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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2003-06, Collections de BAnQ.

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[" envoi ae rosie-puoncation - cnroyisirumtirii nu i - owinvcim i iv-mm .*tuu i* ioa /Hun Ali Daher Les musulmans au Québec ReLatiONS société politique religion NuméRO 685 juin 2003 P* L\u2019autre regard La dernière (s)cène Espaces contés Sombre avenir pour la Syrie Jeux d'enfants, Hélène Dorion 9 ((UUJ\u201ci JfOUÜU ARTISTES INVITÉS : STÉPHANIE BÉLIVEAU JOSÉE LAMBERT LINO MARC SEGUIN 977003437800006 sommaiRe NUméRO 685, JUIN 2003 4 actuaLités HoRiZoNs 9 L'UNIVERSITÉ : UNE IDÉE À CHÉRIR André Brouillette aiLLeuRS 24 SOMBRE AVENIR POUR LA SYRIE Mohamed Mahmoud coNtRoveRse 2 6\tLA MÉMOIRE A-T-ELLE SA PLACE DANS UN QUÉBEC MODERNE?Joseph Yvon Thériault, Viviana Fridman et Victor Armony 28\teN BRef RegaRD 29\tLES MUSULMANS AU QUÉBEC Ali Daher 53\tLA FASCINATION DE LA TECHNIQUE Nicole Laurin sîLLons 56\tJEUX D'ENFANTS Hélène Dorion 38 muLtiméDias 40 LiVRes ReLatiONS DOSSieR ÎO L'ART À L'ŒUVRE Comme toute chose, l\u2019art peut être instrumentalisé.Il devient alors spectacle, simple divertissement que l\u2019on consomme ou que l\u2019on récupère.Aujourd\u2019hui, face à la montée d\u2019une uniformisation culturelle et politique, nous risquons de perdre de vue la notion de créativité propre aux artistes, leur recherche d\u2019authenticité et l\u2019expression de leur liberté.Pourtant, conçu comme une mise en scène du monde, l\u2019art crée du sens et façonne un regard.11 nous invite à faire de nos vies et de notre société une oeuvre d\u2019art remplie d\u2019humanité.12 L'AUTRE REGARD Table ronde avec les artistes invités 17 LA DERNIÈRE (S)CÈNE Jean Pichette 21 ESPACES CONTÉS Anouk Bélanger ARTISTES INVITÉS Stéphanie Béliveau s\u2019est distinguée par de nombreuses expositions individuelles à la galerie Trois Points et ailleurs, dont la dernière.Peinture d'Être, à la Maison de la Culture Côte-des-Neiges.Stéphanie Béliveau est maintenant représentée par la galerie Simon Blais, et elle prépare une exposition solo pour le printemps 2004.Josée Lambert est photographe pigiste dans le domaine culturel.Parallèlement à son travail, elle a débuté, il y a douze ans, un travail documentaire sur les populations au Moyen-Orient.À la fois peintre et illustrateur, Lino traque l\u2019émotion partout où elle se trouve.Son œuvre, vivante, intime et dérangeante, nous offre notre portrait comme on offre un bouquet de fleurs éméchées.Jeune peintre montréalais, Marc Seguin a déjà une feuille de route impressionnante.En plus de travailler l\u2019huile sur toile, il pratique également la gravure et le dessin.La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca DIRECTEUR Jean-Marc Biron RÉDACTRICE EN CHEF Anne-Marie Aitken RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Jean-Claude Ravet SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Marco Veilleux DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Elmyna Bouchard Lino (ecco_lino@holmail.com) RÉVISION/CORRECTION Éric Massé IMPRESSION HLN, Sherbrooke COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Michel Beaudin, Céline Dubé, Guy Dufresne, Élisabeth Garant, Fernand Jutras, Nicole Laurin, Guy Paiement COLLABORATEURS André Beauchamp, Dominique Boisvert, René Boudreault, Marc Chabot, Hélène Dorion, Jean-Marc Éla, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans T Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ABONNEMENTS Hélène Desmarais 8 numéros (un an) : 32 $ (taxes incluses) Deux ans : 56 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 40 $ Étudiants : 25 $ TPS: RI 19003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d\u2019aide aux publications (PAP).pour nos dépenses'd\u2019envoi postal.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n\" 09261 2 ) ReLatiONS juin 2003 eDitoRiaL Drôle de paix Les combats qui ont agité la scène politique ces derniers mois sont supposés finis.En Irak, où les Américains s\u2019affairent à une réorganisation du pays.En Côte-d\u2019Ivoire, où les forces gouvernementales et les rebelles viennent de signer un cessez-le-feu total, le 3 mai dernier.Au Moyen-Orient, où un plan de paix élaboré par les États-Unis, l\u2019ONU, la Russie et l\u2019Union européenne a été remis à Ariel Sharon et au nouveau premier ministre palestinien, Mahmoud Abbas.Ce plan - et la feuille de route qui lui est jointe -devrait résoudre le conflit israélo-palestinien par la création d\u2019un État palestinien d\u2019ici 2005.Si les armes se taisent, pouvons-nous croire pour autant qu\u2019une paix Stéphanie Béliveau, durable est en Vue?P0UV0ns-n0US bouture 2, dessin espérer que le monde à venir ne sera et collage sur plus à feu et à sang et qu\u2019il sera pos-papier, 1999 sible de guérir les blessures infligées à tant de peuples?11 y a tout juste 40 ans, un homme en avance sur les idées de son temps a osé y croire.En effet, en avril 1963, le pape Jean XXIII rendait publique une lettre encyclique intitulée Pacem in Terris (Paix sur terre).Publiée quelques semaines avant sa mort, son retentissement fut mondial.Elle s\u2019inscrivait pourtant dans une situation internationale guère plus brillante que la nôtre : le monde sortait tout juste de la « crise de Cuba » qui avait failli faire basculer Russes et Américains dans un affrontement nucléaire.Le Mur de Berlin venait d\u2019être érigé deux ans auparavant.Ainsi, en plein contexte de guerre froide, le pape s\u2019est adressé à tous ceux et à toutes celles qui voulaient bien l\u2019écouter et l\u2019entendre - pas seulement aux catholiques -pour dire qu\u2019il n\u2019y a pas de paix sans respect des droits humains et de règles internationales précises.Sa langue n\u2019était pas de bois, c\u2019est probablement pourquoi la lettre a reçu une étonnante audience.Pour Jean XXIII, la paix n\u2019était pas seulement l\u2019absence de guerre, même si le désarmement et la proscription de l\u2019arme atomique en étaient les paramètres nécessaires.La paix devait aussi passer par l\u2019instauration de nouvelles conventions internationales.Sa conscience était vive que, désormais, les problèmes ne pouvaient plus être posés et résolus qu\u2019à l\u2019échelle mondiale.C\u2019est pourquoi il insistait sur la nécessaire collaboration internationale qui devait conduire « à créer une communauté mondiale».Le pape décrivait la nécessité de dépasser le blocage des relations entre États nationaux, capable de construire petit à petit « une autorité politique mondiale », en vue d\u2019agir efficacement sur le plan politique et juridique.11 ajoutait que tous les efforts de paix seraient vains si un nouvel ordre du monde ne se mettait pas en place, fondé sur les «valeurs de vérité, de justice, de solidarité et de liberté ».Ces propos restent d\u2019une grande actualité.S\u2019ils brillent comme un phare dans la noirceur actuelle, nous devons cependant reconnaître qu\u2019ils apparaissent complètement décalés et fortement battus en brèche par les événements récents.La réorganisation du monde contemporain ne va pas dans le sens d\u2019un nouvel ordre plus égalitaire et plus solidaire.À vouloir imposer la démocratie par la force, l\u2019administration Bush installe un désordre sans pareil qui, tôt ou tard, conduira à de nouveaux conflits.Dans la reconstruction de l\u2019Irak, le fait de cantonner l\u2019ONU dans une tâche strictement humanitaire, sans pouvoir politique réel, laisse présumer que l\u2019impasse se profile déjà à l\u2019horizon.L\u2019Europe se trouve divisée.Les alliances ad hoc, fruit de la conjoncture du moment, remplacent les médiations internationales.Les pays du Sud sont une fois de plus éliminés de la course.L\u2019avenir s\u2019annonce donc sombre.C\u2019est peut-être dans ces moments-là qu\u2019il convient d\u2019autant plus de croire que la paix est possible.La paix comme une tâche humaine à accomplir; un horizon à ne pas perdre de vue; un désir à cultiver, d\u2019abord au plus proche de soi, pour l\u2019étendre au reste du monde, à tous les niveaux de responsabilité.La paix comme un don à recevoir.Car la paix ne peut que s\u2019accueillir.Elle vient par soi, mais aussi de plus loin que soi.Comme nous le proposent les artistes invités dans ce numéro, nous pouvons être des veilleurs attentifs à ouvrir l\u2019œil et à tendre l\u2019oreille pour nous mettre à l\u2019écoute d\u2019un autre monde enfoui dans notre vieux monde.Le germe est prêt à éclore.Encore faut-il que personne ne l\u2019écrase sous ses pas! Anne-Marie Aitken Tï) juin 2003 ReLatiONS actuaLites Débats politiques, débats de société La conciliation famille-travail, le vieillissement, la droite et la gauche : ces thèmes doivent continuer à alimenter le débat politique québécois Nicole Laurin La récente campagne électorale a fait apparaître d\u2019importantes contradictions entre les hommes et les femmes, et entre les générations.Ces groupes forment la base même de la société.Le discours sur la conciliation famille et travail a ouvert une boîte de Pandore.Les porte-parole des partis ont abordé hypocritement ce problème, sans mettre en cause les rapports inégaux au sein des couples, l\u2019instabilité des unions, ni même évoquer les bas salaires, les pénibles conditions de vie ou de travail d\u2019un grand nombre de Québécoises.Au cours des dernières décennies, la pauvreté s\u2019est féminisée.En même temps, on a assisté à une mobilisation sans précédent de la force de travail collective des femmes, sur tous les fronts.Les femmes n\u2019en peuvent plus de porter la charge du travail salarié et du travail domestique, de leurs enfants, souvent aussi de leurs petits-enfants et de leurs parents vieillissants.Cela ne peut plus continuer.Il conviendra de discuter à fond des mesures de soutien aux familles proposées par les partis.L'intérêt aussi bien que les critiques quelles ont suscités montrent clairement la nécessité et l\u2019urgence d\u2019une véritable politique familiale.Celle-ci devrait inclure, en priorité, des dispositions qui appuient fortement l\u2019engagement des hommes dans la sphère domestique, tout parti- culièrement auprès des enfants.Elle devrait également tenir compte de l\u2019inégalité des conditions sociales et économiques.Tous s\u2019accordent tacitement sur la nécessité de placer les enfants en garderie, au plus bas prix - sinon qu\u2019est-ce qu\u2019on ferait des enfants?Un sort semblable attend d\u2019ailleurs leurs grands-parents qui seront en attente de places dans les hôpitaux, les résidences et les centres d\u2019accueil.Étant donné leur nombre élevé, on craint toutefois qu\u2019ils coûtent excessivement cher aux contribuables.Il est indéniable que les cohortes des jeunes et des plus âgés pourraient représenter un poids trop lourd pour les cohortes creuses - nées après 1970 - prises en étau entre les deux.Un vent de panique souffle déjà.Une certaine hargne se déverse sur les gens qui ont eu le tort de naître au cours du boom démographique d\u2019après la guerre.L\u2019État doit se charger de planifier l\u2019avenir.Néanmoins, la manière dont une société organise la vieillesse et l\u2019enfance dépend de son mode de vie et de sa culture; elle dépend en outre de sa capacité de faire preuve d\u2019humanité.La résolution des problèmes liés au vieillissement de la population ne se résume pas à une équation financière; elle engage la responsabilité de la collectivité envers ses aînés, et la solidarité entre les générations, au-delà de l\u2019intérêt immédiat.Deux autres sujets méritent réflexion à l\u2019issue de l\u2019élection : la force de la droite et la faiblesse de la gauche.Pourquoi l\u2019Action démocratique du Québec a-t-elle fait fureur au point d\u2019approcher momentanément de la vic- toire?De larges fractions de la classe populaire ont été séduites par son discours, un mélange de néolibéralisme et de démagogie.Est-ce le pays oublié qui s\u2019est manifesté ainsi?Le peuple sans voix que personne ne représente : travailleuses et travailleurs non syndiqués, jeunes sans avenir, petits commerçants besogneux, habitants des régions abandonnées?La gauche peut en tirer une leçon.L\u2019échec consternant de la gauche doit être analysé sans complaisance.L\u2019Union des forces progressistes est une nouvelle formation; elle regroupe les éléments au sein de la gauche qui veulent tenter l\u2019aventure électorale.Son programme est un peu flou.Malgré cela, ses idées progressistes auraient dû rejoindre les jeunes, le milieu communautaire, les artistes, les intellectuels.Le parti aurait pu rallier pacifistes, féministes, environnementalistes et opposants à la mondialisation.Malheureusement, le Parti québécois tient en otage cette mouvance de la gauche, depuis longtemps déjà.Et celle-ci ne parvient pas à s\u2019en libérer.Il lui est difficile, dans ces conditions, d\u2019exercer pleinement son jugement critique et d\u2019élaborer ses propres projets.D\u2019autre part, les porte-parole de la gauche ont du mal à parler aux gens qui ne sont pas de gauche et à les écouter.Pourtant, entre deux voyages à Porto Alegre, une excursion dans les contrées de l\u2019A.D.Q.serait profitable! Avec l\u2019arrivée au pouvoir du Parti libéral, on peut prévoir que les prochaines années seront décisives pour l\u2019avenir de la gauche.Il en va de sa capacité de mener à bien la tâche qui lui revient : construire une véritable solution de remplacement.\u2022 4 ) ReLatiONS juin 2003 actuaLites Entente avec les Innus en suspens Stéphanie Béliveau, Café amère et MÉLANCOLIE, DESSIN ET COLLAGE SUR Dans les nouvelles relations qui s'instaurent avec les Innus du Saguenay-Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, sommes-nous loin du compte?René Boudreault CJest avec beaucoup de peine que l\u2019Assemblée nationale du Québec a accouché, en fin de session et dans un climat de surexcitation pré-électorale, d\u2019une motion unanime des trois partis politiques québécois.Le libellé de la motion indique la volonté parlementaire et gouvernementale de poursuivre les négociations territoriales globales avec les Innus.Celles-ci se font sur la base du projet d\u2019entente de principe paraphé par les négociateurs, en tenant compte des recommandations émises par la majorité des groupes ayant participé aux travaux de la commission parlementaire, ainsi que du rapport du mandataire spécial, et ex-ministre du gouvernement québécois, M.Guy Chevrette.Sur les neuf communautés innues demeurant au Québec, quatre ont con- clu une entente de principe avec les gouvernements du Québec et du Canada, le 4 avril 2002.Ce sont les communautés de Mashteuiatsh, Essipit, Betsiamites et Nutashkuan, regroupées sous la gouverne du conseil tribal Mamuitun.Les trois communautés de Ekwanitshit, Unamen Shipu et Pakua Shipi, en moyenne et basse Côte-Nord, sont en négociation sous la coordination du conseil tribal Mamit Innuat, mais elles ne sont pas encore parvenues à une entente, sept sujets importants demeurant en litige.Les deux autres communautés restantes ne sont pas en négociation.Matimekosh-Lac-John, de la région de Schefferville, -dont les droits ancestraux auraient été éteints par la loi fédérale C-9 entérinant la Convention de la baie James et du Nord québécois - exige un changement législatif avant de s\u2019asseoir à une table de négociation.Le conseil de Uashat mak Mani-Utenam, dans la région de Sept-îles, plus indécis, cherche à négocier sur une base de travail autre que celle de l\u2019entente de principe, ce que refusent les parties gouvernementales.C\u2019est en catastrophe que le ministre des Affaires autochtones et des Régions, Rémy Trudel, a annoncé la tenue de la commission parlementaire, au lendemain de la prise de position de Jacques Parizeau exigeant de reporter ce débat à une date ultérieure, voire aux calendes grecques.Les intérêts électoraux des trois partis politiques auront, jusqu\u2019à maintenant, donné raison à ce dernier car, ni l\u2019Assemblée nationale, ni le gouvernement québécois, n\u2019auront signé le projet d\u2019entente de principe avant les élections.Les Innus du conseil tribal Mamuitun se croisent les doigts afin de voir leur projet d\u2019entente entériné par les gouvernements du Canada et du Québec durant le vide politique inévitable que représente un contexte post-électoral.En commission parlementaire, ils ont cependant apprécié la maturité politique des partis qui ont su résister aux vieux démons de la par-tisanerie et de la rentabilité électorale PAPIER, 2003 L'auteur est consultant EN AFFAIRES AUTOCHTONES juin 2003 ReLatiONS © actuaLites à court terme au profit du ton juste, informé et rationnel.Les plus excessifs des présentateurs, dont certains Sa-guenéens extravagants, ont dû réfréner leurs ardeurs devant le ministre Rémy Trudel, andragogue accompli, calme et désarmant; le libéral Jeffery Kelley, admirable de bon sens pratique et de connaissance, et l\u2019adéquiste François Corriveau, en recherche de vérité et de justesse.Il faut dire que le climat social des régions directement touchées par le projet d\u2019entente s\u2019était considérablement détérioré en raison du discours teinté de désinformation de certains ténors clamant de façon irresponsable sur la place publique la cession du tiers du territoire québécois aux Innus et l\u2019atteinte aux sacro-saints principes de l\u2019intégrité du territoire québécois et de la souveraineté de l\u2019Assemblée nationale.Guy Chevrette aura réalisé près de 200 présentations et rencontré plus de 150 groupes régionaux avant de publier ses 33 recommandations et de rétablir un tant soit peu la donne.Des centaines de recommandations ont été faites en commission parlementaire, des plus conciliantes aux plus extrémistes.Plusieurs de ces recommandations sont jugées irrecevables par les Innus de Mamuitun, dont les quatre chefs ont ouvertement manifesté leur mécontentement devant la faiblesse de l\u2019engagement gouvernemental.La prise en compte de tous les intérêts pourrait conduire à l\u2019enlisement définitif d\u2019un processus de règlement pourtant capital pour le territoire à la fois innu et québécois.La bonne volonté des communautés innues engagées dans le processus est très fragile.Le moindre recul sur des positions importantes concernant leur projet de société pourrait produire un effet d\u2019implosion interne désastreux pour ces petites communautés marginalisées et aux prises avec de multiples problèmes sociaux.Que ceux qui pensent que le sabotage de la démarche est une voie prometteuse réfléchissent au fait que la relation pourrait se transformer en incertitude sociale et économique, et même en conflit judiciaire, car le peuple innu a irrémédiablement des droits ancestraux sur le territoire qu\u2019il fréquente et utilise depuis des temps immémoriaux! La gent politique le sait très bien.Souhaitons que les promesses, le bon sens et la sagesse des députés l\u2019emporteront et que les Innus sauront Marco Veilleux En mars dernier, le ministre responsable des langues officielles, Stéphane Dion, dévoilait un plan de relance de la dualité linguistique canadienne doté d\u2019un budget de 751 millions de dollars.Cela ramenait le financement à peu près au niveau où il était en 1993, avant les coupures draconiennes faites par le fédéral dans sa poursuite du « déficit zéro ».Pour promouvoir les langues officielles, le plan Dion s\u2019engage dans trois secteurs précis: l\u2019éducation, le développement des communautés et la fonction publique.Il prévoit aussi un «cadre d\u2019imputabilité» permettant d\u2019évaluer l\u2019action et les résultats obtenus par les ministères et organismes fédéraux concernés par ces secteurs.Dans sa préface au document (que l\u2019on peut consulter sur le site du Bureau du Conseil privé au www.pco-bcp.gc.ca), le premier ministre Chrétien affirme : « Lorsque le gouvernement du Canada a institué la politique des langues officielles, il y a 30 ans, il se regrouper en une nation forte et solidaire dans le changement.La commission parlementaire a donné lieu à une amorce de débat national sur cette question.Ce débat reste à poursuivre.L\u2019éducation du grand public constitue de toute évidence la clef de voûte.\u2022 était animé par un désir d\u2019équité et inspiré par le rapport de la Commission d\u2019enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.» Cette affirmation est irrecevable.En effet, loin de s\u2019inspirer de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, la Loi sur les langues officielles (promulguée en 1969) incarne plutôt son détournement.En séparant la langue de la culture, le gouvernement de Pierre-Elliot Trudeau voulait absolument désamorcer toute charge politique inhérente à la reconnaissance de la dualité linguistique.Contrairement à la vision de Laurendeau-Dunton, il a donc «abstrait » la langue de la culture, la réduisant ainsi à un instrument de communication qui ne concerne plus une « communauté politique et historique » (le peuple ou la nation française d\u2019Amérique) mais bien plutôt des «locuteurs» dotés de droits linguistiques (les francophones).Cette «instrumentalisation » se reflète dès les premières pages du plan Dion, où la langue est définie comme un outil de communication pouvant offrir un avan- Le plan Dion : symptôme du mal canadien Dans l'arsenal fédéral, le bilinguisme a toujours servi d'arme idéologique pour contrer toute reconnaissance d'une nation française en Amérique ReLatiONS juin 2003 actuaLités ¦.»> .ià.i'/â tage concurrentiel dans une économie du savoir et de l'innovation.Elle se reflète aussi au chapitre 6, où l\u2019on parle des « industries de la langue », avec des concepts aussi vaseux que celui des « technologies langagières ».Il est essentiel de se souvenir de cette « histoire » pour lire et interpréter ce plan d\u2019action.En émules de Trudeau, messieurs Chrétien et Dion perpétuent l\u2019idéologie qui fonde, depuis plus de 30 ans, autant la politique fédérale sur les langues officielles que la politique générale d\u2019Ottawa à l\u2019égard de la spécificité québécoise.Dès lors, il n\u2019est pas surprenant de constater que ce document n\u2019a rien à dire sur la culture.Contre toute logique, il ne fait pas de cette dernière un axe de promotion du français.Si une telle aberration a été dénoncée avec courage par certains, il n\u2019en demeure pas moins que la majorité des leaders des communautés francophones hors-Québec assument cette vision sans aucune critique.Tombés, comme le disait le sociologue Hubert Guindon, « dans la souricière que leur a tendue le régime de Trudeau, celle des subventions aux minorités officielles », ils jouent leur rôle dans la stratégie fédérale de Nation building.Comment leur reprocher, eux pour qui le rêve d\u2019un Canada bilingue représente le seul garant de leurs droits et de leur survie?On s\u2019interroge cependant sur l\u2019avenir de ce rêve lorsque le recensement de 2001 indique que la population de langue maternelle française au Canada (en dehors du Québec) n\u2019est plus que de 4,4 %?L\u2019histoire des 30 dernières années marc Seguin, femme et démontre que les aspirations constitu- vautour, fusain et huile tionnelles des francophones en milieu sur toile, 2003 minoritaire et celles des francophones du Québec tendent à s\u2019opposer : c\u2019est là une des sources du « mal canadien ».Les uns se définissant comme une minorité dotée de droits linguistiques au sein d\u2019une unique nation multiculturelle canadienne; les autres se définissant plutôt comme la majorité nationale du seul État francophone en Amérique du Nord.Stéphane Dion, après Jean Chrétien et Pierre-Elliot Trudeau, connaît très bien l\u2019avantage politique qu\u2019il peut tirer de cette divergence de vue.Son plan l\u2019illustre parfaitement.\u2022 Privatisation au Salvador La grève des médecins et des travailleurs de la santé, qui sévit depuis septembre 2002 au Salvador, est une lutte courageuse pour s'opposer à la privatisation du système de santé par le gouvernement, à l'instigation du FMI et de la Banque mondiale.Une bonne partie de la population y voit une question de vie ou de mort Denyse Brunet Comme dans d\u2019autres pays d\u2019Amérique latine, le système de santé du Salvador s\u2019organise autour de trois piliers: le secteur public (le ministère de la Santé et de l\u2019Assistance publique), le secteur de la sécurité sociale (l\u2019Institut salvadorien de Sécurité sociale, qui dépend du ministère du Travail) et le secteur privé.Le secteur privé couvre 10 % de la population dont les revenus sont assez L'auteure est directrice de Equipo Maiz, organisme d'éducation populaire au Salvador juin 2003 ReLatioNS actuaLites Lino, La rencontre, 2003 élevés pour se payer un rendez-vous chez le médecin à 20 ou 30 $US, alors que le salaire minimum mensuel -quand il est respecté - est de 144 $(JS, en ville, et de 98 $US, à la campagne.Le secteur de la Sécurité sociale couvre 20 % de la population.Pour y avoir accès, il faut disposer d\u2019un emploi formel.Ce n\u2019est pas le cas de la majorité, car le Salvador est un pays qui compte un taux de chômage officiel de 10 % et un taux d\u2019emplois précaires de plus de 60 %.On se trouve donc devant un système de santé déficient, réservé à un petit nombre et utilisant mal le peu de ressources dont il dispose.Le pourcentage d\u2019investissement de l\u2019État dans le système de santé est de 27 %, tandis qu\u2019il est de 71 % au Canada.Or, le Salvador est un pays où le taux de mortalité d\u2019enfants en bas âge est de 34 pour 1000 (au Canada, 6 pour 1000) et celui des enfants de moins de 5 ans de 40 pour 1000 (au Canada, 7 pour 1000).Le taux de mortalité maternel, quant à lui, atteint les 300 pour 100 000 (au Canada, 6 pour 100 000).L\u2019argument officiel du gouvernement est clair : puisque le système de santé est déficitaire et mal géré, il faut le privatiser.Ainsi, en s\u2019assurant le financement du système, on espère améliorer automatiquement sa qualité.Mais les motifs sont à chercher ailleurs.Comme pays sous-développé, le Salvador a besoin de recourir aux prêts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.Or, ces deux organismes posent des conditions à l\u2019application des programmes d\u2019ajustement structurel, notamment les privatisations et la réduction des dépen- ses publiques.De nombreux services ont déjà été privatisés, dont l\u2019exportation du café et du sucre, en 1989, la compagnie nationale des télécommunications, en 1998 et la monnaie nationale, en 2001.À partir des années 1990, les «organisations de soins gérés » (managed care organizations) et les fonds d\u2019in- vestissement ont rapidement envahi les marchés d\u2019Amérique latine.Même si la privatisation n\u2019entraîne pas nécessairement l\u2019introduction de soins gérés, les deux vont souvent de pair.Ils recourent à la participation de compagnies d\u2019assurance américaines et à d\u2019autres entreprises multinationales.Ainsi, la lutte contre la privatisation des services de santé, qui rend ces services inaccessibles à la grande majorité, est une question de vie ou de mort.Le problème est d\u2019autant plus grave que le gouvernement salvadorien a opté pour une privatisation déguisée.11 n\u2019utilise pas le terme de « privatisation », mais celui de « concession ».Aux yeux de la population, les édifices (hôpitaux, cliniques, laboratoires) ne seront pas vendus.Cependant, les services qui y sont offerts seront entre les mains d\u2019entreprises privées.Le Collège médical du Salvador dénonce la privatisation du système de santé comme étant une des bases de la plate-forme que l\u2019Association nationale de l\u2019Entreprise privée (ANEP) a dévoilée lors d\u2019une réunion annuelle, en 2002.Cette privatisation est déjà en marche parmi les services de surveillance, de nettoyage, de restauration, d\u2019ambulance; les médicaments; les laboratoires cliniques et l\u2019administration de cliniques communales.Récemment, le Collège médical a démontré que les services de soins spécialisés d\u2019ophtalmologie avaient été achetés à l\u2019hôpital privé, dont le ministre de la Santé est propriétaire.Certes, le système de santé du Salvador devait être réformé.C\u2019est pourquoi le Collège médical et de nombreuses organisations qui travaillent depuis des années dans ce secteur ont élaboré une proposition de réforme intégrale de la Santé, présentée dès 2000 au gouvernement.Or, l\u2019approbation de cette réforme se heurte non seulement au manque de volonté politique du gouvernement salvadorien, mais aussi aux pressions des organismes de financement internationaux.La lutte n\u2019est pas facile.Jusqu\u2019à présent, les organisations corporatives du mouvement social et du secteur de la santé, avec le soutien d'une partie de la population, ont tenu bon.\u2022 ReLatiONS juin 2003 HoRiZoNs L'université : une idée à chérir L'auteur, jésuite, EST ÉTUDIANT EN HISTOIRE À l'Université de Toronto André Brouillette LJ éducation de la jeunesse est une préoccupation essentielle pour toute société.Si la Grèce antique a vu naître l\u2019académie et le lycée, c\u2019est le Moyen Âge qui a engendré l\u2019universitas.L\u2019institution a bien changé depuis, mais il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019un ressourcement gréco-latin lui permettrait de retrouver une certaine jouvence, ou peut-être, plus humblement, de ne pas céder aux sirènes marchandes.Luniversitas était une communauté.Communauté de ceux qui cherchent la vérité.Toutes les vérités.Communauté de vie, communauté intellectuelle.Héritière des écoles-cathédrales (nous en avons conservé les chaires), l\u2019université est aussi l\u2019héritière de ces sociétés savantes du XVIIe siècle inspirées par la Nouvelle Atlantis de Bacon.Universalité.Les cours étant gratuits, l\u2019accès en était donc aisé pour ceux qui s\u2019étaient rendus jusque-là.L\u2019université était imprégnée de religieux.La faculté de théologie n\u2019en était-elle pas le couronnement et la gloire?Même Y Encyclopédie de Diderot le reconnaît, « la plupart de ces établissements destinés à l\u2019instruction de la jeunesse ont toujours été confiés aux personnes consacrées à la Religion [.] », depuis les mages perses jusqu\u2019aux moines.Si les Lumières reconnaissaient cette emprise du religieux sur l\u2019éducation, c\u2019est peut-être qu\u2019elles reconnaissaient l\u2019empreinte du sacré dans toute quête véritable de l\u2019homme.Portée par cet idéal, l\u2019université ne voulait pas que proposer des savoirs.Elle faisait aspirer à un idéal transcendant la finitude de notre personne.Elle offrait un art d\u2019être.En contemplant l\u2019Être, l\u2019être se forme, se transforme.Il s\u2019éduque.Il ne s\u2019entraîne pas simplement en vue de son éventuelle occupation.Formation, training.Peut-on rester indifférent lorsque l\u2019on encense le rétrécissement de nos horizons aux besoins du marché?L\u2019université n\u2019a pas à former des employés.Ni des consommateurs.Elle doit former des citoyens, des hommes et des femmes qui voient au-delà d\u2019eux-mêmes.Et qui se reconnaissent comme membres d\u2019un corps, social et spirituel.Jamais le marché ne pourra le faire.Indépendance.Liberté universitaire.Au Moyen Âge, l\u2019université était un pouvoir, au même titre que l\u2019Église Le rôle de ['université est d'engendrer la société à elle-même.Elle doit la provoquer, la remettre en question, la faire progresser.ou l\u2019État.Sa liberté n\u2019était pas faite que de chimères, elle s\u2019incarnait dans cette position inconfortable entre deux pouvoirs plus grands quelle, deux pouvoirs avec lesquels elle traitait constamment.L\u2019université ne doit pas s\u2019assujettir à un autre.Max Weber, dans un essai sur la vocation du savant, remarquait déjà, au début du siècle dernier, que l\u2019université américaine différait de son homologue européenne en ce que l\u2019étudiant du Nouveau Monde achetait les cours de ses professeurs, comme sa mère achète des choux au marché.Cet écho nous semble familier.Marché du savoir.Employabilité.Cour aux grands donateurs.L\u2019université se vend parfois une salle à la fois.Le droit à l\u2019éducation?Une hérésie pour plusieurs, qui voient dans le monde universitaire un grand marché capitaliste ouvert à tous.ceux qui en ont les moyens.Les frais de scolarité modérés du Québec peuvent nous faire oublier que partout ailleurs au Canada, la bataille pour une éducation post-secondaire accessible est mal engagée.Tout ce qui a de la valeur se paie.Ainsi en est-il de l\u2019éducation, disent-ils.Alors, peut-être, notre société devrait-elle choisir de continuer à assumer le coût de l\u2019indépendance de l\u2019université?Engendrer.Platon n\u2019était pas qu\u2019un homme sage, c\u2019était une sage-femme.La maïeutique philosophique était sa façon de faire naître à eux-mêmes ses interlocuteurs.Le rôle de l\u2019université est d\u2019engendrer la société à elle-même.L\u2019université doit la provoquer, la remettre en question, la faire progresser.Il ne s\u2019agit pas d\u2019imaginer cette société in abstracto, mais de la réformer concrètement.Engendrer des citoyens.Mais tout engendrement appelle un travail.Labeur des disciplines « inutiles », qui contribuent de façon mystérieuse au changement du monde.Labeur de la recherche, qui trouve d\u2019autant moins quelle est sérieuse et doit baliser des chemins inexplorés.Labeur auquel les étudiants doivent consentir, médiations parfois longues, souvent incomprises.Alors que l\u2019immédiateté, la haute vitesse sont portées aux nues, un retrait est nécessaire à la pensée, une méditation.Une gestation.Et l\u2019attente d\u2019une éclosion, peut-être.L\u2019université est un idéal, une idée à chérir, un appel à entendre, à poursuivre.\u2022 TT juin 2003 ReLatiONS dOSSieR L'art à l'œuvre Jean-Claude Ravet Des œuvres d\u2019artistes accompagnent, depuis un certain temps, Relations.Ce n\u2019est pas par souci d\u2019esthétisme ou pour faciliter la lecture.Nous croyons à la puissance de la parole et du regard des artistes sur le monde.Manifestation d\u2019une manière de voir, de dire, de sentir, dont toute réflexion critique, toute résistance et toute action collective devrait se faire la compagne dans la transformation de la société.Cette tâche ne peut être embrassée pleinement que dans une amitié avec le monde, tissée de conversations ininterrompues, de gestes de tendresse, de souci et de responsabilité indéfectibles à son égard, dont atteste l\u2019œuvre de l\u2019artiste.Non que l\u2019artiste et l\u2019art lui-même ne participent, à leur manière, au bon fonctionnement de la vaste entreprise que devient le monde.L\u2019art, plus que jamais, se vend et fait vendre.Mais il demeure, contre vents et marées, « manifestation irrécusable de la liberté » selon Patocka, invitation à faire du monde et de sa propre vie une œuvre d\u2019art humaine.Les quatre artistes en art visuel, familiers de la revue, rendent témoignage de cette quête ardue d\u2019authenticité, dans L\u2019autre regard.L\u2019imaginaire est une dimension fondamentale de l\u2019existence humaine.Les artistes le portent à la conscience et font mémoire d\u2019un art d\u2019exister dans lequel l\u2019action est sœur de l\u2019imaginaire.Méconnaître cette dimension conduit à abdiquer devant « le pouvoir écrasant de la réalité », comme le dit Adorno, et à acquiescer au délestage, telle une peau morte, d\u2019une présence sensible au monde, délestage que promeut la raison instrumentale autosuffisante, centrée sur le rendement, la productivité et le profit.L\u2019art brouille, embrouille l\u2019évidence, l\u2019immédiateté du regard.11 fait apparaître la face cachée du monde.Sans la dévoiler.Cette apparition crée un vertige salutaire qui fait perdre pied : le sol s\u2019ébranle, la solidité du réel « objectif » se fluidifie et, dans cet ébranlement des sens, le sens s\u2019immisce insaisissable, problématique, opaque, portant la trace d\u2019une transcendance au cœur de l\u2019existence.En montrant ce qu\u2019il voit, l\u2019artiste montre qu\u2019on ne voit pas tout.Et que ce « reste » ouvre un monde où se meuvent la liberté et la justice, la beauté, le partage et la fête.Les mots ne recouvrent plus les choses comme un vêtement la nudité, ni n\u2019effacent l\u2019ombre qui traîne derrière ce qu\u2019ils désignent.La parole n\u2019est plus simplement communication mais expérience sensible.Expression.Dont il faut réapprendre le langage, en se taisant, en en parlant, en laissant monter de soi cette parole étrangère qui nous habite et qui constitue notre condition fragile d\u2019humanité.Il y a une parenté entre l\u2019art et le politique, sans qu\u2019ils soient réductibles l\u2019un à l\u2019autre.De la sauvegarde des deux dépend la capacité humaine de poétiser le monde, d\u2019arracher les choses et les êtres à la servitude d\u2019être utiles et efficaces.Le génie de l\u2019art est de provoquer la remémoration de la vie comme aventure commune, élaboration d\u2019un monde commun, dont le matériau de base est le langage - signe, parole, mot, couleur, geste, son.Le politique s\u2019érige sur cette fondation symbolique, déjoue le destin « naturel » et muet, institue des normes, trace des repères, signe des pactes et noue des promesses.L\u2019article de Jean Pichette, La dernière (s)cène, montre bien que la perte du politique n\u2019est pas étrangère à l\u2019anesthésie des sens, qu\u2019insinue le positivisme ambiant.Car la citoyenneté creuse son nid dans l\u2019expérience d\u2019une fêlure dans le réel, qui laisse à vif le monde dans ses médiations symboliques et qui fonde la tâche humaine de création, d\u2019interprétation, d\u2019institution.Il n\u2019est pas étonnant que ceux qui ont cherché de tout temps à imposer un ordre incontestable, s\u2019en soient pris aux artistes, pour les faire taire ou les embrigader.Scandale à leurs yeux que cette création qui dévoile précisément ce qu\u2019on veut occulter, ce dont on méprise l\u2019existence et dénie la dignité.L\u2019art, en ce sens, a des affinités avec la gauche, puisque io ReLatiONS juin 2003 ilinilf if I ?Marc Seguin, Ange, HUILE SUR TOILE, 2003 cet « autrement du monde » ne cesse de venir à la rescousse des bafoués, des spoliés et des sacrifiés d\u2019une histoire officielle qui couvre du voile de l\u2019ordre naturel des choses la misère et l\u2019injustice.Par sa contestation de ce qui est, par son attention aux possibles, par le désordre qu\u2019il sème au sein de l\u2019ordre.L\u2019art, et particulièrement l\u2019art populaire à travers ses poètes, ses chansonniers, ses conteurs et ses peintres, porte les rêves des classes populaires de faire mentir la réalité, l\u2019espoir que celle-ci soit grosse de possibles, d\u2019une vie belle et digne.Le conteur y a une place de choix, comme nous en convaincra l\u2019article d'Anouk Bélanger, Espaces contés.En enchantant le quotidien, les recoins familiers du chez-soi, les lieux banalisés et désavoués des petites gens sans « importance », sans titre, sans pouvoir, il ne fait pas autre chose que de libérer de l\u2019emprise d\u2019un univers saturé de marchandises, de valeurs insignifiantes, l\u2019existence vécue comme n\u2019ayant « pas rapport » et de lui restituer son pouvoir d\u2019imagination et de création.Du fond de l\u2019œuvre d\u2019art se fait entendre l\u2019appel à devenir artiste.« Dans les années terribles de \u201cléjovchtchina\u201d, j\u2019ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad.Un jour, quelqu\u2019un a cru m\u2019y reconnaître.Alors une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l\u2019oreille (là-bas, on ne parlait qu\u2019en chuchotant) : -\tEt cela, pourriez-vous le décrire?Et je répondis : -\tOui, je le peux.Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage.» 1er avril 1957, Leningrad.Anna Akhmatova, Requiem.juin 2003 ReLatiONS dOSSieR L'autre regard Quatre artistes en art visuel bien connus de Relations - trois peintres et une photographe -ont accepté de participer à une table ronde organisée par la revue pour réfléchir au sens qu'ils donnent à leur engagement, à partir de leur expérience personnelle.Nous les en remercions vivement.L\u2019engagement de l\u2019artiste Josée Lambert : Nous sommes tous les quatre des spécialistes du regard.Le premier mot qui me vient à l\u2019esprit pour parler de l\u2019engagement est celui d\u2019authenticité et son corollaire : ne pas tricher.11 m\u2019est arrivé à quelques reprises de sentir que je pouvais avoir un pouvoir d\u2019envoûtement.Un engagement sain est de ne pas abuser de ce pouvoir sur ceux qui sont séduits par ce que nous faisons.C\u2019est très dur de ne pas perdre sa boussole intérieure.Je suis une artiste engagée et non une artiste militante.Faisant du documentaire en photographie, je travaille avec le réel.Je cherche à dévoiler un espace de solidarité entre des personnes, à en faire un tout ou un fragment pour le communiquer.Quand je parle d\u2019espace de solidarité, je parle aussi d\u2019espace de liberté.Là, tout se complique.Il y a certaines zones qui sont des champs minés.Ces mines sont les partis politiques, les tendances idéologiques qui auraient tout intérêt à récupérer ce que nous faisons, particulièrement dans les moments de conflits.Quand nous avons identifié l\u2019endroit Quand nous avons identifié l'endroit où sont les mines et le fait que nous pourrions être récupérés, nous nous apercevons que l'espace de liberté est très petit.J.L.où sont les mines et le fait que nous pourrions être récupérés, nous nous apercevons que l\u2019espace de liberté est très petit.C\u2019est dans cet espace-là qu\u2019il faut arriver à travailler.Stéphanie Béliveau : Certains décident de faire un art volontairement engagé, en parlant des grands débats de la société.Je me situe complètement à l\u2019inverse.Je cherche à être la plus personnelle possible, car je crois pouvoir atteindre ainsi un propos plus universel.L\u2019art n\u2019est engagé que s\u2019il témoigne d\u2019une honnêteté et d\u2019une intégrité chez l\u2019artiste, qualités très difficiles à garder dans le monde artistique actuel.Une immense pression tente de nous faire sortir de notre désir fondamental de faire de l\u2019art.Il faut résister à ces pressions, aux valeurs de rentabilité de la société nord-américaine; il faut résister à la compétition culturelle internationale des « olympiques des arts visuels ».Le marché de l\u2019art est très puissant, il nous influence énormément, surtout quand nous avons choisi la peinture comme médium.Choisir la peinture et le dessin, c\u2019est vraiment entrer dans la résistance, faire le choix de la précarité et de la survie.Marc Seguin : Nous cherchons à pousser certaines limites, à défricher des terrains qui ne sont pas encore pavés.Il est facile de tomber dans certains pièges.Mon plus grand ennemi n\u2019est pas le milieu, c\u2019est moi-même.Nous pensons que nous émettons des choses qui peuvent intéresser les autres.Cela ne sert à rien de travailler dans le sous-sol.Nous avons besoin d\u2019un public.Mais l\u2019émetteur qu\u2019est l\u2019artiste est aussi un Je me sens comme un moustique dans une chambre.Le pouvoir des artistes est de cet ordre.L'art nous tient éveillés.L.humain.Dans ce sens, l\u2019engagement doit être total et quotidien.Il tient d\u2019une véritable profession de foi.Ce n\u2019est pas une formule que je signe une fois pour toutes, c\u2019est un engagement à renouveler chaque jour.Lino : Quand on choisit d\u2019être un artiste, on ne s\u2019engage pas, cela vient tout seul.Il s\u2019agit d\u2019un éveil aux petites choses du quotidien; à la poésie; à une perception différente des couleurs, des émotions, des gens, qui établit un certain rapport à la vie.Le premier engagement d\u2019un artiste, c\u2019est d\u2019être artiste, de dire et de voir ce que d\u2019autres ne voient pas et ne disent pas.Mon rapport à la peinture est d\u2019abord un rapport intime, il répond à une nécessité personnelle.Ce n\u2019est que dans un deuxième temps que l\u2019art s\u2019inscrit dans une démarche sociale.Le monde actuel manque fondamentalement de poésie.Le bruit est tellement intense que le fait de faire des choses silencieuses est déjà une façon de résister.Nous vivons dans une telle surabondance d\u2019images que j\u2019ai besoin de créer quelque chose qui ne bouge pas.C\u2019est pourquoi je choisis la peinture pour m\u2019exprimer.Le peintre, comme tout artiste, se doit d\u2019être honnête avec lui-même.L\u2019image peut servir à dire des choses et j\u2019aimerais que nous prenions le temps de nous arrêter, le temps d\u2019apprivoiser cette autre dimension de l\u2019existence.Le monde artistique a toujours été un monde parallèle.Certaines formes d\u2019art sont peut-être plus accessibles que d\u2019autres, plus acceptées que d\u2019autres.En peinture, l\u2019art contemporain se trouve dans un certain décalage.Il y a beaucoup de solitude.C\u2019est un saut dans le vide.Plus on tombe, plus on apprend qu\u2019il n\u2019y a pas de plancher et qu\u2019au bout du compte, l\u2019important est de prendre le risque.12 ReLatiONS juin 2003 vTMn mm i Lino, Regarde-moi, 2003 Sur les traces de l\u2019humain S.B.: Dans la vie, on naît seul et on va inévitablement vers la mort.Qu\u2019on le veuille ou non, notre finitude est là.Les artistes qui m\u2019apportent quelque chose sont ceux qui se tiennent très près de cette source.C\u2019est beau de se situer en ce lieu et d\u2019ouvrir des chemins.Quand les camps de concentration ont été libérés, à la fin de la Deuxième guerre mondiale, on a trouvé des petits bricolages en papier, des brindilles, de courts poèmes.Les prisonniers qui vivaient dans des conditions de détresse psychologique, émotive et physique intense trouvaient l\u2019énergie ou le goût de faire un petit geste gratuit, après des heures de travail à l\u2019extérieur dans un froid glacial.Faire quelque chose pour se sentir encore humain, comme un geste de liberté, une affirmation d\u2019existence.C\u2019est la fonction fondamentale de l\u2019art.L\u2019approche psychanalytique dit qu\u2019à travers l\u2019art, l\u2019artiste essaie de résoudre des problèmes, du moins de satisfaire des pulsions.Quand nous regardons une œuvre, nous suivons ce processus de sublimation de l\u2019artiste.Cela nous donne la conscience de tous nos possibles.L.: La société contemporaine cherche à nous faire perdre ce rapport à la vie et à la mort, à nos limites.Elle propose plutôt une sorte de sommeil qui fait écho à notre instinctive paresse.Le monde irait peut-être mieux si davantage de personnes en prenaient conscience.Trop peu de gens sont préparés à faire face à cette grande solitude.En peinture, il y un retour au figuratif qui s\u2019inscrit dans ce rapport à l\u2019existence.Nous avons besoin d\u2019une présence humaine.C\u2019est un rebond de la situation actuelle.J.L.: Souvenons-nous que l\u2019abstraction en peinture est apparue au moment où la photographie a pris son essor.Mais dans la photographie contemporaine, l\u2019humain a tendance à disparaître.La photo est de moins en moins réelle, de plus en plus transformée sous le diktat de Photoshop.Elle n\u2019est plus juin 2003 ReLatiONS dOSSieR Josée Lambert, Intervention n° 1, Quelque part en Irak.Que sont-ils devenus?T$ P 0 9K9 ce qu\u2019elle était, elle meurt.C\u2019est assez tragique.Elle perd son contrat d\u2019authenticité avec le réel, son pacte avec l\u2019humanité.C\u2019est peut-être la raison pour laquelle la figuration revient en peinture.S.B.: Ce qui meurt, ce sont justement les signes de fini-tude : les rides, la mollesse, etc.On fait disparaître ces traces grâce au nouveau médium technologique.L\u2019art devient de plus Quand on décide d'accepter la dureté de la vie, soudainement l'intensité de vivre devient très grande.Les moments de bonheur sont intenses.S.B.en plus propre et aseptisé.Nous ne voulons pas voir.Nous ne voulons pas savoir le tragique de notre condition humaine.L.: La souffrance n\u2019est pas une mode.Si elle est présente en ce moment, c\u2019est qu\u2019elle traduit un réel étouffement.Dans ce que nous faisons, nous exprimons notre rapport avec une humanité prise dans une situation inconfortable.C\u2019est une forme de contestation, de résistance qu\u2019on ne saurait percevoir sans la ressentir profondément.M.S.: Curieusement, il n\u2019y a jamais eu autant de musées et l\u2019art contemporain n\u2019a jamais été aussi populaire dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.L\u2019art répond dans une certaine mesure à l\u2019envie de croire en quelque chose.Personnellement, je vais dans les églises et dans les musées comme touriste spirituel.Je veux retrouver un espace de recueillement qui n\u2019existe pas ailleurs.Un musée est un endroit où l\u2019on est seul avec soi.On peut y aller en groupe, mais on ne se parle pas.J\u2019y trouve une beauté intérieure.S.B.: Le fait d\u2019avoir évacué la religion de la société fait qu\u2019il nous manque quelque chose par rapport au sens de la vie, de la souffrance et de la mort.La seule façon de nous remettre en contact avec cela, c\u2019est l\u2019art.L\u2019art et la religion sont d\u2019ailleurs inextricablement liés.L.: Les musées d\u2019art au Québec n\u2019échappent pas à la logique du spectaculaire.Ils ont très bien compris ce qui attire les gens.Mis à part quelques grands noms déjà surmédiatisés, il y a très peu d\u2019initiatives pour favoriser l\u2019émergence de la peinture ici.14) ReLatiONS juin 2003 Le pouvoir de l\u2019art M.S.: L\u2019œuvre la plus engageante qui pourrait exister politiquement, ce serait d\u2019exposer un simple miroir.Les gens passeraient devant, certains s\u2019arrêteraient pour se regarder et aussi pour regarder ailleurs.Ils découvriraient alors qu\u2019ils ne peuvent voir quelque chose que s\u2019ils se voient eux-mêmes.Ainsi, l\u2019art permet de ne pas contourner la réalité.L\u2019art empêche l\u2019évitement ou la fuite.Il projette une lumière sur la souffrance, montre qu\u2019elle a toujours été là et qu\u2019on veut l\u2019oublier.L.: Personnellement, je me sens comme un moustique dans une chambre.J\u2019ai la force du moustique, c\u2019est-à-dire que je peux empêcher quelqu\u2019un de dormir toute une nuit.Le pouvoir des artistes est de cet ordre.L\u2019art nous tient éveillés.S.B.: Le travail dans l\u2019atelier est exigeant, douloureux.Je ne crée pas dans la facilité.J\u2019accumule les taches, les cicatrices, ou les traces de souliers, et je travaille dessus.Je pense à des sujets que j\u2019aime, qui m\u2019émeuvent et non à ce que j\u2019ai envie de dire.Une grande joie surgit quand des gens sentent que le cheminement a été très dur, que l\u2019œuvre à regarder est une solution heureuse qui aide à construire son histoire, à réparer ses difficultés.Ils étaient trente-neuf et un VlRGINA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU Ils étaient trente-neuf et un sous l\u2019arbre sacré de la paix.Des mâts totémiques marquant la présence humaine d\u2019avant l\u2019Amérique.Le frère rouge vit encore.L\u2019or soyeux des castors a coulé L\u2019or rugueux des forêts dilapidées L\u2019or liquide de l\u2019eau convoitée Le commerce dure toujours.Aurons-nous un jour la sagesse de signer un traité de paix avec les os du caribou qui blanchissent au loin?La terre, comme un ventre bleu roulant dans l\u2019espace Se meurt de ses enfants.L\u2019ours blanc viendra du Sud Ses griffes sur le sein de l\u2019abeille porteuse de miel.Aurons-nous un jour la chance de signer un traité de paix avec la Terre?Ils étaient trente-neuf et un sous l\u2019arbre sacré de la paix.L.\t: Je suis fasciné de voir à quel point nous sommes capables d\u2019aller voir un film très dur, de lire un livre très noir ou d\u2019assister à une pièce de théâtre très sombre, mais incapables d\u2019accueillir une peinture qui nous met en face de la réalité, celle que nous ne voulons pas voir.En règle générale, nous préférons que les œuvres d\u2019art soient décoratives.Les autres, Une œuvre peut nous hanter, comme une empreinte.Les images font appel à quelque chose d'immédiat.Elles précèdent les mots.M.S.celles qui ont des choses à dire, sont exposées dans un musée; de cette façon elles ne nous dérangent pas.S.B.: Voir quelque chose de très dur n\u2019est pas déprimant.Quand on décide d\u2019accepter la dureté de la vie, soudainement l\u2019intensité de vivre devient très grande.Les moments de bonheur sont intenses.Les petites choses quotidiennes prennent une valeur incroyable parce qu\u2019on sait qu\u2019il faut en profiter.Tant qu\u2019on essaie de fuir la tristesse, comme cela se passe dans notre société, il n\u2019y a pas d\u2019issue, il ne reste que la peur et l\u2019angoisse inconsciente.C\u2019est pourtant à partir de cette tristesse qu\u2019on se libère.La vie est très dure et bien des gens se salissent encore les mains - les éleveurs porcins, les chirurgiens, les éboueurs, les préposés à l\u2019entretien, et par- l'auteure, d'origine fois les artistes - mais la vie est belle aussi.\tcrie, est peintre M.\tS.: Une œuvre peut nous hanter, comme une em- et installationniste preinte, car elle concerne des paramètres différents des paramètres de l\u2019écriture.On a affaire à un langage complètement différent du langage verbal.Les images font appel à quelque chose d\u2019immédiat.Elles précèdent les mots.L.: On nous demande toujours d\u2019expliquer notre démarche avec des mots.C\u2019est l\u2019exemple type de notre insécurité devant le langage artistique.Si un artiste choisit de peindre ou de prendre des photos, il y a de bonnes chances pour que l\u2019écriture ne soit pas son mode d\u2019expression privilégié! C\u2019est comme si le langage était toujours supérieur à l\u2019image.Tout-est chapeauté par le langage verbal, alors que le langage visuel témoigne aussi d\u2019une intelligence.D\u2019où l\u2019importance d\u2019enseigner le code, de sensibiliser les gens à une autre perception du réel.S.B.: L\u2019art visuel se présente souvent d\u2019une façon tellement arrogante et élitiste que les gens ont peur de ne pas comprendre.Ta propre expérience devant une œuvre est aussi valable que celle d\u2019un professeur d\u2019histoire de l\u2019art.C\u2019est toujours une opinion personnelle, même si tu réagis par un rejet total.Chacun est seul devant l\u2019œuvre, comme chacun est seul juin 2003 ReLatiONS dOSSieR dans la vie.Devant mon travail, les gens me proposent souvent des lectures auxquelles je n\u2019avais pas du tout pensé.Certains se sentent gênés d\u2019entrer dans les galeries d\u2019art parce qu\u2019il y a beaucoup d\u2019arrogance dans ce monde, gênés de ne pas savoir comment s\u2019exprimer avec les bons mots.Ils n\u2019ont peut-être pas le langage spécialisé, mais ils ont tout ce qu\u2019il faut pour comprendre, pour ressentir quelque chose.J.L.: C\u2019est presque un choix politique de faire de la figuration, parce que c\u2019est décider de garder un premier niveau de lecture qui tente d\u2019interpeller le réel.L.: Cela ne représente pas vraiment une entrave à ma propre liberté.Pour moi, c\u2019est plutôt une façon de ne pas m\u2019éloigner.Je cherche à rester dans un univers accessible.Malgré cela, je constate la difficulté qu\u2019ont les gens à élargir leur perception, à se laisser envahir par la poésie, par la fragilité, par exemple.Nous comprenons plein d\u2019autres langages abstraits (les mathématiques), mais le langage de la peinture effraie.En fait, nous avions à la naissance toute la sensibilité qu\u2019il fallait pour le comprendre.Seulement, de nos jours, la sensibilité n\u2019est peut-être pas la plus gagnante des qualités.M.S.: Les œuvres d\u2019art servent de filtre pour le temps dans lequel nous vivons, elles jouent le rôle de baromètre.C\u2019est ce filtre-là que je mets en place pour laisser des choses qui tiennent la route.J\u2019essaie de communiquer, de transmettre des données sur le temps dans lequel je vis, mais par des images.C\u2019est la même chose que ce que la parole tente de faire, mais à un autre niveau.L.: Dans une société confortable pour les artistes, nous sentirions-nous aussi nécessaires?\u2022 (Propos recueillis par Anne-Marie Aitken) La mémoire de la terre et des eaux VlRGINA PÉSÉMAPÉO BORDELEAU V A titre de commissaire et d\u2019artiste invitée, j\u2019ai lu Ils étaient trente-neuf et un lors de l\u2019inauguration de l\u2019installation « Des mâts totémiques pour la Paix », en août 2001.Ce texte résume mes préoccupations et mon engagement dans la société en tant qu\u2019artiste.Le projet fut initié par Terres en vues, dans le cadre des activités de commémoration du 300e anniversaire de la signature, entre le régime français et trente-neuf nations autochtones, de la Grande Paix de Montréal.Faisant écho aux quarante signataires du traité de la Paix de 1701, quarante mâts totémiques ont été érigés au Jardin botanique de Montréal.Avec la participation de quatre autres artistes autochtones, de lourds troncs d\u2019épinette furent transformés in situ en autant d\u2019œuvres d\u2019art s\u2019appuyant sur les éléments centraux de la spiritualité autochtone.Mes parents découvrirent mes dons à la suite d\u2019un songe évoquant le symbole de la Terre-mère : perchée au sommet d\u2019un tremble, je regarde, terrorisée, un animal inconnu qui rampe au sol.Au matin, je raconte ce rêve à ma mère, l\u2019amérindienne, porteuse d\u2019un savoir ancestral plein de sagesse, mais également porteuse de la peur des pouvoirs occultes.Je pris une feuille de papier et d\u2019un coup de crayon une tortue apparut.Nous habitions une région où il m\u2019était impossible d\u2019être en contact avec ces reptiles et nous vivions isolés.Je ne fréquenterais l\u2019école que l\u2019année suivante.Les réactions de ma mère et de mon père furent, je le constate aujourd\u2019hui, déterminantes pour mon cheminement artistique et spirituel.Mon père m\u2019acheta des peintures à numéro, puis des aquarelles et du papier.Quant à ma mère, elle me demanda de ne plus lui raconter mes rêves, car elle les craignait, ne sachant trop si ce potentiel chamanique émanait de ma personne ou était dirigé contre moi ou contre notre famille.Malgré mon jeune âge, l\u2019art prenait à son point de départ un sens sacré.Ma démarche sur le thème de l\u2019environnement a commencé en 1990, dans le cadre du projet « Whapmagoustui », une intervention sur les bords de la rivière Grande Baleine.Nous étions une dizaine d\u2019artistes québécois et autochtones qui participions ainsi au débat sur le harnachement du cours d\u2019eau par la Société de développement de la baie James.Depuis quelques années, en parallèle avec la peinture, je travaille sur le thème des mâts territoriaux et totémiques.Bien que parfois les créations aient une dimension politique par leur rappel de la présence des Premières Nations, en général, elles suscitent dans le public une curiosité pour une culture contiguë mais ignorée.Des mâts furent érigés au Symposium en arts visuels d\u2019Amos, en 1997; au Musée d\u2019art contemporain de Roskilde, au Danemark, en 1998; au Jardin des Tuileries, dans le cadre du Printemps du Québec à Paris, en 1999; au Jardin botanique de Montréal, en 2001 et au symposium « H20 ma Terre » de Carleton-sur-Mer, en 2002.« H20 ma Terre » traite de la rencontre, grâce à la mer, de deux cultures : celle des ancêtres acadiens pourchassés par les Anglais et celles des Micmacs qui les ont accueilli.L\u2019œuvre touche le thème de l\u2019exil et de l\u2019apport de la mer nourricière pour la survie de ces peuples, mais plus encore, celui de la mémoire de la terre et des eaux qui persiste, malgré les abus de l\u2019humanité.Mes installations parlent de la ténacité et de la fragilité de cette mémoire et de son langage à l\u2019époque de l\u2019uniformisation des consciences et symbolisent la permanence des anciennes cultures orales.Elles évoquent le sacré des rituels, retracent l\u2019émotion et la fièvre dans la quête de fusion entre l\u2019homme et son environnement et éveillent dans l\u2019esprit du public une soif de spiritualité en latence.Au-delà de leur aspect pittoresque ou « folklorique », elles obéissent à des impératifs bien plus profonds et plus importants que la simple expression plastique.16) ReLatiONS juin 2003 La dernière (s)cène l'i™ rrrr Marc Seguin, Windshield washer DRINKER, FUSAIN, HUILE, COLLE DE PEAU DE LAPIN SUR TOILE, 2003 L'artiste, en donnant à voir sa façon de voir, invite à La mise en formes du monde : c'est Là son engagement essentiel L'art n'est pas une pédagogie qui dévoiLerait La réaLité, mais un appeL à habiter Le monde, à s'y rendre présent, Jean Pichette Morandi, cloîtré toute une vie dans son atelier de Bologne pour peindre des natures mortes, n\u2019est pas moins essentiel que Victor Hugo.La compositrice finlandaise Kaija Saariaho en dit autant sur notre monde que Bertolt Brecht en son temps (toujours d\u2019actualité!).Question absurde : Bach était-il engagé?Et tant qu\u2019à distinguer sur cette base le bon grain de l\u2019ivraie, faudrait-il brûler les livres de Céline?Et choisir entre Richard Desjardins et Hélène Dorion?La cloche sonne.Des larmes de bonheur s\u2019échappent des yeux de Boris, jeune fondeur à qui son père n\u2019avait jamais transmis le secret de l\u2019alliage des cloches.Il a réussi, pourtant, et Andreï Roublev, qui a tout vu, invite Boris à fondre d\u2019autres cloches pour les églises qu\u2019il ornera de ses icônes.Après l\u2019horrible sac de Vladimir par les Tatars, après des années de silence, le grand peintre russe du début du XVe siècle retrouve ainsi son élan créateur.Il offre de nouveau son regard au monde, et le film d\u2019Andreï Tarkovski se termine sur de magnifiques images de la célèbre icône de La Trinité.« Plus il y a de mal dans le monde, plus il y a de raisons de faire le beau, disait Tarkovski.C\u2019est plus difficile, sans doute, mais c\u2019est aussi plus nécessaire.» Dans Andreï Roublev, réalisé en 1966, le cinéaste russe déclinait à sa façon sa vision de l\u2019art.Loin d\u2019un film historique ou biographique, Tarkovski cherchait plutôt, comme il l\u2019écrit dans son journal, à « [.] sonder l\u2019âme et la conscience sociale de l\u2019artiste qui veut créer d\u2019impérissables valeurs spirituelles.» Il voulait « [.] montrer comment, à une époque de guerre civile et de joug tatar, l\u2019aspiration de tout un peuple à la fraternité avait donné naissance à la géniale Trinité, idéal de fraternité, d\u2019amour et de sainteté sereine.» L\u2019art comme « une forme de prière » : nous semblons ici à mille lieues de l\u2019« art engagé ».Et pourtant.Je me méfie de l\u2019art engagé, ou plutôt des idéologues de l\u2019art engagé.Ce n\u2019est pas le drapeau qui fait l\u2019artiste.Giorgio L\u2019art, terreau du politique L\u2019art n\u2019a pas à s\u2019enrôler, même en temps de guerre.Surtout en temps de guerre : il faut résister à la mobilisation totale, animée tout entière par une logique de puissance, qui n\u2019est pas celle de l\u2019art.Cela ne condamne pas les artistes au silence : ils peuvent, comme nous tous, s\u2019exprimer haut et fort.Mais à quoi bon inviter les artistes à investir le champ sociopolitique si nous sommes incapables de voir sourdre un autre monde d\u2019une œuvre qui s\u2019offre à nous?Pourquoi les artistes devraient-ils se transformer en animateurs socioculturels?L\u2019art n\u2019est pas une publicité, fut-elle à caractère « sociétal » : il n\u2019est pas là pour vendre des bonnes causes, en les rendant attrayantes.À lui demander de se faire agent de marketing, on le transforme, au pire, en « produit culturel », à « consommer » comme toute autre marchandise; on en fait, au mieux (?), une « pédagogie » porteuse de « messages ».Dans tous les cas, l\u2019art devient ainsi un instrument au service d\u2019une cause : en se faisant « utile », il devient surtout futile.La gauche (en tout cas une certaine gauche) est souvent méfiante à l\u2019égard de l\u2019art, du moins des artistes qui ne sont pas « engagés » - entendre : qui ne portent pas un drapeau.Cette méfiance est intimement liée à une façon de (ne pas) penser la question de la représentation, qui s\u2019exprime notamment - dans sa forme la plus radicale - par un rejet de la démocratie représentative, au profit de la « démocratie directe ».Au nom.par exemple, de la critique (fondée) de l\u2019État L'auteur est professeur au Département DES COMMUNICATIONS DE l'UQAM juin 2003 ReLatiONS (17 dOSSieR capitaliste, c\u2019est l\u2019idée même de médiation qui se trouve mise en cause : de l\u2019État capitaliste à l\u2019État tout court, tout espace de représentation tend à devenir suspect, sinon illégitime.Comme si instituer une distance, c\u2019était se couper du peuple.Partant d\u2019une critique souvent pertinente du formalisme des mécanismes modernes de la représentation politique, cette critique débouche ainsi, paradoxalement, sur un appui de facto à la dynamique néolibérale de dissolution du politique, où la réalité devient pure affaire de rapports de forces.Mais comment, en s\u2019enfermant dans une telle physique de la société, envisager la constitution d\u2019un autre monde?Entendons-nous bien : il ne s\u2019agit pas ici de nier l\u2019existence de rapports de forces mais de rappeler que la réalité humaine ne se réduit pas à ce schéma néo-darwinien.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il me semble aujourd\u2019hui nécessaire de situer la réflexion sur les rapports entre l\u2019art et l\u2019engagement, pour au moins deux raisons : d\u2019abord, parce que la question de la représentation se trouve au cœur de l\u2019art et du politique; ensuite, parce que si ces deux pratiques sont effectivement liées, on peut se demander quel sera l\u2019effet sur l\u2019art de l\u2019effritement du politique - et ce que peut signifier dans ce contexte un art « engagé ».L\u2019art et le politique impliquent tous deux une distance par rapport à la réalité.Cet écart ne nous éloigne pas pour autant du monde : il creuse au contraire notre présence en son sein.La représentation porte ainsi une absence qui résonne comme une auto-présentation du monde : elle est pour lui une injonction à se présenter à soi.Elle appelle le détour, un détour qui n\u2019est pas une perte de soi mais un accroissement d\u2019être, par la réflexion, au double sens du terme : effet de miroir, dans lequel la société se projette et à travers lequel elle se donne une image sensible de soi; effet d\u2019un retour de Par son refus d'enfermer l'être dans la positivité, l'art invite à une autre narration de la réalité.Il constitue ainsi un terreau propice au développement du politique.la pensée sur elle-même, par où la forme des rapports liant les individus entre eux est à son tour investie par la pensée.Cette parenté de l\u2019art et du politique ne permet toutefois pas de les assimiler l\u2019un à l\u2019autre : il tombe sous le sens que l\u2019acteur politique n\u2019est pas un artiste (bien qu\u2019il puisse l\u2019être aussi, et réciproquement).Mais si l\u2019art ne se réduit pas au politique, il ne peut davantage apparaître comme neutre ou désincarné - même quand il se revendique comme tel - parce qu\u2019il nourrit, à travers la distance qu\u2019il accentue dans le monde, la fiction d\u2019un autre monde.L\u2019art affirme dans son déploiement une présence subjective : par son refus d\u2019enfermer l\u2019être dans la positivité, il invite à une autre narration de la réalité.11 constitue ainsi un terreau propice au développement du politique.L'auteur est DRAMATURGE ET DIRECTEUR ARTISTIQUE du Théâtre Teesri Duniya, à Montréal Le théâtre, pivot du monde Rahul Varma LJ art doit-il être engagé et permettre aux communautés avec lesquelles nous habitons le monde d\u2019exprimer et de communiquer leurs expériences, ou simplement être là pour nous divertir?C\u2019est la question à laquelle sont confrontés tous les artistes, alors que se déroulent des événements si inquiétants pour l\u2019avenir de notre planète.Actuellement, il nous est demandé de participer à la guerre contre le terrorisme, comme si celui-ci était une maladie et non un symptôme.Le meilleur moyen d\u2019en finir avec ce terrorisme est de s\u2019attaquer à ses causes profondes, le privant ainsi de toute légitimité.De toute évidence, le terrorisme a de multiples visages; il ne peut se définir à travers une seule vision des choses.Sous prétexte de le combattre, les États-Unis pratiquent un terrorisme d\u2019État, trament un plan de domination incontestée du monde, comme cela se manifeste à travers leur action unilatérale contre l\u2019Irak.L\u2019administration américaine clame avoir gagné la guerre et libéré le peuple irakien mais, en fait, le peuple américain, au nom duquel la guerre fut menée, a déjà perdu - il a perdu la confiance des peuples de la terre.« Dans une guerre, les pays ne gagnent pas; les peuples perdent », affirme l\u2019écrivaine indienne Arundhati Roy.Comme directeur artistique et dramaturge, je me sens obligé de rompre le silence, de prendre la parole et d\u2019agir pour transformer la situation politique internationale actuelle.C\u2019est ce que j\u2019ai essayé de faire à travers une de mes pièces de théâtre : Bhopal, dont la première eut lieu à Montréal en 2002 et qui fut également jouée en hindi dans six villes indiennes.Elle traite du désastre de l\u2019Union Carbide survenu à Bhopal, en Inde, en 1984.L\u2019explosion de cette usine de produits chimiques américaine a coûté la vie, depuis lors, à plus de 20 000 personnes.On peut établir de nombreux parallèles avec les événements du 11 septembre 2001 à New York, dans le sens où beaucoup d\u2019innocents y ont perdu la vie.Mais la différence notoire entre les réactions que l\u2019une et l\u2019autre de ces catastrophes suscitèrent aux États-Unis reflète un profond déséquilibre dans la manière dont sont considérées les vies humaines selon qu\u2019elles sont américaines ou qu\u2019elles appartiennent à d\u2019autres peuples.Pendant que les États-Unis bombardaient un pays soupçonné d\u2019héberger Oussama Ben Laden, ils protégeaient Warren Anderson, le directeur général de l\u2019Union Carbide, contre toute poursuite judiciaire.Si l\u2019on ne peut comparer Anderson à Ben Laden, il existe suffisamment de similitudes entre les deux tragédies pour souligner le chauvinisme du gouvernement américain.Alors que la réaction aux événements du 11 septembre a été rapide et catégorique, les survivants de Bhopal continuent de 18 ReLatiONS juin 2003 La fiction (Tun autre monde La démocratie représentative est souvent critiquée aujourd\u2019hui parce qu\u2019elle ne refléterait pas fidèlement la réalité.Au nom d\u2019un idéal de transparence garant de l\u2019accès à la « vraie » réalité, la représentation tend ainsi à se réduire à une simple photocopie du réel.Ce faisant, la présence du monde à lui-même se résorbe peu à peu en un ensemble de mécanismes «objectifs» de gestion faisant apparaître le «système» comme la seule réalité.Toute tentative de combler la distance entre la réalité et sa représentation, fut-elle animée des meilleures intentions, favorise ainsi une dynamique qui réussit pourtant déjà très bien à abolir tout écart en l\u2019absorbant dans une soi-disant naturalité (celle des lois de l\u2019économie, par exemple, figure dominante de l\u2019enfermement dans le même et de la destruction de l\u2019altérité).La représentation n\u2019est toutefois pas - et ne peut pas être, sauf à s\u2019auto-dissoudre - simple adéquation de la réalité à elle-même.Elle loge dans une tension qui dilate la réalité dans le temps social-historique, en la transformant en un projet : elle fait ainsi entrer la fiction au cœur du monde, qui n\u2019apparaît plus donné une fois pour toutes.L\u2019histoire n\u2019est plus écrite : elle s\u2019écrit, collectivement, dans l\u2019espace aménagé par la réflexion.En ce sens, loin de devoir représenter la réalité, l\u2019artiste tente au contraire de la transcender, de l\u2019ouvrir sur un au-delà du réel : il s\u2019éloigne pour soigner une présence au monde qui tend aujourd\u2019hui à s\u2019estomper dans une effectivité de plus en plus amputée de toute intériorité.En donnant à ressentir le monde, à en éprouver la fragilité, et donc la richesse, l\u2019artiste contribue à ouvrir des brèches dans le réel.C\u2019est ainsi, en restant à l\u2019écart, qu\u2019il peut agir le plus efficacement sur le monde, reconnaissant du coup que toute présence humaine est pétrie de symbolique.L\u2019artiste agit dans le monde en ouvrant les horizons.Il nous donne à voir sa façon de voir : c\u2019est là son premier engagement, souvent le seul, mais surtout le seul qui soit essentiel.L\u2019artiste s\u2019engage en nous prêtant ses yeux : avant de nous montrer quelque objet, il nous montre à voir.Sa politique est la politique du regard : elle est une invitation à la mise en formes du monde, des formes que la logique systémique tend à dissoudre dans une indifférenciation du réel qui se présente sous la coupe fallacieuse de la liberté.Comme si nous ne vivions pas toujours dans et par des formes! La société du spectacle tend aujourd\u2019hui à emprisonner la réalité en elle-même : la représentation se dévoie dans un spectacle projeté hors du monde, sur un inaccessible écran où sont confinées les histoires, comme sur un miroir déformant tentant de nous convaincre que notre monde est entré dans la post-histoire.Dans le règne de la nécessité, de l\u2019inévitable, de la fatalité.Dans l\u2019ordre de l\u2019irreprésentable, de la pure factu-alité systémique.Il y aurait ainsi un monde « réel », le nôtre, auquel nous serions irrémédiablement soumis, et un monde, bien distinct, de la fiction, qui canaliserait les désirs de façon languir à l\u2019ombre du désastre industriel le plus dévastateur des temps modernes, interdits de recours par l'indifférence du gouvernement américain et confrontés à un avenir rempli de maladies et de morts prématurées.Les événements du 11 septembre rappellent par ailleurs l\u2019importance de réfléchir aux rapports qu\u2019entretient la majorité avec les minorités ethniques et culturelles - qui se caractérisent par l\u2019incompréhension, l\u2019ignorance, les préjugés - et d\u2019ébranler leurs soubassements.C\u2019est l\u2019une des missions que s\u2019est donnée le Théâtre Teesri Duniya, où j\u2019œuvre avec des acteurs d\u2019origines ethniques diverses.Sartre disait que le théâtre est le plus politique des arts, car il doit répondre aux crises et aux événements historiques sans aucune réserve et avec une grande conscience politique.Cela me rappelle que, le matin du \\ 1 septembre 2001, une amie m\u2019a téléphoné.« Es-tu musulman?», me demanda-t-elle.« Pourquoi me poses-tu cette question?» lui répliquai-je.« New York brûle ».Cette même semaine, ma fille de quatre ans, Aliya, revenant d\u2019une fête d\u2019anniversaire, me demanda : « Papa, suis-je musulmane?» Dipti et moi avons l\u2019habitude de répondre à ses questions, quel qu\u2019en soit le sujet.Mais cette fois, nous étions devant un dilemme.Que nous disions oui ou non, la réponse que nous allions lui donner ne pouvait être la bonne.D\u2019une certaine façon, nous étions en train de justifier la vague de sentiment anti-arabe et antimusulman qui a suivi le 11 septembre, faisant que l\u2019identité arabomusulmane devait être défendue ou niée.L\u2019expression « Axe du mal » qu\u2019inventa le président Bush lors des préparatifs de la guerre contre l\u2019Afghanistan a eu pour effet d\u2019exacerber les tensions et d\u2019associer encore plus la communauté arabe et musulmane à une menace malveillante.Nous pouvions imaginer ce qui attendait Aliya dans les jours et les mois à venir : elle entendrait des gens accuser les musulmans d\u2019être des terroristes et des kamikazes, elle verrait des graffitis sur les murs dépeignant les musulmans comme des meurtriers, elle entendrait des parents musulmans s\u2019acharner à convaincre qu\u2019ils sont de loyaux citoyens canadiens.Et, peut-être, lors d\u2019une fête d\u2019anniversaire, une amie ou un voisin lui demanderait-il si elle est musulmane.Dans un tel contexte, les enfants ne peuvent que souffrir.Inquiets et craintifs, ils risquent de vouloir prendre leurs distances à l\u2019égard des enfants musulmans, victimes indirectes des événements du 11 septembre.Pour nous, parents, c\u2019est un scénario cauchemardesque.Nous ne voulons pas voir notre fille grandir dans un monde où les autres sont diabolisés et marginalisés à cause de leur race, de leur religion et de leur culture.Mon rôle de père rejoint alors mon rôle d\u2019artiste.L\u2019art est l\u2019écho subversif de la réalité : la voix des marginalisés et des minorités.juin 2003 ReLatiONS dOSSieR Stéphanie Béliveau, Le signe, acrylique ET COLLAGE SUR TOILE, 2002 Regards croisés La dernière Cène.Le Christ et ses apôtres.Un polyptique du photographe Rauf Mamedov, présenté l\u2019automne dernier à Paris, dans le cadre de l\u2019exposition Corpus Christi.Treize trisomiques sur cinq tableaux.Malaise.Pourquoi des trisomiques?Une façon de qualifier les apôtres et tous ceux qui les ont suivis?Une (énième) assimilation de la foi à l\u2019irrationnel, voire à l\u2019irréfléchi?Je regarde ces photos.Longuement.Un autre monde s\u2019ouvre.Un autre regard sur cette scène archiconnue.Un autre regard sur la trisomie.Une présence.Treize présences.Je ne sais plus qui regarde qui.Merveilleuse alchimie de la représentation.Présence dans l\u2019absence.Ces images de 1998 me parlent d\u2019aujourd\u2019hui, de demain, 20 siècles plus tard.Elles attisent ma foi de non-croyant.Cette dernière Cène est une nouvelle scène pour penser notre monde.Elle en appelle d\u2019autres, nombreuses, autant de convocations pour les regards.Pour la pensée, qui n\u2019a pas attendu la Raison pour réfléchir le monde.Dernière Cène.Mise en scène du monde.Tarkovski me revient en tête.Le Tarkovski de la fin, qui fait dire au jeune garçon, dans l\u2019ultime scène de son dernier film, Le sacrifice : « Au commencement était le verbe.mais pourquoi papa?» Insondable question.Abîme où se love notre être.Le Christ et les apôtres de Mamedov m\u2019habitent.Ils n\u2019ont pas de réponse.Il n\u2019y a pas de réponse.Ils vont leur chemin, sur une scène qu\u2019il nous incombe de garder vivante.Faute de quoi, il n\u2019y aura plus de repas - même invisible - à partager.\u2022 instrumentale, renvoyant du coup l\u2019utopie hors de la société.Prisonniers du réel, nous serions ainsi condamnés à devenir spectateurs d\u2019un monde qui nous tombe dessus, en ayant toutefois le loisir de faire des escapades fantasmatiques dans un autre ordre de réalité, hollywoodien, faisant écran à notre capacité d\u2019habiter pleinement notre monde humain.L\u2019art peut alors apparaître pour ce qu\u2019il devient peu à peu : une aliéna- L'artiste s'engage en nous prêtant ses yeux : avant de nous montrer quelque objet, il nous montre à voir.tion nous rendant radicalement étrangers à notre propre monde, plutôt qu\u2019une voie nous ramenant à nous-mêmes à travers le détour d\u2019autrui et nous libérant d\u2019une immédiateté qui n\u2019est jamais que fermeture à l\u2019altérité, cette condition de notre existence.Quand l\u2019art quitte ainsi l\u2019horizon de sens, faut-il s\u2019étonner de le voir être mobilisé pour changer le monde?Son action étant canalisée à des fins qui lui sont étrangères, l\u2019artiste risque alors de céder à la tentation publicitaire - dont il peine souvent à se distinguer - et de s\u2019enferrer dans des mirages qui, loin de lui ouvrir un accès sensible et réfléchi au réel, le contraignent à soutenir une gestion léchée du monde, à coups de clips et de slogans.Pendant ce temps, en retrait du monde, dans son atelier, sur son pupitre, derrière sa caméra ou sur les planches, l\u2019artiste d\u2019abord engagé dans son art continue à (se) conter des histoires.Il nous aide ainsi à faire l\u2019histoire, à l\u2019ombre du Reality show dans lequel nous nous séquestrons, lentement mais sûrement.20 ReLatiONS juin 2003 Espaces contes Différentes formes d'art populaire prennent leur essor dans le contexte urbain.Elles participent à la constitution d'un imaginaire qui se réapproprie l'espace confisqué, occulté et dénié par l'affairisme ambiant, contribuant ainsi à le contrecarrer.De là découle une participation créatrice à la production de sens, à une occupation du territoire, à des appartenances situées dans des lieux de vie et de mémoire.Anouk Bélanger LJ art populaire - contes urbains, graffitis, hip hop et chasse publicitaire (adbusters) - plonge généralement ses racines dans les conditions sociales et matérielles des classes populaires.11 expose, met « en scène » et « en sens » les relations conflictuelles qu\u2019il entretient avec la culture dominante.Ces pratiques et ces formes d\u2019art font écho à une certaine marginalisation de la culture populaire, et donc à un déficit de représentation au sein de cette culture dominante.L\u2019art populaire s\u2019inscrit dans un processus d\u2019échange critique avec des formes culturelles plus institutionnalisées ou commercialisées.Cet échange critique naît des rapports de pouvoir propres à un contexte sociohistorique donné.Cette mise en contexte est indispensable à la compréhension de l\u2019art populaire en tant que participation à l\u2019imaginaire et à l\u2019espace urbains.Ainsi, l\u2019art populaire des années 1960 diffère-t-il de celui des années 1980, et ce dernier est lui-même différent de celui qui se développe actuellement à Montréal.Les artistes faisant appel à leur expérience sensible, il est capital de considérer ce qui est autour d\u2019eux comme ce qui constitue leur matériau de base, la matière même de leur œuvre d\u2019art.Si, selon Walter Benjamin, « chaque sphère sociale produit sa propre tribu de conteurs », chaque espace urbain produit les conditions de possibilité historiques propices à générer une « tribu » d\u2019artistes populaires.Cette tribu d\u2019artistes participe à l\u2019imaginaire culturel de la ville, parfois de façon volontaire et réfléchie, parfois de façon inconsciente et spontanée, parfois à force d\u2019entraînement et de technique, parfois encore de manière autodidacte et avec les moyens du bord.À Montréal, cette tribu puise son inspiration dans la vie et l\u2019imaginaire de la métropole, tout en participant à la déconstruction et à la reconstruction de cet imaginaire continuellement produit et reproduit par des discours formels, des narrations officielles, des récits médiatiques et des formes d\u2019art institutionnalisées.En d\u2019autres termes, ces artistes travaillent à lier identité, imaginaire et espace urbain.En ce sens, l\u2019espace urbain est un « lieu pratiqué » où se déploient diverses stratégies identitaires, et c\u2019est là précisément que l\u2019art populaire opère en tant que forme et pratique non institutionnelle.Imaginaire urbain Le conte urbain, les graffitis, le hip hop et les chasses publicitaires (adbusters) sont évidemment des formes culturelles et artistiques bien différentes.Cependant, un dénominateur commun les rassemble dans le fait que ces formes participent à l\u2019espace de la ville et s\u2019inscrivent dans l\u2019imaginaire urbain.Ces artistes refusent d\u2019entrer dans une dynamique d\u2019orchestration et de gestion de l\u2019art public telle que la pratiquent des l'auteure est PROFESSEURE AU Département de SOCIOLOGIE ET d'anthropologie de l'Université Concordia.fonctionnaires de l\u2019art.Au contraire, à leur façon, ils créent une diversité de discours, de formes et de pratiques.Ces artistes populaires donnent à leurs textes, à leurs œuvres et à leur engagement en tant qu\u2019artistes un sens que nous n\u2019avons pas à comprendre nécessairement en terme d\u2019engagement militant.En effet, beaucoup d\u2019entre eux n\u2019y investissent pas cette signification a priori.Bien sûr, ils se perçoivent comme « engagés socialement », dans la mesure où ils cherchent à ce que leur art - conte, graffitis, musique, peinture - participe à un échange d\u2019expériences ou de récits au cœur de la vie culturelle et de l\u2019imaginaire urbain.Mais le sens de leur engagement est à chercher plutôt du côté d\u2019une volonté de se réapproprier les espaces publics de la ville qui sont de plus en plus privatisés, confisqués et envahis par une pensée unique.Les lieux qui disparaissent sous la lumière omniprésente de la publicité sont réinvestis symboliquement et deviennent la matière de l\u2019œuvre de ces artistes.Comme s\u2019ils les décoraient pour en faire un « chez-soi ».Comme s\u2019ils cherchaient à rompre le sortilège de la marchandise pour se retrouver dans des lieux porteurs de sens.Cet engagement, social plutôt que politique selon Jean-Marc Massie (auteur, conteur et organisateur de soirées de contes urbains), correspond à une volonté de participer à l\u2019espace montréalais et d\u2019en diversifier le sens.11 y a continuité et ressemblance entre ce que font ces artistes et ce que cherchaient à faire les artistes révolutionnaires des années 1960.Le travail des adbusters se rap- Le sens de leur engagement est à chercher plutôt du côté d'une volonté de se réapproprier les espaces publics de la ville de plus en plus privatisés, confisqués et envahis par une pensée unique.juin 2003 ReLatiONS 21 dOSSieR proche du travail des artistes du mouvement situationniste français, qui mettaient à l\u2019œuvre une critique de la société du spectacle en détournant certains événements publics.À l\u2019époque, ce mouvement s\u2019insurgeait contre la société qui se projette comme spectacle et l\u2019extrême passivité quelle engendre chez les citoyens-spectateurs.Aujourd\u2019hui, en détournant les affiches et les campagnes publicitaires, c\u2019est-à-dire en répondant, corrigeant ou parodiant les messages de celles-ci, les adbusters revendiquent un droit de regard et de critique sur tous ces discours de consommation.C\u2019est aussi ce que font les artistes graffitis et les conteurs urbains, de même que des organismes comme ATSA (Action terroriste socialement acceptable) et L\u2019autre Montréal (Collectif d\u2019animation urbain), pour n\u2019en nommer que quelques-uns.De son côté, la mouvance hip hop (à l\u2019origine et non pas dans sa forme commerciale actuelle) est une expression claire de cette volonté de participer à l\u2019espace urbain et de se le réapproprier.Le hip pop, qui a pris naissance dans le South Bronx à New York, dans les années 1970, exprime à sa façon les conditions de vie post-industrielle de résidants devenus spectateurs de la déconstruction de leur quartier.En même temps que des citoyens se rassemblaient et décidaient d\u2019agir de manière concertée, des formes d\u2019expression et de création artistiques se développaient, ancrées dans une volonté de se réapproprier le quartier et de continuer à l\u2019habiter symboliquement.Au lieu de l\u2019apprentissage plus classique d\u2019instruments de musique, les artistes hip hop recomposaient l\u2019expérience urbaine de manière symbolique, à travers une forme musicale issue de moyens technologiques accessibles (des tables tournantes) et à travers le recyclage de chansons.Cela donna voix à un paysage et à un imaginaire urbain contestataire.De la même façon, ATSA et L\u2019autre Montréal s\u2019affairent à conserver une mémoire critique et diversifiée de la ville en investissant symboliquement et de façon temporaire certains espaces urbains.Étrangeté au cœur du familier Pour sa part, le conte urbain diffère de la tradition québécoise du conte fantastique et merveilleux.Le conteur traditionnel adopte généralement l\u2019image du voyageur et de l\u2019aventurier; le conteur urbain, quant à lui, voyage dans un espace plus proche de ses auditeurs : le coureur des bois prend alors des allures de citadin et la princesse troque ses joyaux pour une passe de métro.Le conte urbain est un échange d\u2019expérience et de connaissance du milieu urbain, parfois même un exercice de reconnaissance de personnages, de relations et de lieux.C\u2019est à travers cette reconnaissance que le conte prend tout son sens.Le conteur Yvan Bienvenue, par exemple, parle « d\u2019une mère monoparentale en forme de sablier; qui s\u2019effrite par en dedans et qui s\u2019écoule par en dedans, et qui s\u2019écoule tranquillement pour ne laisser qu\u2019un petit tas de poussières à ses pieds - comme toutes ces mères en forme de sablier ».Dans la même veine, un conte de Jean-Marc Dalpé nous offre un de ces « étrangers-familiers » que sont les personnages de contes urbains : «.l\u2019homme qui sort de la Lincoln a à peu près 50 ans; il porte un manteau de fourrure et un casque de poil, t\u2019sais, ceux avec la p\u2019tite queue de raton laveur.Son nom c\u2019est Patenaude, c\u2019est un contracteur-électricien, il vit à Laval; vous le connaissez.Vous ne le connaissez pas, mais.vous le connaissez! » Le personnage du conte ressemble à monsieur-tout-le-monde qu\u2019on croise chaque jour dans la rue.L\u2019événement se passe « toujours près de chez vous », dans un lieu familier, inscrit dans la vie de quartier.Le conte urbain donne une Notre regard, qui glissait sur les lieux et les personnes, s'y accroche maintenant et se laisse émerveiller par l'inédit, l'inouï et l'inattendu.place centrale à la notion de proximité.La vie des ruelles, des quartiers obscurs et des espaces non touristiques (l\u2019arrêt d\u2019autobus, le dépanneur du coin, le parc en face de chez de soi, etc.) deviennent porteurs d\u2019événements et de sens.Racontés, ils meublent désormais l\u2019esprit, occupant une place laissée vacante dans l\u2019imaginaire dominant, L\u2019histoire sans fin qui se poursuit d\u2019un conte à l\u2019autre, s\u2019inspirant souvent de chroniques de faits divers glanés dans les journaux ou d\u2019entrefilets anodins, est celle d\u2019un visage de la ville et de ses habitants, en quelque sorte désavoué, effacé de l\u2019imaginaire officiel des best-sellers, des séries télévisuelles ou des quotidiens.Étrangeté au cœur du familier qui attire l\u2019attention, arrache à l\u2019indifférence et à l\u2019anonymat.Notre regard, qui glissait sur les lieux et les personnes, s\u2019y accroche maintenant et se laisse émerveiller par l\u2019inédit, l\u2019inouï et l\u2019inattendu.Pour prolonger la réflexion LIVRES BENJAMIN, Walter, « Le narrateur » Œuvres, vol.Ill, Paris, Gallimard, 2000.BOURDIEU, Pierre, Les règles de l\u2019art, Paris, Seuil, 1998.CAUQUELIN, Anne, Petit traité d'art contemporain, Paris, Seuil, 1996.DALPÉ, Jean-Marc, Il n\u2019y a que l\u2019amour, Sudbury, Prise de parole, 1999.DUFRENNE, Mikel, Art et politique, Paris, 10/18,1974.LA CHANCE, Michaël, Les penseurs de fer.Les sirènes de la cyberculture, Montréal.Trait d\u2019union, 2001.MERLEAU-PONTY, Maurice, L'œil et l\u2019esprit, Paris, Gallimard, 1964.PATOCKA, Jan, L\u2019art et le temps, Paris, P.O.L., 1990.SOLLERS, Philippe, Éloge de l'infini, Paris, Gallimard.2001.22) ReLatiONS juin 2003 ¦ i4l»i » iV.1 < r'V«t v* -*\t\"\t\u2022 V< SjJ Æ'î K V>- '\u2022: - Sfis\u2019A-v SSPfew! gw?*1 Jv.»_¦¦ v/j*.- VV\u2018-'\\V, - ¦% A V' .£?.-¦ \u2022 Mi -' *; \u2022 \u2022\u2022\u2022.-A.>\u2022 V,-* < J '?, ' ¦ v
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