Relations, 1 janvier 1977, Janvier
[" relations MONTRÉAL ¦¦¦¦¦¦¦¦¦ JANVIER 1977\t37 No 422\t75«t ¦¦¦¦¦ TIERS MONDE: AUTONOMIE et COLLABORATION par Ernst Verdieu Journal d\u2019un prêtre ouvrier par Jean-Paul Labelle CRISE DES VALEURS AU QUÉBEC?par Irénée Desrochers Eglise québécoise et cinéma: pour de nouvelles approches par Yves Lever LES FEMMES et l\u2019AFÉAS par Solange Gervais \u201cLe Juge et l\u2019Assassin\u201d - \u201cPygmalion\u201d -\u201cLe Déroulement\u201d \u2014relations\u2014 -1 revue du mois publiée sous la responsabilité d'un groupe de membres de la Compagnie de Jésus Directeur: Irénée Desrochers Conseil de Direction: Bernard Carrière, -Jean-Louis D'Aragon, -Jean-Guy Saint-Arnaud, Jacques Saint-Aubin.Comité de Rédaction: -Jacques Chènevert, Irénée Desrochers, Marcel Marcotte, secrétaire Administration: Maurice Ruest Rédaction, Administration et Abonnements: 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal - H2P 2L9 tél.: 387-2541.Publicité: Liliane Saddik.1700, rue Allard, Ville Brossard.Téléphone 678-1209.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.numéro 422 janvier 1977\tSOMMAIRE Québec et Tiers Monde Autonomie collective et collaboration Ernst Verdieu 3 Prêtre ouvrier Un Jésuite en usine\tJ.-P.Labelle 7 Réflexions à poursuivre Y a-t-il une crise des valeurs au Québec?Irénée Desrochers 11 Propos du Professeur Fourastié sur la condition humaine\tR.Arès 15 Cinéma et action pastorale Eglise québécoise et Cinéma, pour de nouvelles approches\tYves Lever 18 Les Femmes et l\u2019action L\u2019Association Féminine d\u2019Education et d\u2019Action Sociale\tSolange Gervais 24 Chroniques CINEMA: \u201cLe Juge et l\u2019Assassin\u201d de Tavernier Jean-René Ethier 26 THEATRE: \u201cPygmalion\u201d: le TNM fête ses 25 ans G.-H.d\u2019Auteuil 29 LITTERATURE: Inventer une nouvelle race: Le Déroulement de Wilfrid Lemoine Gabrielle Poulin 30 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 75C Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Courrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.Les élites politiques les bas salariés et la politique du logement à Hull par Caroline Andrew, André Blais et Rachel Des Rosiers 15 x 23 cm., 280 pages.- Prix: $6.75 * * * Critique épistémologique de l\u2019analyse systémique de David Easton par Denis Monière 15 x 23 cm., 254 pages.- Prix: $9.00 * * * La syntaxe narrative des tragédies de Corneille 15 x 23 cm., 172 pages.Prix: $6.00 * * * Jurivoc Lexicographie, bilinguisme juridique et ordinateur par Viateur Bergeron et David C.Burke 15 x 23 cm., 352 pages.- Prix: $12.50 En vente chez votre librairie et aux: Editions de l\u2019Université d\u2019Ottawa 65, avenue Hastey Ottawa, Ont.K1N 6N5 DE NOUVEAU DISPONIBLES RECONNAÎTRE L\u2019ESPRIT par Jacques Custeau et Robert Michel $1.95 (par la poste $2.50) EUCHARISTIES (édition revue et corrigée) par André Myre $4.95 (par la poste $5.50) Nous assumons les frais de port sur toute commande payée d\u2019avance Aux ÉDITIONS BELLARMIN 8100, Boul.St-Laurent Montréal H2P 2L9 Tél.: (514) 387-2541) 2 RELATIONS Au Québec et au Tiers Monde, un équilibre à inventer AUTONOMIE par Ernst VERDIEU* Québec et Tiers Monde Le Québec est loin de faire partie du Tiers Monde: son équipement industriel, son produit national brut par tête, etc.ne permettent pas une telle assimilation fantaisiste.Cependant il existe plusieurs points de solidarité, sinon de convergence au moins conjoncturelle.Nous avons assisté en 1976 au point de départ de certaines orientations politiques de la part du Tiers Monde et du Québec qui ne sont pas sans ressemblance, même si on ne saurait les considérer comme identiques.Partons du Québec, plus accessible pour nos lecteurs.Une des dernières affirmations des dirigeants du Parti Québécois nous guidera.On a dit que le mot \u201cséparation\u201d était rayé du vocabulaire; on propose une nouvelle association.Il s\u2019agit, en fait, d\u2019un mouvement dialecti- * Sociologue, responsable du Service de Recherche au \u201cCentre d\u2019Etude et de Coopération Internationale\u201d (C.E.C.I.).Ses derniers articles dans la revue (voir Relations, avril et juillet-août, 1976) ont présenté des réflexions sur la responsabilité du Canada devant le \u201cNouvel Ordre Economique International\u201d et le problème de la faim dans le monde.COLLECTIVE et COLLABORATION que, dont la portée échappe à plusieurs et sur lequel nous reviendrons.Le Parti Québécois ne propose pas la séparation pour elle-même.Quand on chante les vertus chrétiennes d\u2019un fédéralisme bilingue et multiculturel, il serait sans doute prêt à y souscrire.On ne se bat pas contre l\u2019idée du fédéralisme en soi, mais contre les conditions de sa réalisation.Dans le concret, malgré l\u2019égalité de principe, l\u2019égalité de fait n\u2019existe pas; et - c\u2019est là le point majeur de divergence - on pense qu\u2019elle ne PEUT PAS exister dans le contexte actuel.Pour réaliser le même principe de base que défend le fédéralisme, soit une association entre égaux et également profitable pour tous, on propose un double mouvement apparemment contradictoire, mais en fait convergent: la séparation et l\u2019association.La séparation permettra de récupérer son identité (sans elle, on ne peut s\u2019allier à une personne, on ne peut que s\u2019aliéner), puis l\u2019association permettra de retrouver un partnership, mais cette fois défini d\u2019égal à égal; où les droits de la partie minoritaire ne seront pas reconnus par pure générosité, comme une sorte de concession, mais à partir d\u2019une négociation où le maître-mot sera \u201cl\u2019interdépendance\u201d, autrement dit, des intérêts vraiment mutuels.Nous ne disons pas ici si ce nouveau type de démarche a plus de chance de réussir que le premier.Nous nous contenterons pour l\u2019instant de faire un parallèle avec les démarches du Tiers Monde.Le Tiers Monde a inauguré en 1976 un long et difficile processus dit \u201cd\u2019autonomie collective\u201d, et dont on ne saurait dire s\u2019il pourra aboutir ou non.Les structures ne sont certes pas, comme pour le Canada, celles d\u2019un pays déjà unifié et pour lequel il faut trouver une nouvelle forme d\u2019unité, mais, au contraire, d\u2019une multitude de pays divers et donc de partenaires.Alors que le fédéralisme canadien reconnaît de droit l\u2019égalité de tous les Canadiens, on ne saurait reconnaître aux structures de l\u2019O.N.U.qu\u2019une certaine volonté commune de vivre en paix, efficace quand les intérêts des grands ne sont pas en jeu.De toute façon un processus a été amorcé pour l\u2019établissement d\u2019un nouvel ordre économique international (NOEI) et il suppose la collaboration de toutes les nations pour sa réussite.Parallèlement à ce programme de concertation, qui s\u2019annonce plutôt ardu, en raison des intérêts impliqués, le Tiers Monde cherche à récupérer une marge commune de manoeuvre par une collaboration qu\u2019on a qualifiée d\u2019horizontale (image à méditer) dans le but d\u2019aboutir à une AUTONOMIE COLLECTIVE.Cette démarche signifie que le Tiers Monde voudrait - et, dans une certaine mesure, veut - échapper à la dépendance vis-à-vis des pays industrialisés.Comme il est difficile pour un seul pays d\u2019y arriver, on cherche à s\u2019en sortir ensemble.Le postulat non énoncé étant que cette nouvelle solidarité ne créera pas une nouvelle dépendance.(Evidemment la seule crainte d\u2019une nouvelle dépendance à l\u2019intérieur du Tiers Monde pourra servir d\u2019alibi JANVIER 1977 3 et de chantage pour éviter une cohésion des pays défavorisés.) En même temps qu\u2019on cherche à créer les conditions d\u2019une collaboration renouvelée intra-Tiers Monde, donc à l\u2019exclusion des pays industrialisés, on continue à rechercher dans d\u2019autres arènes les moyens de rééquilibrer la collaboration internationale entre les pays industrialisés et le Tiers Monde.On retrouve là aussi une double démarche: séparation et association; autonomie et collaboration.La prise de conscience, dans les deux cas, celui du Québec ou d\u2019une partie du Québec et celui du Tiers Monde, est la même: sous une apparence d\u2019égalité les jeux sont faussés et il faut recréer les conditions d\u2019une nouvelle - et, espère-t-on, juste et réelle - égalité.I.- LA DÉMARCHE DU TIERS MONDE EN 1976 En ouvrant la \u201cConférence sur la coopération économique entre pays en développement,\u201d M.Kurt WALDHEIM, Secrétaire Général de l\u2019O.N.U., a fort bien synthétisé la démarche du Tiers Monde; c\u2019était le 14 septembre 76 à Mexico.Il a souligné, d\u2019une part, ce qui fait la cohésion du Tiers Monde: \u201cOn s\u2019étonne parfois, dit-il en se référant au groupe dit des 77, que des pays aussi nombreux, si différents par leurs ressources et par leur degré de développement, aient réussi à harmoniser leurs politiques dans de nombreux domaines.On juge souvent extraordinaire que, sur la scène mondiale, ils aient su s\u2019en tenir à une stratégie commune en dépit de divergences considérables, notamment d\u2019ordre politique et idéologique.Mais il ne faut pas oublier que dès que leur mouvement a pris naissance, ils ont parfaitement compris que la solidarité économique pouvait triompher des divergences politiques et fournissait la meilleure assiette possible à la coopération dans de nombreux domaines.\u201d (cf.Marchés Tropicaux, 24 septembre 1976) D\u2019autre part, ce groupe, pour lui, ne cherche pas à s\u2019isoler: \u201cJamais le mouvement de solida- 4 rité des pays du Tiers Monde n\u2019a cherché à s\u2019isoler du contexte mondial ou des institutions ayant pour vocation d\u2019organiser la coopération mondiale.\u201d Mais quelque chose de neuf s\u2019est passé: \u201cCette Conférence!.) marque l\u2019avènement d\u2019une phase nouvelle pour le mouvement de solidarité des pays du Tiers Monde, qui se limitait jusqu\u2019ici à la recherche de positions et de propositions de négociation pour le dialogue Nord-Sud, objectif qui, sans rien perdre de son importance, ne constituera plus l\u2019unique préoccupation de ces pays.Cette Conférence s\u2019efforcera d\u2019accroître le \u201cpoids spécifique\u201d des pays du Tiers Monde dans les affaires mondiales en organisant l\u2019AUTOSUFFISANCE COLLECTIVE, en recherchant des modes de coopération qui permettent de mobiliser davantage les ressources locales et de hâter les changements de structures qui sont le but de toute politique de développement.\u201d M.Waldheim a insisté de façon un peu exclusive sur la Conférence de Mexico et on le comprend dans les circonstances.Mais il s\u2019agit en fait d\u2019un mouvement qui ne date pas de 1976, qui s\u2019exprimait en particulier dans les efforts de coopération régionale, qui a même constitué l\u2019un des 21 principes du programme onusien du NOEL En cette même année 1976, plusieurs rencontres ont eu lieu dans la même veine et nous mentionnerons celles de Colombo, de Mexico, de Nairobi.Le Non-Alignement vers la Solidarité économique (Colombo, Sri Lanka) août 76 Les media d\u2019information nous a-vaient bien conditionnés avant la tenue de cette réunion: ça ne pouvait qu\u2019éclater et l\u2019on a fait état bruyamment de l\u2019absence de Fidel Castro, des querelles internes qui ne permettent plus de définir le non-alignement, etc.Finalement on est tout à fait étonné de lire dans Le Monde du 12 au 18 août 1976 un titre comme celui-ci: D\u2019Alger à Colombo: un bilan positif.Une proposition qui peut paraître farfelue nous éclairera quant à l\u2019orientation que cherche à tâtons le Tiers Monde.Mme BANDARA- NAIKE, Premier Ministre du Sri Lanka, pays hôte, a suggéré de créer une BANQUE des pays du Tiers Monde et une MONNAIE-CONTREPOIDS \u201csoutenue par le potentiel économique des pays non-alignés et autres pays en développement.\u201d Elle voudrait qu\u2019un tel \u201cnouvel ordre financier international\u201d aboutisse à l\u2019abolition du \u201crôle dominant des monnaies internationales dans les réserves internationales\u201d.Au Québec, ceux qui soutiennent les GENS DE L\u2019AIR pour l\u2019usage du français dans les communications aériennes, peuvent comprendre le problème.Il y a une langue dominante dans le monde, la langue de l\u2019empire, l\u2019anglais; on cherche par tous les moyens à en étendre l\u2019emprise.Théoriquement (et peut-être réellement d\u2019ici à quelques années), cela se présente comme une langue unificatrice, bénéfique pour l\u2019ensemble de l\u2019Humanité marchant vers l\u2019unité.Qu\u2019on le veuille ou non, l\u2019anglais, à cause à la fois de l\u2019empire britannique et de l\u2019empire commercial américain, a pris une nette avance de ce côté.Mais il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019une question technique.Sans compter la situation défavorable où se trouvent au départ ceux dont la langue maternelle n\u2019est pas l\u2019anglais et, encore plus, ceux qui ne bénéficient pas d\u2019une politique d\u2019éducation linguistique favorisant l\u2019étude de cette langue d\u2019empire, il faut se rendre compte que cette langue véhicule une CULTURE et l\u2019enjeu véritable est là.Faut-il unifier l\u2019Humanité en l\u2019appauvrissant?Or si la langue de l\u2019empire s\u2019impose, la monnaie aussi, soumise aux décisions unilatérales d\u2019un pays -puisqu\u2019il s\u2019agit, en principe, d\u2019une monnaie NATIONALE, alors qu\u2019elle joue - de fait - le rôle d\u2019une monnaie INTERNATIONALE.Ce qui est vrai du dollar est vrai aussi dans des proportions plus réduites du franc, de la livre sterling.Ainsi d\u2019un pays du Tiers Monde à l\u2019autre se situe la médiation non seulement de la langue d\u2019un pays é-tranger, mais celle d\u2019une monnaie étrangère.Il est clair qu\u2019on ne saurait minimiser les difficultés auxquelles on doit faire face, mais ce qui est important et extrêmement significatif, c\u2019est qu\u2019au lieu de se contenter d\u2019un couplet de plus sur l\u2019impérialisme, on prend conscience de ses mécanismes et on cherche à RELATIONS les démonter.On ne se contente plus de crier à la pieuvre, on s\u2019attaque à ses bras un à un de façon systématique.Là encore on ne demande pas la destruction pure et simple de l\u2019ordre financier international actuel, mais on ne veut pas non plus se contenter de regarder les \u201cGrands\u201d se réunir à Porto-Rico ou ailleurs pour prendre des décisions qui concernent tout le monde et les faire avaliser ensuite aux autres.La solution proposée pourra s\u2019avérer non seulement coûteuse pour le Tiers Monde, mais encore inefficace; mais le chemin inauguré de la recherche patiente de solutions concrètes, même audacieuses, ne pourra que porter des dividendes.Etude de \u201cfaisabilité\u201d: les 77 à Mexico: Septembre 1976 La réunion de Mexico, faisait suite à celle tenue à Manille en février de la même année, était une réunion de fonctionnaires.Comme nous l\u2019avons déjà souligné, M.Waldheim a salué là un vrai tournant dans la démarche du Tiers Monde.Le Secrétariat de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) a publié, à cette occasion, une analyse qui nous éclairera.De l\u2019avis du secrétariat de la CNUCED, le renforcement de la coopération économique entre pays en développement dans le domaine du commerce international exige deux types d\u2019action: l\u2019instauration d\u2019une coopération entre ces pays afin qu\u2019ils adoptent des positions communes et acquièrent le maximum de poids dans les négociations et l\u2019intensification soutenue des échanges commerciaux entre eux.Le programme intégré pour les produits de base lancé par la Conférence à Nairobi constitue un cadre pour des modes de collaboration qui pourraient non seulement améliorer le pouvoir de négociation du Tiers Monde sur le marché des produits de base, mais aussi développer de nouveaux marchés à l\u2019intérieur du tiers monde aussi bien pour les produits primaires que pour les articles manufacturés.La coopération entre pays en développement dans ce domaine pourrait également être assurée par la constitution et l\u2019exploitation de sociétés commerciales mixtes, des plans multinationaux d\u2019importations et des négociations commerciales multilatérales.Le deuxième aspect de la coopération entre pays en développement - le renforcement des échanges commerciaux et autres - nécessitera un effort délibéré aux niveaux sous-régional, régional et interrégional.Cet effort visera non seulement à l\u2019instauration de nouveaux plans d\u2019intégration ou au renforcement de ceux qui existent déjà, mais aussi à la mise en place de dispositifs plus larges conçus pour l\u2019ensemble du tiers monde moyennant l\u2019instauration d\u2019un système de préférences commerciales ou la reconnaissance mutuelle d\u2019autres avantages spéciaux, en particulier pour les articles manufacturés et semi-finis.La création d\u2019un système de paiements pour les pays du tiers monde, combinant des accords de compensation et des dispositifs pour le règlement des soldes dans une unité monétaire mutuellement acceptable, facilitera é-galement la disparition ou l\u2019abaissement des obstacles au commerce entre pays en développement.(Bulletin de la CNUCED, No 120, Septembre 76) Répétons-le: la réunion de Mexico était une réunion de fonctionnaires; elle se voulait une rencontre technique et, à ce titre, ce n\u2019est qu\u2019un début.Le défi est de taille: il s\u2019agit de savoir si on peut passer de la phase de la revendication à celle de la construction d\u2019un ordre nouveau.Décoloniser PENFORMATION: Nairobi, UNESCO, Octobre-novembre 1976.Pour la plupart des media d\u2019information occidentaux, l\u2019important à la conférence générale 1976 de l\u2019UNESCO, ce fut le \u201ccas\u201d d\u2019Israël, qui devait être admis au groupe régional européen.Dans une dépêche de Reuter, publiée par le Devoir en date du 1er décembre 76, on peut lire: La plus grande contribution de cette conférence aura peut-être été d\u2019avoir jeté l\u2019ébauche d\u2019une agence de presse du tiers monde.Pourtant, à chaque fois que le Devoir a voulu souligner quelque chose d\u2019important à cette conférence, le titre parlait d\u2019Israël, y compris en sa livraison du 29 octobre -d\u2019après AFP et Reuter, - où la plus grande partie de la dépêche concernait les problèmes de l\u2019information.Pour les pays du Tiers Monde, cette question-là était cruciale.Il ne s\u2019agit encore que d\u2019une ébauche comme on l\u2019a dit.On a failli faire dévier le débat sur la liberté de la presse, avec une motion de l\u2019URSS manifestement inacceptable pour les monopoles privés occidentaux.Quand on sait, au Canada, l\u2019importance que le gouvernement américain a accordé aux magazines Time et Reader\u2019s Digest, on peut mesurer à quel point, sous le couvert de la liberté, on veut défendre des privilèges.Mais le problème central, c\u2019est que l\u2019information semble circuler à sens unique.Et même d\u2019un pays du Tiers Monde à l\u2019autre, on est pratiquement obligé de passer par la médiation des grandes agences de presse, qui accordent aux événements l\u2019importance que l\u2019Occident veut lui accorder.En 1973, le président de la Finlande, M.Urho KEKKONEN, faisait la constatation suivante: Dans le monde des communications, on peut observer à quel point les problèmes de la liberté d\u2019expression à l\u2019intérieur d\u2019un Etat sont identiques à ceux de la communauté mondiale formée par différents E-tats.A un niveau international, on trouve les idéaux de libre communication, mais leur application de fait est faussée en faveur des riches et aux dépens des pauvres.Globalement, le flot d\u2019informations entre Etats - et surtout le matériau utilisé par la télévision - est dans une très large mesure à sens unique et déséquilibré et ne possède nullement la profondeur et l\u2019ampleur qu\u2019exigent les principes de la liberté d\u2019expression.Se pourrait-il que les prophètes qui prêchent la communication sans obstacle ne soient pas concernés par l\u2019égalité entre nations, mais se retrouvent du côté du plus fort et du plus riche?(Cité dans LE MONDE DIPLOMATIQUE, Septembre 1975.) Finalement à Nairobi on a adopté une résolution contre laquelle il n\u2019y a eu aucune opposition et seulement trois abstentions.\u201cLa résolution, dit la dépêche de l\u2019AFP, a recueilli l\u2019adhésion de délégations ayant pris, JANVIER 1977 5 en ce qui concerne les problèmes de l\u2019information, des positions divergentes, voire résolument opposées, telles que celles de l\u2019Union soviétique et des Etats-Unis.Le projet invite l\u2019Unesco à consacrer quelque 500 000 dollars à des études préliminaires sur les méthodes à employer pour accroître le courant des informations en provenance du tiers monde.\u201d C\u2019est donc une très bonne note finale de 1976 - au moins dans la ligne des \u201cprojets\u201d et des \u201cétudes\u201d - où apparaît nettement ce double mouvement de la démarche du Tiers Monde en 1976: autonomie et collaboration.II.-LADÉMARCHE DU QUÉBEC Quel Québec?Il est sans doute inutile de redire pour des lecteurs québécois que l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec n\u2019est formellement soutenue jusqu\u2019ici que par une minorité.L\u2019enquête de l\u2019INCI, avant même les élections, a été claire là dessus.Mais il serait dangereux, si on ne veut pas commettre une bévue sociologique, d\u2019estimer que la situation de cette minorité est la même aussi bien avant qu\u2019après l\u2019élection du Parti Québécois.D\u2019abord parce que les dirigeants sont maintenant dans une position de force pour expliquer à la population ce qu\u2019ils veulent réellement.Ensuite, parce que la surprise de cette élection peut amener de la part des adversaires de l\u2019indépendance des erreurs stratégiques irréversibles.Enfin et surtout parce que cette idée a été en quelque sorte \u201cexorcisée\u201d; elle ne fait plus peur et ceux qui la prônent passent pour des hommes sérieux et honnêtes et non pour des farfelus.Autrement dit, le comportement émotionnel risque de changer de camp.Avant, on pouvait jouer sur l\u2019émotivité suscitée par la peur de l\u2019indépendance; après, maintenant que le risque ne semble pas impossible, ce sont les autres qui prennent peur.Cependant l\u2019élection du Parti Québécois peut aussi jouer à l\u2019encontre de l\u2019idée de l\u2019indépendance.M.Lévesque l\u2019a bien senti quand il a déclaré en présentant son cabinet: La tâche qui attend le nouveau gouvernement est immense.Jamais, peut-être, un groupe d\u2019hommes et de femmes n\u2019aura été porteur de tant d\u2019espoir.Nous nous sommes volontairement fixé des objectifs élevés et nous serons - après, je l\u2019espère, une période normale de \u201cchance au coureur\u201d - jugés sévèrement.S\u2019il fallait que nous décevions les Québécois, ce serait notre confiance en nous-mêmes comme peuple, qui risquerait d\u2019être atteinte.Nous n\u2019avons pas le droit de manquer notre coup.Les diverses positions Ce serait vraiment une gageure et une entreprise prématurée de vouloir synthétiser les diverses prises de position suscitées au Canada par la victoire péquiste.Mais on peut évoquer certaines attitudes.Certains, manifestement, n\u2019ont pas encore saisi l\u2019enjeu auquel on doit faire face et se contentent d\u2019en tirer des avantages - ou, du moins, essaient de le faire; qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019avantages économiques et sociaux du francophone qui veut \u201cpousser\u201d l\u2019anglophone; ou qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019avantages politiques qu\u2019on veut tirer à partir de solutions mal définies.D\u2019autres sont encore au niveau des réactions émotives.Tel leader parlait avec agressivité de ceux qui veulent diviser \u201cson\u201d pays; et certains Québécois lui diront: \u201cest-ce aussi le mien?\u201d Mais, si l\u2019on en croit M.Claude Ryan parlant dans un éditorial des réactions des Canadiens anglais, l\u2019élection du Parti Québécois tend à faire réfléchir sérieusement bon nombre de ceux qui auparavant étaient irrités quand on leur parlait des problèmes propres du Québec.Plusieurs sont inquiets soit de l\u2019avenir de l\u2019ensemble du Canada, soit du sort de certaines Provinces, comme les Maritimes, advenant une séparation du Québec.La majorité - à mon avis, pour ne pas dire à mon intuition, car les données ne permettent pas de trancher cette question - met plutôt en cause le type actuel de fédéralisme que l\u2019on vit au pays (et même pour certains, simplement le ' style de gouvernement de M.Trudeau).Mais, pour tous, la question est posée et ne peut être éludée.LA Question Pour ma part, je crois que M.Trudeau, dans son allocution du 24 novembre, a fort bien posé la question.La question est la suivante: les francophones du Québec peuvent-ils considérer le Canada comme leur pays, ou doivent-ils se sentir chez eux seulement au Québec?Or, vous savez bien qu\u2019un nouveau partage des pouvoirs entre Ottawa et les provinces ne fera jamais qu\u2019un francophone se sente aussi à l\u2019aise à Toronto ou à Vancouver, qu\u2019il se sent à l\u2019aise au Québec.Les Québécois sont fiers.Ils veulent s\u2019épanouir, libres et indépendants.La seule question qui importe, ce n\u2019est pas le partage des pouvoirs.La seule question qui importe, c\u2019est la suivante:\tqui, du Canada ou du Québec, peut le mieux assurer l\u2019épanouissement des Québécois dans la liberté et dans l\u2019indépendance?Or, cette question brutale, il faut que les Canadiens y répondent dès maintenant.Non seulement par des mots, mais par des gestes, par des attitudes à l\u2019égard des langues, notamment.La victoire du Parti Québécois ne permet plus de repousser le problèmes d\u2019une génération sur le dos des écoliers d\u2019aujourd\u2019hui, et dans ce sens la crise est présente, le défi immédiat.Le Canada ne peut pas survivre par la force.La Solution?Notez, dans la bouche de M.Trudeau, l\u2019emploi du mot \u201cINDEPENDANCE\u201d:\t\u201cépanouissement des Québécois dans la liberté et dans l\u2019indépendance\u201d.Evidemment l\u2019indépendance dont il est ici question s\u2019oppose à une dépendance (qu\u2019on aurait tendance à qualifier de servile) à l\u2019intérieur d\u2019un même pays.Donc, on reconnaît que les Québécois ont droit à une \u201cindépendance\u201d, celle qui leur permet de décider de leurs propres affaires.Mais, est-ce que cette indépendance, disons, socio-économico-culturelle (qu\u2019il faudrait d\u2019ailleurs définir plus en détail) et qui peut très bien se vivre dans \u201cl\u2019interdépendance\u201d, postule, réclame, de droit ou de fait, l\u2019indépendance politique \u201cnationale\u201d?La solution proposée par une partie du Québec, c\u2019est qu\u2019il est nécessaire pour le Québec de récupérer son indépendance politique afin de sauvegarder son indépendance socio-culturelle.Il me faudrait rectifier un peu un jugement porté plus haut: la ques- 6 RELATIONS Prêtre ouvrier Un Jésuite en usine tion, telle que posée par M.Trudeau, ne recoupe pas entièrement le problème tel que vu par les partisans de l\u2019indépendance.Il ne s\u2019agit pas pour eux d\u2019une simple commodité politique, mais d\u2019un droit, basé sur l\u2019existence d\u2019un PEUPLE québécois.D\u2019après cette conception, la fédération canadienne serait basée (si on oublie évidemment les natifs du pays) sur l\u2019entente entre deux sociétés, deux nations, deux peuples, M.Trudeau parle de \u201cdeux réalités\u201d.* * * Nous n\u2019avons pas la prétention de proposer une solution.Nous avons été préoccupés dans cet article par la similitude de deux démarches.L\u2019indépendance politique ne me semble pas être l\u2019objectif théorique absolu.On sait fort bien, d\u2019après l\u2019expérience de tant de nations, que l\u2019indépendance politique peut n\u2019ètre que le paravent pour une nouvelle forme de colonisation.L\u2019indépendance qu\u2019on vise, c\u2019est celle qui permet aux Québécois d\u2019être réellement maîtres chez eux.Et c\u2019est pour réaliser une telle indépendance, qu\u2019on propose une rupture d\u2019un lien jugé en définitive comme colonial.Ce mouvement de rupture n\u2019est pas considéré comme l\u2019aboutissement du processus.Celui-ci s\u2019achèvera quand un mouvement inverse de rapprochement, de création de nouveaux liens aura été établi.\u201cAutonomie\u201d et \u201cCollaboration\u201d.Ce qu\u2019on doit constater dans les deux démarches, c\u2019est qu\u2019on part d\u2019une analyse de FAIT: ceux qui sont en situation privilégiée sont certes prêts à faire des concessions, pourvu que de telles concessions n\u2019altèrent en rien leur statut de privilégiés; ils veulent conserver des relations THEORIQUEMENT égalitaires, mais qui se vivent en pratique à leur profit et aux dépens des autres.Face au mouvement de rupture, les riches ou les privilégiés sont-ils prêts à accepter une véritable égalité des hommes, ou chercheront-ils par tous les moyens: la charité et la fraternité spirituelle si ça marche, la force et l\u2019assassinat si nécessaire, à créer de nouvelles situations de dupes, où leurs intérêts seront mieux cachés mais toujours aussi bien préservés?C\u2019est la question qui se pose à tous au seuil de 1977.JANVIER 1977 Un accident de travail.\u201cQue s\u2019est-il passé exactement?Egide s\u2019était chargé avec Georges, son compagnon de travail des derniers mois, de défaire des plaques de métal de 6 mètres sur 1,50 mètre amenées par un pont roulant et de desserrer les pinces de la grue.Les plaques étaient entreposées verticalement entre des piliers d\u2019appui en fer.A un moment donné, une des pinces retenant une plaque bloqua et Egide se rendit derrière la pile pour la desserrer.A ce moment, un des piliers d\u2019appui se rompit, les autres cédèrent et toute la masse des plaques, lourde de plusieurs milliers de kilos, bascula.Sous le poids, Egide fut projeté violemment à la renverse contre une plaque dressée verticalement derrière lui.Le coup lui brisa l\u2019échine; il mourut sur-le-champ, les bras étendus sur les plaques.Il venait d\u2019avoir 34 ans.\u2019\u2019 (1) Accident à quelqu\u2019un pas comme les autres Cet accident tragique, arrivé à un ouvrier, a ceci de particulier que le dit ouvrier était un jeune prêtre jésuite.Un prêtre ouvrier employé dans une usine de Bruxelles et mêlé à la classe défavorisée où il se perdait * L\u2019auteur, jésuite, est directeur de ministères chez les jésuites cana-diens-français.par Jean-Paul Labelle* dans un quasi-anonymat.D\u2019autres accidents, précurseurs de celui qui fut mortel, lui étaient déjà survenus: il s\u2019était d\u2019abord écrasé un pouce, puis il avait failli perdre trois doigts et avait aussi subi une blessure sérieuse à un pied.Distraction?Maladresse?Non, de semblables accidents survenaient aussi à d\u2019autres ouvriers, car le métier est pénible et dangereux et, avec cela, mal rémunéré.Une infirmière, qui l\u2019avait soigné lors d\u2019une de ses blessures, avait eu cette parole prophétique: \u201cEncore un que vous voulez assassiner!\u201d (Journal, 290).Mais qu\u2019est-ce qui avait bien pu inspirer à Egide van Broeckhoven d\u2019aller travailler dans de telles conditions?Le journal spirituel de ses dix dernières années en livre le secret (2).Mais, avant d\u2019y venir, il sera peut-être bon de prendre connaissance de la vie et du tempérament de ce jeune jésuite qui a voulu aller aux plus pauvres et partager avec eux son amitié, comme le fit le Christ aux temps évangéliques.Un itinéraire caché: il deviendra prêtre-ouvrier D\u2019abord, il y a les événements de sa vie; ils semblent très ordinaires.Puis, sa vie mystique, cachée, secrète, qui dévore Egide et qui, elle, paraît extraordinaire.(1)\tExtrait de Jezuîeten, 2e numéro, 1968, cité dans le Journal spirituel, p.379.(2)\tEgide van Broeckhoven, Journal spirituel d\u2019un jésuite en usine, DDB-Bellarmin, 1976,\t390 pages.- En vente à la librairie Bellar-min.7 Repassons ces événements: Egide est né à Anvers le 22 décembre 1933.Six jours plus tard, sa mère mourait.Il fut d\u2019abord éduqué auprès de ses parents adoptifs à Schilde.Il fit ses études secondaires au collège Saint-François-Xavier à Borgerhout (Anvers).Le 7 septembre 1950, il entrait, bien jeune, à 16 ans, au noviciat des Jésuites à Tronchiennes.Après, tout se déroule sans relief: deux années de noviciat, trois années d\u2019études classiques.Il poursuit ensuite des études universitaires où il conquiert une licence en philosophie classique.C\u2019est alors qu\u2019il tente une première candidature en sciences mathématiques et physiques, mais il é-choue aux examens de 1960.Il devient alors professeur de 4e latine au collège Saint-Jean-Berchmans (Bruxelles).Puis viennent, de 1961 à 1965, les études théologiques à Louvain et l\u2019ordination sacerdotale.Après ces années en quasi serre chaude, voici qu\u2019il demande et obtient de s\u2019engager comme prêtre-ouvrier à Anderlecht (Bruxelles).Travail en l\u2019usine, dans quatre entreprises différentes, interrompu de septembre à décembre 1966 pour les exercices de la troisième année de probation à Tronchiennes.Enfin, le 28 décembre 1967, c\u2019est l\u2019accident fatal.Au fond, un curriculum vitae assez banal et qui n\u2019aurait pas mérité d\u2019être énuméré s\u2019il ne cachait, dans son obscurité même, une lumière mystique rayonnante, à certains moments é-blouissante.Une évolution dans le sens trinitaire Il vaut la peine, à partir du Journal spirituel, de retracer l\u2019évolution d\u2019Egide.Tout d\u2019abord, ce journal est mystique, spirituel.Si le rapporteur qui nous le présente ne fournissait pas des notes permettant de le mieux situer, nous ne pourrions qu\u2019avec difficulté le relier aux événements.Une comparaison avec le Journal de ma vie de Jean Guitton (2 vols, éd.DDB, 1976), paru récemment, en fait mieux saisir l\u2019originalité.Guitton nous fait part de toutes les rencontres qu\u2019il a eues avec des personnages importants de son époque, qu\u2019ils soient du monde spirituel, religieux, philosophique, littéraire, artistique ou politique; il fait le portrait de ces personnages, nous livre leurs idées.Il nous communique aussi le fruit de sa pensée, la gestation de ses livres, ses réactions aux évé- nements de la vie.Bref, c\u2019est un document passionnant et révélateur d\u2019un homme, d\u2019un milieu et d\u2019une époque.Chez Egide, rien de tel.Nous sommes en présence d\u2019un journal dépouillé, où la mystique prédomine, où les événements sont vus dans une lumière purement spirituelle.Il est impossible, en quelques lignes, de résumer ce journal.Il faut le lire à tête reposée, le méditer à loisir, s\u2019en imprégner.Même de très belles citations ne traduisent pas le mouvement spirituel, le courant continu qui soutient Egide et le maintient sans cesse dans le circuit de la vie trinitaire.Du moins, voulons-nous, dans une esquisse très sommaire, dégager les grandes lignes de ce cheminement spirituel.Tout d\u2019abord, les sources: saint Jean de la Croix, Hadewych (lettres spirituelles), Ruusbroec et finalement Teilhard de Chardin.Sans oublier Ignace de Loyola qui n\u2019est pas cité souvent, mais en qui Egide voit avant tout le mystique.Il faudrait ajouter l\u2019évangile de saint Jean auquel Egide se réfère souvent.Ce qui est intéressant, c\u2019est qu\u2019Egide revient sans cesse à des textes-clés, qui sont pour lui une inspiration première.De plus, il est frappant de constater comment il a unifié toutes ces sources dans une vision mystique intégrée.Si l\u2019on parle de mystique, il faut être clair.Egide est un mystique authentique qui, durant les dix dernières années de sa vie, a été constamment attiré par la vie des Chartreux où il croyait pouvoir vivre dans le désert, encore plus abandonné à Dieu.S\u2019il n\u2019y est pas allé, c\u2019est qu\u2019il eut, au cours d\u2019une retraite durant sa théologie, des lumières intérieures qui lui firent comprendre qu\u2019il pourrait aussi bien s\u2019abandonner à Dieu en allant aux plus pauvres, aux délaissés, aux défavorisés.D\u2019où, une première orientation comme prêtre-ouvrier.Dans son journal, on trouve des échos de ce débat intérieur: jésuite ou chartreux.\u201cLe détachement du Jésuite (en quoi a consisté ma vocation première, conjointement à ma vocation au silence) est, d\u2019un certain point de vue, plus radical et plus pur que le détachement du chartreux: celui-ci cherche à posséder déjà en son détachement même, tandis que le jésuite est détaché en vue du service, sans préoccupation explicite de posséder (et ainsi, en un certain sens, son espérance est d'une plus grande pureté); ce qui n\u2019empêche que son détachement ne reçoive de l\u2019amour une réponse qui comble tout autant.- (Egide développe les mérites du chartreux et ceux du jésuite et il termine ainsi:) - Le chartreux se jette dans les profondeurs d\u2019amour de l\u2019océan, tout en sachant que l\u2019océan se communique le mieux sur les plages; le jésuite se jette à la mer et s\u2019abandonne sans réserve aux courants de l\u2019Amour divin.\u201d (134.) Après avoir opté pour les jésuites, Egide s\u2019oriente vers son apostolat ouvrier: \u201cMon idéal plus tard: apostolat de quartier et, en plus, donner des retraites et communiquer en toute sa profondeur le message dont je suis porteur.\u201d (119.) (Remarquer le mot: \u201cprofondeur\u201d.Il revient constamment dans le journal.) Ce point est à retenir.Même au milieu de son travail à l\u2019usine et dans ses contacts de quartier, Egide demeure un mystique constamment uni à Dieu et oeuvrant dans le sillage de l\u2019Esprit.Un trait original: l\u2019amitié Vers la fin de sa philosophie, au moment où il commence son journal spirituel, Egide se sent attiré vers un de ses confrères du scolasticat: il le nomme JB.De là, naîtra une amitié qui trouvera sa source en Dieu, évoluera en Dieu et cheminera vers Dieu.Autour de cet ami, graviteront bientôt d\u2019autres amis jésuites, qui eux aussi vivront leur amitié à un niveau mystique et spirituel.Il y a des centaines de textes qui se réfèrent à ce noyau d\u2019amitiés mis en branle par l\u2019amitié initiale.\u201cSeigneur, si tu veux que je te cherche d\u2019une manière toute différente de celle que j\u2019ai suivie jusqu\u2019ici, j\u2019y consens volontiers, car ce qui a de l\u2019importance pour moi, ce n\u2019est pas la manière dont je Te cherche, mais Toi.De même, si tu veux que j\u2019aille à la rencontre des autres (et de mon ami) autrement que je ne l\u2019ai fait jusqu\u2019ici, je suis d\u2019accord; car c\u2019est eux que je veux rencontrer, et non ma manière de les rencontrer\u201d (p.94).L\u2019amitié première - et les autres 8 RELATIONS qui l\u2019accompagnent - soutiennent Egide tout le long de sa vie et lui servent d\u2019inspiration.On ne saurait compter les textes où il en rend grâces.\u201cSeigneur, merci pour ce contact plein d\u2019espérance avec MD, SP.Merci pour l\u2019amitié encourageante de EL.Merci de ce que CF et EB m\u2019aient aimé vers JB.\u201d (p.173).Mais on comprend mal cette amitié - et ces amitiés - si on ne les relie pas à la vie mystique d\u2019Egide.Pour celui-ci, l\u2019amitié est un des chemins pour aller vers Dieu, pour en vivre, et non seulement pour le chercher, mais aussi pour le communiquer.Cette amitié est en rapport avec la vie trinitaire de Dieu, Père, Fils et Esprit.\u201cExpérience intérieure de l\u2019Amour trinitaire dans son mouvement de sortie: aimer l\u2019ami vers l\u2019autre, selon le mode du Père; consentir à se laisser aimer vers l\u2019autre, selon le mode du Fils; aimer l\u2019amitié vers l\u2019autre, selon le mode trinitaire, selon l\u2019expérience vécue du Père et du Fils, c\u2019est-à-dire assumer l\u2019autre dans l\u2019amitié (cf.L\u2019Esprit-Saint au baptême, etc.) (p.95).\u201cL\u2019amitié - et sa vie trinitaire - est ce qui nous mène à Dieu.Il n\u2019est pas normal que nous n\u2019expérimentions pas Dieu: cela devrait nous inquiéter\u201d (p.304).Non seulement l\u2019amitié nourrit la vie religieuse d\u2019Egide, mais lorsque celui-ci va vivre au milieu des ouvriers, des pauvres et travailler avec eux, il fait de l\u2019amitié dans le sillage de Dieu le moyen privilégié de son apostolat.\u201cIci maintenant, à Bruxelles, ces hommes concrets, dans cette fonderie crasseuse, nos amis aussi, tout cela c\u2019est la réalité et cette réalité est sainte; car c\u2019est l\u2019unique endroit par où Dieu peut nous atteindre, et donc par où il nous atteint.Même si j\u2019avais à choisir entre le Buisson ardent et Bruxelles, c\u2019est Bruxelles que je choisirais\u201d (p.293).Les premières amitiés du scolas-ticat le soutiendront toujours (il ne perdra jamais ces amis de la première heure), mais il y aura d\u2019autres amitiés, d\u2019autres rencontres avec des incroyants, des défavorisés, des immigrants.Que ce soient les amis jésuites ou les autres, tou- JANVIER 1977 jours, il s\u2019efforce de trouver Dieu au plus profond d\u2019eux-mêmes.Il faudrait multiplier les citations.Il y a, par exemple, Joseph le communiste qui a des vues profondes sur le monde et sur l\u2019Eglise; \u201cmon oncle\u201d et \u201cTante Mamie\u201d; les Italiens d\u2019à-côté; les Espagnols avec qui il travaille (même s\u2019il en rosse un qui lui a joué un tour dangereux), etc.\u201cContact en profondeur avec Mon Oncle le fondeur à la pipe.- Messe avec les Italiens habitant en face de chez nous\u201d (p.277).\u201cEn visite chez Mon Oncle et Tamie: Mon oncle: \u201cC\u2019est l\u2019heure où nous sommes appelés au jardin des Oliviers.\u201d (Note: Tamie avait un cancer avancé).Tamie: \u201cJe suis heureuse auprès de vous; merci pour tout l\u2019amour que vous me donnez.\u201d J\u2019ai compris quelle force immense est la souffrance:\tDieu s\u2019en sert pour une nouvelle création appelant à un amour infini.J\u2019ai ressenti que les souffrances de Tamie (\u201cJe prie chaque jour pour que tu restes fidèle à ta vocation\u201d) sont pour moi une source d\u2019énergie afin de réaliser de grandes choses dans le Royaume de Dieu, une source de Présence divine, de sainteté\u201d (p.349).Tamie: \u201cJ\u2019ai peur de mourir.Je ne veux pas que quelqu\u2019un ait du chagrin à cause de moi; j\u2019ai vécu si heureuse avec Mon oncle pendant 49 années, je voudrais bien tenir jusqu\u2019à la 50e\u201d (p.341).\u201cChez P.(compagnon à l\u2019usine): Emile, abandonné de sa femme: \u201cOn ne peut pas trop réfléchir ou on va se pendre.J\u2019ai appris qu\u2019on ne gagne rien à être bon\u201d (p.365).Voilà donc la vie d\u2019amitié, toute nourrie de mystique, qu\u2019Egide partage avec tous.Mais cette conception de l\u2019apostolat n\u2019est pas sans créer des tensions avec ses compagnons de fraternité, moins mystiques et plus soucieux d\u2019une vie communautaire régulière.Un accent qui ne trompe pas A lire le journal spirituel, surtout dans les deux premiers tiers, on peut facilement s\u2019y laisser prendre.Imaginer une sorte de religieux en dehors de la vie concrète, alors qu\u2019en fait il est sportif, jovial, entraînant.Il joue au bridge, lit des romans et va au cinéma.Mais, au milieu de tout cela, comme une Présence omniprésente, il y a Dieu et, accrochés à Dieu, tous ses amis et tous ceux qu\u2019il rencontre: non seulement il leur donne son amitié, mais il leur procure le plaisir de recevoir la leur.Il y a, à part du journal, des textes très importants, comme la \u201cPrière pour mon ami, à réciter chaque jour\u201d (p.63), l\u2019article \u201cLes relations personnelles prises comme moyen d\u2019approche des incroyants\u201d (p.203), le texte \u201cPourquoi je me suis mis à travailler à l\u2019usine\u201d (p.342) et \u201cCoup d\u2019oeil rétrospectif sur la première année passée à Bruxelles\u201d (p.322).Dans tous ces textes, on trouvera toujours la même vision mystique: Dieu plus intime à moi que moi-même, Dieu plus intime au toi que toi-même, Dieu vécu dans l\u2019amitié et communiqué aux autres dans l\u2019amitié, l\u2019amitié moyen d\u2019accès vers Dieu et moyen d\u2019apostolat.Il est frappant de voir comment Egide parle de l\u2019amitié: \u201cJ\u2019ai aimé JB vers Dieu.J\u2019ai aimé JB vers LF\u201d.L\u2019utilisation incessante de la préposition VERS est caractéristique du mouvement qui anime Egide le conduisant VERS Dieu et VERS les autres et permettant à Dieu de venir VERS eux.Quelques textes d\u2019une rare densité Il est difficile de citer des passages du journal, car il est d\u2019un seul mouvement.En rapporter des bribes risque d\u2019en briser le rythme.Voici quelques phrases-choc qui donnent au moins une idée du style: \u201cSeigneur, je veux arriver à un détachement complet dans la Compagnie, pour être complètement attaché à Toi, et en Toi aux autres\u201d (p.114).\u201cJe voudrais devenir un Teilhard de l\u2019amitié.Seigneur, aide-moi à le devenir\u201d (p.128).\u201cMe tenir avec le monde sur le bord de l\u2019abîme et l\u2019aider à sauter dans l\u2019abîme de Dieu\u201d (p.175).\u201cGrand désir de me perdre dans la profondeur de la Majesté divine, tout entier: avec toutes mes forces, mes 9 Prière pour mon ami, à réciter chaque jour travaux, mon coeur, mon âme, ma sensibilité, mes désirs et mes blessures\u201d (p.274).\u201cPlus qu\u2019un homme a soif de la femme, moi, j\u2019ai soif de Dieu.Plus qu\u2019un homme a soif de sa femme, moi, j\u2019ai soif de Dieu\u201d (p.341).\u201cJe dois pouvoir me donner jusqu\u2019à me perdre, à Dieu, aux hommes, dans un don réciproque: telle est la vivante Vie\u201d (p.352).\u201cLa Présence, la Rencontre de Dieu passe par la présence et la rencontre des personnes\u201d (p.353).\u201cExpérience intense de ma vivante Vie: JB, LF, l\u2019expérience de Dieu, être donné aux pauvres\u201d (p.365).\u201cJe veux devenir un homme de Dieu pour aider mes frères.Ce désir est déjà une grâce: il faut que j\u2019y reste accroché de toutes mes forces\u201d (p.367).Une table analytique à utiliser On ne peut que recommander d\u2019utiliser à fond le répertoire des thèmes principaux (pp.380ss.) qui permettra d\u2019approfondir la spiritualité mystique d\u2019Egide.En voici la liste: 1.Dieu (en son aspect de transcendance), désir, attrait et recherche de Dieu; 2.Disposition de détachement radical dans cette recherche; 3.Dieu (en son aspect d\u2019immanence), présence de Dieu dans l\u2019autre, dans l\u2019ami, thème de la \u201cVille\u201d; 4.Incidences de cette présence sur la vie affective; 5.Vie de prière: expérience de Dieu; 6.Nuit dans la recherche de Dieu, dans l\u2019amitié, dans l\u2019apostolat; 7-8.Amitié, aspect psychologique et religieux-mystique; 9.Vie dans l\u2019amour trinitaire; 10.L\u2019Incarnation et la personne du Christ; 11.L\u2019apostolat des rencontres d\u2019amitié; 12.Les structures de l\u2019apostolat, l\u2019apostolat de quartier; 13.Spiritualité: Jésuite ou chartreux?Le renoncement à la vie purement contemplative.Spiritualité ignatien-ne.Suivent deux autres sections sur les sources dont nous avons parlé plus haut et sur quelques repères objectifs comme le Buisson ardent, la vie en communauté, l\u2019Eglise et les sacrements, etc.Un témoin pour notre temps Nous croyons qu\u2019Egide est un témoin pour notre temps.Ceux qui Seigneur, bénis nos études.Seigneur, pour pouvoir aimer mon ami, je te temande ton amour; donne-moi ton coeur; \u201cmets ton oeil en mon coeur\u201d *; fais que je l\u2019aime vers toi: ainsi il n\u2019y aura pas de blessure dirigée vers moi-même, mais vers toi.Fais que nos désirs se rencontrent et qu\u2019ainsi tu sois présent parmi nous.Donne à notre amour une pureté qui le rende éternel et le fasse demeurer en ton amour.Père, dans le coeur l\u2019un de l\u2019autre, attire-nous vers ton Fils; par notre amour, attire tous les hommes en ta plus profonde intimité.Seigneur, donne-nous l\u2019un pour l\u2019autre une ouverture totale et pleine de bonté.Augmente en moi le tact et la délicatesse.Donne à notre amitié la fraîcheur et la jeunesse qui rendent ton amour si attrayant.Ecarte de nous tout égoïsme et toute impureté; apprends-nous à nous aimer l\u2019un et l\u2019autre vers toi et, comme toi, Père, tu as aimé ton Fils, aussi vers les autres.Apprends-nous à découvrir ton intimité dans la plus profonde intimité l\u2019un de l\u2019autre.Fais que notre visage soit comme le visage du Christ: la révélation de l\u2019amour de Dieu (2 Co 4, 6); fais que notre regard soit simple et clair; que, par sa bienveillance, il soit le reflet de ton intimité.* Le fait qu\u2019Egide mentionne cette idée le plus souvent en anglais: \u201cPut your eye in my heart\u201d, semble orienter vers une référence à l\u2019une ou l\u2019autre chanson.l\u2019ont connu de son vivant, mais sans entrer dans son intimité, n\u2019ont sans doute pas soupçonné l\u2019intensité et la profondeur de sa vie mystique.Hans Urs von Balthazar, dans une lettre du 20 avril 1971, parlant d\u2019Egide, déclare: \u201cJe ne veux pas vous indiquer les motifs de mon intérêt dans le détail, mais l\u2019impression générale est d\u2019une telle authenticité, d\u2019une si parfaite justesse et Donne-nous la force de beaucoup sacrifier; ainsi, en union à ton intimité qui se fait vulnérable en venant vers nous, nous pourrons porter toutes les souffrances que cause le manque d\u2019amour et que seul un surcroit d\u2019amour peut racheter.Fais que nos mains soient l\u2019expression toute pure de notre désir de nous aider l\u2019un l\u2019autre, l\u2019anticipation de notre réunion auprès de toi.Apprends-nous, au besoin en souffrant très profondément, à aimer très profondément; fais que nous soyons partout chez toi, je veux dire: dans l\u2019intimité la plus profonde du Père et dans l\u2019intimité la plus profonde des hommes, dans l\u2019intimité la plus profonde l\u2019un de l\u2019autre.Esprit Saint, remplis-nous de ta grâce, c\u2019est-à-dire de l\u2019Amour de Dieu, et conduis vers Dieu notre amour: \u2018\u2018Mi Amado, las monta-nas.\u201d.Dieu, fais en sorte que notre travail apostolique porte des fruits d\u2019amour en abondance.Dieu, accorde-nous de pouvoir faire de notre amitié quelque chose qui garde dans ton amour une signification jusque dans l\u2019éternité; fais que nous soyons l\u2019un pour l\u2019autre une aimable aurore de ton éternel amour.Sainte Marie, mère du bel amour, donne-nous la pureté de l\u2019amour de Dieu.(Egide van Broeckhoven, Journal spirituel d\u2019un jésuite en usine, pp.63-64.) lucidité que, dans les eaux troubles du journalisme théologique et spirituel de l\u2019heure présente, on est tout de suite frappé.\u201d Terminons sur cette question de Marcel Légaut: \u201cQue serait-il devenu s\u2019il n\u2019était pas mort si jeune?C\u2019est de ces hommes-là dont l\u2019Eglise a besoin pour redevenir jeune\u201d.10 RELATIONS Un jalon de reflexion Y a-t-il une crise des valeurs au Québec?par Irénée Desrochers Les problèmes au Québec ne manquent pas.Une \u201cConsultation oecuménique\u201d, bilingue, multiconfessionnelle et multiculturelle \u201csur les problèmes du Québec\u201d, organisée plus d\u2019un an d\u2019avance par le Centre d\u2019Oecuménisme de Montréal pour la fin d\u2019octobre 1976, eut lieu, sans que ce soit prévu mais non sans à propos, en pleine campagne électorale provinciale.Le rapport de cette session de deux jours, qui regroupa une centaine de participants, vient de paraître (1).Il donne rapidement une bonne idée d\u2019ensemble des exposés présentés, des points principaux signalés dans les travaux d\u2019atelier, de l\u2019organisation, des objectifs fixés, du type de participants et du résultat d\u2019évaluations faites par les participants et le comité d\u2019organisation lui-même.Le titre choisi indiquait que le terrain à explorer serait très vaste.Probablement trop.Les problèmes de la structure de l\u2019économie du Québec et de ses incidences sociales, du malaise dans le monde du travail, des tensions ethniques et 1.Le rapport de la session organisée par le Centre d\u2019Oecuménisme de Montréal, sous le titre de \u201cConsultation oécuménique sur les problèmes du Québec, 29-31 octobre 1976\u201d, vient de paraître (Bulletin trimestriel, déc.1976).On peut l\u2019obtenir, ainsi que le texte des conférences, du Centre d\u2019Oecuménisme, 2065 ouest, rue Sherbrooke, Montréal, H3H 1G6.culturelles au Québec furent présentés aux participants par une équipe de conférenciers et discutés plus longuement en ateliers.Inévitablement, dans les conversations individuelles et dans les ateliers, le problème politique fondamental du Québec fut abordé, mais comme incidemment, par le biais des autres sujets.Assez curieusement, il ne fut pas présenté systématiquement, comme les autres problèmes, à des participants qui après tout venaient à peu près tous de la région de Montréal.Il y eut bien une conférence du Commissaire aux langues officielles pour le parlement canadien, un Keith Spicer intéressant et enjoué; mais elle ne portait que sur le problème particulier de la langue et, malgré toute l\u2019objectivité recherchée, donnait, il va sans dire, une thèse fédéraliste.Il n\u2019y eut pas, en contrepartie, d\u2019exposé organique qui présenterait le problème politique du Québec du point de vue indépendantiste, ou même \u201cnationaliste\u201d.Ce qui laissa l\u2019impression que, dans cette partie de l\u2019aire à examiner \u201coecuméni-quement\u201d, le programme officiel de la session a manqué de cette vision \u201cuniversaliste\u201d, suffisamment générale et ouverte, qui marque une étude équilibrée.L\u2019oecuménisme actuel semble éprouver de la difficulté à se dégager d\u2019une approche traditionnelle, un peu trop unilatérale et à biais fédéraliste.Si on cherche à réfléchir un peu plus en profondeur à ce qu\u2019il y avait de sous-jacent à l\u2019ensemble des problèmes abordés, deux aspects surtout peuvent retenir l\u2019attention.Une des questions d\u2019intérêt général traverse, comme un fil conducteur, le problème de l\u2019affrontement des idéologies qui sous-tendent les positions qu\u2019on peut prendre face aux divers problèmes économiques, sociaux et culturels; et c\u2019est alors la présence du marxisme dans notre milieu qui fait choc.Une autre question, dans une vision plutôt globale elle aussi, consiste à se demander si les divers problèmes du Québec impliquent qu\u2019il y a, non seulement une crise, mais plus particulièrement une crise des valeurs; c\u2019est par la considération de ce problème fondamental que la session a débuté, vendredi soir, et c\u2019est par lui aussi qu\u2019il peut être préférable de commencer ici (2).Peut-être, après tout, mis en présence de cette problématique, finira-t-on par avoir l\u2019impression qu\u2019une crise, surtout une crise des valeurs, n\u2019est pas séparable concrètement du problème que pose le marxisme chez nous.2.Sur le thème de la crise des valeurs au Québec, on peut demander au Centre d\u2019Oecuménisme de Montréal le texte de M.Pierre Lucier (\u201cCrise des valeurs et foi chrétienne\u201d), celui de Mme Victoria Shipton (\u201cIs there a crisis in Quebec?What crisis?\u201d), et, sur cassette, l\u2019exposé de Mgr Bernard Hubert, évêque du diocèse de Saint-Jérôme.Le texte de Pierre Lucier réfère à certains de ses articles dans Relations: \u201cLa crise des valeurs au Québec: une problématique à établir\u201d (mars 1976), \u201cLa Pâque d\u2019une culture\u201d (avril 1976) et \u201cLa fin d\u2019un monde et la foi en Dieu\u201d (mars 1975).JANVIER 1977 11 I- Une première optique Crise au Québec ne veut pas nécessairement dire crise des valeurs.1.Où situer la crise?Les valeurs réfèrent toujours à un dynamisme subjectif qui s\u2019appelle appétit, désir, vouloir, liberté.Les valeurs correspondent à des besoins de l\u2019homme de divers ordres.Elles prennent corps dans des manières de faire, des modèles de comportement et des institutions.Mais il faut prendre garde d\u2019identifier les valeurs aux formes concrètes qu\u2019elles revêtent dans un contexte socio-culturel donné.Cette incarnation des valeurs - elles ne sont jamais proposées à l\u2019état pur -s\u2019insère toujours dans une dynamique sociale où il y a des catégories, qu\u2019on les nomme dominés et dominants, faibles et puissants, minorité et majorité, ou autrement.Ces institutions et ces modèles de comportement ne sont pas le fruit d\u2019une déduction à partir de valeurs transcendantes, mais le résultat d\u2019un découpage que des groupes humains ont fait, habituellement à la force du poignet.Autrement dit, quand les valeurs sont déclarées les valeurs d\u2019une société, il faut toujours se dire qu\u2019il y a eu des groupes qui ont décidé, pour l\u2019ensemble de cette société, quelles étaient les choses importantes et quels modèles stéréotypés de comportement étaient à suivre.En situant ainsi le problème des valeurs à l\u2019intérieur d\u2019une dynamique plus vaste, on s\u2019aperçoit que derrière ce qu\u2019on appelle actuellement dans beaucoup de milieux la crise des valeurs, il y a peut-être d\u2019autres crises.La précipitation et l\u2019insistance avec lesquelles, souvent, on veut parler avant tout de crise des valeurs n\u2019est peut-être guère plus, au fond, qu\u2019une bonne entrée de jeu: après tout, il faut se demander s\u2019il ne s\u2019agirait pas plutôt de dégager d\u2019autres crises qui peuvent paraître plus fondamentales et plus réelles.Si bien que parler de crise des valeurs, c\u2019est peut-être laisser entendre, parfois avec beaucoup de nostalgie, que la transcendance, au fond, est en question, alors que, peut-être bien, il s\u2019agit plutôt d\u2019une réouverture de cette espèce de contrat social qui soutient une société.12 Une crise, plutôt crise sociale C\u2019est qu\u2019il y a moins de gens qui acceptent maintenant le découpage particulier qu\u2019un certain groupe a pu jusqu\u2019à un certain point imposer.De sorte qu\u2019on ne peut pas discuter de ce qu\u2019on appelle la crise des valeurs sans aller derrière ou sous cette \u201ccrise\u201d pour dégager une lutte entre des groupes qui se disputent un pouvoir, celui de découper à leur façon la vie sociale et de dire aux autres: ceci est plus important que cela.Des groupes se disputent le pouvoir de définir ce qui est plus important pour l\u2019ensemble de la collectivité.En conséquence, parler de crise des \u201cvaleurs\u201d, c\u2019est peut-être mal nommer une crise qui se situe davantage à d\u2019autres niveaux.Peut-être même faudrait-il finir par découvrir, au soubassement de cette problématique, une crise de découpage économique, des choses qui ressembleraient à des valeurs \u201cmobilières et immobilières\u201d! Ce qui pourrait nous amener à penser que \u201cla crise des valeurs\u201d est beaucoup moins noble que ce qu\u2019on pourrait croire à première vue.Le danger de masquer les vraies questions C\u2019est une manoeuvre, peut-être inconsciente, de milieux qui cherchent à se protéger, que d\u2019attirer l\u2019attention sur la crise des valeurs et de laisser croire ainsi que \u201ctout s\u2019en va chez le diable\u201d, \u201cqu\u2019on ne croit plus à la transcendance\u201d, \u201cqu\u2019on ne croit plus à rien\u201d.C\u2019est masquer les vraies questions.Il y a une espèce de circularité entre les trois niveaux: le niveau culturel des valeurs elles-mêmes, le niveau idéologique et le niveau de ce qu\u2019on pourrait appeler le social réel.Les niveaux supérieurs, loin d\u2019être toujours considérés dans l\u2019abstrait, servent aussi, éventuellement, de renforcement à tel ou tel découpage existant ou à telle ou telle transformation recherchée du réel social.Ces niveaux supérieurs ne demeureraient vraiment que des mots aussi longtemps qu\u2019ils n\u2019auraient pas d\u2019effet possible au niveau des rapports sociaux réels.Au Québec, il y a donc une crise sociale plutôt qu\u2019une crise des valeurs.Il y a plutôt un déplacement, une diversification des valeurs.Des accents nouveaux sont apparus.Ce déplacement des valeurs, sans doute facteur de crise, n\u2019est pas nécessairement une crise des valeurs elles-mêmes.A ce niveau précis, il n\u2019y a pas de crise culturelle.¦ Un nombre de plus en plus grand d\u2019hommes et de femmes de chez nous sont exposés à la sollicitation des valeurs de la liberté, du bonheur, du plaisir, de l\u2019autonomie personnelle, de l\u2019auto-détermination de la conscience morale, de la justice sociale, et même du retour à la nature.Presque tous les membres de la société sont acculés à s\u2019interroger et à opérer de nouveaux discernements.Il faut cependant comprendre que, chez ceux qui ont pris certaines options claires en matière de valeurs, il n\u2019y a pas vraiment de crise: ils vivent d\u2019un ordre différent de valeurs.Ceux qui demandent un réajustement des institutions - qu\u2019il s\u2019agisse du mariage, de la famille, de l\u2019école, de l\u2019Eglise, de l\u2019Etat -, donc de l\u2019ordre social, sont devenus assez nombreux pour que les jeux soient ouverts à nouveau.Des institutions et des modèles de comportement sont devenus, sinon désuets, du moins en déphasage et en porte-à-faux par rapport aux valeurs d\u2019un nombre grandissant de citoyens.D\u2019où polarisation et affrontement des groupes, dont l\u2019enjeu semble être finalement le pouvoir de présider au prochain découpage social.Durcissements La gauche et la droite sont appelées à se durcir.La \u201cdroite\u201d, jouissant de l\u2019appui d\u2019institutions en place, tente de maintenir un ordre établi et proclame trop facilement que les valeurs fondamentales sont menacées, alors que les valeurs en soi ne le sont pas.La \u201cgauche\u201d, annonçant l\u2019avènement d\u2019un monde nouveau, s\u2019applique à miner l\u2019ordre existant.Ainsi, la crise des institutions se transforme en crise de l\u2019ordre social.La mise en question de l\u2019ordre traditionnel des valeurs marque la fin d\u2019un type d\u2019unanimité.D\u2019où un certain éclatement du \u201ccontrat social\u201d québécois.Des groupes voudraient que leur échelle de valeurs vaille pour tous.Si ceux qui sont identifiés à l\u2019ordre des valeurs traditionnelles veulent maintenir à tout prix certains modèles de comportements, il y a risque que les éclatements soient encore plus grands.La démocratie comporte des exigences de négociation.2.Attitude chrétienne face à cette crise Il y a dans la foi chrétienne une sorte de sympathie pour les situa- RELATIONS tions de crise, car la crise est un moment de discernement et de réorientation.Le vrai chrétien devrait s\u2019y sentir à l\u2019aise.Elle est une terre propice à la conversion chrétienne.Le mystère pascal de mort et de résurrection devrait préparer le chrétien à éviter la nostalgie d\u2019un passé dépassé et à promouvoir l\u2019accueil de valeurs nouvellement promises.Libération, liberté, amour, simplicité, justice, vérité sont des mots qui ne sont pas sans parenté avec des valeurs évangéliques.Par leur foi, les chrétiens sont libres par rapport à divers découpages sociaux particuliers.Concrètement, ils n\u2019ont pas nécessairement à être les défenseurs de l\u2019ordre traditionnel québécois.Leur liberté n\u2019exige pas non plus qu\u2019ils se perdent sans discernement dans l\u2019action de gauche.Mais cette liberté et ce détachement, à condition qu\u2019ils ne dégénèrent pas en retrait et en inaction, pourraient éventuellement apporter un peu de sérénité dans les débats québécois.Le christianisme n\u2019est pas nécessairement menacé parce qu\u2019un certain découpage social est en train de changer.Les diverses communautés chrétiennes pourraient indiquer prophétiquement des stratégies de solution à l\u2019ensemble de la collectivité québécoise, par la manière surtout dont elles feraient face elles-mêmes à leurs propres crises internes.La manière dont elles définiraient, dans la vérité et la justice, un nouveau \u201cmodus vivendi\u201d au sein d\u2019elles-mêmes, pourrait servir d\u2019exemple à la société.Certains raidissements institutionnels - du moins du côté catholique - laissent cependant songeur.Mais tout est encore possible.L\u2019avenir chrétien ne peut rester ouvert que dans la voie de la liberté et des risques que la liberté accordée implique.II- Une autre perspective 1.Diagnostic Y a-t-il une crise au Québec?Oui.Elle est à la fois crise sociale et culturelle.Crise sociale.Elle est vécue dans le fait que différents types de société y existent simultanément.Une société traditionnelle.Une société libérale.Une société technocratique aussi, qui se manifeste avec certains grands projets.De nouveaux projets de société apparaissent également: les uns parlent d\u2019une société collectiviste; d\u2019autres, d\u2019une société de participation à préparer.Les groupes n\u2019ont plus de contrat social qui soit commun.La crise est manifestée par le désir d\u2019un nouveau projet commun.Un parle d\u2019un grand projet collectif qu\u2019il faudrait se donner, mais on sait qu\u2019un tel fruit ne sera cueilli qu\u2019au bout d\u2019un long chemin.C\u2019est vraiment à toute la société de se donner ce grand projet, et non pas à un seul groupe de le définir pour tout le monde, car il s\u2019agirait alors de parachutage.Une autre caractéristique de cette crise sociale, c\u2019est qu\u2019on va facilement se contenter, à défaut d\u2019un véritable contrat social, d\u2019un dénominateur commun, en jouant un peu superficiellement avec des structures au lieu de s\u2019attaquer à des problèmes de fond.Nous sommes ainsi amenés à une diversion par rapport aux vraies questions de notre société québécoise, qui sont des questions d\u2019égalité, de chances dans la société, de justice.Mais cette absence de contrat social vient aussi d\u2019une absence d\u2019accord sur les finalités.D\u2019où le deuxième volet de la crise générale au Québec: la crise culturelle.Crise culturelle.Car, il y a aussi une crise culturelle.Elle se manifeste par l\u2019émergence de nouvelles valeurs: libération, justice, solidarité, fraternité, amour.Mais, de façon paradoxale, bien que ces valeurs soient d\u2019origine chrétienne, certains groupes qui les prônent ont des distances marquées par rapport au christianisme.Cette crise est encore manifestée par une redéfinition de valeurs traditionnelles.On parle ainsi de \u201cvérité\u201d, comme d\u2019une vérité de proximité avec le vécu et non plus de comparaison à des normes qui se rattachent à une objectivité.On a redéfini aussi la \u201cfidélité\u201d: elle est définie par rapport à soi-même et non par rapport à un quelqu\u2019un qui est au-delà de ce qu\u2019on aimerait fai- re, comme cela eût été le cas dans la fidélité traditionnelle.Les valeurs traditionnelles ne sont pas nécessairement disparues; mais on tend à leur donner un autre contenu.Les mass media ont beaucoup contribué chez nous à cette crise culturelle.\u201cThe medium is the message\u201d, a-t-on dit.On prend comme contenu ce qu\u2019apportent les mass media et nous sommes devenus dépendants de ce qu\u2019ils nous donnent.Mais ce geste nous laisse avec des \u201cvérités\u201d sans enracinement.Tout cela nous amène à vivre dans le provisoire, dans une constante confrontation de contradictoires, dans un monde changeant où la vérité est faite de noir et de blanc de façon successive.Dans une société nettement axée sur la production et sur un type de consommation où le changement est accentué, ce mouvement incessant de changement favorise lui aussi la crise culturelle.Dans certains milieux, le changement devient la valeur suprême.Ce qui est important, c\u2019est de changer.Dans ce diagnostic, on peut percevoir des germes de vie et des germes de mort.Des germes de vie.Dans la société québécoise, des germes de vie sont semés.Il y a l\u2019ouverture sur un nouvel ordre social, où le chrétien peut voir une ouverture renouvelée sur le Royaume.On trouve aussi des expériences chrétiennes comme celle de certaines petites communautés où on brise avec des conformismes; des maisons de prières ou des groupes engagés dans la poursuite de la justice sociale; des expériences ouvrières, comme celle de Tricofil.Des germes de mort.Mais dans un Québec en crise sociale et en crise culturelle, où coexistent différents modèles de société, il y a aussi des germes de mort.Il y a le danger de la manipulation, d\u2019une utilisation d\u2019autrui pour promouvoir ses fins propres.Certaines façons de voir la société québécoise sont affectées par des troubles visuels dont nous souffrons.Dans certains cas, ce sont des troubles de myopie: en limitant son regard à la seule école de pensée qui est la source où on s\u2019abreuve et à laquelle on s\u2019identifie, on refuse de chercher des traces de vérité qu\u2019il y a dans les autres écoles de pensée.Dans d\u2019autres cas, il s\u2019agit de presbytie, car on veut tellement prendre de recul pour achever JANVIER 1977 13 une synthèse de pensée qu\u2019on n\u2019est plus réellement dans la vie quotidienne, que cette pensée devient une pure idéologie, une simple conception de la société, comme si elle pouvait remplacer un véritable engagement dans la vie réelle.Il y a aussi des germes de mort dans certains dogmatismes, de même que dans des formes de néocléricalisme par lesquelles des clercs laies (on passe de clercs religieux à des clercs laies!) cherchent à centraliser le pouvoir.2.\tDes leçons d\u2019Evangile On peut tirer de cette situation de crise des leçons d\u2019Evangile.Un appel à la foi et à l\u2019espérance chrétiennes.Leçon de foi.Nous sommes sans doute au temps de la foi devant les grandes options.La foi nous rappelle que nous sommes appelés à quitter les sécurités que nous avons connues, sans même chercher à garder un sentiment de nostalgie, et à accepter vraiment d\u2019aller vers l\u2019inconnu, même vers \u201cle large\u201d, avec un esprit de force et de solidarité, sans avoir peur des vagues.La foi, cependant, n\u2019est pas pure utopie, ni seulement une foi des grandes options.Elle doit être aussi une foi lucide, critique et quotidienne.Nous devons être à l\u2019écoute de la vie et confronter ce vécu de chaque jour avec toutes les exigences de l\u2019Evangile.Le chrétien qui est prophète, qui inspire et qui interpelle, doit être capable de donner la synthèse dynamique qu\u2019il se fait dans son engagement: une synthèse à la fois de sa vision et de cet engagement concret qui le plonge dans la tâche de la transformation de la société dans laquelle il vit.Leçon d\u2019espérance.Nous sommes confrontés, de plus, à une espérance qui sera proprement chrétienne.Tout en nous soutenant, elle nous porte au-delà des projets immédiats, à respecter les finalités.C\u2019est le défi qu\u2019au Québec nous avons à vivre: que des communautés chrétiennes puissent réconcilier leur célébration des sacrements et leur action dans la société où ils sont profondément engagés.3.\tUne question se pose Une grande interrogation demeure donc.Cherchant à construire un Québec d\u2019après différents modèles, les différents groupes - dont certains sont assez loin du christianisme - pourront-ils collaborer?A 14 quelles conditions?Le pourront-ils avec seulement comme base un commun dénominateur?Ou bien ne faudrait-il pas tenter cet effort de collaboration dans un authentique respect de ce qui est propre à chacun?Il y a des gens qui tendent la main aux chrétiens pour travailler ensemble avec eux à la construction de notre société, mais qui oublient peut-être trop que le chrétien s\u2019interroge toujours au sujet des finalités poursuivies.Il a les siennes propres et il reste critique devant celles qui ne cadrent pas avec elles.Les chrétiens ont toujours comme mission dans le monde de construire une nouvelle civilisation chrétienne.Le test d\u2019une véritable collaboration avec eux est dans le respect de cet objectif.Jusqu\u2019où des groupes qui sont tournés davantage vers l\u2019accueil du nouveau prendront-ils des distances par rapport à la finalité qu\u2019entrevoit le chrétien?Plus profondément, à quel point, finalement, des conceptions différentes de la société, des idéologies, pourront-elles se rejoindre?Car, il faut bien le noter, il y a des vécus sociaux contradictoires, irréconciliables, au plan de la lecture terminale que l\u2019on peut en faire.Le chrétien vise un modèle de société à l\u2019intérieur de laquelle toutes les exigences de l\u2019Evangile vont pouvoir se retrouver: à la fois, la fraternité, la justice, l\u2019amour, la liberté, et la possibilité pour chaque être de dire: si je suis à l\u2019image de Dieu, c\u2019est une vérité que je dois pouvoir manifester dans mon adhésion à la société dans laquelle je vis.Il n\u2019est pas sûr que les non-chrétiens vont partager avec les chrétiens les mêmes priorités.La question se pose alors: comment va-t-on en arriver à pouvoir dégager sur le plan social une vision commune des fins que l\u2019on poursuit en société?Comment ce processus se poursuivra-t-il dans un authentique respect de ce qui est propre à chacun?Certainement que l\u2019on n\u2019arrivera pas à trouver les réponses à ces questions et à forger un tel consensus, par un discours seulement.Il faut que nous tentions des expériences, songeant d\u2019abord, non pas tant à des grands projets collectifs, mais à des projets à ras de terre qui nous obligent à une attention au vécu, au quotidien.Nous n\u2019aurons au Québec de nouveau contrat social que dans la mesure où nous réaliserons maintenant de ces projets à ras de terre.à III- Une réflexion à poursuivre L\u2019échange en plénière qui suivit les exposés, ce soir-là, ne put se prolonger.Et malheureusement, durant les restes de la session -pourtant une session oecuménique -, il ne fut pas repris.La question, apparemment assez théorique mais en réalité pleine d\u2019implications et de répercussions très concrètes, refera vraisemblablement surface.Il ne faudrait pas simplifier le problème et croire que ceux qui mettent davantage l\u2019accent sur une liberté plus grande, le respect de la personne individuelle, le déplacement, le renouvellement et la diversification des valeurs, un respect plus soigné des règles du jeu démocratique, nient nécessairement l\u2019objectivité et les finalités.Ni penser que ceux qui soulignent l\u2019importance des finalités et de l\u2019objectivité, le respect de ce qui est propre à chacun, nient la nécessité, pour une société pluraliste, de ce jeu démocratique qui doit aider dans la recherche d\u2019un consensus.Les uns ne parlent pas toujours au même niveau d\u2019analyse que les autres.Seule une discussion plus ample et plus serrée permettrait d\u2019y voir plus clair.Y a-t-il \u201créduction\u201d de valeurs transcendantes, comme s\u2019il n\u2019y avait aucun pôle de référence?Y a-t-il \u201créduction\u201d de cette fraternité, composante primordiale d\u2019une société pluraliste pleinement humanisée, comme s\u2019il n\u2019y avait pas, dans la diversité, place pour ce genre d\u2019\u201coecuménisme\u201d?Peut-on plus directement considérer qu\u2019il y a plusieurs phénomènes qui chevauchent: d\u2019une part, un déplacement et une diversification de valeurs, ce qui ne serait que de l\u2019ordre d\u2019une crise sociale; mais, d\u2019autre part, en même temps, en présence de contradictoires qui se développent au plan de grands idéaux à poursuivre ensemble en société, une véritable crise culturelle dans le sens d\u2019une crise des valeurs?On peut croire que dans le cas de bien des personnes individuelles qui continuent à se chercher longuement, il y a une crise de valeurs.Mais il faut également poser le problème au plan de la collectivité.RELATIONS Si la démocratie que l\u2019on invoque comme clé de solution se ramenait à une pure mécanique, à un simple jeu de forces, il reste le danger du cercle vicieux par lequel un nouveau groupe victorieux (majorité qui a la force ou minorité qui tente des coups de force) peut lui-même retomber dans l\u2019injustice.C\u2019est le problème des conflits possibles entre la loi civile et une vision des grandes orientations de la morale.C\u2019est un problème de liberté.En plus de l\u2019arme pacifique du dialogue et de l\u2019effort d\u2019évangélisation, les chrétiens, et surtout la hiérarchie, doivent s\u2019interroger, avec le reste de la société, sur la nature et l\u2019accueil de leurs interventions politiques collectives, non-partisanes mais politiques cependant, dans notre système démocratique.Pas uniquement par faute de temps, mais aussi, semble-t-il, pour amortir un peu le choc d\u2019affrontements délicats, les exposés ont été faits, pour une bonne part, ce vendredi soir de la session oecuménique, à mots couverts.On faisait des allusions.Une discussion plus ouverte eût nommé des coupables: quelles institutions, en quels cas, abusent ou essaient d\u2019abuser de leur pouvoir; quels privilèges on cherche à protéger; quels dangers concrets on redoute.Certains gestes de l\u2019Eglise institutionnelle semblaient visés.Et par ailleurs, dans le monde pluraliste qui entraîne avec lui des forces non-chrétiennes, on faisait, par moments ce soir-là, assez nettement allusion aux dangers du marxisme, négligeant alors trop facilement, semble-t-il, le fait qu\u2019il y a, à côté de marxistes non-chrétiens, des chrétiens marxistes.L\u2019Eglise ne pourra pas rencontrer le problème que pose le marxisme dans la société sans au préalable l\u2019aborder à l\u2019intérieur d\u2019elle-même, plus ouvertement.Ce problème en soulèvera bien d\u2019autres.C\u2019est alors, surtout à l\u2019occasion de la discussion sur des questions particulières, que l\u2019Eglise québécoise découvrira si elle est véritablement lieu de confrontation en vue de la construction d\u2019un consensus dans la fraternité.Il faut des constructeurs de ponts, a-t-on répété à cette session.Mais, pour cela, il faudra aller plus loin pour dissiper certaines ambiguités et incompréhensions, et pour approfondir ce qu\u2019on entend par liberté.Lecture du mois Propos du professeur Fourastié sur la condition humaine par Richard Arès* Parmi les professionnels de la pensée et de l\u2019écriture, rares sont ceux qui, à un moment ou l\u2019autre, n\u2019ont pas eu à entrer en contact avec ce penseur original et cet écrivain prolifique qu\u2019est le professeur Jean Fourastié, aujourd\u2019hui éditorialiste au quotidien Le Figaro de Paris.Avant déjà à son crédit plus d\u2019une quinzaine d\u2019ouvrages, dont quelques-uns traduits en plusieurs langues, tels que Le grand espoir du XXe siècle, Les conditions de l\u2019esprit scientifique, Essais de morale prospective, Lettre ouverte à quatre milliards d\u2019hommes, Comment mon cerveau s\u2019informe, etc., voici maintenant qu\u2019il en publie un autre, dans lequel il expose les résultats de ses recherches et le fond de sa pensée sur l\u2019homme, plus précisément sur la condition humaine (1).L\u2019ouvrage comporte dix-sept chapitres et fait partie de la collection dirigée par Max Gallo: LA VIE SELON., c\u2019est-à-dire que sont indiqués à l\u2019avance les titres, comme autant de sujets à traiter.L\u2019auteur a fait précéder le tout d\u2019un \u201cEnvoi\u201d, dont je ne peux m\u2019empêcher de citer les premières lignes: Dans un monde où rien n\u2019est sûr -pas même le pire, pas même la nature de la lumière -; dans une humanité qui sait de plus en plus de choses sans importance et de moins en moins l\u2019essentiel; à une époque où les pouvoirs croissants de l\u2019homme sur lui-même et sur la nature en viennent à engendrer plus d\u2019angoisse que d\u2019espoir; à l\u2019heure où abondent les moyens, mais où les fins pâlissent, où le désarroi donc gangrène la puissance, une série de livres * Le P.Arès, S.J., est président de l\u2019Académie des Sciences morales et politiques (Québec).comme celui-ci trouve une place normale.Au cours de ses considérations sur l\u2019homme, l\u2019auteur utilise constamment certaines expressions qu\u2019il importe d\u2019abord de définir si l\u2019on veut bien comprendre sa pensée.Par exemple, \u201cpaléocéphale\u201d et \u201cnéocéphale\u201d.Le premier, écrit-il, nous est commun avec les animaux.Le second n\u2019atteint que chez nous son développement; il est le siège de la vie intellectuelle consciente, de la mémoire conceptuelle, facteur du langage, de la culture.Autre expression: \u201cAtala et Citroen\u201d.Deux pôles coexistent chez l\u2019homme: \u201cLe pôle Atala (j\u2019ai pris pour le nommer le personnage de Chateaubriand) représente le sentiment, la sensibilité, le rêve, la poésie, la spontanéité, les motivations de l\u2019homme traditionnel.Le Pôle Citroën représente la rationalité, le calcul, l\u2019efficacité.Sommairement, Atala c\u2019est le coeur, Citroën la raison.\u201cReste une autre expression qui revient très souvent: le \u201créel\u201d et le \u201csurréel\u201d: le premier est ce milieu physico-chimique dans lequel nous sommes plongés et qui peut être pour nous la source de stimuli sensoriels; le surréel, lui, est l\u2019oeuvre du cerveau humain; il désigne les concepts, les principes, les règles, qui permettent à l\u2019homme de conduire sa vie et de connaître le monde réel: \u201cA la lettre, il est impossible à l\u2019homme de vivre sans ces croyances surréelles, sans ces affirmations surréelles, sans lesquelles nous ne pourrions ni prendre de décision, ni agir donc, et pas même percevoir le réel\u201d (p.228).Ces précisions données, jetons un 1.Fourastié, Jean: Le long chemin des hommes.Coll.\u201cLa vie selon.\u201d.- Paris, Editions Robert Laffont, 1976, 287 pp.JANVIER 1977 15 regard sur quelques sujets traités dans cet ouvrage.Le bonheur, T amour, le plaisir Plus qu\u2019à toute autre chose: richesse, pouvoir d\u2019achat, connaissance, culture, au-delà de la liberté même, l\u2019homme aspire au bonheur, au plaisir, à l\u2019amour.La grande désillusion des années soixante, du moins en France, \u201crésulte du simple fait que l\u2019on peut être riche sans être heureux, et que même, probablement, il est plus difficile d\u2019être heureux quand on est riche et \u201ccultivé\u201d, que lorsque l\u2019on est dans un certain état de pauvreté\u201d.Le progrès économique n\u2019a donné qu\u2019une partie des fruits que les hommes attendaient de lui: les fruits matériels, non les spirituels.Plus généralement, il semble même que les capacités de l\u2019espèce humaine de parvenir au bonheur aient régressé.Les valeurs qui ont fait et font ainsi progresser l\u2019humanité ne sont pas les mêmes que celles qui lui donnent le bonheur.On distingue habituellement plaisir et bonheur.Le mot plaisir est souvent au pluriel; le mot bonheur très rarement.Il y a pour l\u2019homme quantité de plaisirs; il n\u2019y a qu\u2019un bonheur.Or le plaisir même est difficile à atteindre pour l\u2019homme; car si l\u2019accumulation de plaisirs ne donne pas le bonheur, elle ne donne pas non plus le plaisir même: les plaisirs s\u2019émoussent les uns les autres; ils engendrent la satiété, la saturation, le dégoût, le refus.La course aux plaisirs aboutit souvent à la frénésie, c\u2019est-à-dire à l\u2019agitation indéfinie à la recherche de nouveaux plaisirs, de nouvelles sensations (spectacles, radio, TV, réunions, discussions, copulations, voyages, lectures, actions décousues et disparates.).Elle étend l\u2019individu en surface et le réduit en profondeur.\u201cElle tue la méditation et ainsi interdit l\u2019édification de la personnalité: l\u2019être devient une mosaïque de sensations éphémères qui, en long terme, s\u2019émoussent et se contredisent.Elle aboutit à l\u2019instabilité, à l\u2019inquiétude, à l\u2019angoisse.Loin de construire le bonheur, les plaisirs le démembrent, et, en le démembrant, le détruisent\u201d (p.67).L\u2019amour est congénital au bonheur.L\u2019ambiguîté de l\u2019amour aujourd\u2019hui, son démembrement sont ainsi à la fois l\u2019une des causes de la régression du bonheur et l\u2019un des facteurs les plus angoissants de la crise de l\u2019humanité contemporaine.\u201cIl y a lieu de craindre que la présente dissociation du plaisir sexuel et de la procréation ne lui porte un coup fatal.Coupé de la procréation, l\u2019acte d\u2019amour n\u2019est plus qu\u2019un exercice glandulaire qui tient de l\u2019extase, de l\u2019ivresse et de la drogue: un plaisir, et non plus le bonheur.Que deviendront ces couples, ouvertement constitués, sans engagement sacramental, sur l\u2019agrément, l\u2019intérêt à court terme, sur le contrat égocentrique donc, révocable à tout moment, des sentiments instantanés, des avantages réciproques?Tous les psychologues, médecins, éducateurs d\u2019enfants s\u2019accordent aujourd\u2019hui à dire l\u2019importance des soins et de l\u2019amour maternel dans la formation des hommes\u201d (p.72).Il faut insister sur l\u2019essentiel: l\u2019homme a une faculté biologique de bonheur.A moins qu\u2019il ne soit aigri, perverti, par une construction surréelle abusivement, erronément dépréciative et contestataire du réel, l\u2019homme même, dans la continuité de l\u2019instinct animal, est apte au bonheur.Pour lui aussi les joies débordent sur les peines.\u201cL\u2019érotisme tue l\u2019amour, et la pornographie tue l\u2019érotisme.L\u2019homme s\u2019ampute en peu de temps non seulement du bonheur, mais du plaisir et du désir même.Il se conduit à l\u2019atonie.L\u2019innovation, l\u2019erreur, la faute, sans doute, des temps actuels, est d\u2019assigner à l\u2019homme, le bonheur comme objectif conscient, et plus encore: de chercher le mieux-être à travers le plus-être.S\u2019il fallait être fort, riche, intelligent pour être heureux, seuls les superbes le seraient et les humbles ne pourraient l\u2019être.Or, c\u2019est en général l\u2019inverse qui est vrai.On a cherché, on cherche à construire le bonheur sur le plaisir, on cherche le bonheur dans et par le plaisir, on l\u2019attend de la consommation, de la richesse, de l\u2019égalité, de la société.On a échoué, on échoue, on échouera.Comment donc ont fait, comment donc font encore, nos millions d\u2019ancêtres, nos millions d\u2019\u201canciens\u201d qui furent, qui sont heureux, et même dans la misère et la douleur?La procédure est simple, elle a fait ses preuves.C\u2019est d\u2019avoir une foi, une croyance, une conception du monde, accordée au réel et transfigurant le réel, donnant une signification à la vie, au travail, à la peine, à la joie, au plaisir, au sacrifice.\u201d (pp.81-82).La politique, le capitalisme, le socialisme L\u2019auteur consacre un long chapitre à la politique, mais il y traite presque entièrement de la confrontation entre capitalisme et socialisme.Son point de départ est le colloque tenu à Suresnes, en France, en juin 1975, à l\u2019initiative du parti socialiste français, qui y avait convoqué 32 experts internationaux.Après avoir énoncé les idées majeures lui paraissant découler de cet événement, il ajoute que, en ce qui concerne l\u2019action immédiate, ces idées et ces recommandations diffèrent peu de celles qui ont cours dans les milieux \u201clibéraux\u201d, dans les partis non socialistes, et que même \u201cles conditions de réussite du socialisme (efficacité du travail, limite de la croissance des revenus à la croissance de la production, etc.) sont aussi des conditions de réussite du \u201ccapitalisme\u201d (p.144).De plus, parmi les objectifs à long terme, tous ceux qui sont concrets (c\u2019est-à-dire susceptibles de décisions gouvernementales ayant des résultats observables) paraissent, non pas propres au socialisme, mais communs aux différentes familles politiques de France: l\u2019élimination (ou du moins la réduction) du chômage; celle de l\u2019inflation; la poursuite de la croissance économique, mais avec une considération de plus en plus ferme pour la qualité de la vie et la préservation de la nature; la recherche de l\u2019égalisation des revenus et aussi des pouvoirs.D\u2019où vient alors l\u2019opposition, irréductible, semble-t-il, entre les deux systèmes?C\u2019est d\u2019abord, selon le professeur, la croyance, chez les socialistes, à l\u2019existence \u201cabsolue\u201d de deux systèmes sociaux: Le socialisme, Le capitalisme.Les deux mots ne sont écrits qu\u2019en opposition l\u2019un de l\u2019autre, presque toujours au singulier.\u201cLe socialisme est le régime social qui fait le bonheur du peuple, il est l\u2019avenir.Le capitalisme fait le malheur du peuple, il est malade, il est mourant.\u201cA partir de cette idée centrale, il n\u2019est pas facile de distinguer des socialismes plus ou moins valables, ainsi que des capitalismes plus ou moins imprégnés de socialisme.\u201cDans son principe, le socialisme recherche immédiatement l\u2019état ra- 16 RELATIONS tionnel, s\u2019impose, tout de suite, et à tous les citoyens, sinon à tous les peuples.Les capitalismes n\u2019ont pas de principes, ils ont moins de foi en la rationalité; c\u2019est pourquoi ils s\u2019accommodent le plus souvent d\u2019objectifs flous et de délais indéfinis\u201d (p.147).Utilisant au singulier les mots \u201csocialisme\u201d et \u201ccapitalisme\u201d, les réduisant donc à l\u2019essentiel, l\u2019auteur dégage trois des caractères de chaque \u201csystème\u201d; \u201c1.Le Capitalisme est avant tout empirique; 2.Il compte pour faire marcher et évoluer la société, et notamment pour assumer la production et la consommation, sur la multiplicité et l\u2019originalité des initiatives et des entreprises individuelles; 3.il accepte le profit (c\u2019est-à-dire la différence entre le prix de revient des produits fabriqués et le prix de vente libre sur le marché non réglementé) comme l\u2019un des moteurs majeurs de l\u2019entreprise et comme le contrôleur nécessaire de l\u2019efficacité du travail.1.Le Socialisme est avant tout un rationalisme; 2.il pense que la décision centralisée, disposant de puissants moyens d\u2019information et de traitement de l\u2019information, basée sur de corrects \u201cmodèles\u201d scientifiques, est très supérieure au tohu-bohu résultant des initiatives individuelles et doit rallier l\u2019unanimité des citoyens; 5.il récuse le profit individuel (et à la limite même les autres moyens de stimulation individuelle auxquels recourt communément le capitalisme: pouvoir, gloire, notoriété, hiérarchie, décorations.) comme moyens nécessaires à l\u2019initiative et à l\u2019efficacité du travail\u201d (pp.149-150).Les deux systèmes, conclut l\u2019auteur, ne peuvent durablement fonctionner à l\u2019état pur: les systèmes réels ne peuvent être que des compromis entre les deux.C\u2019est bien en fait ce qui se passe dans tous les pays développés.Le sens de la vie, la foi C\u2019est un troisième thème que le professeur Fourastié traite abondamment et sur lequel il a déjà pris position dans ses ouvrages antérieurs.En bref, il constate que, dans le passé, il y a eu des hommes qui ont cru dans le surnaturel, pratiqué des religions, observé des rites, et que maintenant l\u2019\u201cincroyan- ce\u201d devient générale.Les religions, tant populaires que savantes, sont en déroute.Même sur les principes les plus anciens de la doctrine et de la morale, il n\u2019y a plus de foi commune.Chaque jour dans le monde, des dizaines de milliers d\u2019hommes cessent la pratique de leur religion ancestrale et tombent du surréel enchanteur dans la morne sécheresse du réel.La science donne à nos peuples les moyens de vivre; elle leur retire les raisons de vivre.C\u2019est là une tendance qui lui paraît devoir conduire l\u2019humanité vers des crises tragiques et prolongées.A ceux qui soutiennent que le temps la religion du troisième millénaire.conçue comme résultant d\u2019une alliance entre la science et la religion la plus évoluée d\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est-à-dire le christianisme.de la religion est passé et que \u201cl\u2019humanité est devenue adulte\u201d, le professeur Fourastié répond qu\u2019il ne partage pas cette opinion, laquelle doit être considérée, aujourd\u2019hui, comme scientifiquement erronée.\u201cD\u2019abord, que l\u2019humanité puisse se déclarer \u201cadulte\u201d est une affirmation naïve; au siècle même des guerres mondiales, de longues guerres civiles, de déchirements idéologiques, d\u2019exactions politiques et raciales, l\u2019humanité serait adulte?.Ensuite, il est aujourd\u2019hui certain que la science, si efficace dans sa découverte du comment, est impuissante à éclairer le pourquoi; elle n\u2019a pas donné de signification au cosmos, ni à la vie de l\u2019homme; elle ne peut décrire des fins dernières qui ne pourraient être expérimentalement constatées qu\u2019à la fin des temps, s\u2019il doit y en avoir une\u201d (p.203).On a abandonné aujourd\u2019hui l\u2019opinion que la science puisse fonder une philosophie, une conception du monde, qui explique l\u2019homme à lui-même, et réponde aux interrogations les plus simples: le cosmos pourquoi faire?La vie pourquoi faire?Pourquoi suis-je là?Quelle est la signification profonde, la raison, la cause, la finalité de l\u2019existence?\u201cIl faut dire plus.L\u2019humanité en est venue à une période de son évolution, où une réflexion et une information sur ces fins dernières sont nécessaires à sa survie\u201d (p.205).En Occident, l\u2019êre de la \u201csociété de consommation\u201d touche à sa fin.Il ne s\u2019agit plus seulement aujourd\u2019hui de donner aux hommes à travailler et à consommer.Il faut leur donner à vivre, leur donner une conception du monde.L\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui ne trouve de signification ni à l\u2019univers, ni à sa propre vie, ni par conséquent à la société; il ne peut donc connaître le bonheur, car l\u2019insignifiance exclut à la fois le bonheur et la rationalité.Un redressement décisif s\u2019impose, redressement qui ne peut se produire que par l\u2019avènement d\u2019une conception du monde, d\u2019une religion valable pour le troisième millénaire.En bref, cette religion du troisième millénaire, le professeur Fourastié la conçoit comme résultant d\u2019une alliance entre la science et la religion la plus évoluée d\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est-à-dire le christianisme.Malheureusement, cette conception le conduit à donner un sens nouveau et élargi du mot \u201c.Révélation\u201d, lequel comprendrait non seulement les Livres saints, mais aussi les témoignages des nouveaux \u201cPères de l\u2019Eglise\u201d ainsi que les grands résultats apportés par la science.Si conciliant, si sympathique qu\u2019il se veuille, le chrétien ne peut, cependant, aller jusque-là.Conservez RELATIONS Reliures de votre collection 1976 \u2014\tle lecteur fournissant sa collection $8.95 \u2014\tsi nous fournissons la collection $16.95 Cartables: $5.95 (par la poste $6.50) 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P2L9 387-2541 JANVIER 1977 17 Eglise québécoise et Cinéma Pour de nouvelles approches par Yves Lever Notre collaborateur Yves Lever vient de terminer à l'Université de Montréal une longue thèse où il étudie l'historique des relations entre l'Eglise québécoise et le cinéma diffusé chez nous.Nous publions ici une partie de ses conclusions.Résumé d\u2019une longue histoire pas très drôle.L\u2019historique de l\u2019intervention pastorale de l\u2019Eglise québécoise dans le nouveau champ culturel ouvert par l\u2019apparition du cinéma peut se résumer en deux séries d\u2019actions articulant soit une opposition systématique, soit une tentative de contrôle.Sous-jacente à toutes ces actions tout en en commandant l\u2019organisation, une même attitude constante: la peur profonde devant cette nouveauté dont on ne pouvait ni délimiter les contours ni entrevoir clairement toute l\u2019influence.Cette attitude apeurée surgissait-elle d\u2019une ignorance ou d\u2019une méconnaissance du fait cinématographique?D\u2019une certaine ignorance, certes, car pas plus que les intellectuels occidentaux en général le clergé québécois ne bénéficiait-il d\u2019une théorie du cinéma ni d\u2019études scientifiques sérieuses sur le pouvoir de l\u2019image, sur son influence idéologique, sur ses modalités de formation (imposition de formes) des esprits, sur sa puissance de suggestion ou de répression des passions, sur la genèse et la structuration d\u2019un univers symbolique.Est-il besoin de mentionner ici que ces études scientifiques n\u2019en sont encore qu\u2019à leurs premiers et timides balbutiements?Mais d\u2019une méconnaissance, non.Dès les années vingt, les textes que nous avons cités le prouvent, on a très bien saisi l\u2019essence du phénomène cinématographique en le définissant comme un \u201cdévergondage de l\u2019imagination\u201d, un formidable outil de propagande, et un divertissement / diversion / évasion des réalités présentes (dans le temps et l\u2019espace).Tous les autres moyens et techniques de communication sociale (les arts en général, la presse, la radio, l\u2019imprimerie) remplissaient concurremment ce triple rôle, mais aucun encore (il faudra attendre la télévision) ne l\u2019avait fait aussi massivement, c\u2019est-à-dire avec autant de poids et d\u2019extension chez les masses.Rien, autant que le cinéma, ne pouvait faire rêver, fournir une école parallèle et détourner de la vie ordinaire les Québécois en général, mais surtout les jeunes.L\u2019Eglise québécoise, de son côté, diffusait un discours autant culturel que religieux et possédait un quasi-monopole sur la vision du monde proposée (imposée?) à la masse des gens.Par son contrôle presque total sur la production culturelle, sur l\u2019école et sur la moralité publique, par son pouvoir de censure et d\u2019exclusion (excommunication) des déviants, elle assumait le rôle de principal définisseur de l\u2019idéologie dominante, déterminait les structures essentielles de l\u2019univers imaginaire de la masse, peuplait le \u201cciel\u201d québécois de ses héros autant à imiter qu\u2019à admirer et, pour la vie quotidienne, fixait un ensemble de comportements susceptibles d\u2019assurer \u201cla suite du monde\u201d(l) personnel et collectif.Rien de surprenant alors que le cinéma, par ses effets sur le rêve et l\u2019imagination populaires, par sa proposition d\u2019univers et de connaissances parallèles, par sa diversion de la vie ordinaire et rangée, apparaisse comme une menace sérieuse à la \u201csuite du monde\u201d.Car, avec les autres massmedia, mais avec plus de puissance qu\u2019eux, il dé-réglait un système bien en place, il dés-ordonnait (bouleversait l\u2019ordre de) la connaissance, dé-rangeait (brisait les rangs de) toutes choses et détournait de l\u2019essentiel tel que perçu.Il ouvrait un champ culturel non-contrôlable et laissait émerger un ordre mal défini et ambigu.Au sens strict du terme, il ne pouvait apparaître que comme \u201cdélétère\u201d (Card.Léger).Il ne semblait pas \u201cordonné\u201d à la \u201cgloire de Dieu et au salut des âmes\u201d, personne n\u2019en- 1.Cette expression est de Louis Harvey, un des principaux personnages du premier long métrage de Pierre Perrault et Michel Brault.Celui-ci l\u2019a retenue pour titrer ce film: Pour la suite du monde.18 RELATIONS visageant la possibilité que le déblocage de l\u2019imagination puisse dynamiser un nouveau type de démarche religieuse de la même manière que l\u2019exacerbation de la soif peut provoquer à chercher davantage la source.Simple question de logique et de cohérence, alors, que de chercher à l\u2019éliminer du décor ou, après constatation de cette impossibilité, de chercher à assumer un contrôle le plus fort possible pour en quelque sorte limiter les dégâts.Ce n\u2019est donc pas par méconnaissance du cinéma que l\u2019Eglise québécoise s\u2019y est opposée, mais plutôt par une intuition très juste de sa véritable nature.Que, dans la conjoncture historique de l\u2019époque, cette opposition ait été pertinente est une autre question.Nous croyons en fait qu\u2019elle ne le fut pas.Car l\u2019imaginaire québécois tout autant que son système de comportements et les codes symboliques qui le commandaient se devaient alors d\u2019être bousculés (dérangés, désordonnés, déréglés) pour laisser émerger la nouvelle anthropologie dont tout le monde avait besoin pour s\u2019adapter au nouveau monde ambiant technologique et entrer dans le vingtième siècle culturel.Non pertinente cette opposition-censure, car elle devait retarder pendant au moins un quart de siècle l\u2019avènement d\u2019une créativité cinématographique locale comme celui d\u2019une tradition critique par rapport à tout le cinéma étranger diffusé ici.Non pertinente encore, car, avec d\u2019autres types d\u2019interventions, elle contribuait à faire de l\u2019Eglise, aux yeux de l\u2019opinion publique, une ennemie du plaisir, du rêve et du progrès, à l\u2019éloigner des masses, à alimenter le soupçon sur la valeur de son autorité et à lui faire perdre finalement toute crédibilité dans les milieux reliés directement au cinéma.Non pertinente enfin, car elle servait directement de \u201ccou- 2.\tVigilanti Cura, p.2 3.\tNe mentionnons ici, pour exemple, que: Brecht, Bertolt, Sur le cinéma, L\u2019Arche, Paris, 1970; Lebel, Jean-Patrick, Cinéma et idéologie, Editions sociales, Paris, 1971; Cohen-Séat, Gilbert et Fougey-rollas, Pierre, L\u2019action sur l\u2019homme: Cinéma et télévision, Denoel, Paris, 1961; les quatre numéros de la revue Champ libre, Montréal, 1971-1973; des dizaines d\u2019articles à ce sujet dans les Cahiers du cinéma, Cinéthique, etc.verture idéologique\u201d (\u201cfront\u201d) aux forces politiques conservatrices qui allaient plus tard prendre le nom de \u201cduplessisme\u201d.Deux intuitions à reprendre Et pourtant, deux intuitions fondamentales, dont on n\u2019a malheureusement pas tiré toutes les conséquences pratiques, auraient pu commander un tout autre type d\u2019interventions car ce sont celles-là mêmes qui animent aujourd\u2019hui les courants les plus intéressants des recherches filmiques et cinématographiques.Il s\u2019agit premièrement de la non-neutralité de l\u2019art et deuxièmement de l\u2019influence du cinéma américain sur nos modes de vie.a)Fonction idéologique de l\u2019art et de la morale Première intuition fondamentale: l\u2019art n\u2019est jamais neutre.En liant constamment le problème du cinéma à celui de la morale, donc à celui des comportements vitaux, les textes cléricaux justificatifs des interventions affirmaient la non-neutralité de l\u2019art.Avec Vigilanti Cura, on admet en théorie que les moyens de diffusion comme le cinéma sont en quelque sorte neutres puisqu\u2019ils peuvent servir autant au bien comme au mal de l\u2019homme, mais on réaffirme que dans la pratique, \u201cl\u2019art a comme tâche essentielle et comme raison d\u2019être même, d\u2019être un élément de perfectibilité morale de tout l\u2019être et c\u2019est pourquoi il doit lui-même être moral\u201d^).Utilisant un langage différent et mises au service d\u2019une autre cause (un autre type de \u201cperfectibilité\u201d que celui proposé par l\u2019encyclique), les meilleures études contemporaines sur l\u2019idéologie du cinéma n\u2019affirment pas autre chose (3).L\u2019emploi de la grille marxiste (dont on ne peut se passer) pour l\u2019analyse des conditions de production et d\u2019exploitation du discours filmique dirige immédiatement la réflexion sur des questions simples comme celles-ci: quelle est la fonction sociale de tel film?qui a intérêt à sa production et sa diffusion?quels comportements du public veut-il changer (ou éviter de faire changer)?à qui profite-t-il?comment et à quels niveaux?quels intérêts économiques, et partant politiques, sert-il?changer la vie ou bien la chanter?contempler le monde ou bien le transformer?subir l\u2019histoire ou bien la façonner?mystifier le public ou bien nommer clairement les classes sociales, les autorités, les idoles, les sentiments, les émotions?un cinéma de consommation ou bien générateur de conversations?En d\u2019autres termes, ceci revient à poser le problème de la vérité cinématographique en fonction de son utilité plutôt que de ses critères de beauté.D\u2019une façon matérialiste plutôt qu\u2019idéaliste.Dans un registre historique plutôt que mythique.Brecht disait:\t\u201cLe cas échéant, quelqu\u2019un peut sortir d\u2019un théâtre les mains pleines, mais il ne sortira d\u2019aucun théâtre au monde avec plus de mains qu\u2019il n\u2019en avait en y entrant\u201d (4).Deux questions précises alors: les mains pleines de quoi?Et, s\u2019il est bien vrai que personne ne sortira d\u2019aucun théâtre (ou cinéma) avec \u201cplus de mains\u201d, qu\u2019est-ce que le spectateur aura le goût de faire (pourra faire) avec celles qu\u2019il possède et ce qui les remplit?b)Refus de l\u2019américanisation La deuxième intuition fondamentale à conserver et à développer répondait en partie à ces questions.\u201cPour une part, notre américanisation vient du cinéma\u201d, disait le Cardinal Villeneuve après les Chanoine Groulx, Georges Thuot, Her-mas Bastien, etc.Affirmation que l\u2019on n\u2019a que fort peu cherché à prouver et à expliciter, tout le monde se contentant d\u2019expressions vagues touchant surtout la morale et une certaine vision de l\u2019histoire.Ici encore, nous avons une intuition qui a suscité parmi les meilleures recherches contemporaines, lesquelles mettent à contribution la science politique, la sémiologie, la sociologie, la psychanalyse et l\u2019histoire pour en arriver à des conclusions fort probantes (5).4.\tin Sur le cinéma, p.107.5.\tNe mentionnons ici, parmi les meilleurs exemples, que Guy Hennebelle, Quinze ans de cinéma mondial, Cerf 7e art, Paris 1975; Pour une sociologie du cinéma, numéro spécial de Sociologie et sociétés, vol.8, no 1, avril 1976, Les Presses de l\u2019Université de Montréal; Rencontres internationales pour un nouveau cinéma (à Montréal 1974) 4 cahiers publiés en 1975 par le Comité d\u2019action cinématographique (Montréal).JANVIER 1977 19 La nécessité d\u2019une décolonisation culturelle après celle des structures politiques dans le continent a-fricain, les luttes révolutionnaires pour de nouveaux régimes politiques en Amérique Latine, l\u2019idée de \u201crévolution culturelle\u201d propagée par la Chine et les difficultés d\u2019implantation des nouvelles cinématographies nationales dans tous les pays du Tiers-Monde ont quasi imposé ces études sur les mécanismes de fonctionnement économique et l\u2019influence du cinéma hollywoodien (ce qui veut dire presque tout le cinéma mondial).On y analyse très bien comment Hollywood a petit à petit imposé sur presque toute la planète une normalisation de la dramaturgie et des contenus filmiques, comment ceux-ci précèdent ou justifient après coup l\u2019impérialisme économique et politique des compagnies multi-nationales et du gouvernement américains, comme n\u2019importe quel gouvernement réactionnaire a intérêt à les utiliser pour \u201cnormaliser\u201d sa dictature et ses mesures de répression, ou encore pour divertir sa population des enjeux importants (6).Que \u201cl\u2019américanisation\u201d de nombreux pays, dont le Québec, soit due pour une bonne part au cinéma hollywoodien ne fait plus maintenant aucun doute.Reste maintenant à en tirer les conséquences pratiques pour chaque pays et à inventer de nouveaux types d\u2019intervention culturelle - et un nouveau cinéma -, dans chaque capitale, ce qui de fait est amorcé un peu partout avec une certaine efficacité.Pour de nouvelles interventions Dans ces nouvelles interventions nécessaires, l\u2019Eglise québécoise peut-elle collaborer avec pertinence?Nous pensons que oui.Avant de formuler quelques propositions 6.\tEn citant quelques titres de paragraphes de l\u2019étude de Guy Hennebelle, soulignons les principales avenues de recherche: \u201cle langage de la réalité\u201d, \u201cillustration exacerbée de l\u2019individualisme\u201d, \u201cmanipulation des émotions\u201d, \u201cla falsification historique\u201d, \u201cl\u2019oppression de la femme\u201d, \u201cla mythridatisation de la violence\u201d, \u201cle racisme\u201d, etc.7.\tC\u2019est le titre d\u2019un livre de Jean-Guy Du-buc publié chez Beauchemin, Montréal, 1971.Disons, pour être juste, qu\u2019il ne se trouve pas que des considérations idéalistes dans cet ouvrage.sur les grandes lignes possibles de cette collaboration, disons d\u2019abord les écueils qu\u2019elle devrait éviter.A.Quelques erreurs à éviter 1.\tL\u2019intervention ne devrait plus originer des autorités ecclésiales ni d\u2019institutions commandées par elles.Plutôt, elle serait le fait de chrétiens engagés qui sauraient se donner une formation tout autant cinématographique que politique et religieuse pour ne pas se laisser \u201cembobiner\u201d ni à un niveau ni à l\u2019autre.Ces chrétiens devraient apprendre à trouver un langage commun avec les autres sciences interrogeant le cinéma.Ceci nous apparaît très important, car nous savons par expérience que les mots de \u201clangage\u201d, \u201csigne\u201d, \u201csymbole\u201d, \u201ccode\u201d, etc., ne sont pas employés avec le même sens dans les facultés de théologie que dans les autres lieux universitaires.2.\tElle ne se ferait plus seulement (et peut-être plus du tout) au moyen d\u2019instruments (genre revue spécialisée de critique) ou d\u2019organisations (genre collège privé \u201crecyclé\u201d) contrôlés par des clercs, lesquels ne rejoignent finalement que le \u201cpublic interne\u201d de l\u2019Eglise et n\u2019ont que fort peu d\u2019impact sur la société et le milieu cinématographique.Ceci, par ailleurs, ne devrait pas empêcher les organismes existants de faire une place à une intervention spécialisée: par exemple, le dossier spécial que la revue L\u2019Oratoire consacrait au cinéma en mai 1973 sous le titre \u201cNe pas se laisser embobiner\u201d.3.\tElle ne rêverait plus d\u2019un contrôle sur l\u2019industrie (encore moins possible que par le passé) ni directement, ni par \u201claies interposés\u201d.4.\tElle n\u2019en ferait plus une simple question de morale, surtout personnelle, à sauvegarder à tout prix (pour ce qui est du nationalisme, d\u2019autres s\u2019en occupent aujourd\u2019hui fort bien!).5.\tElle ne formulerait aucune demande de censure, ni ne s\u2019érigerait en défenseur des censures existantes, lesquelles ne servent actuellement qu\u2019à brimer le cinéma progressiste.Ce qui ne veut pas dire toutefois qu\u2019elle ne supporterait pas certaines mesures de contingentement, c\u2019est-à-dire l\u2019imposition d\u2019un pourcentage X de films nationaux sur tous les écrans, ce qui entraîne de soi une limitation du cinéma étranger mystificateur, mesures dont l\u2019urgence se fait de plus en plus sentir en milieu québécois.6.\tElle ne poserait plus le problème du cinéma en termes idéalistes, genre \u201cMass-media: pour ou contre Dieu?\u201d(7), \u201cconversion du cinéma, ou par le cinéma\u201d, \u201cfilm idéal\u201d, \u201cvérité et beauté\u201d, etc.Elle essayera plutôt de voir si et comment il agit pour ou contre l\u2019homme concret d\u2019ici engagé dans l\u2019histoire.Et surtout: pour quels hommes et contre quels autres?B.Participer aux luttes communes En positif maintenant, avançons quelques propositions qui, à notre avis, devraient articuler le discours des chrétiens d\u2019ici sur le cinéma.Connaissance des faits réels 1.\tLeurs pratiques et leur discours s\u2019inscriront dans ceux des groupes militants qui revendiquent une libération économique du cinéma dans notre milieu.Concrètement, cela veut dire qu\u2019ils dénonceront avec eux les conditions de distribution et d\u2019exploitation qui assurent une mainmise des multi-nationales américaines sur la diffusion cinématographique locale.Ils assumeront leurs critiques idéologiques, non seulement des films, mais aussi de la publicité, de la critique esthétique complaisante et du journalisme à sensations.Ils lutteront avec eux contre l\u2019impérialisme culturel de l\u2019\u201copium hollywoodien\u201d (Guy Hennebelle) qui n\u2019origine plus seulement de la célèbre ville américaine, mais aussi de Paris, Rome, Hong-Kong, Moscou, de tous les principaux centres de production du monde et parfois même.de Montréal.Ils entreprendront avec eux des recherches toujours plus poussées pour connaître d\u2019une part, les effets en profondeur de cet impérialisme et d\u2019autre part, les causes véritables de son existence et de son extension.Ceci, évidemment, en vue de le contrer partout où cela s\u2019avérera possible.Promotion du nouveau cinéma 2.\tAutre volet de la même opération, les chrétiens devront participer avec ces mêmes groupes progressistes à la promotion dans notre milieu du \u201cnouveau cinéma\u201d produit depuis quelques années par les jeunes écoles nationales.Ce \u201cTroisième cinéma\u201d (après l\u2019holly- 20 RELATIONS woodien et le cinéma d\u2019auteur) que les Africains appellent \u201cde réveil\u201d et les Latino-Américains \u201cd'incitation\u201d^).Ces films qui initient à une nouvelle connaissance de l\u2019homme, et surtout de l\u2019homme opprimé, ils s\u2019emploieront à les faire connaître et aimer par tous les moyens, car eux seuls \u201cincitent\u201d à un véritable changement de la vie personnelle et collective, eux seuls proposent un devenir-autre de l\u2019homme qui tienne vraiment compte de l\u2019histoire.Cela suppose que les uns et les autres puissent se comprendre et partager, au moins au niveau de l\u2019essentiel, une même conception du devenir-autre.Peut-être que, dans cet échange, les chrétiens devront reviser quelque peu leur vision - au minimum, ils devront certainement l\u2019élucider plus clairement - mais nous croyons qu\u2019ils ont tout à gagner, car leur \u201cdiscours\u201d culturel et religieux ne peut qu\u2019en sortir clarifié et purifié.Elucidation de l\u2019univers religieux des films 3.Dans ce travail commun de dénonciation et \u201cd\u2019annonciation\u201d par le déblocage de l\u2019imagination, nous croyons que les chrétiens peuvent apporter une contribution originale.Depuis ses origines, le cinéma a régulièrement utilisé et mis sur écran des thèmes, symboles, personnages et récits empruntés directement à l\u2019univers religieux.De plus, un certain nombre de films en reproduisent implicitement les codes symboliques et les structures de pensée tout en les chargeant de nouveaux contenus.Sauf très rares exceptions, cette utilisation n\u2019obéit qu\u2019à une préoccupation mercantile: il s\u2019agit en somme d\u2019exploiter un filon qui peut faire entrer beaucoup d\u2019argent dans les tiroirs-caisses.L\u2019effet culturel en est tout autant mystificateur que la religion s\u2019y trouve travestie et détournée de son sens parce que mise au service du capitalisme.Il n\u2019est sans doute pas de cas plus explicite où la religion sert d\u2019\u201copium du peuple\u201d, et cela, sous le regard bienveillant ou inconscient des hiérarchies religieuses qui ne réagissent que lorsque certaines bornes extrêmes parais- 8.\tcf.Rencontres internationales pour un nouveau cinéma, cahier 3, pp.29-40.9.\tcf.notre article sur ce genre de film dans le dossier de Relations sur le diable, no 394, juin 1974.sent dépassées (\u201cl\u2019affaire Theore-ma\u201d, par exemple, ou les protestations contre le tournage projeté d\u2019une \u201cvie sexuelle de Jésus\u201d) ou lorsqu\u2019elles-mêmes sont mises en cause.Nous pensons que les chrétiens d\u2019ici devraient être les premiers à dénoncer cette utilisation des éléments religieux pour un cinéma mystificateur.Mieux que n\u2019importe qui, ils devraient posséder la formation pour comprendre le comment et le pourquoi de l\u2019insertion de symboles religieux dans un film ainsi que les mécanismes de travestissement.Plus que tout autre aussi devraient-ils avoir intérêt à ce que les choses soient replacées dans leur juste contexte, que leur foi et leur système de valeurs ne soient plus mis au service d\u2019exploiteurs.Tout en se rendant service, ils pourraient servir ainsi la cause générale du cinéma.Mythologie satanique Dans cette voie, une thématique cinématographique mérite particulièrement d\u2019être analysée et dénoncée ces temps-ci.Il s\u2019agit de cette série de films (américains, allemands, italiens) exploitant explicitement la mythologie satanique.Mêlant effroyablement les niveaux de langage pour se donner un semblant de vraisemblance, mélangeant les vieux mythes sataniques avec des faits prétendument historiques, la magie et la parapsychologie avec la science et la médecine modernes, les religions avec les superstitions, citant (littéralement) aussi bien la Bible et Paul VI que les signes astrologiques, faisant intervenir des prêtres (exorcistes) aussi bien que des sorciers à l\u2019ancienne mode, ces films confondent tout et mystifient profondément.Ils misent sur une certaine angoisse contemporaine, sur la crédulité et le besoin de sensations fortes du public et sur des refoulements de toutes sortes, non pour les \u201cexorciser\u201d, mais pour les entretenir et les accentuer, ceci en vue de détourner les masses de la recherche de solutions à leurs véritables problèmes et de les garder dociles devant les pouvoirs établis (9).Le filon est, paraît-il, fort rentable: plus de cent millions de dollars seulement pour Exorcist de Blatty et Friedkin.Leur objectif n\u2019a donc rien à voir, cela nous apparaît très clair, ni avec la diffusion de la religion ni avec la propagande anti-religieuse.Mais pour le démontrer, il faudrait que théologiens et scientifiques chrétiens fassent la lumière sur ces cas de maladies psycho-somatiques que l\u2019on a dans le passé appelées \u201cpossession du diable\u201d, qu\u2019ils les libèrent de toutes connotations religieuses (et qu\u2019ils libèrent les connotations religieuses qui s\u2019y greffent, ce qui suppose une revision complète de la démonologie), et finalement qu\u2019ils diffusent massivement ces explications scientifiques.Même si pour cela, il faut contredire les citations de Paul VI que mettent en exergue, pour mieux profiter de la crédulité populaire, les films comme Magdalena, la possédée du diable et Des cris dans la nuit.Comprendre certaines \u201cvaleurs\u201d Au niveau des valeurs exploitées par le cinéma, il nous apparaît que les chrétiens auraient aussi tout un travail de démystification à opérer.Presque tous les films hollywoodiens (rappelons qu\u2019ils sont presque les seuls à être vus par les masses) \u201cembarquent\u201d les spectateurs dans des actions qui manipulent leurs instincts, désirs et émotions vers des valeurs plutôt en contradiction avec celles prônées par l\u2019Evangile.Jean Collet illustre particulièrement bien cette manipulation dans son analyse du film Z de Costa-Gavras: L\u2019enquête de Z ne démasque rien que nous n\u2019ayons déjà découvert.La première séquence évoquée, le meurtre auquel nous avons assisté, filmé d\u2019un point de vue idéal, celui d\u2019une caméra omnisciente, nous ont déjà tout appris.Les petits truands qui commettent le meurtre ont bien des têtes de truands.Et nous les avons vus assassiner.Pour que le tableau fût encore plus noir on n\u2019a pas manqué de nous indiquer, par ailleurs, que le plus sinistre de la bande était aussi pédéraste.Alors à quoi sert l\u2019enquête puisque nous savons déjà tout, puisque nous avons tout vu, tout jugé, tout compris?Elle sert à nous donner raison.Toute la construction de Z obéit à ce principe simple qu\u2019il faut satisfaire le spectateur.Et le plaisir du spectateur ici, pendant une heure et demie, c\u2019est de se voir confirmé dans toutes ses certitudes.Nous avons vu les méchants colonels à l\u2019oeuvre, nous avons vu l\u2019assassinat politique, nous avons vu comment on essaie, après coup, de faire passer le meurtre pour un accident.Nous JANVIER 1977 21 savons tout.Et cette vérité - notre vérité - va s\u2019imposer.Les méchants vont être confondus.Le plaisir que nous éprouvons à Z, si nous voulons bien nous examiner sans complaisance, est ni plus ni moins celui d\u2019une vengeance (10).Exploitation de l\u2019instinct de vengeance, privatisation de la relation amoureuse, domination du fort sur le faible, hantise du \u201csalut\u201d personnel à tout prix, racisme et génocide des minorités amérindiennes ou autres, pillage éhonté du Tiers-Monde au nom d\u2019une prétendue suprématie de la race blanche, idolâtrie d\u2019un \u201cstar system\u2019\u2019 et exploitation des femmes, voilà ce que les chrétiens vivent malgré eux ou avec connivence au cinéma.Ne devraient-ils pas dénoncer ces \u201cvaleurs\u201d au nom d\u2019un Evangile qui propose de tendre l\u2019autre joue à celui qui frappe sur l\u2019une, qui affirme l\u2019égalité fondamentale de toutes les personnes, hommes et femmes, races diverses, qui les invite au partage du pain et du vin dans une solidarité universelle et concrète, qui réclame l\u2019abolition des esclavages et de l\u2019idolâtrie, etc., etc.Le plus souvent, la dénonciation morale n\u2019en est restée qu\u2019au niveau de la superficie de nudité féminine, aux relations extra-maritales, au manque d\u2019obéissance face aux autorités diverses, à une violence dont on n\u2019examine ni les causes ni la signification sociale.Il serait temps de passer à un autre niveau! Peut-être celui-ci rendrait-il plus croyable tout le discours éthique sur le cinéma.10.\tCité dans le numéro 241 de Fêtes et saisons (janvier 1970) consacré au cinéma, p.29.11.\tcf.Lucien Goldmann, Pour une sociologie du roman, Idées Nrf, Paris 1964, p.338.12.\tSéquences no 34, oct.1963; interview réalisée par Léo Bonneville, analyse par Sr S-Marie-Eleuthère et Albert Fèche, pp.24-50 et 75.13.\tcf.Critique de L\u2019Eglise de Montréal par Jean-Paul Rivet, 3 fév.1972; la réaction du Cardinal Roy de Québec rapportée dans Le Soleil du 18 mars 1972; Séquences, avril 1972, pp 42-43; Lettre d\u2019un groupe de catéchètes de L\u2019Office québécois de catéchèse dans Le Devoir du 12 fév.1972.14.\t\u201c.diviser les films en deux: ceux qui sont confortables et ceux qui ne le sont pas; les premiers sont tous abjects, les autres plus ou moins positifs.\u201d Jacques Rivette, cité par P.Straram in Cinéma Québec, no 44.Faire du cinéma un outil de changement 4.Nous pensons aussi que le cinéma peut servir d\u2019instrument utile au niveau de l\u2019intervention propre des chrétiens, celui de leur pastorale.Tout d\u2019abord, malgré (et souvent à cause de) ses aspects de travestissement de la réalité, le cinéma reste un bon lieu de connaissance du pays réel (imaginaire surtout) sur lequel doivent porter les interventions.Le plus souvent confusément, mais parfois avec beaucoup de lumière, s\u2019y expriment les recherches de sens de l\u2019homme et, pour parler en langage goldmannien, ses \u201cessais de donner une réponse significative à une situation particulière, (lesquels tendent) à créer un équilibre entre le sujet de l\u2019action et l\u2019objet sur lequel elle porte, le monde ambiant\u201d (11).Une connaissance donc des comportements de l\u2019homme et de son milieu qui permet d\u2019élucider les principales problématiques tant personnelles que collectives, condition essentielle pour une intervention pertinente sur les vrais problèmes.Un interlocuteur valable Ceci suppose la reconnaissance à son niveau (pas plus, mais pas moins) du cinéma, surtout national, comme \u201cinterlocuteur valable\u201d, quand il pose ses questions à la religion.Ce ne fut pas le cas dans notre brève histoire cinématographique.Oublions un peu la période de la première vague commerciale, quand il n\u2019existait pas encore de critique organisée, mais soulignons deux cas où la méconnaissance fut quasi totale.En relisant l\u2019important dossier (interview, analyse) que Séquences consacra à Pour la suite du monde de Pierre Perrault et Michel Brault peu après sa sortie (12), nous restons sidérés de voir comment les auteurs, volontairement ou non, par manque de sensibilité ou de connaissance, ont ignoré complètement le questionnement religieux que ce film pose d\u2019une manière pourtant radicale.Ils ne semblent même pas avoir perçu qu\u2019il témoigne, par la simple vérité des personnes filmées à l\u2019Ile-aux-Coudres, d\u2019une vision religieuse essentiellement mythique et pré-chrétienne, alors que la seule religion enseignée en ce lieu, le christianisme, devrait supposer une vision fondamentalement historique.Paradoxe qui aurait pu susciter quelques revisions doctrinales importantes! Mais il n\u2019en fut rien.Deuxième cas, beaucoup plus récent (1972), Tranquillement, pas vite de Guy-L.Côté et d\u2019une communauté de base, film qui analyse les modes de regroupement et de fonctionnement de deux types de communautés chrétiennes au Québec, les paroisses et les communautés de base.Ici, les problématiques sont directement exposées à l\u2019aide du langage habituellement compris par le monde religieux et le message se veut très explicite.Malgré tout, à cause de quelques images-choc, la \u201cvérité\u201d du document ne fut que partiellement reconnue de la part des autorités ecclésiales et cette part se heurta à une attitude de non-recevoir (13).Car ce film se situe parmi les \u201cnon-confortables\u201d (14) qui revendiquent une transformation de la réalité au nom de l\u2019histoire.Nous ne mentionnons que ces deux cas plus explicites, mais presque tout le cinéma québécois (qui ne peut panoramiquer sur la terre d\u2019ici sans rencontrer quelques clochers) devrait être considéré comme un interlocuteur questionnant, et provoquer la recherche de réponses significatives.Sans oublier, évidemment, ces oeuvres intelligentes du cinéma étranger (de Bunuel, Pasolini, Jodorovski, Fellini, etc.) qui, pour poser des questions plus générales, n\u2019en prennent pas moins de pertinence à cause de leur succès de diffusion dans le milieu.\u201cInterlocuteurs valables\u201d, ces films le sont par leur démystification constante de tous les pouvoirs qui ne s\u2019inscrivent pas dans des pratiques de solidarité, par leur iconoclastie et leur refus de l\u2019idolâtrie, par leur rappel constant que personne ne possède la vérité pleine et entière, surtout en matière de religion.St Paul ne disait-il pas - phrase qui convient merveilleusement bien au cinéma - \u201cA présent, nous voyons dans un miroir, de façon confuse.ma connaissance est limitée.\u201d (1 Cor.13, 12).Dans un miroir, de façon confuse \u201cDans un miroir, de façon confuse.\u201d, phrase qui donnait un titre, il y a quinze ans, à une assez merveilleuse recherche filmique du Suédois Bergmann, film fort méconnu ici.Miroir souvent déformant, parfois fidèle, mais miroir toujours révélateur que le cinéma.Mais encore faut-il accepter de se placer devant lui, de s\u2019exposer honnêtement à sa 22 RELATIONS \u201créflexion\u201d et de recevoir sympathiquement ses reflets.Encore faut-il, ensuite, se donner les moyens intellectuels d\u2019en faire une exégèse avec les mêmes disponibilité et esprit scientifique que l\u2019on applique à l\u2019étude des textes sacrés et historiques, sans confusion des genres et procédés narratifs, sans présupposés ou préjugés épistémologiques, sans barrières affectives.En plus de procurer cette meilleure connaissance du pays réel sur lequel portent les interventions pastorales, le cinéma peut aussi leur servir d\u2019instrument efficace.Un film intelligent qui pose de bonnes questions à la religion pourra toujours servir d\u2019amorce à des échanges fructueux sur un aspect ou l\u2019autre du domaine religieux et permettre de creuser davantage certains niveaux.Il fournira un \u201cvocabulaire\u201d (images, symboles, mots, sons, expressions, etc.) pertinent à la composition du langage de l\u2019intervention et à la formulation de propositions d\u2019actions qui soient bien comprises par le milieu, et, pour reprendre un vieux mot encore utilisé dans nos campagnes, \u201cacharnées\u201d, c\u2019est-à-dire ayant une emprise charnelle, viscérale (enracinée) sur les hommes et la réalité de ce pays (15).Enfin, la diffusion ou la promotion de certains films à haut quotient de persuasion et à problématiques justes (nous pensons surtout ici aux meilleurs produits du nouveau cinéma) pourrait \u201cinciter\u201d à la mise en oeuvre d\u2019un nouveau système de valeurs directement ou \u201canonymement\u201d chrétiennes (à une nouvelle forme de \u201cpratique religieuse\u201d en somme) tout aussi bien sinon mieux que beaucoup de sermons oraux ou littéraires.En ce domaine, presque tout reste à inventer.Pour la suite du monde C\u2019est ainsi qu\u2019en 1962, Louis Harvey définissait l\u2019objectif de la reprise éphémère de la pêche aux marsouins à l\u2019Ile-aux-Coudres.Pêche-prétexte pour la réalisation du film 15.\tNous avons dégagé les grandes lignes de cette \u201cacharnation\u201d dans notre étude \u201cL\u2019acharnation du cinéma québécois\u201d publiée dans le numéro 10 de la revue Critère portant sur \u201cL\u2019enracinement\u201d, janvier 1974 (Montréal).16.\tNous avons démontré ce phénomène dans notre critique des films Les colombes de Jean-Claude Lord in Relations, 375, oct.1972, pp 284-285, et Taureau de Clément Perron in Relations, 380, mars 1973, pp 89-91.de Perrault.Film à son tour prétexte pour poser, dix ans avant le Rapport Dumont, la problématique \u201chéritage et projet\u201d.Problématique que dans son langage coloré et ses termes de référence scientifiques le chercheur Didier Dufour définira avec humour comme \u201cla recherche des conditions écologiques permettant l\u2019épanouissement des souris canadiennes françaises catholiques\u201d dans Un pays sans bon sens du même Pierre Perrault (1971).Pour la suite de quel monde?Pour quelle sorte de suite du monde?Deux questions inséparables l\u2019une de l\u2019autre.L\u2019idéologie réformiste de notre \u201crévolution tranquille\u201d a surtout mis de l\u2019avant la seconde et ses praxis éducatives à tous les niveaux ont abouti à cette aberration de l\u2019abandon de l\u2019enseignement de l\u2019histoire et, partant, d\u2019un manque flagrant de vision historique.Pour nous, cela explique en grande partie l\u2019échec ou les demi-succès tant de la réforme de l\u2019éducation que des pratiques en animation sociale et culturelle, lesquelles doivent, pour espérer un minimum d\u2019efficacité, tenir compte du pays réel de l\u2019intervention et des intervenants.Revenir à la première question (et la poser sereinement) nous apparaît une nécessité vitale, ne serait-ce que pour une plus grande précision de ces systèmes de comportements, modes de penser et codes symboliques dont il faut opérer la rupture; sans cette précision, on risque trop souvent de reproduire les mêmes structures idéologiques qui n\u2019en sont que plus mystificatrices lorsque \u201chabillées\u201d de contenus à la mode (16).Peut-être aussi pourrait-on reconnaître, dans cette réflexion sereine, que l\u2019intelligence de nos pères a eu des moments d\u2019incroyable lucidité sur les problèmes de l\u2019homme d\u2019ici; que leur génie, en plus de défricher des terres vierges et de bâtir des villes, a aussi défriché un champ culturel dont certains produits restent tout aussi agréables à contempler qu\u2019utiles à une ouverture vers l\u2019avenir; qu\u2019enfin, c\u2019est bien avant les années soixante qu\u2019est née chez nous une tradition de luttes anti-impérialistes.Sans nostalgie et sans mythologiser ce génie et cette tradition, il faudrait pouvoir renouer avec son dynamisme tout en se donnant de nouveaux projets collectifs aptes à susciter l\u2019enthousiasme général.\u201cSouris canadiennes françaises catholiques.\u201d, disait Dufour.Avant même la fin du film Un pays sans bon sens, l\u2019adjectif \u201ccanadiennes françaises\u201d se trouvait remplacé par \u201cquébécoises\u201d et cela représentait une réalité vivante (encore davantage au moment où j\u2019écris ces lignes, quelques jours après la première victoire électorale du Parti Québécois).\u201cCatholiques\u201d, quant à lui, n\u2019était remplacé par rien! Cela signifie-t-il que la réalité sous-jacente a disparu?Nous ne le pensons pas.Certaines apparences extérieures peut-être, entre autres un langage, une morale, l\u2019unanimité des pensées, la massification de la pratique religieuse, le triomphalisme des manifestations collectives.Mais les structures de pensée qu\u2019il définissait demeurent présentes de même que les intuitions spirituelles qu\u2019il cherchait à incarner et le désir de communion collective qu\u2019il s\u2019efforçait de combler.Alors, par quel (s) ter-meslsï pourrons-nous le remplacer avec la même valeur de signification?Nous croyons que le temps n\u2019est pas encore venu d\u2019en proposer un ou plusieurs.Car préalablement, il faudra encore beaucoup creuser, analyser et comprendre les détails et l\u2019ensemble de nos traditions culturelles et religieuses, en connaître mieux leurs conditions de production pour en mieux saisir la portée idéologique et finalement les \u201cdécaper\u201d de leurs éléments accessoires et superflus pour en retrouver le souffle originel.Alors seulement pourra-t-on les remettre à leur place: soit dans le musée des \u201cmonuments inutiles\u201d comme dit Alexis Tremblay de sa vieille horloge dans Le règne du jour, soit sur le marché des valeurs utiles à la construction du présent et de l\u2019avenir.C\u2019est dans cette longue tâche du \u201cdécapage\u201d de notre histoire culturelle et religieuse que nous voulons inscrire ce travail de recherche.Justement, nous voudrions qu\u2019il contribue, avec bien d\u2019autres travaux du genre, à meubler notre mémoire collective d\u2019une façon plus articulée tout autant qu\u2019il a enrichi la nôtre.Nous voudrions que cette mémoire soit assumée, dégagée de ses éléments négatifs et libérée pour une nouvelle créativité.Ceci, pour que notre \u201csuite du monde\u201d évite les répétitions stériles et pour qu\u2019elle ouvre toujours davantage à la nouveauté dynamique, de quelque horizon qu\u2019elle nous parvienne.JANVIER 1977 23 L\u2019Association Féminine d\u2019Education et d\u2019Action Sociale - un mouvement qui s\u2019adapte par Solange Gervais* L\u2019A.F.E.A.S., l\u2019Association Féminine d\u2019Education et d\u2019Action Sociale, organisme féminin avantageusement connu au Québec et au Canada, a des racines profondes en province.Elle a subi plusieurs métamorphoses, cheminement de 60 ans d\u2019activités féminines et sociales en terre québécoise.Les femmes s\u2019organisent Les premiers groupes féminins, les Cercles des Fermières, furent organisés en 1915; ils étaient constitués comme organisme d\u2019Etat (en dépendance directe du Ministère d\u2019Agriculture de la Province de Québec).Ces Cercles étaient accessibles à toutes les fermières sans distinction de langue, de race, de religion.Ils étaient de caractère neutre.Mais nos femmes canadiennes-françaises très catholiques et collaboratrices de leur mari, aspirant à l\u2019autonomie, se détachent, diocèse par diocèse, du giron du Ministère de l\u2019Agriculture.Elles s\u2019inscrivent aux cours par correspondance de la Terre de Chez-Nous et suivent de près dans une grande partie de la province le syndicat professionnel de leur époux, l\u2019U.C.* L\u2019auteur est présidente générale de l\u2019AFEAS, dont le secrétariat général est situé au 180 est, boulevard Dorchester, Montréal, Qué.H2X 1N6.La revue mensuelle, L\u2019AFEAS, a publié un numéro spécial, en août 1976, à l\u2019occasion du dixième anniversaire du mouvement.C.En 1944, à Québec, eut lieu le premier congrès de l\u2019U.C.F.(l\u2019Union Catholique des Fermières), regroupant des femmes de sept diocèses: on y concrétise le voeu des évêques qui, s\u2019inspirant des encycliques, avaient décidé de ne plus donner leur appui aux cercles des Fermières, organismes dépendant de l\u2019Etat et juridiquement neutres.C\u2019est ainsi que l\u2019on se donne un mouvement féminin autonome et confessionnel ressemblant aux associations professionnelles, syndicales et coopératives.En 1950, on compte dix fédérations.En très peu de temps, l\u2019U.C.F.se transforme en l\u2019U.C.F.R.(l\u2019Union Catholique des Femmes Rurales), permettant ainsi, avec une nouvelle constitution, d\u2019accueillir toutes les femmes rurales.En 1940, parallèlement, on commence à créer, cette fois en milieu urbain, des groupes semblables.Sept ans plus tard, c\u2019est la formation du premier conseil provincial des Syndicats d\u2019Economie Domestique qui deviennent, en 1952, les C.E.D.(les Cercles d\u2019Economie Domestique).Ces Cercles votent une autre constitution, visant la formation de leurs membres et la promotion des intérêts du foyer.Un regroupement réussit En 1963, des représentantes de ces deux associations, rurale (U.C.F.R.) et urbaine (C.E.D.), suggèrent la création d\u2019un comité conjoint pour étudier la possibilité d\u2019une union, en invitant aussi les autres groupes féminins.Après quelques rencontres, l\u2019UCFR et les CED restent seuls à cheminer.Leur comité confirme que les buts et objectifs sont similaires, que la différence des mentalités s\u2019atténue! Il évalue les avantages de la force du nombre, de la solidarité d\u2019un corps intermédiaire plus représentatif, et recommande une fusion.Au Cap-de-la-Madeleine, le 23 septembre 1966, l\u2019U.C.F.R.(25,000 membres) et les C.E.D.(10,000 membres) unissent leurs effectifs et se donnent une constitution adéquate.On fusionne les services et les comités; on institue, comme compromis de respect des deux milieux, les commissions rurale et urbaine.L\u2019AFEAS est née et rajeunit son profil d\u2019un demi-siècle! L\u2019AFEAS s\u2019adapte sans cesse Notre histoire est le reflet de la société:\tnotre association s\u2019adap- te, s\u2019ajuste, colle à la réalité féminine d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.Depuis dix ans, par l\u2019expérience de ses leaders et la formation de ses membres, ce dynamisme s\u2019accélère, dans la fidélité aux origines, le respect de la personne et la solidarité féminine! Quand on scrute les buts et les objectifs et qu\u2019on énumère les réalisations de l\u2019AFEAS, on constate l\u2019originalité de notre association et on admire la justesse de l\u2019intuition qui a présidé à sa fondation, de même que le sens de l\u2019opportunité qui a dès lors guidé son adaptation.L\u2019Aféas était à l\u2019avant-garde dans l\u2019éveil aux réalités sociales, surtout dans le domaine de l\u2019éducation des adultes.Ses dirigeantes étaient aptes à bâtir des 24 RELATIONS cours, tels celui de la \u201cPsychologie appliquée à la petite enfance\u201d (1966) - et surtout le \u201cCours de formation sociale\u201d (1968-1969).Elles préparent en plus des animatrices pour le mouvement et voient dès le départ à l\u2019autofinancement de cette activité de formation; cette formation a depuis été donnée à des centaines de leaders féminins, de la Côte-Nord au Témiscamin-gue.En 1975 et 1976, une dirigeante de l\u2019AFEAS a animé ce cours, donné, en session intensive, à des femmes d\u2019expression française de la Fédération des Femmes Canadiennes-françaises en Ontario et jusqu\u2019en Saskatchewan.Les structures constitutionnelles de l\u2019AFEAS permettent et stimulent la participation de tous ses membres; elles les familiarisent avec le processus d\u2019assemblée délibérante et le travail de groupe.Les réunions, aux trois paliers local, régional et provincial, deviennent des écoles d\u2019information et de formation individuelle et sociale.L\u2019Aféas est fière d\u2019initier une multitude de militantes dans différents organismes.Elle prépare aussi des dirigeantes chevronnées pour les conseils municipaux, les commissions scolaires, les comités d\u2019école, etc.; pour les conseils régionaux dans les domaines de la santé, des services sociaux, de l\u2019éducation, etc.; pour des conseils para-gouvernementaux, tels le C.S.E.(Conseil supérieur de l\u2019éducation), le C.S.F.(Conseil du statut de la femme), et le Conseil de la Protection du Consommateur; pour des comités de l\u2019O.N.U.et d\u2019autres organismes.L\u2019Aféas comme corps intermédiaire féminin est le porte-parole de 36,000 femmes.C\u2019est un mouvement de promotion féminine inspiré par la pensée sociale chrétienne, et équilibré par ce souci de la collectivité, de la qualité de la vie, de la justice sociale.Son champ d\u2019action est vaste comme les préoccupations de la femme au foyer, au travail, et engagée dans la société.Projets de recherche En plus de ces programmes mensuels d\u2019étude et d\u2019action dans ses 600 cercles, l\u2019Aféas entreprend des recherches d\u2019envergure qui expriment les besoins des membres ou sont inspirées par des consultations gouvernementales et administratives:\tmémoires aux commissions parlementaires, aux Conseils para-gouvernementaux.La récente recherche sur \u201cLa Femme collaboratrice du mari dans une entreprise à but lucratif\u2019\u2019 fut remarquable.Elle a dévoilé une situation d\u2019injustice envers cette catégorie de femmes (3.8% de la main-d\u2019oeuvre canadienne) qui n\u2019a aucun statut économique et social.Cette vaste enquête fut réalisée avec l\u2019aide de centaines de nos membres qui ont pu nous aider à \u201clister\u201d ces femmes et à leur faire parvenir des questionnaires pour cerner et définir scientifiquement leur portrait type.Ce rapport a été présenté officiellement aux autorités et au public le 22 septembre 1976.Depuis, un comité conjoint A.F.E.A.S.-C.S.F.(Conseil du statut de la femme) a été formé et travaille en étroite collaboration avec plusieurs organismes: il a le mandat de réaliser les recommandations du document.Cette année, une autre recherche d\u2019envergure provinciale se terminera: \u201cNotre histoire des Femmes du Québec.\u201d Des centaines de cercles, avec une spécialiste, Michèle Jean, professeur et historienne, et nos dirigeantes, ont entrepris de découvrir les femmes qui ont marqué et influencé leur collectivité mais qui n\u2019ont pas leur biographie dans l\u2019histoire officielle.Il s\u2019agit de recueillir et de conserver, pendant qu\u2019il en est encore temps, les richesses de ces personnages.Avant qu\u2019on nous reproche le gaspillage et l\u2019ignorance de notre patrimoine, nous voulons compléter à notre façon l\u2019histoire qui a été vécue aussi par la moitié du monde, le monde féminin.Nous ne pouvons pas encore évaluer l\u2019ampleur de cette démarche qui, nous le souhaitons, servira à la communauté locale et régionale et aux institutions préposées à l\u2019histoire et à la conservation du patrimoine.D\u2019autres projets se précisent afin que l\u2019Aféas perpétue cette présence! Les défis et l\u2019avenir Demain, l\u2019Aféas devra continuer de s\u2019affirmer comme une association d\u2019éducation, de formation et d\u2019autoformation; comme un tremplin d\u2019engagement, et comme corps intermédiaire.Cette précieuse contribution se fera à l\u2019intérieur de cinq centres d\u2019intérêt d\u2019étude et d\u2019action: l\u2019éducation, la famille, les communications, l\u2019économie et la politique.Pour faire face à son avenir, l\u2019Aféas doit s\u2019adapter à de nouvelles situations à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur du mouvement.On déplore, d\u2019une façon accentuée, le manque de disponibilité chez un plus grand nombre de femmes qui doivent poursuivre un travail à l\u2019extérieur ou y retournent, une absence de motivation au bénévolat, une inflation qui gruge l\u2019autofinancement, l\u2019hésitation à s\u2019engager à long terme, le pluralisme des valeurs qui rend difficile le dénominateur commun et le consensus.Il faut relever le défi du rajeunissement du leadership et affronter le problème de l\u2019équilibre à réaliser entre une promotion féminine et cette vague de féminisme! Il y a aussi l\u2019ignorance, par la femme elle-même et par les structures, de la situation de la femme de 40 ans (âge moyen de nos membres), très souvent femme au foyer sans statut social et économique.Elle est généralement moins scolarisée, et pourtant on est très parcimonieux pour elle à l\u2019Education permanente, parce qu\u2019elle est \u201cnon rentable\u201d! Sa réinsertion au marché du travail est difficile, souvent même si elle possède une formation collégiale et universitaire: elle doit se recycler pour répondre aux exigences syndicales, professionnelles et autres.Elle pratique peu de sport; sa condition physique est généralement minable.Elle est passive vis-à-vis les média, qu\u2019elle consomme beaucoup.Elle se sent étrangère aux rouages administratifs, économiques et politiques.Les associations féminines ont-elles un avenir assuré?Je rêve personnellement du jour où elles ne seront plus nécessaires, ni indispensables, à la femme et à la société! Je rêve du moment où nous n\u2019aurons plus à lutter, hommes ou femmes, pour l\u2019égalité des personnes et des sexes; où nous jouirons du respect mutuel dans nos différences et notre complémentarité.En attendant, .avec la capacité d\u2019adaptation qui la caractérise, l\u2019Aféas répondra aux besoins changeants, aux nouvelles exigences de la femme et de la collectivité.JANVIER 1977 25 cinema Le Juge et l Assassin - un film sur l\u2019amitié trahie par Jean-René Ethier* Ce diable de Tavernier! N\u2019est-il pas en train de bousculer le cinéma lui-même?.Trois films seulement depuis trois ans, mais trois réussites incontestables.D\u2019abord L\u2019Horloger de Saint-Paul (qu\u2019aucune compagnie canadienne n\u2019a encore acheté.Plus précisément: le film est bel et bien parvenu au Québec, mais, faute de droits, il a dû s\u2019en retourner bredouille en France! Oh! commerce qui fait la pluie et le beau temps!).Puis, Que la Fête commence que le petit écran de Radio-Québec a eu l'heur d\u2019afficher un dimanche soir de décembre dernier.Soit dit en passant: c\u2019est bien l\u2019un des très rares canaux de télévision à nous fournir des visionnements sans aucune coupure ni commanditaire.Enfin, Le Juge et l\u2019assassin qui tient encore l\u2019affiche au cinéma Elysée.Trois films.et déjà la consécration.Le cas Tavernier.Car, c\u2019en devient un! La preuve, c\u2019est qu\u2019il déroute les critiques en les subjuguant.Pour les uns, Tavernier est un iconoclaste, qui fait flèche de tout bois, lance des grands coups de boutoir, met les pieds dans les plats avec une fougue joyeuse, brasse le réel et la \u201cfiente\u201d à pleines mains, télescope l\u2019Histoire sans se soucier de l\u2019anachronisme, secoue le cocotier du conformisme, retourne les préjugés comme un gant, éclabousse tout de son humeur libératrice, déverse des douches écossaises, en un mot, se balance de tout avec une désinvolture qui secoue en charmant (1).* L\u2019auteur, prêtre, animateur culturel et critique cinématographique dans diverses revues depuis 20 ans, est actuellement professeur de littérature française au Séminaire du Verbe Divin, à Granby.D\u2019autres diront que c\u2019est un violent atteint de délire mélancolique comme son personnage de l\u2019assassin dans son dernier film, que c\u2019est le cinéaste du remue-ménage qui a une façon bien à lui de dénoncer l\u2019ignominie (2).Pour d\u2019autres, Tavernier, au milieu d\u2019un cinéma trop souvent accusé d\u2019être à côté des grandes mutations de notre société, montre pour une fois où le bât blesse véritablement (3).Enfin, que Tavernier a du nez, qu\u2019il renifle avec volupté les senteurs de la province et flaire en bon limier les coulisses de l\u2019événement piquant (4).Que son dernier film, par exemple \u2014 et ce n'est pas un moindre jugement puisqu'il est de Joseph Losey lui-même! \u2014 est original, lyrique et imposant.(5).Bref, autant de jugements qui, de toute façon, mettent notre bonhomme au pinacle des têtes d\u2019affiches! Qui est Tavernier?Mais, qui est exactement ce Bertrand Tavernier, nom nouveau ès monde cinématographique, et que dit-il, surtout de lui-même?Attardons-nous un peu, ici, car c\u2019est cet ici qui va expliquer le cela de tout à l\u2019heure.Touche à tout, Tavernier a voulu avoir l\u2019intelligence d\u2019abord de mûrir avant de se lancer.Soulignons au passage, sans volonté de moralisme, la modestie, la prudence scandaleuse et la sagesse polissonne de quelqu\u2019un qui, dans notre monde où le show-business mordille puis engloutit tant d\u2019étoiles qu\u2019il s\u2019amuse à faire naître, préfère ne pas se pavaner trop vite sur la scène de la 1.\tInspiré de Claude Beylie, Ecran, no.46.2.\tJean-Luc Douin, Télérama, no.1365.3.\tH.Ch., Nouvelles Littéraires, 26 février 1976.4.\tMichel Flacon, Le Point, no.181, 8 mars 1976.5.\tLe Point, 8 mars 1976.publicité.Aujourd\u2019hui, Tavernier a 34 ans.Il a commencé par faire gentiment son école jusqu\u2019à terme, même si tout ne tournait pas rond dans son propre monde éducatif.Ensuite, il fait du Droit pendant deux ans, s\u2019inscrit en propédeutique, où, entre-temps, il se passionne pour le cinéma, en place et lieu de ski, de motoneige, de hockey ou de sports farfelus ou multipliés (chacun ses goûts, n\u2019est-ce pas?).Une occasion se présente: il est stagiaire (6) à Léon Morin, prêtre (le film faussement scandaleux qui a lancé Jean-Paul Belmondo, on s'en souvient?).Enfin, chargé de presse pendant des années, il travaille pour différents cinéastes, c\u2019est-à-dire qu\u2019il fait la sale besogne.Mais, il regarde, il scrute, il pense, prend des notes et des résolutions, se risque enfin dans un petit texte sur Claude Sautet, dans Cinéma 60.A 22 ans, il avait été sollicité pour faire deux petits sketches qu\u2019il juge aujourd'hui ratés.Fait de la critique cinématographique, comme ça, à gauche et à droite, timidement, devient scénariste de Coplan ouvre le feu à Mexico et de Capitaine Singrig (rien pour le faire remarquer), collabore à la collection 10/18 sur le Western.Détails peut-être superflus, mais qui devraient rassurer tant de nos jeunes, avides d\u2019aller trop vite, et qui, surtout, caractérisent notre homme: c\u2019est un chercheur de détails.C\u2019est là la première caractéristique des films de Tavernier: ils sont tous à base de recherches intenses et objectives.Pour ses trois films, Tavernier est toujours parti d\u2019un fait divers qu\u2019il déploie en 6.Un stagiaire, dans les studios de cinéma, est une personne qui \"assiste\u201d aux prises de vue, en rendant souvent \u2014 et le plus souvent gratuitement \u2014 des services techniques qui ne demandent aucune spécialisation.26 RELATIONS un éventail multiforme qui le dépasse.Comme Mauriac a fait, par exemple, avec Thérèse Desquéroux, transformant la réalité en acte d\u2019art.Dans Le Juge et l'assassin, le fait divers est celui-ci: En mai 1893, un ex-sergent réformé (donc un peu.mal emboîté dans la vie militaire) répondant au nom de Joseph Bouvier (Vacher, dans le film) tire sur Louise Lesueur qu\u2019il poursuivait de ses assiduités.Il rate son coup et tente de se suicider.Ce qu\u2019il rate également.Interné, mais condamné à vivre avec deux balles dans la tète, il sort de l\u2019asile de Bole et traverse toute la France à pied, en vagabond qui s\u2019organise, dans ses pérégrinations, incognito, pour isoler des petits bergers et des petites bergères qu\u2019il assaille ensuite, profane et tue.A la fureur de toute la police française qui n\u2019arrive pas à mettre le grappin sur lui.Lui, souffrant de ce que la psychanalyse, aujourd\u2019hui qu\u2019elle y voit plus clair, caractériserait de délire religieux, prie fort, invente ses pardons, en se croyant missionnaire répressif pour réveiller la France écrasée, prétend-t-il, par l\u2019injustice.On voit que rien n\u2019est tellement nouveau sous le soleil! C\u2019est avec cette pâture que Tavernier commence son scénario auquel il songeait déjà dès VHorloger de Saint-Paul: il fouille les bibliothèques pour retrouver les journaux du temps, note les noms, les lieux (qu\u2019il modifiera évidemment dans son film), fixe les photographies de ses futurs héros, fait des jeux de patience qui n\u2019appartiennent qu\u2019aux enragés de précision ou de pointillisme.Ainsi, avait-il retrouvé la partition méconnue de Philippe d\u2019Orléans qu\u2019il utilisera comme toile musicale de fond du film Que la Fête commence: chose assez saugrenue.que le héros du film ait composé lui-même, 250 ans à l\u2019avance, la musique du film dont il est le héros! Chasseur du quotidien L\u2019acte d\u2019art étant avant tout un acte d\u2019or-ganisation des matériaux, Tavernier manipule le tout avec sa propre conception du cinéma.Ne retenons que le plus important de ce qu\u2019il a confessé publiquement lui-même.Attaché aux \u201csources\u201d dont il est un pour-chasseur obstiné, ce n\u2019est pas pour les reproduire qu\u2019il s\u2019en préoccupe, c\u2019est pour tenter de saisir et de restituer les pouls des événements ou des siècles qu\u2019il veut mettre sur l\u2019écran.Ce qu\u2019il tente, re-créer la vie à partir d\u2019elle-même.Conception toute classique de l\u2019art.Il dénonce, par exemple, férocement, ceux qui, pour faire \u201chistorique\u201d, s'appliquent à copier, pour leur image cinématographique, l\u2019allure et la plasticité des peintres anciens.Ce qu'il prône, lui, c\u2019est de retrouver le principe pictural des maîtres de l\u2019époque (le coloris, par exemple: bleu-froid pour les châteaux: jau-ne-ocre pour les rues, noir-blanc pour la Bretagne, etc.) et d\u2019y ajouter le souffle, le rythme, le mouvement même de la vie, re-vécue en quelque sorte, au moment du 7.cf.Notre analyse, dans Relations, février 1976, p.57.tournage.Il préfère le son direct, il voudrait que la scène tournée fut la scène vécue dans le temps historique, mais avec une caméra anachronique.Il ne dirige pas les acteurs sur le plateau: il cause avec eux, en dînant avant les tournages, leur expliquant ce qu\u2019il attend d\u2019eux.Puis, il les laisse à leur liberté, à leur spontanéité, pensant ainsi qu\u2019il va les décontracter, leur enlever la peur morbide de la caméra, évacuer leur terreur même.Ainsi, avoue-t-il, il apprend plus d\u2019EUX qu\u2019il ne leur en montre.Il ne cherche pas à \u201ctourner\u201d d\u2019une manière culturelle, surtout s\u2019il s\u2019agit d\u2019un film historique: il tente, au contraire, de se reporter dans le quotidien du temps, cherchant à mettre les comédiens à la place des gens d\u2019époque et leur faisant faire les gestes comme on les faisait dans le temps, et sans doute, comme on les fait quotidiennement de tous temps! Il pense et crée alors sur place: la moindre observation lui donne une idée qu\u2019il intercale dans la séquence à tourner.Il accommode le quotidien d'aujourd'hui au quotidien ancien.C\u2019est sans doute la raison pour laquelle ses films sont si passionnants à regarder et qu\u2019ils donnent l\u2019allure non pas d\u2019être des reconstitutions, mais l\u2019image même de la vie qui nous rejoint tout de suite.Alors, tous les tournages de ses films deviennent des aventures humaines extraordinaires dont tout le monde se retire avec une infinie tristesse.Car, ils viennent de vivre intensément l\u2019amitié elle-même.Puis après, au montage, Tavernier rage, exècre, s\u2019exaspère, doute de lui-même, s\u2019angoisse: indice d\u2019un insatisfait qui cherche toujours à s\u2019améliorer.Condition, bien sûr, du progrès.Enfin, il avoue avoir beaucoup appris du cinéma québécois, des Perreault, des Brault, des Arcand, des Groulx, qu\u2019il juge comme des cinéastes parmi les plus grands du monde, de même qu\u2019il emprunte beaucoup aux mises en scène des Vilar, des Renoir, des Palnchon.Ce qui, pour sûr, en fera sourire certains.qui ont, du cinéma canadien, une opinion bien particulière.Or, le succès de Tavernier est là.C\u2019est que l\u2019osmose s\u2019est produite.On comprend alors que bien des critiques et des spectateurs, médusés quand même, ne savent pas trop où placer le secret de la réussite de Tavernier.Mais, est-il nécessaire de savoir le secret des choses pour les aimer?Baroque, il va sans dire, est le mot qui conviendra le mieux au cinéma de Tavernier.Et Victor Hugo en applaudirait d\u2019aise.Oui, un baroque fait de prouesses, d\u2019audaces qui donnent le change du nouveau, et qui font éclat.Baroque, qui dans le jaillissement de tous les éléments qui s\u2019entrecroisent dans son cinéma et qui donnent l\u2019impression de vie folle, authentique, précise, violente et lyrique.Baroque qui repose, sans doute, du classicisme souvent froid des Bergman, des Bresson, des Rohmer.Baroque qui se distingue de celui des Visconti, des Fellini, plus systématique encore, plus distillé, plus minutieusement calculé.Mais ce baroque est aussi la faiblesse de l\u2019art nouveau de Tavernier où sa caméra est plus fouineuse que prudente, plus envoûtante que convainquante.Elle demeure, malgré sa virtuosité, inaccomplie.Et c\u2019est là qu\u2019apparaît, somme toute, la grande équivoque de son dernier film Le Juge et l\u2019assassin, moins maîtrisé, à notre avis, que Que la Fête commence.Tavernier veut trop dire ou trop montrer: son propos devient ambigu.Il brouille la piste et, en rendant l\u2019exégèse de ses films difficiles, risque de laisser son spectateur passer à côté du sens véritable de ses films.Nous avions dénoncé, par exemple, (7) l\u2019équivoque de Que la Fête commence où l'on a vu un réquisitoire socio-politique alors que c\u2019est de bien d\u2019autre chose qu\u2019il s\u2019agit.La même équivoque n\u2019est pas levée avec Le Juge et l\u2019assassin.Un horloger Car, l\u2019oeuvre et l\u2019intention de Tavernier ne sont pas celles d\u2019un réquisitoire social.Tavernier est un horloger qui tente d\u2019ajuster continuellement la mécanique de plus en plus compliquée de ses films, à cause de la multiplicité des éléments qu\u2019il y introduit, dans son désir obstiné de restituer la vie totale, complète.L\u2019art est un choix, qu\u2019on le veuille ou non.Cela, Racine l\u2019avait compris tout de suite.A trop embrasser, on risque d\u2019étreindre.Ceux qui reprochent à Tavernier sa fumisterie bloquent justement sur cet aspect: on l\u2019accuse d\u2019infléchir l\u2019Histoire à son interprétation, à lui.De la profaner, en tout cas, en s\u2019attardant à des détails sordides ou inutiles.Par ailleurs, ses films plaisent là où, justement, il rend l\u2019Histoire présente à notre propre quotidien à nous.Là où il rend l\u2019Histoire au présent (et n\u2019est-ce pas là la revendication actuelle des professeurs d\u2019Histoire de faire comprendre l\u2019Histoire aux enfants en l\u2019actualisant dans l\u2019observation concrète des événements actuels, partant d\u2019eux pour remonter à ceux plus lointains.et dits \u201chistoriques\u201d?).Ainsi, ce que presque tout le monde a retenu du Juge et de l'assassin, c\u2019est la petite ligne écrite en bleu, tout à la fin du film, où il est dit: \u201cEt pendant ce temps (entendez le temps où le juge s'occupe de faire guillotiner un pauvre homme qu\u2019il reconnaît malade mental) 40 enfants périssaient dans une mine, faute de précautions prises par l\u2019Etat.\" De là, à faire du Juge et de l\u2019assassin un nouveau réquisitoire contre l\u2019Etat dans l\u2019épineuse question des conflits syndicaux, il n\u2019y a qu\u2019un pas que les défenseurs prolétariens ont vite franchi.Curieux, cependant, que personne n\u2019aurait désiré qu\u2019une autre petite ligne fût écrite à ce moment-là et qui aurait pu se lire comme suit: \u201cEt pendant ce temps d\u2019aujourd\u2019hui, on continue de prôner la mort de foetus d\u2019enfants pas encore nés.\" Vous direz: la question n\u2019est pas là.Et vous aurez raison.Car, c\u2019est ailleurs qu'il faut chercher le sens profond et nouveau des films de Tavernier.Ce qui, à notre avis, fait la force, la nouveauté et la valeur du cinéma de Tavernier, c\u2019est qu'il est le premier à poser des rapports nouveaux, insolites et profonds entre ses personnages.Des rapports que le mon- JANVIER 1977 27 de pense, vit et n\u2019ose pas avouer, sinon par la tricherie souvent mielleuse des cinémas de pacotille ou de faussement brillants.En d'autres mots: Tavernier, Rimbaud nouveau, impétueux, fantasque même, désinvolte et génial, ose faire voir les choses telles qu\u2019elles sont, dans le scandale des contradictions humaines.Il met, d\u2019une manière nouvelle, l\u2019âme, la ténébreuse âme humaine à nu.Dans l'Horloger de Saint-Paul, c\u2019est le rapport père-fils qui prend un sens nouveau.Car, ce père tranquille est un jour contraint de prendre position devant un fils qu\u2019il croyait sans problèmes: il apprend tout d\u2019un coup que ce fils vient de commettre un crime effrayant.Que va-t-il faire?S\u2019esclaffer, condamner, se morfondre, accuser tous et chacun, la société, le gouvernement, les magasins d\u2019armes, le monde idiot?Non: il essaie de trouver des raisons au geste de son enfant, en dépit de la sourde guerre que tous les gens du quartier lui font, désormais.C\u2019est ce bouleversant retour sur lui-même qui fait l\u2019élément le plus émouvant et le plus tonifiant du film.Dans Que la fête commence, bien avant la prétendue revendication socio-politico-prolé-tarienne, c\u2019est le rapport que le régent entretient avec son archevêque-ministre-cardinal et dévoyé Dubois: rapport jamais dit, mais perpétuellement mis en scène.Dans Le Juge et l\u2019assassin, c\u2019est encore un rapport humain qui fait le fond du film.Et ce rapport n'est pas banal, c\u2019est celui d\u2019un juge qui feint l\u2019amitié pour un assassin qu\u2019il sait tel, afin de lui arracher les aveux dont il a besoin pour fermer définitivement le dossier, conduire le condamné à l\u2019échafaud et se donner du crédit pour de l\u2019avancement dans une affaire où tous les autres ont échoué jusqu\u2019à ce jour.Ce n'est donc pas le système judiciaire qui est tellement mis en question ici: il a toujours été tel de tous les temps.Ce n\u2019est pas non plus un réquisitoire pour condamner la peine de mort, comme certains souhaiteraient bien qu\u2019il fut! C\u2019est beaucoup plus profond que tout cela: c\u2019est la nature du rapport humain lui-même qui est mis en cause: rapport problématique, inquiétant, obscur, inavouable parce que naïvement inconcevable.et dont va dépendre, évidemment, par la suite, le comportement des hommes dans leurs diverses situations existentielles.C\u2019est tellement réconfortant de se masquer à soi-même ses propres vérités et de rejeter sur les autres \u2014 que ce soit l\u2019Etat, l\u2019Eglise, les structures sociales, les syndicats, les pauvres ou les riches eux-mêmes, \u2014 ses propres responsabilités! Et quand un système social, voire toute une mentalité générale, en arrive à penser ainsi, il va de soi que quelque chose ne peut plus tourner rond sur notre planète.Mais, qui ose, encore une fois, prendre ses vraies responsabilités, ne pas se disculper ou se soustraire sous le couvert de la loi ou des structures, et se frapper la poitrine, ne serait-ce qu\u2019une fois pour dire: c\u2019est moi, le fautif.?D\u2019abord, dans Le Juge et l\u2019assassin, la première question à se poser (facile à élucider, il va de soi) est: qui du juge ou de 28 l\u2019assassin est vraiment l\u2019un ou l\u2019autre?Mais c\u2019est là une première exégèse trop aisée et déjà trop exploitée au cinéma.Témoins: les prostituées au grand coeur, les bandits sympathiques, la misère irresponsable des démunis, la canaillerie exclusive des hommes d\u2019Etat et des riches.Mais la paresse des revendicateurs sociaux, la responsabilité personnelle des jeunes gens en colère, la rapacité des protestataires, etc., et cela toujours sans nuances, caricaturées à l\u2019excès sous le beau prétexte de l\u2019art ou de la complaisance?Oui, le bon juge.qui cache sa maîtresse tout en ayant soin de lui faire la morale et de la sustenter chichement.le bon juge qui aime bien sa maman digne et inconsciente! Le bon juge qui porte le haut de forme avec panache et aplomb.Tout cela, c\u2019est la bonne société du temps.En quoi le film de Tavernier serait-il tellement une reconstitution de cette société que tant de critiques ont aperçue?Puis, en parallèle, ce mauvais assassin qui mêle et ridiculise la religion.C\u2019est déjà trop grossier: le public a déjà pris partie pour l\u2019un contre l\u2019autre, pour l\u2019assassin contre le juge.Mais, pas pour les bonnes raisons.Pourquoi conduire à l\u2019échafaud un malade?Donc, abolissons la peine de mort; vous voyez bien qu\u2019elle est inhumaine! Quant au juge, voyez où en est l\u2019appareil judiciaire: il est pourri.\u2014 Mais cela, c\u2019est trop facile.Voir ainsi, c\u2019est à notre avis tout fausser et ne rien voir véritablement.C\u2019est se laisser (agréablement) berner par la fascination d\u2019images d\u2019épinal splendides, gonflées par une panavision gigantesque, omni-envelop-pante, soutenue par une musique habile qui manipule le sentiment en l\u2019amenant à se gonfler au rythme des images savamment fignolées; c\u2019est se laisser prendre par la suggestion de la vie simultanée où les êtres vivent, non pas ensemble, mais en même temps.C\u2019est se laisser bercer par une chanson de Caussimon qui donne le change à la suggestion de l\u2019authenticité.Non: tous ces éléments multiples, qu\u2019organise habilement Tavernier et qui provoquent la conviction du temps perdu enfin retrouvé! ne sont pas encore la vraie profondeur du film.Tavernier le dit lui-même: un film échappe à son auteur.Un film percutant Ce qui fait la valeur percutante du dernier film de Tavernier, c\u2019est cette part de nous-mêmes qu\u2019il réussit à démasquer: nos propres trahisons, et plus particulièrement, nos propres trahisons pour nos propres amis.Car le film, il est d\u2019abord là et avant tout: un juge joue le jeu de l\u2019amitié avec son assassin pour l\u2019amener à confesser, sous le signe de l\u2019amitié, les détails dont le juge a absolument besoin pour établir la culpabilité définitive de son assassin et le conduire ainsi à la mort, après lui avoir promis, toujours par amitié, une certaine indemnité.Et ce rapport en dit long sur les trahisons du coeur humain.Le Juge et l\u2019assassin est avant tout un film sur l\u2019amitié trahie.Très précisément: sur les rapports d\u2019amitié, feinte d\u2019un côté, réelle de l\u2019autre), entre deux hommes qui jouent ainsi l\u2019un avec l\u2019autre.L\u2019amitié devient, en ce film, le personnage fondamental, dont le jeu subtil va conduire à sa perte celui qui croyait en elle.Et le moment le plus émouvant du film, la parole la plus intolérable, n\u2019est-elle pas celle de Galabru l\u2019assassin quand il écrit au juge \u201cMon juge, je peux bien faire cela pour vous\u2019\u2019.Le cynisme du juge Noiret n\u2019a d\u2019égal pathétique que la sincérité de ce pauvre taré mais, pour qui compte encore la profondeur du coeur humain.Voilà en quoi Le Juge et l\u2019assassin est un film nouveau, beau, lyrique et malgré certaines faiblesses, certaines surcharges, certains découpages techniques habiles, savamment orchestrés mais parfois touffus et trop elliptiques (ce qui accuse l\u2019art inachevé de Tavernier, mais combien rempli d\u2019une promesse justifiée), un film émouvant et neuf.Il y a dans le Juge et l\u2019assassin une esthétique nouvelle qui pourrait bien consacrer Tavernier comme le premier et vrai Shakespeare du cinéma! S\u2019il comporte une inférence sociale (mais tout sujet d\u2019art en implique autant!), c\u2019est la mise en question urgente de certaines morales nouvelles qui circulent en faisant leur brin de chemin inquiétant: par exemple, que la fin justifie les moyens (pensons aux tables d\u2019écoutes, aux dossiers \u201cprétendument\u201d confidentiels, aux manoeuvres de coulisses où les indemnités sont garanties aussi aisément qu\u2019elles ne sont pas honorées.) Continuer de voir le cinéma de Tavernier comme une oeuvre implacablement revendicatrice, c\u2019est mal justifier son succès nouveau.Car la série des \u201cZ\u201d a déjà commencé à lasser le public avec ses revendications unilatéralement répétitives et assommantes.La marque indélébile d\u2019un génie véritable, c\u2019est quand toutes ces choses déjà dites (rien de nouveau sous le soleil) sont cependant redites d\u2019une nouvelle façon, ou que sont dites des choses nouvelles qui rejoignent vraiment le profond du coeur humain.Le Juge et l\u2019assassin, sous son foisonnement un peu touffu mais aguichant et assez bien maîtrisé, est un grand film parce qu'avant d\u2019être une revendication sociale, un message percutant ou tonitruant, une reconstitution d\u2019époque où le souci historique rejoint la préoccupation quotidienne de notre temps, c\u2019est un film qui ose mettre le coeur humain à nu.Il nous dit ce que tout le monde fait avec une conscience de plus en plus éteinte: trahir l\u2019amitié.à tous les jours, comme ça.Aussi bien dans le commerce, l\u2019industrie que dans les propos publics ou la vie personnelle.Or, si l\u2019Evangile avait pourtant déjà proclamé que \"le plus grand amour était de donner sa vie pour ses amis\u201d, Le Juge et l\u2019assassin renverse la proposition et proclame que la pire vilenie, c\u2019est l'amitié trahie.Même le prix de sa tête ne saurait la justifier.RELATIONS théâtre \u201cPygmClllOllv: le TNM fête ses vingt-cinq ans par Georges-Henri d\u2019Auteuil Pygmalion La science est souvent inhumaine et beaucoup de savants deviennent parfois des monstres d'égoisme et de prétention.Pygmalion de Bernard Shaw nous en fournit une preuve nouvelle.Cette pièce nous apprend aussi qu'une personne humaine n\u2019est pas un robot, qu\u2019elle possède une âme et un coeur capable d\u2019aimer et de souffrir.Ou encore que, sous le faux brillant d\u2019un raffinement emprunté, une certaine société nage dans l'artificiel et une vaine médiocrité.Mais pourtant, que celui qu'on nomme prolétaire, violent accusateur d\u2019un monde injuste qui l\u2019opprime et l\u2019exploite, arrive un jour à profiter des avantages, sûrement empoisonnés et pernicieux, de la bourgeoisie coupable et condamnée, il ne voudra pour rien au monde retourner à sa glorieuse misère.Voilà des réflexions qui hantent notre esprit au spectacle que nous a présenté, pour les Fêtes, le Théâtre du Nouveau Monde, dans la traduction et adaptation déjà connue d\u2019Eloi de Grandmont et la mise en scène de Jean-Louis Roux.C\u2019est dire que le vieux socialiste Bernard Shaw, s'il frappe avec justesse certains vices de notre temps, admet parfois, dans les faits, ce qu'il vitupère en théorie.Il est bien obligé de reconnaître, comme beaucoup d\u2019autres, qu'il n\u2019y a rien de brutal comme un fait.N\u2019empêche que les spectateurs de 1968 étaient bien heureux \u2014 comme ceux de 1976 \u2014 d\u2019assister à la nouvelle performance et réussite-phonétique de Jean-Louis Roux avec la souillon Elise Lacroix de Monique Miller, hier de la rue Vitré, mais déménagée à la Pointe Saint-Charles, depuis la construction, en tranchée, de l'auto-route Ville-Marie.D'où une légère invraisemblance.On voit mal, en effet, Elise Lacroix quitter ses lointaines rues Mullins, Centre ou Charlevoix, pour venir essayer de vendre ses misérables fleurs sur le portique de Notre-Dame, à la Place d\u2019Armes, après la messe de minuit, en pleine bourrasque de neige.Mais j\u2019oublie qu\u2019on est au théâtre.D\u2019ailleurs il n\u2019est pas moins original de voir le linguiste Higgins, à la même heure, à la même place, sous la même neige, noter dans un petit carnet les fautes de langage de quelques curieux, bavassant sur le porche de l\u2019église.C\u2019est que Higgins est un savant, un mordu de la phonétique, sa seule passion, mais tenace.Et c\u2019est justement cette rencontre fortuite et même assez insolite entre Henri Higgins et Elise Lacroix qui va déclencher l\u2019action de Pygmalion.En effet, le lendemain de cette nuit de Noël, la vendeuse de fleurs se présente chez le Dr Higgins pour recevoir des cours de diction.Elise brigue une place de vendeuse chez un fleuriste.Il lui faut d\u2019abord châtier son langage.Et l\u2019expérience commence, fascinante pour Higgins qui promet à Elise qu\u2019avant trois mois elle parlera comme une duchesse (qu\u2019est-ce que vient faire une duchesse à Montréal?je n\u2019en sais rien).Après des exercices nombreux, fastidieux et pénibles pour la \u201cbouche molle\u2019\u2019 d\u2019Elise, Higgins peut s\u2019offrir le plaisir de présenter son phénomène (ou plutôt sa machine à parler) dans une grande réception au Ritz Carlton.Un triomphe! On proclame bien haut qu\u2019Elise est une princesse hongroise qui parle un français impeccable, oubliée sur les \u201carpents de neige\u201d de Voltaire.Higgins a beau dire qu\u2019Elise est sortie de son trou de Pointe Saint-Charles et que, par son art, sa science, son génie, il l'a transformée de souillon en femme parfaite, on n\u2019en croit rien.Peu lui importe.Pour lui, le jeu est terminé et c\u2019est une complète réussite.Il n'aspire plus qu\u2019à une chose: aller se coucher et dormir \u201csur son petit traversin de gloire\u201d, comme Napoléon.Et Elise, la laissée pour compte, que devient-elle dans tout cela?Arrachée de son milieu fruste et populaire, vendue par son clochard de père, manipulée, moulée, pétrie, sous la main implacable de Higgins, elle est devenue un joli bibelot d\u2019art pour orner la console d\u2019un salon.Et après?Elise n\u2019accepte pas de n\u2019être qu\u2019un ornement de luxe.D\u2019abord elle engueule le monstre d\u2019égoisme Higgins puis se sauve de lui.Alors, commencent les longues explications.Elles sont toujours longues, les explications de Bernard Shaw et pas toujours convaincantes.Ras assez pour Elise, en tout cas, qui abandonne Higgins à sa fatuité, son cynisme, sa solitude de vieux garçon mal élevé.Une pièce gaie, drôle, sans doute, Pygmalion, mais cruelle aussi, et que l\u2019on quitte, quand les lumières de la salle s\u2019éteignent, avec un certain goût amer dans la bouche; et dans le coeur, une vague tristesse de constater une fois de plus que, souvent, \u201cl\u2019homme est un loup pour l\u2019homme\u201d.De la première de 1968, seuls Jean-Louis Roux en Higgins et Monique Miller comme Elise Lacroix sont de la distribution actuelle de Pygmalion, avec Victor Désy, le fidèle.Tous les autres personnages sont nouveaux.En fait, le professeur Higgins et son élève ou victime Elise forment le duo nécessaire de l'oeuvre, auxquels on peut adjoindre le \u201cprolétaire\u201d Alfred Lacroix dans deux scènes.Guy L\u2019Ecuyer a été parfaitement adapté à ce rôle.Ce genre de personnage lui convient en tout point.Sans doute Higgins est-il un fort mauvais coucheur, ce qu'on appelle une vraie tête de cochon, brutal, cassant, cynique, malappris et malengueulé; mais, à mon goût, son jeu était trop nerveux, excentrique, tapageur, criard même, donc un peu exagéré.Il faisait contraste avec la bonhomie souriante, le calme, la sympathie de Guy Hoffmann, son ami le colonel Le Picard, spécialiste lui aussi, mais dans les idiomes esquimaux.Monique Miller, comme d\u2019habitude, a bien souligné son évolution de sagouine de Pointe Saint-Charles en grande dame de \u201cla haute\u201d.Jeu nuancé, sincère, senti dans toutes les nuances de son personnage.Je veux indiquer la pondération, la distinction, le bon sens de Charlotte Boisjoli, la mère de Henri Higgins, et aussi, comme secrétaire de ce dernier, le calme réfléchi et la parfaite correction de Madeleine Pageau.Des diapositives et extraits de film ont aidé à faciliter les déplacements requis par l\u2019intrigue.\u201cLes vingt-cinq ans de TNM\u201d La Maison Leméac, à l'occasion des noces d\u2019argent du Théâtre du Nouveau Monde, a publié sous le titre de \u201cLes vingt-cinq ans du TNM\u201d un recueil de textes, rassemblés par Jean-Guy Sabourin, dans un premier tome, et racontant l\u2019histoire parfois mouvementée du TNM.Issus surtout de \u201cL\u2019envers du Décor\u2019\u2019, journal publié par la Compagnie, que donc les habitués du théâtre connaissent bien, les textes réunis nous donnent un bon aperçu des activités de la troupe, des difficultés, succès et revers et de l\u2019atmosphère qui règne dans l\u2019équipe.Mais pour le fidèle du TNM, les textes qui relatent les rapports de la direction artistique et de la commission administrative sont les plus intéressants et revêtent pour lui une importance de premier ordre, car ils étaient jusqu'ici inconnus.Ouvrage d\u2019une belle présentation qui fait honneur à la maison Leméac.JANVIER 1977 29 ____________________________littérature - INVENTER UNE NOUVELLE RACE Le Déroulement de Wilfrid Lemoine \u201cAu fond, avec ces autres, j\u2019ai toujours été seul.Comme aujourd\u2019hui je suis seul sans les autres.Qu\u2019est-ce qui a changé?\u201d On a si souvent rapproché la fonction du romancier, homme ou femme, du phénomène naturel de la gestation et de l\u2019enfantement que l\u2019affirmation: \u201cL\u2019auteur considère son livre comme son enfant\u201d, est devenue un véritable cliché.Dans son dernier roman qu'il intitule le Déroulement (1), Wilfrid Lemoine, avec toute la puissance, la hardiesse et la désinvolture de l\u2019écrivain expérimenté et du critique averti, redonne à la métaphore de la procréation littéraire son sérieux et sa fécondité.Un long cordon mystérieux, continu et indivisible, \u2014 reproduit en rouge sur la maquette, \u2014 qui n\u2019en finit plus de se dérouler, s\u2019étend de la première à la dernière page du livre comme les feuilles enroulées autour du cylindre de la machine à écrire, comme le ruban noir sur lequel passent et s\u2019inscrivent les pulsions vitales.Quels sont les deux êtres reliés par ce cordon?Une femelle et son rejeton?Un romancier et son livre?Aucune de ces naissances ne serait exceptionnelle.Wilfrid Lemoine a voulu associer son lecteur à la naissance étonnante qu\u2019il raconte en l\u2019invitant à suivre de très près les étapes d\u2019une gestation aveugle et lucide, en même temps que douloureuse et exaltante.LIBERTE SURVEILLEE Comme dans beaucoup de romans québécois récents, il n\u2019y a en réalité qu\u2019un seul personnage dans le Déroulement, celui que j\u2019ai coutume d\u2019appeler le héros-narrateur-romancier.Ceux qui ont lu le Funambule (2) reconnaîtront d\u2019emblée Sébastien, avant même qu\u2019il ne se nomme au tournant d\u2019une page.Un Sébastien assagi, grisonnant, qui a cessé de marcher sur le fil d\u2019où il pouvait fuir et regarder de haut les au- 1.\tWilfrid, Lemoine, Le Déroulement.Coll.\u201cRoman québécois\".Montréal, Leméac, 1976, 317 pp.2.\tWilfrid Lemoine, Le Funambule.\"Poche canadien\u201d.Montréal, Cercle du Livre de France, 1968, 169 pp.30 \u2022,-t lui-même.Devenu sédentaire, presque anachorète, ce toujours-cé-libataire-de-quarante-et-un-ans s\u2019est réfugié dans sa maison de montagne en compagnie de son chien qui lui sert de garde-corps et assure une présence vivante à ses côtés.Peu à peu pourtant, d\u2019autres personnages, répondant à l\u2019appel de l\u2019écrivain, viendront, pour l\u2019espace de quelques heures, loger dans l\u2019espace de son récit et de sa maison.A moins que ce rassemblement de ceux qui furent les amis du funambule ne soit tout à fait imaginaire.Seul devant sa machine à écrire, Sébastien se lance dans une aventure dont il prétend ignorer complètement où elle le conduira.Il s\u2019agit pour lui de laisser se dérouler hors de lui-même le fil de son existence à partir du seul point qui soit actuellement en sa possession, celui de l\u2019instant présent.Dès le début de son entreprise, il proclame sa volonté d\u2019être disponible et fidèle à ce déroulement.Au caractère inédit et imprévi-sible de ce qui doit se produire pendant ce qu\u2019il appelle travail, jeu et aventure, correspond également le refus d\u2019une structure ou d\u2019une forme préétablie.Le récit devra suivre la forme même de son déroulement.Jusqu\u2019ici Lemoine ne s\u2019écarte pas de la voie, ou plutôt de l\u2019absence de voie, dans laquelle s\u2019engagent à l\u2019origine de chacun de leurs romans Victor-Lévy Beaulieu, Réjean Ducharme et Jean-Marie Poupart.Pourtant Sébastien prétend avec plus de solennité encore obéir sans tricherie à tous les mouvements venus du plus profond de lui-même, parce qu\u2019il croit que seule cette sincérité totale, exigeante et impitoyable, est en mesure de lui faire découvrir sa propre vérité.Il faut avouer que, de prime abord, l\u2019insistance même de Sébastien sur la pureté de ses intentions et de son projet paraît suspecte.Au fur et à mesure qu\u2019il lit par-dessus l\u2019épaule de Sébastien, le lecteur voit se confirmer ses soupçons quant à la prétendue imprévisibilité du récit et quant au refus d\u2019organisation et de structuration de la forme.Quand il refermera le livre, il connaîtra très clairement que pas un instant l\u2019auteur n\u2019a perdu de vue le dénouement inattendu auquel son long déroulement conduisait, qu\u2019il a organisé savamment sa recherche comme on prépare une battue, que partout il a posé et camouflé des pièges, qu\u2019il a gardé l\u2019oeil bien ouvert, l\u2019oreille constamment tendue sur tous les mouvements et tous les souffles de cette proie qu\u2019il a sournoisement, comme tous les chasseurs, cherché à séduire.par Gabrielle Poulin Lemoine qui, dans ce récit, prête sa voix, ses goûts, ses connaissances et, sans doute aussi, une partie de son expérience à Sébastien, est trop intelligent et trop habile pour qu\u2019on puisse croire à la naïveté du héros.Le critique connaît trop bien les secrets et la complexité d\u2019un genre littéraire aussi exigeant que le roman pour que son narrateur s\u2019abandonne aveuglément au souffle de l\u2019inspiration.C\u2019est Sébastien qui écrit, soit! mais l\u2019oeil bleu, rêveur et lucide de sa conscience romanesque précède, accompagne et suit à la trace les signes noirs des mots, les images qu\u2019ils dessinent, les mouvements qu\u2019ils commandent, le chemin qu\u2019ils creusent.Le romancier voudrait bien s\u2019effacer, disparaître complètement pour que Sébastien n\u2019éprouve pas le poids de son pouvoir omniscient et despotique.Il ne reste à ce dieu créateur, devant le dilemme qui confronte la toute-puissance et la liberté qu\u2019il souhaite laisser à son héros, que de s\u2019incarner, pour voiler sa face, comme le Père éternel, en cet autre lui-même.Ainsi, revêtu d\u2019une nouvelle nature, pourra-t-il accueillir l\u2019esprit qui, en proclamant toujours la merveilleuse et secrète filiation, animera le texte qu\u2019il écrit docilement \"au nom du père, du fiston et de la colombe qui est au ciel\u201d (p.235).ABOLIR SA NAISSANCE En réalité l\u2019envie et la liberté d\u2019écrire sont venues au narrateur à la suite d\u2019un événement récent qu\u2019il ne fait qu\u2019évoquer dans la première partie de son roman: le suicide de Blanche.Jamais Sébastien n\u2019a appelé sa mère \u201cmaman\u201d, comme s\u2019il avait toujours nié la réalité de cette filiation.Pourtant ce n\u2019est que le jour où il découvre le cadavre de Blanche, pendu par un drap de lit à la poutre latérale du balcon, que Sébastien se sent suffisamment affranchi pour pouvoir entreprendre le déroulement qui doit le conduire à naître enfin avec sa taille d\u2019homme.Blanche était ce que tout autre que son fils eût pu appeler une mère indigne.Quant au père de Sébastien, le funambule a toujours nié son existence comme si Blanche eût conçu sans aide ce fils qu\u2019elle a outrageusement choyé, aimé d\u2019une façon tellement équivoque que toute la vie de Sébastien jusqu\u2019à ce jour de la mort de sa mère n\u2019a été qu\u2019une fuite constante de \u201cchère Blanche\u201d et de l\u2019univers qu\u2019elle avait mis au monde pour lui en lui donnant naissance.Une fois rompu le fil qui retenait Blanche à la poutre du balcon et, comme un cordon ombilical jamais coupé, à son fils qui n\u2019avait pu entrer en con- RELATIONS tact avec le monde qu'attaché à cette laisse sur laquelle il devait marcher, comme un funambule, pour ne pas retomber dans le néant, Sébastien se rend compte qu\u2019il doit tout recommencer, qu'il lui faut renaître s\u2019il veut vraiment savoir ce que c\u2019est que vivre.Avec la mort de Blanche meurt le-fils-de-Blanche, est abolie l'heure de la naissance de Sébastien qui rentre, sinon dans le néant du moins dans les ténèbres prénatales.Mais Sébastien, pourtant, doit bien admettre qu'il existe et qu\u2019un étrange cordon le relie mystérieusement à un être qu'il ne connaît pas.RENAITRE EN DONNANT LA VIE Dans les femmes qu\u2019il a rencontrées au cours de son existence, Sébastien a toujours cru reconnaître à un moment ou l\u2019autre le visage et les mains possessives de Blanche.Pour cette raison aucune femme, pas même Cio, n\u2019a pu le retenir bien longtemps.Aussi se croyait-il bien malin et se réjouissait-il de déjouer les pièges tendus.En réalité, c\u2019est Blanche qui, même de loin, veillait jalousement sur son rejeton.Au lendemain de la mort de sa mère, Sébastien éprouve un tel sentiment de libération qu\u2019il est prêt à se pencher sans angoisse sur ces quarante années qui ne lui ont pas appartenu, non pas pour retrouver dans toute leur force les liens qui l\u2019unissaient à sa mère, mais pour se connaître enfin tel qu\u2019il est.Il écrit, écrit sans cesse comme s\u2019il espérait voir apparaître au bout de son récit la clef de l\u2019énigme qu\u2019il est à lui-même.Sa première démarche en est une de rejet vis-à-vis d'un univers, d\u2019une race, d'une société, voire d\u2019une nation, qu\u2019il juge aliénés comme si la mère despotique, qu\u2019elle s\u2019appelle l\u2019Eglise ou la civilisation gréco-romaine ou même la France, avait tenu en sujétion ce fils d\u2019outre-Atlantique pour l\u2019empêcher de suivre son destin de nord-américain mâle.Blanche, qui essayait de perpétuer sa jeunesse sur les bords de la Méditerranée, a toujours su garder le visage de son fils tourné vers cette face ridée du monde.Elle n\u2019a pu toutefois empêcher que le funambule ne se sente instinctive-, ment attiré vers Johnny, le beau et jeune mulâtre martiniquais, comme s\u2019il avait découvert une étrange fraternité avec l\u2019Amérique à travers ce miroir qui lui renvoyait sa propre image de nègre blanc.L'on peut se demander d\u2019ailleurs si Johnny le mulâtre n'a jamais été pour Sébastien autre chose que l\u2019incarnation imaginaire d\u2019un rêve d\u2019affranchissement vis-à-vis de Blanche dont le nom même semblait accaparer, exprimer et contenir la race-mère indigne.Au terme des jours de gestation pendant lesquels Sébastien prépare son oeuvre, l\u2019être qui apparaîtra sur le seuil de sa maison aura le visage sombre et lumineux de Johnny.La longue nuit de Sébastien lui aura permis d'enfanter cet autre lui-même comme un double doué d\u2019une jeunesse indestructible.Du même coup il se sera donné à lui-même le père qui lui a toujours manqué et que Blanche avait rayé de leur existence à tous deux.Rejeter la maternité au profit de la paternité, c\u2019est finalement la réussite de Sébastien qui, se donnant un fils qui est lui-même, se donne également un père qui est encore lui-même: \"Au nom du père, du fiston et de la colombe, \u2014 entendez Blanche, \u2014 qui est\" remontée au ciel.\u201d Même si le roman de Wilfrid Lemoine semble se rapprocher des oeuvres des romanciers québécois de la jeune génération, il s\u2019en distingue par la rigueur même de sa structure linéaire qui emprunte seulement les apparences du laisser-aller et de la souplesse.Le cordon, qui relie toutes les parties entre elles du point de départ au dénouement, à la flexibilité, mais également toute la nécessité rigide du cordon ombilical.De plus, tout en prenant beaucoup de libertés avec la syntaxe, Lemoine est incapable de se dégager de cette langue française maternelle, la langue de Blanche justement, qui fait de son écriture une matière dans laquelle les Québécois, même ceux qui rejettent le jouai, ne se reconnaîtront pas volontiers.Lemoine a-t-il voulu par ce recours à des expressions françaises indiquer le degré d'aliénation de son personnage?Je ne le crois pas: la fin du volume qui correspond à la libération de Sébastien n\u2019entraîne pas le retour à la langue du cru.'Si le jouai fait son apparition au cours du roman, il constitue alors une sorte de catharsis temporaire qui ne donnera pas les résultats escomptés.Quand Sébastien écrit: \"Le jouai m\u2019écoeure\u201d, on comprend que, derrière lui, souffle l\u2019esprit de Lemoine qui ne saurait s\u2019incarner que dans le verbe français.J\u2019avoue que, pour ma part, je trouve dommage que le français tel que le parlent les Québécois n\u2019ait pas censuré la langue du brillant interviewer de Radio-Canada et ne lui ait pas fait rayer de son vocabulaire les multiples: \u2018\u2018c'est con\u201d, \u201cdé-conner\u201d, \u201cconnerie\u201d, \u201cj\u2019en ai marre\u201d, \u201cbourgeois moche\u201d, \u201cmerde\u201d, \u201cpartouze\u201d \u201coh! que non!\u201d, \u201cbouffer\u201d, etc.En dépit de ce que je considère comme une faiblesse, le roman de Lemoine présente une richesse et une profondeur indéniables.La fiction se greffe sur la réalité actuelle et distrait à peine le lecteur des grands problèmes poltiques, culturels, sociaux et même, indirectement, linguistiques qui confrontent le Québécois \u201ccultivé,\u201d \u2014 et tous les Québécois se cultivent depuis la Révolution tranquille, \u2014 des années \u201870.L'insistance sur l\u2019actualité, les essais de dissertation, par ailleurs, menacent par moments de dessécher le courant de vie.J\u2019imagine que si les hommes enfantaient, leur esprit chercherait à prendre le pas sur le travail du corps.Conception virginale que celle du père qui donne naissance au fils, dans laquelle le calcul des intérêts composés a plus d\u2019importance que l'obscure intuition des mères.Reste à savoir si les relations que Sébastien entretiendra avec son fils ne seront pas entachées du même vice que celles de \u201cchère Blanche\u201d et de Sébastien.En attendant, le père et l'enfant se portent bien.L'auteur peut avoir confiance, son roman est viable.Le 30 novembre 1976.COLLÈGE JEAN-OE-BRÉBEUF (cours collégial) \u2022\tCollège reconnu d\u2019intérêt public \u2022\tCollège mixte-résidence pour étudiants seulement \u2022\tBourses d\u2019études possibles PROGRAMME: Le cours collégial (diplôme d\u2019études collégiales \u2014 secteur général) COURS PRÉPARANT À TOUS LES PROGRAMMES UNIVERSITAIRES: 1 - Sciences de la santé 2-\tSciences pures et appliquées 3-\tSciences humaines et sciences de l\u2019administration 4-\tArts plastiques (programme exhaustif) 5-\tLettres, langues modernes et théâtre ADMISSION POUR SEPTEMBRE 1977 Date limite: 1er mars 1977 RENSEIGNEMENTS: BUREAU DES ADMISSIONS Cours collégial 3200, chemin Sainte-Catherine Montréal H3T 1C1 Tél.: 342-1320 poste 337 ou 262 (Le Collège offre aussi un cours secondaire complet de cinq ans) JANVIER 1977 31 Collection Croire Aujourd\u2019hui Chaque volume fournit une brève et riche documentation sur un sujet important pour notre foi aujourd\u2019hui.Les ouvrages de cette collection peuvent servir à la lecture personnelle, alimenter les discussions des groupes de travail et les assemblées du mouvement charismatique.NOUVEAU PRIX:\t$3.95 (par la poste $4.50) Veuillez me faire parvenir les ouvrages suivants : L\u2019Eucharistie par J.Baciocchi et H.Verdier; 134 pages La Résurrection du Christ par Pierre Gibert, 106 pages Un pouvoir pas comme les autres par A.Santaner, 125 pages Revoir nos idées sur Dieu par Henri Bourgeois, 134 pages Dieu : Père, Fils, Esprit par Paul Aubin, 109 pages En quel Dieu croyons-nous ?par Elisabeth Germain, 109 pages Une prière pour aujourd\u2019hui par Dominique Bertrand, 131 pages Voici l\u2019homme par François Partoës, 109 pages L\u2019espérance et l\u2019espoir par Roberto Viola, 97 pages Les premiers chrétiens découvrent Pierre par Pierre Gibert, 108 pages Comment la Bible a été écrite par Michel Lestienne, 121 pages L\u2019oraison au-delà des méthodes par Marcel Domergue, 97 pages Au Christ inconnu par Maurice Bellet, 106 pages Les jeunes, l\u2019avenir et la foi par Jean-François Six, 133 pages Nous assumons les frais de port de toute commande payée d\u2019avance Nom.Adresse.code postal.Éditions Beilarmin 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P2L9 Tél.: (514) 387-2541 Chez votre libraire ou aux 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