».M\u2019apparaissent les chats quand je suis rentrée à la maison le 12 janvier 2010 à 16 h 45 : image des bêtes fuyant dans toutes les directions, traversant la route à la hâte, rampant sous les cèdres et les galeries pour se cacher.«Que se passe-t-il?Que nous prépare le ciel?», ai-je dit en ouvrant la porte.Tout bouge autour de moi est entré dans ma bibliothèque, en appui contre L\u2019énigme du retour.Vieux Frère y a dessiné une fleur indestructible comme celle qu\u2019il a vue derrière le court de tennis.Des centaines, des milliers de fleurs il a dessinées ces derniers mois.Au moment où j\u2019écris ces lignes, les événements de solidarité autour d\u2019Haïti continuent de se multiplier.Des histoires de survie nous sont racontées.Le poète Fran-kétienne, lui, reconstruit seul sa maison.Pour lui rendre hommage, j\u2019apprends patiemment les poèmes du spectacle Haïti debout que Rodney Saint-Éloi m\u2019a confiés.J\u2019aime me tenir dans la douceur d\u2019Ida Faubert, me laisser ravir par le tournoiement de Davertige, cette fois avec «La légende de Villard Denis».Avec l\u2019énergie du souffle, celle du chant, des percussions, de la poésie, le 26 septembre, dans le cadre du Festival international de littérature, poètes et comédiens ont partagé des moments d\u2019une grande intensité.À la fin du spectacle, le mot «espoir» scandé sur la scène du Lion d\u2019Or fut envoyé à une salle émue.Puis, Chantal Lavigne entama un air auquel chacun de nous ajouta sa voix, dans la fébrilité du moment.Ce chant se referma très doucement comme une lente étreinte sur les fondations du mot «espoir».\u2022 m janvier-février 2011 RELATIONS mmmm Surveillance 2, 2010, huile et crayon sur papier mylar IOêÉMl: , .v Æ ¦î*\u2019f / v : aiLLeuRS Le Brésil de Dilma Dilma Rousseff succède au populaire président Lula et s\u2019apprête à gouverner le pays au moment où celui-ci est confronté à de très grands enjeux politiques, économiques, sociaux et environnementaux.PIERRE BEAUDET ET ANNE LATENDRESSE Les auteurs sont respectivement professeur à l\u2019École de développement international et de mondialisation de l'Université d\u2019Ottawa et directrice intérimaire du Centre d\u2019études et de recherches sur le Brésil de l\u2019UQAM Dilma Rousseff, une femme de 62 ans qui a combattu la dictature militaire dans les années 1970, a été élue avec 56% des suffrages lors du deuxième tour des élections présidentielles au Brésil, le 31 octobre dernier.Dans ce pays de presque 200 millions d\u2019habitants qui connaît une forte croissance économique, plus de 50% de la population reste très pauvre.Le système politique - établi à l\u2019origine pour défendre les dominants - reproduit le statu quo et l\u2019inertie, ce que même Lula n\u2019a pas réussi à transformer radicalement.Enfin, le type de développement économique en cours, friand de ressources naturelles et d\u2019exportations de biens alimentaires, entre en contradiction avec le concept de développement durable, ce qui pose un sérieux défi à un gouvernement progressiste.UNE VICTOIRE À L\u2019ARRACHÉ Pendant la campagne électorale, la droite - regroupée autour du Parti GUYAf iUYANE ANÇAISE VENEZUELA.COLOMBIE ÉQUATEUR Manaus Fortaleza \u2022 Recife < BRÉSIL PÉROU BOLIVIE PARAGUAY CHILI ARGENTINE OCÉAN ATLANTIQUE OCÉAN ATLANTIQUE OCÉAN PACIFIQUE social-démocrate brésilien (PSDB) et du candidat présidentiel fosé Serra -ne s\u2019est pas gênée pour raviver le machisme omniprésent au Brésil (des 81 sénateurs, 12 seulement sont des femmes).Certes, la victoire de celle que tout le monde appelle Dilma n\u2019a pas été facile.La droite a mobilisé les églises évangéliques de même que la hiérarchie de l\u2019Église catholique pour appeler à la défaite de Dilma, accusée d\u2019être en faveur du libre-choix en matière d\u2019avortement.À ces enjeux moraux s\u2019est ajoutée une campagne de «salissage» contre Dilma, orchestrée par les grands médias qui ont rappelé son passé dans la guérilla.La droite a presque réussi à évacuer les enjeux sociaux et économiques de la campagne électorale.Après le premier tour de scrutin, Dilma n\u2019avait pas réussi à mobiliser le 50 % de l\u2019électorat nécessaire, malgré la performance plus ou moins médiocre de la droite.La surprise est venue de la percée de la candidate du Parti vert, la populaire Marina Silva - ancienne militante du Parti des travailleurs (PT) et ancienne ministre dans l\u2019administration Lula - qui a récolté près de 20 % des voix.L\u2019avancée de Marina Silva a été le résultat du mécontentement d\u2019une partie des membres du PT devant le manque de courage du gouvernement Lula face à la réforme agraire - longtemps promise, mais toujours reportée.Elle provient aussi des méga-projets de Lula dans le domaine énergétique qui ont irrité plusieurs mouvements environnementaux, communautés autochtones et groupes représentant le monde paysan.Parlant de sensibilité écologiste, Marina et son Parti vert ont bénéficié de l\u2019appui d\u2019une partie des Brésiliens pour qui la protection de l\u2019environnement n\u2019est plus un objectif lointain ou secondaire par rapport au développement économique, mais un impératif actuel.Le succès de Marina Silva peut provenir enfin des votes de certains milieux chrétiens (elle appartient à l\u2019une des églises évangéliques) qui se sentaient interpellés par la question morale, même si la candidate n\u2019en a jamais fait un thème de sa campagne électorale.Pour remporter les élections, Dilma et le PT ont misé sur l\u2019immense popularité du président sortant, l\u2019infatigable Lula.Et pour cause.La croissance économique a été gérée d\u2019une manière inédite, au profit, du moins en partie, des classes populaires.Le revenu par habitant a augmenté de 23 %, le salaire minimum a augmenté de 65 % (après déduction de l\u2019inflation) et le chômage a beaucoup diminué (aujourd\u2019hui à 7%), notamment grâce aux grands projets d\u2019investissement lancés au cours des huit dernières années1.Entre-temps, plus de vingt millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté grâce au fameux programme «Boisa familia», par lequel les plus démunis reçoivent des subsides (jusqu\u2019à 120$ par mois).On comprend donc pourquoi les grandes centrales syndicales (dont la puissante CUT), de même que les mouvements populaires comme le Mouvement des sans-terre (MST) ont fait campagne pour la continuité et pour éviter un retour de la droite au pouvoir.Fait à noter, les parlementaires du PT et ses alliés ont maintenant la majorité au Congrès.La victoire de Dilma a en outre été saluée comme un grand pas en avant par les militantes de la Marche mondiale des femmes et d\u2019autres organisations de femmes.Elle est en effet la troisième présidente latino-américaine après Michelle Bachelet (Chili) et Cristina Kirchner (Argentine).ES janvier-février 20ii RELATIONS aiLLeuRS LES GRANDS DÉFIS La nouvelle présidente aura fort à faire.Même si l\u2019économie a connu une embellie, la situation du pays reste fragile.Les 20 000 familles les plus riches restent très puissantes, d\u2019autant plus qu\u2019elles possèdent 80% de la dette publique interne (1000 milliards de dollars), ce qui leur permet d\u2019encaisser (du fait du remboursement des intérêts) 30% du budget national, alors que l\u2019État ne consacre que 3 % de celui-ci à l\u2019éducation et 5 % à la santé! Malgré les avancées sociales des dernières années, le Brésil demeure l\u2019un des pays les plus inégalitaires du monde.Selon l\u2019économiste Pierre Salama, le nombre de Brésiliens possédant plus d\u2019un million de dollars d\u2019actifs financiers a augmenté de 19% en une seule année, entre 2006 et 2007 (voir «Brésil, bilan économique, succès et limites», Problèmes d\u2019Amérique latine, n° 78, automne 2010).L\u2019économie du pays reste toutefois vulnérable puisque les exportations - l\u2019une des causes importantes de l\u2019embellie - sont concentrées dans le secteur des ressources agricoles et minières dont les prix sont fluctuants et déterminés par les flux spéculatifs à l\u2019échelle mondiale.Par ailleurs, Dilma devra relever d\u2019autres défis comme celui de la réforme des institutions, remise à plus tard par son prédécesseur.Une prolifération de «caciques» et de partis désincarnés (de simples machines à élections) affaiblit le processus démocratique.Le PT est, en effet, forcé de pactiser avec des élus sans autre programme que la dé -fense de leurs propres intérêts, notamment ceux du Parti du mouvement démocratique du Brésil (PMDB), une constellation de chefs locaux qui manipulent à qui mieux mieux les institutions publiques à travers de puissants réseaux de patronage.Pour gagner les élections, le PT a dû accorder la vice-présidence du gouvernement au chef de ce parti, Michel Temer.Durant les 1.Le Programme d\u2019accélération de croissance (PAC), qui s\u2019est traduit par des investissements publics de 400 milliards de dollars depuis 2002, prévoit injecter 600 milliards supplémentaires entre 2011 et 2014.dernières années de son règne, Lula avait été accusé de laxisme face à un système qui génère beaucoup de corruption.Briser ce système impliquerait une bataille gigantesque contre les élites brésiliennes.Pour plusieurs militants et militantes du PT, cette question est fondamentale puisqu\u2019à l\u2019origine, le PT avait promis de «gouverner autrement».Par ailleurs, la manière dont le précédent gouvernement a abordé les questions rurales et environnementales suscite beaucoup de mécontentement dans la population.Celui-ci s\u2019est lancé corps et âme dans une sorte de «développement» axé sur les grands barrages, le détournement de fleuves et d\u2019énormes projets énergétiques, comme celui qui doit exploiter les réserves de gaz et de pétrole offshore.Disposant de réserves qui le mettent pratiquement au même niveau que les pays du Golfe, le Brésil a fait de la méga-entreprise publique Petrobras le pilier de son économie.Parallèlement, la question de la réforme agraire reste d\u2019actualité.La redistribution des terres a avancé sous Lula, mais beaucoup moins rapidement que ce que réclamaient des mouvements comme le MST qui compte plus d\u2019un million d\u2019adhérents.Son coordonnateur national, Gilmar Mauro, prévoit de grandes confrontations, puisque la réforme agraire est liée à la question des ressources naturelles et au modèle de développement.LE BRÉSIL DANS LE MONDE OU VICE VERSA Sous la présidence de Lula, le Brésil est devenu un «gros joueur» avec d\u2019autres pays dits émergents qui forment ce qu\u2019on appelle le BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), ce qui force le club privé du G8 à les prendre en considération.De plus, le Brésil s\u2019est opposé à l\u2019hégémonisme étatsunien en refusant le coup d\u2019État au Honduras, en appuyant le Venezuela et en s\u2019activant à créer une sorte de bloc latino-américain autour de l\u2019Union des nations sud-américaines.Certes, les États-Unis avaient un peu délaissé leur chasse gardée traditionnelle de l\u2019Amérique latine, ayant d\u2019autres chats à fouetter (notamment au Moyen-Orient).Mais avec le retour de l\u2019ultra-droite au pays, des confrontations pourraient se multiplier, notamment au Venezuela, en Bolivie, voire à Cuba - ce qui forcerait Dilma à faire face à l\u2019Oncle Sam.Lors de la campagne électorale, les grands médias brésiliens (tous de droite) ont rappelé que le PT est l\u2019allié de «terroristes» comme Hugo Chavez; il risque donc d\u2019être traité éventuellement par Washing -ton d\u2019État-voyou.\u2022 À Rio de Janeiro, de jeunes Brésiliens soutiennent Dilma lors de sa campagne électorale (AP Photo/ Felipe Dana) RELATIONS janvier-février 2011\t19 PROCHaiN NUméRO Le numéro de mars de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 25 février.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur l\u2019indignation Relations fête, en 2011, ses 70 ans d\u2019existence dans le paysage culturel, social et religieux québécois.L\u2019un des moteurs qui anime la réflexion de la revue et de ses artisans depuis ses débuts est l\u2019indignation face aux injustices et aux atteintes à la dignité humaine.C\u2019est pourquoi nous avons choisi ce thème porteur d\u2019engagement social et d\u2019espérance pour célébrer cet anniversaire.Ce numéro spécial sera l\u2019occasion d\u2019entendre la parole sensible et engagée de figures québécoises de renom telles que Sarita Ahooja, Bernard Émond, Vivian Labrie, Hugo Latulippe, Jean-François Lessard, André Myre, Sylvie Paquerot, Pol Pelletier et Patrice Perreault.\u2022\tune controverse sur le réseau social Facebook; \u2022\tune analyse sur le Togo; \u2022\tle carnet signé par Brigitte Haentjens; \u2022\tla chronique littéraire de Louise Warren, illustrée par Sophie Lanctôt; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Lino.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Internet : .ReLatioNS\tOui, je désire un abonnement de\tan(s), au montant de\t$ NOM\t 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES 5,50 $ PLUS TAXES\tADRESSE\t \tVILLE\t ABONNEZ-VOUS.\tCODE POSTAL\tTÉLÉPHONE (\t) par téléphone: 514-387-2541, p.226\tCOURRIEL\t par télécopieur: 514-387-0206 par courriel : relations@cjf.qc.ca par la poste : Relations Ginette Thibault 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2PiS6\tJe désire également offri à la personne suivante: NOM\tr un abonnement de\tan (s), au montant de\t$ \tADRESSE\t \tVILLE ___\t Un an: 35$ Deux ans : 65 $ À l\u2019étranger (un an) : 55 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : ioo $ (un an)\tCODE POSTAL\tTÉLÉPHONE (\t) \tMontant total :\t$ Je paie par chèque (à l\u2019ordre de Relations) D \tNUMÉRO DE LA CARTE\tou par carte de crédit www.revuerelations.qc.ca janvier-février 2011 RELATIONS\tEXPIRATION\tSIGNATURE \t\t Lino, En attendant la plaie, acrylique, huile et collage sur bois, 2009 La naissance de ReLâtiONS SUZANNE CLAVETTE Peu d\u2019intellectuels qui ont étudié la période 1940-1960 se sont penchés sur l\u2019histoire de Relations.Leur attention était centrée sur le courant corporatiste qui avait connu un essor dans les années 1930 et avait appuyé la venue au pouvoir de Maurice Duplessis.Comme l\u2019un de ses principaux initiateurs, le père Joseph-Papin Archambault, était aussi responsable de l\u2019action sociale des jésuites, toute la Compagnie de Jésus a été identifiée au corporatisme social qu\u2019il défendait, laissant dans l\u2019ombre le courant progressiste qui a donné naissance à la revue Relations.Heureusement, un écrit1 d\u2019un de ses fondateurs, le père Jean-d\u2019Auteuil Richard, livre un portrait plus complexe de la réalité.La première chose qu\u2019il révèle, c\u2019est qu\u2019à l\u2019instar de toutes les institutions de notre société, plusieurs tendances se manifestaient au sein de cet ordre religieux.Dès 1931, l\u2019idée d\u2019une grande revue sociale a été discutée.Forte de l\u2019approbation des supérieurs, elle a ensuite circulé auprès des jeunes recrues jésuites.Devant les ravages de la crise économique et les grandes transformations sociales amenées par l\u2019industrialisation et l\u2019urbanisation croissantes, les plus brillants d\u2019entre eux ont été dirigés vers les nouvelles « sciences sociales ».Quelques-uns ont pu parfaire leurs études en Europe, notamment Jean-d\u2019Auteuil Richard et Jacques Cousineau, les deux futurs fondateurs de Relations.Ils y prennent connaissance de réalités nouvelles telles les mesures sociales du Front populaire de Léon Blum et la montée fulgurante du nazisme.Surtout, à Y Action populaire du père Desbuquois, véritable « carrefour de personnes et d\u2019idées », ils entrent en contact avec les syndicats chrétiens et l\u2019action ouvrière, observent les divers courants du catholicisme social et s\u2019abreuvent aux plus novateurs d\u2019entre eux.En 1938, leurs supérieurs jésuites les invitent à mieux définir leur fameux projet de revue à grand tirage.S\u2019inspirant davantage d\u2019America que d\u2019Études, ils statuent que celle-ci aura un «caractère social».Son nom qui s\u2019impose déjà en fait écho: Relations.De retour au pays, en 1939, Jean-D\u2019Auteuil Richard se joint à l\u2019École sociale populaire dirigée par le père Archambault.Ce dernier le nomme adjoint du directeur de l'Ordre nouveau, petit journal bimensuel de quatre pages lancé en 1936, au nom évocateur, qui prône le corporatisme.Le jeune adjoint y amène de nouveaux collaborateurs qui soulèvent davantage d\u2019enjeux sociaux.Mais, ils sont bien loin de la « grande revue » qu\u2019ils avaient imaginée.Deux orientations s\u2019affrontent.Le responsable des jésuites du Québec et le père Archambault souhaitent une revue «d\u2019intérêt général», alors que les jeunes de retour d\u2019Europe optent pour une revue « engagée socialement, mordant sur l'actualité, largement ouverte sur le monde, et surtout sur la réalité sociale de chez nous».À la suite de la nomination du père Richard au poste de directeur de la future revue, le projet d\u2019un Ordre nouveau amélioré est abandonné.On opte pour une formule de compromis: «une revue d\u2019intérêt général, avec une attention spéciale aux questions sociales».Mais la bataille est loin d\u2019être terminée.Les oppositions du père Archambault se concentrent autour du nom de la nouvelle revue.Un sondage dans la communauté place Relations comme premier choix, loin devant Ordre nouveau.Ses tenants possèdent un argument convaincant: «Depuis que Hitler parle d'Ordre nouveau en Europe, et depuis que Duplessis a saboté l\u2019ordre nouveau qu\u2019il avait promis, ce mot est devenu odieux à certains, suspect au grand nombre.» Avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, la conjoncture a changé.Lors des élections de 1939, Maurice Duplessis perd le pouvoir aux mains du libéral réformiste Adélard Godbout.À Montréal, un nouvel archevêque reconnu pour ses positions sociales, Mgr Joseph Charbonneau, sera nommé.Tous ces changements sont favorables à l\u2019arrivée d\u2019une nouvelle génération chez les jésuites.Voilà pourquoi elle réussira, à force d\u2019explications, à montrer la pertinence du nom «Relations» qui «exprime exactement le sens de notre effort et le champ de notre action [.] - le social consiste dans les relations entre les hommes, patrons et ouvriers, agriculteurs et citadins, entre les nations ou les groupes d\u2019hommes - relations que nous voulons meilleures».De surcroît, ce nom évoque les célèbres Relations des jésuites du temps de la Nouvelle-France.Deux mois à peine avant l\u2019échéance prévue, la nouvelle équipe obtient enfin gain de cause.En janvier 1941, son premier numéro paraît à 1000 exemplaires mais passe vite à 5000, pour atteindre 15 000 en 1948 avec l\u2019Affaire silicose.Nous y reviendrons dans le prochain numéro.\u2022 Deux orientations s\u2019affrontent.Le responsable des jésuites du Québec et le père Archambault souhaitent une revue « d\u2019intérêt général », alors que les jeunes de retour d\u2019Europe optent pour une revue « engagée socialement, mordant sur l\u2019actualité, largement ouverte sur le monde, et surtout sur la réalité sociale de chez nous ».1.«La fondation et les premières années de Relations vues par son premier directeur», dans S.Clavette (dir.), L\u2019Affaire silicose par deux fondateurs de Relations, Québec, PUL, 2006, p.11-71.RELATIONS RefiaRD L\u2019auteure est professeur à l\u2019École de santé publique du Science Health Center de l\u2019Université du Texas à Houston m janvier-février 2on Santé aux États-Unis: une réforme imparfaite La loi réformant l\u2019assurance santé1 a été adoptée, en mars 2010, au prix d\u2019énormes compromis qui menacent son but fondamental, à savoir rendre accessible cette assurance à un plus grand nombre d\u2019Américains.PAULINE VAILLANCOURT ROSEN AU LJ assurance santé n\u2019est pas considérée comme un droit aux États-Unis.Jusqu\u2019à présent, la majorité .des travailleurs, leurs conjoints et leurs enfants bénéficiaient d\u2019une assurance santé privée proposée par leur employeur.Ceux-ci ne sont pas tenus de l\u2019offrir, mais la majorité le fait en raison d\u2019un incitatif fiscal.De nombreux Américains profitent d\u2019une assurance gouvernementale dans le cadre des programmes Medicare pour les aînés et Medicaid pour les plus démunis.Il existe aussi des programmes étatiques pour les enfants des familles les plus pauvres et pour le personnel militaire et leur famille, les anciens combattants, les prisonniers, les employés fédéraux et les Autochtones.La plupart de ces couvertures exigent que les patients participent aux frais.Quant aux autres citoyens, s\u2019ils n\u2019ont pas les moyens de se procurer une assurance sur le marché, ils ne sont pas couverts.C\u2019est le cas de 55 millions d\u2019Américains en 2010.LA RÉFORME DE 2010 La réforme de l\u2019assurance santé de l\u2019administration Obama modifiera progressivement presque tous les aspects du système actuel si elle parvient à devenir pleinement effective.Elle ne remet pas fondamentalement en question la notion des marchés privés de l\u2019assurance santé, mais elle en atténue quelques-unes des injustices courantes.Ainsi, les profits et les frais généraux des assureurs seront désormais limités, car ils devront verser entre 80 et 85 cents de chaque dollar en prime d\u2019assurance perçu pour des soins médicaux.Aucune discrimination sur la base du sexe ou de l\u2019état de santé ne sera permise.Certains soins préventifs, examens radiologiques et états de santé devront être couverts sans que le patient doive en partager les frais.Les assureurs ne pourront exiger un montant maximum pour des polices à vie («lifetime caps»), ni annuler la couverture de ceux qui tombent malades, comme c\u2019était possible avant.Leurs produits seront soumis à une standardisation et vendus sur le marché des assurances régulé, dit «exchanges», ce qui permettra aux consommateurs de les comparer plus facilement.Six milliards de dollars ont été dégagés pour qu\u2019il y RELATIONS ait, dans chaque État, une compagnie d\u2019assurance santé sans but lucratif de type coopératif et gérée démocratiquement.Des individus et des familles dont les revenus sont au-dessus du seuil de pauvreté, pouvant aller jusqu\u2019à quatre fois ce seuil (établi, en 2010, à 22000$ dans le cas des familles), bénéficieront d\u2019un crédit d\u2019impôt suivant une échelle progressive pour les aider à se procurer une assurance.Ceux qui se situent tout juste au-dessus du seuil de pauvreté (jusqu\u2019à 133% de celui-ci) recevront la couverture Medicaid, ce qui pourrait doubler le nombre de citoyens admissibles, notamment dans des États réputés chiches, comme le Texas, car ceux-ci fixaient jusqu\u2019ici le seuil d\u2019admissibilité.Divers incitatifs encourageront les entreprises de plus de cinquante employés à assurer ces derniers -encore que les amendes ne seront pas élevées si elles ne le font pas - et des subventions aideront les petites entreprises.Les enfants peuvent désormais profiter de l\u2019assurance santé de leurs parents jusqu\u2019à l\u2019âge de 26 ans.Les cliniques de premiers soins en santé communautaire verront leur budget doubler.Des fonds pour former un plus grand nombre d\u2019infirmières et de médecins et mieux financer les soins à domicile aux personnes âgées et handicapées font partie du plan.Les travailleurs ne perdront plus leur couverture de soins de santé quand ils changent de travail.Pour les aînés, les coûts des produits pharmaceutiques seront réduits.Le projet de loi sur la réforme du système de santé n\u2019est pas sans comporter des problèmes majeurs.Pendant que 32 millions de personnes bénéficieront désormais d\u2019une assurance santé, 23 millions d\u2019Américains resteront sans couverture.Les gens continueront de trouver l\u2019assurance santé coûteuse.Or, les coûts globaux du système de santé auraient pu être grandement réduits si le Congrès avait favorisé un régime d\u2019assurance santé public comme celui du Canada.Ou encore s\u2019il avait simplement élargi à toute la population le programme Medicare qui existe déjà pour les personnes âgées de plus de 65 ans.La conjoncture politique et la puissance actuelle des groupes d\u2019intérêt ont bloqué pareille option.UNE FORTE OPPOSITION Les plus riches verront certains de leurs privilèges réduits -par exemple, les assurances santé particulièrement chères et très généreuses seront taxées à 40%.Ces mesures de redistribution ont contribué à durcir l\u2019opposition à la loi et 1.Les Américains parlent d\u2019une assurance santé (health insurance) et non d\u2019une assurance maladie. ont encouragé sa contestation par les plus riches ainsi que par l'industrie pharmaceutique et celle des assurances qui craignent une plus grande réglementation gouvernementale.Leurs lobbyistes ont un très grand accès aux décideurs et aux législateurs, plus particulièrement aux membres du Congrès qui dépendent de fonds privés pour financer leurs coûteuses campagnes électorales.Ainsi, ces industries ont joué un rôle disproportionné dans la rédaction du projet de loi.Le sénateur Max Baucus, par exemple, a eu une grande influence alors qu\u2019il a reçu plus de 2,5 millions de dollars de l\u2019industrie des assurances pour sa campagne, ce qui est légal aux États-Unis.Cinq rédacteurs du projet de loi avaient en outre travaillé peu de temps auparavant à des postes de direction dans l\u2019industrie des assurances (Public Broadcasting Service, « Obama\u2019s Deal», Frontline, avril 2010).Les élections de mi-mandat, en novembre dernier, ont donné aux républicains le contrôle de la Chambre des représentants, ce qui compromet le dégagement des fonds nécessaires à la réalisation de la réforme.L\u2019abrogation du projet de loi était au cœur de leur campagne électorale, mais cela n\u2019arrivera pas parce que le Sénat reste aux mains des démocrates, et que le président Obama conservera le pouvoir, avec droit de veto, au moins jusqu\u2019en 2012.Mais de nombreux États contestent actuellement la constitutionnalité de cette loi en portant leur cause devant la Cour suprême.Si la législation survit à cette contestation légale, des règles plus strictes seront imposées aux assureurs et l\u2019État fédéral gagnera du pouvoir au détriment des États fédérés, notamment celui de se charger de la mise en œuvre de la réforme là où un État y faillit.Mais surtout, ce sont les pauvres et une partie de la classe moyenne qui en bénéficieront le plus, car ils auront une assurance gratuite ou hautement subventionnée à compter du 1er janvier 2014.À cette date, tous les Américains dépourvus d\u2019une assurance santé seront pénalisés, mais la loi est affaiblie du fait que le coût de cette pénalité reste inférieur à celui d\u2019une police d\u2019assurance et que celles en cours au moment de son adoption échapperont longtemps à plusieurs de ses dispo- sitions.Finalement, plusieurs personnes seront exemptées pour toutes sortes de raisons, incluant les coûts trop élevés que le respect de la loi entraînerait pour elles.Malheureusement, ceux qui bénéficieront le plus de la loi - les grands malades, ceux qui n\u2019ont pas d\u2019assurances et les plus démunis - sont très peu organisés ou ne comprennent pas les avantages qu\u2019elle leur procure.Et ceux qui les comprennent sont déçus, car ils devront attendre bien longtemps pour en bénéficier (jusqu\u2019en 2014).Ainsi, d\u2019après les sondages, il n\u2019y aurait qu\u2019une faible majorité de la population américaine qui soutiendrait la réforme, perçue par plusieurs comme une expansion du pouvoir de l\u2019État fédéral, et de nombreux Américains entretiennent une grande méfiance à l\u2019endroit du gouvernement.UNE CONJONCTURE DÉFAVORABLE Le seul fait que l\u2019administration Obama ait réussi à adopter la moindre réforme de la santé est remarquable tant la conjoncture était défavorable.Les États-Unis se retrouvaient au milieu de la pire récession économique depuis une génération.Le Parti démocrate n\u2019avait qu\u2019une faible majorité au Congrès et celle-ci a fondu en janvier 2010, à la mort du sénateur Kennedy, remplacé par un républicain.De plus, la montée de l\u2019activisme d\u2019extrême droite anti-gouvernement - le mouvement nommé «Tea Party» -, au sein du Parti républicain, a poussé celui-ci vers la droite pour se protéger d\u2019une scission.Cela a même empêché quelques républicains de se joindre aux démocrates pour voter en faveur de la réforme.Et une forte opposition venant de l\u2019aile droite du Parti démocrate a aussi forcé sa direction à faire d\u2019importantes et coûteuses concessions.C\u2019est dire que la réforme est passée de justesse.Obama et les démocrates en sont venus à la conclusion qu\u2019une réforme imparfaite valait mieux que pas de réforme du tout.Chose certaine, cette question monopolisera encore longtemps beaucoup d\u2019énergie et jouera un rôle important, voire décisif, dans la campagne électorale présidentielle de 2012 qui a déjà commencé aux États-Unis.\u2022 f \\ dons.cecilca k Haïti :: Agissons pour^fl leur garantir un meilleur avenir! RELATIONS janvier-février 2011 coNtRoveRse L\u2019auteure, sexologue et religieuse, a publié entre autres Pour une sexualité épanouie, un modèle d\u2019intervention globale en sexologie (Fides, 2009) et Traverser l'épreuve -Comment activer notre potentiel de vie (Fides, 2010) Faut-il remettre en question le célibat des prêtres?Il faut cesser de méconnaître un célibat qui, vécu comme une vocation, est source d\u2019épanouissement et non de problèmes.MARIE-PAUL ROSS LJ image du prêtre vivant seul dans son presbytère avec une 1 «servante» n\u2019est pas encore très éloignée dans notre conscience collective.Ou encore celle des confrères prêtres qui allaient rejoindre le curé d\u2019une paroisse voisine pour fraterniser et briser leur isolement.Au -jourd\u2019hui, la situation s\u2019est peut-être aggravée du fait qu\u2019un prêtre, administrateur de plusieurs paroisses, voit le temps filer tant ses nombreuses fonctions l'occupent.Comment ces hommes vivent-ils le célibat?L\u2019homme qui choisit de devenir prêtre séculier (non lié à une institution religieuse) ne pourrait-il pas se donner au service de fidèles, d\u2019une paroisse ou d\u2019une institution, sans nécessairement que ce soit à l\u2019intérieur du célibat?Ses promesses de célibat exigent qu\u2019il vive sans liens amoureux, sans engagement ou liaison avec une autre personne.Or, n\u2019ayant pas choisi librement cette option, il est compréhensible qu\u2019il puisse vivre un inconfort et même une dissension entre sa mission et son état de vie, ce qui n\u2019est pas sans lourdes conséquences parfois, pour lui-même et pour les autres.Cela est regrettable et découle en partie d\u2019une mauvaise compréhension de la mission spécifique liée au célibat religieux et aussi du fait qu\u2019on le confond avec la chasteté.CHASTETÉ ET CÉLIBAT La chasteté correspond à une étape de la vie de l\u2019être humain; elle est un synonyme de la « maturité affective adulte ».Il s\u2019agit donc d\u2019un état que toute personne adulte doit atteindre afin de vivre sainement sa sexualité et ses relations humaines sans sombrer dans la dynamique de la fusion et de la dépendance propre à l\u2019enfance et même, parfois en grande partie, à l\u2019adolescence.La chasteté exige et démontre une bonne maîtrise de soi.Le célibat religieux se définit quant à lui clairement dans l\u2019opinion populaire comme un choix vocationnel auquel seul un minime pourcentage d\u2019individus se sentent appelés.De fait, il doit être inspiré d\u2019une fidélité à soi-même relevant d\u2019un appel - d\u2019une vocation - et non pas d\u2019une obligation (ce qu\u2019en a fait l\u2019Église catholique).Cette option s\u2019inscrit dans un chemin d\u2019épanouissement personnel en vue d\u2019atteindre le but d\u2019une mission.Lors -qu\u2019une personne engagée dans ce choix de vie devient un professionnel du message évangélique pour proclamer la joie, la paix, l\u2019espérance, l\u2019amour, la justice, et qu\u2019il n\u2019est ni responsable d\u2019une famille ni obligé d\u2019alimenter une relation de couple ou d\u2019intimité avec une personne privilégiée, cette personne a la possibilité d\u2019être disponible pour une mission spécifique.Par ailleurs, le non-accueil de cet état vocationnel s\u2019appuie souvent sur la méconnaissance des enchante- ments spécifiques à cet état de vie qui permet de rejoindre la profondeur de l\u2019être, de percevoir avec clarté et justesse les besoins propres à la personne et ceux de l\u2019époque.Cette option, loin de castrer la pulsion sexuelle qui est fondamentalement une pulsion de vie et d\u2019amour, offre l\u2019occasion d\u2019un épanouissement sexuel distinct.AU SERVICE D\u2019UNE MISSION Certes, à une époque où le plaisir sexuel fait uniquement référence aux sensations obtenues par l\u2019excitation de zones érogènes, il devient difficile de comprendre la satisfaction que procure le plaisir du calme érotique.Ce calme consiste à ne pas provoquer volontairement des stimulations émotionnelles explosives qui font vibrer le corps dans une relation amoureuse ou conflictuelle.Il est un atout important pour être à l\u2019écoute de révélations profondes.Sans engagement religieux, certaines personnes optent pour cet état de vie qui leur permet un bien-être particulier, une écoute profonde et une disponibilité à des ministères ou missions particulières.Loin d\u2019être une source de problèmes, le célibat religieux ainsi choisi et vécu avec fidélité et enchantement s\u2019inscrit dans un projet de réalisation humaine et une mission spirituelle riche de sens, au service de ses pairs.\u2022 m janvier-février 2011 RELATIONS coNtROveRse Le célibat des prêtres est source de nombreux questionnements dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.Deux auteurs explorent pour nous des aspects souvent occultés de ce débat.C\u2019est le célibat obligatoire des prêtres catholiques qui n\u2019est plus souhaitable.GREGORY BAUM Selon le Nouveau Testament, le célibat est une vocation divine à laquelle sont gratuitement invités certains disciples de Jésus.Jésus lui-même et, après lui, l\u2019apôtre Paul ont choisi de s\u2019abstenir de l'amour sexuel.Ils se sentaient appelés à aimer Dieu et tous les humains qu\u2019il a créés sans être unis à une femme par un amour tout particulier et exclusif.Dans l\u2019Église primitive, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes se sont sentis appelés à la vie dans le célibat, mais cette vocation n\u2019était aucunement associée au ministère ordonné.En effet, nous lisons dans la Première lettre à Timothée (3,2): «que l\u2019épiscope soit irréprochable, mari d\u2019une seule femme».La compréhension du célibat comme vocation s\u2019est poursuivie dans l\u2019Église catholique à travers les siècles et suivant cet appel, des hommes et des femmes sont entrés dans la vie monastique.D\u2019UNE VOCATION À UNE OBLIGATION Déjà, dès les premiers siècles, la cou -tume a changé.On voulait que les évêques soient célibataires, et on recommandait le célibat même aux prêtres.On ne l\u2019exigeait pas, car on se souvenait que le célibat est un charisme, un don «gratuit» de Dieu, distinct de l\u2019appel au ministère ecclésiastique.Ce n\u2019est qu\u2019au XIe siècle que le pape Grégoire VII a introduit l\u2019obligation du célibat pour tous les prêtres.De jeunes hommes se sentant appelés à la prêtrise devaient se consacrer aussi à Dieu dans le célibat, même s\u2019ils n\u2019avaient pas reçu cette vocation.Pour les encourager, le pape et les évêques leur disaient que le célibat sacerdotal est une institution divine, suivant l\u2019exemple de Jésus et de Paul, omettant ainsi le fait que les autres apôtres et les évêques de l\u2019Église primitive étaient mariés.Rappelons que le célibat des prêtres avait de grands avantages: il permettait à ceux-ci d\u2019être libres pour un engagement total au service de leur ministère pastoral.Dans une société aux mœurs sexuelles strictes, observées par toute la population et renforcées par un sens aigu de la culpabilité, les prêtres étaient capables de pratiquer fidèlement le célibat.LA CULTURE CONTEMPORAINE Il en va autrement dans la culture occidentale d\u2019aujourd\u2019hui, où la perception de la sexualité a grandement changé.La sexualité n\u2019est plus vue sous l\u2019angle de la seule faculté de générer des en -fants; elle revêt plus d\u2019une fonction: elle inclut une sphère érotique qui teinte les relations aux autres, nourrit l\u2019amour dévoué entre les partenaires et peut soutenir un amour altruiste où le bien de l\u2019autre est plus précieux que le sien.L\u2019amour sexuel n\u2019est plus tabou.Cette nouvelle perception de la sexualité rend le célibat des prêtres extrêmement difficile, n\u2019étant plus appuyé par la culture ambiante.C\u2019est là une des raisons - pas la seule - qui explique que beaucoup de prêtres ont défroqué et que si peu de jeunes se présentent au sacerdoce.Ainsi, la formation des jeunes séminaristes est devenue problématique.Même s\u2019ils n\u2019ont pas le charisme de la vie célibataire, on les oblige à s\u2019y soumettre.Pour les préparer, on leur de- mande de supprimer leur sensibilité érotique et de refouler leurs désirs sexuels, un effort qui les empêche d\u2019arriver à une pleine connaissance d\u2019eux-mêmes.Ils ne voient pas et ne veulent pas reconnaître les pulsions cachées dans la profondeur de leur personna- L'auteur est théologien lité.S\u2019il y avait en eux une orientation sexuelle problématique comme l\u2019attraction pour les enfants ou les adolescents, les séminaristes pourraient rester ignorants de cette inclination et donc incapables de chercher l\u2019aide d\u2019un psychothérapeute.Bien des prêtres ne découvrent ainsi leur orientation sexuelle qu\u2019à l\u2019âge de quarante ans et plus; ils se retrouvent alors mal préparés pour y réagir de façon rationnelle.Dans la culture traditionnelle, les strictes mœurs sexuelles observées par toute la société aidaient l\u2019abstinence des prêtres, mais la culture contemporaine favorise et accroît la tentation de briser les règles.Je ne serais pas étonné que les prêtres d\u2019orientation pédophile aient été davantage capables de maîtriser leurs pulsions et de vivre chastement dans le passé, ce qui est devenu beaucoup plus difficile maintenant.Depuis quelques décennies, le comportement indiscipliné et criminel de plusieurs prêtres a humilié et attristé toute l\u2019Église.Étant donné que la perception de la sexualité a changé dans la culture contemporaine, je n\u2019appuie plus le célibat obligatoire des prêtres catholiques.Les hommes et les femmes qui ont reçu ce charisme trouvent leur place dans la vie religieuse.Mais forcer les séminaristes qui n\u2019ont pas ce charisme à embrasser la vie célibataire les expose à la transgression - vivre des amours responsables en cachette ou, pour une petite minorité, se livrer à des actes sexuels irresponsables, et même criminels, signes de graves problèmes.\u2022 RELATIONS janvier-février 2on 13 eN BRef DES ARTISTES RÉCOMPENSÉS Deux artistes qui ont collaboré à Relations ont récemment remporté des prix prestigieux.Philippe Ducros, auteur, metteur en scène et comédien a reçu le Prix de la critique (catégorie Montréal) pour sa mise en scène de L\u2019Affiche.Créée en 2009 à l\u2019Espace libre, dont il est aussi directeur artistique, LAffiche offrait une prise de parole courageuse sur le conflit israélo-palestinien en présentant une galerie de portraits de gens ordinaires marqués par la guerre.Pour sa part, Élise Turcotte, qui a assumé notre chronique littéraire en 2009-2010, a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général (catégorie Littérature jeunesse) pour Rose, derrière le rideau de la folie (La courte échelle).Toutes nos félicitations aux deux artistes! L\u2019UNION PAYSANNE S\u2019ÉLARGIT Plus d\u2019une centaine d\u2019agriculteurs de l\u2019Abitibi et du Témiscamingue ont grossi les rangs de l\u2019Union paysanne (UP) en novembre dernier, en plus de fonder des conseils régionaux au sein de l\u2019organisation.Cette forte adhésion montre que les propositions de l\u2019UP, axées entre autres sur la régionalisation du système agricole et l\u2019importance du rôle de l\u2019agriculture dans l\u2019avenir du Québec, rejoignent les préoccupations actuelles des agriculteurs québécois.Les tentatives récentes de l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) pour sauver son monopole et son pouvoir sur la mise en marché collective des produits (voir Relations, n°743, septembre 2010) semblent avoir donné le coup d\u2019envoi à cette adhésion en bloc.L\u2019UP n\u2019entend pas en rester là: elle prévoit rencontrer de nombreux agriculteurs qui ont manifesté leur intérêt à faire partie du mouvement paysan québécois.m janvier-février 2cm RELATIONS DÉCLARATION CONTRE LA GUERRE Le Sommet populaire contre la guerre et le militarisme, qui s\u2019est tenu à Montréal en novembre dernier, s\u2019est clos par le dévoilement d\u2019une déclaration signée par plus de 70 organismes.Intitulé Pour en finir avec la logique de guerre et de domination, le document exige, entre autres, le retrait des troupes canadiennes en Afghanistan, le retrait immédiat du Canada de l\u2019OTAN, la réduction importante des dépenses militaires et la tenue d\u2019un vaste débat public sur la politique étrangère canadienne, le rôle de l\u2019armée, l\u2019industrie militaire et le commerce des armes.La déclaration demande également au gouvernement canadien de mettre fin à son discours d\u2019instrumentalisation des droits des femmes pour justifier la guerre.Consulter .LES 20 ANS DU CADTM De Comité pour l\u2019annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) a célébré, en décembre dernier, son vingtième anniversaire.Né dans un contexte international marqué par les tristement célèbres «programmes d\u2019ajustement structurel», l\u2019organisme a fait de la dette des pays pauvres l\u2019objet de ses luttes dès sa création, en 1990, en Belgique.Au fil des années, le CADTM est devenu le fer de lance de la lutte contre les institutions financières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international et Organisation mondiale du commerce).La percée du mouvement altermondialiste, au tournant des années 2000, a donné des ailes à son réseau, aujourd\u2019hui présent dans 30 pays.Depuis, il n\u2019a eu de cesse d\u2019accompagner ceux et celles qui se battent pour l\u2019émancipation des peuples contre les nouvelles formes d\u2019impérialisme et le néocolonialisme.Consulter .ALÉNA ET ABITIBIBOWATER Expropriée par Terre-Neuve avec compensation pour ses actifs, AbitibiBowater (voir Relations n° 732, mai 2009) a poursuivi le Canada dans le cadre du chapitre 11 de l\u2019ALÉNA.La somme accordée est si importante -130 millions de dollars - qu\u2019elle implique que la compagnie aurait aussi été compensée pour la perte de ses «droits» sur l\u2019eau et la coupe dans la forêt publique.Des groupes comme le Conseil des Canadiens et le Centre canadien des politiques alternatives demandent que l\u2019entente soit rendue publique pour évaluer si elle a donné à la compagnie un droit de propriété sur des ressources qui nous appartiennent collectivement.ÉCONOMISTES ATTERRÉS Plus de six cents économistes français, dont plusieurs connus et reconnus (Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan, Henri Sterdyniak, etc.) ont signé un manifeste qui dénonce l\u2019absence de débats sur les choix économiques à la suite de la crise.Ils sont consternés de voir que deux ans après celle-ci, il n\u2019y a toujours pas eu de réforme globale de la sphère financière.En effet, les États, sous la pression des agences de notation, «appliquent avec une vigueur renouvelée des programmes de réformes et d\u2019ajustement structurel qui ont dans le passé montré leur capacité à accroître l\u2019instabilité économique et les inégalités sociales».En lançant ce manifeste, ils souhaitent ouvrir un débat sur les causes réelles des crises et les politiques publiques pour y remédier.On peut lire les 22 mesures proposées au muLtimeDias CHERCHER LE COURANT RÉALISATION: NICOLAS BOISCLAIR ET ALEXIS DECHELDERE LES PRODUCTIONS DU RAPIDE-BLANC, 2010, 90 MIN.Cl est sur des images de puissantes rivières d\u2019eau vive, de cascades périlleuses et de paysages boréaux que s\u2019ouvre le documentaire Chercher le courant, récipiendaire du Prix du public des Rencontres internationales du documentaire de Montréal 2010 (RIDM).Les réalisateurs ont souhaité montrer dès le début du film la splendeur de l\u2019écosystème de la rivière Romaine.Sur la Côte-Nord, au nord de Havre-Saint-Pierre, cette rivière sauvage - l\u2019une des dernières de sa taille au Québec - coule sur près de 500 km, dont la moitié le long de la frontière avec le Labrador.Mais ce n\u2019est pas seulement pour filmer la beauté nordique de ce territoire encore vierge que Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere ont entrepris une expédition de cinquante jours en canot sur la Romaine, de sa source jusqu\u2019à son embouchure.Ils ont voulu archiver les images de cet écosystème diversifié avant qu\u2019il ne soit irréversiblement dénaturé, submergé et dévasté par Hydro-Québec.Ils entendent ainsi questionner la manière de produire de l\u2019énergie au Québec.Narré par Roy Dupuis, président de la Fondation Rivières, le film réussit à présenter à la fois la vie quotidienne de la petite équipe d\u2019écologistes qui descend la Romaine et à pointer les conséquences réelles du harnachement répétitif des rivières.La démarche dérange la société d\u2019État, qui préfère que les impacts du harnachement restent méconnus de la population.En effet, si depuis sa création en 1944, Hydro-Québec a permis de réduire la dépendance au pétrole des Québécois en leur fournissant de l\u2019électricité au moindre coût (le slogan Maître chez nous en témoignait), elle porte aussi un regard CHERCHER LE COURANT ¦nii'frl\u2019Wr \u2022/'T-^11111 '1T1W1 ?m © RIDM «utilitariste» sur les ressources naturelles; nos richesses collectives sont vues comme des réservoirs à profit.Or, les grandes rivières à harnacher au Québec sont de plus en plus rares, la Romaine étant la 14e sur 16.Le nombre de rivières harnachées a quadruplé en quinze ans (de 30 à 115).Un des intervenants du film compare d\u2019ailleurs l\u2019exploitation outrancière des ressources hydrographiques à celle d\u2019une terre agricole : « Un fermier a beau avoir une belle terre, s\u2019il l\u2019a toute épuisée, c\u2019est terminé.» Les conséquences du harnachement des rivières sont énormes.Dans le cas de la Romaine, l\u2019eau qui passait dans le lit de la rivière depuis la dernière glaciation (des milliers d\u2019années) sera détournée vers des turbines pour électrique telles l\u2019énergie solaire, la biomasse, le biogaz, l\u2019éolien et la géothermie.Mais le Québec fait piètre figure en la matière.En Suède, 75% des habitations neuves sont chauffées à la géo- ensuite se retrouver dans un réservoir.Les inondations provoquées par le barrage modifieront complètement le territoire.Elles affecteront d\u2019abord les arbres, qui finiront par disparaître.Aussi, le territoire du caribou forestier, une espèce classée vulnérable au Québec, sera fracturé.Christian Simard, directeur général de Nature-Québec, résume la situation: «On va tuer un écosystème qui est essentiel à la vie marine et aux conditions de vie de la population locale.Le golfe du St-Laurent est malade, avec les changements climatiques, la surpêche, la pollution.Et les rivières de la Côte-Nord étaient le soluté qui lui permettait de se régénérer.On va arracher le soluté au malade.» Au lieu de s\u2019entêter à construire de grands barrages, la voie d\u2019avenir n\u2019est-elle pas de combiner plusieurs sources d\u2019énergie vertes?C\u2019est ainsi que les réalisateurs se mettent à la recherche d\u2019alternatives à la production hydro- © Melissa Vaillancourt © Christian Hudon thermie.Chez nous, moins de 1 %.La plinthe électrique domine.L\u2019une des questions cruciales est posée par André Bélisle, président de l\u2019Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) : «Quand on aura harnaché la dernière rivière, il va bien falloir faire quelque chose d\u2019autre.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019on va faire à ce moment-là qu\u2019on ne saurait pas faire aujourd\u2019hui?».Comment voit-on le pays dans trente ans: sans arbre, sans forêt primaire, sans rivière sauvage?Ce sont les questions à poser aux décideurs.AMÉLIE DESCHENEAU-CUAY - _av P*V RELATIONS janvier-février 2011 m LiVR.es PRÉSENCE AU TEMPS PRÉSENT Dany Laferrière TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2010, 160 p.4*oifUCT< autourde moi \u2022Thi'iMi ¦ ':r lHJÎ Le 12 janvier 2010, à 16 h 53, un tremblement de terre dévaste Haïti.Un pays sous les ruines.Des milliers de morts.À la une partout, sur tous les écrans du monde.Dany Laferrière, lui, s\u2019y trouvait pour un festival littéraire.Sa survie, comme celle de tant d\u2019autres, tient du hasard, de la chance ou - comme on dit - du miracle.Aussi, l\u2019écriture de ce livre, dans lequel il témoigne au jour le jour de la catastrophe et de ses suites, s\u2019est-elle «imposée» à lui (p.7), malgré lui.Comme dans L\u2019énigme du retour, roman écrit juste avant la tragédie, Laferrière pose avant toute chose une question, fondamentale et proprement littéraire: celle de la bonne distance.Avec le pays comme avec les gens, le passé et le présent.Loin du pathos -« [il] ne faut pas se laisser submerger par l\u2019événement» (p.72) -, mais loin aussi de la pseudo-objectivité des journalistes.Surtout pas de questions ni de réponses toutes faites.Ne convenir ni ne présumer de rien.Seulement raconter ce qu\u2019on voit, pas ce qu\u2019on imagine, ce qu\u2019on pense, et non ce qu\u2019on pourrait ou devrait penser, au plus près des choses, des lieux et des êtres.Pour mettre en scène son premier retour fantasmé à sa terre d\u2019origine, Laferrière s\u2019était fait poète dans L\u2019énigme du retour, ici, il se fait sismographe.Il y a d\u2019abord, dès «la minute» fatidique, l\u2019instauration d\u2019un nouveau rapport au temps : «Je sais maintenant qu\u2019une minute peut contenir une vie humaine.Une densité nouvelle pour moi» (p.74).L\u2019ouvrage est ainsi composé (comme souvent chez l\u2019auteur) de chapitres très courts, dans lesquels il «tente de récupérer des émotions et des sensations si subtiles qu\u2019elles ne peuvent intéresser la presse, plus friande d\u2019éclats» (p.97).Il se situe dans le «temps naturel», immédiat et immobile, contre celui de la télévision, artificiel et accéléré.Il y a le temps de l\u2019horreur: les membres d\u2019une famille «piégée sous une tonne de béton» et qui, un à un, à mesure que la nuit s\u2019égrène, ne répondent plus.Il y a le temps des amis, des parents que l\u2019on recherche, redoutant le pire.Puis, celui des disparus (Filo, Anglade) dont l\u2019auteur parle encore au présent, et celui des retrouvailles : avec sa mère, sa famille, avec l\u2019écrivain et artiste Fran-kétienne.Pour les rescapés, la vie reprend ses droits, alors que les choses les plus banales deviennent des victoires : boire du rhum, faire sa toilette.Il y a, enfin, les instantanés que l\u2019on emporte avec soi, à jamais: «Cette petite fille qui, la nuit du séisme, s\u2019inquiétait à savoir s\u2019il y avait classe demain.Ou cette marchande de mangues que j\u2019ai vue, le 13 janvier au matin, assise par terre, le dos contre un mur, avec un lot de mangues à vendre » (p.159).Et puisque de pouvoir parler - et d\u2019être écouté - est son privilège, Laferrière en fera son devoir: «Le mot \u2019\u2019malédiction\u201d va se métastaser comme un cancer [.].J\u2019ai assez d\u2019énergie pour contrer ça et ce foutu Médicis doit bien servir à quelque chose» (p.87).Afin de rappeler qu\u2019une catastrophe naturelle n\u2019est pas une punition.«La terre a tremblé pour (presque) tout le monde.N\u2019ajoutons surtout pas de nouvelles mythologies à un événement qui va en susciter d\u2019innombrables» (p.157).Après le temps du séisme, Laferrière évoque celui de l\u2019après-séisme.Celui des séquelles, individuelles et collectives.Celui des recommencements, sur d\u2019autres bases, à espérer.Il s\u2019interroge sur tout ce qu\u2019exigera l\u2019invention d\u2019une vie, d\u2019un pays et d\u2019un art nouveaux.Et célèbre, pour finir, la force de l\u2019imagination, celle du désir, et aussi la «tendresse du monde » qui gardera encore longtemps Haïti dans son cœur.Pour tout cela, l\u2019ouvrage de Laferrière est bien davantage qu\u2019un simple témoignage «à chaud»; il révèle la vie sous les décombres et vaut d\u2019être lu, bien après janvier 2010.ANNE-MARIE BOISVERT CRITIQUES ET PROPOSITIONS Frédéric Lordon LA CRISE DE TROP Paris, Fayard, 2009, 295 p.Dans cet ouvrage, l\u2019économiste Frédéric Lordon entreprend, dans un langage coloré et sur un ton incisif, une analyse critique de la récente crise économique et financière.Il met en cause la libéralisation financière qui en est à l\u2019origine et propose différents moyens de s\u2019attaquer à la «double contrainte actionnariale et concurrentielle» sur laquelle le capitalisme financier assoit sa nouvelle domination.Le regard que porte l\u2019auteur sur cette crise se distingue des explications qui en sont habituellement données en ce qu\u2019il ne cherche pas à tout prix à en attribuer la cause à certains traders dont les excès auraient mis en péril un système financier globalisé par ailleurs souhaitable selon eux.Dès le premier chapitre, il nous invite plutôt à considérer les structures sociales qui commandent les actions de ces individus et Frédéric Lordon RECONSTRUCTION D\u2019UN MONDE FAILLI fayard m janvier-février 2on RELATIONS LiVR.es à tourner notre attention vers ceux qui en ont été les principaux architectes et promoteurs, c\u2019est-à-dire les politiciens, journalistes et intellectuels qui, à droite comme à gauche, ont activement participé aux efforts de déréglementation à tout vent des dernières années.L\u2019une des structures que l\u2019on retrouve au cœur de la puissance financière est le système bancaire.Au deuxième chapitre, Lordon illustre comment celui-ci est devenu l\u2019un des pôles importants de la croissance des inégalités de revenus dans la société.Il y dénonce vigoureusement les primes que les banquiers continuent de se verser - même en temps de crise - et met en lumière les failles des arguments méritocratiques généralement invoqués pour les justifier.Au troisième chapitre, l\u2019auteur s\u2019intéresse à la place du système bancaire et aux difficultés que celui-ci éprouve à relancer l\u2019économie.Pour y remédier, il faudrait selon lui retirer aux banques leur statut d\u2019entités privées actionnariales et remplacer le secteur bancaire actuel par un «système socialisé de crédit» soumis à un plus grand contrôle public.Les quatrième et cinquième chapitres portent sur les pressions qu\u2019exerce le nouveau pouvoir de la finance sur les salaires et les conditions de travail.Ainsi, les objectifs concurrentiels ciblés par les politiques de libéralisation des dernières décennies ont permis à la finance d\u2019imposer ses exigences de rentabilité aux entreprises et d\u2019accaparer une part grandissante de leurs profits, diminuant celle consacrée au paiement des salaires.Lordon propose de mieux encadrer le pouvoir des actionnaires par la mise en place d\u2019une mesure fiscale - le Shareholder Limited Authorized Margin (SLAM) - qui fixerait un seuil aux revenus de ces derniers et freinerait du même coup la spéculation financière.Il condamne également l\u2019appui des gouvernements à cette dynamique concurrentielle de par la lutte qu\u2019ils mènent au protectionnisme, un «concept vide de sens» dont il souligne l\u2019incohérence au sixième chapitre.Bien conscient que les solutions qu\u2019il propose ont une portée limitée et qu\u2019elles ne changent, en définitive, que la «configuration du capitalisme», Lordon estime qu\u2019elles peuvent en revanche constituer les prérequis d\u2019une transformation en profondeur de la société.C\u2019est pourquoi il souhaite que cette crise soit également une occasion de repenser notre mode d\u2019existence commun au-delà du capitalisme.Il suggère en conclusion d\u2019orienter cette réflexion autour de deux principes : la re-politisation des échanges commerciaux à l\u2019échelle régionale (européenne, par exemple) et la mise en place de mécanismes d\u2019autogestion dans tous les secteurs de la société, en commençant par les entreprises dont il suggère la «recommunalisation».Même s\u2019il est fortement inspiré du contexte européen, cet ouvrage qui s\u2019adresse à un public assez vaste propose des explications éclairantes sur les origines des récents troubles dont les effets se sont fait sentir dans le monde entier.Il a aussi le mérite de contribuer au débat sur les alternatives au capitalisme financiarisé.LOUIS GAUDREAU LA CAPACITÉ D\u2019ÊTRE JUSTE Amartya Sen L\u2019IDÉE DE JUSTICE Paris, Flammarion, 2010, 558 p.A martya Sen, économiste et phi-/xlosophe de tendance analytique, consacre son dernier ouvrage à la défense d\u2019une politique de justice fondée sur le «choix social» qu\u2019il oppose à « l\u2019institutionnalisme transcendantal » de Jürgen Habermas et, surtout, de John Rawls.Ces trois auteurs jugent qu\u2019une argumentation rationnelle développée dans l\u2019espace public peut servir la justice.Mais alors que Rawls cherche à définir ce que serait une société juste et des institutions sociales garantes de la justice - dont découleraient des comportements sociaux nécessairement justes -, Sen s\u2019intéresse aux compa- raisons entre des degrés de justice et d\u2019injustice.Au-delà des institutions, il scrute les comportements réels de leurs membres et leurs interactions sociales au sein de celles-ci.À la description d\u2019une société parfaitement juste, Sen privilégie l'identification d\u2019injustices réparables.Né en Inde, l\u2019auteur maîtrise non seulement la philosophie occidentale mais se réfère aussi à la philosophie hindoue pour développer sa pensée.Ainsi, il présente Ashoka, empereur de l\u2019Inde au IIIe siècle avant Jésus-Christ, qui affirmait que la progression du bien-être et de la liberté de chaque membre de la société était une fonction importante de l\u2019État, tout en promouvant le bon comportement volontaire des citoyens les uns avec les autres, sans que l\u2019État doive nécessairement recourir à la contrainte et à la force.Au contraire, Kautylia, principal conseiller du grand-père d\u2019Ashoka, insiste sur la création et l\u2019utilisation d\u2019institutions sociales qui contribuent à la bonne conduite des individus par des incitations matérielles et, si nécessaire, par la contrainte et les sanctions.Sen est partisan du premier.À l\u2019accent mis sur l\u2019utilité (Jeremy Bentham) ou sur les ressources matérielles ou de pouvoir qui ne sont que des moyens (Rawls), l\u2019auteur oppose une approche fondée sur les capacités : la personne peut-elle ou non, concrètement, faire les diverses activités qu\u2019elle valorise?La liberté concrète d\u2019action fait partie du pouvoir effectif de l\u2019individu et le rend responsable de son utilisation.Amartya Sen reconnaît la pluralité des définitions de la liberté et de l\u2019égalité.Le raisonnement public doit selon lui intégrer cette multitude de logiques à l\u2019œuvre dans l\u2019évaluation et la comparaison des situations et des comportements plus ou moins justes.Malgré et à travers cette pluralité, sans résoudre entièrement les problèmes de non-concordance, des conclusions AMARTYA SEN Prii Nobel d\u2019économie L\u2019IDÉE DE JUSTICE RELATIONS janvier-février 2on ES LiVR.es précises qui seraient d\u2019une utilité pratique indéniable peuvent émerger.Cet ouvrage, profond et bien argumenté, est incontournable pour les passionnés de philosophie morale.Mais je dois avouer que son souci constant de distinguer les concepts analytiquement m\u2019a rappelé la «casuistique» qui m\u2019avait tant ennuyé lors de mes études en philosophie à l\u2019Université de Montréal.JEAN-MARC PIOTTE DEBOUT DEVANT L\u2019INQUISITION ROMAINE Hans Küng UNE VÉRITÉ CONTESTÉE.MÉMOIRES II - 1968-1980 Paris, Cerf, 2010, 736 p.Si les débats sociaux et religieux de notre temps vous intéressent, vous serez passionné par la lecture de cette œuvre de mémoire.Au fil de ses 707 pages, vous entrerez dans le parcours d\u2019une vie exceptionnelle, celle de Hans Küng, éminent théologien du XXe siècle.Revisitant la période qui succède au concile Vatican II, celle entre 1968 et 1980, il raconte et commente une série de faits marquants pour lui, l\u2019Église catholique et le monde.Extraordinaire source d\u2019information, ce volume expose la pensée de théologiens experts, de pasteurs et fonctionnaires ecclésiaux, d\u2019auteurs et intellectuels érudits.Il relate aussi des faits troublants entourant le processus de restauration postconciliaire, les événements de mai 1968, l\u2019évolution de Joseph Ratzinger avant qu\u2019il soit Benoît XVI, une lutte épique avec les gestionnaires de la curie romaine et plus encore.Par-dessus tout, on y trouve des interrogations majeures pour notre siècle.Hans Küng nous invite à comprendre la différence qui existe entre l\u2019Église catholique et le système ecclésiastique romain, «cette Inquisition désormais rebaptisée Congrégation pour la doctrine de la foi».Il propose une reformulation du dogme de l\u2019infaillibilité: «l\u2019Église demeure dans la vérité de l\u2019Évangile en dépit de ses erreurs» et non parce qu\u2019elle ne peut Hans Küng NX AAI S faire d\u2019erreurs.Mais la réflexion qui m\u2019a le plus captivée concerne la pertinence du christianisme lui-même, sérieusement compromis à notre époque tourmentée.Avec Küng, je crois qu\u2019il faut refuser d\u2019admettre que l\u2019on restreigne la compréhension du christianisme au seul paradigme ecclésiologique des pères de l\u2019Église (IVe et Ve siècles) comme l\u2019impose l\u2019idéologie en place.Structurellement incrustée, elle a réussi à tuer les efforts du dernier concile et à cristalliser une culture religieuse incapable de dialoguer avec les sciences contemporaines, de s\u2019ajuster à nos régimes politiques actuels, d\u2019entrer en conversation avec les valeurs et les idées du monde moderne.Cette fermeture de la pensée bloque tout effort œcuménique et toute inculturation intelligente des cultures africaines, chinoises et indiennes que l\u2019ajout d\u2019autres paradigmes - celui des Lumières, par exemple, introduisant la raison critique - permettrait de favoriser.Küng insiste: il est urgent de revoir le christianisme à partir du Jésus de l\u2019histoire, sans renier les développements ultérieurs de la grande Tradition, et d\u2019articuler un modèle ecclésial qui permette de rencontrer les enjeux du monde d\u2019aujourd\u2019hui.Refuser d\u2019incarner l\u2019Évan- gile dans des paramètres contemporains, c\u2019est enfermer l\u2019Église catholique dans le musée des trésors médiévaux.C\u2019est pour la défense de telles idées-forces que le théologien rebelle a livré bataille.Une vérité contestée raconte abondamment ses démêlés avec le fonctionnariat romain sur lequel son ami, le pape Benoît XVI, règne en maître.Évoquant le conflit entre Pierre et Paul, le récit de ce rapport amour/ haine m\u2019a particulièrement touchée, à mon propre étonnement; j\u2019en suis venue à le percevoir comme une sorte de longue déchirure, source de souffrances tout autant que de stimulations intellectuelles et affectives.Mais il semble que leurs routes s\u2019éloignent de plus en plus, Küng développant une christologie d\u2019en bas qui se réfère au Jésus historique et Ratzinger une christologie d\u2019en haut, qui part du Fils incarné de Dieu, tel que défini par les conciles grecs.Faut-il placer le dogme au-dessus ou au-dessous de l\u2019Écriture?Pour le moment, aucun indice ne porte à croire que ce contentieux entre les deux hommes et, plus grave encore, entre la base ecclésiale et les autorités romaines puisse bientôt prendre fin.La rupture se creuse de plus en plus.Il devient urgent que les évêques brisent la loi du silence et se tiennent collégialement debout, adossés à leurs peuples, face aux inquisiteurs de la curie romaine.En cet ardent souhait, vous l\u2019aurez compris, je rejoins la rébellion de Küng.Car je crois que les catholiques du monde entier, surtout ceux et celles qui languissent sur le pas de la porte, attendent cela de leurs pasteurs : qu\u2019ils cessent de quémander les approbations.Ils désirent voir la mise en place non pas de réformettes mais de transformations réelles qui redonnent vie à leurs communautés, à l\u2019échelle des Églises locales, en priorité, jusqu\u2019à ce qu\u2019un concile Vatican III devienne incontournable.Bien arrimés à leurs peuples, les évêques y arriveraient.USE BARONI DANSEREAU m janvier-février 2011 RELATIONS Notre solidarité reconstruit Haïti Développement et Paix 514 257-8711 I 1 888 234-8533 www.devp.org soirées ReLatioNS Racisme et antiracisme au Québec: état des lieux Le Québec, comme la plupart des sociétés occidentales, n\u2019échappe pas à la réalité lancinante du racisme qui peut prendre la forme de l\u2019ostracisme ou de la discrimination systémique, que ce soit dans le monde du travail, à l\u2019école ou dans l\u2019espace public.Quelles sont les caractéristiques actuelles du racisme au Québec?De quelle façon celui-ci affecte-t-il plus spécifiquement certaines communautés, notamment la communauté arabo-musulmane, surtout depuis les événements du 11 septembre?Quelles sont les politiques publiques antiracistes et leurs effets réels?Nous en discuterons avec : Jean-Claude Icart, sociologue et chercheur; Sid Ahmed Soussi, professeur au Département de sociologie de l\u2019UQAM; Micheline Labelle, professeure au Département de sociologie de l\u2019UQAM et titulaire de la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté.Le lundi 21 février 2011, de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin, 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou de Castelnau) Contribution suggérée: 5 $ Renseignements: Agusti Nicolau, 514-387-2541, poste 241 / / ¦yy ARTS VISUELS i art le sabord i ciel variable i espace i esse i etc i inter i vie des arts i CINEMA i 24 images ciné-bulles i CINÉMAS I SÉQUENCES I RÉATION LITTÉRAIRE I BISCUIT CHINOIS brèves littéraires cahiers littéraires contre-jour estuaire exit JET D\u2019ENCRE LES ÉCRITS LIBERTÉ i MOEBIUS I VIRAGES 1 XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ I L\u2019ACTION NATIONALE 1 LIAISON I QUÉBEC FRANÇAIS I RELATIONS I HISTOIRE ET PATRIMOINE I CAP-AUX-DIAMANTS I CONTINUITÉ I HISTOIRE QUÉBEC I MAGAZINE GASPÉSIE I LITTÉRATURE l ENTRE LES LIGNES l LES CAHIERS DE LECTURE l LETTRES QUÉBÉCOISES I LIVRE D\u2019ICI I LURELU I NUIT BLANCHE I SPIRALE ! 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