Relations, 1 octobre 2004, Octobre - Novembre
[" Envoi de Poste-publication - Enregistrement no 09261 - CONVENTION : 40012169 La tele-realite : insignifiance ou authenticité?ReLatiONS société politique religion NuméRO 696 NovemBRe 2004 Sur les traces de la mort Une violence occultée Feu le sens Du côté de la vie Le Maroc : les limites d'une ouverture ARTISTE INVITEE : OZANNE TREMBLAY 977003437800011 sommaiRe NuméRo 696, octOBRe-NovemBRe 2004 4 actuaLités HoRiZoNs 9\tVUE D'AFRIQUE Peter Henriot 26 eN BRef aiLLeuRS 2 8\tMAROC : LES LIMITES D'UNE OUVERTURE Jawad Skalli coNtROveRse 50\tLA TÉLÉ-RÉALITÉ\t: INSIGNIFIANCE OU AUTHENTICITÉ Jean-Serge Baribeau Jean-Pierre Desaulniers RegaRD 52\tUN DIEU MÉTIS Jean-Marc Éla DOSSieR 10 SUR LES TRACES DE LA MORT Notre culture peine à intégrer la mort dans un horizon de sens.Renvoyé dans la sphère privée et affective, cet événement est récupéré par le marché florissant de l\u2019industrie funéraire.Mais on ne dispose pas si facilement de la mort.Son occultation par notre société technicienne et marchande ne serait-elle pas mortifère, porteuse d\u2019une violence camouflée?Au cœur d\u2019un monde pluraliste, est-il possible de redonner à la mort une dimension symbolique et spirituelle signifiante?Les auteurs qui collaborent à ce dossier apportent quelques éléments de réponse à ces questions complexes tandis que Guy Paiement et Ozanne Tremblay, par le biais de courts textes, nous ouvrent des fenêtres sur ce mystère.12 UNE VIOLENCE OCCULTÉE Luce Des Aulniers 17 FEU LE SENS Sébastien St-Onge 20\tLE TEMPS DES FUNÉRAILLES Marco Veilleux 21\tDU CÔTÉ DE LA VIE Marc Chabot 24 LA FORCE POLITIQUE DE LA RÉSURRECTION Gregory Baum daiRSONnaNce 36 EST-CE VRAIMENT MOI?Jean-François Casabonne 58 muLtiméDias 40 LiVRes Couverture : Ozanne Tremblay, Sans titre, 34 x 48 po., ACRYLIQUE, 1990 ARTISTE INVITÉE Artiste peintre et imprimeure québécoise, Ozanne Tremblay (1955-1997) a étudié les arts visuels à l\u2019Université du Québec à Montréal.Elle a été membre du Conseil québécois de l\u2019estampe et du regroupement des artistes en arts visuels du Québec.Elle a participé à plusieurs expositions collectives à Montréal en 1983 et 1995.Son geste est libre.Ses peintures traduisent ses difficultés et ses joies d\u2019appartenir à la figuration et à l\u2019abstraction, d\u2019appartenir au genre humain, d\u2019appartenir à la grande aventure et à la petite vie.ReLatiONS foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca DIRECTEUR Jean-Marc Biron RÉDACTRICE EN CHEF Anne-Marie Aitken RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Jean-Claude Ravet SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Marco Veilleux DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Stéphanie Béliveau Jacques Goldstyn\u2019 Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé IMPRESSION HLN, Sherbrooke COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Céline Dubé, Guy Dufresne, Élisabeth Garant, Fernand Jutras, Nicole Laurin.Robert Mager, Guy Paiement, Rolande Pinard © ReLatiONS octobre-novembre 2004 COLLABORATEURS André Beauchamp, Dominique Boisvert, René Boudreault, Jean-François Casabonne, Marc Chabot, Pascal Durand, Jean-Marc Éla, Jean-François Filion, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l'Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ABONNEMENTS Hélène Desmarais 8 numéros (un an) : 35 $ (taxes incluses) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 45 $ Étudiants : 25 $ TPS: R119003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d\u2019aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d\u2019envoi postal.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 éDitORiaL Non au bouclier Alors que le gouvernement de Paul Martin est en train de réviser sa politique extérieure, il n\u2019a pas encore arrêté sa position sur sa participation éventuelle au projet de bouclier antimissile des États-Unis.La décision ne pourra être reportée très longtemps.Elle ne sera pas si facile à prendre avec un gouvernement minoritaire.Le ministre de la Défense, Bill Graham, quant à lui, s\u2019est fait l\u2019avocat du projet à Ottawa.«Nous avons la responsabilité fondamentale de protéger les Canadiens, a-t-il soutenu.Nous avons aussi la responsabilité fondamentale de contribuer à la défense de notre continent.Le bouclier antimissile pourrait nous aider à faire cela.Ozanne Tremblay, Sans-titre, 24 x 23 PO., ACRYLIQUE Une chose est certaine, nos collègues américains sont déterminés à aller de l\u2019avant et à faire du bouclier une partie intégrante de l\u2019architecture de défense nord-américaine, que nous participions ou pas.Ne pas participer diminuerait significativement notre souveraineté.» Les arguments du mi- nistre ont du mal à nous convaincre qu\u2019il s\u2019agit de la meilleure solution.S\u2019il est vrai qu\u2019en matière de défense, le Canada et les États-Unis sont des partenaires de longue date -puisque les premières ententes de coopération bilatérale remontent à 1940 -les futurs accords ne sont pas pour autant déterminés d\u2019avance.Des choix sont toujours possibles.Certains ont avancé que le refus du Canada d\u2019adhérer au projet de bouclier antimissile pourrait mettre en cause l\u2019existence même du système de défense aérien de l\u2019Amérique du Nord (NORAD) mis en place depuis la guerre froide et dirigé conjointement par Washington et Ottawa.Amendé au début du mois d\u2019août 2004, l\u2019accord du NORAD vise officiellement à permettre à son personnel de transmettre des informations sur la détection de mis-siles aux sites de défense antimissile américains mais ne place pas le bouclier antimissile sous la responsabilité de l\u2019organisation.Comment ne pas y voir, cependant, un premier pas fait en direction d\u2019une participation à la militarisation de l\u2019espace?Depuis le 11 septembre 2001, les États-Unis prétendent que le bouclier antimissile serait particulièrement nécessaire pour nous protéger de missiles balistiques intercontinentaux (1CBM), non plus en provenance de l\u2019ex-URSS, mais lancés éventuellement par des États voyous ou par des groupes terroristes clandestins.Admettant que la menace soit plausible, la plupart des experts scientifiques et militaires s\u2019accordent toutefois pour dire, d\u2019une part, que le bouclier antimissile ne pourra nous protéger que contre certains types de missiles et que, d\u2019autre part, il ne serait pas adapté aux armes chimiques et bactériologiques.Si le Canada veut conserver sa réputation de nation pacifique et intègre, il doit se tenir à l\u2019écart d\u2019un tel projet de domination militaire.Un appui du Canada donnerait plus de crédibilité à l\u2019empire américain pour continuer à utiliser la force plutôt que la démocratie, l\u2019unilatéralisme plutôt que le respect du droit, en faisant fi des institutions et des traités internationaux.Il n\u2019est pas sûr qu\u2019un éventuel changement de présidence aux États-Unis modifierait radicalement cette orientation politique.Comme le soulignait la coalition Échec à la guerre dans une lettre adressée à Paul Martin, en mars dernier : « Nous croyons fermement que la véritable sécurité passe par le respect des droits humains les plus fondamentaux, une distribution plus équitable des richesses et un monde plus juste.» L\u2019obsession sécuritaire ne doit pas nous détourner du droit et de la justice.En plus de relancer la course aux armements, les sommes investies dans un tel projet ne serviront qu\u2019à enrichir le complexe militaro-industriel américain et ne seront qu\u2019un vaste gaspillage de nos ressources collectives.Que nous sert de maîtriser l\u2019espace si nous en venons à perdre les biens les plus élémentaires que sont la santé et l\u2019éducation?Théoriquement, la décision de s\u2019engager auprès du gouvernement des États-Unis relève uniquement du premier ministre, et non de la Chambre des communes.Mais une telle décision ne peut reposer entre les mains de quelques hommes politiques.Si la démocratie veut encore dire quelque chose, il est normal que les députés qui nous représentent aient leur mot à dire.Anne-Marie Aitken octobre-novembre 2004 ReLatlONS TD actuaLites Arbitraire et iniquité L'auteure est RESPONSABLE DU BULLETIN «Info-dignité» du Front commun DES PERSONNES ASSISTÉES SOCIALES du Québec Le projet de Loi 57 modifiant La Loi sur l'aide sociale élargit la sphère, déjà considérable, de l'arbitraire du ministre Evelyn Dumas Si le gouvernement avait voulu infantiliser les prestataires de l\u2019aide sociale, leur imposer un régime de soumission au bon plaisir du ministre, du ministère et de ses agents, il n\u2019aurait pas procédé autrement.En faisant usage de la mention «le ministre peut», les textes transforment les mesures proposées en mesures virtuelles auxquelles les personnes n\u2019ont aucun droit dans la réalité.Ces textes font une sombre plaisanterie de l\u2019injonction lancée dans la loi aux personnes assistées sociales d\u2019être «les premières à agir pour transformer leur situation et celle des membres de leur famille».Comment agir en effet quand le choix de ce qu\u2019il y a à faire est entre les mains d\u2019un pouvoir politico-administratif tout puissant?Le projet de loi aggrave, en outre, le manque d\u2019équité dans le traitement des prestataires, par ce qu\u2019il omet de dire.L\u2019aide sociale est un droit, universellement reconnu.C\u2019est ce que prévoyait la première loi, en 1969, en remplacement d\u2019une série de mesures arbitraires et catégorielles.Ce principe a été battu en brèche en 1989 par la réforme libérale de la loi, parrainée par le ministre Pierre Paradis.À ce moment-là, une distinction a été introduite entre personnes aptes et personnes inaptes au travail; les premières ont vu leur prestation réduite et non indexée, alors que la prestation des secondes a été indexée.Sauf pour un changement de terminologie, cette distinction fut maintenue dans la réforme Harel en 1998, de sorte qu\u2019aujourd\u2019hui, les «personnes aptes» reçoivent une prestation de quelque 240$ par mois de moins que les «personnes inaptes», soit 533$.Il faudrait corriger l\u2019iniquité de 1989 et donner la pleine indexation à tous.L\u2019inflation frappe toutes les personnes assistées sociales de la même manière.Au surplus, il faudrait augmenter le montant de base de la prestation des « personnes aptes » pour assurer un rattrapage du revenu cumulativement perdu depuis 15 ans.Pour constater l\u2019insuffisance de la prestation de base actuelle de 533$ par mois, il suffit de la comparer aux données publiées en octobre dernier par la Société canadienne d\u2019hypothèques et de logement révélant que le loyer moyen d\u2019un trois pièces et demie (une chambre) sur l\u2019île de Montréal est de 536$.Loin d\u2019aborder le problème dans le projet de loi, le ministre a annoncé précédemment dans son Plan d\u2019action que les «personnes aptes» (appelées depuis 1998 les «sans contraintes à l\u2019emploi») n\u2019auraient que la moitié du taux d\u2019indexation fixé par la Régie des rentes, ce qui introduit un facteur structurel d\u2019appauvrissement dans le versement de la prestation.Je VOUS PONNe vu &cn&c m£.FAs eotn&*rç1f\\^ l MOU?VoulohÇ justice) c T> StYa-J ReLatiONS octobre-novembre 2004 actuaLites Les facteurs d\u2019arbitraire et d\u2019iniquité sont au rendez-vous des deux nouveaux programmes totalement discrétionnaires que le projet de loi introduit: le programme Alternative jeunesse et les Programmes spécifiques.Le programme Alternative jeunesse s\u2019adresse aux personnes de moins de 25 ans.Les mots « le ministre peut» et ces mesures «peuvent» reviennent partout.Même la prestation est variable, «fixée par le ministre, dans les cas et conditions qu\u2019il déter- mine».Quant aux Programmes spécifiques, le ministre «peut» les établir afin d\u2019aider les personnes et les familles qui présentent des difficultés particulières et «déterminer des normes d\u2019application de ces programmes».Là encore la prestation est variable, «le ministre peut accorder une aide financière dans les cas et conditions qu\u2019il détermine».On s\u2019éloigne ainsi toujours plus de l\u2019universalité du droit à l\u2019aide sociale.Face à ce charabia, les personnes assistées sociales ont très peu de re- cours ou d\u2019aide.Le projet de loi biffe le Bureau des renseignements et plaintes dont le Protecteur du citoyen avait réclamé la création.Ce bureau apportait une aide aux prestataires qui voulaient connaître leurs droits ou se plaindre du comportement d\u2019agents du ministère.Le tableau est donc assez noir.\u2022 Les chiffres d'un scandale made in USA Le rapport du Bureau du recensement américain, rendu public à la fin du mois d'août, offre un portrait guère réjouissant de la situation socioéconomique des États-Unis Jean-Claude Ravet LJ empire américain, que les idéologues du Pentagone voudraient «bienveillant», laisse proliférer dans ses frontières la pauvreté et la misère.Les politiques fiscales de Bush en faveur des plus riches, les coupures dans les programmes d\u2019aide aux chômeurs et aux enfants, le refus d\u2019augmenter le salaire minimum (actuellement à 5,15 $US/ heure), l\u2019obsession macro-économique des dirigeants ainsi que la croissance record du nombre d\u2019Étatsuniens sans assurance-santé y sont pour beaucoup.Les statistiques sont implacables.La pauvreté a augmenté de manière significative en 2003.Le contingent déjà énorme de pauvres s\u2019est accru, depuis 2000, de plus de 4 millions d\u2019individus, portant ainsi le nombre total d\u2019Étatsuniens vivant sous le seuil de la pauvreté à près de 36 millions.Les enfants sont les plus touchés : 800 000 de plus qu\u2019en 2002.Quant au nombre d\u2019enfants en situation d\u2019extrême pauvreté (c\u2019est-à-dire vivant dans une famille dont le revenu est au moins de 50 % inférieur au seuil de la pauvreté), il a augmenté de 21 % depuis 2000.Les coupures radicales dans les différents programmes d\u2019aide à l\u2019enfance, faites dans le dernier budget de l\u2019administration Bush, n\u2019arrangeront pas les choses.Cette précarité n\u2019affecte en rien, bien entendu, la condition de vie des plus riches qui ont trouvé dans le gouvernement Bush un allié en or.Mais leur succès ne tient pas qu\u2019à ce dernier car, depuis 1967, l\u2019écart entre les plus riches et les plus pauvres s\u2019est creusé de 75 %.11 n\u2019en demeure pas moins que la responsabilité de l\u2019administration Bush dans la dégringolade des conditions de vie des Étatsuniens les plus pauvres et l\u2019amélioration de celles des plus riches est indéniable.En 2003, le revenu du 20 % de la population situé au bas de l\u2019échelle sociale (environ 26 millions de familles) re- présentait 3,5 % du total des revenus générés dans le pays.En contrepartie, celui du quintile supérieur (c\u2019est-à-dire le 20 % de la population situé au haut de l\u2019échelle sociale) accaparait 50 % de ce total.À cet égard, l\u2019ex-président de la Federal Reserve Bank de New York, William McDonough, dénonçait récemment le fait que le salaire des présidents des 500 plus grandes sociétés étatsuniennes soit de 400 à 550 fois plus élevé que celui de leurs employés - il n\u2019était que de 40 fois en 1980 : «C\u2019est aussi grotesque qu\u2019immoral » (voir le Wall Street Journal du 17 août 2004).La politique fiscale de George W.Bush a certainement contribué à cette «performance» scandaleuse.En effet, selon les données d\u2019un rapport du Congressional Budget Office (publié au début d\u2019août dernier), la baisse d\u2019impôt accordée au 1 % des plus riches (gagnant en moyenne 1,1 million $US) est une véritable manne, puisque la contribution de ces plus fortunés à l\u2019impôt fédéral a ainsi diminué de près de 20 % (ce qui correspond en moyenne à une baisse de 78 000 $US pour chacun d\u2019eux).Or, ces sommes cumulées auraient permis de couvrir les coûts © octobre-novembre 2004 ReLatiONS actuaütes Vers une gauche unie?La table est mise pour que des négociations aient lieu en vue d'une nouvelle phase d'unification L'auteur est CHARGÉ DES ACTIVITÉS PUBLIQUES AU CENTRE JUSTICE ET FOI des soins de santé pour chaque citoyen américain durant deux ans.À ce chapitre, les besoins sont criants.Les dernières statistiques du Bureau du recensement nous apprennent qu\u2019en 2003, le nombre d\u2019États-uniens n\u2019ayant aucune assurance santé atteignait le chiffre record de 45 millions - 1,4 million de plus que l\u2019année précédente.Cette réalité - qui serait la cause de 18 000 décès chaque année, selon l\u2019Institute of Medecine (2004) -s\u2019explique en grande partie par une augmentation du nombre d\u2019emplois précaires et sous-payés, sans couverture de soins de santé assurée par l\u2019employeur.On lira avec intérêt L\u2019Amérique pauvre (Grasset, 2004), de Barbara Ehrenreich, qui jette un regard troublant sur un phénomène en croissance aux États-Unis, celui des working poors.Le quart de la population active fait maintenant partie de cette catégorie de travailleurs (28 millions de personnes), trimant pour un salaire de crève-la-faim et ne bénéficiant d\u2019aucun filet de sécurité sociale.Nous savons d\u2019expérience qu\u2019empire et pauvreté sont loin d\u2019être contradictoires.La lutte contre l\u2019empire américain n\u2019est pas une lutte contre l\u2019Amérique elle-même.Elle est, au contraire, une lutte en faveur de cette autre Amérique qu\u2019on nous cache : celle qui pèse bien peu dans la balance de ses dirigeants actuels.# Pascal Durand La création de l\u2019Union des forces progressistes (UEP), en 2002, a représenté un moment important dans le processus d\u2019unification de la gauche.La naissance d\u2019Option citoyenne (OC), en mai dernier, a créé une nouvelle donne.Actuellement, une deuxième phase du processus est enclenchée en vue de fondre les deux instances.La perspective d\u2019unification des partis de gauche était claire dès le départ: dans le document de réflexion, Bien commun recherché: une option citoyenne, Françoise David affirmait d\u2019emblée son souhait qu\u2019au printemps 2005, il y ait au Québec un seul parti politique de gauche, féministe, écologiste et rassemblant tous ceux et celles qui veulent bâtir un Québec de la solidarité.À OC, Alexa Konradi souligne que le travail de réflexion de son groupe se fait autour de valeurs partagées par l\u2019UFP : l\u2019altermondialisme, l\u2019écologie et le féminisme.«Ce qui nous sépare est moindre que ce qui nous unit.» Amir Khadir, de l\u2019UFP, va dans le même sens.Il considère que son parti et OC partagent, outre leur rupture avec les partis traditionnels, une même vision de la situation du Québec.Leur rejet commun du néolibéralisme les amène à vouloir construire une solution de rechange politique au Parti libéral et à l\u2019ADQ, mais également au Parti québécois qui a fait son lit avec le néolibéralisme et a intériorisé le discours de la mondialisation marchande.Toutefois, il ne s\u2019agit pas, selon Amir Khadir, de retourner à un socialisme tel qu\u2019on l\u2019a connu jusqu\u2019au milieu des années 1980.«Ce socialisme a échoué sur plusieurs aspects, particulièrement l\u2019autonomie syndicale, le respect des communautés culturelles, l\u2019environnement et la situation des femmes.» 11 demeure, cependant, deux points de divergence notoire entre l\u2019UEP et OC : la question nationale et celle des structures du parti.En ce qui a trait à la question nationale, la porte-parole d\u2019OC avoue que la plupart des membres de son organisation ne partagent pas l\u2019analyse, largement répandue à l\u2019UFP, qui présente la souveraineté comme nécessaire dans un contexte de lutte de libération nationale.«Même si nous n\u2019avons pas encore pris position sur la question nationale, il se peut que nous aboutissions, dans les faits, à la conclusion que la souveraineté est une nécessité, reconnaît Alexa Konradi.Mais, si cela se fait, ce sera principalement parce qu\u2019aucun vis-à-vis au Canada n\u2019est capable de renouveler le fédéralisme.» Amir Khadir considère que les réflexions d\u2019OC sur la souveraineté sont honnêtes et légitimes, faisant fi des critiques provenant des rangs du Parti québécois qui y voient une manœuvre pro-fédéraliste.Les différences entre OC et l\u2019UEP sur les structures du parti, quant à elles, s\u2019expliquent peut-être par les traditions auxquelles chacun d\u2019eux se réfère avec plus d\u2019insistance: d\u2019un côté, le mouvement communautaire et l\u2019analyse féministe des relations de pouvoir; de l\u2019autre, le mouvement ouvrier.Comme dans les partis proches 6 ) ReLatiONS octobre-novembre 2004 actuaLites de ce dernier - travaillistes, socialistes et le Nouveau parti démocratique (NPD) - les statuts de l\u2019UFP permettent l\u2019adhésion au parti de groupes, au même titre que les individus, en tant que membres à part entière.OC, s\u2019appuyant sur les analyses féministes des relations de pouvoir, favorise l\u2019adhésion individuelle uniquement.Sur cette question, les débats achoppent actuellement.Dans un effort de compromis, Mme Konradi affirme: «Il nous faudra faire la distinction entre l\u2019adhésion de groupes et la nécessité d\u2019un pluralisme politique.» La table est donc mise pour débuter les négociations.L\u2019UFP et OC devraient bientôt consulter leurs membres pour fixer les modalités des négociations à venir.L\u2019UFP proposera prochainement un fonctionnement qui permettrait aux membres des deux organisations de participer à des assemblées communes.11 faut noter que les dirigeants du Parti vert, après avoir participé aux négociations qui ont mené à la cons- truction de l\u2019UFP, ont préféré entreprendre une phase de consolidation de leur propre parti plutôt que de se lancer dans l\u2019unification des groupes politiques alors présents.11 semble que leur position n\u2019ait pas changé alors que s\u2019amorce cette seconde vague d\u2019unification.La porte n\u2019est pourtant pas totalement fermée, à en croire un communiqué du Parti vert du 19 mai dernier: «Nous sommes prêts à toute discussion de fond, notamment avec des mouvements et des partis qui souhaitent apporter un regard progressiste et nouveau.» \u2022 Lino, Tous pour un, 2004 octobre-novembre 2004 ReLatiONS actuaütes Le droit d'asile sur la sellette L'asile religieux est un dernier recours qui met en lumière les injustices générées par notre système d'immigration Élisabeth Garant Au cours des dernières années, des voix ont dénoncé - souvent en vain - les problèmes du système d\u2019immigration, les effets pervers de certaines orientations de la nouvelle loi fédérale adoptée en 2002 et les lacunes de sa mise en oeuvre.11 aura fallu, au cours de la dernière année, que des communautés de foi décident d\u2019offrir l\u2019asile religieux à quelques demandeurs menacés de déportation (dont la vie était sérieusement mise en danger) pour que les médias soulèvent enfin, avec pertinence et régularité, les enjeux relatifs au droit d\u2019asile au Canada.Grâce à cette visibilité médiatique, l\u2019opinion publique - devenue méfiante à la suite des discours politiques de la dernière décennie sur les faux réfugiés - semble maintenant s\u2019inquiéter du risque d\u2019effritement de la tradition humanitaire québécoise et canadienne.C\u2019est probablement les répercussions de ce recours aux sanctuaires qui expliquent les déclarations controversées de la ministre fédérale de l\u2019Immigration, Judy Sgro, au sujet des Églises mobilisées autour de cinq familles et individus.Sommées par madame Sgro de ne plus abriter de réfugiés dans leurs murs, les Églises ont réaffirmé que Unacceptable n\u2019est pas le recours à l\u2019asile religieux mais plutôt les injustices que génère le fonctionnement actuel du système d\u2019immigration.La ministre a finalement accepté de rencontrer les leaders religieux pour entendre leur point de vue sur les réformes que nécessite le processus de détermination du statut de réfugié.Les Églises canadiennes sont les premières à reconnaître que le recours au sanctuaire n\u2019est pas une solution.Elles ne l\u2019utilisent d\u2019ailleurs que de façon exceptionnelle.Au cours des 20 dernières années, elles n\u2019ont ouvert leurs lieux de culte qu\u2019une trentaine de fois pour tenter de protéger des réfugiés.C\u2019est bien peu en comparaison des dizaines de milliers d\u2019entre eux que ces Églises ont aidés par le parrainage ou par leurs services d\u2019accueil et de soutien des nouveaux arrivants.De toute évidence, la résolution de cette situation ne réside pas dans un règlement au cas par cas, réalisé en catimini avec la ministre, comme cette dernière le proposait cet été.C\u2019est du côté de l\u2019instauration d\u2019une procédure juste et équitable pour tous les demandeurs d\u2019asile qu\u2019il faut chercher une issue.Bien que les Églises reconnaissent le droit des pays de légiférer dans le domaine de l\u2019immigration, elles entendent assumer leur devoir de vigilance à l\u2019égard des lois, en vue de s\u2019assurer que ces dernières respectent pleinement les impératifs de la dignité humaine.Comme le rappelaient récemment-en s\u2019appuyant sur le Catéchisme de l\u2019Église catholique - les évêques de France: «Lorsque, en conscience, le citoyen juge que le droit d\u2019accueil politique ne permet pas le respect de l\u2019étranger en danger et est donc contraire aux exigences de la morale et de l\u2019Évangile, il peut refuser d\u2019obéir aux autorités civiles» (Comité épiscopal des migrations et des gens du voyage, Quand l\u2019étranger frappe à nos portes, Paris, Documents Épiscopat, 2004).Une dizaine de paroisses de l\u2019Église unie, de l\u2019Église unitarienne ainsi que des communautés anglicanes et catholiques ont choisi, au cours de la dernière année, cette voie de la désobéissance civile.Cinq d\u2019entre elles abritent toujours des réfugiés qui, au cours du processus de détermination du statut de réfugié, ont été victimes de décisions erronées sans possibilité d\u2019en appeler.Or, de toute évidence, ces personnes ont besoin de la protection du Canada.Ainsi, le recours au sanctuaire manifeste clairement qu\u2019une unité d\u2019action est possible entre les Églises chrétiennes lorsque les droits fondamentaux de l\u2019être humain sont en danger.À l\u2019audace des communautés de foi qui s\u2019opposent aux pouvoirs politiques dans ces cas flagrants d\u2019injustice se conjugue le courage encore plus grand des réfugiés qui ont décidé de vivre en réclusion dans des sous-sols d\u2019église depuis des mois.Ayant déjà connu dans leur pays d\u2019origine l\u2019emprisonnement, la torture ou l\u2019angoisse d\u2019être tués, ils choisissent de se priver de leur liberté - certains depuis plus de 15 mois - afin que d\u2019autres réfugiés ne soient pas victimes de ces mêmes erreurs.Les souffrances de ces personnes et de ces familles ont assez duré.11 est urgent que les instances gouvernementales engagent des réformes du système à long terme et trouvent, à court terme, des solutions permettant aux personnes qui bénéficient actuellement de l\u2019asile religieux d\u2019obtenir la protection du Canada.Le refus de la ministre Sgro d\u2019utiliser les pouvoirs dont elle dispose pour corriger ces situations est inacceptable et inhumain.\u2022 ReLatiONS octobre-novembre 2004 HoRiZoNs Vue d'Afrique L'auteur, jésuite, EST DIRECTEUR DU Centre de réflexion THÉOLOGIQUE (JCTR) de Lusaka, en Zambie Peter Henriot Lorsque je retourne dans mon pays natal, les États-Unis, je suis à la fois surpris et déçu de constater que la plupart de mes compatriotes connaissent mal l\u2019Afrique.Ma famille et mes amis sont davantage sensibilisés grâce aux nouvelles que je leur envoie régulièrement de la Zambie, mais le grand public semble ignorant, mal informé, voire même totalement insensible.On dirait que l\u2019Afrique n\u2019attire l\u2019attention que lorsque survient un désastre comme un génocide, une famine, une guerre, etc.Si bien que lorsque l\u2019occasion m\u2019est offerte, je suis heureux de présenter un autre visage de l\u2019Afrique, en particulier de la Zambie où j\u2019ai le privilège de vivre depuis 15 ans.J\u2019aime dresser un inventaire de toutes les belles choses qui s\u2019y passent.Bien sûr, je connais de l\u2019intérieur les problèmes de cette ancienne colonie britannique qui a accédé à l\u2019indépendance il y a 40 ans.C\u2019est vrai que nous sommes très pauvres, avec des institutions éducatives et sanitaires inadéquates, marginalisés par une globalisation de plus en plus inhumaine.C\u2019est vrai aussi que nous sommes aux prises avec l\u2019infection du Sida qui en touche directement plusieurs mais qui nous affecte tous.Cependant, malgré tous ces problèmes, nous disposons d\u2019énormes possibilités et ressources.La Zambie est un pays pacifique que beaucoup d\u2019États africains envient.Les sept plus importantes ethnies qui la composent vivent dans l\u2019harmonie et aucun conflit majeur n\u2019a marqué les années d\u2019indépendance.La Zambie est connue pour son hospitalité.Ce peuple est accueillant, il a reçu des milliers de réfugiés ces dernières années.Des pauvres ouvrent leurs portes à des pauvres.La Zambie possède de grandes ressources en minerai, en terre et en eau.Elles n\u2019ont pas toujours été exploitées intelligemment, mais elles sont prometteuses pour l\u2019avenir.Les Zambiens sont connus pour leur ardeur au travail.Ils se consacrent à nourrir leurs familles et à bâtir une nation solide.Ceci est particulièrement vrai des femmes.Très actives socialement, elles On dirait que l'Afrique n'attire l'attention que lorsque survient un désastre comme un génocide, une famine, une guerre, etc.représentent en quelque sorte l\u2019ossature de l\u2019agriculture et du travail domestique.Aux élections de 2001, deux candidates se sont présentées à la présidence et ont obtenu des taux très satisfaisants.Les jeunes constituent également une force impressionnante: 50 % de la population - qui atteint les 10 millions-a moins de 15 ans.Ils font face à de nombreuses difficultés, mais travaillent aussi à embellir l\u2019avenir.La Zambie s\u2019engage sur les voies de la démocratie.Nation qui lutte, qui chancelle mais qui persévère pour mettre en place des institutions et un état d\u2019esprit démocratiques.La lutte contre la corruption a même conduit le précédent président devant les tribunaux.La société civile s\u2019organise.Des coalitions d\u2019ONG, de syndicats, d\u2019associations professionnelles, de groupes religieux proposent des politiques de développement bien pensées.Les Églises sont dynamiques, la collaboration œcu- ménique se développe à de multiples niveaux.Leur action va de l\u2019assistance aux personnes défavorisées à la poursuite de la justice sociale, voix prophétique dans la société.En faisant cette description de la situation de la Zambie, je ne voudrais pas tomber dans une vision romantique ou naïve.J\u2019ai bien conscience des problèmes.Mais à souligner uniquement le côté négatif, on se coupe l\u2019herbe sous le pied.L\u2019engagement à transformer le monde en changeant ce qui ne va pas demande beaucoup d\u2019énergie qu\u2019il est nécessaire d\u2019entretenir.Le Centre jésuite de recherche et d\u2019action sociale dans lequel je travaille, par ses différents programmes, développe ce regard positif et constructif.Ces dernières années, il a beaucoup investi dans la recherche et la conscientisation sur les organismes génétiquement modifiés.11 a ainsi contribué à la prise de position du gouvernement zambien, qui a refusé du maïs génétiquement modifié en provenance du programme alimentaire mondial qui aurait servi à des mesures d\u2019assistance d\u2019urgence.Position qui fut sévèrement critiquée et qui devint l\u2019objet de menaces et de mesures de rétorsion.Cette controverse, en Zambie, peut paraître mineure comparée à d\u2019autres questions internationales autrement brûlantes.Elle met pourtant au jour les connivences géopolitiques du commerce mondial allié aux influences politiques et aux intérêts des grandes sociétés transnationales.Elle révèle également le rôle constructif que peuvent jouer la société civile, les groupes d\u2019Églises, les Jésuites et leurs collègues.\u2022 71\"\") octobre-novembre 2004 ReLatiONS dOSSieR Sur les traces de la mort Anne-Marie Aitken De la mort, nous ne pouvons rien dire.Nous pouvons seulement repérer les traces qu\u2019elle laisse en nous et autour de nous.La mort nous renvoie à une question qui hante l\u2019humanité depuis ses débuts: qui sommes-nous, quelle représentation nous faisons-nous du genre humain?Impossible d\u2019échapper à une telle interrogation, qui finit toujours par nous rattraper.La mort nous confronte également avec notre difficulté - personnelle et collective - à assumer les limites de notre place dans l\u2019univers.Comme chaque grand passage de la vie, un décès donne lieu à une cérémonie plus ou moins solennelle qui marque la solidarité de la personne décédée avec sa lignée et sa communauté.À travers un rituel souvent élaboré depuis des générations, les rites funéraires permettent de surmonter l\u2019absence, de réguler la violence de la mort et son caractère irréversible.Ils mettent en scène l\u2019existence afin de l\u2019inscrire dans un sens qui transcende les simples individus.Ils opèrent une séparation entre le monde des vivants et celui des morts en définissant des frontières symboliques.Le temps du deuil peut alors commencer.Or, pour la première fois dans l\u2019histoire de l\u2019humanité, nos sociétés qui regorgent d\u2019innombrables possibilités techniques, y compris au service de la vie, veulent s\u2019accomplir dans la domination performante des forces de la nature en se suffisant à elles-mêmes.Nous cultivons l\u2019illusion de maîtriser la souffrance, le mal et la mort.Nous rêvons d\u2019en faire sans cesse reculer les limites jusqu\u2019au point de les éradiquer « Jamais peut-être le rapport à la mort n\u2019a été aussi pauvre qu\u2019en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d\u2019exister, paraissent éluder le mystère.Ils ignorent qu\u2019ils tarissent ainsi le goût de vivre d\u2019une source essentielle.» François Mitterrand, dans La mort intime de Marie de Hennezel définitivement.L\u2019au-delà s\u2019efface alors de l\u2019horizon du monde pour faire place à un présent sans passé ni avenir.Les questions de sens sont rejetées dans la sphère privée et affective, dépourvues de toute transcendance et dimension spirituelle, livrées au marché florissant de l\u2019industrie funéraire qui récupère la gestion symbolique de la mort.Ces questions sont pourtant vitales.Mais on ne se débarrasse pas si facilement de la mort.Mise à la porte, ne risque-t-elle pas de revenir par la fenêtre?Son occultation par notre société technicienne et marchande ne serait-elle pas mortifère, porteuse d\u2019une violence camouflée atteignant en profondeur la société elle-même?Au cœur d\u2019un monde pluraliste, est-il possible de réintégrer la mort dans une sphère symbolique signifiante?C\u2019est à travers un regard pluriel sur cette réalité si prégnante que Relations apporte quelques éléments de réponse à ces questions complexes.Luce Des Aulniers, anthropologue, se confronte à la violence de la mort et débusque les chemins qu\u2019emprunte son déni dans la société actuelle, qui consiste, au fond, à refuser de lier la vie et la mort.À travers une analyse de révolution de l\u2019industrie funéraire au Québec, le sociologue Sébastien St-Onge montre que la façon dont la société dispose présentement de ses morts révèle combien le lien social s\u2019est fragilisé et la culture fragmentée.Marc Chabot, quant à lui, nous entraîne dans une méditation poétique et philosophique pour mettre des mots sur ce point de non-retour où tout commence par l\u2019absence avant de se transformer en souvenir, en mémoire et en histoire.Guy Paiement, Marco Veilleux et Gregory Baum tentent d\u2019éclairer l\u2019une ou l\u2019autre facette que prend ce mystère dans la perspective de l\u2019espérance chrétienne ouverte par la résurrection du Christ.Les œuvres et les textes de notre artiste invitée, Ozanne Tremblay, décédée en 1997 à la suite d\u2019un rude combat livré contre la maladie, sont une autre fenêtre ouverte à nos sens.Dans ses peintures, la vie et la mort s\u2019unissent simultanément.La figure humaine tente de prendre toute sa place en se déployant, se contorsionnant, s\u2019étalant pour résister et se soumettre, Joies et difficultés s\u2019y mêlent avec une grande intensité.Les couleurs éclatent.Tout se ramifie.10 ReLatiONS octobre-novembre 2004 \t Ozanne Tremblay, Sans-titre, 34 x 48 PO., ACRYLIQUE, 1990 Mm*'* mÊÊÊÊ Ce numéro paraît quelques semaines après le décès d\u2019Hélène Desmarais, survenu le 6 septembre dernier.Nous le lui dédions en hommage.Hélène a travaillé à la revue comme secrétaire et responsable des abonnements de septembre 1979 à septembre 2004.Tout au long de ces 25 années, les artisans de Relations ont pu hautement apprécier sa fidélité, sa présence discrète non dépourvue d\u2019humour, son efficacité et son goût du travail bien fait.Durant sa maladie, dont l\u2019évolution fut très rapide, Hélène a contribué sans le savoir à l\u2019élaboration de ces pages.Alors que son corps était malade et la faisait souffrir, elle regardait au-delà des apparences, manifestant son désir de voir fleurir la vie là où tout s\u2019arrête de vivre.Son départ nous a vivement affectés.Nous assurons sa famille, son époux et ses enfants de notre sympathie et de notre soutien.Qu'ils sachent que les liens que nous avons tissés ne s\u2019effaceront pas.\u2022 octobre-novembre 2004 ReLatiONS dOSSieR Une violence occultée Lorsque La mort frappe quelqu'un que nous aimons, nous ne pouvons pas y croire, nous ne voulons pas y croire.Ce réflexe de déni s'avère essentiel pour le travail de deuil, lente intégration de l'absence.Il en va tout autrement du déni structurel, celui qui consiste à refuser de lier la vie et la mort.Luce Des Aulniers L'auteure, diplômée EN TRAVAIL SOCIAL ET ANTHROPOLOGUE, EST PROFESSEURE au Département DES COMMUNICATIONS ET EN ÉTUDES SUR LA MORT À L'UQAM De la mort, on ne peut rien dire, mais de l\u2019humanité face à elle, que si.Nous n\u2019avons alors de choix que de tenter de comprendre ce à quoi la mort renvoie.Autrement dit, les représentations qu\u2019elle suscite.Et on constate alors la fabuleuse richesse et la complexité de cette présence en nos nuits et en nos jours.Présence évacuée, certes - et tant mieux, puisqu\u2019on ne peut envisager constamment la mort -, parfois balbutiante ou simplement discrète, mais néanmoins fertile.Arpenter le déni sera, ici, notre proposition pour aborder cette réalité.«Déni»: d\u2019emblée, le terme s\u2019associe aisément avec la mort, puisque tout déni renvoie au rapport au temps et à la conservation de l\u2019intégrité humaine.En effet, à partir du moment où nous sommes conscients de ce qui nous menace, nous dénions pour nous protéger.Le déni anticipe, de façon défensive, une situation que nous estimons traumatisante, réelle ou fantasmée.Par conséquent, le déni varie selon le degré d\u2019intolérable que nous associons à une situation, et ce, même s\u2019il ne monopolise pas tous nos mécanismes de défense, loin s\u2019en faut! Le déni n\u2019est pas entièrement contrôlable, puisqu\u2019il est enfoui dans l\u2019inconscient, lequel ignore le temps et la représentation de la mort.Mais l\u2019inconscient est ambigu : d\u2019une part, il n\u2019accorde aucune place à la réalité de la mort - notamment en sécrétant le fantasme d\u2019a-mortalité -, d\u2019autre part, il est traversé par les aspirations d\u2019une humanité qui cherche à dépasser la finitude en fignolant le désir d\u2019immortalité.La violence de la mort D\u2019une certaine manière, ce rêve de non-mort et le désir de se survivre puisent à la même source : la violence de la mort.En effet, la mort nous entraîne dans l\u2019indifférencié et dans l\u2019inconnu, autant sur le plan physique que métaphysique.Elle heurte ainsi la conscience humaine de notre différence par rapport aux autres espèces et la conscience de soi en tant que sujet singulier.C\u2019est à partir de ce choc que se départagent, selon d\u2019infinies nuances, les deux attitudes (ou modes de défense) devant la mort.D\u2019un côté, nous pouvons nous ancrer dans une représentation de la mort qui l\u2019isole de la vie et, de ce fait, en rend la réalité encore plus traumatisante.Nous nous «branchons» alors sur le rêve d\u2019a-mortalité de l\u2019inconscient.Nous refusons de concevoir sous forme rationnelle - même en s\u2019en désolant - que la mort est bien la condition de la vie, allant du renouvellement cellulaire à celui des sociétés, en passant par les morts symboliques que sont les désillusions et les détachements.De l\u2019autre côté, à partir du traumatisme que représente la conscience de la mort, nous pouvons nous dire : la mort existe, soit, mais il est possible de nous employer à résister à son annihilation.Altérité suprême, nous lui répliquons par une détermination à discerner du vivant et à en forger.La procréation et la création - que cette dernière soit artistique, scientifique, philosophique ou religieuse - sont empreintes de cette détermination.La lutte contre ce qui est mortifère, en développant des préoccupations écologiques, sociales ou politiques, l\u2019est aussi.Ainsi, un certain refus de la mort est fondamental, car source de vie.Du déni légitime au déni exacerbé Lorsque la mort frappe quelqu\u2019un que nous aimons, nous ne pouvons pas y croire, nous ne voulons pas y croire.Ce réflexe de déni s\u2019avère essentiel pour le travail de deuil, cette lente intégration de l\u2019absence.L\u2019incrédulité, la volonté de réanimer l\u2019autre ou de « faire comme si » il était toujours vivant, laissent peu à peu place à la douleur.En ces circonstances - comme en d\u2019autres, telle l\u2019annonce d\u2019une maladie grave -, le « déni Le non-dit de la Place Tien An Men Guy Paiement Nous avons toujours en mémoire cette photo d\u2019un étudiant affrontant un char d\u2019assaut sur la place Tien An Men.C\u2019était le « Printemps de Pékin », en 1989, qui s\u2019est achevé par un massacre des étudiants contestataires.Ce que les médias n\u2019ont pas rapporté, c\u2019est que cet incident avait commencé le jour de la fête du Qing Ming, fête du «nettoyage des tombes», où les familles vont sur la tombe de leurs ancêtres.Elles balaient les tombes, repeignent les inscriptions et l\u2019aîné évoque ce qui est survenu pendant l\u2019année.Puis, après avoir offert des mets et des cadeaux sous forme de papier, les vivants se partagent la nourriture offerte.Ces rites reposent sur la comiction millénaire que les humains, après leur mort, ne disparaissent 12 ReLatiONS octobre-novembre 2004 /rjHg; pas sans retour, mais peuvent entrer en communication avec les vivants qui les évoquent.C\u2019est ainsi que les étudiants étaient venu fleurir la tombe du premier secrétaire du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, bien connu pour son incorruptibilité.En célébrant ce dernier, les manifestants critiquaient la corruption du régime en place et celui-ci a vite décodé le message.Du temps de Confucius, certains disciples lui demandèrent si les ancêtres évoqués sentaient réellement l\u2019odeur de l\u2019encens offert et étaient émus par la ferveur des prières qui leur étaient adressées.Le vieux sage répondit que chacun pouvait répondre à sa guise pour ce qui a trait à la réalité matérielle des morts.Mais, «ne suffit-il pas, ajouta-t-il, que nous soyons réunis tous ensemble en leur nom?» Pour lui, la justification du rite se retrouvait dans l\u2019insertion des vivants à l\u2019intérieur d\u2019une longue continuité des autres générations.Le culte des ancêtres nourrit ainsi une continuité culturelle qui, encore aujourd\u2019hui, est toujours créatrice d\u2019une appartenance qui traverse les bouleversements politiques.ponctuel» tient lieu de mécanisme de survie et nous permet d\u2019intégrer la réalité de ce qui nous violente.Il en va tout autrement du déni structurel, celui qui consiste à refuser de lier la vie et la mort.L\u2019individu a horreur de la mort parce que cette dernière détruit sa singularité.Fort bien.Mais à partir du moment où l\u2019individu devient une valeur cardinale, avec ses cultes inhérents (jeunesse, fonctionnalité, indépendance), la mort se dresse comme déchéance et échec insupportable.L\u2019individu est aussi devenu apprenti-sorcier, se faisant accroire que sa rutilante technologie ne se limite pas à lui faire gagner du temps, mais à abolir le temps lui-même.Aussi, le fantasme de toute-puissance - typiquement adolescent -gagne-t-il toute la culture par « l\u2019invention » d\u2019un humain machinisé, si ce n\u2019est manipulé jusque dans son intimité génétique.La logique technicienne, d\u2019abord auxiliaire du dépassement légitime des limites humaines, s\u2019affirme maintenant au point de nous placer sous son emprise conduisant à une révolution de l\u2019essence même de l\u2019humain.De plus, et en corollaire avec ces dérives de l\u2019individualisme, la logique économiste, en réifiant le vivant, a aussi aplati la réalité de la mort.Pire, elle a contribué à l\u2019inégalité sans cesse croissante des conditions de vie et de mort, notamment dans la pseudo-égalité que promeut la mondialisation.Enfin, pour de multiples motifs qui ne sont pas que tributaires des énoncés précédents, le déclin des eschatologies consolantes a affadi la mort comme destin et, à l\u2019avenant, la sacralisation d\u2019une société des morts.En un mot, ces phénomènes - surtout les trois premiers -, bien que source de progrès sociaux, se sont exacerbés.Ils se rejoignent dans ce que j\u2019appelle le «vitalisme», c\u2019est-à-dire la définition de la vie sur la seule durée d\u2019une existence, de naissance à trépas.Nous assistons ainsi à une rupture sans précédent dans l\u2019histoire humaine : une représentation du temps enserrée dans l\u2019existence empirique d\u2019un individu.Cela a au moins deux conséquences.D\u2019abord, la temporalité ainsi conçue commande l'investissement maximal et la plénitude de la satisfaction : «Vivons intensément le moment présent! » Le problème ne réside pas tant dans le souhait d\u2019une vie Ozanne Tremblay, Sans-titre, 38 x 57 po ACRYLIQUE octobre-novembre 2004 ReLatiONS 13 dOSSieR Ozanne Tremblay, Sans-titre, 32 x 49 po., ACRYLIQUE, 1991 J'appartiens « J\u2019appartiens au désir j\u2019appartiens à mon peuple j\u2019appartiens à l\u2019oubli et au défi de s\u2019appartenir.J\u2019appartiens au féminin j\u2019appartiens à la complexité j\u2019appartiens à une douleur qui n\u2019a cessé d\u2019abîmer mes forces et tous les jours je tombe sous la croix.J\u2019appartiens à la vie qui ne cherche qu\u2019à se prouver sa force contre l\u2019absence.J\u2019appartiens plus que rien je cherche le sens.J\u2019appartiens à l\u2019envers et contre tous je quête à mon devenir possible.C\u2019est tellement impossible de se faire il faut pourtant y arriver.J\u2019appartiens à l\u2019enfance alors que j\u2019ai 40 ans et que ma vie s\u2019écroule sous le cancer et dans le doute.Mon visage est défait je ne dois plus me voir même au furtif reflet.Il est encore plus difficile de se construire et d\u2019autant plus urgent.Je suis de la chair à détresse je suis au service de mes cellules qui ont décidé de me détruire.Menaces et couteaux tirés j\u2019agonise et je crie mon salut.» Ozanne Tremblay significative que dans l\u2019injonction sociale à l\u2019intensité qui risque de conduire au sacrifice des plages de silence, d\u2019ennui et d\u2019exploration ardue nécessaires à la création.Ensuite, ce vitalisme laisse percevoir une relative insouciance du passé (« passons à autre chose ») et une véritable obsession du futur.Cette mort que l\u2019on voulait mettre hors de soi réapparaît dans le souci de longévité, corollaire du souci de soi.Sans oublier que dans ce contexte, si la vie présente ne convient plus, on peut toujours y mettre un terme au gré de sa fantaisie.Dans cette représentation «vitaliste» de l\u2019existence, l\u2019illimité se déplace donc sur la durée de la vie.C\u2019est ainsi qu\u2019un « au-delà de la vie » disparaît.Bien sûr, ce dernier peut réapparaître bricolé, conférant notoirement à la mort un statut de non-mort par une xième chance de réincarnation, répétition à l\u2019identique, elle-même mortifère.À trop ignorer la mort, on produit de la mort symbolique.La ruse postmoderne : travestir la mort En effet, en faisant comme si la mort n\u2019existait pas, il nous est ardu d\u2019accuser la rupture, la discontinuité, la violence qu\u2019introduit l\u2019événement et, partant, de manifester notre rébellion et notre angoisse.À cet égard, les rites traditionnels de mort mettaient bien en scène le refus du pouvoir totalement annihilant de cette dernière.À la violence de la mort, la société ripostait par une violence réglée; et cette décharge endiguée venait fouetter le vouloir-vivre collectif.La mort, maîtrisée symboliquement au cœur de sa provocation, agissait ainsi comme arc-boutant de l\u2019institution même de la société.Or, sous l\u2019effet combiné de l\u2019hyperindividualisme, du tout à la technique et à l\u2019économique, et sous l\u2019évanescence des espoirs en l\u2019au-delà, se révèle une formidable violence symbolique soigneusement camouflée.Évoquons-en quelques symptômes.14 ReLatiONS octobre-novembre 2004 La guérison de l'anorexique Guy Paiement Toute la famille africaine était désemparée.Leur fille aînée, en âge de se marier, refusait de se nourrir.On l\u2019amena chez les médecins blancs qui diagnostiquèrent une tendance à l\u2019anorexie, mais furent incapables de changer la situation.Les parents l\u2019amenèrent alors chez un médecin traditionnel, plus sorcier que médecin.Ce dernier isola d\u2019abord la fille de sa famille et l\u2019introduisit dans sa petite communauté.Après lui avoir donné diverses potions, la fille se mit à danser avec les autres et à crier le nom de différents ancêtres dont celui de son oncle maternel.L\u2019officiant « laissa parler» l\u2019oncle décédé qui suggérait à la famille de ne pas imposer à leur fille le parti projeté pour elle.La famille se conforma à l\u2019autorité de l\u2019ancêtre et la fille, quelque temps plus tard, se remit à manger et à fréquenter celui que son cœur avait choisi.Cette histoire illustre à merveille la place des ancêtres dans le système de la pensée africaine.L\u2019individu n\u2019est pas seulement fortement intégré dans son réseau familial et sa lignée.11 est aussi partie prenante du réseau des ancêtres morts depuis plus ou moins longtemps.Si, comme la jeune fille l\u2019a constaté, il est impossible d\u2019aller contre le réseau familial et, en l\u2019occurrence, de refuser le parti décidé par sa famille, elle n\u2019a d\u2019autre issue que d\u2019intérioriser sa résistance en mortifiant son corps.Son entrée dans l\u2019assemblée du « médecin » traditionnel lui aura permis de faire appel à l\u2019ancêtre maternel et le sorcier, en fin analyste, a pu débloquer la situation familiale.Ce faisant, il a permis aussi d\u2019assouplir les coutumes traditionnelles et d\u2019ouvrir la voie à d\u2019autres comportements qui devenaient ainsi licites.Même si la référence aux ancêtres n\u2019est pas toujours aussi positive et peut signifier une emprise du passé qui empêche toute initiative, elle a ici le mérite d\u2019illustrer comment les morts continuent de «travailler» les vivants et d\u2019ouvrir ainsi des chemins différents, porteurs de vie et d\u2019initiatives.En premier lieu, si la mort n\u2019était pas à ce point redoutable, on ne nous intimerait pas tant de l\u2019apprivoiser ou de l\u2019accepter, dans une «trucologie» de bon aloi.«Comment le préparer à la mort?», demande-t-on au sujet d\u2019un proche qui est mourant; comme si la mort était affaire de technique relationnelle, de gestion et d\u2019expertise.Or, là où sévit le «mu-selage» de la violence de la mort, on voit surgir son embellissement à tout crin : mort propre et hygiénique, en toute conscience, sans escarres, douleurs, déliquescence physique, bavarde de l\u2019ultime message ou des « enfin je t\u2019aime » et, surtout, survenant à « mon » heure.Une mort digne des Invasions barbares.Le succès du film de Denys Arcand, outre ses qualités cinématographiques, nous renseigne à cet égard sur notre idéal de la «belle» mort.Mais pourquoi enjoliver ainsi la mort?Pour en faire un dernier signe de civilité ou de performance?Ces nouveaux diktats ne peuvent que nous faire suspecter l\u2019ampleur de l\u2019angoisse sous-jacente.En second lieu, le refus de la violence de la mort se révèle dans le fait d\u2019évincer le cadavre, sous prétexte de ne pas heurter nos précieuses sensibilités.Bien plus, le défunt est de plus en plus soustrait de son réseau relationnel, comme s\u2019il devenait un «objet privé», une «chose intime», désocialisée.Alors, forcément, dans les hommages feutrés qui fusent lors des cérémonies personnalisées, ce qui est sacralisé, ce sont les relations interpersonnelles.La qualité des liens avec le défunt tient lieu de transcendance au caractère insoutenable de la mort.Transcendance étriquée, cependant, car elle ignore d\u2019autres horizons dans lesquels déposer l\u2019inadmissible de toute mort.L\u2019hyperindividualisme n\u2019ayant cure du groupe, il n\u2019éprouve pas le besoin de le «prévenir».Or, c\u2019est par le soutien du groupe que peut d\u2019abord s\u2019avouer et tenter de se dépasser le grand chagrin, l\u2019impuissance, la révolte.Trop souvent, ces émotions sont refoulées.Nous haussons les épaules en disant : « C\u2019est la vie! » Nous en convenons; mais cela vient hâtivement gommer que c\u2019est d\u2019abord et avant tout une mort! Nous banalisons et désocialisons ainsi les manières de composer avec le vide et le désarroi.Mais peut-être qu\u2019au fond, n\u2019étions-nous pas si attachés?Le cas échéant, ce qui serait mis en relief dans ces rites dits «réinventés», c\u2019est l\u2019instrumentalisation contemporaine des rapports humains, la solitude profonde de chacun dans son alvéole de self-made (wo)man.Violence à laquelle nous aurions consenti depuis belle lurette.En troisième lieu, cette violence symbolique accrue se dessine dans le sort réservé aux morts eux-mêmes.Sous l\u2019égide du vitalisme, la symbolisation de la vie et de la mort ont subi Sous l'effet combiné de l'hyperindividualisme, du tout à la technique et à l'économique, et sous l'évanescence des espoirs en l'au-delà, se révèle une formidable violence symbolique soigneusement camouflée.les contrecoups d\u2019un imaginaire privé de l\u2019au-delà.Or, c\u2019est précisément dans cet imaginaire que culmine la capacité de transcender la mort individuelle.Par conséquent, si la juste distance avec les morts ne se négocie plus collectivement, les morts se cherchent - pourrait-on dire - une place; et pas qu\u2019au cimetière! Ce dernier, d\u2019ailleurs, est évincé par le nouveau mythe de l\u2019épandage des cendres, réalisant le fantasme déique : être partout et nulle part.pour ne pas déranger.?octobre-novembre 2004 ReLatiONS dOSSieR Ozanne Tremblay, Sans-titre, 50 po.x 40 po., ACRYLIQUE Le cri des innocents massacrés Guy Paiement V A la fin du livre de l\u2019Apocalypse, l'auteur anticipe la destruction de l\u2019empire romain et nous en donne la raison : «Tes marchands étaient les grands de la terre, tes sortilèges ont séduit toutes les nations et chez toi on a trouvé le sang des prophètes, des saints et de tous ceux qui ont été immolés sur la terre» (Ap 18, 23-24).Entendre les cris des innocents écrasés engendre, de nos jours, une immense nébuleuse de citoyens et de citoyennes qui, un peu partout, dénoncent les forces de mort et cherchent des nouvelles voies pour que nous puissions vivre ensemble sur cette terre.Beaucoup de chrétiens et de chrétiennes en font partie.Cet effort, à contre-courant, a toutes les chances d\u2019être nourrissant si nous laissons cette conviction millénaire nous interpeller: oui, les morts continuent de vivre, puisqu\u2019ils sont partie prenante de ce grand corps vivant du Christ qui rassemble les gens d\u2019ici et les gens d'au-delà.Au lieu de chercher à leur parler pour qu\u2019ils cautionnent nos petits intérêts, n\u2019est-il pas plus prometteur de les écouter et de chercher ensemble ce que nous en avons compris pour aujourd\u2019hui?Pourtant, du dérangement, il en surviendra; dans les oripeaux de la culpabilité, brandie par les revenants qui ne sont pas que folkloriques.C\u2019est ainsi que l\u2019on peut interpréter autant la filmographie des morts-vivants que le mal-être inexplicable de nos contemporains, dépressions larvées, psychosomatisations, lesquelles renvoient à des pathologies du lien affectif.On aura pourtant tout fait pour le prévenir, professionnellement.Car ce que la société des morts a perdu, la logique économique des vivants le recycle dans les «techniques du deuil ».Or, dans l\u2019histoire des attachements, le travail de deuil consiste en un aménagement graduel de la mémoire et en une reprise progressive du goût des choses.Mais, dans l'obligation actuelle à « faire son deuil », prévaut trop souvent l\u2019illusion du retour au «comme avant»: faire comme si la mort n\u2019était qu\u2019une parenthèse, comme si le temps ne portait pas de fruit.Nous aurions tellement peur de la mort et du travail du temps, incontrôlable, que nous nous rabattons d\u2019emblée sur l\u2019intériorisation du the show must go on.Enfin, un autre symptôme de la négation de la violence fondamentale de toute mort réside dans l\u2019omniprésence de cette dernière.Comme si, en cette omniprésence, venait brutalement s\u2019agglutiner l\u2019impensé de la blessure existentielle.Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019actualité ou d\u2019une large part de la cinématographie, il y a excès de représentation.Ce qui rend bien compte d\u2019une conception de la mort comme quelque chose d\u2019extérieur qui nous sauve d\u2019un mal suprême : cette mort tissée au plus profond de la vie.Feu le sens Dans l\u2019espace mental encombré et gavé, l\u2019image tient lieu de réalité.Et il arrive que cette déréalisation de la mort aboutisse dans la fantaisie de «tuer la mort».C\u2019est ainsi que le morbide, ou la mort pour la mort, pave la voie à des actes compulsifs et destructeurs qui en mettent plein la vue.L\u2019historien Philippe Ariès le soulignait il y a 30 ans: «Mettez la mort à la porte, elle reviendra par la fenêtre.» On a simplement voulu, ici, désigner quelques-unes de ces fenêtres.\u2022 En hommage à Louis-Vincent Thomas.à l\u2019occasion du 10e anniversaire de sa mort.Par quelles circonstances historiques les funérailles ont-elles pu émigrer dans les chapelles multicultes de la grande entreprise?Quelle dynamique sociale a permis le mariage, autrefois impensable, entre le capital et le sens?Sébastien St-Onge 0 U SSfc-l DJ un rôle secondaire dans la première moitié du XXe siècle, l\u2019industrie funéraire et ses professionnels n\u2019ont cessé d\u2019accroître leur pouvoir dans la gestion des funérailles.Récemment, la grande entreprise a réussi à liquider sa vieille alliance avec l\u2019Église en réunissant, sous le même toit, la sphère marchande et la sphère du sens.Concrètement, la grande entreprise et les multinationales de la mort disposent aujourd\u2019hui des infrastructures nécessaires, c\u2019est-à-dire des salles d\u2019exposition, des cimetières privés, des mausolées, des salles de réception et, nouvellement, des chapelles multicultes pour gérer, en quelques heures, la totalité des obsèques.Par quelles contingences historiques les funérailles ont-elles pu émigrer dans les chapelles multicultes de la grande entreprise?Comment l\u2019Église a-t-elle pu être matériellement et symboliquement évincée des funérailles?Et, surtout, quelle est la dynamique sociale qui a permis le mariage, autrefois impensable, entre le capital et le sens?L\u2019approfondissement de ces questions passe nécessairement par un détour historique de plus d\u2019un siècle.Curieusement, l\u2019histoire de l\u2019industrie funéraire nous permet d\u2019entrevoir la fragilité de la culture contemporaine.Plus que tout autre événement, la mort provoque la société et la force à instituer du sens, à travers la culture, pour lutter contre cette brèche de la condition humaine.Sans la colmater pleinement, le rituel funéraire - ce détour procédurier et symbolique que nous empruntons à l\u2019occasion de la mort - vise à établir l\u2019espacement fondamental entre le monde des vivants et celui des morts.Or, de nos jours, le non-sens de la mort ne repose plus tant sur la charpente de la culture - ce « lieu de l\u2019homme », selon la belle expression de Dumont -, que sur les frêles épaules de l\u2019individu souverain.Plus encore, le sens du rite -autrefois exclusivement élaboré par l\u2019institution religieuse -est maintenant mis en marché par des professionnels du funéraire.Ainsi, en deçà des 279 millions de dollars générés par le commerce de la mort', l\u2019industrie funéraire est une voie privilégiée pour observer une mutation de culture.L'auteur est professeur DE SOCIOLOGIE AU COLLÈGE Lionel-Groulx; il a publié L'industrie de LA MORT, AUX ÉDITIONS Nota bene, en 2001 Du déclin de l\u2019Église à l\u2019hégémonie de l\u2019industrie C\u2019est sur la pointe des pieds que les premiers artisans du funéraire sont entrés, à la fin du XIXe siècle, dans les chaumières du Canada français.Car, à cette époque, le sociodrame de la mort - c\u2019est-à-dire la reprise collective et symbolique de cet événement - reposait essentiellement sur la famille et l\u2019Église.La famille se faisait un devoir de toiletter et de veiller le défunt, tandis que l\u2019Église, mandataire officiel de la société, 1.Fédération des coopératives funéraires du Québec, «Le marché funéraire», septembre 2003, p.40.Je remercie M.Alain Leclerc, directeur de la FCFQ, de m\u2019avoir acheminé ce précieux document.16 ReLatiONS octobre-novembre 2004 octobre-novembre 2004 ReLatiONS 17 dOSSieR offrait une vision eschatologique institutionnalisée à ses fidèles.Ce n\u2019est qu\u2019au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et à la faveur de l\u2019industrialisation et de l\u2019urbanisation du Québec, que les salons familiaux ont fait place aux salons funéraires.Cette étape charnière marque non seulement le passage de la dépouille de l\u2019institution familiale à l\u2019entreprise artisanale mais, au niveau sociétal, elle amorce le mouvement concomitant de l\u2019industrialisation et de la professionnalisation de la mort.Au cours de la décennie 1960, les salons funéraires s\u2019implantent à l\u2019échelle du territoire québécois et entrent dans les us et coutumes de la province.Alors que la Révolution tranquille s\u2019amorce au Québec, l\u2019Église catholique autorise (lors du concile Vatican II) la crémation comme mode de disposition du corps.D\u2019une percée timide au début des années 1970 - environ 10 % des dépouilles -, qui s\u2019explique principalement par le nombre insuffisant de crématoriums au Québec, la crémation franchira la barre des 50 % en 1998.L\u2019autorisation de la crémation a certes répondu aux attentes des chrétiens, mais elle a du même élan contribué à relancer la commercialisation de la mort en permettant aux entreprises de mettre en marché une gamme diversifiée d\u2019urnes cinéraires et de créer de nouveaux services.L'avènement de ces chapelles multicultes introduit donc une rupture sociohistorique sans précédent: maintenant, la mort devient une marchandise qui peut être complètement gérée par des professionnels du funéraire et soumise à la seule orthodoxie des lois du marché.Profitant de la laïcisation de la société québécoise et du déclin de l\u2019Église, l\u2019industrie funéraire a court-circuité, au début des années 1970, la route traditionnelle des morts - salon funéraire, église et cimetière paroissial - en offrant à ses clients des cimetières privés.Cette fois-ci, l\u2019accroissement du pouvoir des professionnels du funéraire s\u2019est fait au détriment de l\u2019Église, seconde institution-maîtresse dans la direction traditionnelle des funérailles.En offrant des cimetières complètement dépouillés de symboles religieux - donc profanes -, l\u2019entreprise rompt avec l\u2019ancienne division sociale des rôles dans l\u2019organisation des funérailles.Dès lors, le champ des morts risque de se voir soudainement régi par les seules lois du marché.Dans le cimetière privé, en effet, la mort ne s\u2019inscrit plus dans un « au-delà», dans le possible de la résurrection des corps; elle est ravalée à un ici-bas où l\u2019horizon du possible se referme avec l\u2019acquittement des frais funéraires.Ce n\u2019est pas la valeur morale de ce changement qui importe aux yeux du sociologue, mais bien le fait que ce passage du cimetière religieux au cimetière profane s\u2019accompagne d\u2019un aplatissement de l\u2019imaginaire social : le non-sens de la mort échappe peu à peu à une reprise symbolique et collective.En ramenant ainsi la mort dans « l\u2019ici-bas », la culture perd sa capacité d\u2019établir l\u2019espacement symbolique crucial entre le monde des vivants et celui des morts.Pour le dire autrement, la frontière symbolique entre le cimetière et le monde des vivants tend à disparaître; il ne reste que le constat biologique de la mort pour séparer l\u2019inhumain de l\u2019humain, les morts des vivants.Par conséquent, la mort n\u2019est plus maintenue symboliquement « à distance » de la culture, elle est passée «dans» la culture.La mainmise de l\u2019industrie funéraire dans la gestion de la mort ne se bornera pas à la transformation de terrains en cimetières profanes.Dans les années 1980, les plus importantes entreprises accroissent une fois de plus leur pouvoir en greffant des chapelles multicultes à leur installation.Avec l\u2019ajout de cette pièce-maîtresse, la mort et le mort peuvent désormais loger totalement à l\u2019enseigne du capital.Autrement dit, là où les grandes entreprises sont présentes, l\u2019église et le cimetière paroissial ne sont plus des lieux de passage obligés; iis deviennent des options de consommation s\u2019ajoutant aux nombreux biens et services déjà offerts au «consommateur».Au sein de la grande entreprise, le regroupement des services apparaît achevé, la boucle est maintenant bouclée.L\u2019avènement de ces chapelles multicultes introduit donc une rupture sociohistorique sans précédent : maintenant, la mort devient une marchandise qui peut être complètement gérée par des professionnels du funéraire et soumise à la seule orthodoxie des lois du marché.En d\u2019autres termes, l\u2019événement de la mort ne nécessite plus une reprise sociale : un «sociodrame».Il peut très bien se réduire à sa seule dimension économique et devenir un « économicodrame ».On le voit bien, en l\u2019espace d\u2019un siècle, non seulement le visage de l\u2019industrie funéraire québécoise a profondément changé, mais il révèle aussi des ruptures sociologiques importantes.La reconnaissance de ces mutations nous amène à esquisser un rapide portrait de cette industrie.L\u2019industrie funéraire au Québec Le Québec compte pas moins de 320 entreprises funéraires.Même si la décennie 1990 a été marquée par l\u2019invasion des multinationales américaines qui souhaitaient se positionner en vue du ûeath-boom2, le marché funéraire de la province est aujourd\u2019hui majoritairement contrôlé par des intérêts québécois.Ainsi, sur les 54 585 décès survenus en 2003, les petites entreprises artisanales ont traité 50 % des dépouilles.Quant aux entreprises étrangères, principalement américaines, elles ont disposé de 37 % du nombre total des décès.De leur côté, les 35 coopératives funéraires - réparties sur l\u2019ensemble du territoire québécois - occupent actuellement 13% du marché.En deçà de cette statistique, les coopératives ont contribué à assainir le marché en préconisant des funérailles à moindre coût.À titre d\u2019exemple, en 2000, le prix des funérailles au Québec était de 9 % en dessous de la moyenne 18) ReLatiONS octobre-novembre 2004 canadienne.Mais pour les utilisateurs du réseau coopératif, le coût moyen des obsèques était de 40 % inférieur2 3.Placé devant la mort d\u2019un proche - ou devant la sienne, s\u2019il veut en prévoir les modalités matérielles et symboliques -, le «consommateur» québécois dispose donc de trois modèles d\u2019entreprise : les entreprises familiales, les coopératives et les multinationales étrangères.Les produits et les services funéraires étant relativement les mêmes d\u2019une forme d\u2019entreprise à l\u2019autre, il n\u2019y a que la réputation de l\u2019entreprise, le professionnalisme, la qualité du service, la sauvegarde du patrimoine funéraire québécois (dans le cas des coopératives), qui varient dans le magasinage de la «mort-marchandise».services funéraires s\u2019inscrit dans cette logique utilitariste qui teinte toute la socialité moderne.11 en va de même pour la popularité des préarrangements.De nos jours, c\u2019est à tête reposée, les informations bien en main et les véritables besoins identifiés, que le consommateur règle, du versant des vivants, les modalités rationnelles et utilitaires de ses futures funérailles.En mettant sous contrat la mort avant qu\u2019elle ne survienne, et en décidant des « modalités symboliques » de ses propres funérailles, ce dernier évite de glisser vers l\u2019écueil de l\u2019ostentation et de l\u2019irrationnel sur lequel la mort le ferait fatalement sombrer.Ainsi, il veut rendre les rites efficients alors qu\u2019ils sont, par essence, l\u2019envers de l\u2019efficience.En effet, devant la démesure de la mort, la société doit s\u2019inscrire dans Ozanne Tremblay, Sans-titre, 52 x 66 PO., ACRYLIQUE, 1991 Économisme et crise du sens : deux faces de la condition moderne Que l\u2019on remonte en amont de l\u2019histoire pour retracer les étapes charnières de l\u2019industrie funéraire ou que, par la même démarche, on observe les transformations du rituel funéraire, les deux voies débouchent dans les chapelles multicultes des grandes entreprises.Autrement dit, là où le sens cohabite maintenant avec le capital, les rituels avec le profane.Cette mutation de culture s\u2019inscrit dans un mouvement sociétal qui transcende les frontières de l\u2019industrie funéraire.La marchandisation de la mort et l\u2019individualisation de notre rapport à cette dernière sont, en réalité, une véritable synthèse de notre condition moderne.Récemment, cette synthèse s\u2019est incarnée dans un slogan publicitaire d\u2019Urgel Bourgie: «C\u2019est comme vous voulez!» Avec ce slogan, l\u2019entreprise québécoise proposait au détenteur d\u2019un préarrangement que le rite commence avec lui et qu\u2019une fois son décès survenu, son individualité toute singulière ait le dernier mot sur la mort universelle, notre destin à tous.Cette union entre le capital et la privatisation du sens n\u2019est pas le fruit d\u2019une industrie machiavélique, mais bien la conséquence de la pénétration de l\u2019économisme dans tous les secteurs de la société.Ainsi, même la mort n\u2019échappe plus aux trois maîtres mots de l\u2019idéologie dominante de notre modernité : intérêt, rationalité et utilité, Le regroupement des 2.\tAprès le baby-boom des années de l'après-guerre, les baby-boomers, lorsqu'ils seront rendus à l\u2019autre extrémité de la vie, provoqueront fatalement un death-boom.Pour l'industrie funéraire, la courbe démographique équivaut aux perspectives de croissance du marché.3.\tFédération des coopératives funéraires du Québec, op.cit,, p.38.octobre-novembre 2004 dOSSieR le registre du symbolique.Les rites, pour ainsi dire, viennent à la rescousse de la raison instrumentale qui ne voit dans la mort que déraison.Mais c\u2019est précisément ici que se joue le drame : l\u2019homme moderne semble trop souvent incapable de dépasser symboliquement le brut constat du décès.Il ne s'agit pas, ici, d'être nostalgique de la société traditionnelle ou de vouloir la recréer.Mais force est de constater qu'avec l'écroulement des rituels traditionnels, l'individu est mis en demeure de construire seul un sens devant la plus grande menace personnelle et collective qui soit: la mort.Les «rituels» personnalisés, mis en marché par l\u2019industrie, révèlent donc le piètre état de l\u2019imaginaire social.Certes, la technique (les variantes du multimédia) et la polyvalence des salles multicultes permettent de mettre en scène toutes sortes de cosmologies individuelles.Mais les funérailles demeurent alors - et le défunt aussi - sur le versant des vivants.À défaut de pouvoir outrepasser la « fin » du film, ou plutôt à ne voir que «cette fin», les endeuillés, lors des obsèques, en repassent les meilleures séquences.Le développement de la raison instrumentale et la libération de l\u2019individu moderne des contraintes confessionnelles ont certes permis à des professionnels de l\u2019industrie funéraire de créer des infrastructures efficaces.Mais cette productivité et cette nouvelle liberté individuelle devant la mort sont venues saper les ressorts symboliques de la culture.Ainsi, l\u2019envers de la médaille moderne, c\u2019est que le rouleau compresseur de l\u2019économisme a érodé, tout au long de sa progression historique, les mécanismes collectifs de défense que la société traditionnelle avait érigés comme rempart à l\u2019altérité radicale de la mort.Dans les chapelles multicultes, c\u2019est cette redéfinition du rapport de l\u2019homme à la mort qui se joue à travers des funérailles bricolées où l\u2019on voit poindre les tâtonnements et les espérances d\u2019une humanité qui s\u2019improvise.Il ne s\u2019agit pas, ici, d\u2019être nostalgique de la société traditionnelle ou de vouloir la recréer.Mais force est de constater qu\u2019avec l\u2019écroulement des rituels traditionnels, l\u2019individu est mis en demeure de construire seul un sens devant la plus grande menace personnelle et collective qui soit: la mort.11 est de plus en plus laissé à lui-même pour édifier, sur les bases de son Moi, sa propre eschatologie.Par un curieux détour, celui de la disposition matérielle et symbolique de ses morts, la société nous laisse donc entrevoir le mal dont elle souffre : celui de la fragilisation du lien social et de la culture.\u2022 Le temps des funérailles Marco Veilleux Pour ne pas rester enfermés dans le non-sens lorsque nous sommes confrontés à des expériences de rupture, nous avons les rites.Reçus à travers une mémoire collective, ces derniers ont pour fonction d\u2019intégrer les fractures de l\u2019existence dans une continuité symbolique.Le rituel catholique des funérailles s\u2019inscrit directement dans cette nécessité de symboliser - c\u2019est-à-dire de représenter, de médiatiser, de réaffirmer - la continuité de la vie, au cœur de la brèche qu\u2019est la mort.Comme l\u2019évoque le terme «obsèques» - qui tire sa racine du verbe latin sequorsignifiant «suivre», «accompagner» - l\u2019Église, par son rituel, offre un programme, une marche à suivre, un art de faire avec la mort.En les inscrivant dans la continuité d\u2019une lignée croyante, elle se propose de conduire les défunts, à travers une démarche balisée, vers leur dernier repos.Ce faisant, elle veut entourer les vivants de sa sollicitude et, puisant au trésor de sa tradition, les accompagner sur le périlleux chemin du deuil.Issu de la réforme liturgique entreprise par le concile Vatican II, le rituel des funérailles - dans sa forme actuelle- se présente comme un parcours structuré en plusieurs «stations» étalées dans le temps et dans l\u2019espace, adaptable selon les diverses situations : la rencontre avec les endeuillés, la veillée de prière, la fermeture du cercueil, le départ vers l\u2019église ou la chapelle funéraire, le rassemblement pour une célébration liturgique, le dernier adieu et, enfin, la mise en terre au cimetière (ou la crémation).Comme cela est bien indiqué dans les notes d\u2019introduction au rituel: «Les différents moments distingués ci-dessus constituent autant d\u2019étapes dans la célébration qui doivent aider les participants à approfondir le sens chrétien de la vie et de la mort et à accueillir l\u2019espérance de la résurrection.» Conscient qu\u2019il n\u2019est pas toujours possible de réaliser intégralement toutes ces étapes, le rituel, dans sa sagesse, insiste néanmoins sur la nécessité d\u2019une «progression » dans la célébration des obsèques : « Dans l\u2019organisation des différents éléments, il faudra donc veiller à manifester progressivement les différents aspects de la foi et de la prière chrétienne en respectant le caractère propre de chacune de ces étapes.» 20 ReLatiONS octobre-novembre 2004 Du côté de la vie On ne sait rien de La mort.Elle vient, elle emporte une part de nous-mêmes chaque fois qu'elle nous prend les êtres que nous aimons.On ne peut la vaincre, on peut seulement l'habiller de mots pour l'apprivoiser un peu.Marc Chabot Pour nous la mort est comme un voleur qui dépouillerait un homme nu» (Carlo Michel Staedter).Je parlerai donc de ce que je ne connais pas.De l\u2019inconnu, du rien, de l\u2019absence, du silence, de la fin, du manque de mots et du néant.Même ceux et celles que je connais qui se sont approchés de la mort ou qui sont morts, n\u2019ont jamais pu m\u2019aider à comprendre.On ne peut dire que ce qu\u2019elle fait; jamais ce qu\u2019elle est.Soudain, pour un être tout bascule.Ne reste alors que le souvenir ou l\u2019histoire.C\u2019était avant.La mort crée l\u2019histoire.La mort oblige l\u2019être à un effort de mémoire.Ils sont et, un jour, ils ne sont plus.Pour que la mort existe, il nous faut quelqu\u2019un pour raconter une existence.«Quand l\u2019œil du corps s\u2019éteint, l\u2019œil de l\u2019esprit s\u2019allume», écrivait Victor Hugo.Il faut parfois mourir pour exister, pour qu\u2019on nous fabrique du sens, pour qu\u2019on s\u2019installe dans la mémoire des autres.La mort donne à voir, la mort nous oblige à inventer ce qui n\u2019est plus.Paradoxe.La mort fait l\u2019être.Tout cela commence par l\u2019absence.Le manque crée le désir.Voici le temps de raconter, voici le temps d\u2019imaginer, voici le temps du souvenir.La naissance et la mort font l\u2019avant et l\u2019après.Chacun de nous tentant de s\u2019inventer et de donner du sens à ce passage d\u2019un être parmi les autres êtres.Un message gravé sur une pierre à Auschwitz ; « J\u2019étais ici et personne ne le saura.» Qui a écrit cette phrase?Un homme?Une femme?Un enfant?Peut-être que cette personne n\u2019a pas eu le temps d\u2019écrire son nom.Elle aura été surprise en train de commettre un acte illégal, celui d\u2019avoir un nom et de laisser un message sur son passage dans le monde?Nos noms finissent sur des pierres.Des millions de noms d\u2019hommes et de femmes qui rappellent une existence.L\u2019écrivain Velibor Colic a écrit un livre magnifique intitulé Chronique des Oubliés, Bosnie 1992-93 (traduits du serbo-croate par Mireille Robin, éditions La Digitale, 1994).Un seul but à ce livre : combattre l\u2019oubli, empêcher l\u2019inutile de nos existences.Même si la seule chose qu\u2019il faut retenir d\u2019une vie L'auteur est professeur DE PHILOSOPHIE AU COLLÈGE FRANÇOIS- Xavier-Garneau En effet, télescoper le temps et l\u2019espace en escamotant cette progression c\u2019est, à coup sûr, tuer les rites et dénaturer leur fonction.Qui n\u2019a pas fait l\u2019expérience de funérailles qui semblaient évidées symboliquement parce que les paroles et les gestes apparaissaient désincarnés et faux du fait de tout vouloir concentrer en un seul moment?Un tel malaise est symptomatique de notre époque qui a tendance à nier la mort et à expédier tout ce qui l\u2019entoure.Or, devant cet événement - comme devant toutes les expériences fortes de l\u2019existence -, il n\u2019est pas possible de tout dire et de tout faire d\u2019un seul coup.Tronquer l\u2019aménagement du temps et de l\u2019espace qui est le propre des rites, c\u2019est faire violence à la réalité du deuil et des émotions qu\u2019il suscite.Le génie du rituel des funérailles, c\u2019est justement de prévoir un itinéraire, allant graduellement de la présence et de l\u2019attention silencieuse aux proches qui sont dans le désarroi (au moment du décès), jusqu\u2019à l\u2019affirmation de la résurrection et l imitation à repartir dans l\u2019espérance (au moment du dernier adieu et de l\u2019ensevelissement).Sans cet «étalement» essentiel, nos liturgies des défunts vont trop vite.Elles privent les endeuillés d\u2019une nécessaire traversée du désert où la mort, comme déchirure tragique, doit être regardée en face.Elles risquent aussi de discréditer la foi chré- tienne en la faisant apparaître comme un opium servant à occulter le réel de la douleur et de la perte.Pourtant, si l\u2019on saisit bien l\u2019esprit du rituel, on découvre qu\u2019il prévoit une juste économie pour dire et signifier la béance de la mort sans chercher à combler cette dernière trop rapidement.Et c\u2019est toujours à partir de la souffrance et du bouleversement que représente le deuil - et non comme un affirmation «plaquée »- qu\u2019il invite à annoncer le mystère pascal du Christ qui est au cœur des funérailles chrétiennes.Le rituel des funérailles - avec la richesse et la sagesse de ses propositions - est un trésor de notre tradition qui, depuis Vatican II, offre de larges possibilités de personnalisation et d\u2019adaptation laissant place aux désirs légitimes des endeuillés.Cependant, pour qu\u2019il conserve toute sa pertinence et qu\u2019il déploie véritablement sa force symbolique devant le drame de la mort, sa mise en œuvre doit respecter la « gradualité » qui est inhérente à sa structure.Défi social et pastoral important à une époque où, comme le dit Luce Des Aulniers: «Nous n\u2019avons pas de temps pour le rite, parce que nous n\u2019avons pas le temps de faire place au temps dans lequel nous fait entrer tout rite.» octobre-novembre 2004 ReLatioNS dOSSieR est l'image de ce père fabriquant une poupée pour sa fille avec une vieille chaussette.La petite fille ne pleure pas, elle n\u2019attend plus rien, elle est morte, abattue par un sniper.Nous passons.Nous sommes là pour signer nos noms sur une pierre.Les pierres sont des mémoires de l\u2019être.La lutte contre l\u2019oubli On monte au grenier d\u2019une maison.On fait du ménage.On retrouve une vieille boîte de chaussures.On l\u2019ouvre et on y découvre les lettres d\u2019amour de son père à sa mère.Tout est là.L\u2019espoir de bâtir ensemble une famille, les soucis d\u2019argent, les tendresses quotidiennes.L\u2019invention de soi avec l\u2019autre.Nous passons notre temps à défier la mort.Vivre c\u2019est se battre contre l\u2019oubli.Parce qu\u2019en l\u2019être gît l\u2019idée d\u2019une éternité sur cette terre.Nous fabriquons des monuments.La mort vient quand même.Pouvons-nous parler de ce qui est mort?Je ne crois pas.J\u2019entre dans une salle de cours.Devant moi, 40 visages.Des jeunes.Ils sont là et ils vivent.Ils sont là avec l\u2019espoir que je puisse faire vivre quelque chose devant eux.Et je n\u2019ai que des morts entre les mains.Héraclite, Épicure, Platon, Aristote, Sénèque, Cioran ou Schopenhauer.Des livres.Des idées.Si je ne réussis pas à faire vivre ces auteurs, il n\u2019y aura rien à faire.Platon n\u2019effleurera même pas ces jeunes de 17 à 20 ans.Pour que Platon existe, il faut le ressusciter, insuffler la vie en lui.Souffler doucement sur les pages d\u2019un livre, parler d\u2019amour, affirmer qu\u2019il y a dans Le Banquet des idées vivantes sur ce sentiment.Parler de la liberté, affirmer que le procès de Socrate est le récit d\u2019un combat pour être soi.Parler du plaisir et affirmer qu\u2019Épicure a tenté de le définir ou qu\u2019il peut nous aider à mieux vivre.Nous sommes résolument du côté de la vie.Devant les morts nous ne pouvons rien.Quand je déplie les lettres La mort est impensable, mais par elle nous devenons vivants, nous comprenons que la vie a de la valeur, nous lui ajoutons de la valeur.d\u2019amour d\u2019un homme à sa femme ou que j\u2019ouvre Le gai savoir de Nietzsche, je cherche ce qui reste de vivant.Je m'attache aux morts s\u2019il y a encore du vivant en eux.Le rêve d\u2019un René Lévesque, le désespoir d\u2019un Hubert Aquin, l\u2019entêtement d\u2019un Thoreau.On voudrait parler de la mort, on ne réussit qu\u2019à s\u2019accrocher à la vie.Toujours.«La mort, écrivait Wittgenstein, n\u2019est pas un événement de la vie.On n\u2019éprouve pas la mort, celui-là vit éternellement qui vit dans le présent.» Voilà «Entre chaque voyage en enfer, des secondes, des minutes pour me retrouver.Le chemin est long, je le fais de quelques bonds.Et c\u2019est le \u201cciel\u201d, l\u2019univers merveilleux de mes aspirations, de ma dignité, de ma qualité d\u2019être humain.Transcender ces états de vie et passer du coté du désir, de l\u2019être riche qui réfléchit et transforme, aussi peu soit-il, le monde existant.11 faut, c\u2019est un impératif, que sa vie, son existence soit un élément de transcendance, de transformation qui change la face du monde.Il faut que sans soi le monde ne soit pas le même.Il faut que par soi le monde soit différent et un peu meilleur.Je travaille un univers, mon univers intérieur.Je veux faire en sorte qu\u2019il me remplisse et me déborde.Je veux qu\u2019il ne soit pas qu\u2019à moi, qu\u2019il passe au monde.Et par l\u2019expérience des extrêmes que je vis dans la maladie : ces extrêmes qui vont de l\u2019état physique morbide au passage de la lumière que je vis à répétition et parfois même dans une même journée, ces aller-retour qui font si peur et qui nous malmènent.Quand les malaises physiques imposent leurs états de prostration, je m\u2019enfonce dans une allée noire qui ne garantit pas d\u2019issue.Quand je reviens à quelques sensations de vie et de bonheur, que je reprends contact avec un peu tout ce qui fait la vie, la pulsion la plus forte de transcender la mort est analysée de plus en plus précisément dans l\u2019essence précieuse de mes aspirations.C\u2019est alors que je réalise que rien d\u2019autre ne compte pour moi que cette réalisation \u201cartistique\u201d.Cette réalité, ce constat me rapproche donc de l\u2019essentiel de façon tellement évidente que toutes les autres questions sont ignorées.Ces autres questions qui finalement m\u2019embourbaient dans les marges de la vie, de ma vie.» Ozanne Tremblay, 11 mars 1995 pourquoi la mort nous fait peur.Elle exclut la vie et le présent et nous ne savons que vivre au présent.Un souvenir n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019effort du vivant pour ramener du présent dans ce qui n\u2019est plus.Les morts peuvent nous aider à vivre, les morts ne demandent rien.Nous exigeons simplement d\u2019eux d\u2019être encore vivants.La mort est en nous Tous les jours quelque chose meurt que nous ne voulons pas voir mourir.Deux corps ont dansé dans un lit toute une nuit, ils se sont touchés jusqu\u2019à l\u2019âme et le jour se lève.Ils devront se lever aussi.Les vibrations du corps s\u2019estompent.Deux êtres doivent maintenant inventer le souvenir d\u2019avoir été.Vingt ans plus tard.La femme n\u2019en sait rien.Un homme se souvient d\u2019elle, de sa beauté, de son cri, de la splendeur de sa jouissance.L\u2019homme ferme les yeux et recommence à vivre.11 a vu et il se souvient.Elle pleurait de joie.Elle se demandait pourquoi l\u2019éternité n\u2019existe pas, les yeux pleins de sommeil.Nous avons peur de la mort.On dit que nous la nions et peut-être que nous avons raison de la nier parce quelle nous nie, parce qu\u2019elle nous jette dans le néant.22 ReLatiONS octobre-novembre 2004 La mort est révoltante parce qu\u2019elle est impensable.Elle donne à penser mais ne se laisse pas penser.S\u2019il n\u2019y avait pas la mort, nous ne pourrions peut-être pas penser; s\u2019il n\u2019y avait pas la mort nous n\u2019aurions pas besoin de nous souvenir.La mort est impensable, mais par elle nous devenons vivants, nous comprenons que la vie a de la valeur, nous lui ajoutons de la valeur.Celui qui va mourir et qui le sait, cesse d\u2019ajourner la pensée de la mort.Il cesse de faire semblant qu\u2019il ne sait pas qu\u2019il va mourir.Les vivants sont toujours en train de faire comme si la mort ne viendra pas.Les vivants vivent.Celui qui va mourir prépare un voyage dont il ne sait rien et dont il ne peut rien dire.Même dire qu\u2019il «prépare un voyage» est une expression dont on peut douter.11 n\u2019y a rien à dire sur la mort.Silence, solitude, passage.Les religions nous en consolent en affirmant que nous allons vivre ailleurs.Même sans la religion, il y a encore cette idée que la mort n\u2019est pas vraiment la mort.Même sans la religion, il y a cette idée que l\u2019être se prépare pour autre chose.Peut-être une autre vie?Il n\u2019y a que la vie que nous réussissons à penser convenablement.On se plaît à dire que nos sociétés fuient la mort ou encore que nous la cachons, la tenons à distance.D\u2019un certain point de vue, nous n\u2019avons pas tort, mais le spectacle de la mort est aussi sous nos yeux quotidiennement.Nous n\u2019y échappons pas.Nous ne sommes pas encore levés que la radio commence à compter les morts pour nous.Tragédies, meurtres, guerres, maladies, épidémies, actes terroristes, accidents.La mort est partout sous nos yeux et dans nos oreilles.Je ne crois pas qu\u2019elle soit banalisée.Elle est un fait permanent de notre univers, nous ne voudrions pas y penser que nous n\u2019en serions pas capables.La mort est là.Jamais la nôtre, mais celle de milliers d\u2019autres.Peut-on dire que nous fuyons la mort?Je ne crois pas.C\u2019est la vie qui est sacrée.Elle l\u2019est parce qu\u2019elle est fragile, parce qu\u2019elle ne tient pas à grand-chose, parce qu\u2019elle peut disparaître si facilement.La vie est familière à l\u2019être, pas la mort.J\u2019ai beau voir les gens mourir, je ne peux pas m\u2019y habituer.C\u2019est peut-être pour cette raison que toute notre attention est concentrée sur la vie.Oui, la vie est sacrée et nous craignons souvent de la voir banalisée.L\u2019histoire, la mémoire, l\u2019écriture, les récits, les livres et l\u2019art sont des moyens pour que la vie continue au-delà de la mort.Chacun de nous vit avec des morts qu\u2019il fait revivre par le souvenir, la parole et la pensée.Nous avons nos morts en nous, nous avons la mort en nous.Ces morts qui vivent en nous n\u2019intéressent pas les autres, pas toujours.Mais leur présence dans le monde est évidente.L\u2019inconnu de l\u2019être Toute la pensée vise à conserver quelque chose qui est mort ou qui risque de mourir.Quand on nous annonce la mort d\u2019un être ou d\u2019une idée, nous vivons cette mort comme une perte.Notre effort est tendu vers la vie.Nous voulons faire vivre, nous souhaitons faire vivre.Et pendant que j\u2019écris ce texte, à la radio, on m'apprend que Serge Reggiani est mort.Je me lève pour mettre ce qui est peut-être sa dernière chanson enregistrée: Le temps qui reste.«Combien de temps / combien de temps encore / des Ozanne Tremblay, Sans-titre, 37 x 47 po., ACRYLIQUE, 1991 octobre-novembre 2004 ReLatiONS (23 dOSSieR La force politique de la résurection Gregory Baum Alors qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019accent est mis sur le pouvoir libérateur de Dieu au cœur de l\u2019histoire, beaucoup de chrétiens sont mal à l\u2019aise avec la doctrine traditionnelle de la résurrection des morts.Ils craignent que la croyance en une vie éternelle ne les détourne des défis contemporains, comme le soulignait la critique marxiste.Selon celle-ci, en effet, la perspective d\u2019une consolation céleste a conduit les classes exploitées à se résigner face à leurs souffrances terrestres.Dans la Bible, c\u2019est dans un contexte de résistance à l\u2019empire qu\u2019a émergé une croyance en la vie éternelle.Les livres des Maccabées racontent la bataille que le peuple juif mena contre les souverains Séleucides afin de préserver sa liberté culturelle et religieuse.En 175 avant Jésus Christ, lorsque Antiochus Épiphane accéda au trône, il adopta une politique répressive envers les juifs en désacralisant le temple de Jérusalem et en massacrant ceux qui restaient fidèles à leur tradition.À ce tournant de son histoire, la communauté juive, s\u2019appuyant sur les promesses de Dieu, parvint à la conviction que Dieu, en fin de compte, ne pouvait laisser le meurtrier être victorieux de la victime innocente.Le contexte historique de la mort violente de Jésus ressemble beaucoup à celui des Maccabées.Jésus, fidèle jusqu'à la fin, a été condamné par Ponce Pilate et l\u2019aristocratie juive, vassaux de l\u2019empire romain.Les textes du Nouveau Testament affirment aussi que Dieu n\u2019a pas laissé la victime innocente périr : Jésus est ressuscité d\u2019entre les morts et il est entré dans la gloire de Dieu.La première communauté chrétienne a compris que la résurrection de Jésus, le méprisé et l\u2019humilié, est un événement qui a une signification historique universelle.En effet, les auteurs néotestamentaires croient qu\u2019en Jésus ressuscité, Dieu appelle toute l\u2019humanité à une vie nouvelle.Selon l\u2019évangéliste Jean, Christ est la vie et la lumière du monde; il offre à tous la vie en abondance.S\u2019appuyant sur le témoignage des apôtres, l\u2019Église confesse que la mort n\u2019est pas une fin.Ceux et celles qui meurent en tant qu\u2019amis de Dieu vivent éter- nellement auprès de lui.Jean croit que la vie humaine sur terre, touchée par la grâce de Dieu, est en continuité avec la vie en Dieu dans l\u2019âge à venir.Tout au long des siècles, cet enseignement a souvent été interprété comme un message d\u2019espérance se réduisant au salut individuel.Les chrétiens se sont posés la question: « Que va-t-il se passer après ma mort?Serais-je sauvé?» Cette préoccupation angoissée a conduit à une lecture strictement individualiste des écrits du Nouveau Testament.Jésus est apparu alors comme le sauveur des âmes et non plus comme le salvator mundi, celui qui sauve l\u2019humanité de la prison qu\u2019elle s\u2019est construite.L\u2019accent mis sur le salut personnel dans la prédication catholique et protestante a trop souvent négligé la dimension sociopolitique du message chrétien.Grâce à la théologie de la libération et à la théologie critique du XXe siècle, les perspectives se sont élargies.Ce qui préoccupe les croyants aujourd\u2019hui n\u2019est pas tant leur propre mort que celle des autres : celle de Jésus et, en lui, celle de millions de personnes passées par les armes ou tuées par des famines.Nous sommes questionnés par la mort des enfants et par celle des jeunes, fauchés dans la force de l\u2019âge (Jésus, rappelons-le, n\u2019avait pas plus de 33 ans).Quand nous regardons les champs de morts à travers le monde, nous réalisons que mourir dans son lit à un âge avancé est un privilège immérité.En Amérique latine, les communautés de base qui ont fait face à des taux élevés de mortalité infantile et à des morts violentes causées par des escadrons de la mort se sont demandées: quelle Bonne Nouvelle pour ces enfants, ces hommes et ces femmes?Ayant cette question à l\u2019esprit, elles ont relu les Écritures et ont découvert une signification plus profonde du mystère pascal qui avait échappé aux lecteurs vivant dans des situations plus confortables.Elles en sont venues à épouser la conviction qu\u2019en Jésus, l\u2019homme méprisé et humilié, Dieu a réhabilité toutes les victimes de l\u2019histoire.Les enfants morts de faim et les humains assassinés, jeunes et vieux, sont vivants dans le Christ Jésus.La résurrection s\u2019est ainsi enrichie d\u2019une signification politique.Elle nous ouvre les yeux sur tous ceux et celles qui sont méprisés et humiliés dans notre société et dans le monde.Cela nous rappelle que si nous voulons recevoir la vie en abondance, nous devons nous faire solidaires des pauvres et des opprimés, victimes de la société.années, des jours, des heures combien / je m\u2019en fous mon amour / quand l\u2019orchestre s\u2019arrêtera / je danserai encore / quand les avions ne voleront plus / je volerai tout seul / quand le temps s\u2019arrêtera / je t\u2019aimerai encore / je ne sais pas où / je ne sais pas comment / mais je t\u2019aimerai encore / d\u2019accord» (paroles de Jean-Loup Dabadie, musique d\u2019Alain Goraguer, sur le CD Autour de Serge Reggiani, 2003).J\u2019ouvre un livre de Romain Gary.Je tiens un mort dans mes mains, mais tout ce que je souhaite c\u2019est que sa pensée con- tinue de vivre.Tout ce que je souhaite c\u2019est de mieux vivre, de mieux saisir le mouvement de l\u2019être et du non-être.11 faut ressusciter les idées pour que les gens vivent.La mort est impensable.Elle est l\u2019inconnu de l\u2019être.L\u2019absence du monde.C\u2019est pourquoi nous cherchons à faire revivre les êtres et les idées.Se souvenir est notre seule arme contre la mort.Ce peut être une œuvre, une toile, un film, un roman, une poésie, une chanson.C\u2019est parfois une croix dans un cimetière.Un nom, une date de naissance et la date de la 24 ReLatiONS octobre-novembre 2004 mort.Malgré tout, quelque chose continue à vivre.11 y a un rappel même si nous ne nous faisons aucune illusion.La mort aussi fait son œuvre.Elle veut faire disparaître.La mort, c\u2019est le néant.La mort, c\u2019est le rien.Ce qui ne se dit pas et ce qui ne s\u2019imagine même pas.C\u2019est parce qu\u2019elle est le rien qu\u2019on la craint.Peut-on nous reprocher de ne pas savoir la dire?Là où il n\u2019y a pas de mots, il n\u2019y a pas de monde.Toute la violence de la mort est dans son silence et dans son absence La mort est impensable.Elle est l'inconnu de l'être.L'absence du monde.C'est pourquoi nous cherchons à faire revivre les êtres et les idées.Se souvenir est notre seule arme contre la mort.de monde, dans son néant.Le combat de l\u2019être est tout entier occupé à faire reculer l\u2019indicible, même si avec la mort tout est toujours à recommencer.Toujours.On ne peut pas vaincre la mort.On peut seulement ajouter des mots autour, faire en sorte que chacun de nous l\u2019oublie un peu.C\u2019est cela vivre.C\u2019est cela ce qui peut sembler de l\u2019indifférence envers elle.On ne sait pas.On ne sait rien d\u2019elle.Elle vient, elle emporte des morceaux de nous chaque fois qu\u2019elle nous prend les êtres que nous aimons.Alors, parfois, il fait bon de l\u2019ignorer sans ignorer ceux et celles qui étaient là.Et si nous sommes toujours sur le bord de l\u2019indicible, ce n\u2019est pas notre faute.Nous sommes ainsi faits.Nous ne sommes que des humains.Nous ne le savons maintenant que trop.\u2022 \u2022 «r r A ! Pour prolonger la réflexion LIVRES ARIES, Philippe, L\u2019homme (levant la mort, Paris, Seuil, 1977.AUGÉ, Marc (dir.), La mort et moi et nous, Paris, Textuel, 1995.BACQUÉ, Marie-Frédérique (dir.), Mourir aujourd\u2019hui: les nouveaux rites funéraires, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997.BARREAU, Annick, Quelle mort pour demain?, Paris, L\u2019Harmattan, 1992.BAUDRILLARD, Jean, L\u2019échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976.BAUDRY, Patrick, La place des morts.Enjeux et rites, Paris, Armand Colin, 1999.DES AULN1ERS, Luce, Itinéraires de la maladie grave.Le temps des nomades, Paris/Montréal, L\u2019Harmattan, 1997.ST-ONGE, Sébastien, L\u2019industrie de la mort, Québec, Éditions Nota bene, 2001.THOMAS, Louis-Vincent, Rites de mort: pour la paix des vivants, Paris, Fayard, 1985.Ozanne Tremblay, Sans-titre, 36 x 57 po., ACRYLIQUE octobre-novembre 2004 ReLatiONS 25 eN BRef La religion aux États-Unis Les États-Unis comptent probablement le plus fort taux de croyants au monde.Des études montrent qu\u2019en-viron 80 % des Américains se définissent comme chrétiens.D\u2019après un sondage récent, réalisé par l\u2019hebdomadaire new-yorkais Religion and ethics, 87 % pensent que la religion est importante dans leur vie; 83 % affirment avoir une expérience de la présence de Dieu ou d\u2019une force spirituelle; et 60 % disent prier tous les jours.11 y a 4000 dénominations chrétiennes différentes aux États-Unis.L\u2019Église catholique y regroupe 26 % de la population.Pour sa part, la majorité protestante est essentiellement répartie en baptistes, méthodistes, presbytériens et pentecôtistes.Sur une population de 270 millions d\u2019habitants, environ 19 millions sont évangéliques.Prix Jacques-Couture Décerné par le ministère des Relations avec les citoyens et de l\u2019Immigration du Québec pour le rapprochement interculturel, le Prix Jacques-Couture a été remis cette année au Centre d\u2019accueil et de référence sociale et économique pour immigrants de Saint-Laurent (CARI Saint-Laurent).Organisme montréalais très actif à l\u2019échelle locale, régionale et nationale, CARI Saint-Laurent œuvre, depuis 1989, à l\u2019accueil et à l\u2019intégration socio-économique des immigrants, en partenariat avec de nombreux organismes du milieu.11 a participé, notamment, à l\u2019élaboration des politiques interculturelle et familiale de l\u2019arrondissement de Saint-Laurent où près de la moitié de la population provient des communautés culturelles.Parmi les nombreux services offerts par l\u2019organisme, mentionnons les cours de français, les ateliers de recherche d\u2019emploi et les jumelages interculturels.Le Vatican en déficit Le Vatican fait état d\u2019un déficit pour une troisième année consécutive.Celui-ci s\u2019élève à 9,6 millions d\u2019euros.11 est néanmoins inférieur de 30 % à celui de l\u2019an dernier.Les experts financiers du Vatican expliquent ce résultat par les coûts élevés du personnel (près de 2700 employés).De plus, les missions diplomatiques se sont multipliées: le Vatican est maintenant représenté dans 118 pays.Une rue Fernand-Dumont 11 y aura bientôt une rue Fernand-Dumont dans le secteur Nouveau Saint-Laurent à Montréal.Aussi étonnant que cela puisse paraître, c\u2019est la première fois que le grand sociologue, poète, philosophe et théologien de l\u2019Université Laval est ainsi honoré.Né à Montmorency, près de Québec, en 1927, et décédé à Sillery en 1997, Fernand Dumont est une des figures marquantes, autant du monde intellectuel que du monde religieux québécois.Démographie Selon le rapport annuel du Population Reference Bureau - un organisme basé à Washington - plusieurs pays industrialisés verront leur population décroître, d\u2019ici à 2050, en raison d\u2019une faible natalité, de difficultés économiques et d\u2019une politique d\u2019immigration restrictive.Ainsi, la po- pulation du Japon diminuera de 20 % au cours des 45 prochaines années, celle de la Russie de 17 %, celle de l\u2019Italie de 10 % et celle de l\u2019Allemagne de 9 %.Dans ce portrait, les États-Unis font figure d\u2019exception.Pour la même période, leur population devrait s\u2019accroître de 43 %.Diminution de l'aide sociale Dans son dernier rapport, le Conseil national du bien-être social note que les revenus d\u2019aide sociale ont diminué partout au Canada, en raison des compressions, des gels et de l\u2019inflation.Les sommes versées étaient bien inférieures au seuil de pauvreté.Le Conseil dénonce particulièrement la récupération de la Prestation nationale pour enfants.Centenaire de l'Oratoire L\u2019année 2004 marque le centième I anniversaire de la fondation de l\u2019Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.Fruit de l\u2019initiative du bienheureux frère André, ce sanctuaire -fréquenté annuellement par 2 millions de personnes - est un lieu où se croisent quotidiennement des femmes et des hommes de toutes origines et de toutes confessions religieuses.L\u2019Oratoire reflète ainsi la diversité et le pluralisme montréalais.Le programme du centenaire - qui se poursuit jusqu\u2019en octobre 2005 - comprend trois volets : célébrations religieuses, activités culturelles et pèlerinages.Pour plus de renseignements: .26) ReLatiONS octobre-novembre 2004 ReLatiONS \u2022.ReLatiONS politique religion Visitez notre site: www.revuereiations.qc.ca \u2022\tVoyez le sommaire du numéro courant en page d\u2019accueil.\u2022\tInscrivez-vous à notre liste d\u2019envois par courriel et recevez à l\u2019avance la liste des articles et des auteurs à paraître dans le prochain numéro.\u2022\tConsultez nos archives et découvrez un sommaire détaillé des huit derniers numéros, une table des numéros précédents et une banque de 250 textes à imprimer, classés par thèmes.\u2022\tVoyez les détails entourant nos tables rondes organisées dans le prolongement de l\u2019un ou l\u2019autre des numéros de la revue.\u2022\tCliquez sur @ et faites-nous part de vos commentaires! Sornées ReLatiONS Le phénomène religieux au regard de la presse écrite Dans la société pluraliste qu\u2019est devenu le Québec, quelle place est faite au religieux dans l\u2019espace public?Quel regard la presse écrite pose-t-elle sur le phénomène religieux?Comment fait-elle écho aux discours, aux pratiques et aux engagements des traditions religieuses?La presse écrite pourrait-elle mieux les prendre en compte sans sacrifier pour autant sa nécessaire fonction d\u2019analyse critique?Anne-Marie Aitken, rédactrice en chef de la revue Relations; Clairandrée Cauchy, journaliste au Devoir, David Fines, rédacteur en chef de la revue Aujourd'hui Credo; Jean Pichette, professeur au Département des communications de l\u2019UQAM; Cette soirée Relations est organisée par le Centre justice et foi en collaboration avec la revue Aujourd\u2019hui Credo.Le lundi 18 octobre 2004, de 19 h A 21 h 30 Le Darfour : un conflit ambigu Comprendre la nature du conflit au Darfour n\u2019est pas chose facile.S\u2019agit-il d\u2019un conflit entre chrétiens et musulmans?Entre groupes linguistiques?Entre nations africaines?La présence de Congolais, Tchadiens, Éthiopiens et Erythréens qui ont trouvé refuge au Soudan complexifie encore la donne.À la question de l\u2019identité des groupes se superpose celle des enjeux : luttes pour l\u2019appropriation des terres, de l\u2019eau ou des réserves pétrolières.Esquivant ses responsabilités humanitaires et politiques, l\u2019ONU tente de transférer à l\u2019Union africaine la charge de trouver une issue au conflit.Est-ce pour se garder d\u2019intervenir que certains pays hésitent à qualifier le conflit de génocide?Le lundi 15 novembre 2004, de 19 h A 21 h 30 Maison Bellarmin, 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou de Castelnau) Renseignements : Pascal Durand (514) 387-2541 Contribution volontaire : 5 $ octobre-novembre 2004 aiLLeuRS Maroc: les limites d'une ouverture L'arrogance et Le mépris total de La Loi, caractéristiques de Hassan II et de ses sbires, sont désormais enterrés.Peut-on parler pour autant d'ouverture démocratique?Jawad Skalli L'auteur, politologue, EST MILITANT EN DROITS L e Maroc connaît une phase de son histoire qui se caractérise Ipar une ouverture libérale dans le bon sens du terme, que certains vont jusqua qualifier de démocratique.Toutefois, la prudence reste de mise.Les limites de cette ouverture, inhérentes aux choix du régime, aux stratégies du mouvement démocratique, aux contextes régional et international, aux impératifs de la mondialisation néolibérale et aux diktats des milieux économiques dominants, ne permettent pas de qualifier de démocratique la période de transition en cours.Dans le discours ambiant du mouvement démocratique marocain, comme de plusieurs milieux quasi officiels, le règne de Hassan II, l\u2019autocrate qui a mené le pays avec une brutalité sans nom pendant près de 40 ans, est désormais désigné comme «les années de plomb».Les horreurs de cette longue période d\u2019arbitraire, de mépris pour les plus élémentaires des droits humains, de corruption érigée en méthode systématique de gestion des affaires publiques, etc., donnent une idée de l\u2019ampleur du travail qui doit être ac- El Djazaïr (Alger) Tangero ?TUNIS Aana-® VALLETTA Madeira (Port.) Casablanca ?afi MAI Toéggourt Wargla Marrake LIBYE ALGÉRIE Bir Mogreïn MAURITANIE MALIE NIGER compli pour réaliser une transition démocratique.Ce lourd héritage n\u2019a pourtant pas empêché de réaliser des progrès notoires dans le sens de cette démocratisation : notamment dans le domaine du droit des femmes, dans la reconnaissance des droits culturels des Ama-zighs (Berbères) et dans la reconnaissance par l\u2019État des droits des victimes de répression arbitraire sous Hassan IL Vers l\u2019émancipation des femmes L\u2019abolition de l\u2019ancien code de la famille (moudawana), réactionnaire, et l\u2019adoption d\u2019un code plus proche des aspirations du mouvement des femmes est, de loin, la principale percée réalisée au cours des dernières années.La tristement célèbre moudawana d\u2019inspiration malékite (l\u2019une des écoles les plus rétrogrades de l\u2019islam et dont relève l\u2019islam officiel marocain) était un modèle de discrimination contre les femmes : polygamie, répudiation unilatérale, statut inégalitaire dans le mariage, dans l\u2019héritage et dans la transmission de la nationalité aux enfants, etc.Les femmes avaient un statut peu enviable de mineures.Aux revendications incessantes du mouvement des femmes pour qu\u2019au moins la loi se mette au diapason de la société, les réponses officielles oscillaient entre de vagues promesses assorties de limites impératives d\u2019ordre religieux et le refus pur et simple, accompagné de mises en garde menaçantes contre la tentation de remettre en cause les valeurs sacrées du pays.Pour rendre le défi de la modernisation encore plus ardu, l\u2019émergence d\u2019un mouvement islamiste allait faire de la question des droits des femmes et de l\u2019égalité entre les hommes et les femmes un terrain de confrontation privilégié entre les tenants de cette vision islamiste et le reste de la société.Un premier projet gouvernemental visant «l\u2019intégration des femmes dans le développement» provoquait, au cours de l\u2019année 2001, des manifestations populaires de grande ampleur pour et contre les réformes envisagées.Plus d\u2019un million de manifestants envahissaient les rues de Casablanca pour reprendre les mots d\u2019ordre islamistes dénonçant le caractère soi-disant antimusulman «d\u2019un plan occidental émanant de la Banque mondiale et s\u2019inscrivant en plein dans l\u2019agression contre les musulmans et leurs valeurs».Au même moment, groupes de femmes, partis politiques de gauche, syndicats et organisations progressiste, manifestaient dans Rabat, la capitale, leur appui au plan.Par manque de courage politique et devant les risques d\u2019émeutes agités comme autant d\u2019épouvantails, le gouvernement n\u2019a pas osé aller de l\u2019avant avec son projet et a dirigé le dossier vers un cul-de-sac : une commission, composée majoritairement de religieux parmi les plus rétrogrades et comprenant également des femmes en lien avec les mouvements féministes, est chargée de négocier un consensus et de présenter ses conclusions au roi Mohammed VI.La composition même de la commission était un gage de son échec: on demandait de convaincre les adversaires les plus farouches de toute ouverture de la pertinence d\u2019une remise en cause en profondeur de ce qui constitue le cœur de leur idéologie! Si les pouvoirs publics marocains ont su démontrer leur absence de courage politique, ils ont fait preuve de leur sens tactique - voire manœuvrier- assez aigu lors des attentats 28) ReLatiONS octobre-novembre 2004 terroristes de Casablanca (survenus le 16 mai 2003), événement aussi dramatique qu\u2019inattendu qui a bouleversé la donne au pays.Paradoxalement, ces attentats massivement condamnés par la population ont mis le mouvement islamiste sur la défensive et dans l\u2019obligation de ne rien faire qui puisse alimenter les soupçons autour de son éventuelle complicité avec les auteurs du massacre.Ce fut donc le moment propice pour adopter, dans une apparence d\u2019unanimité, des changements au code de la famille qui vont parfois bien au-delà du « plan d\u2019intégration des femmes dans le développement».Ces changements font du code marocain de la famille le plus progressiste du monde arabe et musulman (avec celui de la Tunisie).Bien sûr, entre l\u2019adoption des nouvelles lois et leur mise en pratique effective, le chemin est parsemé d\u2019embûches, mais grâce au mouvement des femmes (autour de la coalition «Le printemps de l\u2019égalité») des progrès appréciables sont faits dans ce sens.Reconnaissance de la diversité culturelle La reconnaissance de la réalité ama-zighe (berbère) est aussi un chantier qui a connu des progrès notables.Au Maroc, plus qu\u2019ailleurs au Maghreb, la réalité linguistique est très loin du dogme officiel de la société arabomu-sulmane.Les Amazighs, en effet, représentent la majorité de la population, auxquels, sur le plan confessionnel, il faut ajouter une minorité juive significative.Si la langue amazighe n\u2019est pas reconnue comme langue officielle aux côtés de la langue arabe, elle est cependant enseignée au primaire et des bulletins de nouvelles en dialectes amazighs sont diffusés sur la chaîne nationale de télévision.Le chantier reste ouvert et les difficultés, multiples (nombre élevé de dialectes, manque de cohésion entre les membres des mouvements berbères, interventions déplacées de certains milieux occidentaux surtout animés par un anti-arabisme virulent et primaire).Il est cependant permis d\u2019espérer une solution paci- fique et démocratique satisfaisante dans des délais rapides.Vérité sur les crimes Le dernier dossier, et non le moindre, qui a connu des développements très positifs est celui des victimes de graves violations des droits humains au cours des années de plomb.Une version locale de «Commission de vérité» est à l\u2019œuvre: l\u2019instance Équité et réconciliation mise sur pied au cours de l\u2019été 2003 par le roi Mohammed VI.Critiquable et critiquée sur les limites de son mandat (elle ne peut notamment mettre en accusation les auteurs et les complices des crimes), elle a cependant été généralement bien accueillie et fait des efforts réels pour faire la lumière sur le sort des milliers de disparus ainsi que pour indemniser les victimes et leurs familles.L\u2019impunité quasi totale pour les responsables des services de sécurité demeure une plaie vive.Plusieurs d\u2019entre eux sont toujours en poste bien qu\u2019ils aient été dénoncés par les associations de droits humains et les anciens détenus politiques.Autoritarisme tenace Hassan II, en autocrate absolu, s\u2019était taillé une constitution sur mesure lui donnant tout pouvoir dans tous les domaines: cette constitution reste en vigueur.Les pouvoirs du roi restent démesurés et incompatibles avec la notion même de démocratie.Le rôle des autres acteurs (parlement, gouvernement, administrations locales) apparaît comme dérisoire en comparaison.En l\u2019absence d\u2019une pression populaire significative pour une refonte majeure de la constitution, il semble difficile de créer un cadre constitutionnel moderne.D\u2019autant plus que le contexte actuel met en jeu des forces qui échappent au contrôle local.La montée de la menace terroriste, les politiques des États-Unis et de leurs alliés, suicidaires en même temps que méprisantes pour le droit, compliquent énormément la lutte démocratique.Ainsi, avec l\u2019encouragement des grandes puissances, alors qu\u2019on tente de faire la lumière sur les exactions des années de plomb, la torture refait son apparition dans des aiLLeuRS conditions aussi horribles, avec la justification fallacieuse quelle ne vise que les terroristes.Les organisations de droit ne sont pas dupes du procédé -quand on veut tuer son chien, on l\u2019accuse d\u2019avoir la rage.Le Maroc constitue une illustration flagrante du caractère générateur de fascisme des politiques bushiennes, et pas seulement en Irak et en Palestine.La réapparition de la torture organisée a d\u2019abord pris la forme d\u2019interrogatoires de suspects en sous-traitance pour le Pentagone et les services américains de renseignements ¦¦¦¦¦H (un suspect, une liste de questions et on laisse au sous-traitant le choix des moyens pour obtenir des aveux).Avec les attentats de Casablanca, en mai 2003, les arrestations ont touché plus de 1500 personnes et les centres de torture ont refleuri comme au bon vieux temps de Hassan II.Amnistie internationale a dénoncé, dans un rapport récent, l\u2019existence de certains de ces centres.Le style d\u2019exercice de la monarchie a changé assez radicalement.Mais les objectifs ont-ils vraiment changé?\u2022 Lucie Gravel, Siouka de Rabat, porte Bab Melah, 2004 octobre-novembre 2004 coNtRoveRse La télé-réalité : insignifiance ou authenticité?L'auteur est sociologue DES MÉDIAS En exaltant l'exhibitionnisme et en contribuant à la confusion des genres, la télé-réalité participe à la montée de l'insignifiance Jean-Serge Baribeau La télé-réalité, pour la définir sommairement, est un ensemble d\u2019émissions racoleuses, exhibitionnistes, voyeuristes et sensationnalistes.Elle s\u2019appuie sur le principe de surveillance constante d\u2019un certain nombre de « candidats » (candides?) qui sont installés dans un ensemble de situations artificiellement fabriquées.Ces «blancs» (candide signifie blanc) sont théoriquement prêts à tout pour séduire le public et les autres candidats, dans le but de gagner un prix et, éventuellement, d\u2019accéder à la « stari-tude» ou à la «starlettitude».Certaines émissions de télé-réalité peuvent être qualifiées de « type pur» : Big Brother, Loft Story ou Occupation double, par exemple.On peut dire que Big Brother représente l\u2019illustration la plus accomplie de la télé-réalité, à cause du titre de l\u2019émission qui évoque le célèbre 1984 de George Orwell et du degré presque totalitaire de surveillance qui est exercé à l\u2019endroit des participants.D\u2019autres émissions ont un statut plus ambigu.Ainsi, Survivor est davantage basée sur l\u2019accomplissement d\u2019épreuves diverses que sur la surveillance voyeuriste, même si cette dimension n\u2019est pas absente.L\u2019émission Fear Factor repose sur l\u2019accomplissement d\u2019épreuves spectaculaires à haut risque, dans le sillage de l\u2019actuelle mode du sport extrême.Surveillance, sexe et contrôle Les deux caractéristiques de la téléréalité sont, d\u2019une part, la présence de nombreuses caméras et de nombreux micros qui épient les moindres paroles et gestes des candidats et, d\u2019autre part, le fait que cette surveillance constante et presque totalitaire est acceptée, assumée, voire adulée, valorisée et réclamée.C\u2019est la défaite d\u2019Orwell et de tous ceux qui craignent la mise en place de sociétés ayant pour fondement la surveillance systématique de «citoyens» bien contrôlés.La télé-réalité va souvent de pair avec une obsession sexuelle.Celle-ci prend parfois une ampleur malsaine.Une des questions qui ne cesse de hanter les responsables de l\u2019émission, les candidats et une partie des téléspectateurs, est de savoir si sexe il y aura.Et si sexe il y a, il s\u2019agit de savoir qui couchera avec qui, quand, où, comment, dans quelles positions et combien de fois-.L\u2019intérêt se porte aussi sur des rebondissements sexuels et amoureux croustillants, des rivalités, des haines, des trahisons.Quelle réalité?On compare parfois la télé-réalité au cinéma documentaire (cinéma-vérité) ou aux reportages.Mais on oublie que les films documentaires et les reportages ont généralement comme objectif de nous présenter des «réalités» préexistantes.On oublie également que le meilleur documentaire ou reportage est moins la présentation de «la réalité en tant que telle» que la présentation d\u2019un regard ou d\u2019une perspective sur «la réalité» ou sur une «certaine réalité».Si le meilleur documentaire ou reportage ne peut pas ou ne veut pas nous présenter « la réalité» comme telle, force est de proclamer que l\u2019étiquette de télé-réalité est prétentieuse, factice, usurpatrice, scabreuse et source de confusion.Tout cela entretient, au sein de nos sociétés, une confusion entre la fiction et la réalité.Par exemple, le téléroman Virginie, pour ne prendre que ce cas de figure, est-il un documentaire ou une fiction?Le débat est souvent piégé.Si quelqu\u2019un dénonce l\u2019irréalisme du téléroman.on lui rétorque qu\u2019il s\u2019agit de fiction.Mais, du même souffle, on va qualifier des émissions telles que Virginie de « réalistes ».La télé-réalité, - comme la publicité, comme les nombreuses émissions d\u2019humour débile, tels Les Bougon (est-ce une sorte de documentaire sur les imbéciles?) -, joue un rôle important dans la montée de l\u2019insignifiance.Je me permets de prendre une position ferme et résolue contre la téléréalité, même si certaines de ces émissions peuvent être intéressantes et distrayantes.Je ne supporte plus la télévision crétinisante et la «bougon-nlsation» culturelle et mentale.Je ne supporte plus l\u2019exaltation du narcissisme, du nombrilisme et des rêves de plus en plus stellaires.Je suis excédé par cette insignifiance généralisée et militante.\u2022 30 ReLatiONS octobre-novembre 2004 coNtROveRse Le phénomène de la télé-réalité ne se tarit pas.Qu'on apprécie ou non ce genre télévisuel, sa grande popularité nous oblige à réfléchir aux ressorts et au sens d'un tel succès.Faut-il y voir le symptôme d'une confusion et d'une insignifiance grandissante dans la société, ou bien la révélation des quêtes d'authenticité et de vérité de nos contemporains?La télé-réalité concourt à mettre en scène l'ambiguïté de la vérité: là est l'intérêt du phénomène Jean-Pierre Desaulniers La vérité n\u2019existe plus.Ou plutôt, parce quelle est devenue concrète, pragmatique et conjoncturelle, la télé-réalité sert de laboratoire pour aller à sa découverte.Tous ceux pour qui les fondements du vrai, du droit, du juste demeurent importants ne peuvent rester indifférents à ce phénomène.Quatre indicateurs présents dans ce genre d\u2019émission servent à le définir : 1 ) Des caméras captent une situation en continu et sous toutes ses coutures.Elles sont l\u2019équivalent de consoles de surveillance.Elles servent à surprendre quelqu\u2019un, à le mettre en contradiction avec lui-même, à dévoiler sa «vérité» à son insu.2) On engage du vrai monde (non pas des professionnels formés à inventer des personnages).Ce «vrai» monde a un nom, une famille, une réputation à préserver.Ces gens ne peuvent pas être autrement qu\u2019authentiques.3) Les participants sont installés dans un cadre artificiel, mais tenu pour vrai: un loft, une école, etc.Il s\u2019agit d\u2019un contexte construit au sein duquel les téléspectateurs sont témoins d\u2019événements bien réels: amours, mésententes, angoisses, tractations, vacheries, etc.4) Enfin, le public est régulièrement amené à voter pour désigner un gagnant ou, du moins, à juger de la valeur des gestes posés.11 constitue un vaste jury, à la façon d\u2019un procès.Une traversée des apparences L\u2019authentique et le simulé, la sincérité et le calcul, le naturel et l\u2019image: tout, dans la télé-réalité, concourt à mettre en scène l\u2019ambiguïté de la vérité.La télé-réalité devient ainsi un vaste jeu sur le réel et sur sa représentation la plus véridique possible.Les téléspectateurs sont invités à entreprendre une traversée des apparences pour atteindre la réalité des choses.Leur participation consiste à éliminer progressivement les images construites, le calcul insidieux, le mensonge.Capter tous les faits et gestes des participants, pour saisir leur vraie nature et placer le public dans la position de juge ultime de cette mise à nu, voilà l\u2019essence de la télé-réalité, véritable parabole d\u2019une quête de l\u2019authenticité à travers le jeu des illusions, des mystifications, des tricheries et des aveux.Pourquoi une telle mise en spectacle de la vérité?Et surtout pourquoi une telle popularité?Parce que la vérité ne tient désormais à aucun absolu et que nous savons de moins en moins ce que le vrai signifie dans un monde qui n\u2019arrête pas de le simuler, de le fabriquer ou de le triturer.Des comédiens chevronnés s\u2019acharnent à jouer juste et à faire vrai.On travestit en romances les biographies de gens connus.Les événements historiques se transforment eux aussi en scénarios plus ou moins «arrangés».On inscrit des faits réels dans des fictions de manière à augmenter l\u2019effet de vraisemblance.Les informations sont truffées de faux événements (pensons à la libération de Jessica Lynch).Certains journalistes bâtissent de fausses nouvelles.Des cinéastes produisent de faux documentaires (La moitié gauche du frigo).Les jeux vidéos deviennent de plus en plus réalistes.Certains faits divers prennent littéralement la forme de télé-séries enlevantes (par exemple, les affaires O.J.Simpson ou Monica Lewinsky).Pire, l\u2019an dernier, on a produit une énorme «série télé» sous la forme d\u2019une campagne militaire où des milliers de journalistes ont été invités à jouer un rôle.Le simulacre grandiose d\u2019une guerre classique impliquant 150 000 figurants d\u2019un côté, quelques bougres en haillons de l\u2019autre et un dictateur insaisissable pour mettre du piquant dans l\u2019histoire.Avec en prime le fabuleux mensonge des armes à destruction massive! Où est le vrai?Où est le faux?Comment départager tout cela?Certains dérapent.Ce fut le cas des deux snapeurs de Washington qui tiraient sur des gens comme dans un jeu vidéo, stimulés par les informations de CNN les concernant.Le cas aussi des jeunes tueurs de Columbine qui se voyaient en héros d\u2019un film série B.Qui parmi nous ne se sent pas un peu perdu dans toutes ces réalités mensongères, truquées ou virtuelles?Perdus, mais aussi fascinés de nous retrouver au cœur de la magie des médias.De voter pour Wilfred, «l\u2019authentique» ou pour Marie-Hélène, «la naturelle».Bref, de ressentir un feeling divin à participer à la «création» de gens, d\u2019univers, de vérités.La télé-réalité n\u2019est qu\u2019un symptôme parmi d\u2019autres d\u2019un vaste mouvement de civilisation parti à la reconquête de la vérité.\u2022 L'auteur est professeur au Département des COMMUNICATIONS DE l'UQAM octobre-novembre 2004 ReLatiONS (31 RefiaRD Un Dieu métis Quand les frontières se ferment et quand Les pays riches sont peu enclins à abandonner leurs monopoles sur les ressources de la planète, une question se pose avec acuité : où donc est Dieu dans le système actuel des obsessions sécuritaires du Nord?Jean-Marc Éla L'auteur, théologien ET SOCIOLOGUE, EST MEMBRE DU GROUPE DE TRAVAIL SUR LES réfugiés du Centre JUSTICE ET foi; IL A PUBLIÉ DE NOMBREUX OUVRAGES dont Repenser la THÉOLOGIE AFRICAINE.Le Dieu qui libéré (2003) Les pays du Nord se mobilisent pour gérer le contrôle des frontières selon les critères du libre-échange en faisant le tri entre gens utiles et gens inutiles.D\u2019après ces critères, les pauvres ou les «naufragés de la planète» sont une humanité de surcroît dont les pays riches n\u2019ont que faire.Ces Barbares doivent être enfermés dans leurs enclos au moment où les orphelins de la guerre froide réinventent l\u2019ennemi à partir du Sud, la nouvelle menace.Dans ce contexte, on ne peut que s\u2019interroger sur l\u2019impact et les dérives des politiques restrictives qui, en matière d\u2019immigration et d\u2019asile, mettent en cause l\u2019État de droit et le lien social.Aucune civilisation digne de ce nom ne peut exister sans donner toute sa place au principe d\u2019hospitalité.Aussi, faut-il redouter les ravages du déficit humain dans les pays occidentaux qui se ferment à l\u2019immigré et aux personnes en quête de protection.Si l\u2019on juge la démocratie à la manière de respecter les droits humains et de traiter l\u2019étranger, on prend conscience des effets pervers des politiques d\u2019immigration et d\u2019asile qui se fondent sur l\u2019idéologie du bunker.On ne peut que constater l\u2019érosion des droits à l\u2019égard des réfugiés : en Occident, les pays d\u2019asile deviennent rares.Les gouvernements refusent de reconnaître que l\u2019immigré ou le demandeur d\u2019asile, à titre d\u2019être humain, est sujet de droits.À la limite, ces gouvernements n\u2019hésitent pas à violer un heu de culte pour expulser les réfugiés vers des pays où ils risquent la torture ou la mort.Bien plus, à Ottawa, la ministre de l\u2019Immigration va jusqu\u2019à vouloir interdire aux Églises d\u2019exercer leur ministère d\u2019accueil et de compassion en les sommant de cesser d\u2019offrir l\u2019asile aux réfugiés menacés d\u2019expulsion.En tentant d\u2019assimiler le droit d\u2019asile au crime, on tend à gérer les menaces par l\u2019enfermement, la violence et l\u2019arbitraire.Devant une opinion fabriquée par les manchettes du téléjournal qui n\u2019aident pas toujours à saisir les vrais enjeux des systèmes sociopolitiques mis en place à travers les lois antiterroristes, il est urgent d\u2019insister sur la pertinence de la reconnaissance et du respect de l\u2019autre jusque dans l\u2019espace du politique, de désamorcer la peur de l\u2019autre en vue de civiliser l\u2019État et de réinventer la citoyenneté.Vers une théologie de l\u2019altérité En tenant compte du choc de la différence, de la tendance à la fermeture des frontières et de la crise du droit d\u2019asile dans le système actuel des obsessions sécuritaires, le théologien doit pouvoir saisir à bras-le-corps la question actuelle du sens de l\u2019autre dans la Révélation afin de contribuer au débat fondateur qui s\u2019impose en ce début du millénaire : accueil ou rejet des immigrés et des demandeurs d\u2019asile?À cet égard, les consulats, les aéroports et les centres de détention, vitrines de l\u2019Occident, constituent de véritables lieux théologiques.À partir de ces lieux, Dieu lui-même est à l\u2019épreuve du cri de l\u2019immigré et du réfugié.L\u2019enjeu de Dieu dans la rencontre avec l\u2019étranger est un axe central du message de la Bible.Le risque de « sortir de chez soi » et d\u2019aller ailleurs est indissociable de la révélation de Dieu dans la Bible.Les chemins de l\u2019exode et de l\u2019exil sont le passage obligé pour accéder à la vie en plénitude.Cet itinéraire de masses d\u2019hommes et de femmes jetés hors du sol natal et privés de leur univers familier évoque le drame de l\u2019humanité écrasée sous le poids d\u2019événements qui prennent souvent le visage de la précarité et de la souffrance, de l\u2019exclusion et même de la mort.Les consulats, les aéroports et les centres de détention, vitrines de l'Occident, constituent de véritables lieux théologiques.À partir de ces lieux, Dieu lui-même est à l'épreuve du cri de l'immigré et du réfugié.Exode et exil sont deux mots de la Bible qui renvoient à la condition même du peuple de Dieu, comme de nombreux textes le soulignent, entre autres: «Mon père était un ara-méen errant qui descendit en Égypte» (Dt 26, 5); «Je suis un étranger chez toi, un passant comme tous mes pères» (Ps 39, 13).Le souci de l\u2019autre s\u2019impose à partir de cette condition d\u2019étranger: Dieu a rencontré son peuple dans les situations de servitude, d\u2019humiliation et de honte.La relation à l\u2019étranger s\u2019enracine dans le mémorial de la sortie d\u2019Égypte qui structure la conscience religieuse des Israélites : «Tu n\u2019opprimeras pas l\u2019étranger.Vous savez ce qu\u2019éprouve l\u2019étranger, car vous-mêmes avez été étrangers au pays d\u2019Égypte» (Ex 23, 22).Ainsi, le sens de l\u2019autre est une exigence de fidélité au Dieu de l\u2019Exode : « Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas.L\u2019étranger qui réside avec vous sera comme un compatriote et tu l\u2019aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d\u2019Égypte.Je suis Yahvé votre Dieu» (Lv 19, 33-34).À l\u2019évidence, ce Dieu n\u2019est pas neutre.Il se range toujours et avec passion du côté des faibles et des indigents.Il prend le parti de ceux auxquels le droit et les privilèges sont refusés.Les exigences de justice 32 ReLatiONS octobre-novembre 2004 fi/\", S Jk \u2022fT*« '¦ MEfc Bianca Joubert, /.e rendez-vous, 18,5 X 13,5 CM, ENCRE, ACRYLIQUE ET COLLAGE PAPIER, 2001 et de protection de l\u2019étranger se situent dans la logique du Dieu des pauvres.Ainsi, il s\u2019agit toujours de considérer et de traiter l\u2019étranger en prenant en compte le sort du peuple de Dieu en Égypte.Cette attitude est profondément enracinée dans l\u2019horizon prophétique.Au-delà des séparations entre Israël et les païens, l\u2019admission de l\u2019étranger s\u2019étend sur le plan social, cultuel et salvifique.Dans cet esprit, la vision d'un salut total et universel réalisé à travers la figure du Serviteur de Yahvé, dans le livre d\u2019Isaïe, permet d\u2019approfondir la réflexion.L\u2019Hébreu entend, avec étonnement et surprise, Dieu appeler l\u2019Égypte «mon peuple» et l\u2019Assyrie «ma créature».La Bible annonce un bouleversement total des rapports entre Israël et l\u2019Égypte dont le nom est lié à l\u2019histoire de l\u2019oppression et de la servitude.Face à la haine et à la vengeance qui rappellent les souffrances des juifs de la part de l\u2019étranger et de l\u2019oppresseur, il faut plutôt retrouver le sens de l\u2019accueil de l\u2019autre qui, sans annuler l\u2019élection d\u2019Israël, invite à vivre l\u2019union dans la différence.Au nom de ce Dieu, s\u2019impose la résistance contre toute forme d\u2019intolérance susceptible de conduire au rejet et à l\u2019exclusion de l\u2019immigré.En fin de compte, le destin des immigrés est au centre des manifestations de l\u2019amour et de la compassion de Dieu.Plus encore, Dieu se révèle, à travers le visage de l\u2019étranger (Gn 18, 1-15).Ce passage où Dieu prend la figure de trois voyageurs annonce la figure messianique du repas où Dieu et l\u2019être humain sont à la même table.L\u2019hospitalité d\u2019Abraham à l\u2019égard des trois voyageurs fatigués annonce la rencontre ultime avec l\u2019étranger selon la logique de l\u2019Incarnation.Le théologien doit pouvoir rappeler que Dieu porte avec lui les figures de l\u2019altérité qui trouvent leur valeur et leur fondement dans le mystère de la Trinité.Du Dieu métis Trois axes thématiques s\u2019offrent à la réflexion dans une perspective chrétienne, pour fonder la visée d\u2019un monde d\u2019où octobre-novembre 2004 ReLatiONS RecaRD l\u2019exclusion est bannie et résister à la tentation du mur et des replis identitaires.Ces thèmes soulignent la fécondité des entrelacements anthropologiques qui résultent de l\u2019ouverture à l\u2019autre.Ils s\u2019articulent autour du Dieu métis dont il nous faut reconnaître le visage à l\u2019ère des nouvelles mobilités.1)\tLe lien intime entre soi et l\u2019autre trouve un enracinement fécond dans le Dieu trinitaire.Dans la célèbre scène de l\u2019apparition des trois étrangers sous le chêne de Mambré, comme figure de Dieu, les Pères de l\u2019Église ont vu l\u2019annonce du mystère de la Trinité dont Jésus est le révélateur.Le Dieu que l\u2019on accueille sous la figure de l\u2019hôte ne cesse de faire revenir notre regard vers celui que nous préférons ne pas voir, (He 13,11-12), il révèle le Dieu qui n\u2019exclut pas ceux qui sont frappés par l\u2019exclusion.Dans cette perspective, Jésus de Nazareth s\u2019identifie lui-même à l\u2019étranger, l\u2019exclu pendu sur la croix.La question de l\u2019autre telle qu\u2019elle se pose avec acuité dans les pays où le visage de l\u2019invisible se dessine à travers cette nouvelle figure sociale que sont les sans-papiers nous oblige donc à repenser et à vivre autrement le message chrétien.Plus que jamais, l\u2019autre est un défi fondamental à la mission de l\u2019Église dans les mutations contemporaines où le droit d\u2019asile est remis en cause par la « mentalité forteresse » dans laquelle s\u2019installent les pays d\u2019Occident.Dans ce contexte précis, l\u2019Église a un rôle décisif à jouer pour défendre les causes humaines : il lui faut faire signe de ce Dieu qui entretient une sorte de complicité avec l\u2019étranger.Ce défi doit être relevé dans un monde d\u2019inégalités et de conflits où le flot d\u2019exilés est loin d\u2019être tari.On ne peut réexaminer ce que signifie faire mémoire de Jésus sans faire référence à l'étranger et à l'exilé dont l'accueil est un enjeu de Dieu et un test fondamental de fidélité à l'Évangile.il appelle à vivre avec les autres au-delà de toute discrimination et ostracisme.L\u2019accueil de l\u2019étranger s\u2019inscrit ainsi en profondeur dans la foi au Dieu des chrétiens.2)\tL\u2019acceptation de la différence et de l\u2019altérité est un défi à l\u2019affirmation de soi.La foi trinitaire invite à s\u2019ouvrir à la diversité en affirmant que l\u2019identité ne se bâtit pas par le rejet et le bannissement de l\u2019étranger, mais par l\u2019intégration des différences sous l\u2019égide d\u2019un Dieu qui aime.La genèse de soi exige l\u2019acceptation et la rencontre de l\u2019autre.Dans un monde où une culture d\u2019assiégés contribue à développer des réactions négatives et répulsives à l\u2019égard de l\u2019étranger en n\u2019acceptant pas le fait de la différence de l\u2019autre, la construction de soi ne peut se faire, car il manque cette part d\u2019une humanité étrangère grâce à laquelle chacun peut s\u2019enrichir et s\u2019épanouir.3)\tJésus Christ partage le destin de l\u2019étranger.En effet, en Jésus de Nazareth, celui qui est «sorti de Dieu», c\u2019est le Verbe qui assume la plénitude du mouvement de la vie à travers un corps par lequel il vit son propre exode jusqu\u2019à la croix.Dans ce mouvement de sortie qui est constitutif du Verbe de vie (Jn 8, 29), retenons le moment de l\u2019Incarnation.On se heurte ici au drame du rejet : « Il est venu chez lui et les siens ne l\u2019ont pas accueilli» (Jn 1, 11).Ainsi, en Jésus Christ, l\u2019enjeu de Dieu s\u2019inscrit dans la dramatique humaine des rejetés de l\u2019histoire.Né hors de chez lui (Le 2, 4-7), il est confronté à l\u2019exil, assumant et récapitulant ainsi l\u2019expérience de son peuple (Mt 2, 13ss.).Durant son ministère, il mène une véritable vie d\u2019itinérant, parcourant «villes et villages» (Le 13, 22; Mt 9, 35).En mourant «hors des portes de la ville» Dieu dans notre histoire L\u2019enjeu des questions d\u2019immigration et d\u2019asile mérite d\u2019être précisé en mettant l\u2019accent sur le caractère eschatologique de la rencontre de l\u2019étranger (Mt 25, 31-46).Dans cette rencontre, le Seigneur, juge des nations que l\u2019on attend « dans la gloire», est présent dans la condition des hommes et des femmes qui n\u2019ont d\u2019autre qualification que leur altérité même qui les condamne à la fragilité et à l\u2019exclusion dans les milieux où les stéréotypes et la force du préjugé sont un frein à toute relation interculturelle.Il importe ici d\u2019inventer une manière de faire Église en assumant le destin des étrangers.En effet, Jésus rappelle que l\u2019attente de sa venue ne saurait être vécue authentiquement en dehors de l\u2019attention à l\u2019autre en situation de précarité.En prenant fait et cause pour les hommes et les femmes sans patrie, sans insertion et privés de toute dignité sociale, il montre que c\u2019est par la médiation de «ces plus petits qui sont ses frères», en apprenant à voir en tout étranger le Seigneur lui-même, que l\u2019Église est appelée à rencontrer son Seigneur.L\u2019Étranger est l\u2019icône de l\u2019Envoyé du Père.Le Christ renvoie donc l\u2019Église à l\u2019exigence d\u2019une attention à l\u2019autre dans la quotidienneté humaine.C\u2019est là qu\u2019il entend être attendu.Ce qui importe, c\u2019est de le servir dans les lieux où la citoyenneté s\u2019exerce.C\u2019est dans ces lieux que Dieu nous rencontre aujourd\u2019hui sur les chemins de notre histoire.Il n\u2019y a pas de christianisme en dehors d\u2019une fidélité vécue dans le geste et la parole.La rencontre avec l\u2019étranger est un événement de salut dans les trajectoires du quotidien.On ne peut réexaminer ce que signifie faire mémoire de Jésus sans faire référence à l\u2019étranger et à l\u2019exilé dont l\u2019accueil est un enjeu de Dieu et un test fondamental de fidélité à l\u2019Évangile.Le mot de Camus exprime bien cet enjeu : «Je vais vous dire un grand secret, mon cher: n\u2019attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours ».\u2022 34) ReLatiONS octobre-novembre 2004 MÉDIASPAUL HUBERT AQUIN ET LA RADIO Une qutle a àcnture (1354-19771 HUBERT AQUIN ET LA RADIO Une quête d'écriture (1954-1977) Renée Legris 400 pages * 34,95 $ Cet ouvrage est une mine de renseignements et un guide pour pénétrer dans l\u2019univers scriptural du génie littéraire que fut Hubert Aquin.y* pks botte* 0- prière* àc\\° 8/b/e LES PLUS BELLES PRIÈRES DE LA BIBLE Bible Nouvelle Traduction En collaboration 190 pages * 24,95 $ Ce recueil abondamment illustré contient plus de soixante-dix prières.11 se propose de faire découvrir aux jeunes d'aujourd'hui le riche trésor de la prière biblique.Anne Fortin et François \\auh (dir.) DIRE L\u2019IMPENSABLE L\u2019AUTRE THEOLOGIE DECONSTRUCTIONS Pérégrinations r Raymond Lemieux cerf Nouveau Vocabulaire DIRE L\u2019IMPENSABLE, L\u2019AUTRE Anne Fortin et François Nault (dir.) 352 pages * 29,95 $ Un hommage à Raymond Lemieux, pionnier des sciences de la religion au Québec dans une optique interdisciplinaire.NOUVEAU VOCABULAIRE BIBLIQUE Sous la direction de Jean-Pierre Prévost 498 pages * 74,95 $ Un outil indispensable et unique pour l'étude du texte biblique et pour la connaissance de l\u2019histoire de ses traductions en français.UNE THÉOLOGIE EN DÉCONSTRUCTIONS Littérature - Mystique -Philosophie François Nault 176 pages * 21,95 $ Une série de lectures de textes «littéraires», «mystiques» et «philosophiques», qui annoncent une théologie «possible» et confirment la nécessité de continuer à dire Dieu.LE CHRIST DE LA RUE Sur la route du toxicomane itinérant LA VIE FRATERNELLE OtiMMufiL iMU, XieMlttM VéJoKll LE CHRIST DE LA RUE Sur la route du toxicomane itinérant Nick Boucher 144 pages * 12,95 $ Le témoignage poignant d\u2019un homme qui accompagne des toxicomanes atteints du sida sur le chemin de leur quête de sens.LA VIE FRATERNELLE Itinéraire avec Madeleine Delbrêl René Pageau 120 pages * 13,95 $ Un regard neuf sur les valeurs de la vie communautaire inspiré des écrits et de la spiritualité de Madeleine Delbrêl.QUAND L\u2019ICÔNE DEVIENT PRIÈRE Vigiles de prière pour les fêtes liturgiques Gisèle-Anita Branchaud 136 pages * 22,95 $ 17 illustrations hors-texte en couleurs Une compilation de vigiles de prières pour célébrer les grandes fêtes liturgiques à partir d\u2019icônes choisies.www.mediaspaul.qc.ca\tTn vente chez votre Cibraire octobre-novembre 2004 ReLatiONS 135 daiRSONnaNce Est-ce vraiment moi?Texte : Jean-François Casabonne Illustration : Stéphanie Béliveau Juste en haut de la côte, le saule recouvre le toit.Je fais le porteur d\u2019un bébé sur le sentier.J\u2019ai vu un nuage en arc qui rejoignait la terre entre des chevaux et des arbres.J\u2019escalade une structure de bois, je suis une araignée navale.Le bateau fixe, renversé en sa coque crevée, servait de lieu de combat.J\u2019ai remis le bébé au réalisateur et je me suis dirigé vers la cafétéria.C\u2019est alors que j\u2019ai croisé une petite chapelle.La portière, une sœur vêtue de bleu, de long bleu, appréhendait que j\u2019entre.Des portes en vitre me laissaient voir l\u2019intérieur.Les cierges rouges flambaient.Un jeune garçon me reconnaît.La sœur lui dit: «Tu le connais?» Il dit: « Oui, c\u2019est mon professeur.» Tes yeux voient les miens.Nous entrons, je suis bien.Pendant que je suis là, je marche dehors.Louis arrive.II me sert dans ses bras et j\u2019étouffe, mes côtes craquent.Il crie dans la chapelle un bonjour tonitruant.Je lui dis de se taire.Il baisse le volume.La radio joue toujours.Pourquoi il crie au voleur?Des intrus sont venus violer mon corps, ma maison est fanée.Juste sur le coin du highway.- Salut voleur, je te retrouve.- Tu bloques le trafic.- Oui, je joue dedans.- Eh bien, continue.- Tu ne veux pas me parler.- Non, pas vraiment.(Il amorce son entrée dans le delicatessen).- Je vois maintenant à qui j\u2019ai affaire.- À qui?- À un voleur.- Fais de l\u2019air.- D\u2019après toi, j\u2019ai tout saboté ton royaume, je n\u2019ai pas été solidaire de ta vision, j\u2019ai été à l\u2019envers de l\u2019amour que je préconisais.- C\u2019est en plein ça! - Je m\u2019excuse.- J\u2019en ai rien à foutre.-Alors, mange ton armure, grosse intelligence à bar-niques.Je te salue bien bas, voleur, gros poupon à batterie qui a perdu sa batterie.- Je te dis salut.(Il entre férocement dans le delicatessen).Tous les dictionnaires sont en panne.Les mots font la grève.Moi, je cherche le chemin pour aller à Toronto.Je vole au-dessus de la route dans un costume de nylon.Le pays glisse sous mes pieds.La tempête de nuages boursoufle l\u2019horizon, le pourchasse.Le chemin se fait de plus en plus rare.Les oiseaux se bidonnent.Devant moi, le pont, arche de métal.Je chute à travers son acier, un ongle s\u2019arrache de mes orteils, je retrouve mes pieds.Ton cou se sent épié.Toute la nuit, je suis dans une petite pièce, une cage.Pleine d\u2019un rituel.Ils devront toucher, avec un fusil sophistiqué, le milieu de la cible.J\u2019ai peur de recevoir le projectile dans l\u2019abdomen.Je ressens un désir de m\u2019en aller.Je reste, c\u2019est plus fort que moi.C\u2019est long, ça n\u2019aboutit pas.Les gens se piquent dans les bras, avec des rivets.C\u2019est lugubre.Il n\u2019y pas de musique et tout le monde attend le coup de fusil.Soudainement, descente de l\u2019armée dans la cave.Ça bouge, ça hurle, ça court, je me faufile, avec la sensation que je recevrai un coup de crosse de mitraillette sur la nuque.Je me glisse jusqu\u2019au monastère de Notre-Dame-de-Lourdes.Vois-tu les gros nuages navires dans la ville que personne ne voit tellement ils sont gros?Le trafic augmente, la queue est de plus en plus longue, et l\u2019attente plus lente.L\u2019horloge n\u2019a plus d\u2019heure et le temps, lui, s\u2019insère dans les interstices.Une chatte ouvre la porte et dans sa gueule, elle m\u2019offre un petit chiot.J\u2019hésite.Vais-je le garder?Une falaise, un lac, un édifice, une tour dans laquelle il y a des appartements.Je suis poursuivi par une vieille voiture américaine avec, dedans, quatre hommes arabes.Je cours pour me rendre à la tour sur un chemin montant, avec un chien roux très intelligent.Il y a un vent qui charrie de la ferraille dans l\u2019air, de la grenaille de fer.Arrivé à la tour, j\u2019examine les chambres, comment, si les hommes me trouvent, m\u2019enfuir?Elle est là, qu\u2019elle tangue à mes flancs, une bouée mercenaire, tyrannique.Où que j\u2019aille, elle est là sans y être, elle rôde.Je m\u2019oriente à l\u2019aveuglette.Un deuxième soleil est fabriqué avec une lumière artificielle.Le vieux soleil, le premier, le vrai, n\u2019est plus à la mode.S\u2019articule une réalité indiquant que le faux soleil est le vrai.Le sens est déporté, le Nord aussi.Je suis démagnétisé, désaimanté du Nord et de sa lumière originelle.Instinctivement, je regarde mon ancien soleil et constamment je suis déporté vers le nouveau.Tension.J\u2019ai le regard pris dans un cadre de porte.La mort.Le gros boréal cligne de l\u2019œil.Bob Moral n\u2019est pas loin.Je suis si ouvert.La confusion me guette.Elle est prête à venir jeter son trouble, sa pelletée de brouille.La prière m\u2019appelle.Sur le lac, l\u2019homme à barbe, - est-ce Bob Moral déguisé?- fait une prédication, monté sur un radeau.La ville, pas loin, est parsemée de gens qui quêtent.Petite monnaie qui dégouline dans des verres.La ville a changé.C\u2019est ma ville de naissance.Presque plus rien n\u2019a de sens, sauf des hommes en carrosse qui promènent leur chien.Les 36) ReLatioNS octobre-novembre 2004 cLaiRSONnaNce bébés miaulent dans la rue de ma ville défigurée, la rue se fait Carnet d'accompagnement pour Clairsonnance fleuve et les baleines clapotent sur les galeries, le vent torture\tpages 10 et 11,14.2 x 19 cm, septembre 2004 ma ville, torture ma vie.Il faut battre le frère quand il est faux.\ttechniques mixtes sur carnet molesquine Dans mes veines, je ne veux pas de sa haine.C\u2019est pourquoi je crie tous azimuts.Les crayons trament partout sur mon chemin, dans l\u2019auto.La parole m\u2019arrête dans la rue pour me dire d\u2019où l\u2019on vient.Est-ce toi qui me poursuis ou moi?Quel est ton nom?As-tu un nom?Toi qui gardes sans cesse silence, toi qui es toute beauté?\u2022 octobre-novembre 2004 ReLatiONS 37 muLtimeDias SITES INTERNET Bâtir un monde ami www.mondami.org Mond\u2019Ami est un organisme d\u2019éducation sans but lucratif qui propose, depuis près de 30 ans, des pistes d\u2019animation et des outils pédagogiques pour éveiller les enfants à l\u2019ouverture au monde et à la solidarité.Pays à découvrir En promenant ta souris sur la carte du monde, trouve les réglons ou pays suivants llrak.Undo, le Pérou, les Des Fidji, la Turquie, le Tibet et le Mali Pour accéder directement à ce que tu cherches, clique sur le drapeau du pays que tu veux découvre SC\tL'Irak\t3B \tLe Pérou\t\u2022'/ \tLa Turquie\t \tLe Mali\t Mond'Ami ffir?>\tJ Bienvenue en Irak ! Pour voyager dans l\u2019illustration, maintiens enfoncé le bouton de la souris tout en la déplaçant.Puis cherche les réponses aux 20 questions en cliquant sur des éléments de l\u2019illustration.Bonne chance ! * « mm* S Compte 3 champs de dattiers asséchés.cupent de la qualité de vie des enfants, les enfants d\u2019ici deviennent solidaires d\u2019enfants d\u2019ailleurs.Ensemble, ils apprennent à créer des ponts.Cette année, le Projet partage international (PPI) est centré sur la Roumanie.Les enfants se familiarisent avec l\u2019histoire de ce pays en décryptant 20 images et en suivant un itinéraire très pédagogique.Ils sont invités à soutenir un orphelinat créé il y a quelques années pour accueillir environ 70 jeunes.D\u2019autres pays sont aussi à découvrir tels que l\u2019Inde, l\u2019Irak, le Pérou, les îles Fidji, la Turquie, le Tibet et le Mali.Les enfants ont également accès à la vie de divers clubs Mond\u2019Ami, au journal Tarn tam et à un forum.« Il y a tant de richesses, tant de maladresses, tant de forteresses et si peu de sagesse.11 faudrait prendre le temps de partager», écrit une jeune canadienne de 11 ans.Parallèlement, les adultes découvrent la visée de l\u2019organisme, sa vision du monde et de l\u2019enfant.Les activités de Mond\u2019Ami s\u2019inscrivent dans la philosophie d\u2019une pédagogie active où l\u2019enfant est invité à découvrir par l\u2019expérimentation et l\u2019action en favorisant chez lui une prise de conscience personnelle et, finalement, un engagement riche de sens au sein de sa communauté locale et internationale.Les accompagnateurs disposent de nombreux outils pour lancer et animer des clubs à l\u2019école, en paroisse, dans un centre communautaire, etc.Une des trousses d\u2019animation La non-violence: chantier de paix s\u2019avère riche de perspectives.Il est intéressant de constater qu\u2019avec les mêmes matériaux, il est possible d\u2019offrir des avenues très différentes.Ainsi, les propositions visent soit l\u2019éducation à la citoyenneté, soit l\u2019initiation à la vie chrétienne.Dans les deux cas, la solidarité et l\u2019ouverture au monde sont les lignes directrices des propositions pédagogiques.« Elles sont comme les ailes d\u2019un papillon avec lesquelles l\u2019enfant peut prendre son envol pour découvrir le monde et le transformer.» Anne-Marie Aitken Son site est construit avec une double entrée, de telle sorte qu\u2019il peut être consulté aussi bien par des enfants que des adultes.Chaque année, Mond\u2019Ami coopère à des projets de développement dans des pays moins favorisés.Par le biais de ces projets concrets avec des partenaires de différents pays qui se préoc- 38 ReLatiONS octobre-novembre 2004 muLtimeDias VIDÉO L'État en question : le Québec sous un règne néolibéral Réalisation : André Vanasse Production : Syndicat de la fonction publique du Québec Canada, 2004, couleur, 30 MIN.C\u2019est au printemps dernier que le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) a lancé cette vidéocassette.À travers le questionnement et les réflexions d\u2019une militante du SFPQ, le réalisateur André Vanasse aborde les grands thèmes martelés par le gouvernement Charest depuis son élection.L\u2019enregistrement est divisé en cinq blocs, ce qui permet - par exemple dans le cadre d\u2019une animation de groupe - d\u2019entrecouper le visionnement de périodes de débat et d\u2019échange.Ces cinq blocs portent sur: 1) la révision du modèle québécois; 2) la baisse des impôts; 3) la réduction de la taille de l\u2019État; 4) la privatisation des services publics; 5) la décentralisation à tout prix.Tous ces principes qui découlent de l\u2019idéologie néolibérale du gouvernement Charest sont ici analysés et critiqués, dans le but de mieux en saisir les enjeux et les conséquences pour la société québécoise.Cette vidéocassette présente le point de vue de différentes personnes reconnues pour la qualité de leurs réflexions sur les questions entourant le rôle et les missions de l\u2019État.Ainsi, M.Jean-François Lisée (chercheur, Politique Sociales.net), Mme Sylvie Paquerot (chercheure, SFPQ), M.Vincent Greason (Table régionale en éducation populaire de l\u2019Outaouais) et Mme Lorraine Guay (D\u2019abord Solidaires) contribuent, par des exemples concrets, à alimenter notre vision d\u2019un projet de société solidaire, tout en détruisant de nombreux mythes entretenus par les tenants du néolibéralisme.Comme le rappelle Lorraine Guay: « Une société laissée à elle-même est une jungle; c\u2019est l\u2019État qui civilise.» Le Québeçsoüs un rèqnoeol Largement diffusée auprès de la structure militante du SFPQ et auprès de l\u2019ensemble des membres du Syndicat, cet outil d\u2019analyse, d\u2019animation et de mobilisation mérite d\u2019être connu dans un plus large réseau.Comme l\u2019a expliqué Michel Sawyer, président général du SFPQ : « Par cette action, nous souhaitons outiller nos membres afin qu\u2019ils puissent mieux comprendre les enjeux auxquels il sont confrontés et qu\u2019ils soient en mesure de réagir efficacement aux attaques du gouvernement.[.].Une chose est certaine, nous n\u2019assisterons pas, les bras croisés, au démantèlement de l\u2019État.» Malgré les reculs sociaux enregistrés dans la foulée des politiques du gouvernement Charest, ce documentaire nous enjoint de bâtir, sur la base de la mobilisation sociale, une société digne des plus hautes aspirations des citoyens et citoyennes du Québec.Une société où, comme le dit Alain Touraine : « Nous pourrons vivre ensemble, égaux et différents.» On peut se procurer cette vidéocassette en consultant le site
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