Relations, 1 mars 1985, Mars
[" Gravure sur bois, 15® siècle François Villon, La ballade des pendus no 508 mars 1985 mm |Hfnattis qui apres m am les meurs contre m* mâmv » SSSil LES EVEQUES AMERICAINS ET L\u2019ECONOMIE LA CHINE DE DENG XIAOPING âïilll; Le Saint-Père se réfère à l\u2019enseignement que Jésus nous a donné dans le Sermon sur la montagne.La pureté évangélique n\u2019est ni mépris du corps, ni refus de la sexualité: inspirée par la charité, elle permet à l\u2019homme et à la femme d\u2019assumer pleinement leur corps.Les époux, tout comme les personnes consacrées, trouveront ici de quoi mieux «vivre en leur corps», selon l\u2019idéal évangélique.Pour une spiritualité du corps par Jean Paul II JEAN PAUL II LE CORPS LE CŒUR ET L'ESPRIT Pour une spiritualité du corps PRÉSENTATION PAR FRANÇOIS VIAL cerf - bellurmin 228 pages, 11,95$ ÉDITIONS BELLARMIN 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 Tel.: (514) 387-2541 42 RELATIONS MARS 1985 UN CHEMIN QUI MÈNE QUELQUE PART Lorsque, au milieu du congrès extraordinaire du Parti québécois, vers 1 3 heures, le docteur Camille Laurin a entraîné hors de la salle environ le tiers des 1 500 délégués nationaux pour une dissidence vraisemblablement définitive, chacun de nous s'est senti en présence d\u2019un grand moment de notre histoire.Mais combien difficile à évaluer! Échec d\u2019un grand courant de notre vie nationale?Vieillissement du parti au pouvoir?Radicalisation des plus anciens à l\u2019égard d\u2019une dépolitisation massive des jeunes?Retombées d\u2019un changement majeur survenu il y a quelques mois à Ottawa?Pression de la situation internationale et d\u2019un glissement vers la droite?Tendance naturelle des partis de gauche à se scinder périodiquement?Simple résultat explosif de retards politiques accumulés?En attendant que la poussière retombe et que la visibilité soit meilleure, quelques points de repère s\u2019imposent, si nous voulons éviter de répéter ce qui se passe actuellement: retard à régler les difficultés mineures, suivi d\u2019une mini-révolution qui brise l\u2019élan et ébranle les projets réalistes.Essayons de poser quelques-uns de ces jalons.1.\tCe n\u2019est pas le temps de nous payer, comme citoyens du Québec, une période de dépression, ni de bouderie, ni de dépit.L\u2019histoire va trop vite, ces temps-ci, pour que la dérive soit une solution.2.\tDans cette ligne de la dérive, la tentation visiblement la plus forte lors du congrès du PQ, a été ce que nous appellerions la «solution Péladeau».Notre géant de la presse a en effet déclaré, il y a deux mois: «Mon ami René a enfin compris que le temps de l\u2019indépendance viendra lorsque les Québécois auront assez de dollars dans leurs poches».Ceci a été repris de façon si accentuée que monsieur Pierre-Marc Johnson a senti le besoin de nuancer le «construire l\u2019économie» par une égale accentuation «du social et du partage» à construire.Si notre indépendance devait s\u2019appuyer exclusivement sur notre richesse, comme celle des émirats du golfe Persique, nos raisons sérieuses de la réaliser seraient bien minces.Nous croyons qu\u2019il faut au moins conclure que la simple recherche de l\u2019excellence économique est valable mais ne suffit pas.3.\tUne deuxième tentation, sensible tout au long du congrès du 1 9 janvier, a été celle du compromis.Compromis facile (du genre: «Au fond, nous sommes tous des nationalistes») ou contraint (du genre: «Vous êtes tous des fascistes!»).Les arguments viscéraux suffiront moins que jamais dans une circonstance comme celle que nous vivons.Il faut revenir à la dimension sociale du mouvement nationaliste québécois: nous avons toujours cherché une société fraternelle, où nous serions simplement maîtres chez nous, où nous ferions nôtres, laborieusement mais dans la liberté, notre immigration, nos écoles à tous les niveaux, nos communica- tions, nos priorités industrielles et commerciales, nos relations internationales et (même!) notre langue.En continuant à poursuivre ce projet de société, nous nous rapprocherons mieux que par des stratégies électorales.4.\tLa troisième tentation observable au congrès consiste à oublier les jeunes.Pourtant, quelques jeunes manifestants et manifestantes avaient bien attiré l\u2019attention à l\u2019entrée du Palais des Congrès! L\u2019indifférence de cette génération s\u2019explique sans doute en bonne partie par le marasme économique.Mais le temps est aussi bien passé où l\u2019on reprochait aux professeurs de revue du mois publiée par le Centre justice et foi, sous ia responsabilité d\u2019un groupe de membres de ia Compagnie de Jésus.BUREAUX\tABONNEMENTS 8 100, boul.St-Laurent\tHélène Desmarais Montréal H2P 2L9; téi.: (514) 387-2541.Prix de l\u2019abonnement: 12,50$ par année (10 numéros).Le numéro: 1,50$.1IIÊ «Il DIRECTEUR Albert Beaudry CONSEIL DE DIRECTION Jean-Louis D\u2019Aragon, Jean-Paul Rouleau, Jacques St-Aubin, Roger Sylvestre.COMITÉ DE RÉDACTION Ginette Boyer, adjointe à la rédaction, Jacques Chêne-vert, Julien Harvey, Fernand Jutras, Denis Lalonde, Karl Lévêque, Roger Marcotte, Guy Paiement, Gisèle Turcot.COLLABORATEURS Renaud Bernardin, Raymond Bertin, Michel M.Campbell, François Gloutnay, Yves Lever, Annine Parent Fortin, Jean Picher, Jacques Racine, Jean-Paul Rouleau PAGE COUVERTURE GRAPHIGNE Les articles de Relations sont répertoriés dans Point de repère, dans le Canadian Periodical Index, publication de l'Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l'éducation.Dépôt légal.Bibliothèque nationale du Quebec.ISSN 0034-3781 On peut se procurer le microfilm des années complètes de Relations en s'adressant à University Microfilms, Ann Arbor Michigan 48106 U.S.A.Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 0143 RELATIONS MARS 1985 43 7373 trop parler de la question nationale, au lieu de gaver leurs étudiants de langage logiciel.5.Mais tout n\u2019est pas que pièges, manoeuvres ou tentations.Certains compatriotes nous donnent un exemple à suivre, si nous voulons dépasser la crise.Gilles Vigneault entreprend une tournée des écoles, pour y parler du pays.Gilles Rhéaume a commencé sa marche symbolique Montréal-Québec pour réveiller la mémoire de tous, surtout des jeunes (il est un peu scandaleux qu\u2019il ait dû payer ses compagnons de route!); la FTQ se donne un organisme d\u2019action auprès des jeunes.Il est indispensable que ces signes nous rejoignent tous, tout particulièrement le Parti québécois, pour relancer le pays dans un chemin qui mène quelque part.Julien Harvey LE SEXISME ET LA VIOLENCE SEXUELLE À L'ÉCOLE Dans quelle mesure l\u2019école participe-t-elle au processus de reproduction du sexisme et de la violence sexuelle dans notre société?Les sondages menés par la CEQ (Centrale de l\u2019enseignement du Québec) auprès des étudiantes francophones des niveaux primaire V-VI et secondaire l-V du Québec1 fournissent quelques éléments de réponse à cette immense question.Parmi les étudiantes de secondaire lll-V: \u2014\t91,9% ont déjà été «déshabillées des yeux»; \u2014\t87,5% ont entendu des blagues, des taquineries à caractère sexuel; \u2014\t79,6% ont décelé des remarques, des attitudes, des comportements sexistes; \u2014\t68,3% ont subi des attouchements, des pincements, des baisers non désirés; \u2014\t44,1% ont reçu des propositions sexuelles non désirées; \u2014\t14% ont reçu des propositions sexuelles avec promesses de récompense et 9,8% avec menaces en cas de refus; \u2014\t9,6% ont été victimes d\u2019assauts sexuels et 3,4% ont été violées.Les auteurs de ces situations de harcèlement «sexiste» et «sexuel»2 (sauf pour les viols) sont d\u2019abord des étudiants.«Les autres catégories d\u2019hommes, en commençant par les professeurs, apparaissent aussi, mais dans la mesure de leurs possibilités de contact avec les étudiantes».Ainsi, parmi les étudiantes qui ont subi des attouchements non désirés, 89,1 % ont eu affaire à un étudiant, 11,3% à un professeur, 2% à un employé de soutien, 1,7% à un professionnel non enseignant et 0,8% à un directeur d\u2019école.De même, 57,5% de celles qui ont reçu des propositions sexuelles avec menaces identifient un étudiant, 5% un enseignant et 7,5% un directeur.La grille féministe utilisée par le Comité de la condition féminine de la CEQ s\u2019abreuve à des auteures devenues classiques dans ce domaine (Belotti, Brownmiller, Carrier, St-Jean, Rich, etc.).On ne s\u2019étonnera pas, dès lors, que ces sondages ne donnent la parole qu\u2019aux étudiantes.C\u2019est un choix légitime mais, au fil des résultats, on ne peut s\u2019empêcher de souhaiter entendre les étudiants et les adultes, hommes et femmes, qui animent le milieu scolaire.De même, le sujet cerné, soit les différentes formes de violence sexuelle faites aux étudiantes, appellerait une exploration de l\u2019ensemble de la vie sexuelle 44 des étudiantes et des étudiants.Certaines interprétations gagneraient en crédibilité, en particulier en ce qui concerne l\u2019évolution des réactions des filles durant les premières années du cours secondaire (de la réplique spontanée au laisser-faire, sauf dans le cas d\u2019agression).Malgré ces réserves, les sondages nous permettent d\u2019entrevoir le travail à entreprendre dans le milieu scolaire pour qu\u2019il cesse d\u2019être un rouage du sexisme dans notre société.Il est urgent de soutenir les étudiantes dans leurs efforts pour réagir à cette violence et de les protéger des agressions des adultes qui sont censés s\u2019occuper d\u2019abord de leur bien-être et de leur éducation.En outre, on ne peut que souhaiter que les professeures prennent la parole tant sur leur propre vécu (pourquoi seraient-elles exemptes de harcèlement?) que sur celui de leurs étudiantes.Enfin, une société plus égalitaire ne sera possible que si les étudiants sont invités à reconsidérer les stéréotypes qui les conditionnent dans leur perception d\u2019eux-mêmes et dans leurs relations avec les étudiantes.Déjà, la lutte menée par le mouvement des femmes pour la désexisation des manuels scolaires avait soulevé la question.«Le harcèlement sexuel n\u2019est pas un problème exclusif à l\u2019école, mais il est très présent ailleurs, que ce soit dans la rue, les endroits publics ou à la maison.Mais l\u2019école participe à la reproduction du problème» (p.46).Après ces sondages, on ne saurait désormais en douter.Ginette Boyer 1.\tHarcèlement sexiste, harcèlement sexuel, agression sexuelle à l\u2019école primaire et secondaire, CEQ, Sainte-Foy, 1984.Questionnaires administrés au primaire V-VI et au secondaire l-ll (A) et au secondaire lll-IV-V (B), du 13 au 18 février 1984, sous la direction de Philippe Ricard, sociologue.2.\tLes analystes du sondage qualifient de harcèlement sexiste les comportements suivants: déshabiller des yeux, regards insistants, remarques négatives sur l\u2019apparence physique, remarques, attitudes, comportements sexistes, blagues, taquineries à caractère sexuel.Le harcèlement sexuel comprend: subir des attouchements non désirés, se faire montrer des images pornographiques, être confrontée à un voyeur ou un exhibitionniste, recevoir des propositions sexuelles non désirées (avec ou sans menaces ou promesses de récompense).RELATIONS MARS 1985 «INDÉPENDANCE-ASSOCIATION» POUR UNE CALÉDONIE NOUVELLE «Comment assurer à la fois une indépendance garantie avec une garantie de la présence française?» Telle est la question qui figure en préambule du plan proposé par Edgar Pisani, le Délégué du gouvernement français, aux Calédoniens pour tenter de résoudre la crise qui secoue le «Caillou», ce bloc de nickel français isolé dans le Pacifique-Sud, à 1 500 kilomètres des côtes australiennes et à l\u2019antipode de Paris.La présence française n\u2019est donc pas remise en cause, tout au moins pas dans l\u2019immédiat.Reste à définir les modalités de cette présence face à un peuple canaque dont une partie réclame la souveraineté.«La Calédonie, annonce le plan, formera un État souverain, disposant d\u2019un pouvoir exécutif, législatif et judiciaire propre et qui aura la maîtrise de son territoire, du sol, du sous-sol, des espaces aériens et maritimes».«Une nationalité nouvelle sera instituée, mais nul ne pourra être contraint de l\u2019adopter et nul ne pourra être contraint à quitter le pays pour le seul fait qu\u2019il n\u2019ait pas adopté cette nationalité».Quiconque voudra renoncer à cette nationalité pourra bénéficier d\u2019un statut de «résident privilégié», une législation adaptée devra garantir leurs droits.En matière foncière, les broussards européens pourront continuer à exploiter leurs terres mais en signant des baux avec les Mélanésiens et, pour les richesses minières, le nouvel État conclura des accords d\u2019exploitation avec les compagnies françaises.Nouméa, la capitale, sera dotée d\u2019un «statut spécial» associant les «résidents privilégiés» à la gestion du port et les fonctionnaires venus de France pourront continuer à servir en Nouvelle-Calédonie.La France assurera en outre «la défense extérieure et la sécurité intérieure du nouvel État».Avec ce plan, la France tente de préserver ses intérêts de grande puissance dans le Pacifique-Sud et ceux de ses concitoyens qui refuseraient l\u2019intégration dans la nation calédonienne.Pas de quoi satisfaire pleinement les indépendantistes, même si ceux-ci n\u2019ont jamais souhaité une rupture totale avec la France, ni bien sûr les partisans de la Calédonie française.Il s\u2019agit avant tout d\u2019un compromis qui tente de concilier des aspirations et des refus contradictoires, tant qu\u2019il est encore temps.Les Calédoniens devront se prononcer sur ce plan lors d\u2019un référendum qui devrait avoir lieu en juillet \u201985.Aura droit de participer au scrutin «tout citoyen pouvant se prévaloir de trois années de résidence en Nouvelle-Calédonie».M.Pisani, sur ce point, tranche clairement la revendication des indépendantistes qui exigeaient que seul le peuple canaque ait le droit de se prononcer.Sur 140 000 habitants, la Nouvelle-Calédonie compte 50 000 Canaques pour 60 000 Européens et 30 000 habitants venus des autres îles du Pacifique.Pour que le «oui» l\u2019emporte, il faudrait que 1 5 à 20 000 électeurs européens ou «autres» (soit un électeur sur quatre) ajoutent leurs voix à celles des indépendantistes canaques.Seule la conviction que la situation actuelle est sans issue et ne peut que favoriser le trouble pourrait faire basculer une partie de cet électorat vers le «oui».Certains sont prêts à toutes les concessions pour pouvoir rester sur leurs terres et de nombreux commerçants et petits artisans sont moins soucieux de faire leurs affaires sous un drapeau français que dans un climat de paix et de confiance.Si le «non» l\u2019emporte, Jean-Marie Tjibaou, le chef du mouvement indépendantiste a déjà prévenu: «nous continuerons notre lutte tant que nous n\u2019aurons pas la souveraineté sur notre pays.» Entre le 18 novembre, date des élections à l\u2019Assemblée territoriale (qui a mis au pouvoir une équipe antiindépendantiste), et le 1 2 janvier, lorsqu\u2019à été décrété l\u2019état d\u2019urgence, on a compté dix-neuf morts, des dizaines d\u2019habitations, de fermes, de magasins pillés et brûlés, des troupeaux de bétail décimés et l\u2019activité économique a été en grande partie paralysée.Alain Nérot Rédacteur en chef Le courrier français STAGE EN ISRAËL AVEC SOCABI DU 29 JUIN AU 29 JUILLET 1 985 Objectif:\tfaire découvrir la Palestine et ses diverses cultures, pour mieux apprécier la littérature biblique.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un pèlerinage mais d\u2019un stage de formation au cours duquel nous tiendrons compte des aspects historiques, géographiques et archéologiques qui marquent ce pays et notre lecture subséquente de la Bible.Le tout sera complété par des périodes de réflexion spirituelle, seul ou en groupe, à des endroits jugés propices pour de telles expériences.Préliminaires:\tnous prévoyons 3 journées préparatoires au stage pour permettre de nous familiariser avec des notions de base en histoire, géographie, archéologie et exégèse.Un dossier sera remis à chaque participant-e.C\u2019est aussi une bonne occasion de faire connaissance avant le départ.Ces rencontres auraient lieu en avril, mai et juin 1985.Exigences: Il faut être en bonne condition physique et avoir des aptitudes pour la marche au soleil.Juillet est un mois très chaud et certains pourraient en être incommodés.Pensez-y.Prix:\t2 750$/Can.Ce prix comprend: billet d\u2019avion Montréal-Tel-Aviv-Montréal (avec possibilité de rester à Zurich au retour, sans supplément.Il faut cependant le signaler à l\u2019avance).Accueil à l\u2019aéroport de Tel-Aviv et transfert à l\u2019arrivée et au départ; logement: 29 nuits avec déjeuner et souper; autocar climatisé de luxe pour 17 jours.Il vous reste à payer les dîners (compter à peu près 3,00 $ par jour); les assurances et les taxes d\u2019aéroport; les dépenses personnelles.Le coût du voyage est à payer avant le 3 mai \u201985.(Prix sujet à changement avec préavis) Pour information et réservation, s\u2019adresser à Robert David, SOCABI, 212 boul.St-Joseph ouest, Montréal, H2T 2P8, (514) 274-4381.RELATIONS MARS 1985 45 «LIVRE BLANC, LIVRE VERT, LE LOYER Y'EST TROP CHER» Dans les prochaines semaines, le Gouvernement du Québec devrait amorcer sa tournée de consultation à propos du Livre vert sur l\u2019habitation: Se loger au Québec.Le ministère de l\u2019Habitation n\u2019aura cependant pas droit à la belle unanimité qu\u2019il disait souhaiter au moment de la publication de ce livre de 200 pages, en novembre dernier.Les groupes de citoyens et citoyennes travaillant auprès des couches les plus exploitées de la population, et en particulier le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), ont fait connaître leur désaccord avec l\u2019analyse que fait le Gouvernement de la situation du logement au Québec, avec l\u2019orientation qu\u2019il met de l\u2019avant et les propositions concrètes qui en découlent.Pourquoi?Dans la première partie du Livre vert, le Gouvernement trace de la situation un portrait optimiste et à forte coloration électorale.S\u2019appuyant sur moult statistiques et même sur un sondage-maison affirmant que 87% des ménages québécois se disent satisfaits de leur situation résidentielle, il s\u2019emploie à démontrer que la situation n\u2019est pas aussi mauvaise qu\u2019on pourrait le croire \u2014 si ce n\u2019est pour une minorité de la population (plus ou moins 1 5%) \u2014, et qu\u2019elle s\u2019est même améliorée radicalement depuis 1976! Ce bilan gagnerait en crédibilité si certains faits n\u2019étaient soigneusement escamotés.Nulle part, on ne signale l\u2019augmentation du taux d\u2019effort que les ménages à faibles revenus doivent consacrer à leur logement.Le mot discrimination n\u2019apparaît pas une seule fois dans le Livre vert, comme si cette réalité n\u2019existait pas pour les assistés sociaux, pour les femmes seules ou chefs de famille, pour les familles nombreuses, pour les jeunes, et comme si le Gouvernement ignorait l\u2019existence de listes noires de locataires dressées par les associations de propriétaires.De même, si le Gouvernement se targue d\u2019avoir construit 25 000 unités de HLM depuis 1 976 et d\u2019avoir introduit le programme d\u2019aide aux coopératives d\u2019habitation Logipop, il «oublie» de mentionner que le nombre de mises en chantier de logements publics est passé de 5 034 unités en 1 979 à 1 353 en 1 983 et qu\u2019il a restreint l\u2019accessibilité aux coops pour les faibles revenus en interdisant le recours simultané aux programmes fédéral (le programme 56.1) et provincial.Devant ce décor retouché, le Gouvernement étale ses orientations générales.Comme la situation du logement ne présente pas de problèmes urgents, l\u2019État n\u2019a pas à y jouer de rôle moteur.Sauf exception, nous dit le Livre vert, l\u2019État n\u2019a pas à fournir de logement (p.7).Il ne doit pas non plus dépenser plus qu\u2019il ne le fait présentement.Il doit plutôt faire appel à l\u2019initiative des intervenants qui sont d\u2019abord l\u2019entreprise privée et les ménages qui doivent bien se loger.Toutefois, la question n\u2019est pas de savoir si l\u2019État doit intervenir mais en faveur de qui il doit le faire.Quand le Gouvernement du Québec consacre 825 millions en un an en abris fiscaux et que le fédéral en fait autant, comme ce fut le cas en 1 981 (p.64), alors que les deux paliers de gouvernement n\u2019ont donné que 243 millions en dix ans pour les HLM, il intervient, mais pas en faveur de ceux et celles qui en ont le plus besoin.S\u2019il y a un 46 rôle que l\u2019État a toujours refusé de jouer en habitation \u2014 cette tendance s\u2019est accentuée au cours des dernières années avec l\u2019approfondissement de la crise \u2014, c\u2019est son rôle social en faveur des populations qui se voient refuser le droit au logement dans un marché privé dominé par la logique du profit.Le Livre vert n\u2019entend nullement modifier cette orientation, bien au contraire.Il n\u2019y a aucune volonté d\u2019intensifier la mise en chantier de HLM afin de répondre aux besoins urgents des 35 000 ménages qui figurent sur les listes d\u2019attente de logements publics.On propose plutôt d\u2019escamoter les besoins en réduisant ces listes, sans pour autant améliorer le sort de ceux et celles qui en seront écartés.La qualité des HLM risque aussi d\u2019être sérieusement compromise, le Livre vert proposant de louer ou d\u2019acheter des logements sur le marché privé plutôt que de bâtir du neuf.Le Livre blanc sur la fiscalité, dévoilé il y a quelques semaines, va même plus loin en s\u2019attaquant à ce qu\u2019il appelle la «double couverture» dont jouiraient les assistés sociaux résidant dans des HLM et en suggérant soit de réduire leurs prestations d\u2019aide sociale, soit d\u2019augmenter leurs loyers (p.237 du Livre blanc).Le Gouvernement se montre plus ouvert à la formule coopérative, mais ses propositions n\u2019offrent guère de garantie sérieuse quant à l\u2019accessibilité des coops.Tout ce que le Livre vert a donc à offrir aux faibles revenus, c\u2019est un élargissement du programme d\u2019allocation-logement Logirente, actuellement réservé aux retraités.Mais cette mesure risque de faire long feu si elle n\u2019est pas accompagnée d\u2019un renforcement du contrôle des loyers.L\u2019expérience montre que les bénéficiaires de Logirente subissent des augmentations de loyer supérieures aux autres locataires: 15,5% par rapport à 8% (p.70).Par contre, le Livre vert est beaucoup plus «généreux» quand il s\u2019agit de soutenir les «initiatives» de l\u2019entreprise privée en proposant de «déjudiciariser» la Régie du logement, en refusant d\u2019intervenir contre la discrimination, en levant le moratoire sur la conversion de logements locatifs en copropriété (ce qui risque de renforcer la tendance actuelle à l\u2019embourgeoisement des quartiers populaires et à l\u2019expulsion des populations résidentes) et surtout en préservant la chasse gardée des abris fiscaux.Le ministre de l\u2019Habitation, Jacques Rochefort, ne devra pas être surpris outre mesure si les associations de locataires, les comités de citoyens, les comités-logement, les divers groupes de pression oeuvrant auprès des populations sous le seuil de la pauvreté se montrent réticents à entrer dans la ronde des consultations sur le Livre vert.Eux qu\u2019on avait déjà «consultés» avant sa rédaction, mais avec le résultat que l\u2019on a maintenant devant les yeux! Il ne devra pas non plus être surpris s\u2019il s\u2019en trouve pour venir «perturber» ces consultations et lui rafraîchir la mémoire en scandant comme une soixantaine de manifestants l\u2019avaient fait devant son prédécesseur à Hull, le 24 novembre dernier: «Livre blanc, Livre vert, le loyer y\u2019est trop cher».François Saillant RELATIONS MARS 1985 L'ÉTAT VENGEUR OU L'IMPOSSIBLE PARDON par Michel M.Campbell Le débat sur la peine de mort réveille des insécurités profondes.Toutes ne sont pas raisonnables.Mais les chrétiens savent \u2014 ou devraient savoir \u2014 à quoi conduit la recherche d\u2019un bouc émissaire.Michel M.Campbell enseigne à la faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal.Depuis plusieurs années, il est engagé dans un projet d\u2019animation culturelle en milieu carcéral.D\u2019abord, trois images.Celle du cliché journalistique du procès, au moment de la sentence.Immanquablement, le journaliste nous rend compte de la réaction émotive du condamné.Souvent, ce dernier ne réagit guère.Celle d\u2019une visite dans l\u2019aile des condamnés à mort d\u2019une prison nord-américaine.À ce moment-là, il n\u2019y avait qu\u2019un pensionnaire.Ou plutôt deux.D\u2019un côté, le condamné avec son appareil de télé et dans le fond le petit paravent qui le cachait minimalement quand il était aux w.-c.De l\u2019autre, un garde1 chargé de le surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre.Entre la condamnation et l\u2019exécution, en effet \u2014 et ces dernières décennies, cet intervalle peut durer des mois et des années, étant donné la série de recours \u2014 le détenu, anxieux, risque de tenter le suicide.S\u2019il le faisait, l\u2019administration serait accusée de négligence.Elle redouble donc de vigilance à l\u2019égard de celui qu\u2019elle devra peut-être exécuter le lendemain.C\u2019est moins ce paradoxe qui me frappe que le caractère kafkaesqüe de ce couple cellulaire.Somme toute, les membres de l\u2019administration avaient l\u2019impression d\u2019agir ainsi dans l\u2019intérêt du condamné et de veiller à sa sécurité, mais, à bien y penser, n\u2019y a-t-il pas là quelque chose de profondément cruel et inhumain ?Imaginez: vivre, pendant des mois, surtout en période de grand stress, vingt-trois heures par jour \u2014 l\u2019autre étant réservée à la marche \u2014 entre quatre murs, lumières allumées.Pas moyen d\u2019exprimer la moindre émotion, impossible de faire le moindre geste, même le plus intime, sans le faire sous le regard d\u2019un fonctionnaire.Celle enfin de ces entrevues télévisées, à la limite du supportable, de parents américains interrogés à l\u2019occasion de l\u2019exécution du meurtrier de leur enfant: «ça ne me rend pas mon enfant.C\u2019est trop facile.Pour lui, ça n\u2019a duré qu\u2019un instant; pour moi, ça durera toute ma vie.» 1.\tBien entendu, les gardes se remplaçaient.Reste qu\u2019on peut s'interroger sur la qualité de ce genre de travail.2.\tPour faire accepter l'abolition de la peine de mort en 1976, le gouvernement Trudeau instituait la possibilité d\u2019une sentence à vie avec un minimum de «vingt-cinq ans fermes».Jusque-là, même les sentences à vie pouvaient bénéficier d\u2019une évaluation de libération conditionnelle après quatre ans et espérer bénéficier d\u2019une libération après une dizaine d\u2019années.Il y a actuellement 75 sentences de ce genre et on prévoit qu'ils seront 400 en l\u2019an 2000.RELATIONS MARS 1985 Contre la peine de mort D\u2019entrée de jeu, j\u2019annonce mes couleurs.Ma réflexion est abolitionniste en ce qui concerne la peine de mort mais elle ne l\u2019est pas nécessairement en ce qui concerne les prisons; elle exclut qu\u2019on libère quelqu\u2019un dont on pourrait croire, à la suite d\u2019un examen rationnel, qu\u2019il puisse être un danger public.Elle vise la surenchère émotive dont le discours courant investit le prisonnier et particulièrement le meurtrier.Dans une perspective de psychanalyse existentielle chrétienne, je me demande ce qu\u2019il y a sous les mythes «de la peine de mort» et de son substitut canadien, les «vingt-cinq ans fermes»2.Si l\u2019on en croit Guy Lemire, en effet, la peine de mort n\u2019est pas un facteur déterminant pour faire diminuer la violence homicide.Celle-ci, moins considérable d\u2019ailleurs qu\u2019on ne veut le croire, est fonction de facteurs socioéconomiques maîtrisables.Même 47 Pourtant, cet homme que l\u2019on voit comme le Fils de Dieu a probablement été perçu par la plupart de ses contemporains comme nous percevons la plupart des condamnés à mort ou des sentencés à vie dont nous entendons parler.Comme un danger à éviter, un coupable à punir, voire un objet sur qui fixer notre rage.pective qu\u2019on les a vus implanter le système des visites conjugales, pour cette catégorie de détenus.On peut ainsi contrôler la population: pour trois mois de bonne conduite, celui qui a une femme pourra passer deux jours à la roulotte avec elle (et les enfants, s\u2019il y en a).Aggravation de la peine, respect des liens familiaux, chantage moral.: le rythme des contradictions.chose pour les sentences de «vingt-cinq ans fermes» qui ne seraient pas non plus nécessaires à notre sécurité.Cependant, l\u2019obsession de la pei-be de mort reste vive dans le grand public, tout comme la peur que les détenus soient trop bien traités3.Cette résistance aux arguments rationnels donne à penser qu\u2019il se joue là quelque chose d\u2019un autre ordre.Avant de poser une interprétation, voire une lecture chrétienne de ce drame, revenons sur le système des «vingt-cinq ans fermes».Une série de contradictions Il est vrai que les vingt dernières années sont marquées par une certaine amélioration des systèmes carcéraux.La classification des populations pénitentiaires, l\u2019entrée des sciences humaines, le développement du secteur socioculturel, la présence accrue de femmes, voire celle de visiteurs bénévoles, ont souvent humanisé le milieu.On est loin des prisons des années soixante, dont les cadres étaient des ex-militaires et où la révolte se réglait encore à coups de «strappe».Cette évolution même, cependant, loin d\u2019annuler les difficultés et les contradictions du milieu carcéral ne fait qu\u2019en souligner le caractère cauchemardesque.Vivre en prison, c\u2019est non seulement être frustré de sa liberté, c\u2019est aussi être privé de toute intimité.C\u2019est vivre sur la place publique, sous le regard et le désir4 de centaines de codétenus mal socialisés, pris dans les oppositions détenus-administration, mais aussi dans les conflits qui existent à l\u2019intérieur 48 même de cette administration.Si la brutalité reste probablement assez rare chez nous, les exigences sécuritaires imposent mille fouilles plus ou moins dégradantes: fouille complète dans la cellule plusieurs fois par année, dans certaines institutions; fouilles corporelles (ou anales) avant et après une visite-contact avec des visiteurs.Pas de torture, mais l\u2019ennui, les aléas, les frustrations du monde administratif.Pour la faute d\u2019un seul, plusieurs centaines de détenus seront retenus en cellule pendant des heures, des jours parfois.Monde de fonctionnaires qui, malgré des sympathies et des dévouements individuels certains, reste inhumain de par sa structure même: multiplicité des délais, manque d\u2019information voire de langage commun, roulement constant des professionnels, etc.Parfois, je me demande s\u2019il est possible d\u2019imaginer pire torture pour un homme sain de corps et d\u2019esprit que de le mettre complètement dans les mains d\u2019une administration face à laquelle, par définition, il ne peut qu\u2019avoir tort.Il est des détenus qui parviennent avec courage et lucidité à dépasser ce monde de tensions, à se resocialiser par la culture, l\u2019éducation, le travail, la religion, etc.Il est même des meurtriers qui, après une dizaine d\u2019années, quittent la prison et vivent normalement en société.La perspective d\u2019une libération conditionnelle possible s\u2019avère alors une motivation fondamentale à se prendre en main.C\u2019est cet espoir que tue la sentence du «vingt cinq ans fermes».Un seul homme, un jour, a statué sur le sort du détenu et voilà que ce dernier se trouve figé dans cet état pour la majeure partie de sa vie adulte sans aucune possibilité de changer son sort.La tentation de la violence et de la révolte est alors énorme.D\u2019ailleurs on sent parfois que les officiers du système sont mal à l\u2019aise devant cette loi et c\u2019est sans doute dans cette pers- Le fond du problème D\u2019aucuns s\u2019avèrent insensibles à ce genre d\u2019observations, qu\u2019ils ont tôt fait de qualifier de «fleur bleue».Pour eux, il faut protéger et punir, et on ne le fera jamais assez.Ils refusent de regarder les conditions de vie réelles que l\u2019on fait aux détenus comme aux gardes, les coûts, le caractère impossible de la punition qu\u2019ils souhaitent.À l\u2019heure actuelle, un détenu coûte en moyenne 40 000$ par année et certaines institutions atteignent presque le ratio d\u2019un fonctionnaire par détenu.Les prisons sont devenues un moyen de développement économique régional au point qu\u2019elles font l\u2019objet de promesses électorales.En même temps, il faut accepter qu\u2019on ne puisse demander à des fonctionnaires, qui ont déjà du mal à vivre avec le stress causé par leur travail, de traiter d\u2019autres humains de façon cruelle et dégradante.Malgré les tentations de certains, ce serait dégrader les travailleurs en prison que de leur demander de se livrer à des actes de sadisme.Car au fond, c\u2019est peut-être de cela qu\u2019il s\u2019agit: un immense fantasme sadique sous-tend plus d\u2019un discours 3.\tUn sondage Gallup, réalisé pour le Service correctionnel du Canada, montrait que 48% des Canadiens estiment que les conditions des détenus sont trop faciles contre 2,9 qui les jugent trop dures.Voir aussi: Yves Brillon, Attitude du public canadien envers la Justice, Cahier de recherche du Centre international de criminologie, Université de Montréal.4.\tDésir sexuel parfois, mais surtout désir politique constant.En prison, on survit grâce au clan, et le détenu doit toujours choisir, tout comme il doit faire preuve d\u2019un grand conformisme par rapport aux lois du milieu.RELATIONS MARS 1985 sur la peine de mort, que le gouvernement essaie de satisfaire avec la peine des «vingt-cinq ans fermes».Écoutons les clichés: «À eux d\u2019y penser, ils l\u2019ont fait.Ils le savaient.Tant pis pour eux, qu\u2019ils paient maintenant».Le mot est lâché.On a trouvé un coupable, soit quelqu\u2019un de responsable, quelqu\u2019un qui, à la différence des pauvres humains que nous sommes, était assez puissant pour prévoir les conséquences de ses actes et les assumer comme celles d\u2019un marché.«Voyez-le qui ne s\u2019émeut pas quand le juge le sentence».La preuve est faite.On se trouve devant le mauvais dans toute sa puissance et sa lucidité.On ne veut rien savoir de l\u2019angoisse du détenu à ce moment-là, du stress de s\u2019être trouvé bousculé dans un langage et une procédure qu\u2019il était loin de maîtriser, de sa honte et de son chagrin, du soulagement que ce soit fini et de tout ce qui fait qu\u2019il ne sait pas, la plupart du temps, comment réagir.On s\u2019acharne: «Il crâne, il nous méprise, il faut le punir, l\u2019enfermer.Il pourrait revenir nous attaquer, on n\u2019aura jamais assez sévi contre lui.» Fantasmes de rage d\u2019autant plus supportables qu\u2019on les associe à la protection du public, à la défense d\u2019innocents, à l\u2019ordre, à la justice et d\u2019autant plus acceptables que c\u2019est l\u2019État et la Science qui en assument l\u2019exécution.Stratégie du bouc émissaire.Pendant que l\u2019on pense à l\u2019autre qui souffre, on peut se dire que si l\u2019on n\u2019est pas à sa place, c\u2019est qu\u2019on n\u2019est pas comme lui, qu\u2019on est pur.On peut se soulager sur lui de mille autres frustrations.L\u2019agressivité de certaines gens du troisième âge vis-à-vis des prisonniers, comme celle de plusieurs policiers, peut certes exprimer une insécurité objective5; reste qu\u2019en même temps, sous la rationalisation de la discussion, on peut y régler une série d\u2019autres comptes.Ces mêmes gens du troisième âge portent souvent, à l\u2019heure actuelle, un lourd contentieux à l\u2019égard de leurs propres enfants et d\u2019une culture où ils ne se retrouvent pas.Les policiers sont tant de fois méprisés aussi bien des détenus que de la société bien pensante; on pourra comprendre qu\u2019ils aient le goût d\u2019exprimer leur agressivité contre celui qui apparaît aux yeux de tous comme le coupable.5.Sur l\u2019angoisse des personnes âgées face à la violence de notre société, voir l\u2019article de Guy Lemire.Autisme.On s\u2019enferme dans la loi, on fantasme à propos d\u2019une souffrance tout compte fait impossible, et on reste pris avec sa rage stérile qui ne peut renvoyer qu\u2019à l\u2019image d\u2019un humain de plus, violenté, comme on s\u2019est senti soi-même violé.\u2014 On s\u2019est vu crucifié, on a eu le goût d\u2019en crucifier un autre et on reste pris avec l\u2019horreur de l\u2019humain sur la croix.Chrétiens, peine de mort, vingt-cinq ans fermes D\u2019aucuns trouveront scandaleux ce rapprochement avec la scène de la Passion de Jésus.Il faut dire qu\u2019à travers les âges, nous avons si souvent réussi à la récupérer dans notre rage.Nous l\u2019avons revue a posteriori, dans la clarté du parti pris d\u2019évidence de la foi: Jésus y devenant alors la victime absolue et les Juifs, les coupables absolus.Pendant longtemps, ce schéma nous a d\u2019ailleurs permis de justifier plus ou moins théologiquement nos attaques, voire nos meurtres antisémites.Jusqu\u2019au génocide des années \u201940.Pourtant, cet homme que l\u2019on voit comme le Fils de Dieu a probablement été perçu par la plupart de ses contemporains comme nous percevons la plupart des condamnés à mort ou des sentencés à vie dont nous entendons parler.Comme un danger à éviter, un coupable à punir, voire un objet sur qui fixer notre rage.Juifs ou Romains de l\u2019époque ne pouvaient pas être, pour la plupart, plus renseignés que nous sur l\u2019aventure et la réalité de cet homme.Reste que celui dont nous prétendons nous inspirer a une attitude fort différente face à ses assaillants.Il demande leur pardon.«Car, dit-il, ils ne savent ce qu\u2019ils font».Jésus sort du cercle sadique de la violence, de l\u2019ivresse fantasmatique de la vengeance.Comme il avait, au désert, renoncé à la toute-puissance magique pour lui-même, il renonce à voir l\u2019autre comme tout-méchant, tout-responsable et le resitue dans sa limite à vivre.«Ils ne savent ce qu\u2019ils font.» Paroles qui donnent à penser.Non pour les appliquer matériellement ou naïvement.Encore une fois, notre propos ne se veut pas laxiste.Ces paroles situent la réflexion à un autre & niveau, plus radical.Celui de l\u2019exercice concret de notre relation à la morale et à la loi, de la pratique réelle de nos rapports mutuels.Paroles qui s\u2019adressent autant aux condamnés qu\u2019aux autres citoyens, particulièrement aux uns et aux autres qui disent appartenir à la communauté chrétienne.Il est certain que les gouvernants actuels répugnent à la peine de mort et qu\u2019ils continueront à essayer encore d\u2019y substituer la peine moins cruelle, mais sans doute souvent pas plus justifiée, des «vingt-cinq ans fermes».Le problème cependant n\u2019est pas que politique, il est culturel et anthropologique.Et, à cet égard, tous les agents sociaux, et entre autres les Églises, peuvent jouer un rôle important.En refusant de détacher le problème de la justice pénitentiaire de celui, plus général, de la justice sociale.En multipliant les échanges réels entre citoyens en liberté civile, fonctionnaires et détenus, pour débusquer les imaginaires et favoriser des perceptions mutuelles plus réalistes.En intégrant la problématique de l'homicide et celle de l\u2019acharnement contre les prisonniers dans la réflexion sur la réconciliation et l\u2019écriture de sa liturgie.En cherchant à inventer des formes plus humaines de rétributions.En reconnaissant constamment la pulsion paranosa-dique qui nous coupe de l\u2019autre et en cherchant les voies qui mènent à la reconnaissance mutuelle de notre limite et à la nécessité, à un moment ou l\u2019autre, du pardon RELATIONS MARS 1985 49 LES PARLEMENTS ET LA PEINE CAPITALE par Vincent Péguy Au moment où tant de pressions s\u2019exercent sur le gouvernement canadien pour qu\u2019il rétablisse la peine de mort, il est éclairant de se rappeler pourquoi et comment la peine capitale a été abolie dans les pays démocratiques, pourquoi et comment elle a été remise en vigueur aux États-Unis.Diplômé en droit et en science politique, Vincent Péguy est présentement stagiaire au Local Ensemble et au Centre justice et foi.On ne discute pas de la peine de mort au Salvador, au Cambodge, en Éthiopie.À l\u2019heure qu\u2019il est, ce n\u2019est que dans les démocraties occidentales qu\u2019on peut s\u2019offrir le «luxe», pourtant fondamental, de débattre de cette question.Au cours des dernières années, la Chambre des communes britanniques, le parlement canadien et l\u2019Assemblée nationale française ont tour à tour aboli la sentence capitale1.En République fédérale d\u2019Allemagne, c\u2019est la constitution de 1949 qui interdit d\u2019exécuter un condamné.Aux États-Unis, par contre, vingt personnes ont été exécutées l\u2019an dernier.Mais dans tous ces pays, la question reste sur la place publique; elle continue de susciter des discussions passionnées.Les médias reviennent régulièrement sur le sujet, les hommes politiques prennent position à chaque nouvelle campagne électorale.C\u2019est que l\u2019abolition de la peine de mort rencontre de vives oppositions dans l\u2019opinion publique.Paradoxalement, c\u2019est au nom de la démocratie qu\u2019on en revendique le rétablissement.Est-ce que l\u2019ombre de l\u2019échafaud risque de peser à nouveau sur nos prisons?Les démocraties et leurs parlements pourront-ils résister aux pressions de l\u2019opinion publique?Pour mesurer leurs convictions et la solidité des lois abolitionnistes, il faut se rappeler comment l\u2019Angleterre, le Canada ou la France ont été amenés à abolir la peine capitale.Mais il faut aussi essayer de comprendre pourquoi, aux États-Unis, on exécute de plus en plus.Les parlements optent Les pays européens qui ont connu une dictature ont inscrit l\u2019abolition de la peine de mort dans leur nouvelle constitution.Outre l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest, c\u2019est le cas de l\u2019Italie (1947) et de l\u2019Espagne après Franco (1978).Dans les autres pays, l\u2019application de moins en moins fréquente de la peine capitale a généralement précédé 50 les délibérations parlementaires.Depuis une vingtaine d\u2019années, les tribunaux prononçaient de moins en moins de condamnations à mort et la grâce était accordée plus souvent.Il n\u2019y a pas eu d\u2019exécution au Canada depuis 1962, et depuis 1964 en Grande-Bretagne.En France, on compte quatorze exécutions depuis 1 959, la dernière remonte à 1979.Certains parlements ont procédé par étapes: on a suspendu la peine de mort pour un temps, afin de mesurer les effets de l\u2019abolition sur le taux de criminalité.C\u2019est ainsi qu\u2019en 1965, les Communes britanniques décrétaient un moratoire de cinq ans; l\u2019abolition définitive est survenue en 1 969.De son côté, le parlement canadien a voté deux suspensions, en 1 968 et 1 973 (en maintenant la peine de mort pour le meurtre d\u2019agents de police et de gardiens de prison), avant d\u2019adopter l\u2019abolition en 1 976.La France a été le dernier pays d\u2019Europe occidentale à abolir la peine de mort.La loi a été votée le 9 octobre 1 981.On n\u2019a pas jugé utile d\u2019établir un moratoire, l\u2019expérience des autres pays ayant démontré que l\u2019abolition n\u2019a pas d\u2019incidence sur l\u2019augmentation de la criminalité.Dans tous ces pays la peine de mort a été remplacée par une peine d\u2019emprisonnement.Le législateur a parfois prévu une période dite de sûreté pendant laquelle une libération conditionnelle est impossible.Le Canada détient un record de longueur: 25 ans.Une affaire de conscience L\u2019abolition n\u2019a été acquise au sein des parlements nationaux qu\u2019à la suite de nombreux débats, souvent pas- 1.Du moins en ce qui concerne les crimes de droit commun.La peine de mort demeure dans l\u2019arsenal des peines pour les crimes militaires ou politiques dans certains pays comme le Canada ou la Grande-Bretagne, mais nous n'aborderons pas ici cet aspect de la question.RELATIONS MARS 1985 sionnés, mais généralement de haute tenue.Dans tous les cas, les partis politiques ont laissé la liberté de vote à leurs députés.On a estimé qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un problème qui concernait plus la conscience individuelle de chaque député que le débat politique mené entre les partis.En Grande-Bretagne, c\u2019est une large majorité qui vota l\u2019abolition en 1 969: l'ensemble du parti travailliste et une majorité de députés conservateurs.Au Canada, on s\u2019en souvient, l\u2019abolition n\u2019a été acquise que par 131 voix contre 1 24.Tous les néo-démocrates ont voté l\u2019abolition, de même qu\u2019une majorité de libéraux et une minorité de conservateurs2.Le projet d\u2019abolition a été ardemment défendu par le premier ministre, monsieur Trudeau, et le solliciteur général, monsieur Allmand.Si les Églises, par leurs représentants, ont appuyé ce projet, on sait, par de nombreux sondages, que la population ne suivait pas l\u2019avis du parlement.Des lobbies ont manifesté en faveur du maintien de la peine de mort, en particulier les syndicats de policiers.Lors du vote d\u2019abolition, il restait cinq condamnés à mort dans les prisons canadiennes.En France, «il est plus difficile de faire une réforme qu\u2019une révolution», a dit Cavour.Malgré des pressions de plus en plus vives, il aura fallu attendre l\u2019arrivée de la gauche au pouvoir pour qu\u2019un débat ait lieu au parlement.Durant les années précédant l\u2019abolition, à chaque procès où un condamné risquait sa tête, les passions se déchaînaient.Partisans et adversaires de la peine de mort exposaient leurs arguments sur la place publique, à grand renfort d\u2019articles de presse, si bien qu\u2019il devenait de plus en plus difficile de rendre la justice sereinement.En fait, la peine de mort fut prononcée à plusieurs reprises jusqu\u2019en 1981.Les cas de condamnation se sont notamment multipliés après qu\u2019une loi eut remplacé les jurys de notables par des jurys plus représentatifs de la population.En 1981, cinq condamnés attendaient leur exécution.Au Parlement, de nombreux députés, dont des membres influents des partis de droite, demandaient depuis longtemps un débat en vue de l\u2019abolition.Après les élections de mai 1981, un projet de loi a été présenté par le ministre de la Justice, monsieur Badinter, qui avait été jusque-là, à la tête du mouvement abolitionniste.Le vote a été acquis par une large majorité de 363 voix contre 11 7.Toute la gauche a voté pour l\u2019abolition, ainsi qu\u2019une centaine de députés de droite, dont l\u2019un des leaders de l\u2019opposition, monsieur Chirac.Le cas des États-Unis Si la quasi-totalité des démocraties occidentales a aboli le châtiment capital, la plus populeuse d\u2019entre elles, les États-Unis, a parcouru un chemin inverse, ces dernières années.Dans ce pays, le droit pénal est une prérogative des États fédérés, sous le contrôle de la Cour suprême.On avait cru, en 1 972, que celle-ci avait déclaré inconstitutionnelle la peine de mort.Mais c\u2019était avoir mal lu sa décision: ce qu\u2019a condamné la Cour, c\u2019est le pouvoir arbitraire donné à un jury (par les lois de plusieurs États) d\u2019infliger la peine de mort de manière discrétionnaire, sans qu\u2019aucune directive légale ne lui ait été donnée.Ce pouvoir était de nature à entraîner des discriminations, en particulier la discrimination raciale.LES SOIRÉES RELATIONS SUR CASSETTES VIDÉO Nous avons enregistré sur cassettes vidéo les soirées suivantes: \u2014\tla qualité de l\u2019information \u2014\tquel avenir pour le Québec?\u2014\tla peine de mort \u2014\tle Livre vert sur la famille \u2014\tla concertation économique.Il nous fera plaisir de vous prêter une cassette pour une semaine (frais 5,00$).Veuillez préciser le format de l\u2019enregistrement (Beta ou VHS) et le sujet.Adressez vos commandes à Pierre Bélanger, Centre justice et foi, 25, Jarry ouest, Montréal H2P 1S6; (514) 387- 2541.\t En 1 976, la Cour suprême a rendu un arrêt de principe, déclarant que la peine de mort ne constituait pas en soi «un châtiment cruel et exceptionnel», au sens du huitième amendement de la constitution des États-Unis.La peine capitale est constitutionnelle à condition que le jury soit en mesure de tenir compte des circonstances atténuantes ou aggravantes tenant au délit et à la personne du condamné, et que le condamné ait la possibilité de faire appel de la sentence qui lui est infligée.A la suite de ces décisions, presque tous les États qui appliquaient la peine de mort ont dû modifier leur législation.On aurait pu espérer que certains États en auraient profité pour rayer le châtiment capital de leur code pénal.Mais c\u2019est le contraire qui s\u2019est produit.À l\u2019heure actuelle, la peine de mort est applicable dans 38 États.Il faut dire que comme en Europe et au Canada, l\u2019opinion publique est favorable à la peine de mort.Certains États, la Californie par exemple, ont consulté la population par référendum avant de modifier leur législation.Depuis 1977, la peine de mort est prononcée de plus en plus souvent.En 1 978, il y avait 448 sentenciés dans les prisons américaines: en fin de 1980: 718; en octobre 1 981 ; 891.En mars 1 984, 1 311 prisonniers attendaient leur exécution ou une grâce éventuelle.Le nombre des exécutions croît aussi de façon exponentielle.Le 1 7 janvier 1977, Gary Gilmore est fusillé.C\u2019est la première exécution depuis dix ans.Les médias se déchaînent, et l\u2019affaire se déroule dans une atmosphère de spectacle passablement odieuse, qui n\u2019est pas loin de rappeler l\u2019époque de la conquête de l\u2019Ouest, quand on pendait les voleurs de grand chemin sur la place publique.Entre 1977 et 1981, quatre personnes ont été exécutées, et sept, entre 1 981 et 1 983.En 1 984, on atteint vingt exécutions.Depuis, le début de janvier 1985, trois personnes ont été exécutées, pour un total de 34 exécutions depuis 1 977.Notons que la peine de mort est surtout prononcée dans les États du Sud, en particulier le Texas, l\u2019Oklahoma, la Californie, alors que le Nord comprend la majorité des États abolitionnistes.Comment expliquer cette recrudescence de la peine de mort aux États-Unis?D\u2019abord, sans doute par la situa- 2.Ont voté pour l\u2019abolition 98 députés libéraux, 17 conservateurs et les 1 6 néo-démocrates; ont voté contre 76 conservateurs, 37 libéraux, 10 créditistes et 1 indépendant.RELATIONS MARS 1985 51 tion de la criminalité aux USA: la violence et les homicides y sont beaucoup plus nombreux qu'au Canada et en Europe.Par voie de conséquence, on y incarcère beaucoup plus: pour 225 prisonniers par 100 000 habitants aux USA, on en compte 80 en Europe.On pourrait aussi être tenté d\u2019invoquer la vague conservatrice qui balaie le pays.Mais cela n\u2019explique pas tout.La Grande-Bretagne, pays à majorité conservatrice s\u2019il en est, a refusé de rétablir la peine capitale.Par contre, les États-Unis font usage de nombreux éléments de démocratie directe permettant à la population active d\u2019avoir une influence réelle sur la prise de décision.C\u2019est particulièrement vrai en ce qui concerne le droit pénal, qui est du ressort des États fédérés.L\u2019opinion publique, comme partout, est en faveur de la peine de mort.Les représentants au parlement de l\u2019État sont plus proches de leurs électeurs que leurs collègues de Washington, plus sensibles aux pressions de l\u2019opinion publique et tout aussi vulnérables face aux lobbies et aux groupes de pression.La vague de sympathie à l\u2019endroit du «justicier du métro» de New York traduit clairement l\u2019angoisse et la colère de la population des grandes villes américaines; conjugués au libre commerce des armes, au goût du spectacle violent et à un relent de la mentalité du «Wild West», ces sentiments influencent le jeu de la démocratie directe en matière de peine capitale.L \u2019abolition en sursis ?Même dans les pays qui ont supprimé la peine capitale, la victoire des abolitionnistes reste précaire.Avec l\u2019accroissement de la crise économique et la montée du sentiment d\u2019insécurité, les voix qui réclament son retour se font de plus en plus nombreuses et puissantes.Les seuls pays où la question n\u2019est pas posée de manière trop insistante sont encore une fois les anciennes dictatures européennes.En RFA, on s\u2019est demandé, lors de la vague terroriste des années '70, s\u2019il ne fallait pas revenir au châtiment suprême.Mais l\u2019idée n\u2019a jamais entraîné de consensus, même dans l\u2019opinion publique.Au contraire, le Bundestag, chambre basse du parlement allemand, a voté à l\u2019unanimité, en 1 981, une motion demandant à son gouvernement de faire pression pour l\u2019abolition mondiale de la peine de mort.En Grande-Bretagne, la peine de mort semble abolie pour longtemps, malgré une forte pression de l\u2019opinion publique: en 1983, 80% des Britanniques étaient pour la peine capitale.En juillet, un vote a été tenu en chambre sur la question, le cinquième depuis l\u2019abolition.Malgré une majorité conservatrice de 144 sièges et bien que la première ministre, madame Thatcher, se soit personnellement prononcée pour le retour à la potence, les Communes ont rejeté le projet par une majorité de 119 voix.Si la peine de mort a été refusée par une chambre si profondément conservatrice \u2014 et cela, dans le contexte de la lutte au terrorisme irlandais \u2014 on peut prévoir que les Communes, fidèles à une certaine conception du parlementarisme, ne sont pas prêts à succomber à l\u2019idéologie de la sécurité.En France, l\u2019abolition est bien récente et semble fragile.Survivra-t-elle à une éventuelle défaite de la gauche?Le public est pour le rétablissement: 60% de l\u2019opinion en novembre 1 984.Certains partis d\u2019extrême-droite mènent des campagnes virulentes sur le sujet et réclament un référendum à cor et à cri.Comme ce courant gagne des voix aux élections, certains leaders de la droite traditionnelle sont influencés.On a vu, par exemple, l\u2019ancien premier ministre, monsieur Raymond Barre, changer d\u2019opinion et se prononcer pour le retour de la guillotine.Mais il n\u2019est pas évident qu\u2019une assemblée, même de droite, décide de ce recul; on l\u2019a vu en Grande-Bretagne.Dans l\u2019ensemble, la classe politique est plutôt abolitionniste, et les traditions du parlementarisme demeurent puissantes.Quel sera, au Canada, l\u2019avenir de la loi de 1 976?Deux Canadiens sur trois sont en faveur de la peine de mort.Plusieurs députés de la nouvelle majorité conservatrice paraissent enclins à suivre l\u2019opinion publique.Les groupes de pression manifestent bruyamment et réclament un nouveau projet de loi.Plus de 1 000 policiers ont manifesté à Ottawa, le 5 novembre, lors de l\u2019ouverture de la session parlementaire.En revanche, le Premier ministre s\u2019est prononcé contre le retour du châtiment capital; il n\u2019entend pas non plus, du moins dans les prochains mois, provoquer un débat en chambre sur ce sujet.Mais il est à craindre qu\u2019il ne puisse résister longtemps aux pressions.Abolitionnisme et démocratie Les parlements qui ont aboli la peine de mort ont agi à l\u2019encontre de l\u2019opinion publique.Une des principales stratégies des partisans du rétablissement est de chercher à passer par-dessus le parlement en réclamant un référendum sur la question.En France, les abolitionnistes ont la chance de pouvoir répondre que la constitution n\u2019autorise pas un tel mode de consultation dans ce cas.En Grande-Bretagne et au Canada, il serait sans doute constitutionnellement possible d\u2019organiser de telles consultations: mais cette pratique serait totalement contraire aux traditions du parlementarisme.Que répondent les abolitionnistes à ce dilemme entre la voix de la majorité et celle de ses représentants?Le référendum n\u2019est pas l\u2019expression la plus parfaite de la démocratie.Il a servi et sert encore à cautionner des régimes plébiscitaires qui n\u2019ont de démocratique que l\u2019apparence.Pour qu\u2019un référendum se fasse dans des conditions réellement démocratiques, il faudrait que le public soit assez bien informé pour se faire une idée objective de la question.Or, ce n\u2019est pas le cas actuellement.L\u2019opinion est particulièrement influencée par quelques crimes sanglants, mis en vedette par une presse plus avide de profits que soucieuse de la qualité de l\u2019information.Dans le régime parlementaire, il appartient au législateur de se tenir au-dessus des passions, de s\u2019informer de la manière la plus complète possible, afin de légiférer en toute sérénité.Le combat contre la peine de mort ne sera définitivement gagné que si les abolitionnistes \u2014 et le rôle des Églises est ici particulièrement important \u2014 arrivent à convaincre de l\u2019inutilité, de l\u2019horreur, de l\u2019absurdité du châtiment capital.52 RELATIONS MARS 1985 LA PEINE DE MORT ET SES ALTERNATIVES par Guy Lemire Le débat sur la peine de mort repose la question de la violence (et de la perception que nous en avons) dans notre société et, plus profondément, celle de la réponse de notre société à la violence.Ancien directeur de pénitencier, Guy Lemire dirige aujourd\u2019hui l\u2019École de criminologie de l\u2019Université de Montréal.Cet article reprend l\u2019essentiel d\u2019une intervention prononcée à la Soirée Relations du 19 novembre dernier.Le débat sur la peine de mort refait périodiquement surface dans notre société quand des incidents malheureux font la manchette des médias.Les préoccupations des citoyens pourraient être résumées de la façon suivante: la violence a atteint un point tel qu\u2019il est nécessaire de faire quelque chose pour y remédier.Et, comme en témoignent les sondages, la peine de mort devient pour la majorité une solution magique1.Notre propos dans cet article n\u2019est pas de reprendre le débat sur l\u2019utilité de la peine de mort: de toute façon, même ses partisans admettent que sa valeur dissuasive est loin d\u2019être démontrée2.Il nous semble davantage essentiel de réfléchir sur l\u2019importance de la violence dans notre société puisque ce semble être le prérequis qui guide l\u2019attitude de la majorité des citoyens sur cette question.La violence diminue Notre réflexion sur la violence dans notre société est plus souvent qu\u2019au- 1.\tBRILLON, Y., LOUIS-GUÉRIN, C., LA-MARCHE, M.-C., Les attitudes du public canadien envers les politiques criminelles.Montréal: Les Cahiers de recherches criminologiques, CICC, 1984.2.\tMILLER, R., «L'ombre de l\u2019échafaud», in L'Actualité, décembre 1984, pp.84-91.3.\tCHESNAIS, J.-C., Histoire de la vio- lence en Occident.Paris, Laffont, trement alarmiste, car nous sommes convaincus qu\u2019aucune autre société ni aucune autre époque n\u2019ont atteint un tel degré de violence.Il importe donc en premier lieu de consulter l\u2019histoire, en particulier celle de la société occidentale des deux derniers siècles sur laquelle nous possédons suffisamment de documents pour tirer des conclusions valables.On y apprend en premier lieu que le problème de la violence a préoccupé les générations antérieures, chaque époque étant convaincue d\u2019être la plus violente.On y apprend surtout que la grande violence (celle qui tue ou blesse) recule régulièrement depuis 150 ans3.Lorsqu\u2019ils sont disponibles, les chiffres sont éloquents: en France, le taux d\u2019homicides par 100 000 habitants est passé de 1,5 à 0,6 entre 1820 et 1980; en Italie, de 5,0 à 1,5 entre 1880 et 1 980; en Angleterre, de 2,1 à 1,2 entre 1860 et 1980; et ainsi de suite.Même les Etats-Unis, certes le pays occidental industrialisé le plus violent à l\u2019heure actuelle, sont loin des sommets qu\u2019ils ont connus au siècle dernier, après la guerre de Sécession, alors que les lynchages étaient monnaie courante4.Quant au Canada, il ne possède pas de statis- 1981.4.\tViolence in America: historical and comparative perspectives.A report to the national commission on the causes and prevention of violence.Washington, US Government Printing Offices, 1 969.5.\tCANADA.Mortalité: liste sommaire des causes.Ottawa, Statistiques Canada no 84-206, 1982.6.\tVoir Chesnais, J.-C.\u2014 op.cit.tiques qui permettent de remonter au siècle dernier.On pourrait également parler de la violence quotidienne qui existait autrefois: au foyer, à l\u2019école, à l\u2019usine, ce qui fait dire à Chesnais que «nous considérons comme asociales des conduites autrefois ordinaires».La conclusion est claire: plus le niveau de développement socioéconomique est élevé, plus la violence est faible.Ce développement socioéconomique s\u2019est accompagné d\u2019un essor des droits de la personne: pendant longtemps, l\u2019individu n\u2019a été considéré que comme partie du tout auquel il se rattachait.L\u2019individu existe aujourd\u2019hui, dans nos sociétés occidentales industrialisées, avec une identité et des droits propres5.Et pourtant, pourrait-on dire, la situation actuelle des États-Unis, à la fois le pays le plus développé économiquement et le plus violent, semble contredire cette conclusion.Ce n\u2019est qu\u2019apparence car, si on regarde de près, la violence américaine est surtout le fait de la population noire, minorité encore sous développée économiquement et socialement; en 1978 par exemple, près de la moitié des personnes arrêtées pour meurtre sont noires alors que la population noire ne représente que 10% de la population totale; de même, la moitié des victimes sont noires.Cette situation très actuelle nous rappelle clairement que les alternatives les plus sûres à la violence et à la peine de mort sont le progrès économique et social et l\u2019essor des droits de la personne.53 RELATIONS MARS 1985 .et l\u2019inquiétude augmente Il peut être intéressant de faire le point sur la situation canadienne actuelle.Au chapitre de la violence, le Canada se situe quelque part à mi-chemin entre l\u2019Europe occidentale et les États-Unis.(Il faut noter que les pays industrialisés d\u2019Europe occidentale, tous abolitionnistes, sont nettement moins violents que l\u2019Amérique du Nord).En 1982, au Canada, le taux d\u2019homicides par 1 00 000 habitants était de 2,46, soit le même qu\u2019en 1976, année de l\u2019abolition officielle de la peine de mort.Comment ce taux se compare-t-il à celui des autres morts violentes?Le taux de décès par accident d\u2019automobile est de 22, celui du suicide 14.Traduisons ces chiffres: premièrement, la très grande majorité des gens (93%) meurent dans leur lit des suites de la maladie; deuxièmement, la mort violente par accident d\u2019automobile est dix fois plus probable que l\u2019homicide; troisièmement, au cours de l\u2019année, deux personnes sur une population de 100 000 habitants mourront par homicide.Dans ces conditions, comment expliquer les réactions d\u2019indignation et le sentiment d\u2019insécurité de la très grande majorité des citoyens?L\u2019indignation s\u2019explique, je pense, justement par la rareté du phénomène.Tocqueville7 le disait d\u2019ailleurs dès le siècle dernier: «Plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qu\u2019il en reste est perçu ou vécu comme insupportable».Cette observation se vérifie facilement en d\u2019autres domaines: comparons nos réactions, lorsque nous sommes témoins occasionnellement d\u2019un accident grave, à celles des infirmiers et ambulanciers qui y sont habitués.Qui n\u2019a pas été indigné par l\u2019apparente indifférence des spécialistes de la santé vis-à-vis la maladie et la mort?L\u2019événement quotidien, si grave soit-il, n\u2019émeut plus guère.Les accidents mortels d\u2019automobile, monnaie courante chez nous, deviennent des entrefilets au bas des pages des journaux, même si le danger réel qu\u2019ils constituent est beaucoup plus élevé que celui de l\u2019homicide.D\u2019ailleurs, cette indignation vis-à-vis l\u2019homicide est saine dans la mesure où elle réaffirme l\u2019importance d\u2019une de nos valeurs fondamentales, soit l\u2019intégrité de la personne.D\u2019autre part, comment expliquer l\u2019important sentiment d\u2019insécurité alors que notre sécurité objective n\u2019a probablement jamais été aussi grande8?Ce qui est en cause ici, je pense, c\u2019est la très grande visibilité accordée à certains crimes.Les médias en font des manchettes, nous gavent de détails à leur sujet, les répètent d\u2019heure en heure à la radio de telle sorte que, bien souvent malgré nous, ces événements s\u2019imposent au coeur de nos vies et de nos préoccupations.Les recherches sur la peur du crime illustrent bien ce phénomène: elles ont démontré que la peur du crime est plus élevée chez le groupe d\u2019âge le moins susceptible d\u2019être victimisé, en l\u2019occurrence les personnes âgées9.Or, il arrive que les personnes âgées consacrent une partie importante de leur journée aux médias: journaux le matin, télévision l'après-midi et le soir, radio à travers tout ça.Leur contact étroit avec les médias n\u2019est pas sans lien, croyons-nous, avec leurs perspectives sur le crime.De la même façon, les citoyens du Québec sont depuis longtemps convaincus que leur province est celle du Canada où il se commet le plus de crimes de violence: ce n\u2019est pourtant qu\u2019une fausse impression car les chiffres10 révèlent que les taux de crimes violents au Canada croissent d\u2019est en ouest, de telle sorte que le taux de la Colombie-Britannique est deux fois supérieur à celui du Québec.La très grande publicité qu\u2019on accorde ici aux crimes de violence contribue à entretenir cette impression.C\u2019est pourquoi, quand il est question de violence et d\u2019alternatives à la peine de mort, il me semble que les médias ont un rôle important à jouer pour amener le débat à son véritable niveau, bien au-dessus des sentiments alarmistes actuels.Les vingt-cinq ans fermes On sait que le Canada a aboli la peine de mort en 1976 et lui a substitué un emprisonnement minimal de vingt-cinq ans.Comment a-t-on pu aboutir à une telle alternative?Même si elle s\u2019appuyait sur un courant idéologique et pénologique important, il importe de rappeler que l\u2019abolition de la peine de mort fut avant tout une décision politique.Depuis décembre 1962, toute condamnation à mort était systématiquement commuée en emprisonnement à perpétuité (avec admissibilité à la libération conditionnelle après dix ans d\u2019incarcération).En 1967, on abolit partiellement la peine de mort pour une période de cinq ans (les seules exceptions étant le meurtre de policiers et de gardiens de prison dans l\u2019exercice de leurs fonctions).À cet égard, il faut noter deux choses: tout d\u2019abord, les condamnations à mort continuèrent d\u2019être systématiquement commuées en emprisonnement à perpétuité et, deuxièmement, malgré l\u2019abolition partielle de la peine de mort, l\u2019admissibilité à la libération conditionnelle pour les meurtres qualifiés demeura la même, soit un minimum de dix années d\u2019incarcération.Le moratoire de cinq ans terminé, le gouvernement n\u2019avait plus le choix: il lui fallait se commettre ou se démettre.Ayant dans les faits aboli la peine de mort depuis quinze ans, il choisit d\u2019officialiser cet état de fait.Il existait toutefois certains groupes de pression fortement opposés à l\u2019abolition de la peine capitale, notamment les policiers et gardiens de prison, appuyés en cela par une partie importante de l\u2019opinion publique.Désireux de mener à terme son projet, mais soucieux de «ménager» ses opposants, le Parlement choisit de porter de dix à vingt-cinq ans la date d\u2019admissibilité à la libération conditionnelle totale.Ainsi donc, pour régulariser un état de fait, on a été amené à reporter de quinze ans l\u2019admissibilité à la libération conditionnelle d\u2019un détenu condamné pour un meurtre au premier degré.C\u2019est donc par compromis politique qu\u2019on est arrivé à la sentence minimale d\u2019emprisonnement de vingt-cinq ans, au Canada.Le rappel de ces événements permet également de comprendre pourquoi le gouver- 7.\tVoir Chesnais, J.-C.\u2014 op.cit.8.\tIdem.9.\tBRILLON, Y., La victimisation des personnes âgées.Mini-dossier, Sûreté du Québec, 1984.10.\tBRANTIGHAM, P., Patterns in Crime.New York, Macmillan, 1984.11.\tCANADA.Étude du Solliciteur général sur la mise en liberté sous condition.Ottawa, Division des communications, Solliciteur général, 1981.54 RELATIONS MARS 1985 nement ne peut modifier cette sentence, sans risquer de ramener sur le tapis la question de la peine de mort.un choix politique discutable Si on ne considère que les faits pénaux, était-on justifier d\u2019augmenter de dix à vingt-cinq ans la date d\u2019admissibilité des détenus condamnés à perpétuité pour meurtre au premier degré?Les données du ministère du Solliciteur général11 nous indiquent que les personnes condamnées pour meurtre purgeaient en moyenne 131 mois (onze ans) avant d\u2019obtenir une libération conditionnelle, qu\u2019elles constituent 2,3% de l\u2019ensemble des personnes à qui est accordée la libération conditionnelle (à distinguer de la surveillance obligatoire) et 1,3% des libérations conditionnelles révoquées.Ces statistiques nous indiquent donc que les meurtriers ne constituent qu\u2019une très faible partie des libérés conditionnels et que leur taux d\u2019échec est encore plus faible.Les statistiques du ministère du Solliciteur général déposées à la Chambre des communes12 en 1976, lors du débat sur l\u2019abolition de la peine de mort, indiquent qu\u2019entre 1920 et juillet 1975, 140 personnes condamnées pour meurtre qualifié ont obtenu leur libération conditionnelle; de ce nombre, huit ont été réincarcérées pour avoir commis un nouveau délit, soit 6% (à noter que ce nouveau délit n\u2019est pas nécessairement un délit de violence).Le rapport parlait de 1 2.CANADA.Questions and Answers Relating to the Capital Punishment Issue.Ottawa, Research and statistics development branch, Ministry of the Solicitor General, 1976.13.\tWALLER, I., Men Released from Prison.Toronto, University of Toronto Press, 1 974.14.\tFIZE, M\u201e CHEMITE, P., «Étude sur la récidive des condamnés libérés après 1 5 ans de détention».Revue pénitentiaire et de droit pénal, 1980, 4, p.478-513.15.\tGOTTFREDSON, D M.et al., Four Thousand Lifetimes: a study of time served and parole outcomes.Davis, RELATIONS MARS 1985 succès remarquable («fairly high success rate»).Ces résultats ne font que confirmer ce que des spécialistes avaient déjà noté.Waller^ concluait de son étude sur les personnes libérées des pénitenciers de l\u2019Ontario: «La probabilité de récidive, après une peine de prison, est inversement proportionnelle à la gravité du premier crime».Fize et Chemite14, dans leur étude sur la récidive des condamnés libérés après quinze ans de détention en France, observent un taux de récidive de 11,2% et concluent: «L\u2019appréciation faite de la dangerosité d\u2019un détenu.n\u2019a plus qu\u2019un lien très lâche avec la qualité de la peine prononcée initialement».Aux États-Unis, l\u2019étude de Gottfredson15 établit que les personnes condamnées pour homicide et ayant purgé au moins dix ans d\u2019incarcération ont un taux de réussite en libération conditionnelle de 87% après un an.Les recherches qui se sont attachées à prédire la récidive violente allaient dans le même sens lorsqu\u2019elles concluaient que le handicap majeur des tentatives de prédiction était la rareté des crimes avec violence effectivement commis par les individus libérés16.Adoptée dans un contexte politique, peu appuyée sur des faits pénaux, la sentence minimale de vingt-cinq ans d\u2019emprisonnement nous rappelle qu\u2019en dehors des finalités officielles telles la neutralisation, la dissuasion, etc., le système pénal développe des fonctions symboliques plutôt qu\u2019instrumentales17.Comme l\u2019écrivent Landreville et Petrunik18, «souvent il importe peu que la nature et l\u2019étendue du problème soient mal évaluées et que les solutions apportées masquent ou déplacent le problème pourvu que le public soit apaisé».California, NCCD Research Center, 1973.16.\tWENK, E.A., ROBINSON, J.O., SMITH, G.W., «Can violence be predicted?» Crime and Delinquency, 1972, 18, 4, p.393-402.17.\tGUSFIELD, J., «Moral passage: the symbolic process in public designation of deviance».Social Problems 1967, 15, p.175-188.1 8.LANDREVILLE, P\u201e PETRUNIK, M\u201e «Le délinquant dangereux dans les législations américaines».In C.De-buyst (Ed.) Dangerosité et justice pénale.Ambiguïté d'une pratique.Genève, Médecine et Hygiène, 1 981.Le problème humain Injustifiées sur le plan de la protection de la société, les sentences minimales d\u2019emprisonnement de vingt-cinq ans posent un problème humain majeur.Il y a à l\u2019heure actuelle près de 300 détenus emprisonnés pour une telle sentence dans les pénitenciers canadiens.Jusqu\u2019ici, le comportement de ces détenus a été généralement très bon, en tout cas il a été supérieur à celui de la moyenne des autres détenus.(C\u2019est un fait d\u2019ailleurs bien connu: les détenus purgeant de longues sentences sont de meilleurs détenus et de meilleurs libérés conditionnels que les autres).Toutefois, peut-on penser qu\u2019une personne incarcérée, par exemple, en 1976 à l\u2019âge de vingt-cinq ans puisse en ressortir en 2001, à l\u2019âge de 50 ans, en pleine possession de ses moyens?Bien sûr, les condamnés à de longues sentences se sont généralement bien adaptés à leur milieu carcéral; mais, pour un détenu, il y a une limite au delà de laquelle l\u2019espoir cède le pas à la «prisonniérisa-tion», à l\u2019assimilation par le milieu.Qui oserait alors parler de réinsertion sociale?Aurons-nous véritablement aboli la peine de mort?Personne ne peut répondre à ces questions avec certitude mais peut-on prendre le risque de créer des situations irréversibles pour des centaines de personnes alors même que nous savons qu\u2019il s\u2019agit de mesures inutiles sur le plan de la protection de la société?Les alternatives Si l\u2019emprisonnement minimal de vingt-cinq ans ne constitue pas une alternative valable à la peine de mort, quelles pourraient être les véritables alternatives?Les mesures les plus valables ne sont pas nécessairement d\u2019ordre judiciaire ou pénal; j\u2019en ai d\u2019ailleurs déjà mentionné deux au cours de cet article: le progrès économique et social et une meilleure information.Même s\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019alternatives au sens strict, elles ont comme conséquences de créer des conditions propices à l\u2019instauration de mesures appropriées.55 Une vieille alternative refait surface depuis quelques années: l\u2019instauration de colonies pénitentiaires dans des régions éloignées du pays.Cette mesure impliquerait des coûts humains et financiers importants et ne ferait que déplacer (dans tous les sens du terme) les problèmes.Il s\u2019agit d\u2019une alternative à oublier.Une alternative valable sur le plan pénal serait le retour à la situation prévalant avant 1976, quand les détenus condamnés pour meurtre au premier degré devenaient admissibles à la libération conditionnelle après avoir purgé dix ans d\u2019emprisonnement: cette mesure avait fait ses preuves, comme en témoigne le taux de réhabilitation de ces person-v nés en libération conditionnelle, succès auquel nous avons fait référence plus tôt.Valable sur le plan pénal, cette alternative nous paraît irréaliste sur le plan politique car l\u2019abolition de la sentence minimale d\u2019emprisonne- ment de vingt-cinq ans ne ferait que relancer le débat sur la peine de mort: l\u2019expérience de 1976 nous apprend qu\u2019un débat politique ne fait guère avancer les choses, quand il ne provoque pas un recul! Puisque le problème se situe à la fois aux niveaux pénal et politique, il faut se rendre à l\u2019évidence qu\u2019il n\u2019existe pas, à l\u2019heure actuelle de mesure réaliste et valable, capable de satisfaire toutes les attentes.Faut-il conclure que nous n\u2019avons d\u2019autre choix que de conserver la sentence minimale de vingt-cinq ans?Évidemment, non.Nous croyons qu\u2019il faut tirer parti d\u2019un article de la loi présentement en vigueur qui prévoit que toute personne condamnée à une telle sentence peut demander une révision judiciaire après quinze ans.Ce n\u2019est pas la solution idéale mais cela permet au moins de retrancher dix ans et, ainsi, nous nous rapprochons sensiblement de la situation qui prévalait avant 1976, alors que les détenus étaient de fait libérés après douze ans d\u2019emprisonnement.En terminant, il n\u2019est pas inutile de rappeler que ce débat sur la peine de mort s\u2019inscrit dans une perspective plus fondamentale, celle de la priorité à accorder à la vie.Cette question ne se pose pas seulement pour les meurtriers mais aussi pour ces minorités (handicapés physiques et mentaux, personnes âgées sans autosuffisance, enfants à naître) qui dérangent notre efficacité, notre bien-être et notre sécurité.Jusqu\u2019ici on a développé des attitudes «à la pièce» vis-à-vis ces différentes catégories d\u2019êtres humains: avant longtemps, il sera peut-être opportun de considérer l\u2019ensemble de ces cas et d\u2019affirmer clairement nos priorités sur la question de la vie et de la mort.LES ÉVÊQUES AMÉRICAINS PARLENT À LEUR PAYS par Julien Harvey Certains communicateurs ont l\u2019habitude pas très aimable de parler d\u2019«homélie» lorsqu\u2019ils font référence à un discours sans prise sur la vie, ou d\u2019«encyclique» lorsqu\u2019ils visent un texte ennuyeux! Il doit exister quelque part dans la tradition chrétienne une somme de souvenirs qui expliqueraient ces poncifs péjoratifs.Mais il faut tout de même avertir les communicateurs d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019une évolution d\u2019envergure est en train de se produire dans le domaine des messages de l\u2019Église et que le mot «homélie», l\u2019expression «lettre pastorale» désigneront bientôt des genres littéraires particulièrement vigoureux.Cela a commencé, ou recommencé, il y a vingt ans avec «l'Église dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui», le dernier document du concile Vatican II, pour inspirer bon nombre de lettres épiscopales, dont plusieurs canadiennes et québécoises1, qui ont soulevé beaucoup de poussière dans les milieux politiques et dans le monde des affaires.On retrouve la même vigueur et les mêmes questions chocs dans une lettre des évêques américains sur «l\u2019en- seignement social catholique et l\u2019économie américaine».Les évêques américains ont adopté la méthode périlleuse mais efficace qui consiste à rendre publiques les esquisses d\u2019un document projeté.Leur comité de rédaction vient donc de mettre en circulation un texte très élaboré, considérable (136 pages) et souvent provocant.Comme il s\u2019adresse à une Église qui essaie de vivre dans le pays le plus riche du monde, à un peuple qui avec l\u2019URSS est maître après Dieu sur cette planète, et comme ce peuple est de plus notre voisin omniprésent, il vaut la peine de s\u2019y attarder.J\u2019essaie de présenter le texte de façon aussi objective que possible, mais en intercalant des observations critiques2.1.On retrouvera celles des dix dermeres années aans: ueratu Rochais, La justice sociale comme Bonne Nouvelle.Messages sociaux, économiques et politiques des évêques du Québec, Montréal, Bellarmin, 1984.56 RELATIONS MARS 1985 73^737 L \u2019économie, est-ce l\u2019affaire des évêques?C\u2019est une question familière chez nous.Quand les évêques canadiens ont publié leurs Jalons d\u2019éthique et réflexions sur la crise économique actuelle, il y a maintenant deux ans, plusieurs, dont bon nombre de chrétiens, ont immédiatement réagi en renvoyant les évêques au soin exclusif de la vie future, à la morale individuelle, à la sacristie.Les évêques américains, eux, préviennent cette objection dès le départ: les Églises et leurs chefs interviennent parce que l\u2019économie n\u2019est jamais exclusivement une technique.C\u2019est une activité qui rejoint toute la vie humaine.Par conséquent, elle doit être interprétée à la lumière de l\u2019Évangile.Ceci permettra de voir ce que l\u2019économie fait pour les gens, ce qu\u2019elle fait aux gens.À tous, pas seulement à quelques-uns.Et en particulier aux plus pauvres, qui sont plus vulnérables.Il aurait été intéressant que les évêques américains ajoutent ici une section sur le travail, l\u2019angle d\u2019attaque privilégié par le pape Jean-Paul.Plus encore que l\u2019économie, il permet la fraternité humaine ou l\u2019empêche, selon qu\u2019il est valorisé ou non.Et à ce titre, le pape a raison de dire que «le travail humain est une clé, et probablement la clé essentielle, de toute la question sociale».Les évêques indiquent ensuite les raisons spéciales qui les font parler à ce moment-ci de l\u2019histoire.Ils font appel en particulier à trois facteurs: les changements profonds dans l\u2019économie nationale américaine à la suite du virage technologique, le redéploiement industriel international dirigé par les compagnies multinationales, l\u2019incidence économique de l\u2019escalade militaire, qui gaspille tant d\u2019énergies valables et qui force des nations pauvres à investir à leur tour dans le domaine militaire des ressources essentielles à leur développement.Dans ce contexte, la lettre veut éclairer à la fois les croyants et les non-croyants, car il y va de la dignité humaine, de la croissance harmonieuse de l\u2019humanité.D\u2019où un double appui, sur l\u2019Évangile et sur la sagesse.La Bible, la théologie et l\u2019économie Certains ont déjà critiqué le choix méthodologique très classique qu\u2019ont fait les rédacteurs de la lettre épiscopale, lorsqu\u2019ils ont appuyé leur réflexion d\u2019abord sur la Bible.Pour ma part, et c\u2019est sans doute un réflexe d\u2019exégète, je suis prêt à accepter ce choix, qui marque mieux l\u2019obéissance chrétienne à la Parole.Mais il reste qu\u2019une série articulée de questions venant de la situation ac- 2.On trouvera le texte intégral anglais de cette lettre pastorale dans Origins, NC Documentary Service, vol.14, nos 22-23, 15 nov.1984.1312, Mass.Ave.N.W., Washington, D.c! 20005.3,00$.Je tiens à reconnaître ma dette à l\u2019égard d\u2019un mémoire manuscrit rédigé par le Center of Concern de Washington et intitulé Comments on the First Draft of the NCCB Pastoral Letter, Washington, 1985.RELATIONS MARS 1985 tuelle aurait mieux préparé l\u2019accès à la Bible, qui ne nous fournit jamais de réponses toutes faites, surtout dans ce domaine des questions sociales.Ce que nous dit la Bible, sans aucune chance de nous tromper, c\u2019est que nous sommes créés égaux et que nous avons à notre disposition l\u2019univers, pour l\u2019administrer sagement et fraternellement et non pas pour le saccager en quelques générations d\u2019abus, au mépris de toute écologie, pour des usages égoïstes.Nous y apprenons également que Dieu nous aime comme peuple, que toute alliance est fraternelle et communautaire, que lorsque le Christ est venu rendre définitive l\u2019alliance, il a créé une communauté humaine dans laquelle la justice et l\u2019amour ont plus de place que la force.Nous y apprenons aussi que cette communauté humaine est en marche vers un but: la réalisation finale du monde, entre le «déjà là» et le «pas encore».Ceci nous interdit de considérer comme un rêve le projet de Dieu sur nous et doit nous faire vivre la réalité économique comme une association de l\u2019idéal et du réalisme.Il est fondamental dans la pensée biblique que la personne humaine est sacrée et que sa dignité se réalise toujours en communauté avec d\u2019autres.Dieu n.\u2019a pas voulu de surhomme, mais il cherche une société parfaite.Si bien que dans la Bible, le respect pour Dieu ne se sépare jamais du respect pour les autres.Et qu\u2019on y mesure la justice d\u2019une société à son respect des plus faibles, des pauvres.La richesse y est mal à l\u2019aise, son danger est souvent souligné, car elle rend orgueilleux, favorise la violence, brise la fraternité.Avant tout droit de propriété privée, la Bible place nettement le droit de subsistance.La pauvreté n'est pas louée, sauf lorsqu\u2019elle est librement voulue pour demeurer plus proche de Dieu, mais la condition de pauvre est valorisée, comme celle d\u2019un ami particulier de Yahvé.Cette «préférence pour les pauvres», si solidement enracinée dans la Bible, marque tout le christianisme.D\u2019autre part, Jésus identifie la foi chrétienne à la condition de disciple.Être chrétien, c\u2019est le suivre, imiter son mode de vie.Plus encore, ne pas seulement être avec lui, mais continuer son travail.Ce qui demandera des choix difficiles, des renoncements, l\u2019acceptation de la croix comme chemin de la réalisation humaine totale.La lettre épiscopale ajoute avec raison que l\u2019Église a accumulé au cours de son histoire des trésors d\u2019expérience dans la façon de vivre concrètement la condition de disciple.Dans cette expérience millénaire, elle a souvent intégré le meilleur de la sagesse, en dialogue avec les cultures.Cela servira en particulier dans la section suivante de la réflexion.Des normes pour orienter la vie économique Des critiques ont reproché au texte que nous analysons d\u2019avoir trop passé sous silence, au début, les facteurs discutables du capitalisme américain contemporain et d\u2019avoir trop accentué la lutte des classes, visant inconsciemment à culpabiliser la c'.asse moyenne plutôt qu\u2019à la rendre plus consciente de ses responsabilités.Il y a là certainement une certaine faiblesse de l\u2019état présent 57 du texte, qui, encore une fois, est une esquisse.Le premier principe qui doit permettre à l\u2019économie de fonctionner dans le respect des personnes est le respect des droits humains.Chaque personne doit trouver dans son travail sa propre réalisation, la rémunération suffisante pour assurer son bien-être personnel et familial, dans le respect de sa santé, de sa solidarité avec les autres.On rappelle ensuite que les États-Unis ont fait beaucoup dans ce domaine des droits humains.Mais on doit reconnaître aussi beaucoup de faiblesses.En particulier, on a trop souvent mis l\u2019accent sur les droits civils et politiques plus que sur les droits économiques.On a aussi manqué de s\u2019entendre sur les moyens concrets de respecter les droits économiques de chacun.Enfin, en bien des cas, le souci de la liberté d\u2019initiative et de compétition a fait que l\u2019égoïsme individuel et de groupe est venu contrecarrer les droits économiques d\u2019un grand nombre de personnes.On souhaite donc, de façon urgente, un nouveau consensus, une reprise du grand défi américain, qui accepte sérieusement que tous ont des droits économiques et que le premier devoir de la société est de les rendre accessibles à tous.Les évêques auraient pu ajouter ici une réflexion sur le caractère communautaire des droits humains; ceci aurait permis d\u2019éviter que les droits individuels des pauvres soient présentés comme nécessairement en lutte avec les droits individuels des riches, compromettant sans cesse le bien commun.Deuxième principe évoqué: la justice sociale ne se réalisera que si nous dépassons les voeux pieux pour aller vers un choix difficile, celui de la participation de tous à la vie de la communauté humaine.La marginalité est la première source de l\u2019injustice économique.On devient fatalement exploité là où on ne peut pas être présent ni intervenant.Surtout si le rétablissement de la justice implique l\u2019accession de tous à l\u2019activité et à la productivité.L\u2019aide sociale directe n\u2019est jamais une solution complète.Les transferts sociaux doivent passer par des mécanismes complexes de redistribution, parfois selon l\u2019égalité de tous, parfois selon les besoins de chacun ou selon l\u2019abondance des biens à redistribuer, parfois enfin selon l\u2019effort, le risque, le talent de chacun.Mais le résultat final doit toujours être le même: assurer un bien-être suffisant à tous, celui sans lequel la pauvreté devient misère, celui avec lequel la personne humaine peut se développer sainement.Dans cette perspective, les évêques américains n\u2019hésitent pas à prendre lé ton des prophètes: les inégalités sociales et économiques concrètes à l\u2019intérieur des États-Unis sont inacceptables.Plus inacceptables encore les inégalités dans le monde.Un troisième principe est que toute inégalité dérivant d\u2019un préjugé racial, religieux, sexuel ou autre, est totalement inacceptable.Ici le remède passe par des actions positives, qui privilégient les personnes défavorisées, et non pas seulement par le rappel des droits égaux.On termine cette section en répartissant les responsabilités entre les divers intervenants sociaux: travailleurs et syndicats, entrepreneurs, investisseurs, industries et banques, citoyens ordinaires, gouvernement.On signale ici les intervenants qui dépassent le niveau national: compagnies et institutions multinationales.On rappelle finalement la responsabilité de l\u2019Église.On recommande que des responsabilités bien précises soient déterminées par chaque groupe, sans quoi les appels à la justice demeureront sans effet.C\u2019est ici que le texte des évêques devrait être repris, pour bien répartir les responsabilités motivées, plutôt que de culpabiliser les uns et de réjouir les autres! Il serait peut-être utile de renforcer le jugement concernant les multinationales américaines et la moralité douteuse qui dirige souvent leurs dégradations à l\u2019étranger; la seule citation, à ce sujet, d\u2019un paragraphe du pape Jean-Paul lors de son voyage aux USA ne fait vraiment pas le poids.Dans une lettre de chefs d\u2019Église, le passage des principes aux applications est difficile.Car l\u2019application ne dépend pas uniquement de la force du principe mais aussi de l\u2019exactitude de l\u2019information sur les faits et de la rigueur de l\u2019interprétation de ces faits.Pourtant, les évêques américains risquent ce dernier pas et il faut s\u2019en réjouir.Ils ont choisi cinq domaines prioritaires, perçus comme signes des temps: 1) l\u2019emploi; 2) la pauvreté; 3) l\u2019alimentation et l\u2019agriculture3; 4) le besoin d\u2019une nouvelle planification économique aux USA; 5) l\u2019implication américaine dans les problèmes économiques mondiaux.Reprenons-les rapidement.\\ L'EMPLOI On rappelle d\u2019abord l\u2019importance du chômage et ses effets.La situation qu\u2019on décrit est moins grave que la nôtre, mais elle est sérieuse: 8,5 millions de chômeurs, soit 7,4% de la force de travail.On signale que ces chômeurs sont surtout des Noirs, des personnes d\u2019origine hispanique, des jeunes, des femmes.On ajoute les sérieuses disparités régionales.On rappelle les études sérieuses qui démontrent que la personne humaine ne survit pas sans dommage à un chômage prolongé et non voulu: la perte du sens de la dignité personnelle est considérable chez la personne qui n\u2019apporte plus de chèque de salaire à la maison, et les corrélations sont fortes entre chômage et désordres psychologiques, chômage et suicide, chômage et violence familiale, alcoolisme, divorce et abandon des enfants.Il est bon d\u2019ajouter ici que ces mêmes études démontrent à l\u2019évidence, contrairement au préjugé largement répandu également chez nous, 58 RELATIONS MARS 1985 que le nombre des chômeurs volontaires, par paresse ou par vice, est très peu élevé; si, entre 1969 et 1978, 25% de la population des USA se retrouve au moins pendant un an en situation d'assistance sociale, moins de 1% y demeurent pendant les dix années; moins de 1% des bénéficiaires de l\u2019assistance sociale sont fils ou filles d\u2019assistés sociaux.On rappelle également que les plus hauts taux de pauvreté se retrouvent chez ceux et celles faisant partie des groupes qui ont porté longtemps le poids du préjugé racial et de la discrimination.Selon le document, il existe au moins trois explications de la croissance présente du chômage: a) la population ouvrière est trop élevée parce que trop de personnes, les femmes en particulier, désirent travailler hors du foyer; b) le chômage actuel, surtout celui des jeunes, est attribuable à l\u2019explosion technologique, qui remplace les travailleurs par des machines; c) le chômage est relié à l'inflation et, par conséquent, peut être considéré comme «naturel».On n\u2019essaie pas de faire de choix entre ces explications; mais on juge sévèrement l\u2019acceptation d\u2019un chômage élevé comme phénomène naturel! Les recommandations qui suivent rappellent d\u2019abord que les emplois dont on parle ici doivent être de vrais emplois: nouveaux, durables, qui produisent des biens et services utiles à la société, qui n\u2019augmentent pas en même temps l\u2019inflation, qui impli- quent collaboration du secteur public et privé.1.\tQue l\u2019État fasse du plein emploi une priorité absolue.2.\tQue l\u2019État privilégie les projets privés et publics qui favorisent les groupes marginalisés jusqu\u2019ici.3.\tQue l\u2019effort conjoint de l\u2019État, des syndicats et des entreprises développe le secteur de l\u2019apprentissage.4.\tQue l\u2019on crée des lieux de concertation au niveau local, à celui des divers États et de la nation, pour créer des emplois.5.\tQu\u2019on améliore les services de placement pour réduire au minimum le chômage inévitable (de friction).LA PAUVRETÉ C\u2019est la deuxième cause importante de souci, pour les évêques.À la fin de 1 983, environ 35 millions d\u2019Américains étaient des pauvres au sens technique défini par l\u2019État; en pratique, il semble qu\u2019il faille ajouter entre 20 et 30 millions d\u2019autres, si peu fortunés en fait qu\u2019ils s\u2019ajoutent aux pauvres officiels.Cette proportion augmente avec le temps: elle passe de 14,7% en 1966 à 15,2 en 1983.D\u2019autres statistiques effarantes précisent encore le problème: les diverses évaluations du nombre des sans-abris aux USA varient entre 250 000 et 3 millions.Ou encore, on évalue à 25% la proportion des enfants de familles pauvres qui sont physiquement et mentalement atteints dans leur santé.Cette pauvreté est sélective: sont surtout pauvres les Noirs, les Hispano-Américains, les enfants, les personnes âgées, les femmes, les handicapés.Les études ont démontré que ce ne sont pas le manque de motivation ni la paresse qui sont cause de pauvreté permanente, mais des facteurs sociaux et institutionnels: la discrimination raciale, la discrimination à l'égard des femmes et la force d\u2019un système qui fait que 20% des Américains possèdent plus que les 70% qui sont au bas de l\u2019échelle; qui fait que 3.Cette section n\u2019était pas prête au moment de la publication de l\u2019esquisse.Elle sera soumise à la discussion plus tard.les 20% plus pauvres ne reçoivent que 4% du revenu national; qui fait qu\u2019au plan familial 1 % des familles riches possèdent près de 20% de la richesse nationale alors que les 50% du bas de l\u2019échelle n\u2019en possèdent que 4%.Corriger une telle inégalité est une priorité sociale majeure.La seule intervention de la charité privée ne suffit pas.D\u2019où les recommandations: 1.\tQue le souci d\u2019une économie saine soit la meilleure prévention de la pauvreté.2.\tQue l\u2019État intervienne immédiatement pour supprimer les barrières de discrimination qui existent encore dans la loi à l\u2019égard des femmes et des minorités.3.\tQue l\u2019État réforme le système de taxation actuei, pour réduire le fardeau fiscal des pauvres.4.\tQue les programmes gouvernementaux favorisent l\u2019aide des pauvres d\u2019abord par les pauvres eux-mêmes.5.\tQue les écoles adoptent des plans d\u2019action qui assurent aux enfants pauvres une éducation de qualité.6.\tQue l\u2019on améliore les systèmes de garderie pour les enfants dont les parents doivent travailler.7.\tSurtout, qu\u2019on améliore le système d\u2019assistance sociale.En particulier, que l'on diffuse les études bien établies qui démontrent que les pauvres dans leur très grande majorité ne sont ni des paresseux ni des exploiteurs.Que l\u2019on fasse disparaître l\u2019attitude punitive à l\u2019égard des pauvres et plus encore l\u2019humiliation qui accompagne trop souvent l\u2019aide sociale.Que l'on fasse voir clairement que dans l\u2019état actuel du système de bienfaisance, «les classes moyennes reçoivent beaucoup plus du gouvernement fédéral que les pauvres.Et pourtant certains continuent de répandre le mythe qui veut que les États-Unis sont ruinés par les programmes d\u2019aide sociale, alors qu\u2019en fait le coût total des programmes pour les pauvres représente moins de 10% du budget fédéral».D\u2019où une série complémentaire de recommandations: a)\tQue les programmes d\u2019aide sociale ne soient pas réduits, mais qu\u2019on se soucie au contraire d\u2019assurer une vie décente à tous les assistés sociaux pauvres; b)\tque l\u2019État fédéral détermine des critères nationaux d\u2019accès à l\u2019aide sociale et que les divers États ne puissent réduire leur aide sociale au-dessous d'un seuil minimum fixé par le gouvernement fédéral; c)\tque les programmes d\u2019aide sociale renforcent le mariage et la famille au lieu de les compromettre; d)\tque les réglementations de l\u2019aide sociale évitent de pénaliser ceux qui cherchent du travail en plus de l\u2019aide sociale; e)\tque les assistés sociaux eux-mêmes puissent participer à l\u2019élaboration des programmes; f)\tque les organismes d\u2019aide sociale soient respectueux à l\u2019égard de leur clientèle.RELATIONS MARS 1985 59 UNE NOUVELLE PLANIFICATION ÉCONOMIQUE Refondre l\u2019économie américaine est une autre priorité de première grandeur.L\u2019Amérique a été faite par une audacieuse expérience de coopération et de fraternité humaine sur le plan politique et culturel.Il faut maintenant reprendre cette aventure sur le plan économique.D\u2019abord en créant un nouveau partnership entre L'IMPLICATION AMÉRICAINE DANS L'ÉCONOMIE MONDIALE La place des Etats-Unis sur l\u2019échiquier mondial a changé.Mais dans ce monde divisé, les États-Unis font toujours figure de géant économique, malgré l\u2019interdépendance croissante de tous les peuples.On rappelle simplement quelques faits, en rapport avec les pays pauvres.Il y a 800 millions d\u2019humains qui vivent dans la misère.La moitié de la population mondiale habite des pays où le revenu personnel moyen est inférieur à 400$, alors qu\u2019aux USA il est de 12 530$.La famine menace constamment 450 millions de personnes; 15% des enfants des pays pauvres mourront avant l\u2019âge de cinq ans.L\u2019espérance de vie dans les pays pauvres est de 48 ans, alors qu\u2019elle est de 74 ans aux USA.Il y a là des scandales intolérables.La lettre épiscopale reconnaît d\u2019abord ne pas vouloir proposer un plan de restructuration des relations internationales.On ne cite même pas les suggestions de renforcement des ouvriers et patrons dans l\u2019entreprise privée.Le temps devrait être terminé des relations conflictuelles, terminé aussi le temps où tous les sacrifices doivent être consentis par les travailleurs.Les investisseurs et les entrepreneurs doivent apprendre à faire leur part des sacrifices, surtout dans les périodes de transition.En outre, les travailleurs doivent continuer de s\u2019unir, mais pas seulement pour défendre leurs intérêts, aussi pour mieux remplir leurs devoirs sociaux.L\u2019État doit favoriser la concertation mais sans se substituer à la responsabilité de personne, sinon le danger de totalitarisme est réel.D\u2019où quatre recommandations: 1)\tQue tous les intervenants sociaux, y compris l\u2019État, adoptent une attitude de concertation, en remplacement des attitudes conflictuelles, pour créer des politiques économiques nationales.2)\tQue le premier critère d\u2019évaluation de ces politiques économiques nouvelles soit l\u2019effet de ces politiques sur les plus pauvres.3)\tQue l\u2019on ait le souci d\u2019une forte coordination entre les divers niveaux de concertation.4)\tQue dans la formation de ces nouvelles politiques économiques, on sollicite la collaboration de tous les groupes qui seront affectés par elles.Nations unies comme gouvernement mondial, plan suggéré par plusieurs papes depuis Pie XII.Mais on souhaite influencer peu à peu les trois types d\u2019intervenants à ce niveau mondial: ies nations elles-mêmes, les institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, agences des Nations unies, etc.), les compagnies multinationales.Tous doivent en venir à une option privilégiée pour les pauvres! Tous doivent aussi s\u2019ouvrir au dialogue.Puis, on élève une protestation très vive contre la militarisation de l\u2019économie et l\u2019évolution déconcertante de l\u2019aide américaine à l\u2019étranger.On est passé peu à peu du souci réel du bien-être des gens à des décisions dictées par les relations politiques Est-Ouest et par la sécurité nationale.Il en résulte que les armements constituent une forte partie de l\u2019«aide» internationale américaine et que les États-Unis, «inventeurs» de l\u2019aide internationale moderne, sont maintenant au dix-septième rang parmi les nations occidentales dans ce domaine.Cela ne peut durer.Les relations commerciales des États-Unis constituent également un problème moral de première grandeur.Ici encore l\u2019option prioritaire pour les pauvres doit servir de référence, sinon la force économique et l\u2019avance technologique américaines écraseront de plus en plus les parte- naires défavorisés.La dette des pays du tiers monde dépasse actuellement les 600 milliards $, soit le tiers de leur produit national brut.Cette dette a doublé entre 1979 et 1984.Il est évident que le service de cette dette affaiblit de plus en plus les pays pauvres, les rend prisonniers des prix fixés pour leurs produits, ou pire encore s\u2019ils n\u2019ont pas de ressources de base qui peuvent servir de garantie.Cela non plus ne peut pas durer.Quant aux compagnies multinationales d\u2019origine américaine et à l\u2019investissement américain privé dans les pays en développement, la première chose à faire est d\u2019appuyer l\u2019effort des Nations unies, pour formuler un code d\u2019éthique qui fasse que les investissements profitent d\u2019abord au pays où ils sont faits.Le commerce américain des armes, un des plus importants est également à remettre en question.Sur ces deux points, il faut admettre que les évêques manifestent une certaine timidité.Faut-il parler de crainte devant les véritables géants de l\u2019économie américaine, ou du souci de ne parler qu\u2019à partir d\u2019un dossier solidement établi qui leur manquerait encore?On termine cette section par une seule recommandation: que les politiques économiques internationales des USA respectent la dignité des gens, favorisent la qualité de la vie de tous et le partage équitable de la croissance économique.60 RELATIONS MARS 1985 CHERCHER LA SAINTETÉ Le jeu de mot qui résume la conclusion de cette lettre est intraduisible en français: Wholeness = Holiness.On rappelle à tous que le tempo de l\u2019existence aux États-Unis est souvent infernal; il empêche même de penser au sens de la vie, au sens de l\u2019activité de production et de consommation.Mais ce fait ne justifie pas qu\u2019on laisse fonctionner en parallèle l\u2019économie et la foi, ne justifie pas non plus un aveu d\u2019impuissance.Cherchons donc un meilleur équilibre entre le travail et le loisir, entre le travail et l\u2019adoration.Le développement technologique risque de nous faire oublier la fête, source de fraternité et de solidarité; il risque de nous faire oublier que tous les humains sont appelés à un développe- ment intégral (wholeness) qui, dans la foi, s\u2019appelle sainteté (holiness).Il nous rapproche infailliblement de la simplicité de vie, de la solidarité avec les pauvres.Les prêtres, religieux et religieuses le savent déjà: qu\u2019ils le vivent davantage, avec tous les laïcs qui ont déjà commencé à suivre ce chemin.On termine en invitant tous les chrétiens des États-Unis à chercher la sainteté selon l\u2019Évangile, une sainteté dans laquelle le travail et l\u2019adoration, la vie économique et [\u2019option préférentielle pour les pauvres se compénè-trent et s\u2019enrichissent mutuellement.Dieu a beaucoup donné à l\u2019Amérique.En particulier des ressources de générosité.Il est plus que temps qu\u2019elle entreprenne le travail rigoureux qui est requis au partage avec tous.Seulement ainsi ferons-nous advenir un monde où l\u2019amour et la fraternité humaine glorifient vraiment Dieu.LA PAUVRETÉ CHEZ NOUS par Jean Picher Le chapitre de la lettre des évêques américains sur la pauvreté est intéressant et stimulant, en particulier pour ceux qui travaillent dans les quartiers populaires de chez nous.On ne peut, bien sûr, le comprendre sans tenir compte de la vision de la société et des convictions de foi qui animent ces chefs d\u2019Église: lien étroit entre foi et engagement pour changer le monde, importance fondamentale de la justice et du respect de la digni-tié de tous et nécessité d\u2019interroger les objectifs de notre système économique.On est d\u2019abord frappé par la similitude de situation entre notre pays et les États-Unis.Il y a certes des différences: en particulier, les grandes inégalités vécues par la population noire et hispanique chez nos voisins ne se retrouvent pas ici.du moins pour le moment; de plus, le système d\u2019aide sociale américain, partagé entre le gouvernement central, les divers États et les municipalités, a moins de cohérence et d\u2019uniformité que le nôtre.Mais globalement l\u2019analyse de la pauvreté et de ses causes, présentée par les évêques, nous rappelle bien des réalités de chez nous.Cette analyse est inspirante, surtout parce qu\u2019elle présente une vision élargie de la pauvreté et qu\u2019elle attaque de front bien des préjugés dont les pauvres sont victimes.Vision élargie de la pauvreté Être pauvre aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas seulement être privé de biens matériels essentiels: c\u2019est aussi se sentir en marge du monde «normal», ne pas avoir de contrôle sur les décisions qui affectent la vie de tous les jours.Il faut fréquenter les personnes à faible revenu pour découvrir qu\u2019elles souffrent dans leur dignité humaine, qu\u2019elles ne viennent à croire qu\u2019elles ne sont pas «du monde comme les autres» parce que, de bien des manières, on leur fait sentir qu\u2019elles comptent pour très peu dans la société.Cette souffrance est bien soulignée dans la lettre des évêques.Ils soulignent aussi le lien très fort entre pauvreté, chômage et salaires insuffisants: c\u2019est par le système économique nord-américain que la pauvreté est engendrée et c\u2019est pour- quoi sa solution ne saurait se trouver dans les seules initiales charitables ou dans la «conversion des coeurs»; il faut aussi des actions qui visent à changer les structures elles-mêmes.Il est important que cela soit affirmé par les évêques du pays où la recherche du profit est la plus valorisée.Attaque des préjugés à la mode Chez les gouvernants, chez les gens riches et aussi \u2014 hélas! \u2014 chez les résidents des quartiers populaires, persiste ce jugement tenace qu\u2019au fond les pauvres le sont par leur faute: ils pourraient travailler s\u2019ils avaient assez de volonté et d\u2019honnêteté.Cela justifie de les pénaliser pour leur pauvreté, de bien leur faire sentir qu\u2019on les aide par bonté et non parce qu\u2019ils ont des droits.Ce préjugé est quotidiennement alimenté par des cas particuliers de fraudeurs que nous connaissons, mais surtout par le mythe qu\u2019en Amérique du Nord tout le monde peut RELATIONS MARS 1985 61 faire de l\u2019argent s\u2019il le veut bien.Il ne fait pas de doute que si nouç voulons attaquer la pauvreté danç ses causes collectives, il faut conrir battre ce préjugé en nous et chez les autres, car il paralyse souvent l\u2019ac-r tion; d\u2019où l\u2019importance de ces groupes où les démunis se prennent en main, affirment leurs droits, viennent nous dire qu\u2019ils ne sont pas des paresseux et des fraudeurs.Or sur ce point, la lettre des évêques est catégorique: elle conteste l\u2019affirmation que la pauvreté est due au manque de volonté, qu\u2019elle est quasi héréditaire dans certaines familles et que la plupart des assistés sociaux sont des adultes aptes au travail.Rappelons-nous d\u2019ailleurs qu\u2019une recherche faite dans la région de Québec, il y a quelques années, permettait d\u2019affirmer que pas plus de 5% des assistés sociaux étaient aptes au travail, les autres étant, en grande majorité, des mères chefs de famille, des enfants, des personnes handicapées.En plus de demander qu\u2019on cesse le discours démoralisateur sur les fraudeurs de l\u2019aide sociale, les évêques font ressortir une réalité trop souvent oubliée: l\u2019État aide plus les riches et les gens de classe moyenne qu\u2019il n\u2019aide les pauvres.Mais dans ces cas, son aide prend les noms inoffensifs de «subventions», «dégrèvement», «abri fiscal», etc.Rappelons qu\u2019au seul chapitre de l\u2019habitation, au Canada, on a pu démontrer que l\u2019État avait dépensé vingt fois plus pour la propriété individuelle que pour le logement social.L\u2019affirmation des évêques a donc toute sa pertinence chez nous aussi.Normes pour l\u2019action Les normes pour l\u2019action suggérées par les évêques restent assez générales; on peut toutefois souligner leur insistance sur l\u2019appui que l\u2019État doit apporter aux femmes, surtout celles qui sont chefs de famille.Ils rappellent aussi que les deniers de l\u2019État sont souvent mieux dépensés en appuyant des groupes locaux, où les gens se prennent en charge, qu\u2019en créant de grands projets coûteux.Ils auraient pu ajouter que ces groupes populaires sont souvent, pour les gens à faible revenu, un lieu de redécouverte de leur dignité et de leurs possibilités.Les évêques abordent aussi le problème complexe de la stimulation au travail pour les assistés sociaux, problème que le projet de réforme de la fiscalité a remis à l\u2019avant-plan chez nous.Mais ils nous invitent à ne pas oublier que dans notre société actuelle, il est loin d\u2019y avoir de l\u2019emploi pour tous.Ce qui est le plus important, c\u2019est l\u2019insistance des évêques pour que les pauvres soient associés à l\u2019élaboration de toute réforme de l\u2019aide sociale, et qu\u2019ils aient l\u2019assurance que leur dignité y sera respectée.En somme, on ne sort pas de la lecture de ce chapitre avec des solutions toutes faites, mais avec des interrogations, des remises en question et surtout une invitation à changer notre société pour que les pauvres y soient des humains à part entière.Les personnes, croyantes ou non, qui se sont engagées dans cette voie depuis plusieurs années y trouvent donc un appui appréciable.BHOPAL: LA RÈGLE DU «DOUBLE STANDARD» par Renaud Bernardin Ce n\u2019était pas la première fois.En 1981 et 1982, plusieurs dizaines d\u2019employés de l\u2019usine avaient été exposés à des émanations de gaz phosgène et certains avaient succombé à l\u2019intoxication.Les enquêtes demandées n\u2019ayant pas, à toutes fins utiles, abouti, un journal local affirmait en juin 1984: «Bhopal est assis sur un volcan».On connaît la suite: sur une population de 700 000 personnes, près de 2 500 mortes par asphyxie; entre 25 000 et 30 000 atteintes de lésions temporaires ou permanentes; quelque 200 000 autres affectées directement ou indi- rectement.Le produit responsable de cette catastrophe: le méthyl-isocyanate (MIC).Aucune recherche n\u2019avait été entreprise en vue de déterminer les effets à long terme sur l\u2019être humain d\u2019une exposition à ce gaz.Pourtant Ciba-Geigy l\u2019utilise en Grande-Bretagne à son usine de Grimsby.Bayer a démenti qu\u2019elle en produisait en Espagne.Union Carbide en synthétise à son usine d\u2019Institute (Virginie occidentale) et le cède à ses filiales spécialisées dans la fabrication de pesticides.Mais le Brésil n\u2019en veut plus.La France non plus.On revoit les normes de sécurité en Grande-Bretagne, au Canada, en Allemagne.Partout c\u2019est l\u2019alerte aux produits toxiques.Danger de mort Rançon du progrès que cette hécatombe?Risque nécessaire?Fatalité?Que non! L\u2019ultima ratio des déci- 62 RELATIONS MARS 1985 9999^ sions de certains centres d'affaires s\u2019inscrit dans la logique suivante: «La science découvre, l\u2019industrie applique, l\u2019homme s\u2019adapte».Elle se traduit ici, comme ailleurs, par l\u2019insuffisance des normes de sécurité.Et quand celles-ci existent de manière minimale, les employeurs, locaux et étrangers, multiplient les astuces pour les contourner.Deux secteurs, la chimie et le pétrole, attirent particulièrement l\u2019attention par le nombre, la gravité et le coût des accidents qui s\u2019y sont produits.Dans les pays du tiers monde, trois de ces catastrophes ont été singulièrement meurtrières en moins d\u2019un an.En février 1 984, l\u2019explosion d\u2019un conduit de gaz à Cubatao (Brésil) entraîne la mort de 400 personnes.Dans la banlieue de Mexico, celle de 80 000 barils de gaz dans une usine de la Pemex, en novembre de la même année, fait environ 500 morts, plus de 4 200 blessés et 31 000 sans abris.En décembre: Bhopal.Ces accidents nous mettent devant les yeux les conditions d\u2019insécurité vécues par les travailleurs des tiers mondes.Ils sont une occasion de prendre conscience de la piètre qualité des conditions de travail, lot quotidien des ouvriers et ouvrières dans les usines, les mines ou les plantations.Maladies industrielles non dépistées ni soignées, ventilation insuffisante, machines-outils dangereuses, apprentissage écourté de leur fonctionnement: autant de causes du taux élevé d'accidents sur les lieux de travail.On a avancé, pour expliquer les accidents catastrophiques, la recherche d\u2019un profit rapide, la marche forcée vers l\u2019industrialisation, la corruption des uns, l\u2019incompétence des autres, et l\u2019indiscipline d\u2019une population de squatters en quête d\u2019emplois et qui s\u2019agglutinent autour d\u2019usines dangereuses.Mais ces explications sont loin d\u2019épuiser la question.1.\tLa multinationale Union Carbide, propriétaire de l\u2019usine de Bhopal (Inde) occupe le troisième rang dans l\u2019industrie chimique des USA et la douzième place dans le monde.Ce groupe dont le chiffre d'affaires dépassait légèrement les neuf milliards de dollars US en 1983 (dont six milliards pour la chimie) emploie quelque 99 500 personnes à travers le monde.Il est aussi connu pour les piles Eveready.2.\tSmets, Henry.Indemnisation des dommages exceptionnels causés à l'environnement par les activités industrielles.Paris, OCDE.RELATIONS MARS 1985 Les «bons citoyens» On ne peut, en effet, manquer de souligner la règle du «double standard» en matière de sécurité.Les grandes industries se conduisent le plus possible en bons citoyens corporatifs chez elles, mais adoptent, ailleurs, un comportement différent.C\u2019est ce «double standard» qui commande le transfert, dans les pays moins bien partagés économiquement et politiquement, des usines polluantes, des déchets toxiques, des complexes industriels vétustes.Ce n\u2019est pas en Suisse, par exemple, que le nom d\u2019Hoffmann La-Roche est lié à un désastre industriel mais à Se-veso, en Italie.Et si le dossier de la Union Carbide est quasi immaculé aux USA, il ne l\u2019est pas en Inde.Bien sûr, ces sociétés multinationales se défendent de jouer avec la sécurité des populations.Mais leur pratique générale est éloquente.Dans le cas de Bhopal, M.Jackson Browing, membre du conseil d\u2019administration de la Union Carbide1 2 et responsable des questions de santé, de sécurité et d\u2019environnement, a reconnu que sa compagnie n\u2019avait pas installé dans sa filiale indienne un système ultrasensible et informatisé d\u2019alerte comme il en existe un dans l\u2019usine jumelle en Virginie occidentale.Une telle mesure aurait pu permettre la détection à l\u2019avance de la fuite mortelle de gaz.Cet exemple illustre bien la pratique du «double standard».Aussi, n\u2019est-il pas étonnant que des syndicats, comme la Confédération générale du travail (CGT), aient rappelé «l\u2019urgence de l\u2019application des règlements internationaux (en matière de sécurité), qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un pays du Nord ou du Sud».Profit, indemnisation, prévention Ce respect des accords internationaux ne viendra pas de si tôt.En fait, les sociétés multinationales préfèrent défrayer le coût d\u2019une catastrophe plutôt que d\u2019investir dans la prévention! Telle est, du moins, la conclusion qu\u2019on peut tirer d\u2019une étude de M.Henry Smets, expert des services de l\u2019environnement de l\u2019OCDE2.Par exemple, les indemnités versées par les pollueurs n\u2019ont pratiquement aucune incidence sur leur prix de revient.Par contre, il en coûterait nettement plus pour prévenir les accidents.Les marées noires, selon Smets, entraînent des frais d\u2019indemnisation représentant un pour cent du coût de transport des hydrocarbures et moins de un pour mille du prix du pétrole brut.On comprend alors pourquoi les industriels français paient sans sourciller des indemnités à des sociétés de pêcheurs ou à leurs voisins (entre 70 et 100 millions de francs), au lieu de corriger le mal à la source.On comprend aussi pourquoi le gouvernement américain oppose des études dilatoires à la volonté du Canada et du Québec de réduire les émissions d\u2019anhydride sulfureux, source principale des pluies acides.Les multinationales sont d\u2019autant plus portées à imposer leur «double standard» que les législations auxquelles elles sont soumises leur laissent une grande liberté de manoeuvre.Curieux réflexe d\u2019arrogance et de mépris, la vie humaine n\u2019a pas le même prix à Washington, à Madrid ou à New Delhi! Le marchandage sur les compensations à verser aux familles indiennes se poursuivra longtemps encore et les sommes que ces dernières peuvent espérer obtenir pourront aller jusqu\u2019à décupler dé-pendamment du tribunal qui entendra leur cause.Pour la Union Carbide cela peut signifier des déboursés de 50 à 600 millions de dollars.Bhopal est une tragédie qui ne doit plus se reproduire.Mais au delà du problème urgent de la sécurité des travailleurs et de la santé des populations, ce drame vient souligner la nécessité d'un modèle alternatif de développement.Comment une société en développement peut-elle s\u2019approprier le savoir-faire et les ressources technologiques dont elle a besoin pour moderniser son appareil de production sans importer du même coup un- modèle étranger de société, un mélange instable de valeurs et de rapports sociaux?Comment est-il possible, en d\u2019autres termes, de court-circuiter les étapes du développement socioéconomique sans aggraver la dépendance?On espère passer rapidement d\u2019une société de pénurie à une société de relative abondance, d\u2019une situation d\u2019égalité formelle à une égalité de fait qui exclura le «double standard»: à quel prix cela est-il possible?63 La Chine de Deng Xiaoping UN CHAT QUI ATTRAPE LES SOURIS par Michel Marcil La Chine continue de nous déconcerter.Parce que nous la connaissons mal, sans doute, nous ne voyons que ruptures là où un continent cherche à bâtir la suite de son histoire.Rien n\u2019illus-tre mieux, à l\u2019heure actuelle, cette continuité mouvementée que l\u2019ascension au pouvoir de Deng Xiaoping.Michel Marcil, jésuite, est un observateur attentif et averti de l\u2019évolution de la Chine, ce que les spécialistes appellent un «China watcher».Il vient de participer, à Hong Kong, à un séminaire de recherche sur la Chine de Deng.Depuis la mort de Mao le 9 septembre 1976, la Chine a connu une série de réformes qui sont toutes reliées à l\u2019action de celui qui est devenu l\u2019homme fort du régime: Deng Xiaoping.Ce vieillard de petite taille est déjà fameux pour ses «résurrections», qui ont suivi autant de purges subies au cours de sa longue carrière politique.Il est aussi l\u2019auteur d\u2019un mot célèbre, qui est en fait un programme: «Peu importe que le chat soit blanc ou noir.Le bon chat est celui qui attrape les souris».A repasser les événements qui ont suivi la mort de Mao, nous constatons que Deng Xiaoping a laissé la marque de ses prouesses à chaque tournant.Un rappel sommaire des changements majeurs survenus en Chine depuis 1976 nous permettra de découvrir l\u2019histoire surprenante de cet homme et l\u2019ascension au pouvoir du groupe de leaders qui l\u2019entourent.La lutte pour le pouvoir En janvier 1976, mourait le premier ministre Zhou Enlai.Avant sa mort, il avait conclu certains arrangements dans l\u2019espoir que Deng Xiaoping lui succéderait.Mais au printemps, Deng était victime d'une purge et déchu de ses fonctions.La Bande des Quatre se mettait en position pour succéder à Mao.En septembre, c\u2019était au tour du «Grand Timonier» d\u2019entrer dans la légende.À partir de ce moment et jusqu\u2019au Troisième Plénum du onzième Comité central du parti en décembre 1978, Deng et ses associés engagent une partie serrée pour s\u2019emparer du pouvoir.En octobre, un mois après la mort de Mao, la Bande des Quatre est mise aux arrêts.Ce coup de force est réalisé par une coalition qui regroupe des chefs militaires, le président Hwa Gwofeng et des modérés du Camp de Zhou Enlai.Malgré sa disgrâce, Deng a fait sa part pour discréditer la Bande des Quatre.Celle-ci arrêtée, Deng manoeuvre pour revenir sur la scène politique.Il lui faudra des mois pour sortir du purgatoire.En juillet 1977, enfin, le voici réinstallé comme vice-président du Parti, vice-président de la Commission militaire centrale et vice-premier ministre.Hwa Gwofeng et ceux qui ont gravi les échelons de la hiérarchie durant les années de la Révolution culturelle ne tiennent pas réelle- ment à voir revenir Deng, mais ils ne sont pas de taille à lui barrer la route, à lui et à son clan.En décembre \u201978, se tient le Troisième Plénum; le fruit est mûr.Hwa Gwofeng et ceux qui adhéraient inconditionnellement aux enseignements radicaux de Mao sont sévèrement critiqués et plusieurs hommes de Deng se voient élevés aux postes de commande.Mais parce que les conflits d\u2019intérêts sont nombreux et les relations entre factions compliquées, Deng et ses associés ne pourraient gagner la partie qu\u2019en soutenant une dure et longue bataille: encore quatre ans de luttes.En février \u201980, au Cinquième Plénum, le secrétariat central du Parti est restauré et Hu Yaobang est mis en charge, avec dix autres hommes de Deng pour l\u2019aider.En juillet \u201981, le Sizième Plénum marque un pas de plus: Hu Yaobang remplace Hwa Gwofeng comme président du Parti et Deng Xiaoping assume la présidence de la Commission militaire centrale.Enfin, au Congrès de septembre \u201982, on adopte la nouvelle constitution du Parti et on procède à l\u2019élection d\u2019une équipe dirigeante composée principalement des associés de Deng.Hwa Gwofeng est exclu du Politburo, même s\u2019il conserve un siège au Co- 64 RELATIONS MARS 1985 mité central.Deng Xiaoping et ses associés se sont installés au pouvoir.La critique de Mao et de la Révolution culturelle Une des premières questions que Deng eut à régler concernait l\u2019évaluation officielle de la Révolution culturelle.Il ne s\u2019agissait pas seulement de récrire l\u2019histoire: des centaines de millions de personnes, victimes de la Révolution culturelle, ne pouvaient plus recouvrer leur position sociale, économique et politique à moins que les jugements passés contre elles ne soient renversés.Et rétablir la vérité sur ces cas «erronés» voulait dire nier la Révolution culturelle elle-même.Bien plus, cela entraînait un verdict historique sur Mao, sur le rival de ce dernier, Liu Shaoqi, et sur la Bande des Quatre.Presque toute cette tâche a été accomplie depuis: en 1980, Liu Shaoqi a été réhabilité à titre posthume et la Bande des Quatre jugée et condamnée à vie.En juin \u201981, le Sixième Plénum adoptait une «Résolution sur certaines questions dans l\u2019histoire du Parti depuis 1949» dans laquelle Mao se voyait attribuer une note de 60%.C\u2019était là, semble-t-il, un compromis mais qui impliquait néanmoins un blâme sévère à l\u2019adresse des maoïstes inconditionnels.Les débats idéologiques La négation de la Révolution culturelle amenait la question de la prochaine étape du socialisme en Chine.Deng et ses associés voulaient me- 1.Dans le but de concourir à la modernisation de la Chine et d'entrouvrir ses portes au monde extérieur, quatre zones économiques spéciales ont été créées en 1979.On les nommait alors «zones spéciales d\u2019exportation».Leur nom a changé depuis mais l\u2019expérience ner la Chine dans la voie dite des Quatre modernisations.Dans ce but, on commença par déterrer des programmes que Deng et Liu Shaoqi avaient dirigés avant 1965 et que Mao avait condamnés en les qualifiant de révisionnistes.En revenant à ces politiques d\u2019avant la Révolution culturelle, on espérait porter remède à de sérieux problèmes économiques tels que le manque de motivation des travailleurs, les embouteillages dans la production ou dans la distribution, le gaspillage chronique, problèmes engendrés par la lourdeur des contrôles politiques, l\u2019incompétence du personnel administratif et la rigidité du système.Comme on pouvait s\u2019y attendre, ces «nouvelles» politiques devaient susciter des débats idéologiques difficiles.À droite de Deng, certains jeunes intellectuels ont cru comprendre que l\u2019on pouvait désormais prôner une démocratie à l\u2019occidentale.C\u2019était prématuré.À gauche de Deng, des membres du Parti, qui sentaient leurs intérêts menacés, n\u2019ont pas tardé à faire connaître leurs doutes et leurs objections.Deng et ses associés réagirent rapidement.Sur le plan politique ils ont encerclé l\u2019opposition de droite, qui parlait haut mais restait faible et peu nombreuse.Sur le plan économique, plutôt que de battre en retraite, ils ont foncé tête baissée en introduisant le système de la responsabilité en agriculture, en encourageant les entreprises individuelles et en établissant des zones spéciales* 1.En même temps, ils prenaient des mesures pour attirer les investissements étrangers et pour importer de la technologie des pays occidentaux.Contre l\u2019aile gauche du Parti, ils avaient déjà remporté les débats sur la nécessité «d\u2019encourager la production à partir de principes économiques» et sur «la praxis comme seul critère de vérité».Mais voici que de haut en bas de la hiérarchie du PCC, des Gauchistes convaincus ou des cadres qui se sentaient agressés, non contents de résister au changement, ont même entrepris de saboter les nouvelles réformes économiques.Deng avait probablement prévu leur est toujours en cours.Elles ont pour but d\u2019attirer le capital étranger, d\u2019importer de la technologie et de favoriser le commerce international.Ces zones rappellent les «zones franches» de plusieurs pays du tiers monde.relatlns ABONNEMENT 1 an (10numéros): 12,50$ à l\u2019étranger: 20,00$ Nom Adresse code postal 8 100, $t-Laurent Montréal H2P 2L9 (514) 387-2541 réaction quand il promulgua ce qu\u2019il a appelé les Quatre Principes: 1)\tle leadership du Parti communiste, 2)\tle socialisme, 3)\tla dictature démocratique (ou du prolétariat) et 4)\tle Marxisme-Léninisme et la Pensée de Mao.Quatre principes pour asseoir son régime, mais parmi lesquels, estiment d\u2019aucuns, seul le leadership du Parti n\u2019est pas à discuter; les trois autres dogmes pourraient être sujets à une interprétation plus ou moins large.Ces débats reflètent le dilemme devant lequel est placé la Chine d\u2019aujourd\u2019hui.On veut les investissements et la technologie occidentale mais on ne veut pas la «pollution spirituelle» qui l\u2019accompagne.On veut le socialisme mais sans les excès de la Révolution culturelle et sans son postulat voulant que la théorie de l\u2019aliénation s\u2019applique aussi à un État socialiste comme la Chine.Pour le moment on n\u2019encourage pas ces débats.La brève «campagne contre la pollution spirituelle» a montré que Deng entend se démarquer des excès de la droite comme des nostalgies de la gauche, mais sans résoudre de fait ces questions fondamentales.Elles demeurent.RELATIONS MARS 1985 65 La réduction de la bureaucratie et la réforme des institutions Une des causes de la Révolution culturelle était la bureaucratie.C\u2019était une énorme et lourde machine: plus de vingt millions de bureaucrates! En voulant rectifier les erreurs de la Révolution culturelle, Deng a tenu à réhabiliter les vieux bureaucrates et à les rétablir dans leurs fonctions au sein du Parti, du gouvernement et de l\u2019armée.Écartés de leurs postes depuis des années, ils avaient passé ce temps à travailler aux champs ou dans des étables et, plus souvent qu\u2019autrement, avaient perdu beaucoup de leur compétence.De plus, traumatisés par leurs expériences passées, ces gens ne pouvaient plus faire confiance au régime communiste, même si Deng le réformateur était maintenant au pouvoir.Ils avaient généralement le réflexe de s\u2019assurer chacun pour soi, un peu de bien-être matériel (par-dessus ou par-dessous la table) tout en «en faisant le moins possible».Par ailleurs, la réinstallation des victimes de la Révolution culturelle dans leurs anciennes fonctions allait surcharger la plupart des institutions et les rendre terriblement inefficaces.À un moment donné, le ministère de la Métallurgie comptait 27 sous-ministres! Il fallait couper dans le gras.C\u2019est ce que fit Deng en 1981-82.Il s\u2019attaqua d\u2019abord au Conseil d\u2019État; puis du centre à la périphérie et en descendant jusqu\u2019aux provinces et aux comtés, les administrations furent regroupées ou réorganisées, le leadership brassé et coupé.Mais cette chirurgie n\u2019allait pas suffire.Tâche importante et délicate, il fallait remplacer la vieille garde des révolutionnaires de la première heure par des technocrates plus jeunes et mieux instruits.Pour ce faire, Deng dut appliquer des mesures extraordinaires.Un âge limite fut fixé pour les postes bureaucratiques clés et ceux qui dépassaient cette limite d\u2019âge furent persuadés de se retirer.A leur retraite, cependant, non seulement continuaient-ils de recevoir leur plein salaire mais certains ont même reçu une prime de mise à la retraite.Ces retraités furent nommés «consultants», ils conservaient le plein accès aux documents internes, bénéficiaient de l\u2019assurance-santé et d\u2019autres privilèges encore.Pour éviter un retour au culte de la personnalité à la Mao dernière manière, Deng se plaça au troisième rang du Comité permanent du Politburo.Et pour donner plus d\u2019importance au poste de secrétaire général, il supprima le poste de président du Parti qu\u2019occupait Mao.Par contre, il fit réapparaître le poste honorifique de Président de la république, que Mao avait éliminé en écartant Liu Shaoqi.Enfin, il s\u2019efforça de séparer clairement le Parti du gouvernement: la Constitution de l\u2019État chinois de 1 982 ne réfère plus au Parti communiste d\u2019une manière aussi servile que les Constitutions de 1 975 et 1 978.La rectification du Parti Des 39 millions de membres du Parti communiste chinois, le tiers environ a été recruté durant les dix ans de la Révolution culturelle.Pour être admis dans le Parti communiste à l\u2019époque, ces individus devaient être acquis aux thèses des Gauchistes alors au pouvoir.Pour Deng et ses associés, ces millions de communistes en règle posent un problème épineux à cause de l\u2019obstruction potentielle qu\u2019ils peuvent faire aux réformes.Pour tenter de neutraliser les plus obstinés d\u2019entre eux, une révolution a été adoptée en 1983, qui aurait pour effet de faire maison nette en quelques trois ans à peine.Tous les membres du Parti ont été invités à se réinscrire et ceux dont la feuille de route est manifestement inacceptable pour la nouvelle équipe au pouvoir sont tout simplement écartés.Le nombre de ces indésirables cependant s\u2019est avéré moins élevé qu\u2019on ne l\u2019imaginerait.Les cadres du Parti ont déjà vu pleuvoir: ils sont passés maîtres dans l\u2019art de survivre et de se débrouiller dans la forêt des idéologies, ils savent se tirer indemnes des retournements de l\u2019histoire.On croit vraiment que Deng a décidé de gagner ces éléments à sa cause ou de les acheter, afin de pouvoir aller de l\u2019avant avec ses programmes de modernisation.Libéralisation limitée dans les arts et la religion L\u2019imagination occidentale avait été frappée par les Dazibao, les posters spontanés affichés sur les murs de la démocratie dans les derniers mois de 1978 et en 1 979.Durant cette période, de jeunes artistes exposaient dans les rues, les oeuvres littéraires se multipliaient \u2014 apparut la littérature dite des «blessures de la Révolution culturelle» \u2014 et l\u2019on assista à la renaissance du théâtre traditionnel et à la production de films relativement dégagés de la propagande idéologique.Mais, en juin \u201981, on interdit le mur de la démocratie.Les principaux porte-parole de la démocratisation immédiate comme Wei Jing Sheng et Wang Xizhe furent bientôt arrêtés et jetés en prison.Le groupe au pouvoir a-t-il été alarmé par l\u2019audace et l\u2019expansion rapide du nouveau mouvement démocratique qui défiait non seulement le Gauchisme de la Bande des Quatre mais aussi la base socialiste du présent régime?Quoi qu\u2019il en soit, la libéralisation devait continuer mais de manière contenue.Aussi longtemps que les arts ou la littérature ne visaient pas à saper l\u2019autorité du pouvoir, aussi longtemps qu\u2019on honorait des lèvres les Quatre Principes, les écrivains et les artistes pouvaient explorer et proposer de nouvelles idées.À lui seul, le nombre de publications et de productions actuellement disponibles contraste de manière saisissante avec les jours où les oeuvres de Mao et le Petit livre rouge occupaient presque toutes les tablettes et où les huit pièces de théâtre modèles étaient l\u2019unique choix offert au milliard de spectateurs chinois.Dans la même veine, on peut parler d\u2019une libéralisation limitée de la vie religieuse.Des monastères bouddhistes et des églises ont été réouverts.Le présent régime insiste pour qu\u2019aucun lien institutionnel avec le monde extérieur ne subsiste, surtout pas avec l\u2019État du Vatican qui entretient toujours des relations diplomatiques avec Taïwan.Des restrictions existent pour l\u2019accueil des nouveaux convertis; les activités religieuses et les différents rites sont confinés aux lieux dûment approuvés.Malgré les 66 RELATIONS MARS 1985 garanties constitutionnelles au chapitre de la liberté religieuse, on ne peut s\u2019attendre à ce pue des mouvements religieux puissent se développer, à l\u2019intérieur d\u2019une société athée, avec la «bénédiction» du régime communiste.Celui-ci se montrera peut-être plus tolérant là où vivent des minorités ethniques plus importantes; mais même les réformateurs modérés actuellement au pouvoir se garderaient bien d\u2019autoriser quoi que ce soit qui puisse ouvrir la voie à une «situation polonaise».La réforme économique Deng et ses associés se distinguent de leurs prédécesseurs à Beijing (Pékin) par leur effort pour moderniser l\u2019économie de la Chine.Toutes les énergies, même en politique étrangère, doivent servir la cause de l\u2019avancement économique.Au delà des considérations de pouvoir, on peut penser que c\u2019est avant tout pour des raisons économiques que Deng et ses associés ont adopté les réformes structurelles de l\u2019agriculture et de l\u2019industrie, qu\u2019ils ont critiqué la Révolution culturelle, mené leur débat idéologique, réformé la bureaucratie et les institutions, procédé à la rectification du Parti et libéralisé la vie artistique.Tout cela vise à consolider leur propre pouvoir, mais en promouvant une croissance économique plus saine et plus rapide.En 1982, on s\u2019est fixé comme objectif de quadrupler le revenu per capita pour l\u2019an 2000, soit de passer de 200$ à 800$ US en 18 ans.Plusieurs économistes ont cru que ce projet était trop ambitieux.Pourtant, en 1984, tout indique que l\u2019objectif pourra être atteint.Parmi les politiques économiques qui justifient cet optimisme, on compte une plus grande ouverture au monde extérieur, l\u2019application audacieuse et extensive du «système de responsabilité» dans les zones rurales et l\u2019établissement des zones économiques spéciales.Les entreprises ont reçu une plus grande liberté dans l\u2019administration.Le mécanisme du marché a été autorisé à suppléer à certaines lacunes du système de plan central.Malgré tout, il existe encore de graves obstacles à ces réformes.Jusqu\u2019à présent par exemple, les investisseurs étrangers n\u2019ont pas trouvé la Chine plus attrayante que d\u2019autres pays asiatiques.L\u2019efficacité de la force de travail y est faible.Les bureaucrates ne sont pas tous compétents ni empressés à prendre des décisions.Les infrastructures sont inadéquates et les coûts d\u2019opération restent élevés.Sans doute faudra-t-il encore plusieurs années avant que le présent régime puisse mener la Chine où Deng veut la conduire.Deng Xiaoping et ses associés ont remodelé la Chine avec quelque succès.Pour la grande majorité des Chinois ces changements représentent sans aucun doute une amélioration véritable.Mais Deng Xiaoping a quatre-vingts ans.Ses associés seront-ils capables de garder le pouvoir après sa mort?Jusqu\u2019où poussera-t-on le programme de réformes?Les réformateurs iront-ils plus loin que ce que nous avons vu?Résisteront-ils au test du temps?Que devons-nous attendre s\u2019ils manquent leur coup?Théorème 1985 QUI A PEUR DE LA NUDITÉ?par Raymond Bertin Non, il n'y a pas eu et il n\u2019y aura pas de scandale! D\u2019ailleurs, je me demande quelle est la source de cette tendancieuse publicité qui a associé la dernière production du Théâtre de 4\u2019Sous à un éventuel scandale.Même la sérieuse émission Le Point, à Radio-Canada, a pris de son temps pour poser la question: des acteurs et des actrices se pré- RELATIONS MARS 1985 sentent nus sur une scène, y aura-t-il des protestations?Y aura-t-il SCANDALE?Ce n\u2019est pourtant pas la première fois qu\u2019on se déshabille au théâtre québécois.Des spectacles comme La Nef des sorcières, Pourquoi s'mett'tout nus, La Famille Toucourt en solo ce soir, Quand j\u2019y ai dit ça.a parti à rire., le Hamlet monté par Alexandre Hausvater, Bent et plusieurs créations de théâtre expérimental incluaient des scènes de nu intégral.Et pourtant, on n'avait pas tant fait de bruit! Alors, pourquoi toute une histoire autour de Théorème 1985?De son vivant, on disait de Pier Paolo Pasolini qu\u2019il était \u201cl\u2019homme par qui le scandale arrive\u2019\u2019.Serait-il possible que, dix ans après sa mort, la simple mention de 67 999999^ 1.11\t\u2014I CONSERVEZ RELATIONS Protégez votre collection de 1984.\u2014\tUn volume relié, pour le lecteur quj nous fait parvenir ses 10 numéros: 14$ (frais d\u2019envoi compris, si un chèque accompagne la commande); \u2014\tUn volume relié, quand nous fournissons les numéros de la revue: 20$ (frais d\u2019envoi compris, si un chèque accompagne la commande); \u2014\tUn cartable: 8$, taxe et frais d\u2019envoi compris.RELATIONS 8100, St-Laurent, Montréal, H2P 2L9; (514) 387-2541.son nom ait encore autant d\u2019effets sur les journalistes et sur le public?Je n\u2019ai pas les réponses à ces questions.Quoi qu\u2019il en soit, je crois qu\u2019on a trop focalisé l'attention sur la nudité des acteurs dans ce show.Cela a pu fausser l\u2019approche de bien des gens et leurs conclusions sur l\u2019oeuvre créatrice présentée.Et c\u2019est dommage.Avec Théorème 1985, le metteur en scène Denis Marleau et le chorégraphe Daniel Léveil-lé ont élaboré un spectacle de danse-théâtre inspiré du célèbre film de Pasolini; Teorema, on le sait, avait provoqué scandale et poursuites judiciaires (contre son auteur) en Italie en 1 968.Depuis, il a pris une place de choix parmi les chefs-d\u2019oeuvre du cinéma.Le film montrait une famille de grands bourgeois italiens (le père, la mère, un fils et une fille qui doivent avoir entre 1 5 et 20 ans), dérangée par l\u2019arrivée d\u2019un jeune et beau visiteur, étrange et attirant, qui, par sa seule présence physique, fera naître chez tous les membres de la famille (en incluant la bonne) un désir amoureux dévastateur.Certaines scènes du film ont pu choquer des gens; mais, à mon avis, ce qui davantage a produit des remous, c\u2019est cette idée explosive de la Famille déstabilisée par l\u2019intrus, c\u2019est-à-dire par le Désir.Qu\u2019en est-il du spectacle présenté au 4\u2019Sous?On a gardé la trame principale, mais on a resitué les personnages au Québec en 1985.On a fait des choix, de simplification surtout.Et c\u2019est sans doute l\u2019erreur de l\u2019équipe: on a trop simplifié.L\u2019oeuvre de Pasolini était riche, profonde, symbolique; elle favorisait une multitude d\u2019interprétations.Ici, tout est clair.Trop.On ne nous laisse pas assez imaginer et ressentir.Et cet encadrement vient surtout d\u2019un personnage, le facteur (Cari Béchard), sorte de narrateur qui tente d\u2019expliquer, à un moment ou l'autre, les implications psychologiques du dra- me.Un personnage dont personnellement je me serais passé.D'ailleurs, je n'ai pas souvenir de sa présence dans le film de Pasolini.S\u2019il y était, sans doute était-il mieux intégré à l\u2019ensemble.Ses interventions (dans le spectacle) sont pourtant justes, mais trop terre à terre.Il y manque le souffle poétique nécessaire à toute forme d\u2019art.Le facteur devait faire en sorte qu\u2019on se sente concerné; à chaque fois, au contraire, il m\u2019a fait décrocher du développement dramatique.Ce développement se construit par ailleurs sur un mode rituel, à partir des corps.Et je ne parle pas de nudité! Bien sûr, il y a ça, mais, j\u2019y reviendrai.Je parle de mouvements, de danse, de gestes.Au début, il y a une scène vide, ou presque: un banc-lit au fond au centre et à gauche, une chaise.Le fond est noir.Une grande musique, de Bach, la Passion selon St-Jean, soutiendra et marquera l\u2019action presque sans arrêt.La famille est là, plantée dans son décor.Le visiteur est introduit par la servante.Les corps se mettent à bouger, chacun dans son accueil panique de cet Autre, dans lequel on a déjà reconnu l\u2019inévitable: le dérangement, le possible plaisir, une forme de libération.C\u2019est la bonne, fille du peuple, qui naturellement exprimera la première son sentiment.Par une danse aux mouvements violents et syncopés, elle entre d\u2019emblée en relation avec l\u2019étranger: comme on offre à manger, elle offre son corps.À ce moment, elle (Myriam Moutil-let) et lui (Daniel Léveillé) se dévêtent et dansent, doucement puis enjoués, dans une belle complicité, un acte amoureux.C\u2019est très beau, c\u2019est touchant et ça n\u2019a rien d\u2019obscène.Les corps nus sont des signes, une image percutante qui abolit la complicité du silence.Ils définissent une démarche sacrée, en deçà et au delà des conventions théâtrales.En brisant une convention sociale très forte, ils se posent en acte politique.Plus loin dans le spectacle, c'est le jeune garçon de la famille (Martin Fauché), qui, fasciné, viendra rejoindre sur son lit le visiteur.Leurs gestes et leurs mouvements seront ceux de la tendresse, dans une approche affolante pour chacun d\u2019eux, mais vitale.Autant que pour chaque spectateur et spectatrice.La vérité la plus cachée est sans doute la plus bouleversante.Devant ce couple enlacé, immobile et beau comme une oeuvre sculptée, le père, la mère et la soeur défilent, embarrassés et silencieux.Les cloisons intérieures de la maison familiale se sont écroulées, révélant à chacun, comme dans un miroir, ses propres désirs refoulés.La mère (Michèle Magny) s\u2019y aventurera plus tard, malhabile, mais forte de ses difficultés conjugales et.de ses lectures.Puis, ce sera le père (Alain Fournier), tremblant de tout son corps, qui viendra au visiteur.Pour y chercher quoi?Peut-être une sorte de reconnaissance, la certitude d\u2019être encore vivant, parmi les vivants.Enfin la fille (Nathalie Gadouas), adolescente pure et butée dans son amour impossible et irrationnel pour son père, se lancera littéralement dans les bras du jeune homme.Avec la violence d\u2019une frustration séculaire.Dans ces trois derniers cas, cependant, le comédien et les deux comédiennes n\u2019auront pas eu à se dévêtir: la nudité des corps aura été rendue inutile par le dévoilement plus essentiel de la détresse affective des personnages.La création de Marleau et Léveillé, à laquelle ont participé le poète Paul Chamberland pour le texte et Ginette Laurin pour la danse, n\u2019est pas une grande réussite.Mais c\u2019est loin d\u2019être un échec! Leur tentative d'intégrer le théâtre et la danse dans une même production est une démarche intéressante et à poursuivre.Les séquences dansées (il faut souligner la belle présence, toujours juste, de Myriam Moutillet et aussi celle de Daniel Léveillé, qui ne disent pourtant pas un mot de tout le spectacle) et les chorégraphies d'ensemble (où les comédiens n\u2019utilisent plus la parole, mais font parler leurs corps) sont les aspects les plus appréciables de ce spectacle.Pasolini disait de son Théorème que c'était une «parabole pure», «une oeuvre où chaque chose signifie autre chose, renvoie à une autre réalité», où l'hôte de la famille est en fait une «allégorie de Dieu»1.Voilà qui peut donner à réfléchir.1.Extrait de Les dernières paroles d'un impie, Éditions Pierre Belfond, 1981.68 RELATIONS MARS 1985 KAOS, LE MAL ET LA JOIE DE VIVRE par Michel M.Campbell Par fidélité à mes racines populaires, je laisse à d\u2019autres l\u2019évaluation qui cherche à nommer la fine fleur de la production.Ce genre de travail a sans doute une fonction mais pour ma part, je suis particulièrement sensible au jeu de puissance qui le sous-tend (on devient le juge) et surtout à ses connotations plus ou moins méprisantes à l\u2019égard du grand public qui ne se retrouve pas dans ce genre de film et fait ses belles sorties d\u2019un tout autre genre de production.C\u2019est un de mes présupposés méthodologiques, qu\u2019on a les films et les rêves qu\u2019on peut et qu\u2019avant d\u2019être performance, l\u2019un et l\u2019autre sont paroles plus ou moins conscientes où les artistes comme les spectateurs expriment le mal et la joie de vivre.Cependant, si vous aimez les classiques italiens, vous devez voir Kaos, ne serait-ce que pour la photographie des visages, des paysages ou de certains intérieurs.C\u2019est un film qui s\u2019inscrit dans la grande tradition picturale italienne qui, du Titien et de Carravage jusqu\u2019à Visconti et Pasolini, nous présente dans une générosité peu commune la misère des gens du peuple et la beauté, l\u2019élégance d\u2019un monde bourgeois ou noble qu\u2019elle remet en question.Je parle de peinture parce qu\u2019il me semble que comme on l\u2019a vu souvent chez Fellini (le Casanova, entre autres) et chez Pasolini (son Boccacio), il s\u2019agit moins d\u2019un récit d\u2019action dont les péripéties successives donnent une impression de réalité concrète, que d\u2019une série de quatre séquences-tableaux, coupées l\u2019une de l\u2019autre, qui valent la peine d\u2019être regardées chacune pour soi, puis comparées entre elles.Chacune présente une tranche de vie campagnarde sicilienne, de Garibaldi au début de notre siècle.Chacune reprend librement une nouvelle de Pirandello, espèce de contes des mille et une nuits modernes, dont la facture, comme celle des anciens, comprend souvent le récit d\u2019un autre conte.Cette coloration musulmane du récit rappelle, tout comme les chéchias et la magnifique cuisine maure de terre cuite émeraude, que la Sicile reste imprégnée de sang arabe.En même temps, ce film d\u2019un autre monde à une autre époque s\u2019avère éminemment actuel.La critique sociale du cinéma italien est catholique, au sens primitif et non nécessairement institutionnel du terme.Elle ne s\u2019enferme pas dans son option des plus pauvres et sait y intégrer une pluralité d\u2019efforts de désaliénation, voire ces moments existentiels limites qui, tout compte fait, restent le lot de tout humain.Ainsi, le film aborde avec ironie le récit de ces «squatters» de Margherita qui occupent illégalement depuis douze ans les terres d\u2019un baron et lui réclament le droit d\u2019y avoir leur propre cimetière.Il traite avec beaucoup de sympathie la neurasthénie d\u2019une bourgeoise de la fin du XIXe siècle qui va rejoindre, dans un petit bateau de pêcheurs, son mari exilé à Malte.On s\u2019est arrêté à l\u2019île de la Pierre ponce et elle s\u2019est installée la tête sur les genoux d\u2019une de ses fillettes.Celle-ci est toute triste de ne pouvoir accompagner ses frères et soeurs qui escaladent la montagne de sable avant de se baigner.Mais elle aura tout son mari en exil à Malte.En terme religieux, le film répète vis-à-vis du catholicisme les thèmes classiques du cinéma italien: clergé lié aux puissants (sauf une espèce de prêtre paysan qui sera vite récupéré; religion populaire des paysans).En même temps, il est traversé de situations limites (émigration de paysans vers les USA, exil, violence et injustice faite aux paysans, situation difficile des femmes, folie des hommes, attachement à la mère, etc.) et plein d\u2019une sagesse populaire, païenne et humaniste, toute pirandellienne.La clé de sagesse: «Apprendre à regarder le monde avec les yeux de ceux qui sont passés».Ce qui n\u2019est pas sans quelque saveur bouddhique.Quelques images.Le prélude.Les durs paysans de Margherita capturent un noir corbeau qui couve.Sexistes, ils font des gorges chaudes devant ce mâle qui couve et décident de le tuer avec les oeufs.Surgit Salvatore (qui veut dire Sauveur, en français) qui attache une clochette au cou de la bête et la lance au ciel en criant: «Jouis!» C\u2019est d\u2019ailleurs ce Noir sonneur qui guide notre regard d\u2019un conte à l\u2019autre.La deuxième.L\u2019admirable histoire du Mal de Lune.De ce jeune paysan quia épousé une fille il y a vingt jours et qui lui découvre qu\u2019il devient littéralement fou les soirs de pleine lune.Tout jeune, certaine nuit, sa mère l\u2019avait abandonné dans un panier d\u2019osier pour aller glaner.La lune l\u2019envoûte et une nuit par mois, il hurle et veut tout casser.La jeune épouse prend peur, maudit sa mère de l\u2019avoir ainsi mariée puis négocie qu\u2019elle viendra à chaque pleine lune l\u2019accompagner avec ce cousin qu\u2019elle aurait bien voulu épouser mais qui était trop folâtre.La pauvre jeune femme rêve de faire son profit de cette nuit maléfique et implore la Vierge de lui permettre au moins un orgasme une fois dans sa vie.Mais le cousin, pour volage qu\u2019il soit, ne peut être insensible aux cris du mari.«Il souffre», dit-il, et s\u2019avoue incapable de profiter de sa cousine.Sans plus tarder, il va le prendre dans ses bras dans une scène de solidarité masculine tout à fait inédite.Images tragiques de la vie.De ce pays de feu et de violence, et aussi de l\u2019antique harmonie des temples grecs.Images qui nous donnent à méditer sur notre propre vie.Encore une fois, il faut voir Kaos.RELATIONS MARS 1985 69 73737373 En ce qui concerne la situation des réfugiés salvadoriens au Honduras, on doit signaler l\u2019arrivée dans le paysage du CIM (Comité intergouvememental pour la migration), organisme international mais à l\u2019intérieur duquel les Américains ont actuellement un très grand poids.Il prend la haute main des opérations à la place du CEDEN et même du HCR, et participe au Projet 1000 qui construit des villages-fortifiés (sortes de prisons) pour accueillir les réfugiés qui seront rapatriés au Salvador.Il tient aussi un bureau à l\u2019aéroport de San Salvador pour recevoir les réfugiés salvadoriens refoulés des États-Unis.Et sur la frontière entre le Honduras et le Salvador, près de La Esperanza (60 km de Colomancagua), ils ont construit un camp de transit.en même temps qu\u2019ils installent un imposant dispositif pour fermer la frontière et faire le tri (sic) des réfugiés auxquels on permettra l\u2019accès au Honduras et un séjour de six semaines dans ce nouveau camp de La Esperanza.Dans une lettre-réponse au coordonnateur national de la campagne Ten Days For Development menée par le Comité inter-Églises pour l\u2019éducation au développement international, le ministre des Affaires étrangères, monsieur Joe Clark, le 10 janvier 1985, précisait ce qui suit: «Le Canada continue de considérer l\u2019initiative de Contadora comme l\u2019unique instrument adéquat pour rétablir la paix en Amérique centrale (.) C\u2019est pour cette raison que j\u2019ai rencontré récemment les ambassadeurs des pays de la Contadora; je leur ai indiqué que le Canada est disposé à les aider à reformuler, dans le traité, les passages qui établissent les mécanismes de sécurité et de contrôle, sur la base de l\u2019expérience que nous avons accumulée dans les opérations de pacification.Nous espérons beaucoup pouvoir appuyer cet accord éventuel en signant le protocole qui y sera probablement rattaché, mais ceci seulement après que l\u2019accord final aura été conclu entre les parties.» La torture est la «maladie honteuse» de l\u2019humanité.Elle est utilisée ou tolérée par le tiers des gouvernements du monde.Voulant faire de 1 985 l\u2019année où l\u2019on peut abolir la torture, Amnistie internationale lance une campagne mondiale.On peut y participer, en signant et en faisant signer l\u2019Appel d\u2019Amnistie, où l\u2019on condamne la torture sous toutes ses formes et où l\u2019on demande à tous les gouvernements d\u2019y mettre fin.Pour obtenir copie de l\u2019Appel d\u2019Amnistie écrire à: Amnistie internationale, section canadienne (francophone), 1800, bout.Dorchester ouest, bureau 127, Montréal H3H 2H2.À ceux et celles qui cherchent des outils de réflexion sur foi et engagement social, l\u2019option préférentielle pour les pauvres et l\u2019attitude des chrétiens et chrétiennes face à la violence, le Comité chrétien pour les droits humains en Amérique latine (CCDHAL) offre trois diaporamas: Foi et politique, Les Barre-das (un témoignage) et Fraternité, oui; violence, non.On peut les emprunter en s\u2019adressant au CCDHAL, 8100, bout.St-Laurent, Montréal H2P 2L9, tel.: (514) 387-2541.L\u2019expédition est è vos frais.La revue Vie Ouvrière fait peau neuve, avec le numéro de janvier-février.Depuis 1977, elle publiait des dossiers; elle se transforme en magazine d\u2019informations variées, plus proche du quotidien et de l\u2019actualité.On espère ainsi rejoindre un public plus large et plus diversifié.Vie Ouvrière est publiée en collaboration avec la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), le Mouvement des travailleurs chrétiens (MTC) et le Centre de pastorale en milieu ouvrier (CPMO).Pour s\u2019abonner, s\u2019adresser à Vie Ouvrière, 1212, rue Panet, Montréal, H2L 2Y7, tel.: (514) 523-5998.L\u2019archevêque de New York, Mgr John O\u2019Connor, a évoqué la possibilité que soit canonisée Dorothy Day, la célébré militante ouvrière qui a fondé le Catholic Worker.Dorothy Day est morte dans le Lower East Side, le 29 novembre 1980.On prévoit que le budget de la défense des États-Unis engloutira 1 600 milliards de dollars pour les années 1985-1989.socio ers politiques et aux c oir e menacée de ferm plus rien 11 - de la Melcher\u2019s de Berthierville nous donnent une leçon de ; vigilance sociale et politique.Mais leur attitude est peut-confirme la règle.î de l\u2019université York de Toronto, Paul Grayson, a étudié les la fermeture de deux usines de Scarborough (Ontario) sur des victimes.Le titre de son travail: les fermetures ir politique.à évaluer les coûts économiques du chômage et ses rephysique et mentale des travailleurs, mais c\u2019est la pre-l\u2019on examine la démobilisation politique qu\u2019il engendre aussi très radicalisme chez les salariés mis à pied a déclaré le professeur Grayson, mais ce désespèrent de pouvoir influencer le pro-s pas, m\u2019ont-ils dit, nous ne pouvons rien s syndicaux, le sociologue recommande s travailleurs.«Pour mobiliser les gens mais qui pourrait survivre, il ne faut pas re.» V v (d\u2019après le Globe and Mail, 25 janvier 1985) 70 RELATIONS MARS 1985 A LA MANIERE D'UNE TIRELIRE Ma nièce Johanne est songeuse.Elle regarde la magnifique tirelire reçue en cadeau l\u2019an dernier.Dodu et solide en apparence, son «petit cochon» souffre d\u2019inanition.Il est incapable d\u2019oublier la fragilité de sa porcelaine.Les fleurs multicolores, qui le recouvrent, lui donnent une allure de santé et de vent dans les voiles.Pourtant, la belle Johanne voit bien qu\u2019à l\u2019intérieur un grand vide reste à combler.Elle sait trop bien qu\u2019il lui faudra une autre année et peut-être une autre année encore avant que ses rêves de plénitude deviennent réalité.Tout avait pourtant si bien commencé.C\u2019était plein de promesses.Il y avait les sous de maman, puis le cadeau de grand-père, la gâterie de marraine et enfin les pièces gagnées une à une si vaillamment.La mort dans l\u2019âme, Johanne se rappelle les sous perdus lors de trop fortes secousses, dépensés inutilement ou égarés dans des moments d\u2019inattention.Aujourd\u2019hui, la toute petite ouverture qu\u2019elle scrute avidement lui fait réaliser que tout n\u2019est pas perdu.Mais elle sait trop bien qu\u2019il lui en reste autant sinon plus à gagner.Quel bouleversement! Ses émotions s\u2019entremêlent, ses pensées se bousculent.Va-t-elle pleurer?Casser sa tirelire?Abandonner la course?Se contenter de sous acquis bien présents là tout au fond ou se remettre à la tâche courageusement, le temps qu\u2019il faudra envers et contre tout.Ses mains serrent l\u2019objet inanimé.L\u2019expression inquiète de ses yeux, le sérieux de son visage manifestent son embarras et ses hésitations.Ce que vit ma nièce Johanne trouve en moi des échos troublants.J\u2019ai le goût de la prendre dans mes bras et de lui avouer qu\u2019au plus profond de moi-même je vis les mêmes sentiments, les mêmes angoisses.1975, année internationale de la femme, début de la décennie de la femme.Mexico, un plan mondial d\u2019action est adopté.PAIX - ÉGALITÉ - DÉVELOPPEMENT pour les femmes partout et dans tous les domaines, déclare-t-on.Plus de discrimination d\u2019aucune forme, dira-t-on dans la Convention^.Ça bouge, oui ça va changer.C\u2019est fragile mais si plein de promesses.L\u2019Organisation des Nations unies s\u2019en occupe, le monde entier y verra.À Copenhague on vérifiera, à Nairobi on couronnera.Les échos stimulent les luttes commencées chez nous, encouragent de nouveaux mouvements.Nos gouvernements s\u2019en mêlent, des organismes d\u2019État voient le jour.Le Québec accepte une nouvelle charte des droits et libertés, crée un ministère de la Condition féminine, révise le code civil.Des femmes se regroupent, discutent, étudient, parlent, écrivent, se perfectionnent, s\u2019animent, revendiquent.Tenaces, elles gagnent du terrain.L\u2019Église doit sortir les femmes de l\u2019ombre.À leur tour nos évêques emboîtent le pas.Comités, commissions, rapports, déclarations.Leur voix se rendra jusqu\u2019à Rome.Des théologiennes s\u2019affirment, des femmes siègent sur des comités de pointe, occupent des postes importants, des répondantes à la condition féminine sont nommées.1985, fin de la décennie de la femme.Je regarde le bilan.Oui, les femmes marquent des points à travers des avancées et des reculs, des gains et des pertes.Toutefois, il reste la violence, l\u2019oppression, les peurs, les préjugés et tant d\u2019injustices.Il reste encore la double tâche, les enfants à charge à porter seules et les dépressions.Il reste encore la pauvreté, la discrimination, les femmes sous payées, exploitées ou mal soignées.Il reste encore le droit canon, le patriarcat et toujours l\u2019autre moitié de l\u2019Église.Il reste encore des femmes souffrantes, des femmes blessées, des femmes à aider et des femmes à libérer.Heureusement qu\u2019il reste des femmes et des hommes, conscients des enjeux actuels et qui malgré les souffrances, les désistements et les échecs demeurent debout dans leurs engagements au coeur de la société et de l\u2019Église gardant ainsi bien présentes la Vie et l\u2019Espérance.PAIX - ÉGALITÉ - DÉVELOPPEMENT pour les femmes, c\u2019est en marche mais c\u2019est encore loin.C\u2019est présent mais c\u2019est tellement absent.Mes émotions s\u2019entremêlent, mes pensées se bousculent.Doit-on pleurer ou bien en rire?Se contenter des acquis ou poursuivre la route courageusement en y mettant le temps qu\u2019il faudra envers et contre tous?Il a pourtant été écrit il y a de cela très longtemps: «Dieu créa l\u2019homme à son image, à l\u2019image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa»2.Et un peu plus tard: «Il n\u2019y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu\u2019un dans le Christ Jésus»3.Annine Parent-Fortin 1.\tConvention sur l\u2019élimination de toutes formes de discrimination à l\u2019égard des femmes adoptée à l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU en 1979.2.\tGn 1, 27 3.\tGa 3, 28 RELATIONS MARS 1985 71 \tI\ttlaüiis Volume 45\t\tnuméro 508\tmars 1985 SOMMAIRE FACE À L\u2019ACTUALITÉ\t\t\t \tUn chemin qui mène quelque part\t43 (J.H.) \u2014 Le sexisme et la violence à l\u2019école (G.B.) \u2014 «Indépendance-association» pour une Calédonie nouvelle (A.N.) \u2014 «Livre blanc, livre vert, le loyer y\u2019est trop cher» (F.S.).\t\t DOSSIER\t\t\t \tMichel M.CAMPBELL L\u2019État vengeur ou l\u2019impossible par-\t47 don Vincent PÉGUY\tLes parlements et la peine capitale\t50 Guy LEMIRE\tLa peine de mort et ses alternatives 53\t\t ARTICLES\t\t\t \tJulien HARVEY\tLes évêques américains parlent à\t56 leur pays Jean PICHER\tLa pauvreté chez nous\t61 Renaud BERNARDIN\tBhopal: la règle du «double stan-\t62 dard» Michel MARCIL\tLa Chine de Deng Xiaoping: un\t64 chat qui attrape les souris\t\t CHRONIQUES\t\t\t \tRaymond BERTIN\tQui a peur de la nudité?\t67 Michel M.CAMPBELL\tKaos, le mal et la joie de vivre\t69 PÊLE-MÊLE\t70 Annine PARENT-FORTIN\tÀ la manière d\u2019une tirelire\t71\t\t -\\ SOIRÉE RELATIONS GÉNÉTIQUE ET MATERNITÉ La reproduction pourrait devenir un supermarché où tous et toutes pourraient commander un bébé, à leur choix.Les succès étonnants de ia science et les applications multiples auxquelles ont donné lieu les récentes découvertes de la génétique posent des questions extrêmement importantes à l\u2019éthique.La législation dans ces domaines est un terrain presque vierge.Les expériences en cours ont prouvé que l\u2019on ne pouvait minimiser les conséquences sociales et psychologiques de ces modalités nouvelles de la «maternité».Avec la participation de David ROY, du Centre de bioéthique Le lundi 1 8 mars 1 985, de 1 9h30 à 22h00, à la Maison Bellarmin, 25, Jarry ouest (métro Jarry).L\u2019entrée est gratuite."]
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