Relations, 1 novembre 1980, Novembre
[" L\u2019ÉVOLUTION DE L\u2019EXPLOITATION FORESTIÈRE AU NORD-OUEST QUÉBÉCOIS \u2022\tL\u2019IRAK vs L\u2019IRAN \u2022\tRELIGIEUX ET RELIGIEUSES EN MILIEU POPULAIRE no 464 $1,00 SOMMAIRE NOVEMBRE 1980 CD O O ¦ \"o ce .'(1) T- iz rf C lO O ^ 3 ^ I CO \u2014 => O n o o co X 3 < LU OC 3 0Û O) Ginette BOYER ÉDITORIAL Que le Québec français s\u2019exprime avec force 291 \tFACE À L\u2019ACTUALITÉ\t\t \t\tLe désespoir de\t292 McNamara (L.M.); Encore une fermeture d\u2019usine U P.); «Viens voir.ça te fera pas mal» (N.A.); Le premier colloque québécois sur l\u2019autogestion (P.B.); Jean-Paul Il et l\u2019avortement (R.B.).\t L\u2019ÉVOLUTION DE L\u2019EXPLOITATION\t\t\t FORESTIERE AU NORD-OUEST QUEBECOIS\t\t\t \t\tLiminaire\t296 Jean-Louis BROWN\t\tLe rôle de l\u2019écologie dans\t298 \t\tl\u2019économie et dans\t \t\tl\u2019exploitation forestière\t Jean-Claude LAPOINTE\t\tÀ long terme, protéger les\t300 \t\tintérêts des travailleurs\t \t\tforestiers, (interview).\t Gilles COUTURE\t\tLes Amérindiens et l\u2019industrie 304\t \t\tforestière\t Les évêques du N.-O.\t\tPour une gestion responsable 305\t québécois\t\tde la forêt\t Gaston DUCHEMIN\t\tL\u2019Évangile et la Belmoral *\t306 Hanna (Jean) GHANEM\t\t* * Le conflit irako-iranien:\t309 \t\tcauses, impacts et solution\t DOCUMENT\t\tReligieux et religieuses\t312 \t\tengagés en monde populaire\t \tI\tCHRONIQUES\t Diane ALMÉRAS\t\tLa mort vive\t315 \t\tL\u2019hiver s\u2019en vient\t316 Huguette DAGENAIS\t\tCondition féminine, condition\t317 \t\tmasculine\t PÊLE-MÊLE\t\t\t318 RELATIONS revue du mois publiée sous la responsabilité d\u2019un groupe de membres de la Compagnie de Jésus DIRECTEUR Albert Beaudry.CONSEIL DE DIRECTION Jean-Louis D\u2019Aragon, Jean-Paul Rouleau, Jacques St-Aubin, Roger Sylvestre.COMITÉ DE RÉDACTION Albert Beaudry, Raymond Bour-gault, Ginette Boyer, assistante à la rédaction, Jacques Chênevert, Iré-née Desrochers, Denis Lalonde, Roger Marcotte, Luis Morfin, Guy Paiement, Robert Toupin.ILLUSTRATIONS Jean Villemaire.GRAPHISTE Dominique Desmarais.ADMINISTRATION Maurice Ruest.ABONNEMENTS Hélène Desmarais.PHOTOS Paul Hamel.Relations est une publication des Éditions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $10 par année.Le numéro: $1.Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.On peut se procurer le microfilm des années complètes de Relations en s'adressant à University Microfilms, Ann Arbor, Michigan 48106 U.S.A.ISSN 0034-3781 Courrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.290 RELATIONS QUE LE QUÉBEC FRANÇAIS S\u2019EXPRIME AVEC FORCE__ ÉDITORIAL En ces jours d\u2019automne où le projet de rapatriement unilatéral de la constitution occupe régulièrement la une des quotidiens, plusieurs se rappellent la promesse référendaire de M.Trudeau: \u201cNous voulons un changement et nous mettons nos sièges en jeu pour avoir ce changement\u201d.L\u2019assurance avec laquelle M.Trudeau manie le cours de la réforme constitutionnelle témoigne de la force qui est la sienne en ce moment: il profite largement des résultats du référendum ainsi que de la majorité parlementaire que lui a accordée le Québec le 22 février dernier pour promouvoir les changements qu\u2019il a alors promis, sans toutefois les préciser; ajoutons le prestige dont il jouit au sein du caucus libéral et nous voici devant un homme gagnant sur tous les fronts.Il n\u2019est pas étonnant, dès lors, qu\u2019il manifeste autant d\u2019audace: à ce stade-ci de sa carrière politique, M.Trudeau n\u2019a plus grand chose à perdre.Le Québec français, par contre, est dans une toute autre position.Divisé, il est à la merci d\u2019une unanimité minimale encore à faire entre les partis politiques québécois, d\u2019une décision de la Cour suprême, d\u2019un regroupement partiel des provinces et même d\u2019un hypothétique refus du parlement britannique.Depuis quelques années, il n\u2019a jamais été stratégiquement aussi faible même si, paradoxalement, la majorité de Québécoises et de Québécois qui accorde son appui au fédéralisme (renouvelé) \u201ctrouve dans cette association la satisfaction des besoins économiques et des besoins psychiques, en un mot la sécurité\u201d.1 Le rapport de forces étant si inégal, le peuple francophone du Québec cèdera-t-il à la tentation de s\u2019en remettre uniquement à ses représentants pour défendre son droit de légiférer dans le domaine de la langue ainsi que dans celui de l\u2019éducation?Attendra-t-il d\u2019être mis devant les faits accomplis pour brandir à nouveau l\u2019atout qui a désormais traversé des siècles: son attachement à la langue et à la culture française?Quelques voix ont commencé, déjà, à se faire entendre.Le Mouvement Québec français, né il y a i \u201cLe Québec ne peut pas renoncer à sa souveraineté culturelle en matière linguistique.L\u2019histoire a fait du Québec le foyer principal de cette société distincte qu\u2019est la société française au Canada et le gouvernement du Québec est celui qui peut gérer le mieux l\u2019avenir collectif de cette société.Là-dessus aussi, il y a consensus chez nous.Or quoi qu\u2019en disent MM.Trudeau et Chrétien, ce qu\u2019ils se proposent de faire ne consiste pas seulement à remettre des droits aux citoyens; ce projet privera en fait la société québécoise, en tant même que société, du droit d\u2019orienter son destin comme bon lui semble tout en respectant sa propre minorité (ce que du reste, elle fait mieux que quiconque, comme c\u2019est généralement admis).\u201d Jean-Pierre Proulx, Le Devoir 4 octobre 1980, p.18.dix ans de la lutte contre le bill 63, puis contre le bill 22, vient de retrousser ses manches.La FTQ, la CSN, la CEQ, l\u2019UPA, le Mouvement national des Québécois, l\u2019Alliance des professeurs de Montréal, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et la Ligue d\u2019action nationale, dans leur déclaration commune du 15 octobre dernier, ont renouvelé leur détermination de lutter pour un Québec français et ont lancé un appel \u201cà tous les Québécois et à toutes les Québécoises\u201d pour qu\u2019ils fassent de même.Que devant le projet de résolution de M.Trudeau le Québec français fasse entendre sa voix avec force.Avant qu\u2019il n\u2019attrape une extinction.Ginette Boyer 1.Albert Memmi, \u201cDu colonialisme à la dépendance\u201d, Relations, octobre 1980, p.272.NOVEMBRE 1980 291 LE DESESPOIR DE McNAMARA L\u2019événement central et inattendu de la dernière réunion annuelle de la Banque mondiale a sans doute été le discours de Robert McNamara, son président sortant.L\u2019ancien Secrétaire à la défense des États-Unis, dérouté une fois déjà au Vietnam dans son effort pour imposer la paix par la force des armes, n\u2019a pu contenir ses larmes devant ce nouvel échec.Cette fois, plein de bonne volonté, il essayait d\u2019amener les nations industrialisées à promouvoir le développement mondial.Après ses treize années à la tête de l\u2019institution économique qui a reconstruit une Europe dévastée par la plus terrible guerre qu\u2019a connue notre planète, il confesse que l\u2019aide des nations industrialisées pour le développement du tiers-monde \u201ccontinue à être une fraction minuscule et insignifiante de leur produit national brut et qu\u2019elle est complètement inadéquate pour affronter les besoins les plus urgents\u201d.Une telle affirmation, si elle venait de n\u2019importe quel pays pauvre ou en voie de développement pourrait être considérée comme exagérée, voire contestée comme inexacte ou reliée à une simple revanche idéologique teintée de marxisme.Mais dans la bouche de McNamara, elle acquiert une dimension de désespoir qui doit être analysée avec soin.Après la traditionnelle confrontation entre l\u2019Est et l\u2019Ouest (entre le capitalisme et le socialisme), il y a plus près de nous la polarisation entre le Nord et le Sud.Il ne faudrait pas prendre à la légère cette caractérisation qui regroupe d\u2019un côté les pays riches, industrialisés et développés (le Nord) et de l\u2019autre ceux qui manquent de tels attributs distinctifs.En réalité, les pays du Sud se rejoignent dans une concertation d\u2019action diplomatiques menées par deux organismes: le groupe des 77 (actuellement 93) et celui des pays non-alignés (120 membres).Les deux groupes sont terriblement hétérogènes et courent continuellement le danger de se diviser; mais, depuis le début de la dernière décennie, ils ont manifesté une volonté tenace de faire front commun dans une gamme croissante d\u2019activités diplomatiques.Les pays du Nord sont regroupés au sein de l\u2019OCDE (l\u2019Organisation pour la coopération et le développement économique) et du groupe des Dix.Dans les deux cas, le leadership est déterminant.Les États-Unis suscitent des frustrations croissantes chez les représentants du Sud en s\u2019entêtant à bloquer tout effort concerté en vue de la réforme de l\u2019actuel \u201cordre international\u201d dans les champs politique, économique et institutionnel.Le bloc du Nord réplique par une proposition de changements quantitatifs: un peu plus de la même chose, petit à petit.En conséquence, à la négociation collective proposée par le Sud, le Nord riposte par une politique d\u2019accords bilatéraux, cas par cas.Depuis quelque temps, on assiste à la remise de diplômes: les pays du bloc du Sud qui commencent à relever la tête grâce à leur industrialisation se voient conférer le grade de \u201cdéveloppés\u201d; on les admet dans le groupe des élus et, bien sûr, on exige d\u2019eux qu\u2019en plus de se désolidariser d\u2019avec le bloc du Sud, ils acceptent les règles de l\u2019échange commercial qui favorisent les membres du groupe du Nord.Les candidats les plus en vue sont le Brésil, le Mexique, l\u2019Arabie Saoudite et le Nigéria.L\u2019Iran vient d\u2019être \u201ccoulé\u201d avant même de passer l\u2019examen final.Évidemment, la complexité de cet affrontement exigerait une analyse plus détaillée.Mais il n\u2019échappe à personne que l\u2019ordre» défendu par le bloc du Nord, comme condition sine qua non de l\u2019équité internationale, est un \u201cordre\u201d qui, établi au moment où la majorité des pays du Sud étaient des colonies, favorise sans vergogne les anciennes métropoles.Pour tranquilliser leur conscience, les États-Unis présentent la Banque mondiale comme l\u2019institution capable de stimuler le développement et de travailler pour la justice.Ils s\u2019en remettent à elle pour toute négociation en vue de changer ou d\u2019améliorer l\u2019actuel \u201cordre\u201d économique international.Mais comme on le sait, les résolutions ne sont pas adoptées en accordant une voix à chaque pays membre.Les États-Unis détiennent 20% des votes.C\u2019est à la lumière de ce qui vient d\u2019être dit que prend sens le désespoir de McNamara.S\u2019il a déjà cru à la bonne volonté du club des industrialisés, ces treize années l\u2019ont mené à une amère évidence.Même si le pénible aveu de la déroute a arraché des applaudissements à ses auditeurs, les nécessaires contributions pour atteindre à moyen terme les objectifs de la Banque mondiale ne seront pas automatiquement versées.Le Canada, selon un éditorialiste canadien, pense s\u2019acheter 0,5% de bonne conscience pour 1 985.Il y a dix ans Trudeau rêvait d\u2019arriver au 1% annuel.Et ainsi l\u2019économie de ce monde qu\u2019on appelle, avec nostalgie, occidental s\u2019achemine de façon certaine et irresponsable vers sa banqueroute.L\u2019hégémonie qu\u2019exercent sur les gouvernements de tous les pays les multinationales (que l\u2019on décrit plus justement comme des corporations planétaires) n\u2019est qu\u2019un symptôme du mauvais fonctionnement de l\u2019économie globale, y compris l\u2019économie du monde socialiste.Les disparités économiques caractéristiques du Sud sont déjà clairement perceptibles aux États-Unis et encore plus au Canada.Ce n\u2019est pas pour rien que l\u2019on 292 RELATIONS parle de la latino-américanisation des États-Unis.Dans cette perspective le désespoir de McNamara n\u2019est rien de plus que le cri d\u2019impuissance de celui qui laisse la place sans avoir atteint les objectifs qu\u2019il s\u2019était fixés.C\u2019est peut-être le cri d\u2019alarme de celui qui, placé dans la meilleure position pour voir l\u2019ensemble de la scène, veut prévenir tous les acteurs de l\u2019imminente catastrophe.Une fois encore, faut-il le répéter: que celui qui a des oreilles entende.Luis Morfin ENCORE UNE FERMETURE D\u2019USINE.Au mois de janvier dernier, les cent dix travailleurs et travailleuses de la boulangerie Vaillancourt, de Québec, apprenaient une mauvaise nouvelle, devenue cependant très fréquente de nos jours: leur usine fermerait dans quelques semaines.Derrière cette fermeture, il y avait une histoire de concentration industrielle, vieille de quelques années.La boulangerie Vaillancourt a été longtemps une entreprise familiale plutôt prospère.Mais au début des années '70, les entreprises de ce genre deviennent moins viables, car se profile la menace de l\u2019invasion du marché par de grosses entreprises américaines ou anglo-canadiennes.Ces nouveaux patrons voient dans la concentration une occasion de maximiser les profits et de défendre leur part du marché québécois.C\u2019est ainsi que Vaillancourt devient pour quelque temps la propriété du groupe Culinar (Mouvement Desjardins), pour être finalement vendu au groupe Samson.Sous des marques de commerce différentes (Samson, Diana, Vaillancourt), c\u2019est donc le même propriétaire qui fait fonctionner les sept usines et qui contrôle la majorité du marché du pain dans la région de Québec.De 1973 à 1979, le groupe Samson bénéficie de plusieurs subventions gouvernementales pour consolider l\u2019entreprise.Cependant, il ne modernise nullement l\u2019usine de Québec et transfère une partie de sa production; dans ces conditions, il n\u2019est pas difficile d\u2019imaginer que l\u2019usine de Québec est devenue déficitaire et qu\u2019on a décidé de la fermer parce qu\u2019elle est «non-rentable».Les efforts et les manifestations pour empêcher la fermeture ayant échoué, les travailleurs décident, dès le mois de mars 1980, d\u2019orienter leur action vers un plan de réouverture de l\u2019usine.Cet objectif semble réaliste, parce que Samson veut accroître sa production totale, et qu\u2019un nouveau marché, celui des produits surgelés, offre des débouchés prometteurs.Le propriétaire aurait, bien sûr, besoin de subventions du ministère de l\u2019Industrie et du Commerce; ce dernier se montre ouvert à l\u2019idée.Durant tout l\u2019été, Samson dit que le projet l\u2019intéresse, et fait plusieurs études de faisabilité.Puis, le 1 5 septembre, c\u2019est le coup de massue: le patron annonce que les projets présentés nécessiteraient un investissement de $1 0 millions, somme qu\u2019il ne possède pas; à ses yeux, la fermeture est donc définitive.Les travailleurs lui demandent de prouver les chiffres qu'il avance, et affirment leur volonté de continuer la lutte pour la réouverture de l\u2019usine.Il faut dire que plus de quatre-vingt travailleurs ne se sont pas trouvé d\u2019emploi.Plusieurs, ayant travaillé chez Vaillancourt pendant 1 0, 20 et 30 ans, éprouvent des difficultés majeures à se «recycler», dans une période où le taux de chômage augmente sans cesse.De plus, ils envisagent avec inquiétude la fin de la période de prestations d\u2019assurance-chômage; vont-ils «tomber sur le Bien-être?» Tout au long de ces neuf mois, les travailleurs ont fait preuve de beaucoup de courage et de ténacité pour défendre leur droit au travail: piquetage hebdomadaire, occupation de l\u2019usine pendant douze jours, démonstrations, démarches auprès du patron et du gouvernement.Ils ont surtout réussi à susciter un mouvement de solidarité assez remarquable.Se rendant compte qu\u2019il est temps de dire «non» aux fermetures d\u2019usine, plusieurs organismes de la région ont formé le «Groupe d\u2019appui aux travailleurs de Vaillancourt.» On y retrouve des syndicats, des groupes populaires (coops, comités de citoyens) et des groupes de chrétiens (MTC, JOC, paroisse).Le groupe d\u2019appui a réussi à donner une large diffusion au conflit, à promouvoir une solidarité financière avec les travailleurs, et à sensibiliser les gens engagés dans d\u2019autres secteurs à la nécessité de la lutte pour le droit au travail.Cet événement, qui à première vue peut sembler très localisé, soulève toutefois des interrogations plus larges: \u2014\tquelles lois notre société devrait-elle se donner, pour que les travailleurs soient protégés, lors de la fermeture de leur usine?\u2014\tquel rôle le gouvernement peut-il jouer auprès de l\u2019entreprise privée pour que les deniers publics servent vraiment à sauvegarder des emplois ou même à accroître leur nombre?\u2014\tcomment susciter la solidarité entre les ouvriers de différents secteurs, pour ne pas «laisser passer» les fermetures, mais déclencher un mouvement de masse qui ait vraiment du poids?Depuis cinq ans, à Québec, nous avons vécu plusieurs fermetures d\u2019usine (Écan, Cartonnerie Champlain, Québec Poultry, Chanteclerc, etc.) sans pouvoir faire mieux que de réagir après coup.Comment passer de la défensive à l\u2019offensive, et prévenir ces fermetures avant qu\u2019elles n\u2019arrivent?\u2014\tquelle alternative peut-on trouver à la «loi» capitaliste de la maximisation du profit par la concentration?Comment faire pour que ce ne soient pas toujours les ouvriers qui paient la note?C\u2019est dans le sillage de toutes ces questions que la lutte des travailleurs de Vaillancourt revêt autant d\u2019importance.Après le dur coup du 1 5 septembre, ils ne se sont pas résignés et ils relancent la lutte pour forcer Samson à reconsidérer sa décision.D\u2019ici Noël, ils font appel à l\u2019ensemble de la population pour boycotter les produits Samson-Diana-Vaillancourt, afin d\u2019exercer une pression économique.Ils demandent aussi à tous ceux qui le peuvent de souscrire à leur fonds de solidarité, dont le but est d\u2019aider les travailleurs les plus «mal pris».(Fonds de solidarité des travailleurs de Vaillancourt, 1 55, boul.Charest est, Québec, G1 K 3G6).Jean Picher Groupe régional d\u2019appui aux travailleurs de Vaillancourt.NOVEMBRE 1980 293 \u201cVIENS VOIR.ÇA TE FERA PAS MAL\u201d Près d\u2019un million de personnes sont actuellement détenues, maltraitées, torturées à cause de leurs opinions dans plus de 110 pays.Amnistie internationale (A.l.) s\u2019efforce d\u2019obtenir la libération de toute personne emprisonnée du seul fait de ses opinions qui n\u2019a pas eu recours à la violence.Du 1 2 au 19 octobre, à l\u2019occasion de la Semaine internationale du prisonnier d\u2019opinion, A.l.a cherché à intensifier sa lutte en faveur des droits de la personne par le biais d\u2019une campagne d\u2019information et de sensibilisation.L\u2019objectif essentiel de cette organisation à but non lucratif, demeure la dénonciation de la torture et son abolition.\u201cIl est significatif que de nos jours, la torture soit la seule forme de violence qu\u2019un État vit toujours et ne justifie jamais\u201d, a déclaré M.François Martin, directeur général du secteur français d\u2019A.I.à Montréal.\u201cUn État peut reconnaître un génocide et glorifier ceux qui tuent, mais il ne reconnaît jamais la torture\u201d, a-t-il dit.Selon A.I., la torture est une méthode efficace en vue d\u2019obtenir des aveux ou des informations de détenus politiques et ainsi de maintenir au pouvoir un gouvernement qui n\u2019a pas le consentement exprès de ses électeurs.A.l.se sert de l\u2019opinion publique mondiale pour faire pression sur les gouvernements qui pratiquent la torture.\u201cC\u2019est pourquoi le mouvement mondial reste indépendant de tout gouvernement politique et idéologique, de tout intérêt économique ou de toute croyance religieuse.C\u2019est une organisation qui se finance uniquement par les cotisations et dons de ses membres\u201d, a expliqué M.Martin.A.l.demande à chaque membre de s\u2019impliquer personnellement dans les campagnes internationales pour l\u2019abolition de la torture.Chacun est responsable d\u2019un prisonnier bien déterminé.Les membres peuvent aussi participer au recrutement, au financement, à l\u2019information, et à l\u2019administration.La section francophone canadienne d\u2019A.I.compte présentement quatre permanents et 2 000 bénévoles.Selon M.Martin, l\u2019année dernière, A.l.est intervenue en faveur de 3 225 victimes de tortures physiques et psychologiques.L\u2019organisation obtient la libération de cinq prisonniers-prisonnières d\u2019opinion par jour.Elle a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1 977.Dans le cadre de la Semaine internationale du prisonnier d\u2019opinion, le Théâtre Parminou a présenté à l\u2019Université du Québec à Montréal un spectacle intitulé: \u201cViens voir.ça te fera pas mal\u201d.C\u2019est une production d\u2019une heure, créée collectivement par quatre femmes, traitant de la torture et de la répression dans les pays où subsiste un régime totalitaire et dans ceux désignés comme démocratiques.Cette troupe de théâtre a non seulement réussi à susciter une prise de conscience, malgré la difficulté de ce dossier, mais elle a démontré, d\u2019une façon remarquable, la complicité qui existe entre les utilisateurs de la torture et les gouvernements du Canada et des États-Unis qui les appuient.Le gouvernement du Canada n\u2019hésite pas à faire des prêts de plusieurs millions de dollars à des régimes s\u2019appuyant sur la torture, comme ceux que connaissent actuellement le Chili et le Guaté-mala.Le phénomène de la torture, considéré par notre population comme lointain et abstrait, se concrétise dans ces pays grâce à l\u2019appui de nos banques et d\u2019entreprises multinationales (aide, prêts ou échanges commerciaux).Le Canada soutient des gouvernements étrangers en se servant de nos taxes; de plus, il vend de l\u2019armement à certains pays, comme l\u2019Afrique du Sud, et il aide la police secrète du Chili.Il permet la militarisation dans les pays sous-développés, et de ce fait, il finance la torture.Pour le Théâtre Parminou, le divertissement doit conduire à la réflexion.En ce sens, \u201cla comédie démocratique sur un thème totalitaire\u201d a accompli des merveilles, en expliquant la responsabilité de chacun dans la misère des plus démunis des pays du tiers-monde.En quittant la salle, chaque spectateur a endossé sa part de culpabilité.\t.\t.Nadia Azer LE PREMIER COLLOQUE QUÉBÉCOIS SUR L\u2019AUTOGESTION Les 2, 3 et 4 octobre dernier se tenait à l\u2019Université de Montréal le premier colloque québécois sur le thème: \u201cFaire l\u2019autogestion, réalités et défis\u201d.Ce colloque est la concrétisation d\u2019un long effort de discussion regroupant certains intellectuels liés à l\u2019étude des mouvements sociaux et des praticiens d\u2019une nouvelle forme d\u2019organisation du travail de production.Sa réalisation constitue l\u2019un des signes visibles de la force de ce mouvement social.Avant même que le colloque ne débute, dans une salle attenante, se dessinait la ligne de démarcation entre les intellectuels et les praticiens de l\u2019autogestion.Ligne qui fera l\u2019objet explicite de cisaillements pendant les trois jours de conférences et de travaux en ateliers.Coopératives travaillant sur le plan culturel: théâtres, éditions, sports, .sur le plan économique: Luzerne au bec, coopératives alimentaires, Tricofil, J.A.L.,., sur le plan de la reproduction de la force de travail: coopératives d\u2019habitation, groupements écologiques, équipe- ments collectifs (garderies, transport, écoles, .), étaient unanimes à promouvoir leurs actions dans leur sphère locale contre toute tentative de gestion centralisée via les universitaires de la région montréalaise.Tout en reconnaissant l\u2019emploi d\u2019experts, l\u2019intervention de l\u2019autogestion reste ponctuelle, limitée et ne peut bénéficier d\u2019aucune rétribution en termes de pouvoir d\u2019ascendance sur les membres de l\u2019organisation autogérée.À partir de là, une première distinction s\u2019effectue progressivement au cours des ateliers: l\u2019autogestion comme forme particulière d\u2019organisation du travail en vue de réalisations économiques spécifiques versus l\u2019autogestion comme forme d\u2019organisation locale en vue d\u2019une prise en charge communautaire de l\u2019ensemble de l\u2019activité sociale.La même forme d\u2019organisation qui pour les premiers est considérée comme un instrument et pour les autres comme une finalité.Les uns défendent son efficacité économique, les autres son mode social et politique de production.Les uns marquent leur 294 RELATIONS distance par rapport aux sociétés multinationales, les PME et les coopératives capitalistes.Les autres se définissent d\u2019une façon politique en faisant référence à l\u2019organisation anti-gestionnelle (anti-hiérarchisée) pour le développement par les groupes locaux de l\u2019économie communautaire.La première position était formulée par les coopératives sectorielles et la deuxième par les groupes multi-classistes regroupés sur une base locale face aux menaces des programmes centralisateurs.La seconde grande distinction qui a été fortement soulignée s\u2019est esquissée à partir de la définition de l\u2019autogestion québécoise par rapport aux formules homologues employées dans d\u2019autres pays occidentaux.Cette distinction repose fondamentalement sur un rappel historique du développement des mentalités au Québec.L\u2019autogestion québécoise en appelle à des groupes de solidarité (paroisses, familles, coopératives, .) propre à la culture québécoise plus qu\u2019à une tradition socialiste telle qu\u2019elle existe en Europe.Distance prise alors par rapport à l\u2019analyse en termes de classes sociales qui pour sa part réduit tendancielle-ment le problème à celui d\u2019un affrontement dialectique entre ouvriers et capitalistes.L\u2019autogestion affirme donc le primat des unités politiques de production basées sur des solidarités locales multi-classistes contre le pouvoir centralisateur des technocrates.De cette façon, durant tout le colloque l\u2019État ne fait pas l\u2019objet d\u2019attaques frontales mais de critiques dans son choix des partenaires.C\u2019est ainsi que le programme OSE a été dénoncé de deux façons: soit qu\u2019il apporte de l\u2019aide indirecte aux sociétés multinationales via les PME; soit qu\u2019il privilégie les groupes défavorisés par la crise économique du système capitaliste en ne tenant pas compte des capacités d\u2019entraînement économiques des coopératives et des groupes autogérés jugés, semble-t-il, trop peu durables.Le colloque devait et doit démontrer encore la force des groupes qui prennent en main le développement économique d\u2019une manière politique en vue de promouvoir les ressources locales.En plénière, une résolution visant à la formation immédiate d\u2019un \u201ccollectif\u201d autogéré chargé de maintenir un réseau de communication pan-québécois a été adoptée.Dans un premier temps, celui-ci doit pouvoir aiguiller les groupes qui ont besoin de services techniques, et, dans un deuxième temps, resserrer le tissu de relations entre les groupements autogérés.La ligne de démarcation entre les intellectuels et les praticiens s\u2019ouvre en direction des praticiens qui prennent acte d\u2019une mémoire collective.En effet, le colloque consacre, s\u2019il en était, la fin du Welfare state où il fallait s\u2019appuyer sur l\u2019État (la fin des BAEQuismes: Bureau d\u2019Aménagement de l\u2019Est du Québec).C\u2019est aussi la fin de la fameuse \u201calliance pour le progrès\u201d qui au nom d\u2019un retard garantissait aux technocrates l\u2019appui sourd des forces d\u2019opposition aux projets centralisateurs; comme si l\u2019humanisme et le nationalisme eurent cachés le rationalisme toujours plus centralisateur.La fin, peut-être, des discours de classes incarnés par le patronat et les syndicats, CSN et CEQ; discours et gestes qui conduisent à l\u2019hyperconcentration et bloquent la vue sur les réalités du travail en miettes de la société post-industrielle.Selon Pierre Rosanvallon, conférencier invité et auteur de L\u2019âge de l\u2019autogestion, il est à souhaiter qu\u2019après le colloque, soit encore vrai que \u201cle propre de l\u2019autogestion, c\u2019est d\u2019avoir été un mouvement social avant d\u2019être une doctrine\u201d.Pierre Boudreault JEAN-PAUL II ET L\u2019AVORTEMENT À son tour, dans son homélie dominicale du 14 septembre, Jean-Paul II a condamné l\u2019avortement et, au grand dam du parti radical italien qui avait protesté, il a récidivé le dimanche suivant.On voit bien que le pape ne cherche pas à se faire des amis! Et pas davantage à être original, car il enseigne une très ancienne doctrine qui n\u2019a cessé de se préciser à mesure que les structures de la société se complexifiaient.Par les temps qui courent, où tant de gens doutent des vérités les mieux établies, il ne sera pas mauvais d\u2019esquisser à très grands traits cette histoire.D\u2019abord, il y eut la loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent; à haute époque, alors que les sociétés étaient dépourvues de tribunaux, c\u2019était là une manière de protéger la vie, par crainte de représailles.Puis un temps vint où cette loi d\u2019airain put être renversée, et un peu partout en Orient fut interdite la vendetta: on défendait de tuer qui avait tué et on ménageait des villes de refuge pour les homicides involontaires.Plus tard, en Israël précisément, a été frappé le cinquième commandement: Tu ne tueras pas, qui a été composé à partir de la formule d\u2019interdiction de la vendetta par soustraction d\u2019objet et généralisation.Enfin, le Nouveau Testament a exhorté les chrétiens à réprimer les causes de l\u2019homicide, la colère et la haine (Mt 5,22; 1 Jn 3,1 5).C\u2019est sur cette lancée que l\u2019Église des premiers siècles a détourné ses enfants de l\u2019infanticide, de l\u2019avortement et même du service militaire.Certes, le christianisme postérieur n\u2019a pas toujours été fidèle à l\u2019Évangile, mais il s\u2019est toujours trouvé des prophètes pour ramener les meilleurs à suivre et à imiter le Christ.Comme tout un chacun, Jean-Paul II sait que les États modernes ne peuvent pas être plus vertueux que leurs ressortissants et, bien plus, qu\u2019il y a des cas où lui-même, s\u2019il était consulté, se montrerait, sinon permissif, du moins compréhensif.Mais le Saint-Père sait surtout que, outre les individus et les gouvernements, il y a dans le monde une instance prophétique qui, si elle demeurait silencieuse quand il y va du salut du monde, serait comme un chien muet et se renierait elle-même.Comme le danger est dans la place, l\u2019Église aboie.Car il est malsain et périlleux que, dans notre occident postchrétien, on appelle progrès ce qui est répression.Les lois peuvent bien permettre l\u2019avortement, parce que les hommes et les femmes de la société de consommation étant ce qu\u2019ils sont et les États devant tenir compte de leurs majorités tapageuses, ce peut être là parfois un moindre mal.Mais il est nécessaire qu\u2019il y ait dans notre monde au moins une voix qui appelle les choses par leurs noms et qui ne qualifie pas de bien ce qui est mauvais.Il y va de la santé du langage et de la santé des gens.Car, de façon récurrente après les «siècles obscurs» et les moyen-âges, l\u2019humanité, \u2014 et l\u2019Église avec elle et NOVEMBRE 1980 295 en elle \u2014 , se fait et se refait à mesure et à chaque fois que le sens supérieur de la vie s\u2019empare de personnes généreuses qui sont rendues capables, pour que la vie continue, de donner leur vie plutôt que d\u2019enlever aux autres la leur, et d\u2019attacher plus d\u2019importance à leurs devoirs qu\u2019à leurs droits.Le pape prépare donc l\u2019avenir, le temps où notre civilisation qui se sait mortelle et qui ne sait pas que la mort est le salaire du péché, sera ef- fectivement morte par sa faute.C\u2019est pourquoi aussi il ne s\u2019adresse pas seulement aux fidèles mais à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, afin qu\u2019il y en ait encore dans notre espèce qui se soumettent au Seigneur de la vie, fallût-il essuyer les sarcasmes de ceux qui accusent l\u2019Église d\u2019être rétrograde.Raymond Bourgault DOSSIER EXPLORATOIRE: L\u2019ÉVOLUTION DE L\u2019EXPLOITATION FORESTIÈRE _AU NORD-OUEST QUÉBÉCOIS\u2014 LIMINAIRE Le 20 mai dernier, des milliers de Québécois étaient occupés à faire une croix sur un petit bout de papier.Pendant ce temps, à Val d\u2019Or, un accident mettait une croix définitive sur la vie de huit mineurs de la compagnie Belmoral.Cet événement dramatique a attiré la sympathie du public et a créé un intérêt pour les questions de santé et de sécurité au travail dans les mines.Mais pourquoi, dans ces conditions, présenter un dossier sur la forêt?La plupart des citadins que nous sommes connaissent mal le tissu de la vie des \u201crégionaux\u201d du Québec.Fini le temps où l\u2019on doit \u201caller à Montréal pour magasiner\u201d.L\u2019isolement géographique des quelque 160 000 habitants du Nord-Ouest québécois est sur le point de devenir un avantage; loin de l\u2019atmosphère démobilisante des grands ensembles où l\u2019on s\u2019en remet systématiquement \u201caux autres\u201d pour penser, décider, gérer et même contester, un mouvement de prise en charge du devenir de la région a vu le jour.Pays servi sur un plateau d\u2019argent aux multinationales, les vrais propriétaires de cette industrie forestière ont été, jusqu\u2019à tout récemment, des étrangers.La CIP (Canadian International Paper) ne détenait-elle pas les deux-tiers du territoire forestier exploité?Mais depuis quelques années, /\u2019entrepreneurship local s\u2019est beaucoup développé, notamment dans les activités de sciage où la presque totalité des quarante scieries sont la propriété de résidents de la région.C\u2019est dans ce cadre que la vigueur de la relance de l\u2019exploitation forestière en Abitibi et au Témiscamin-gue (structure industrielle qui embauche 70% de la main-d\u2019oeuvre)s\u2019est révélée hautement significative.Il ne s\u2019agit donc pas tant de reléguer les mines aux oubliettes, que de s\u2019intéresser à l\u2019évolution des mentalités abitibienne et témiscaminguienne par le biais d\u2019un secteur économique qui en témoigne clairement.«C\u2019est au coeur de ces transformations que s\u2019est amorcé un processus de conscientisation et de ré-o flexion sur les répercussions sociales d\u2019abord, puis sur les enjeux de cette stratégie globale de développement».Des hommes et des femmes jeunes, dynamiques, ambitieux, ont entrepris de s\u2019approprier les moyens de production.Qui ne connaît pas maintenant les Cosset-te, les Perron?Qui n\u2019a pas entendu parler de Tembec, l\u2019usine de pâtes autogérée?L\u2019activité économique est bourdonnante dans ce secteur: raffinement de l\u2019outillage de coupe, équipement à la fine pointe de la technologie des usines de sciage et de tranformation, projet d\u2019usine de papier journal (un rêve vieux de vingt ans), regroupement des principaux investisseurs, etc.296 RELATIONS Dans le sillage de cette reprise économique, certaines expériences au niveau de l\u2019organisation de travail mériteraient d\u2019être retenues et analysées: on pense bien sûr à Tembec, mais aussi à des plans d\u2019achat d\u2019actions, à de nouveaux types d\u2019horaires ou encore à des bûcherons devenus propriétaires de leur équipement.Mais peut-on parler d\u2019industrie forestière sans même regarder la forêt?Même les moins écologistes d\u2019entre nous admettront que l\u2019exploitation de cette ressource renouvelable exige un certain nombre de précautions qui n\u2019ont pas été suffisamment respectées.L\u2019alerte a été sonnée: le Bureau régional du ministère de l\u2019Énergie et des Ressources du Québec a élaboré un plan d\u2019aménagement et de décentration des coupes.Sera-t-il suffisant?Signalons tout de suite Peut-on parler d\u2019industrie forestière sans même regar der la forêt?qu\u2019un écologiste forestier, M.Jean-Louis Brown, nous entretiendra du rôle de l\u2019écologie dans l\u2019exploitation forestière et dans l\u2019économie.C\u2019est au coeur de ces transformations que s\u2019est amorcé un processus de conscientisation et de réflexion sur les répercussions sociales d\u2019abord, puis sur les enjeux de cette stratégie globale de développement.Pour rendre compte de ce temps de maturation, nous accorderons quelques pages de notre dossier à M.Jean-Claude Lapointe, travailleur dans une coopérative de plantations et à M.Gilles Couture, porte-parole des autochtones.Ils nous communiqueront leur perception de l\u2019impact de ces changements économiques dans leur milieu respectif.Des groupes populaires et syndicaux, des universitaires ou même l\u2019Église locale travaillent présentement à la formulation des enjeux de cette relance économique.Mais contrairement à d\u2019autres régions du Québec (Saguenay, Est) où la réflexion a déjà cours, ce deuxième temps de l\u2019analyse, nous a-t-il semblé, est à peine amorcé.Toutefois, un certain nombre de questions surgissent déjà d\u2019elles-mêmes: \u2022\tQuelles sont les limites du mouvement d\u2019appropriation des leviers de commande économiques par des Québécois?Quel type de relations les multinationales (celles qui ont déjà contrôlé ce territoire ou d\u2019autres) entretiennent-elles avec les principales compagnies?\u2022\tDes usines suréquipées et un potentiel régional d\u2019approvisionnement déjà atteint (et même dépassé) ne menacent-ils pas la survie des petits et moyens entrepreneurs (privés ou regroupés en coopératives), les \u201cgros\u201d achetant les \u201cpetits\u201d pour nourrir leurs machines?N\u2019y a-t-il pas danger de monopolisation?\u2022\tQuel est le modèle de développement sous-jacent?Compte tenu de la conjoncture économique internationale et régionale, quelles seraient les alternatives possibles?\u2022\tDepuis quelques années, les conditions de vie de l\u2019ensemble de la population du Nord-Ouest ont-elles été substantiellement améliorées?\u2022\tLes problèmes écologiques occasionnés par le mode actuel d\u2019exploitation de la forêt peuvent-ils être résolus dans le cadre d\u2019une saine gestion de l\u2019économie?À toutes ces questions \u2014 et à bien d\u2019autres \u2014 il n\u2019y a pas de réponses toutes faites.Quelques-uns cependant, ont entrepris de provoquer et de stimuler cette réflexion.Les évêques des diocèses de l\u2019Ouest et du Nord-Ouest québécois (Gérard Drainville, Amos; Jean Gratton, Mont-Laurier; Jean-Guy Hamelin, Rouyn-No-randa; Jules Leguerrier, Moosonee; Adolphe Proulx, Hull; J.Raymond Windle, Pembrooke) ont fait parvenir une lettre, ayant pour objet l\u2019exploitation forestière au N.-O.québécois, aux responsables des mouvements qui ont participé à la réunion semestrielle de l\u2019Assemblée des évêques du Québec, en mars 1979, sur \u201cl\u2019Église et le monde rural\u201d.Après s\u2019être interrogés globalement sur le modèle économique qui commande la forme actuelle d\u2019exploitation forestière et après avoir signalé certains problèmes écologiques et sociaux qui en découlent, les évêques soumettent, \u201cpour fin de discussions\u201d, quelques solutions pratiques.Nous rapporterons brièvement leurs éléments d\u2019analyse et nous reproduirons leurs propositions dans l\u2019espoir qu\u2019il se trouvera des groupes pour poursuivre la recherche.La dernière paire de lunettes que nous utiliserons pour tenter de cerner l\u2019évolution de l\u2019exploitation forestière du Nord-Ouest québécois, c\u2019est l\u2019Évangile.En parcourant l\u2019article de Mgr Gaston Duchemin, vicaire épiscopal d\u2019Amos, il est fort intéressant de déceler les similitudes d\u2019attitudes et de mentalité, également interpellées par l\u2019Évangile.\tq q NOVEMBRE 1980 297 LE ROLE DE L\u2019ECOLOGIE DANS L\u2019ÉCONOMIE ET DANS L\u2019EXPLOITATION FORESTIÈRE par Jean-Louis Brown, écologiste forestier Ministère de l\u2019Énergie et des Ressources, Québec La forêt québécoise est l\u2019une de nos principales ressources naturelles.Elle couvre, au sud du 52° de latitude nord qui correspond grossièrement à la limite nord de la forêt commerciale, 684 480 km2, soit 85% de ce territoire.Elle contribue à 4,8% du produit provincial brut (PPB) du Québec et son exploitation, tant pour ses fibres que pour le bois d\u2019oeuvre, gé- «Après avoir fini ou presque de couper la forêt originelle, on se rend bien compte que si l\u2019on veut continuer d\u2019approvisionner les usines, il faudra donner un coup de pouce à la nature et cultiver la forêt».nère 246 000 emplois directs et indirects.Il s\u2019agit, de plus, d\u2019une ressource renouvelable, dont le rendement actuel peut être non seulement maintenu mais dirigé et augmenté par un aménagement adéquat.Elle joue aussi un rôle important dans la conservation d\u2019autres richesses naturelles qui lui sont liées de près et interdépendantes.À ce titre, elle protège les sols contre l\u2019érosion, régularise le débit des eaux et maintient leur qualité, purifie l\u2019air en absorbant le gaz carbonique et en libérant de l\u2019oxygène nécessaire à la respiration; elle abrite et nourrit une faune abondante et diversifiée, accueille le sportif et le citadin qui viennent s\u2019y détendre en fuyant la vie trépidante de nos villes.Cette autre contribution de la forêt à la qualité de la vie, bien que plus difficile à comptabiliser en dollars ou en PPB que l\u2019activité économique que génère sa coupe, n\u2019en demeure pas moins essentielle.Une source d\u2019énergie fragile On est bien loin du temps où l\u2019homme comptait directement sur la forêt et ses ressources pour subsister.Aujourd\u2019hui, dans notre monde spécialisé et industrialisé, l\u2019homme retire un grand bien-être de la forêt, qu\u2019il exploite de façon intensive pour en extraire une abondante matière première.On peut prévoir que notre civilisation continuera de compter sur la forêt pour satisfaire des besoins de plus en plus grands.La crise actuelle de l\u2019énergie amorce un retour au bois pour combler en partie le déficit des combustibles fossiles que sont le pétrole et la houille.Et il est à prévoir que le bois se substituera aux hydrocarbures dans l\u2019industrie chimique, à mesure que le pétrole se fera plus rare et plus dispendieux.Cependant, contrairement à ce qu\u2019on avait d\u2019abord pensé, la forêt n\u2019est pas une source intarissable de matière première.On réalise maintenant, à la suite de son exploitation intensive facilitée par une machinerie de plus en plus sophistiquée, qu\u2019elle peut être grugée plus vite qu\u2019elle ne s\u2019accroît.De plus, cette exploitation intensive et l\u2019utilisation de machinerie lourde peuvent non seulement réduire la productivité de la forêt en matière ligneuse, par une dégradation des sols consécutive à l\u2019érosion ou à la compaction de ceux-ci ou par la destruction de la régénération préétablie, mais aussi influencer le débit et la qualité des eaux et réduire considérablement la faune, si l\u2019on ne prend pas au moment de ces opérations certaines précautions.Parmi celles-ci, mentionnons qu\u2019il faut éviter de couper à blanc un minimum de superficies boisées qui servent d\u2019abris, de nourriture ou d\u2019aire de reproduction à la faune; qu\u2019il faut éviter de circuler avec la machinerie dans le lit des ruisseaux et des rivières et respecter une bande verte de chaque côté de ces cours d\u2019eau pour empêcher le réchauffement des eaux; qu\u2019il faut minimiser les risques d\u2019érosion, en évitant de trop perturber la couche d\u2019humus et la végétation herbacée et arbustive des sites particulièrement fragiles, comme les pentes abruptes et les sols argileux qui sont facilement érodables.D\u2019importantes étendues de terrains forestiers à sols minces sur roc, fréquents sur certains sommets de collines en Abitibi ou sur la Côte Nord, peuvent être rendus improductifs par la coupe à blanc, qui laisse l\u2019érosion enlever la couche fertile d\u2019humus et la mince couche de sol minéral sous-jacent et exposer le roc à nu.Dans le passé, nous avons souvent récolté le fruit de plusieurs siècles de travail de la nature, en coupant une forêt vierge, sans trop se soucier d\u2019assurer sa régénération au moment de la coupe, car on croyait que la forêt était inépuisable.Aujourd\u2019hui, après avoir fini ou presque de couper la forêt originelle, on se rend bien compte que si l\u2019on veut continuer d\u2019approvisionner les usines et satisfaire des besoins de plus en plus grands en matière ligneuse, il faudra donner un coup de pouce à la nature et cultiver la forêt.298 RELATIONS Pour éviter la pénurie de matière ligneuse qui nous guette, il devient donc urgent de réinvestir une partie des bénéfices qu\u2019on retire de la forêt pour la régénérer le plus tôt possible et, de préférence, au moment de la récolte, par la pratique de coupes appropriées.Il faut également utiliser au maximum le potentiel du milieu en stimulant la croissance des arbres par des traitements sylvicoles adéquats.Pour une saine gestion de la forêt Pour mener à bien ces opérations et éviter des échecs coûteux, il faut une connaissance de base des écosystèmes forestiers que nous avons à traiter.Les arbres ne sont pas répartis au hasard dans la forêt.Comme les hommes, les végétaux, y compris les arbres, vivent en société.Ils forment, selon les différents milieux où ils croissent, des associations végétales ou des groupements d\u2019essences distincts par la nature des espèces en présence, leur abondance, leur accroissement et par la facilité ou la difficulté qu\u2019ils ont de se régénérer.Ces différentes associations résultent de la concurrence que se livrent les espèces tant pour s\u2019approprier l\u2019espace aérien et satisfaire leurs besoins en lumière que pour s\u2019emparer du sol, où les racines doivent puiser l\u2019eau et les éléments nutritifs.Seules les espèces qui sont les mieux adaptées aux conditions d\u2019un milieu donné réussissent à survivre, à l\u2019occuper et à s\u2019y reproduire.Certaines espèces livrent même une lutte chimique en secrétant des substances inhibitrices qui ralentissent la croissance ou empêchent la germination des graines d\u2019espèces concurrentes.Certains échecs de reboisement de champs abandonnés ont été attribués à ce phénomène d\u2019allé-lopathie entre les plantes des terrains en friche (Aster et Solidago) et les essences feuillues (érable à sucre et cerisier tardif).De même, il a été démontré que l\u2019érable à sucre livre au bouleau jaune une lutte semblable et que le Kalmia angustifolia est toxique pour les semis de l\u2019épi-nette noire.Ceci peut aider à expli- NOVEMBRE 1980 quer les difficultés qu\u2019ont ces essences à se régénérer naturellement dans de tels écosystèmes, à comprendre la façon dont elles réussissent à s\u2019y maintenir et à trouver le meilleur traitement pour les favoriser artificiellement, car il s\u2019agit souvent des essences les plus recherchées.On ne peut donc aménager rationnellement la forêt en ne tenant compte que des volumes de bois à couper et en ignorant l\u2019aspect biologique.Si le choix du type de coupe est important pour favoriser la régénération fo- La forêt accueille le citadin qui vient s\u2019y détendre.Cette contribution à la qualité de la vie, bien que plus difficile à comptabiliser, n\u2019en demeure pas moins essentielle.restière, il l\u2019est aussi pour retirer un rendement soutenu maximum, tant en fibre qu\u2019en bois d\u2019oeuvre de qualité.Ainsi, si la coupe à blanc par bandes s\u2019avère le meilleur traitement pour récolter économiquement la matière ligneuse et bien régénérer la forêt équienne (forêt où tous les arbres ont le même âge), ce qui est le cas en général de la forêt boréale résineuse par exemple, ce type de coupe peut être néfaste si on l\u2019applique à la forêt feuillue inéquienne (érablière) car il va contre le dynamisme de ces forêts et réduit considérablement la productivité de ces écosystèmes.Au contraire, une coupe partielle ou la récolte des seuls arbres mûrs ou défectueux augmente beaucoup le rendement de ces sites en stimulant la croissance des individus qui étaient supprimés en sous-étage, pour permettre de revenir couper au même endroit tous les 30 ans au lieu de devoir attendre 100 ans.On pourrait allonger encore la liste des exemples qui montrent l\u2019importance de l\u2019écologie dans la saine gestion de la forêt.À cet effet, mentionnons que la classification écologique est l\u2019outil essentiel.Si dans le passé la localisation des volumes ligneux en différentes essences était suffisante pour en faire la récolte, on a maintenant besoin pour aménager rationnellement notre forêt d\u2019une classification écologique où chaque groupement d\u2019essence est défini non seulement en termes de volume et d\u2019accroissement, mais aussi en relation avec les facteurs du milieu où il croît, ce qui permet d\u2019aménager chaque parcelle du territoire forestier quel que soit l\u2019état des écosystèmes qu\u2019on y trouve, depuis la friche ou le brûlis jusqu\u2019au stade final de la série évolutive, de mieux comprendre les résultats des différents traitements ou coupes qu\u2019on y effectue et, surtout, de pouvoir tirer profit de nos succès en extrapolant les résultats aux autres sites analogues.Assurer une continuité Non seulement l\u2019écologie indique-t-elle quelques précautions essentielles pour préserver l\u2019environnement mais elle permet ainsi d\u2019éviter des erreurs coûteuses dans l\u2019exploitation de la matière ligneuse et assure une continuité dans l\u2019activité économique que génère la forêt en permettant d\u2019obtenir un rendement soutenu maximum en matière ligneuse sans endommager le milieu.À très court terme, le coût du bois à l\u2019usine sera un peu plus élevé si l\u2019on doit prendre certaines précautions ou faire certains traitements au moment de la coupe pour assurer la régénération.Cependant, à moyen terme, c\u2019est une bonne police d\u2019assurance pour l\u2019avenir de cette industrie.D\u2019ailleurs, on n\u2019a pas le choix; si nous ne pouvons pas actuellement réaliser cet objectif et réinvestir pour régénérer notre forêt au moment où celle-ci permet encore des bénéfices, comment le pourrons-nous alors qu\u2019elle ne rapportera que peu ou pas de bénéfices?On voit donc que l\u2019écologie peut et doit servir au développement économique en permettant une saine gestion de nos richesses dans le respect de la qualité de la vie et dans une utilisation rationnelle des ressources renouvelables pour en retirer un rendement maximum et soutenu, pour le plus grand bien-être de la collectivité.?EEEEEl 299 A LONG TERME, PROTÉGER LES INTÉRÊTS DES TRAVAILLEURS FORESTIERS INTERVIEW / - \\ Au temps où les premiers Blancs s\u2019installèrent en forêt vierge, tout comme les Autochtones du Nord-Ouest québécois, ils ne bénéficiaient d\u2019aucun système routier, d\u2019aucune école ni église, d\u2019aucun magasin général ni bureau de poste; ces arrivants y allaient pour accomplir modestement un travail épuisant mais gratifiant: subvenir à leurs besoins primaires vitaux.Petit à petit les temps et les espaces ont changé: la venue de plusieurs familles (paroisses marginales) et de compagnies assoiffées de gains fit de la forêt un grand jardin qu\u2019on utilisait à sa guise.Les temps n\u2019ont cessé d\u2019évoluer; la forêt est devenue \u201corganisée\u201d comme un laboratoire dans lequel investisseurs, chercheurs et fonctionnaires s\u2019emploient à maximaliser leurs bénéfices.Le colon n\u2019est plus; place au travailleur salarié au service des grandes concentrations industrielles forestières, Jean-Claude Lapointe, un Abitibien qui travaille dans une coopérative forestière, répondant à nos questions, dresse un tableau des réalisations passées et à venir.V\t_____________________________________________________________________________/ Relations: Qu\u2019y a-t-il de changé dans l\u2019industrie forestière du Nord-Ouest québécois depuis les dix dernières années?J.-C.Lapointe: Comme j\u2019ai quitté depuis vingt-cinq ans mon milieu familial de St-Hyacinthe pour l\u2019Abitibi, je me suis intéressé à l\u2019histoire de nos pionniers du bois et à celle du développement économique de la forêt; au fil de mes conversations avec des compagnons de travail et de mes lectures, j\u2019ai pu comparer les différentes périodes.J\u2019ai été un proche témoin de la nouvelle orientation donnée à l\u2019industrie forestière: nul doute que les récents phénomènes de mécanisation et de concentration des moyens de production sont révélateurs.Certes, il existait auparavant de grandes compagnies, propriétaires de bois de coupe couvrant d\u2019immenses étendues, et plusieurs paroisses étaient détentrices d\u2019un moulin à scie, gage de subsistance pour ses habitants.Présentement, le tableau tend à se modifier: nous repérons de douze à quinze importantes usines de sciage appartenant à quatre groupes: Perron, Cossette, Domtar et Rexfor.Une vision à court terme Relations: Quelles sont les priorités des travailleurs forestiers?J.-C.Lapointe: Ils veulent principalement changer certaines conditions de travail: la pollution par le bruit et les senteurs chimiques, l\u2019accélération abrutissante dans la productivité et la monotonie de certaines tâches.On connaît également l\u2019intérêt des compagnies pour traiter avec des bûcherons propriétaires de leur équipement.Mais l\u2019achat de cet outillage très coûteux (la débusqueu- se et la bûcheuse valent de $60 000 à $100 000) endette les gars de chantiers devenus par le fait même de petits entrepreneurs.Bien qu\u2019ils soient mieux outillés que leurs prédécesseurs, ces bûcherons jonglent continuellement car ils doivent manoeuvrer vite et payer régulièrement leurs créanciers.L\u2019accumulation de cette fatigue autant psychologique que physique suscite un désabusement chez les plus de cinquante ans.Ce sont des jeunes qui, à la solde des compagnies, vendent leur force de travail; ils sont attirés par d\u2019alléchants bonis qui les aident à pourvoir aux lourdes charges familiales.Pour nos travailleurs, le court terme importe plus que la mise en place de structures qui protégeront leur avenir.Relations: Qui dit boni, dit-il bon rendement?J.-C.Lapointe: Chez Barrette-Saucier à Quévillon, les gars de l\u2019usine de sciage reçoivent un salaire de base et obtiennent un boni calculé au pourcentage de la production.Dans les chantiers, ceux qui bûchent sont rémunérés à la pièce; la cadence hâtive est étroitement liée au contrat forfaitaire.Relations: Parmi tous ces exemples, quelles sont les requêtes les plus urgentes?J.-C.Lapointe: Précisons d\u2019abord qu\u2019actuellement, les salaires sont appréciables.Nous insistons beaucoup sur la sécurité au travail.Des luttes ont été menées par les accidentés du travail du domaine minier, mais non de l\u2019industrie forestière.D\u2019une part, le ministre du Travail, Pierre-Marc Johnson, ne croit pas aux maladies industrielles dans le secteur forestier; d\u2019autre part, l\u2019employé, gravement blessé, est toujours blâmé pour sa trop grande témérité ou tout simplement pour sa négligence.Les autres points déjà mentionnés sont aussi très importants.300 RELATIONS Relations: Êtes-vous appuyés par des regroupements populaires, pnr des mouvements sociaux, dans vos revendications tant auprès de l\u2019entreprise privée que des deux paliers gouvernementaux?J.-C.Lapointe: À part les organismes pris en charge par les travailleurs, très peu d\u2019appuis viennent de l\u2019extérieur.Les syndicats, les coopératives, les associations populaires comme les paroisses marginales, les accidentés du travail.sont les seuls mécanismes profitables aux travailleurs.Il y a bien quelques animateurs sociaux et certains membres d\u2019Église qui sont sympathiques à nos luttes bien que l\u2019Église officielle ne s\u2019aventure pas trop lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une action concrète.Par ailleurs, le Conseil régional de développement de l\u2019Abitibi et du Té-miscamingue (CRDAT), formé en grande partie d\u2019universitaires, de professionnels et d\u2019hommes d\u2019affaires, ne permet pas aux travailleurs d\u2019avoir une voix prépondérante.Le CRDAT entend demeurer l\u2019interlocuteur privilégié de la population auprès du gouvernement, afin d\u2019aider le développement économique du N.-O.québécois, sans toutefois augmenter la représentativité des gens de la base.Entrer dans le mouvement Relations: Quelles sont les causes du haut taux de chômage dans votre région?J.-C.Lapointe: Le produit forestier mis sur le marché est exporté vers les grands centres.Ces derniers contrôlent la production au moyen de la demande et de la concurrence.Prenons l\u2019exemple de l\u2019industrie de la construction: si celle-ci connaît un ralentissement dans tout le Québec, cela risque de perturber le travail dans les usines de sciage et d\u2019occasionner des mises à pied.Chez nous, le nombre d\u2019emplois varie suivant l\u2019écoulement des stocks.Les compagnies ne sont pas intéressées à accumuler de grandes réserves.Notre économie est peu diversifiée (forêt, mine et agriculture) et nous sommes 160 000 personnes à convoiter les mêmes emplois.Relations: Le travail en forêt est-il facilité par le progrès de la mécanisation?J.-C.Lapointe: En un sens oui, car il ne requiert plus autant de capacités physiques.Mais la production a tellement augmenté qu\u2019elle exige du gars de chantier qu\u2019il maintienne un rythme de travail accéléré.Des longues heures d\u2019un travail effréné causent autant de fatigue que le stress amené par les dettes élevées à rembourser (maison, auto, camion, outillage.).Le travailleur voit à l\u2019entretien et à la réparation de sa machinerie qui boit du pétrole qui coûte cher.L\u2019homme rapporte souvent le seul revenu familial, puisque la femme demeure au foyer, faute d\u2019emploi.Relations: À propos de la relance économique du N.-O.québécois, comment la population réagit-elle?J.-C.Lapointe: Nous nous disons que c\u2019est l\u2019affaire de la bourgeoisie locale: les investisseurs autochtones, les vendeurs de machinerie, tout le secteur de l\u2019infrastructure économique (restauration, stations-service et hôtellerie).Le choix qui s\u2019impose aux travailleurs, c\u2019est d\u2019entrer dans ce mouvement pour en profiter au maximum.Mais n\u2019oublions pas que le travailleur restera celui qui, le matin, part de chez lui avec sa boîte à lunch à la main, boîte qu\u2019il essaiera de remplir d\u2019une bonne paye.Avant tout, le salarié songe à sa famille, à ses amis, à ses moments de détente et de loisir.Tant mieux si les conditions salariales et de travail sont avantageuses pour lui.r.Ce sont des jeunes qui, à la solde des compagnies, vendent leur force de travail; ils sont attirés par d\u2019alléchants bonis qui les aident à pourvoir aux lourdes charges familiales.Pour nos travailleurs, le court terme importe plus que la mise en place de structures qui protégeront leur avenir.Et les jeunes ?Relations: Les coopératives ne représentent-elles pas une planche de salut pour quelques-uns d\u2019entre vous?J.-C.Lapointe: Le petit nombre de coopératives établies chez nous permet à certains de se sentir plus près les uns des autres; les occasions d\u2019entraide comme les coopératives, c\u2019est merveilleux.Mais il faut examiner les difficultés rencontrées: l\u2019octroi des moins bons secteurs de coupe, l\u2019approvisionnement non garanti, le traitement salarial incertain constituent des défis.Penser des projets n\u2019est pas problématique en soi, les maintenir c\u2019est autre chose.Je travaille présentement dans une coopérative à Guyenne.Nous nous occupons de la plantation de conifères en serres.Nous devons constamment stimuler les ingénieurs et les technocrates pour qu\u2019ils fassent avancer notre plan d\u2019aménagement.Nous travaillons à l\u2019amélioration de notre sort en sachant que les changements s\u2019effectuent lentement.Relations: Qu\u2019advient-il des jeunes?J.-C.Lapointe: Les employeurs de l\u2019industrie forestière sont intéressés à l\u2019embauche de jeunes dans la vingtaine, en pleine forme physique et en bonne santé.Les plus âgés en viennent à délaisser les chantiers et se dirigent habituellement vers le secteur tertiaire (les services).Des postes sont alors disponibles pour les jeunes.Plusieurs fréquentent les centres d\u2019études (collégiaux et universitaires) et optent pour de nouvelles professions qui les conduiront ailleurs qu\u2019au N.-O.québécois.D\u2019autres, n\u2019ayant pu trouver de travail dans les autres domaines, demeurent en chômage.Relations: Quelles réactions, favorables ou pas, a le travailleur de chantier forestier lorsqu\u2019il se retrouve loin de son domicile familial?NOVEMBRE 1980 301 J.-C.Lapointe: Il faut bien se rendre à l\u2019évidence et aller bûcher là où les exploitants forestiers ont construit des installations.Assurément, le gars qui travaille au loin (100, 200 milles et même en Ontario) se sent isolé.Tard le vendredi soir, il rentre chez lui et en repart tôt le lundi matin ou parfois dès le dimanche soir.Ce que nous faisons n\u2019est pas plus héroïque que d\u2019aller à 800 milles de chez soi pour y ériger un barrage, comme à la Baie James.Relations: Depuis quelques années, les usines de transformation se sont dotées d\u2019une technologie importée, et ont dû engager des opérateurs-techniciens pour assurer le bon fonctionnement de ces installations sophistiquées.Où recrute-t-on ces opérateurs?J.-C.Lapointe: Pour contrôler, voire réparer cette machinerie lourde, l\u2019employé doit être muni d\u2019une certaine compétence théorique et posséder une bonne expérience.Les directeurs du personnel peuvent faire venir des techniciens d\u2019un peu partout: soit d\u2019autres usines de la région, soit d\u2019autres régions que la nôtre, soit du reste du Canada et même des États-Unis.Une fois ces postes comblés, les autres emplois seront offerts à des gens du N.-O.québécois.Nous assistons présentement à des déplacements de populations: elles suivent l\u2019implantation de nouvelles usines comme à La Sarre, Val d\u2019Or, Amos.Jusqu\u2019à maintenant, le travailleur du N.-O.québécois a vécu près de la forêt.Il entend parler de nouveaux projets comme d\u2019un rêve qui pourrait le satisfaire; mais il est tellement préoccupé par ses problèmes immédiats qu\u2019il ne songe pas encore à la spécialisation.Les jeunes réagiront autrement.Une richesse renouvelable.mais épuisable Relations: Tous s\u2019accordent à dire que le bois est une richesse naturelle renouvelable quoiqu\u2019épuisable.Les gens de chez vous croient-ils en la dégradation de la forêt?J.-C.Lapointe: Certainement.Pendant longtemps \u2014 et encore aujourd\u2019hui \u2014, les compagnies détentrices de permis de coupe rasaient de grands territoires (la coupe à blanc).Mais nous avons réagi trop tard à des plans de reboisement, à l\u2019aménagement rationnel de la forêt.Dans bien des cas, ce sont les citoyens qui ont fait pression sur le gouvernement afin qu\u2019il intervienne.Actuellement, un léger déblocage apparaît: les ingénieurs-surveillants forestiers du gouvernement produisent des rapports; les compagnies1, bien que sensibilisées, font très peu d\u2019efforts.Des conditions climatiques difficiles ne permettent pas aux arbres de se développer à un rythme normal; ils sont petits.Nous devons attendre cinquante, soixante ans avant d\u2019avoir une forêt de nouveau exploitable, si aucune malchance ne survient.Promenez-vous le long des routes et vous verrez, comme la population d\u2019ici, que la forêt régresse.Une lente syndicalisation Relations: Le syndicat est-il une force déterminante dans vos usines?J.-C.Lapointe: Il faut faire un peu d\u2019histoire.Le phénomène syndical vient de l\u2019Ontario, et il s\u2019est étendu d\u2019Ouest en Est.C\u2019est d\u2019abord au Nord-Est ontarien, près de La Sarre, chez Abitibi Paper que des travailleurs, sous l\u2019influence d\u2019immigrants (Polonais, Finlandais, etc.) se sont syndiqués.Ces gens d\u2019une autre culture sont conscients de leurs droits depuis cinquante ans; ils font des revendications et iis sont politisés.Pour les Québécois, cette sensibilisation est fort longue.Sauf à la Domtar à Lebel sur Quévillon où la CSN est présente, par la Fédération des travailleurs du papier et de la forêt, ce sont, en majorité, des syndicats affiliés au Congrès du travail canadien (Syndicat international des travailleurs du bois d\u2019Amérique et le Syndicat canadien des travailleurs du papier) qui sont implantés.Graduellement, la syndicalisation aura atteint l\u2019Est, y compris Val d\u2019Or; secteur composé de gens venus du bas du fleuve ou d\u2019ailleurs au Québec, et établis chez nous pour se trouver un emploi.Relations: En 1977, l\u2019Association des manufacturiers de bois de sciage du Québec soulignait que les travailleurs recevaient un salaire honorable.Est-ce votre opinion?J.-C.Lapointe: J\u2019ai travaillé dans une usine de sciage pendant quelque temps; je conviens que les salaires étaient bons.Néanmoins, ceux-ci étaient de $2,00 à $3,00/hre inférieurs à ceux versés aux travailleurs d\u2019une usine de pâtes et papier.On pouvait \u201cse rattraper\u201d par le nombre d\u2019heures/semaine: de quarante qu\u2019il pouvait être chez les papetiers, il allait jusqu\u2019à quarante-cinq et même cinquante (10hres/jr) pour nous.Dans toutes ces négociations, les syndicats demeurent vigilants.ration des de production ippe aux travailleurs, ils n\u2019ont d\u2019autres recours lise en commun de lurs revendications.Relations: Votre région a connu une réalisation nouvelle: Tembec.Cette usine autogérée est-elle un espoir, une chance pour les travailleurs de l\u2019avenir?J.-C.Lapointe: Le départ de la CIP (Canadian International Paper) a sûrement protégé pour plusieurs années à venir la forêt des alentours; Tembec, avec l\u2019appui du gouvernement, a obtenu une garantie d\u2019approvisionne- 302 RELATIONS ment en copeaux pour une durée de dix ans.Par ailleurs, devant l\u2019annonce de la fermeture subite de l\u2019usine de la CIP, les travailleurs du Témiscamingue-Sud n\u2019avaient pas d\u2019autres alternatives que de quitter les lieux ou de réouvrir l\u2019entreprise; dans ce coin de pays, cette industrie de pâtes est le seul gagne-pain important pour la population.À ce moment-là, en 1 973, Tembec était la seule solution pour assurer une économie stable.Les travailleurs \u201clockoutés\u201d de la CIP savaient, du moins dans les débuts, les sacrifices qu\u2019ils auraient à s\u2019imposer: diminution de salaire, vacances écourtées.Toutes ces décisions amenées au conseil d\u2019administration et appuyées par les travailleurs ont prouvé qu\u2019ensemble il était possible de relever un défi.Toutefois, bien que représentés sur les différents comités mis sur pied, les travailleurs ne sont pas majoritaires au conseil d\u2019administration.Si tu te prononces sur l\u2019adoption de résolutions sans jamais être en position de force, quels espoirs peux-tu entretenir?Tembec, parmi toutes les usines, est la plus démocratique, mais elle demeure capitaliste.Relations: Ailleurs aussi, on utilise des méthodes de démocratisation; que penser du plan d\u2019achat d\u2019actions chez les Perron ou à d\u2019autres gestes similaires?J.-C.Lapointe: C\u2019est stratégique.Les employeurs veulent créer, auprès des travailleurs, l\u2019impression qu\u2019ils sont en quelque sorte propriétaires de ces nouveaux complexes industriels.C\u2019est un appât qui sert celui qui tient le fil.Si dans un court laps de temps, on me disait que 51 % des actions étaient détenues par les travailleurs eux-mêmes, j\u2019y croirais peut-être.Bien sûr, l\u2019employé retire des gains, mais de combien l\u2019entreprise augmente-t-elle ses profits?L\u2019homme d\u2019affaires capitaliste souhaite uniquement maximaliser ses profits en utilisant ces ruses; il essaie de faire de ses employés de bons capitalistes.Relations: Qu\u2019attendez-vous des deux paliers de gouvernement?J.-C.Lapointe: Les travailleurs n\u2019ont pas confiance aux gouvernements car ils sont vite déçus des promesses faites pendant les campagnes électorales.Ils comptent sur eux-mêmes; ils essaient de bien s\u2019administrer.Prenons l\u2019exemple du travailleur propriétaire d\u2019une dé-busqueuse: il ne reçoit aucune aide, aucun subside des gouvernements; il est laissé à lui-même.Les gouvernements aident plutôt les gros entrepreneurs.Pour caricaturer un peu, ajoutons que le travailleur du N.-O.québécois sait qu\u2019il est né pour un petit pain, qu\u2019il doit trimer dur en plus d\u2019avaler les conditions de travail en vigueur.Il essaie de se créer des petits paradis artificiels.il prend sa \u201cbrosse\u201d.Relations: La situation décrite n\u2019est-elle pas trop négative?J.-C.Lapointe: Les progrès technologiques et financiers sont remarquables; plusieurs profitent du nouveau confort; la syndicalisation est possible puisque chez les principaux manufacturiers, Domtar, Normick-Perron et le groupe Cossette le phénomène a pris place ou tend à s\u2019étendre.Mais cette concentration des moyens de pro- duction échappe aux travailleurs; ils n\u2019ont d\u2019autre recours que la mise en commun de leurs revendications.On tend vers une centralisation de la production qui doit être surveillée par la mise en place de structures qui prévoiront les luttes à mener afin de protéger les intérêts des travailleurs.Pour celui qui bûche, la situation se présente différemment; le travailleur consent peu à entrer dans les structures syndicales parce qu\u2019il a devant lui des obligations financières très fortes; il doit être à l\u2019ouvrage.\u201cLe travail de conscientisation des travailleurs en est un è long terme.La possession de tous les moyens de production par la base est essentielle.Je me dis souvent que la ressource naturelle appartient à tout le monde et que l\u2019usufruit devrait revenir également à tout le monde.\u201d Relations: Alors dans quelle direction faut-il s\u2019engager?J.-C.Lapointe: Le système de consommation est puissant.Il enivre et fait miroiter toute une gamme de satisfactions.Le travail de conscientisation des travailleurs en est un à long terme.La possession de tous les moyens de production par la base est essentielle.Je me dis souvent que la ressource naturelle appartient à tout le monde et que l\u2019usufruit devrait revenir également à tout le monde.Ceux qui m\u2019ont précédé, ceux de ma génération comme ceux qui viendront coupent du bois, transforment cette matière en sous-produits.La planification du travail et la mise en marché peuvent s\u2019apprendre.C\u2019est une réforme globale, mondiale qui sera signe de vrai changement.Nous avons besoin d\u2019un socialisme démocratique, non totalitaire qui redonnera aux travailleurs confiance et vigueur.\tnr = » NOVEMBRE 1980 303 LES AMERINDIENS ET L\u2019INDUSTRIE FORESTIÈRE v£*
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