La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 juillet 1917, Juillet
LÀ NOUVELLE-FRANCE TOME XVI JUILLET 1917 No 7 CHANGEMENT DE FORMAT Les abonnés de la “Nouvelle-France” constateront, en recevant cette livraison de juillet, que le format de la revue a subi une légère modification.C’est la “crise du papier” qui en est responsable.Pour continuer le format amateur tant critiqué au début par les fervents de l’uniformité, il nous aurait fallu donner une grosse commande, sans savoir avant livraison combien nous aurions à débourser, car l’échelle des prix du papier est sujette à des hausses subites et désordonnées, comme conséquence de la guerre qui atteint toutes les industries bienfaisantes.Ce changement, à quoi se borne-t-il?A une simple réduction de la marge extérieure de la page, ce qui ramène le format à un simple in-8 ordinaire.La page imprimée garde ses dimensions, la hauteur de la revue reste la même; seule la largeur varie.Pour la reliure, il n’y a à tenir compte que de cette dernière.Pour relier ensemble les six premiers cahiers de l’année courante (ancien format) avec les six derniers de cette même année (nouveauformat), il suffira que le relieur rogne sur les premiers l’excédant de la marge extérieure.Il en résultera un bel in-8, dont le dos sera uniforme en hauteur et en épaisseur avec les volumes de la revue déjà rangés dans les bibliothèques.Les curieux seuls, moyennant enquête, pourront constater la différence.Ce changement de format équivaut-il à un profit d’économie pour la Nouvelle-France ?Bien naïf qui le croirait.Il nous a fallu payer notre papier, nouveau format, un prix double de l’ancien, et le payer au comptant, ce qui a littéralement vidé notre caisse.Avis à nos abonnés retardataires, et surtout aux arriérés, qui escomptant trop volontiers le moratorium, de combler le vide.Il s’écoulera encore neuf années avant que la “Nouvelle-France” atteigne son Jubilé.Et rien ne fait présager qu’on invoquera alors le privilège de la loi mosaïque pour la remission de toutes les dettes.Ceux qui comptent là-dessus se préparent d’amères désillusions.Dans les pages d’annonces, nous consacrons à chacune l’espace auquel elle a droit.L'ADMINISTRATION. 290 LA NOUVELLE-FRANCE LE CÉSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE L’EMPIRE D’OCCIDENT II.—La Papauté en face des Barbares et de Constantinople Tant de bouleversements, on s’en doute bien, n’avaient pas eu seulement leur répercussion dans les sphères impériales et royales.Ils avaient occasionné chez le peuple, en Italie surtout, des maux indescriptibles.Songez donc qu’en moins d’un demi-siècle Rome, à peine relevée de la destruction que lui avait infligée Alaric, avait été assiégée, prise et reprise six fois: en 536 par les Grecs sur les Ostrogoths; en 537 par Vitigès; en 546 par Totila; en 547 par Bélisaire; en 548 par Totila de nouveau ; en 552 par Narsès.Vitigès avait fait massacrer les sénateurs, qu’il tenait en otages; Totila avait déporté le plus grand nombre des patriciens survivants dans des forteresses.En 554 les Francs, sous prétexte de secourir les Goths contre les Grecs, avaient ravagé la péninsule jusqu’en Calabre.Quant aux Lombards, nous avons vu quelle race de pillards et de dévastateurs ils étaient.Spécialement durant cette période anarchique de dix ans, qui suivit la mort de Cleph (575), et où, la royauté étant supprimée, les ducs eurent toute liberté de satisfaire leurs instintcs sauvages, “les calamités paraissent avoir été effroyables pour la population romaine.Partout on fuyait devant les Barbares: les gens de Padoue, de toute la Vénétie, se réfugiaient dans les lagunes; ceux de l’Italie centrale s’entassaient à Rome; ceux de la Campanie dans les îles pontiennes; ceux de la Lucanie, du Bruttium passaient en Sicile.Une foule de villes étaient désertes et le demeurèrent de longues années; beaucoup ne se relevèrent jamais.Les campagnes n’étaient guère plus épargnées; les habitants qui échappaient au massacre étaient réduits en esclavage, vendus sur les marchés de la Gaule.Dans les villes fortes qui résistaient, les survivants étaient décimés par la faim.” (Lavisse et Rambaud I.p.223).—Sans doute les Lombards n’étaient pas parvenus à conquérir l’Italie entière: les provinces du midi et du centre, l’Exarchat de Ravenne, le territoire de la Romagne, continuaient à obéir au Basileus; malheu- LE CÈSARO-PAP1SME ET LA RESTAURATION DE l’eMPIRE 291 reusement ces provinces ne formaient pas un tout cohérent; séparées les unes des autres par tel ou tel duché lombard, elles ne communiquaient entre elles que par voie maritime—la route de Rome à Ravenne en particulier était constamment exposée aux attaques des brigands.Les Grecs tentaient bien des sorties ; mais leurs coups de main infructueux ne faisaient que provoquer de dures représailles.Conscient de son impuissance à secourir efficacement l’Italie, le Basileus Maurice avait offert à Childebert, roi d’Austrasie, 50,000 sous d’or, et lancé les Francs contre les Lombards.Cinq fois (en 584, en 585, en 588, en 589, en 590), les Austrasiens étaient descendus dans la Péninsule, sans réussir à infliger un échec décisif à leurs ennemis, lesquels, pour mieux résister, s’étaient unis de nouveau sous l’autorité d’un monarque.Et puis les Francs s’étaient fort mal accordés avec les Grecs; “ils n’avaient guère été moins dangereux que les Lombards, pillant sans distinction alliés et ennemis.” (La-visse et Rambaud I, pp.223, 224.) A tant de maux provenant de la malice des hommes s’ajoutaient les fléaux physiques: sécheresse, disette, sauterelles, inondations.En 589, l’année qui précéda l’élection de Grégoire-le-Grand, “ le Tibre était sorti subitement de son lit, plusieurs quartiers avaient été envahis, beaucoup d’églises et d’édifices antiques renversés, les greniers ecclésiastiques remplis de blé par la prévoyance de l’évêque, submergés.La peste était venue ensuite, et les chrétiens d’alors, comme les Grecs d’Homère, croyaient voir des flèches pleuvoir du ciel, dardées par une main invisible (1).” Ce n’était d’ailleurs pas la première visite de la peste, ni même peut-être la plus terrible.Après celle de 556, en effet, Paul Diacre écrivait “qu’on eût dit le monde retombé dans son antique silence.” Pour trouver un remède à une telle misère, un soulagement à de si grandes souffrances, les peuples se tournaient instinctivement vers Rome.Ils n’y rencontraient plus d’empereur pour les protéger et leur distribuer du pain; mais ils y rencontraient le Pape, lequel, tout désarmé qu’il fût, n’en restait pas moins l’unique Providence des malheureux, tant au point de vue temporel qu’au point de vue spirituel.Déjà saint Léon écrivait à Théodose II que les intérêts 1—L.Pingaud.La Politique de saint Grégoire-le-Crand.Paris, Thorin—1872 292 LA NOUVELLE-FRANCE temporels ne lui permettaient pas de quitter Rome (Epist.13 et 17).On sait qu’en 452 ce grand Pontife était venu au devant d’Attila et avait réussi à l’éloigner de la Ville Eternelle.En 455 il avait obtenu de Genséric que tous les citoyens auraient la vie sauve.Benoît 1er, durant un siège de la Ville par les Lombards, avait pu, malgré le blocus, transmettre sa demande de secours .à Constantinople, et eu la consolation de voir entrer dans les eaux du Tibre une flotte chargée de blé.Mais le pape bienfaisant par excellence fut Grégoire-le-Grand.II faut dire qu’il arrivait au souverain pontificat bien préparé par ce qu’il avait vu autour de lui.Ses dialogues rapportent nombre de cas d’une détresse terrible, dont il avait été sans doute témoin oculaire.L’on s’explique que, menacé de la pourpre papale, il se soit caché et qu’il ait fallu trois jours pour le découvrir.Ce n’était pas seulement son humilité et son amour de la vie monastique, qui l’avaient poussé ainsi à se soustraire au choix des fidèles et du clergé romains.C’était plus encore la conscience des responsabilités qui incombait à tout évêque, et surtout à I’évèque des évêques, en face d’une société bouleversée jusqu’en ses fondements.II prévoyait ce qui fera l’objet de sa plainte plus tard: sub colore ecclesiastici regiminis, mundi hujus fluctibus volvimur, qui frequenter nos obruunt (Epist.lib.XI, ep.1.) (1).Mais une fois élevé au dessus de ses frères, ce patricien de vieille souche romaine prend à cœur de mériter le nom glorieux de Père de la Patrie italienne.II approvisionne Rome, répare les aqueducs pour lui procurer de l’eau potable; il y accueille une multitude de réfugiés que les Lombards ont pillés (2).“II écrit aux évêques les pressant de se faire les protecteurs de leurs peuples (3), il rachète les prisonniers avec les trésors de l’Eglise, il se substitue même à l’Exarque de Ravenne, plus ou 1— Voir aussi, au même livre les lettres 7, 21, 26, 30, 31, 43; et dans les homélies sur Ezéchiel ses commentaires sur les calamités de Rome.2— “A la tête de chacun des sept nouveaux quartiers est un des sept diacres de l’Eglise romaine.C’est autour des basiliques que se groupe le peuple.II n’y a plus guère d’autre industrie que la construction et la décoration des églises et tous les ouvriers se trouvent les clients du pape.3— Les évêques à cette époque étaient les seuls protecteurs des populations, à tel point que le pape pouvait écrire qu’il ne fallait confier l’épiscopat qu’à qui étaient en état de défendre les intérêts temporels de leurs sujets en même temps que les intérêts de leur âme (Epistolœ, Xt 62).ceux LE CÉSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE L'EMPIRE 293 moins prisonnier dans sa capitale, pour nommer des gouverneurs dans les provinces.Il paie leur solde aux troupes.II écrit aux chefs militaires, leur envoie des renforts, leur donne des conseils, même des ordres, pour des mouvements stratégiques.II nomme un tribun pour défendre la grande ville de Naples, qu’on a délaissée; il l’accrédite auprès des chefs de la garnison, et leur adresse une véritable proclamation pour les engager à lui obéir ” (Lavisse).II négocie tout à la fois avec les Lombards, les Francs et les Grecs, et toutes ses démarches sont inspirées par le même esprit de charité; elles ont toutes le même but: remédier aux maux physiques, réprimer le despotisme et les exactions des grands.II traite avec les ducs lombards, leur achète des trêves particulières, dissipe leurs préjugés, apaise leur irritation relativement aux évêques accusés d’être les alliés de l’Exarque.Par sa correspondance avec leur reine Théo-delinde il obtient la réparation de nombreux dommages, le relèvement de bien des ruines.Pas à Grégoire seul sans doute, mais à lui plus qu’à aucun autre peut-être, s’applique l’éloge que Cassiodore faisait des Papes de cette époque: Vos enim speculatores cbristiano populo praeasidetis; vos patris nomine omnia dirigitis.—Pascitis quidem spiritualiter commis-sum vobis gregem; tamen nec ista potestis negligere, quæ corporis videntur substantiam continere; nam sicut bomo constat ex dualitate, ita boni patris est utroque refovere (1).Grâce à la foi et à la générosité du peuple chrétien, voire des empereurs soucieux d’utiliser son prestige en faveur de leur reste d’autorité en Occident, le Pape dispose heureusement de grandes ressources» 1—Cassiodore au pape Jean II (Epist.S.-Greg.Lib.XI, epist.2).La puissance temporelle des Papes est née d’un triple fléau: de la cruauté lombarde, de la tyrannie byzantine, et des calamités physiques, qui désolèrent l’Italie aux 6ème et 7ème siècles.Certes, un de ceux qui souffrirent le plus dans son cœur de Romain de cette catastrophe suprême, de cet abaissement de Rome, de cette désolation sans exemple, ce fut Grégoire.Cependant, grâce à ces fléaux qui lui fournirent l’occasion de manifester son activité charitable, Grégoire fut un de ceux qui préparèrent le plus sûrement l’indépendance des Papes.On ne remarque pas assez de quelle puissance morale brflla l’Eglise dans le formidable cataclysme des Vème et Vlème siècles: elle se trouva la seule force en face de ces Goths, de ces Vandales, de ces Germains aux instincts féroces et pillards.Les invasions des barbares semblent avoir été destinées dans les desseins de la Providence à montrer la vertu sociale de la nouvelle institution que le Christ venait de donner au monde. 294 LA NOUVELLE-FRANCE “le patrimoine de saint Pierre fait de lui le plus riche propriétaire d’Italie: d’innombrables dons et legs lui ont transmis une quantité de domaines en Italie, dans les îles, en Gaule, en Dalmatie, en Afrique, en Asie.Il n’est que simple propriétaire, soumis comme les autres aux lois de l’Etat, mais bénéficiant des privilèges du clergé et sans rival pour l’étendue et le revenu de ses terres.Bien que les conquêtes des Lombards aient un peu réduit sa fortune, il n’en a pas moins des intendants dans les diverses provinces: ce sont des agents précieux par lesquels il est informé de tout ce qui se fait (1).La haute idée morale que le pontife se fait des devoirs du gouvernement, ses vertus, rendent son approbation ou son blâme fort grave” (Histoire générale I, pp.240, 241).L’épitaphe de Grégoire-le-Grand le qualifie de “Consul de Dieu.” Avouons que ce titre qu’ont mérité à des degrés divers les papes de cette période, inspirait un peu plus de confiance aux peuples opprimés que celui de Consul romain.Or cette sollicitude paternelle, cette continuelle immixtion des vicaires du Christ dans l’ordre temporel, ont bien d’autres conséquences que le soulagement des misères corporelles de quelques-unes de leurs ouailles.Elles préludent à leur hégémonie en Europe et la préparent.Le futur Président de la Respublica Christiana fait son apprentissage et se forme dans la fournaise qui dévaste l’Occident en cette lamentable fin du Vlème siècle.Une fois de plus se réalise la parole de Pline l’Ancien, affirmant “que Rome n’a jamais tremblé sans que ce phénomène ait présagé quelque chose de grand â venir: nunquam urbs Roma tremuit ut non futuri alicujus 1—“Dès le 6ème siècle le clergé était devenu la première classe sociale par son importance dans l’Etat et par ses privilèges.L’évêque nommait les magistrats municipaux avec les notables de la ville; il avait fini par s’occuper de tout le service des travaux publics, contrôlait les finances, surveillait les gouverneurs, recueillait les plaintes à leur sortie de charge; il avait seul juridiction dans toute affaire civile où un clerc était partie.Le pape centralisait tous ces moyens d’action.A titre de grand propriétaire il concourait à la défense des provinces.On lui remettait l’argent destiné à solder la milice.Il était le vrai maître de Rome.Les fonctionnaires civils subissaient son ascendant; les populations avaient gardé le respect du nom romain, et le successeur de saint Pierre, chef religieux de l’Occident, leur paraissait dans la capitale tenir la place de l’empereur.Dans les divers conflits du Vie siècle ce sentiment se manifeste, et l’on peut prévoir qu’un lour viendra où, l’Empire continuant à s’affaiblir, le pape sera facilement accepté am me souverain temporel de la plupart des provinces conservées par l’Empire m Italie; mais alors il aura à compter avec les Lombards ” (Lavisse et Ram-'aud I p.231). LE CÊSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE L’EMPIRE 295 id prænuntium esset (Hist.nat.II, 86).” Aussi serait-ce faire preuve d’inintelligence historique “que de détourner nos regards de Rome au temps où elle cesse de conduire le monde par la politique et les armes; car c’est alors qu’elle se prépare à le subjuguer de nouveau.” (E.Lavisse.L’entrée en scène de la Papauté.Revue des Deux-Mondes, 15 déc.1886.) Déjà “le Panthéon a été transformé en église; les basiliques se construisent à mesure que les temples abandonnés tombent en ruines et s’écroulent d’eux-mêmes, quand on n’y va pas chercher des matériaux.Dans la maison impériale du Palatin plus d’empereur; mais le palais des Papes sera bientôt plus célèbre que le Palatin ne le fut jamais.Le tombeau de saint Pierre sera plus vénéré que ne le fut le Capitole” (1).Cependant le même historien, qui a écrit les belles paroles que je viens de citer, porte contre les papes de cette époque une accusation grave.Il leur fait un grief d’avoir travaillé à se créer un état temporel et indépendant, qui devait être pour eux la source d’embarras sans fin et ne pouvait qu’entraver l’exercice de leur mission spirituelle, au lieu de faire l’unité de l’Italie sous l’autorité de quelqu’un des grands chefs que les invasions leur avaient amenés.Ceux-ci ne leur manquèrent pas.Théodoric, Luitprand, Astaul-valaient un Clovis, un Charles Martel, un Pepin et même un Charlemagne.Luitprand, en particulier, était “un administrateur énerf gique, législateur, chef de guerre.Il était de plus bon catholique, 1—Comme Dieu se plaît à se jouer des prévisions humaines! A la fin du Vème siècle la situation de l’Eglise semblait désespérée.Partout des princes païens ou hérétiques; en Afrique Trasamond le Vandale; en Italie Théodoric l’arien; en Espagne Alaric le Jeune; en Bourgogne Gondebaud encore arien; en Orient des empereurs plus ou moins monophysites.Mais dans ce même temps Clovis se convertissait.Là était le salut.Les Francs étaient destinés à renouveler le monde, à triompher des Lombards, à constituer le royaume pontifical, à affranchir le pape du joug de Constantinople, à lui assurer toute indépendance, à protéger l’Occident contre l’Islam, à promener leur épée jusqu’au coeur de l’Empire du Croissant.Tout d’abord pourtant les Papes purent croire que les Francs ne vaudraient guère mieux que les autres peuplades germaniques.La simonie, les violences et les désordres de toute sorte, qui affligèrent l’Eglise sous la dynastie mérovingienne, donnaient un terrible démenti aux espérances qu’on avait conçues au baptistère de Reims, quand Clovis en était sorti aux acclamations de “ Vive le Christ qui aime les Francs ! ” Mais ce chaos devait enfanter Pepin et Charlemagne.Grégoire-le-Grand, se lamentant sur la fin prochaine du monde, devait avoir pour successeur, à deux cents ans de distance, un Léon III, roi lui-même et créateur d’empire! 296 LA NOUVELLE-FRANCE ennemi acharné de la sorcellerie et de la magie, constructeur d’églises, protecteur zélé du clergé, à qui il prodiguait des donations.Plein de respect pour le pape, il ne demandait qu’à s’entendre avec lui (1)”.S’il n’acheva pas la conquête de l’Italie, s’il s’arrêta devant Ravenne et Rome, ce fut par déférence pour le vicaire du Christ, qui vint le supplier de ne pas aller plus loin (2).Plus tard, quand Astaulf eut franchi cet obstacle et chassé les Grecs du centre de leur administration, “le moment fut solennel pour la péninsule.Allait-elle, comme la Gaule, être unie sous un peuple germanique qui deviendrait l’instrument de ses destinées ?S’appellerait-elle Lombardie, au temps où la Gaule commençait à s’appeler France, et la Bretagne Angleterre ?Les Lombards n’étaient pas incapables de jouer ce rôle d’ancêtres de peuple, et le pape, en empêchant ces Germains d’achever leur carrière, a été cause que l’Italie a jusqu’à nos jours attendu la qualité de nation.” Un peu plus loin le même historien ajoute: “Ils (les Lombards) n’étaient pas ennemis de l’Eglise; si le pape leur avait laissé prendre Rome, ils eussent été fils dévots du Saint-Siège.Ils ne devaient pas comprendre le zèle que l’évêque de Rome mettait à défendre les droits de l’empereur iconoclaste.S’ils eussent pénétré son dessein, auraient-ils supporté avec une si longue patience qu’il surveillât chacun de leurs pas, protégeât de sa personne toute position attaquée, et réclamât toute ville prise ?Ils ne voyaient pas que le pape, qui mettait en avant les droits de la Respublica, c’est-à-dire de l’Empire, en arrivait peu à peu à l’idée de travailler pour lui-même.Les Lombards et le Saint-Siège étaient compétiteurs à la possession de l’Italie, donc ennemis irréconciliables.” 1— Hist, eénér.I p.237.2— Quand il avait vu Grégoire refuser ouvertement l’obéissance à Léon I’Isau-rien au sujet du culte des images, et “s’armer contre l’empereur comme contre un ennemi,” Luitprand s’était hâté de se ranger du côté du pape.Mais quand il vint camper devant Rome pour achever la conquête de P Italie, Grégoire II cessa de le considérer comme un allié; “il alla au devant de lui et le roi, admonesté par le pontife, troublé par sa majesté, processionnellement mené au tombeau de S.Pierre, s’agenouilla, pria, et se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant le corps de l’apôtre.Puis il se retira.Ce jour-là saint Pierre avait préservé la papauté de la fondation d’un royaume d’Italie.En même temps le pape montrait qu’il entendait ne pas rompre avec l’Empire: Grégoire faisait combattre par la milice romaine un usurpateur qui avait pris la pourpre aux environs de Rome (L.et R.I p.269).Eh bienl non, les Papes ne voulaient pas de l’Italie une! LE CÈSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE l’eMPIRE 297 Voilà les Pontifes de Rome nettement accusés d’avoir retardé jusqu’au dix-neuvième siècle l’unification de l’Italie?Ce que Victor-Emmanuel a consommé en 1870, un Luitprand ou un Astaulf en avaient pris l’initiative; ils l’auraient mené à terme onze siècles plus tôt, n’eût été le mauvais vouloir des Papes.Nous ne nions pas le fait.II est d’ailleurs trop facile à justifier pour que nous cherchions à épiloguer sur sa réalité.Quelles furent donc les causes de la constante opposition des Pontifes romains au projet d’unité des Ostrogoths d’abord, des Lombards ensuite ?Pour ce qui est des Ostrogoths, une cause toute naturelle, et qui nous dispense d’en chercher d’autres, c’est qu’ils étaient et restèrent Ariens jusqu’à la destruction de leur puissance par Bélisaire et Narsès.Le chef de l’Eglise catholique ne pouvait tout de même pas s’employer à la fondation d’un royaume hérétique.Avec les Lombards même obstacle, au début du moins; eux aussi étaient infectés d’arianisme.—Mais, ajoute-t-on, la plupart se convertirent, et leur conversion ne diminua en rien l’opposition du pape à leurs entreprises politiques.De cette opposition persistante on a prétendu trouver la cause dans le fait que, même convertis, les conquérants de l’Italie demeuraient une race de proie, uniquement soucieuse de piller et ravager, ne cherchant nullement à s’assimiler avec la population autochtone, que leurs armes avaient “Ce soumise.II semble qu’il faille revenir de cette opinion, peuple composite des Lombards, dit Lavisse, dont l’unité nationale était moins marquée que celle d’autres peuples, et chez qui l’on voyait des ducs alamans, des gastalds bulgares, n’avait aucune antipathie pour les mariages mixtes.Lorsque la différence religieuse se fut effacée, ces unions se multiplièrent à tel point qu’à la fin du Vllème siècle la fusion paraissait faite entre les envahisseurs et la population primitive.Ceux-là avaient imposé leur loi, mais abandonné leur langue pour adopter celle des vaincus.La civilisation était romaine.Les architectes de Lombardie, les ingénieurs, même les artistes et les grammairiens valaient ceux de l’Italie byzantine.Pour la foi chrétienne les Lombards ne le cédaient en rien aux Romains ; un duc de Frioul se faisait moine ; un roi allait l’imiter” (1).1—Histoire générale I p.235. 298 LA NOUVELLE-FRANCE Nous n’avons aucun motif de contester le bien fondé de cette déclaration du savant historien.Non, sans doute, ce n’est pas à cause des instincts de sauvagerie, qu’ils découvraient en eux, que les papes contrecarrèrent avec une telle persévérance les desseins des Luitprand et des Astaulf.En fait de sauvagerie les Lombards ne devaient pas être pires que les Francs, qui ont souillé l’époque mérovingienne de tant d’atrocités; l’Eglise du reste ne désespérait pas plus d’adoucir les uns que les autres.La raison de sa rivalité avec les successeurs d’AIboin était tout autre, et il ne nous est pas difficile à nous-mêmes de l’apercevoir.Non, non! le peuple-roi n’avait pas, pendant plusieurs siècles, bataillé et triomphé sur toutes les plages du monde civilisé; il n’avait pas fait de sa Ville la reine des nations pour qu’un jour un roitelet germanique descendu des rives du Danube vînt s’y installer.—Pour une si pauvre majesté le piédestal était par trop haut.C’est pour le successeur du fils de David (en même temps fils du Très Haut), pour le titulaire du trône restauré du Roi-Prophète, pour le chef suprême des fils de Dieu réunis dans un même bercail; c’est pour le Pape, en un mot, qu’il avait été dressé.Rome devait être la capitale de la nouvelle théocratie que le Christ avait fondée sur la terre, et contre laquelle les assauts des puissances terrestres seraient éternellement vains; la capitale d’où son Vicaire pût parler en toute liberté et indépendance Urbi et Orbi, afin d’enseigner les peuples confiés à sa sollicitude et les diriger vers leur but surnaturel.Les Papes desVIIème et VlIIème siècles n’étaient pas science de leur rôle, non plus que des conditions où ils pouvaient mieux le remplir; ils n’étaient pas sans découvrir une disposition providentielle dans le fait que l’éloignement des empereurs et la force des circonstances les avaient laissés pratiquement maîtres dans Rome.Or cette indépendance et cette souveraineté, si utiles à l’exercice de leur mission divine, c’est ce que menaçaient les Lombards en s efforçant de s’emparer de Rome, d’en faire la capitale d’un royaume italien, où le Pape ne serait plus que le premier des sujets d’un narque temporel.Une telle entreprise, je le répète, allait directement contre la destinée mystérieuse de Rome: elle constituait la Papauté un de là, la raison de leur antagonisme contre les chefs lombards, même sans avoir con- mo- pour péril très grave, et il est inutile de chercher, en dehors LE CÉSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE l’eMPIRE 299 convertis, même les mieux disposés à l’égard de l’Eglise.C’est pour écarter ce péril que Grégoire III fera appel à Charles Martel en lui envoyant les clefs du tombeau des apôtres, comme pour l’en constituer le gardien et le défenseur (741).Charles Martel, allié de Luitprand, va-t-il se contenter d’envoyer à Rome une ambassade et des cadeaux ?Zacharie, successeur de Grégoire III, aura recours à d’autres moyens: il combattra, il visitera, il cajolera les Lombards; mais à tout prix il les tiendra loin de Rome.Je l’accorde, les papes n’ont pas été des italianissirn.es; ils n’ont pas été séduits par l’utopie de Napoléon III.Chefs d’un empire essentiellement international, parceque spirituel, ils n’ont pas cru que leur mission fût de créer de grandes ou petites nations autour d’eux, encore moins à leurs dépens.Ils se sont contentés de s’assurer le degré d’indépendance qui convenait à leur fonction sublime en empêchant la main-mise de rivaux ambitieux sur cette Rome, la capitale que Dieu leur avait manifestement destinée, et que la logique immanente des événements tendait à émanciper de plus en plus de toute emprise étrangère.Là est le secret de leur lutte contre les Lombards, et c’est de quoi on ne saurait les blâmer (1).Vis-à-vis de l’empereur byzantin leur situation était bien différente.Sans doute de ce côté-là aussi existait un péril d’asservissement, et il deviendra un jour assez sérieux pour que le successeur de Pierre fasse appel aux Francs afin de le conjurer.En attendant le Basileus est loin; sa suzeraineté pourrait fort bien s’accorder avec l’indépendance nécessaire à l’exercice de la charge apostolique.Ensuite il a la prescription pour lui, et les Papes, qui ne sont pas des révolutionnaires, la respectent.Et puis, dans leur esprit vit l’idée de l’unité et du rôle providentiel de l’Empire romain, de ce gigantesque édifice, 1—Ils ne se sont du reste aucunement opposés aux aspirations légitimes et au développement normal d’un peuple quelconque.Si les papesdu Vllème siècle avaient été des personnages exclusivement politiques, s’ils avaient travaillé à leur fortune temporelle avant tout, ils auraient anéanti le pouvoir lombard.Rien ne leur était plus facile.Ils n’auraient eu qu’à favoriser les divisions intestines qui existaient chez eux.Ecoutez saint Grégoire à ce sujet: “Si j’avais voulu, moi, le serviteur des empereurs, travailler à la perte des Lombards, aujourd’hui ce peuple n’aurait ni roi, ni duc, ni comte.” Mais l’excellent homme ne veut pas contribuer au désordre et à la confusion même chez ses frères ennemis; il redoute d’être pour quelçjue chose dans la mort d’un seul homme (Epist.IV, 47).C’est une peur qui ne tourmente pas plus les politiciens que les hommes de proie. 300 LA NOUVELLE-FRANCE bien diminué et bien délabré, il est vrai, mais dont les fondements et la charpente subsistent avec l’Empire byzantin.Tous les papes sans doute ne se cramponnent pas avec la même obstination à ce grand débris; ils ont là-dessus, comme sur tout le reste, où la foi n’est pas immédiatement intéressée, leurs sentiments personnels.Un Romain authentique, un patricien, comme Grégoire-Ie-Grand, témoin des malheurs sans nombre qui ébranlent l’institution des Césars, préfère croire à la fin du monde plutôt qu’à I’avénement d’une nouvelle organisation de l’humanité; il subit toutes les avanies de la part du Basileus sans qu’il lui vienne à l’idée qu’il n’avait qu’à faire un signe de tête pour séparer l’Occident de l’Orient; il est d’une indulgence presque scandaleuse pour Phocas, le meurtrier de Maurice; parcequ’il considère en lui la tête nouvelle de l’Empire, il oublie l’homicide; il lui écrit des lettres, où il exalte la mystérieuse volonté qui fait passer le pouvoir dans des mains différentes, et où le nouvel empereur est invité à travailler à la prospérité de l’Eglise.Non, tous les occupants du siège apostolique ne partageaient pas cette sorte de culte pour l’Empire et son titulaire; mais tous, Romains, ou non, auraient pu contresigner cette parole de Gélase à Anastase: “J’aime, je respecte, j’admire en vous le prince romain.” (Labbe, p.482).Ce prince romain d’ailleurs, pourquoi serait-il dépossédé d’une part de sa haute juridiction, parceque des peuples neufs ont débordé des forêts de Germanie sur son territoire?Pourquoi ceux-ci n’entreraient-ils pas dans le vieil édifice des Césars comme des pierres nouvelles destinées à le consolider et à lui rendre son ancienne majesté?Tel était bien l’espoir des souverains de Byzance; et c’était bien là où ils visaient en décorant les rois barbares du titre et des insignes de patrice, en leur envoyant leur portrait, en y favorisant chez leurs peuples certains usages romains, comme celui de compter les années par les consuls de Constantinople ou le règne du Basileus.Dans cet effort d’assimilation ils avaient certainement les pour auxiliaires, au moins au début des invasions, et il n’eût dépendu que d’eux de les avoir toujours, en se montrant moins tracassiers à leur égard.Un point de vue que les papes étaient les premiers à partager, c’est que l’Empire depuis Constantin étant identifié avec le christianisme, tout peuple barbare nouvellement converti lui était une acquisition.C’était une nouvelle recrue dans cette papes LE CÊSARO-PAPISME FT LA RESTAURATION DE L’EMPIRE 301 grande famille chrétienne, qui composait l’Empire aussi bien que l’Eglise, dont le Basileus était le protecteur armé, tandis que l’évêque de Rome en demeurait le chef spirituel?Aussi à peine Grégoire-le-Grand a-t-il appris les premiers succès d’Augustin et de ses compagnons en Grande Bretagne qu’il se hâte d’en informer l’Orient, Alexandrie comme Constantinople, demandant des prières pour la complète conversion de ces peuples.II ne doute pas que sa joie ne soit partagée non seulement par les évêques heureux de voir s’agrandir le bercail du Christ et s’accroître le nombre de ses brebis, mais encore par les princes temporels.Ceux-ci ne se donnent-ils pas pour les héritiers du patrimoine de Rome, et la Grande-Bretagne convertie n’est-ce pas une ancienne province romaine reconquise (1) ?Toutefois les Papes ne sont pas longtemps sans s’apercevoir que les Barbares, s’ils acceptent volontiers les honneurs que le Basileus veut bien leur conférer, se soucient très médiocrement de son autorité.On leur a dit qu’ils n’étaient que tolérés sur le territoire romain; mais ils ont conscience qu’on ne peut pas ne pas les tolérer.Constantinople est en Orient, c’est loin; et en Occident la présence impériale ne se manifeste guère que par la ruse et les intrigues, où les Barbares rivalisent souvent de finesse roublarde, par l’or corrupteur que ceux-ci acceptent sans se croire tenus aux termes du marché (2) Mais s’ils ne peuvent transformer leurs nouvelles ouailles en lieute- 1— II est assez douteux que la joie en Orient et spécialement à Constantinople ; ait été aussi grande que se l’imaginait Grégoire.Je soupçonne même que la joie fut étouffée par la jalousie.Le Basileus aurait bien plus volontiers appris que les Barbares restaient barbares, et que son influence à lui subsistait en Italie, qu’elle prévalait jusque sur le siège apostolique.Son Empire se limitait de plus en plus à l’Orient; il s’hellénisait de plus en plus; l’Occident de son côté se latinisait de jour en jour.L’évangélisation d’un royaume barbare par l’Eglise romaine était une extension de la latinité, non de l’hellénisme.La nouvelle n’était pas pour plaire à Byzance Mais à qui la faute?Parceque Constantinople s’affaiblissait à vue d’œil et devenait impuissante à exercer aucune action efficace en Occident, l’Eglise latine devait-elle se condamner à l’inertie ?Les Papes devaient-ils fermer leur oreille à cette parole qui les pressait, comme elle avait pressé les disciples immédiats du Christ : Ite, docete omnes g entes ?Il se trouvait qu’en enseignant et bap- tisant de nouvelles nations les Papes devenaient les arbitres de l’Occident, grandissaient leur propre pouvoir aux dépens de celui du Basileus.Qu’y faire ?C’était l’évolution de l’histoire, évolution que les Papes, nous l’avons vu, ont tâché d’enrayer bien plutôt que d’accélérer.2— C’est ainsi que les Francs de Childebert, payés pour combattre les Lombards, faisaient des traités avec eux.Ils comprenaient qu’ils n’avaient point d’intérêt à affaiblir les nouveaux occupants de l'Italie au profit des Grecs. 302 LA NOUVELLE-FRANCE nants dociles et en bons serviteurs du Basileus, les Papes du moins s’efforcent de maintenir la bonne entente entre les deux parties du monde méditerranéen, de faire de Rome le centre où se rencontrent et se réconcilient Byzantins et Barbares.Grégoire 1er, ce grand soutien de l’Empire, négocie un traité avec Constantinople au nom de Recarède, roi des Wisigoths d’Espagne, ainsi qu’au nom de Brune-haut, princesse des Austrasiens (1).Il exulte après avoir réconcilié les Francs avec Byzance.“Je vois, écrit-il, à Thierry, que vous voulez assurer l’avenir par une paix perpétuelle avec la République” (Epist.XIII, 17).Grégoire II ne tient pas un langage hypocrite; il traduit la véritable attitude des papes à l’égard de l’Empire, même lorsque son chef est un féroce persécuteur, quand il écrit à Léon l’Isaurien: “Vous devez savoir et tenir pour certain que les évêques de Rome font une œuvre de conciliation et de paix, qu’ils sont comme un mur, une haie intermédiaire entre l’Occident et l’Orient, et qu’ils servent entre les deux pays de modérateurs et d’arbitres (2)”.1—En même temps qu'il correspondait avec l’Orient, Grégoire s’occupait de l’Occident; il était en relations suivies avec les Wisigoths, les Francs, les Saxons, sans parler des Lombards ses voisins, qu’il réussissait à ramener en partie à l’orthodoxie par l’intermédiaire de leur reine Théodelinde, sa convertie et sa dirigée.— A Récarede d’Espagne, qui ramenait son peuple à la vraie foi, il écrivait une lettre de direction que Hincmar de Reims envoya à son tour à Charles-le-Chauve, déclarant qu’il n’en connaissait pas de plus belle, ni de plus propre à enseigner les souverains.Enfin rappelons-nous que Grégoire fut l’apôtre des Anglo-saxons.Non seulement il leur envoya des missionnaires, mais de Rome il organisa l’administration de la Grande-Bretagne avec une prudence digne des anciens consuls.Le véritable apôtre de l’Angleterre, l’auteur d'une législation qui dure encore, c’est Grégoire.“C’est lui qui a rappelé au monde chrétien l’existence de cette île, qui y a envoyé presque malgré eux Augustin et ses compagnons, qui les a, pour ainsi dire, suivis pas à pas dans leur périlleux voyage; il a relevé leur courage à la veille du combat, et, par ses instructions détaillées, a réglé chacun de leurs mouvements sur le champ de bataille ” (Pingaud).Le trajet est long de Rome à la Grande-Bretagne; mais les missionnaires sont partout, dirait-on, sur les territoires de leur maître.Ils sont porteurs de lettres aux évêques et aux rois, auxquels le Pape les recommande chaleureusement.La seconde escouade de missionnaires était munie de lettres pour Brunehaut, Thierry et Théodebert, Clotaire de Neustrie, et pour les évêques d’Arles, Toulon, Marseilles, Gap, Vienne, Châlons, Metz, Angers, Paris, Rouen.Boniface voyagera de même muni de recommandations de l’évêque de Rome, quand il partira pour la conquête de la Germanie.Les proconsuls ne voyageaient pas autrement, quand ils se rendaient dans les provinces les plus reculées.Evidemment d’ores et déjà l’évêque de Rome n’est pas un évêque ordinaire; il a vraiment pris la place des Maîtres du monde dans la Ville Eternelle.Si l’on cherche un chef à la nouvelle République devenue chrétienne, c’est bien le Pape, c’est bien lui est le Président de la Respublica Christiana.qui 2—Labbe, VII, p.19.trad, de Pingaud.Politique de S.Grégoire-le-Grand, p 213 LE CÉSARO-PAPISME ET LA RESTAURATION DE L’EMPIRE 303 Une autre raison, qui explique et justifie pareille attitude de la part des vicaires du Christ, une raison, que nous ne devons pas omettre car elle est peut-être la principale, c’est qu’à leurs yeux l’Empire ne représentait pas seulement un pouvoir politique, il représentait une civilisation.Ainsi que le note si bien M.Pingaud, les invasions furent à peine accomplies que le clergé catholique “regarda comme une tâche nécessaire de plier les mœurs germaniques sous le joug de ce droit romain, qu’on appelait la raison écrite, et d’abriter les barbares sous les ruines de l’immense édifice renversé par eux (1)”.Il voyait dans la législation romaine la meilleure réglementation de la vie civile, le meilleur code d’équité naturelle, qui eût été promulgué par des hommes.Là encore le patricien Grégoire, monté sur la chaire apostolique, nous apparaît au premier plan, même que ses pères venaient entasser dans les temples de Jupiter les dépouilles de l’univers vaincu, il eut voulut amener au pied de l’autel de Saint-Pierre, comme des conquêtes plus nobles encore, les nations barbares converties, transformées, revêtues de la toge, pour ainsi dire; et non content de faire épeler l’Evangile aux destructeurs de la société antique, il leur apportait ces lois romaines, qu’un de ses successeurs, Jean VIII, appellera plus tard vénérables, inspirées par Dieu, révélées par l’organe des princes (2).” Les Papes ne pouvaient oublier non plus que ce droit romain, dictame de la raison, avait été éclairci, purifié, christianisé en un mot par les juristes de Byzance; ils ne pouvaient oublier que, grâce aux empereurs orientaux, la législation ecclésiastique dictée par les Conciles était devenue législation d’Etat, que l’union entre le Pouvoir spirituel et le Pouvoir temporel y était tout-à-fait intime; que l’Eglise y obtenait des privilèges importants.Depuis l’œuvre législative exécutée par les ordres de Justinien (3), l’Empire byzantin 1— Ibid.p.214.2— Pingaud.Ibid.Conclusion, p.293.3— “En 530, Tribonien, aidé de 16 collaborateurs, fut chargé de travailler à une compilation des écrits innombrables des anciens jurisconsultes; en trois ans, l’œuvre fut terminée; on l’appela Digeste ou Pandectes, termes qui en indiquent le caractère.Comme ce vaste recueil ne pouvait guère servir à des étudiants, Justinien ordonna, en 533, la rédaction d’un manuel en vue de l’enseignement des Institutes, qui contiennent les principes et les définitions du droit.Tribonien y travailla avec deux de ses collaborateurs, Théophile et Dorothée, et le termina dans le courant de l’année même.Une constitution, publiée en même temps que le Digeste, avait ordonné que le droit ne serait plus enseigné qu’à Rome, à Constantinople et à Béryte (Beyrout), ville phénicienne, célèbre “De 304 LA NOUVELLE-FRANCE pouvait vraiment apparaître comme une grande institution juridique, propagatrice des préceptes de la loi naturelle, perfectionnée par l’Evangile.C’était plus qu’il n’en fallait pour qu’il fût respecté par les Papes.Nous ne sommes pas surpris que ce grand Romain, qu’était Grégoire 1er, ait envoyé les Pandectes à Augustin, l’apôtre des Anglo-saxons.Le même Pontife appelle Ethelbert, le roi de ces peuples, un nouveau Constantin, précisément parcequ’il s’est efforcé de faire passer dans la pratique ce code de lois.Dans ses lettres à Brunehaut, Grégoire trahit également sa préoccupation d’introduire dans les coutumes franques les principes, qui ont inspiré les Pandectes.II voudrait, par exemple, voir en vigueur chez les sujets de la terrible souveraine d’Austrasie une interdiction inscrite dans le code impérial, celle aux Juifs de posséder des esclaves chrétiens.Plusieurs lois édictées à cette époque chez les Francs montrent que l’intervention du Pontife n’avait pas été sans résultats.Ainsi les mariages incestueux sont prohibés sous peine de confiscation et de bannissement; le rapt et l’homicide sont punis de peine capitale.etc (1).Chercher à imprégner les Barbares de la mentalité et des mœurs romaines, ce n’était certes pas chercher à les séparer de l’Empire; c’était au contraire s’efforcer de les lui rattacher par un dernier lien, le plus subtil peut-être et le plus léger, mais le plus durable.M.Tamisier, S.J.par ses écoles.Les études devaient durer cinq ans.Les constitutions ulté rieures de Justinien prirent le nom de Novelles.” Au point de vue scientifique a reproché à Tribonien d’avoir porté une main barbare sur les admirables débris de fa jurisprudence romaine pour les approprier aux besoins de l’Empire grec.Même au point de vue pratique cette œuvre législative “avait le tort d’etre rédigée dans une langue officielle, le latin, qui n’était pas la langue usuelle; déjà Justinien dut publier en grec la plupart de ses Novelles, et ce fut en grec que le célébré professeur Théophile, sous ce règne même, expliqua les Institutes.Ce discredit ne fit que croître; enfin, au Ville et IXe siècle, de nouveaux recueils, mieux en rapport avec la langue et le caractère des populations, se substituèrent à ceux de Justinien.Ce fut en Occident que ceux-ci firent fortune.” (Lavisse et Rambaud.Hist, génér.I.pp.185-187.) 1—ÇJ- Decretio Cbildeberti regis, apud Balure.Capit.Tome I.Huguenin.Histoire du royaume mérovingien d*Austrasiey p.605, note A.on 305 PAULINA PAULINA Roman des temps apostoliques (Suite) X.—En Macédoine Après la Galatie, il restait encore en Asie-Mineure un vaste champ ouvert à l’évangélisation, et Paul se préparait à y poursuivre sa laborieuse mission.Mais l’Esprit Saint, dont toutes les inspirations étaient pour lui des ordres, le détourna de l’Asie et lui montra la route de l’Europe.II descendit des montagnes vers la mer, à travers la Troade; et pour qu’il n’hésitât pas sur l’itinéraire à suivre, un Macédonien lui apparut en songe, et lui dit: “ Passe en Macédoine et viens à notre secours.” En traversant les champs fameux où fut Troie.Campos ubi Troja fuit, Paul et ses compagnons éprouvèrent-ils quelqu’émotion au souvenir des héros d’Homère?S’arrêtèrent-ils rêveurs aux bords du Simoïs ou du Scamandre ?II est probable que les gloires, déjà si lointaines alors des temps fabuleux, les laissèrent assez froids.Ils connaissaient une histoire bien plus intéressante que celle du vieux Priam et d’Hector: c’était l’histoire de Jésus-Christ.Ils faisaient eux-mêmes sur terre et sur mer des voyages bien plus accidentés que ceux d’Ulysse, et le royaume qu’ils cherchaient était plus grand que la petite île d’Ithaque.Mais ils ne songeaient pas plus à leur propre gloire qu’aux autres gloires terrestres.Et pourtant ils avaient déjà conquis des provinces et des villes et c’est à la conquête du monde entier qu’ils aspiraient, non pas de ce monde que les Alexandre et les César avaient conquis, mais du monde spirituel où évoluent les âmes entre terre et ciel. 306 LA NOUVELLE-FRANCE Le petit port de Troas s’ouvrait devant eux; ils y cherchèrent un vaisseau qui les transporterait en Macédoine.Une felouque bien voilée leur fut offerte, et grâce à une forte brise du sud ils arrivèrent à Néapolis en deux jours, ce qui était une traversée très rapide.Ce port de la Macédoine ne les retint guère, et dès le lendemain ils gravirent à pied les montagnes qui dominent la baie de Néapolis.Vers le soir ils étaient à Philippes.Là encore, que de souvenirs historiques auraient arrêté des voyageurs ordinaires! Philippe, roi de Macédoine et père d’Alexandre-Ie-Grand, avait donné son nom à cette ville, après l’avoir agrandie, fortifiée, embellie.Là s’étaient réfugiés avec leurs troupes Cassius et Brutus, les meurtriers de Jules César.Là étaient venues les légions romaines commandées par Antoine et Octave pour atteindre les meurtriers et leur infliger la défaite et la mort.Mais ces drames du passé étaient bien enterrés dans la plaine de Philippes; et c’est une vie nouvelle que Paul apportait à ces populations mêlées de Grecs, de Romains et de Juifs.C’est un idéal nouveau qu’il venait leur révéler et qui allait substituer une civilisation nouvelle à la décadence universelle des peuples gouvernés par Rome.Paul chercha d’abord une synagogue où il pourrait commencer sa prédication.Mais il n’y en avait point à Philippes.Quand vint le jour du sabbat, les trois apôtres, Paul, Silas et Luc, virent une foule composée en grande partie de femmes, qui sortait de la ville, et qui se dirigeait vers une colline couronnée d’un grand bois d’oliviers.Ils pensèrent qu’il y avait peut-être là un lieu de prière, et ils suivirent cette foule.Ils ne se trompaient pas.Une petite rivière d’une eau fraîche et limpide descendait en serpentant du haut de la colline.Au pied s’étendait un vallon tout verdoyant entouré d’une haie de myrte.C’était l’oratoire en plein air où se réunissaient les prosélytes de la gentilité, et qu’on nommait proseuque.Et ce fut là que Paul rencontra le premier auditoire européen auquel il annonçât la venue du Messie.Sans doute, il se souvint de Jésus évangélisant les foules aux bords du Jourdain, dans les campagnes de la Galilée.Comme son maître il n’avait qu’à leur dire: “Suivez-moi.” Ou plutôt il leur dirait : “ Suivez le Seigneur que je vous annonce, lui seul est Dieu ! ” 307 PAULINA Bientôt il sentit en leur parlant que ces âmes simples s’ouvraient à la vérité, Elles lui rappelèrent la Samaritaine auprès du puits de Jacob, et il se dit: Dans quelques instants elles s’en retourneront, vers la ville en criant à tous : “ Venez, venez voir et entendre un prophète qui nous annonce le Messie ! ” Le succès de sa prédication fut considérable, et quand Paul cessa de parler, l’une des femmes prit la parole et dit : “ Hommes de Dieu, venez dans ma maison et demeurez-y.” Qui était cette femme, et quel était le nom de sa famille ?On ne le sait.Elle était marchande de pourpre.Elle venait de Thyatire en Lydie, et on lui a donné le nom de son pays.O Lydie ! le nom que la postérité t’a donné est devenu immortel, et l’Eglise honore en toi la première néophyte de l’Europe chrétienne ! Paul, Silas et Luc acceptèrent la généreuse hospitalité de Lydie, et ils séjournèrent pendant quelques semaines dans la capitale de la Macédoine.Chaque jour ils retournaient au lieu de prière, et le nombre des Romaines, des Grecques et même des Juives qui venaient les entendre allait grandissant.Les conversions étaient nombreuses, et la parole de Dieu se propageait de famille en famille.Ceux mêmes qui n’assistaient pas aux prédications s’y intéressaient et se demandaient qu’étaient ces hommes, et quelle était cette religion nouvelle qu’ils annonçaient.Or il y avait à Philippes une jeune fille pythonisse que tout le monde connaissait et qui jouissait d’un grand crédit comme devineresse.Elle était esclave, et ses maîtres exploitaient les dons extraordinaires qu’elle possédait.On venait de partout la consulter et ses réponses étaient largement payées par ceux qui les sollicitaient.Sans doute, elle était allée à la proseuque entendre les prédicateurs et elle en était revenue profondément impressionnée.Ce qui est certain c’est qu’elle s’était mise à suivre les apôtres et à les acclamer en disant : “Ces hommes-là sont les serviteurs de Dieu Très Haut qui vous annoncent la voie du salut.” Elle manifestait en même temps une agitation extrême, une espèce de délire incontrôlable.On essaya de la calmer et de la faire taire, mais en vain.l * k W 308 LA NOUVELLE-FRANCE Paul se rendait bien compte qu’elle était possédée du démon, et il se demandait ce qu’il devait faire.Pouvait-il accepter cette espèce de collaboration de l’esprit du mal dans son œuvre?Evidemment non.Car après son départ on dirait que la pythonisse avait prêché la même doctrina que lui, et le démon qui la possédait ne manquerait pas, avec son habileté bien connue, d’employer le prestige de l’apôtre pour faire accepter du public les erreurs les plus grossières en y mêlant un iota de vérité.Et donc Paul n’hésita plus.Il se retourna vers la pythonisse qui le suivait en criant, et il lui dit en s’adressant au démon lui-même : “ Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ, sors de cette fille.” A l’instant même la possession démoniaque cessa, et la pythonisse fut entièrement changée.L’agitation, le délire, les cris cessèrent et la jeune fille rentra chez ses maîtres calme et silencieuse.Son changement les frappa, et ils se firent raconter ce qui était arrivé.Alors ils entrèrent en fureur, et ce furent leurs clameurs qui succédèrent à celles de la pythonisse.Ils soulevèrent une émeute, coururent chez Lydie, se saisirent de Paul et de Silas, et les traînèrent sur l’Agora, devant les magistrats de la ville.Mais quelle accusation allaient-ils porter contre les deux apôtres?Les duumvirs se seraient moqués d’eux s’ils leur avaient dit : “ Nous avons une esclave qui avait l’esprit de Python et nous nous en servions pour exploiter la crédulité publique et gagner beaucoup d’argent.Or l’un de ces hommes a prononcé certaines paroles qui lui ont fait perdre son esprit de Python, ce qui lui enlève toute sa valeur.” C’était leur vrai et unique grief : mais ces grands défenseurs de l’ordre que l’on retrouve dans tous les pays et tous les siècles, formulèrent autrement leur accusation : “ Ces hommes, dirent-ils, troublent tout dans notre ville ; et ils enseignent une religion et des pratiques qui ne sont pas d’accord avec les lois romaines qui nous gouvernent.” Le nombre des émeutiers et le tapage qu’ils faisaient étaient tels que les magistrats perdirent la tête.Ils crurent avoir devant eux des malfaiteurs notoires ; et sans forme de procès, sans jugement, ils appelèrent les licteurs pour les châtier.Ceux-ci les attachèrent à un poteau dressé sur la place pu- 309 PAULINA blique, leur arrachèrent leurs vêtements, et les flagellèrent impitoyablement aux yeux de la foule.La vue de leur sang parut irriter encore ces étranges magistrats et ils ordonnèrent que les deux apôtres fussent emprisonnés, gardés dans un cachot, et que leurs pieds fussent mis dans les ceps.Ni Paul ni Silas n’avaient pu seulement ouvrir la bouche ; et quand ils furent étendus quasi-mourants sur la pierre de leur cachot, les pieds serrés dans leurs ceps cruels, ils se mirent à chanter des hymnes au Christ ressuscité.Leur cœur déborda d’une joie surnaturelle d’avoir versé leur sang pour le Seigneur Jésus, qui avait répandu le sien pour le salut du monde.Mais le Seigneur ne les abandonna pas.Ils chantaient encore ses louanges lorsque tout à coup, vers minuit, une secousse violente de tremblement de terre ébranla la prison jusqu’en ses fondements, Toutes les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes.Les chaînes et les ceps des prisonniers furent brisés, et tous les captifs se trouvèrent libres.Le gardien de la prison accourut épouvanté, et crut que tous les prisonniers s’étaient échappés.II tira son épée pour se suicider, convaincu que les autorités le condamneraient à mort pour avoir laissé sortir les prisonniers.Mais Paul lui dit : “ Ne te fais pas de mal, nous sommes tous ici.” Le pauvre geôlier rassuré constata en effet que les prisonniers étaient immobiles de stupeur et ne pensaient pas à s’évader, quoique les portes de la prison fussent ouvertes.II se rappela le cri de la pythonisse que les apôtres étaient les serviteurs du Très Haut et qu’ils annonçaient la voie du salut, et • I en fut lui-même convaincu.II se jeta à genoux devant eux, et s’écria : “ Que faut-il faire pour être sauvé ?— Croire au Seigneur Jésus,” répondit Paul.Toute la famille du geôlier était accourue et se prosterna devant les apôtres, en affirmant hautement leur foi en Jésus-Christ.Il y avait une fontaine dans la cour de la prison, et sans retard Paul leur donna le baptême.Le tremblement de terre avait secoué toute la ville, et épouvanté toute la population.Les magistrats eux-mêmes étaient en proie à une telle frayeur qu’ils voulurent réparer l’injustice qu’ils avaient 310 LA NOUVELLE-FRANCE commise, et ils envoyèrent les licteurs au geôlier avec l’ordre de libérer les deux captifs.Mais Paul avait la noble fierté du citoyen romain, et le souci de sa dignité épiscopale.11 réclama la reconnaissance publique de son innocence, et il voulut que l’injustice dont les duumvirs s’étaient rendus coupables fût réparée au grand jour.“ Eh quoi, dit-il aux licteurs, vous nous avez publiquement battus de verges, sans forme de procès, nous citoyens romains ; vous nous avez injustement jetés en prison, et maintenant vous voulez nous en faire sortir secrètement ! II n’en sera pas ainsi.Qu’ils viennent eux-mêmes, ces dépositaires de l’autorité romaine, réparer publiquement leur injustice, et nous mettre en liberté ! ” Les licteurs rapportèrent aux magistrats cette hère réponse, et ils comprirent toute la gravité de leur faute.Ils avaient commis contre les lois romaines une double offense, qui méritait un châtiment sévère : ils avaient condamné les accusés sans procès, et ils avaient flagellé des citoyens romains ! Tout tremblants et inquiets des dénonciations qui pouvaient être faites contre eux à Rome, ils s’empressèrent d’aller à la prison et ils offrirent aux deux apôtres toutes les excuses et les réparations convenables.Ils les accompagnèrent eux-mêmes hors de la prison, et ils les supplièrent de quitter la ville pour éviter de nouveaux troubles.Evidemment ils ne voulaient plus avoir aucun rapport désagréable avec un homme qui se défendait à coups de tremblements de terre.Ce fut une grande joie pour Lydie, et pour les nombreux néophytes de revoir Paul et Silas après le triomphe qu’ils venaient de remporter sur les ennemis de Jésus.Mais ce fut aussi un grand chagrin d’apprendre qu’il allait les quitter.C’était sa mission d’aller de ville en ville, et de province en province, annoncer l’évangile et gagner de nouveaux disciples à Jésus-Christ.Après avoir organisé cette église de Philippes, qui lui donna plus tard tant de consolations, il y laissa Luc et quelques autres frères , et prenant Silas avec lui, il suivit la voie Equatienne qui le conduisit à Amphipolis.II y arriva après une journée de marche ; mais il ne s’y arrêta pas, non plus qu’à Apollonie.C’est à Thessalonique qu’il voulait continuer ses prédications. 311 PAULINA C’était le port le plus important et l’une des plus grandes villes de la Macédoine.Un des généraux d’AIexandre-le-Grand l’avait fondée et lui avait donné le nom de sa femme, Thessalonique.Par abréviation on l’appelle aujourd’hui Saloniki, et les événements qui s’y passent sont bien dfîérents de ceux qui sont ici racontés.Y réveilleront-ils la foi que Paul y a prêchée?II y avait là une synagogue florissante, et Paul y prêcha trois sabbats consécutifs avec un grand zèle.Mais, là comme ailleurs, les Juifs s’obstinèrent à rejeter le Messie que Paul leur annonçait.Un petit nombre de Juifs seulement se convertirent, pendant qu’une grande multitude de païens embrassaient la foi nouvelle.A la suite d’une émeute, soulevée par les Juifs à prix d’or, Paul et Silas se rendirent à Sérée et leur succès fut le même parmi les païens de cette ville.Une nouvelle émeute organisée par les Juifs venus de Thessalonique obligea Paul à fuir.II y laissa Silas et Timothée, et il leur recommanda de venir le rejoindre à Athènes.XI.—LE DERNIER DES HE RO DES Laissons le grand apôtre des nations poursuivre ses courses apostoliques, emporté par le souffle de l’Esprit-Saint, et revenons au royaume des Hérodes.Nous avons raconté l’horrible mort d’Agrippa l’Ancien, le jour même où le peuple de Césarée l’avait mis au rang des dieux nouveaux.II avait laissé quatre enfants, un fils et trois filles.Son fils, alors âgé de dix-sept ans, faisait ses études à Rome, et l’empereur Claude l’avait jugé trop jeune pour lui transmettre le royaume de son père.C’est lorsqu’il eut atteint l’âge de vingt ans seulement qu’il lui remit une partie de ses domaines.La Judée n’y fut pas incluse, et Cuspius Fadus en était devenu gouverneur.Les trois filles se nommaient Bérénice, Marianne et Drusille, toutes trois remarquables par leur beauté.Elles se firent dans le monde en grandissant des réputations fort peu enviables.Bérénice, l’aînée, avait été mariée, à quinze ans, à son oncle H érode, roi de Chalcis; mais elle était devenue veuve à vingt ans; et elle avait épousé Polemo, roi de Cilicie. 312 LA NOUVELLE-FRANCE Bientôt après elle l’avait abandonné, et quand son frère était arrivé au trône sous le nom d’Agrippa II, elle était allée vivre avec lui.Drusille était encore plus séduisante que sa sœur aînée.Elle avait cette beauté qu’on appelle la beauté du diable; et le sang des Hérodes qui coulait dans ses veines n’y avait pas infusé la vertn.Très jeune encore, elle avait épousé un roitelet d’Orient, nommé Aziz.Mais peu après elle avait fait la rencontre de Félix, qui promettait d’aequérir quelque célébrité.Avec son frère Fallas, il avait su gagner successivement les bonnes grâces des Tibère et des Claude, et c’est ainsi qu’il fut nommé plus tard gouverneur de la Judée.Félix avait épousé en premières noces une princesse d’Orient, fille d’un roi de Mauritanie, et petite-fille d’Antoine et de Cléopâtre.Sous le nom de Drusille, elle avait la réputation de beauté et de mœurs légères de son illustre aieule, la reine d’Egypte.Mais elle n’avait pas vécu longtemps, et c’est alors que Félix était devenu follement amoureux d’une seconde Drusille, fille d’Agrippa et femme du roi Aziz.Pour s’en faire aimer, et pour la décider à abandonner son mari, il avait eu recours à Simon le magicien.Quels furent les artifices magiques ou diaboliques employés par le célèbre Simon?L’histoire ne le dit pas.Mais la magie opéra le résultat désiré, et Drusille, épouse du roi Aziz, devint la femme de Félix.Ils eurent un fils, auquel ils donnèrent le nom de son grand-père Agrippa; et il était encore bien jeune que ses parents rêvaient déjà de le voir monter un jour sur le trône de Judée.Nous l’avons dit, ce trône était vacant depuis la mort du grand-père, le divin Agrippa, la Judée ne faisant pas partie des Etats attribués par l’empereur Claude à Agrippa II.Naturellement Pallas et Félix, toutpuissants à Rome, s’employaient de leur mieux à prolonger cette vacance jutqu’à ce que le jeune Agrippa, fils de Drusille et de Félix, fût assez âgé pour être placé par Rome sur le trône de la Judée.A cette phase de notre récit, Drusille est à Jérusalem avec son fils.Il a dix-huit ans; et il complète dans les écoles des docteurs et des scribes ses études de grec et d’hébreu.Félix est toujours à Rome, mais il espère venir bientôt les rejoin- 313 PAULINA dre à Jérusalem; car il s’attend que Pallas le fera nommer gouverneur de la Judée, pour remplacer Cumanus, que les Juifs ont dénoncé à Rome.Agrippa II, avec sa sœur Bérénice, habite alternativement Césarée et Tibériade; et il a permis à sa sœur Drusiile de se loger avec son fils dans le palais des Hérodes à Jérusalem, bâti non loin du temple, et relié à son portique méridional par un viaduc.Les portiques du temple étaient la promenade favorite du jeune Agrippa.Un jour qu’il y promenait ses rêveries sentimentales, il vit sortir du parvis des femmes une jeune fille, qui évidemment n’appartenait pas à la race juive, et qui était d’une beauté éblouissante.Elle était accompagnée d’une femme plus âgée, apparemment sa mère, et qui était aussi très belle.Agrippa les suivit.Elles longèrent la colonnade du temple, du côté occidental, contournèrent le mur de la tour Antonia, et en franchirent la porte, où la sentinelle les salua.Agrippa s’approcha du soldat romain, et lui demanda qui étaient ces deux femmes.“Ce sont, répondit la sentinelle, la femme et la fille du proconsul de Chypre qui est arrivé à Jérusalem hier.Ils sont les hôtes du gouverneur Cumanus.—Savez-vous s’ils feront un long séjour à Jérusalem?—Je l’ignore.Elles sont bien belles, n’est-ce pas, mon prince?” Agrippa regarda le soldat qui souriait, et s’en retourna vers le palais royal.“Il me semblait, se dit-il, qu’elles ne m’étaient pas inconnues.C’est à la mort de mon grand-père Agrippa, à Césarée, que je me souviens de les avoir vues.Mais la jeune fille n’était alors qu’une enfant, et moi aussi.Comme elle a grandi! et qu’elle est belle!”.En arrivant au palais, Agrippa courut à la chambre de sa mère: “Dites-moi, ma mère, connaissez-vous le proconsul de Chypre?—Oui, sans doute, depuis plusieurs années.Sa famille est une des plus illustres de Rome.II se nomme Sergius Paulus, et il compte les Paulus Emilius et les Scipions parmi ses ancêtres.Sa femme est une corinthienne, fille d’un prêtre d’Apollon.Mais quel intérêt prends-tu au proconsul de Chypre?—Ce n’est pas à lui que je m’intéresse le plus.C’est à sa fille, 314 LA NOUVELLE-FRANCE que je viens de rencontrer au temple, et qui est aussi belle.que vous, ma mère.—Flatteur, tu veux dire plus belle.Je le vois à ton enthousiasme.—Elle est plus jeune, évidemment.—Je suis sûre qu’elle n’est pas plus belle que sa mère.—Je n’ai regardé que la fille.Eh! bien, ils sont à Jérusalem depuis hier.N’aimeriez-vous pas à renouveler connaissance avec eux?—Oui, où sont-ils ?—Ils sont les hôtes de Cumanus.•—Ah! très bien, ce sera facile”.Deux heures plus tard, Drusille alla visiter les Cumanus et leurs hôtes.Et le lendemain son fils et elle furent invités à dîner chez le gouverneur.Agrippa était radieux, et le dîner fut des plus agréables.Le gouverneur et sa femme savaient exercer l’hospitalité, et inspirer la sympathie.Sergius Paulus appartenait à cette élite de la société romaine qui se distinguait par les belles manières et le beau langage.Drusille avait l’art de faire briller à la fois son esprit et sa beauté.Les deux jeunes gens parlaient peu, mais leurs regards étaient plus éloquents que des paroles, et ils se comprirent très bien.Chryséis et Paulina trouvèrent que le jeune prince était beau et sympathique.Quand Drusille et son fils furent revenus au palais, ils conversèrent longtemps sur les suites possibles de leurs relations futures avec la famille du proconsul de Chypre.Drusille reconnut que Paulina était vraiment ravissante, et que son fils n’avait pas tort de l’aimer.Pour le moment, et jusqu’à nouvel ordre, elle ne mettrait pas d’obstacle à cet amour.“Tu sais, mon fils, quel avenir nous rêvons pour toi.La Judée, depuis la mort de ton grand-père, n’a pas de roi.II va sans dire que mon frère a la prétention de l’ajouter à ses domaines; mais ton père, et ton oncle Pallas, et moi-même, nous prenons secrètement tous les moyens pour l’en empêcher, et jusqu’à présent nous avons réussi.L’empereur Claudius est avec nous.“Tout naturellement, le mariage que tu feras dans quelques années, non seulement ne devra pas être un obstacle à ton accession au trône, mais au contraire devra l’aider. L'ANTÉCHRIST 315 “Or il me semble qu’une alliance avec Paulina augmenterait nos chances.Elle appartient à l’une des grandes familles sénatoriales de Rome.Son père est très riche, et il jouit d’une grande influence politique.Ta descendance des Hérodes, et la religion juive à laquelle nous appartenons tous les deux, nous seront d’un grand secours auprès des Juifs, tandis que la religion et la nationalité de Paulina nous serviraient auprès des Césars.Pallas et Félix feront le reste”.Ce fut une grande joie pour Agrippa d’entendre sa mère parler ainsi.II n’en dormit pas du reste de la nuit, et il lui sembla qu’aucun obstacle ne pouvait plus empêcher la réalisation de son rêve d’amour.Les jours qui suivirent ne firent qu’agrandir ses espérances.Car il eut le bonheur de revoir Paulina plusieurs fois, et il ne put retenir l’aveu de son amour.Sans doute, elle eut plus de discrétion, et ne révéla pas les secrets de son cœur.Mais il crut lire dans ses beaux yeux des sentiments au moins très sympathiques.Le temps de parler d’ailleurs n’était pas venu pour elle.Elle n’avait encore que quinze ans, et dans les circonstances où ils étaient tous deux, il ne pouvait pas être question d’engager l’avenir.(A suivre) A.-B.Routhier.L’ANTÉCHRIST (Suite) LE CHILIASME Après la chute de l’Antéchrist, y aura-t-il pour l’Eglise une période de calme?Dieu viendra-t-II aussitôt clore la grande tragédie humaine, par la catastrophe du monde et le jugement général?Ou bien y aura-t-il un temps de repos?Les millénaires affirment que l’Eglise régnera mille ans sur la terre, avec son divin fondateur; 316 LA NOUVELLE-FRANCE elle régnera sur cette terre tant de fois arrosée par le sang de ses enfants.D’après les tenants des doctrines millénaires, Jésus-Christ régnerait visiblement avec les justes, sur cette terre qu’il absoudrait de la malédiction portée contre elle, à l’occasion du péché originel.Elle produirait tout en abondance, sans aucun travail de la part de l’homme! Les justes seraient d’abord ressuscités, et régneraient glorieusement avec le Sauveur, leur Roi divin, pendant mille ans! Ce serait, disent-ils, “la première résurrection” dont parle l’Apocalypse.Après ces dix siècles de félicité terrestre, pendant lesquels Dieu donnerait à ses élus le centuple de ce qu’ils ont quitté pour son amour, il y aurait une seconde résurrection, pour les méchants, cette fois, et cette résurrection serait suivie du Jugement Général.Il est hors de doute que cette croyance à un règne de Jésus-Christ sur la terre est d’origine judaïque.Les Juifs croyaient fermement à la prédestination de leur peuple, appelé à régner sur toutes les nations de la terre, avec un roi-Messie.C’est pour cela qu’ils n’ont pas voulu reconnaître le Messie pacifique, le Sauveur venu du ciel.Lorsqu’ils virent le Fils de Dieu expirer couronné d’une auréole de honte, ils dirent avec douleur: “ Nous espérions pourtant qu’il rétablirait le royaume d’Israël!" Devant cette déconvenue sanglante, ils portèrent leurs espérances vers l’avenir, vers la seconde venue du Fils de Dieu, annoncée par le Sauveur lui-même.Comme leurs espérances ne dépassaient pas les horizons étroits de la terre, ils attendaient un triomphe terrestre, des joies terrestres, des richesses terrestres.Ils interprétaient, à la lettre, les promesses faites par Isaïe et par Ezéchiel, et les paroles de Notre-Seigneur, qui promettent “le centuple à qui auront tout quitté pour le suivre.” D’après cette croyance, les religieux et tous ceux qui auraient pratiqué la virginité, recevraient alors le centuple, c’est-à-dire sérail complet, comme celui du grand Turc! L’Eglise ne tarda pas à condamner ces rêveries qui canonisaient le sensualisme le plus éhonté, comme contraires au spiritualisme chrétien.D’autres millénaires entendaient dans un sens spirituel les promesses du Sauveur.On compte parmi ces nouveaux chiliastres, ceux , un L'ANTÉCHRIST 317 saint Justin martyr, saint Irénée, Lactance, Commodien, Tertul-Iien, etc.Ceux-ci n’ont jamais été condamnés.A travers les opinions et les disputes innombrables qui se sont manifestées autour de cette question, plusieurs points ont été mis en lumière par l’histoire.1.Il est certain que le millénarisme est d’origine juive.Prenant la Genèse comme le prototype de l’histoire, les Israélites regardent les six jours de la création comme les six jours de travail et de souffrance sur la terre; et les mille ans de règne, comme le jour de repos, le sabbat du Seigneur avec les élus.2.Le chiliasme ne fut jamais une croyance générale dans l’Eglise.Si l’on voit saint Justin et saint Jérôme le défendre, des milliers d’autres le combattaient; et ces deux saints condamnaient les idées charnelles que les Juifs y mêlaient.3.A partir du cinquième siècle, le millénarisme paraît complètement enseveli dans l’oubli, jusqu’aux approches de l’an mille.A cette époque, le souvenir de la catastrophe finale semble avoir traversé tous les esprits, et jeté dans la plupart des âmes la vive représentation des jugements de Dieu, qui paraissaient menacer les hommes à brève échéance.Cette perspective de la fin du monde poussa alors un certain nombre de chrétiens à se retirer dans la solitude, pour se préparer, par le jeûne et la pénitence, au redoutable jour.A cette occasion, le millénarisme parut revivre, mais ce ne fut que pour quelques années.4.Chez les païens, la croyance à un âge d’or attendu dans l’avenir était universelle.Quand ils se convertirent au christianisme, devant les persécutions d’un gouvernement payen, l’idée du chiliasme était singulièrement propre à les encourager, et les séduisait d’autant plus, qu’elle répondait mieux aux croyances dont le paganisme les avait imbus.Aujourd’hui, un certain nombre d’écrivains, attardés dans les rêveries judaïques, ont essayé de ressusciter le chiliasme et de le placer hors des terrains où il a déjà subi les anathèmes de l’Eglise.Ils pensent qu’après la lutte séculaire entre le bien et le mal, satan sera enchaîné et ne pourra plus troubler les hommes par ses tentations.Dès lors, les lumières de la raison, n’étant plus obscurcies par les buées de l’enfer, permettraient de voir la folie du péché.La 318 LA NOUVELLE-FRANCE surface de l’âme humaine serait comme un océan où la tempête ne souffle plus, et qui reflète toujours le ciel! La nature humaine n’étant plus poussé par aucun souffle, ni entraînée par aucun courant, obéirait spontanément et sans efforts aux influences de la grâce, sans jamais éprouver ces luttes intestines qui nous font si souvent gémir.Quelle paix! L’homme pratiquerait la vertu d’une manière con-naturelle! Ce serait presque l’état de l’homme avant sa chute! Et quel triomphe pour l’Eglise! L’humanité longtemps égarée par les sophismes serait alors comme le voyageur qui, trompé par des guides aveugles, voit tout à coup se lever un soleil radieux, qui dissipe toutes les erreurs dont on l’avait abusé pendant la nuit.Alors l’Eglise ne serait plus combattue par les passions, et deviendrait le phare de l’humanité qui marcherait à sa lumière! Ce millénarisme mitigé, embelli, métamorphosé, a le malheur de n’avoir aucun fondement solide dans l’Ecriture, ni dans la tradition.II a beaucoup de théologiens très graves contre lui; il n’a aucune autorité grave en sa faveur.Quels sont les fondements sur lesquels il s’appuie?Des hypothèses, des hypothèses et encore des hypothèses ! Ecoutons un millénaire contemporain, l’abbé Rougeyron: “ Les justes de la race humaine, échappés miraculeusement au désastre universel, deviendront les tiges de générations saintes, heureuses, amies de Dieu.Ce seront les habitants de la terre pendant la grande période millénaire.“ En cette époque fortunée, si nous considérons l’homme en lui-même, nous verrons s’effacer en lui les atteintes funestes du péché, se réparer les ravages qu’il a causés dans l’intelligence, dans la volonté, dans la chair, dans l’union du corps et de l’âme.L’esprit humain jouira d’une lumière peut-être supérieure à celle du premier homme.Le corps cessera d’être assujetti aux douleurs, aux infirmités etc., et après la période de leur existence terrestre, les fidèles passeront au monde supérieur et céleste, par une ascension plutôt qu’une mort, même très douce.“ Alors il s’établira une vraie théocratie sur la terre.Jésus-Christ, toutefois, n’exercera pas son gouvernement d’une manière continuellement visible.On ne jouira pas de I’impeccabilité.Par suite l’antèchrist 319 de la fragilité inhérente à toute créature qui n’est pas confirmée en grâce, la prévarication sera possible, mais extrêmement rare.Les chutes resteront individuelles, et ne feront tort qu’à celui qui les aura commises.“ Tout sera en commun.Plus de propriété.Les anges viendront souvent visiter les hommes et leur feront de merveilleux récits sur les magnificences du monde supérieur.“La réformation s’étendra jusqu’à la nature animale et même à la nature végétale.Notre sphère reprendra sa position droite sur son orbite, et il régnera sur tout le globe un printemps éternel!!! “On peut aussi présumer que les lois de la pesanteur recevront de notables modifications, et que le corps humain, devenu plus souple et plus léger, pourra se transporter, avec une rapidité semblable à celle de l’oiseau, dans les régions éloignées que nous voudrons parcourir.“II y aura, comme aujourd’hui, un culte extérieur; mais les magnifiques cérémonies qui se célébreront dans les temples superbes dont la terre sera couverte, recevront un plus vif éclat: toute la société humaine marchera d’un pas uniforme et un admirable ensemble, sous le glorieux étendard du Christ!.Parlements et conciles, Eglise et Etat, princes et peuples, individus et nations, tous l’adoreront, l’aimeront de tout leur esprit et tout leur cœur!!” (Rougeyron Les derniers temps).Un autre auteur contemporain nous raconte des merveilles plus étonnantes encore.Ecoutez-Ie quelques instants : “Toute la terre sera renouvelée, et redeviendra un jardin de délices, un paradis de perfection comme au moment de la création; ou plutôt, elle recevra une plus grande perfection que dans le principe, avec un printemps perpétuel ! La durée de la terre régénérée sera éternelle.Le genre humain recevra sa transformation et reprendra les splendides vêtements dont nos premiers pères avaient été dépouillés.” (Ils étaient nus!).“La reproduction de la race humaine n’aura plus de fin.Les hommes jouiront d’une surabondance de biens temporels et spirituels, et leur félicité sera parfaite.La plénitude des dons de l’Esprit Saint sera répandue dans tout le genre humain.L’immortalité sera la conséquence de l’abolition du péché originel.Après une 320 LA NOUVELLE-FRANCE existence de plusieurs siècles, l’homme sera enlevé corps et âme, vers une existence éternelle, heureuse ou malheureuse.Jésus régnera visiblement”.(M.Joseph, Félicité).Monsieur P.Pradie ajoute à tous ces rêves, que “ l’homme sentira la présence de Dieu, qu’il se sentira aux portes du ciel n’ayant qu’une toile d’araignée pour barrière!” On a pu remarquer que ce chiliasme est loin du millénarisme sensuel de Cérinthe.C’est plutôt le millénarisme de Papias, agémenté d’une multitude de détails merveilleux.C’est un rêve grandiose, mais c’est un rêve! La seule base sur laquelle il repose, est un texte mal compris, comme nous le verrons plus loin.Peut-on admettre l’hypothèse d’un règne glorieux de l’Eglise sur la terre, c’est-à-dire d’un triomphe et d’une paix séculaires.?Cette doctrine n’est pas contraire à l’enseignement catholique, et elle a été exposée dans la chaire de Notre-Dame de Paris par le grand orateur Monsabré.“Nous n’avons vu s’accomplir encore que les oracles qui nous annoncent les contradictions et les luttes.Le Christ, bien qu’il ait fait d’admirables conquêtes, n’a pas encore consommé sa victoire sur le monde, toujours en guerre contre la vérité et la loi évangéliques.“L’Eglise, malgré la force expansive qui lui assure la catholicité, ne s’est pas encore établie à poste fixe, chez Ious les peuples sur lesquels planent les ombres de la mort.Sans tomber dans l’erreur des “millénaires” qui rêvaient un règne visible du Christ sur la terre, ne nous est-il pas permis d’espérer que la Jérusalem spirituelle fondée par le Verbe Incarné jouira enfin d’une paix chèrement achetée par vingt siècles de combats et de souffrances; qu’elle verra se lever la lumière, et briller sur elle le grand jour de la gloire du Seigneur; que les nations et les rois voudront marcher dans sa lumière; que les peuples voleront vers elle comme des nuées légères, ou comme des colombes empressées de regagner leur gîte; que ses portes seront ouvertes la nuit et le jour, afin de laisser entrer les rois et l’élite des nations; que les nations qui ne voudront pas la recevoir, périront, et que les peuples qui refuseront de la reconnaître seront dévastés comme le désert; que ses ennemis convertis adoreront la trace de ses pas et l’appelleront la cité du Seigneur; et qu’on entendra Dieu l’antéchrist 321 lui dire: “Je suis le Seigneur qui sauve, ton Rédempteur ?Que la paix soit sur toi, et que la justice te gouverne.Ton peuple sera un peuple de justes; ils habiteront à jamais la terre.Voilà les rejetons que j’ai plantés, voilà l’œuvre de ma gloire”.(Isaïe, LX) “Lorsque ces oracles des livres saints seront accomplis, il n’y aura plus, selon la parole du Sauveur, qu’un bercail et un pasteur” (Jean X.16).(Monsabré, Le nombre des élus).Ce glorieux triomphe de l’Eglise, nous l’espérons.II est même prédit par saint Paul et par saint Jean, dans l’Apocalypse.Mais il sera de bien courte durée.L’Eglise est le prolongement de Jésus-Christ sur la terre; elle est son épouse bien-aimée: elle doit suivre son Epoux divin, au prétoire et jusqu’au Calvaire.Le Fils de Dieu a été un signe de contradiction en ce monde.L’Eglise l’a suivi comme une épouse fidèle, à travers les persécutions et les ignominies, n’ayant pas même, quelquefois, une pierre où reposer sa tête.Elle n’a avancé sur le champ de bataille des siècles qu’à travers des luttes acharnées.Victorieuse sur un point, écrasée sur un autre, toujours persécutée, mais, en définitive, toujours victorieuse, elle peut dire comme son Epoux divin: “Mon royaume n’est pas de ce monde.” Pour elle, et ses enfants, comme pour son Chef, le combat doit précéder la victoire, et le triomphe n’est pas sur la terre, mais dans l’éternité.L’Eglise est appelée “l’Eglise militante,” parcequ’elle doit combattre jusqu’à la consommation des siècles.Assaillie dès son berceau par une persécution qui dura trois siècles, elle en est sortie victorieuse, embellie, agrandie, et plus forte.Des assauts cent fois pires que les persécutions se sont répétés dans tous les siècles: schismes, hérésies, aberrations philosophiques etc., se sont tour à tour levés contre elle.Mais elle a de son divin Fondateur l’impérissable garantie que “ les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle”.L’Eglise s’avance en combattant avec l’invincible assurance de son triomphe définitif.Oui, l’Eglise triomphera de toutes les puissances conjurées contre elle; mais le grand triomphe sera le résultat de la lutte suprême.Les tribus dispersées d’Israël entreront dans le bercail et l’Eglise donnera de prodigieux coups de filet, et renouvellera la pêche miraculeuse à l’endroit des prédestinés. 322 LA NOUVELLE-FRANCE “Tous les peuples, jusqu’aux extrémités de la terre, se souviendront du Seigneur et retourneront à Lui; car c’est au Seigneur qu’appartient l’empire, et II gouvernera toutes les nations ” (Ps XXI).“Sa domination s’étendra depuis une mer jusqu’à l’autre, depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre.Les habitants de l’Ethiopie se prosterneront devant lui, et II gouvernera toutes les nations ” (Ps.LXXI).Saint Paul nous enseigne que les Juifs se convertiront en masse, à la fin des temps: “Les Juifs sont-ils donc tombés de façon que leur chute est sans ressource ?A Dieu ne plaise! Leur chute est devenue une occasion de salut pour les Gentils, afin que l’exemple des Gentils les pousse à revenir à Dieu.” Et faites bien attention à l’argument que l’apôtre tire aussitôt: “Si leur chute a été la richesse du monde, si leur diminution a été le salut des Gentils, combien plus leur conversion générale enrichira l’univers! Si la réprobation des Juifs est devenue la réconciliation du monde, leur rappel ne sera-t-il pas une véritable résurrection?” (Rom.XI, 11.12.) Les Juifs trompés par l’Antéchrist seront éclairés par les prédications d’Enoch et d’EIie.Ils feront pénitence, retourneront à leur Père céleste et s’efforceront de gagner tous les cœurs à Dieu pour réparer leur ingratitude.Tel sera le triomphe de l’Eglise, triomphe immense, sublime, non pas de mille ans, mais de quelques jours, et aux bords de l’éternité.Cette victoire de l’Eglise viendra après la chute de l’Antéchrist.Or, Suarez affirme que le monde ne survivra à l’homme de péché que pendant quarante-cinq jours.Et ne peut-on pas conclure cela des paroles du prophète Daniel: “La persécution de I’anté- christ durera 1290 jours.Heureux celui qui parviendra jusqu’au 1335ième jour! (Suarez, Disp.54, sec.2.) Les millénaires rêvent un règne de paix pour l’Eglise sur la terre! un règne prolongé, séculaire! Comment pourrions-nous le croire lorsque l’apôtre nous dit que nous n’allons au ciel que par le chemin épineux des tribulations?Le Sauveur affirme que nous ne pouvons marcher à sa suite qu’en nous renonçant nous-mêmes et en portant notre croix; qu’on ne peut être son disciple qu’en portant une croix. 323 CAUSERIE SCIENTIFIQUE II prédit aux siens des souffrances, des persécutions: “Le monde se réjouira, dit-il, et vous serez dans la peine”.Où laisse-t-il espérer un règne de félicité sur la terre ?Et toute l’histoire de l’Eglise nous montre qu’elle suit son Epoux divin dans le chemin du Calvaire.En butte aux assauts de l’erreur et de l’impiété, elle n’a jamais eu que des moments de tranquillité relative et partielle.Calme dans un coin du monde pour quelques années, elle doit combattre ailleurs, et il en sera toujours ainsi, parce-que l’Eglise sera toujours, en ce monde, une Eglise militante, et que la vie de l’homme, sur la terre, est un combat.(A suivre) T.L., S.J.CAUSERIE SCIENTIFIQUE QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA LUNE La lune, malgré ses faibles dimensions et le rôle peu important qu’elle joue dans le système planétaire, compte parmi les astres qui intéressent le plus les humains, et dont on s’occupe davantage-quelquefois trop, surtout dans certains milieux.A cela, rien d’éton-nant.Satellite de la terre, elle en est la fidèle compagne dans son mouvement annuel autour du soleil.C’est elle qui tempère l’obscurité de nos nuits et charme délicieusement nos regards par sa douce et mystérieuse lumière; c’est par son action que les eaux de l’océan se soulèvent deux fois par jour et que se produit, sur les rivages de la mer et dans les fleuves, le phénomène des marées.Et, de plus, n’a-t-elle pas inspiré à maint poète des strophes émues, et n’a-t-elle pas fourni à de nombreux peintres le sujet de superbes compositions artistiques ?Bref, la lune est un astre intéressant, il ne saurait y avoir de doute sur ce point.Mais, avouons-Ie, ne lui a-t-on pas donné trop souvent plus d’importance qu’il ne faut, n’a-t-on pas exagéré quelque peu son influen- 324 LA NOUVELLE FRANCE ce sur l’atmosphère terrestre, sur les récoltes, ne I’a-t-on pas crue trop souvent coupable de nombreux méfaits dont elle est parfaitement innocente, en un mot, n’y a-t-il pas, à son sujet, beaucoup de préjugés plus ou moins justifiables?Je sais, en répondant à quelques-unes de ces questions, que je m’aventure sur un terrain dangereux, et que beaucoup de personnes, non pas toujours parmi les moins instruites, se montrent, sur ce sujet, absolument irréductibles.Il faut respecter, sans doute, les opinions de tout le monde, même celles que l’on est en droit de qualifier de préjugés.Seulement, il est permis d’analyser ces opinions, et d’essayer de mettre autant que possible, pour l’honneur de la lune,les choses au point.* * * Tout le monde sait que la lune se renouvelle tous les 29 j.et 13 h.; il y a donc, dans une année, 12 lunaisons et près de 11 jours en plus.Malgré ce surplus de 11 jours sur les 12 mois de l’année, le public reconnaît à chaque mois le droit de propriété pour une lune en particulier, et se croit obligé de désigner les diverses lunaisons d’après les noms des mois dans lesquels on les observe.On dira, par exemple, la lune de mars, la lune d’avril, la lune de mai, etc.L’on voit tout de suite que la coïncidence des mois et des lunaisons ne peut pas être parfaite, puisqu’il y a plus de 12 lunaisons par année.Il en résulte des anomalies et des substitutions très bizarres: il y a des mois qui ont deux lunes et d’autres qui n’en ont pas; de plus, un mois s’empare de la lune de son voisin, ou, si l’on aime mieux, les mois se prêtent aimablement leur lune; en un mot, suivant le dicton populaire, les lunes chevauchent, et l’on entend dire avec le plus grand sérieux du monde: rien d’étonnant si le mois d’avril est si froid, nous sommes encore dans la lune de mars 1 Si l’on veut absolument— et le peuple paraît y tenir—donner une lutte à chaque mois, il n’est pas surprenant qu’il se présente quelquefois de sérieuses difficultés.La lune, en effet, peut devenir nouvelle soit au commencement soit au milieu ou à la fin des mois; alors quel nom donner à la lunaison?Sera-ce celui du mois dans lequel elle commence, ou celui dans lequel elle finit ? 325 CAUSERIE SCIENTIFIQUE De là des discussions sans fin et.sans aucun profit.Qu’on nous permette de dire, au risque de soulever des tempêtes, que ces deux manières de qualifier les lunes sont tout aussi futiles, tout aussi peu fondées l’une que l’autre, et que les astronomes, ennemis des règles abstraites, se sont toujours bien gardés d’intervenir dans les discussions de ce genre.Voyons brièvement à quels résultats étranges conduisent les deux manières de nommer les lunes.Supposons qu’on emprunte la dénomination de la lune au mois dans lequel elle finit ; dans ce cas, il y aurait des mois qui auraient deux lunes.On appellerait, par exemple, lune de janvier celle qui finirait le premier jour de ce mois, quelques minutes après minuit, mais la lune suivante, qui finirait avant le 30 janvier, serait également la lune de janvier, et ce mois aurait deux lunes ! D’autre part, on nommerait aussi lune de janvier celle qui finirait un peu avant le 31 de ce mois; mais la lune suivante, à cause des 28 jours de février, ne s’achèverait qu’en mars, et février se trouverait sans lunaison ! Les conséquences ne sont pas moins bizarres, lorsqu’on nomme les lunes par les mois dans lesquels elles commencent.En l’année 1911, la lune a renouvelé le 1er janvier; on l’appellerait donc la lune de janvier.Mais elle s’est terminée le 30, et la lune suivante, commençant au même instant, serait également la lune de janvier, et se dernier mois aurait eu encore deux lunes ! Ces exemples font voir combien puériles et peu raisonnables sont ces règles au sujet des noms à donner aux lunes.Elles supposent que la division de l’année en douze mois est une nécessité astronomique.Bien au contraire, les mois sont des divisions fort arbitraires de l’année; il y en a actuellement douze; il pourrait y en avoir plus ou moins, et, de fait, chez les Romains, il n’y en avait que dix, tandis qu’il y a toujours douze lunaisons par année, avec un surplus de près de onze jours.S’il prenait fantaisie aux gouvernements des différents pays, appuyés par les astronomes, de diviser l’année en 15 mois, est-ce que chaque mois aurait sa lune?II vaut donc mieux—comme d’ailleurs le font les astronomes—de ne pas chercher des coïncidences là où il n’y en a pas.Au Canada, on a l’habitude d’appeler lune de mars celle qui dé- 326 LA NOUVELLE-FRANCE termine la fête de Pâques.Or, l’année dernière, la lune pascale a commencée le 2 avril; il faut alors conclure que mars a passé sa lune à avril, conclusion qu’on pourrait qualifier de.mais n’insistons pas.Rappelons seulement que la lune qui fixe la fête de Pâques est celle qui est pleine le ou après le 21 mars, ce qui peut, comme l’année dernière, fort bien arriver en avril.Il va sans dire que ce chevauchement des lunes est la cause, dans l’esprit de bien des gens, de graves perturbations météorologiques, et que la température d’un mois, pendant lequel brille la lune du mois précédent, doit nécessairement s’abaisser d’une façon notable.On suppose donc que chaque lune à une température propre, que la lune de janvier, par exemple, est plus froide que celle de février, que celle-ci est plus froide que celle de mars, que celle de mai, que celle de juillet, etc., Mais on oublie que la lune ne brille pas seulement au Canada, mais que, pendant la durée d’une lunaison, elle fait le tour de la terre et qu’elle éclaire les pays situés à nos antipodes, pays où les saisons sont à l’inverse des nôtres, où, par conséquent, le mois de janvier est le mois des chaleurs.Et alors, la même lune, qui serait froide au Canada, serait chaude au Brésil ou en Australie ! Ne voit-on pas à quelles absurdités on se heurte ! D’un bout de l’année à l’autre, l’influence climatérique de la lune, s’il y en a une, est invariable: elle n’est ni plus froide au mois de janvier, ni plus chaude au mois de juillet qu’aux autres époques de l’année.La chaleur qu’elle déverse sur la terre est pratiquement nulle et n’est sensible, pour une fraction très petite de degré, qu’aux instruments les plus délicats.*** Disons maintenant un mot des méfaits de la lune.Son dossier est formidable ! De combien d’influences néfastes sur les récoltes, sur l’atmosphère, sur le système nerveux ne l’a-t-on pas accusée 1 Quand elle brille au sein du firmament, en accomplissant avec sérénité et conscience sa révolution autour de la terre, on pourrait croire qu’elle n’a d’autre souci que de nous prodiguer sa douce lumière; erreur profonde ! Pour quelques-uns, c’est une hypocrite qui voile l’âme la plus perverse sous l’apparence d’une trompeuse bienveillance I 327 CAUSERIE SCIENTIFIQUE D’autres se contentent de lui attribuer certaines influences pour le moins singulières.On trouve, par exemple, dans un vieil ouvrage publié en 1770, la remarque suivante; “Qui ne sait, par sa propre expérience, combien plus rapidement poussent les ongles et les cheveux, quand pour les couper on choisit la lune croissante au lieu du temps du décours ?” Qui n’a pas entendu dire par plusieurs qu’il faut choisir, pour semer telles ou telles graines, une époque déterminée du croissant ou du décours de la lunaison ?Nous pourrions citer comme exemples de préjugés populaires, pour les avoir nous-même entendu énoncer, que le tabac coupé dans le croissant ne tient pas dans la pipe, et que le bois de construction ne sèche jamais, dégoutte l’eau, à moins qu’il ne soit coupé dans la lune de Noël ! Mais il est inutile de passer en revue et d’apprécier toutes ces opinions au sujet des influences de la lune.Les unes peuvent être justifiées, les autres sont ridicules, d’autres enfin manquent de confirmation.Disons seulement qu’il faut accepter avec prudence les observa tions populaires.Ceux qui ont travaillé dans les laboratoires savent avec quelle circonspection il faut procéder dans les recherches et les observations scientifiques.Le peuple, qui ne se croit pas obligé à tant de précautions, peut fort bien prendre pour une relation certaine ce qui n’est qu’une coïncidence fortuite; de là des préjugés, des prétendues remarques qui se transmettent de père en fils et qu’il est bien difficile de faire disparaître.Le peuple a comme l’instinct du mystérieux et se montre toujours disposé à accepter sans preuve ce qu’il ne peut expliquer.Il note surtout les coïncidences favorables à ses idées ; si les choses ne se passent pas comme il l’avait prévu ou prédit, ou bien il ne le remarque pas, ou bien, s’il s’en aperçoit, il se garde bien d’en parler.S’il est poussé au pied du mur par quelque contradicteur qui lui démontre par des faits la fausseté de ses prétentions, il sait toujours se tirer d’une position délicate par quelque habile échappatoire.Lui fera-t-on remarquer, par exemple, qu’il n’y a pas eu de bordée de neige le jour de la Sainte-Catherine, ou que la tempête de Notre-Dame de mars n’a pas eu lieu, il n’abandonnera pas pour cela ses croyances; il se contentera de dire que la dite bordée ou la dite tempête a été 328 LA NOUVELLE-FRANCE retardée ! Et la prochaine chute de neige, toute naturelle à pareille saison, viendra confirmer ses assertions ! Un exemple typique de préjugé populaire se trouve dans le phénomène de la lune rousse.Le célèbre astronome français Arago, dans son Astronomie populaire, commence très spirituellement de la manière suivante un chapitre sur la lune rousse : “ —Je suis charmé de vous voir réunis autour de moi, dit un jour Louis XVIII, aux membres composant une députation du Bureau des Longitudes qui étaient allés lui présenter la Connaissance des Temps et l’Annuaire, car vous m’expliquerez nettement ce que c’est que la lune rousse et son mode d’action sur les récoltes.Laplace, à qui s’adressaient plus particulièrement les paroles, resta comme atterré; lui qui avait tant écrit sur la lune, n’avait en effet jamais songé à la lune rousse.Laplace consultait tous ses voisins du regard, mais ne voyant personne disposé à prendre la parole, il se détermina à répondre lui-même ; “Sire, la lune rousse n’occupe aucune place dans les théories astronomiques; nous ne sommes donc pas en mesure de satisfaire la curiosité de Votre Majesté.” Le soir, pendant son jeu, le roi s’égaya beaucoup de l’embarras dans lequel il avait mis les membres de son Bureau des Longitudes.Laplace l’apprit et vint me demander à l’Observatoire si je pouvais l’éclairer sur cette fameuse lune rousse qui avait été le sujet d’un si désagréable contretemps.Je lui promis d’aller aux informations auprès des jardiniers du Jardin des Plantes et d’autres cultivateurs.” Qu’est-ce donc que la lune rousse ?Les jardiniers donnent ce nom à la lune qui commence en avril, devient pleine à la fin de ce mois ou plus ordinairement dans le courant du mois de mai.Ils prétendent avoir constaté que la lumière de cette lune, lorsqu’elle brille dans un ciel sans nuages, produit un refroidissement qui a pour effet de faire geler les jeunes plantes et les jeunes bourgeons; ceux-ci alors roussissent par suite de la solidification de la sève dans les vaisseaux, d’où le nom de lune rousse donné à la lune qu’on accuse de ces dégâts.L’observation des jardiniers est juste, bien qu’incomplète; seulement, on se trompe sur la cause du phénomène, et il est facile de le faire voir. 329 causerie scientifique Lorsque le ciel est sans nuages et que la lune brille, le rayonnement, qui n’est arrêté par aucun obstacle, devient très énergique, et les plantes peuvent se refroidir jusqu’à la congelation, bien que l’air qui avoisine le sol puisse rester à 5 ou 6 degrés au-dessus de zéro.Si, au contraire, le ciel est couvert, la lune ne paraît pas, il est vrai, mais alors les nuages jouent le rôle d’une couverture de laine, et, faute de rayonnement, le sol ne se refroidit pas.Si donc les plantes roussissent quand la lune- brille, çela n’est pas dû à la lumière de la lune, mais au fait que le ciel est serein.La lune n’est plus que l’innocente spectatrice et non pas la cause efficiente des dégâts produits.II est important de noter que le refroidissement du sol a lieu aussi lorsque la lune n’est pas encore levée, pourvu que le ciel soit serein, particularité que les cultivateurs n’ont peut-être jamais remarquée.Cet exemple de la lune rousse montre bien comment les gens du peuple, sans s’occuper des autres facteurs qui peuvent intervenir dans la production d’un phénomène, concluent tout de suite de la présence de la lune à l’efficacité de son action.D’une manière générale, on peut dire que, avant d’admettre une influence quelconque, pratiquement inexplicable, de la lune sur les plantes ou sur certains groupes de phénomènes spéciaux, il est nécessaire d’étudier et d’analyser les causes ordinaires physiques et météréologiques capables de produire les effets constatés.Si l’on n’arrive à aucun résultat, il sera toujours loisible de recourir à l’influence de la lune et de l’accuser de tous les méfaits imaginables.II va sans dire que le peuple est absolument incapable d’instituer et de mener à bonne fin une pareille analyse.Henri Simard, ptre. 330 LA NOUVELLE-FRANCE UN SOUVENIR DU PERE GONTHIER Dans notre dernière livraison nous consacrions quelques lignes à la mémoire de notre regretté collaborateur et ami, le Père Dom.-Th.Gonthier.D’autres voix, plus autorisées, et des plumes plus exercées que la nôtre, ont depuis lors traité en termes élogieux de l’homme et de ses travaux.L’Action Catholique, du 29 juin, dans un article remarquable de fond et de forme, exaltait dans le moine défunt F “homme de doctrine”, qui dans sa chaire de professeur, dans ses prédications et dans ses écrits, avait si merveilleusement réalisé la devise de son Ordre: Veritas.Dans un autre document, de caractère plutôt biographique, sa belle et fructueuse vie, depuis sa plus tendre enfance jusqu’à son dernier soupir, est racontée avec maints détails édifiants.Nous voulons parler de la Lettre écrite à l’occasion de son décès par le Très-Révérend Père Langlais, vicaire provincial.Cette Lettre, pour être destinée surtout à ses frères en religion, n’en intéresse pas moins tous ceux qui, par des liens spirituels ou des relations sociales, se rattachent à la grande famille dominicaine.Elle a paru dans la Revue dominicaine de Saint-Hyacinthe et plusieurs journaux l’ont reproduite.A notre tour, nous nous proposons d’apporter notre tribut de louanges à la mémoire de l’illustre défunt.Grâce à l’obligeance d’un de nos distingués collaborateurs, nous espérons présenter bientôt aux lecteurs de la Nouvelle-France une étude critique de l’œuvre littéraire du Père Gonthier.En attendant, nous détachons de notre correspondance une lettre pleine de charme et de sentiment.Elle n’est pas d’hier, comme on le constatera par sa date.Le futur dominicain achevait alors sa seconde année de Grand Séminaire.Une sérieuse menace de phthisie l’avait éloigné pour un temps de sa classe de Seconde, qu’il aimait tant, et pour laquelle il rédigeait des leçons d’histoire littéraire durant les rares loisirs que lui laissaient ses études théologiques et ses heures d’enseignement.Le jeune professeur n’avait alors que vingt ans et avait cependant acquis, au cours de ses études classi- UN SOUVENIR DU PERE GONTHIER 331 ques, des connaissances littéraires capable d’instruire et d’intéresser ses élèves, qui, privés à cette époque de manuel approprié, devaient cependant être prêts à subir sur l’histoire littéraire l’épreuve du baccalauréat ès-lettres.Nous avons sous la main le manuscrit de sa première leçon sur la Littérature sacrée et la littérature profane.Ce travail révèle chez son jeune auteur une profondeur de vues, une maturité de jugement et une sûreté de goût remarquables chez un écrivain de son âge.Dans le printemps de 1873, le séminariste Théophile Gonthier se reposait au presbytère de son vénéré et distingué frère aîné, dont la vie sacerdotale irréprochable servira toujours de modèle à son jeune frère, et dans son propre règlement de vie et dans celui qu’il traçera durant les retraites pastorales qu’il devra prêcher à ses confrères dans le sacerdoce.Mais hâtons-nous de citer cet extrait d’une lettre intime, dont le ton d’amitié tendre pourrait surprendre ceux qui ne connaissent que le polémiste, obligé par devoir de flageller l’erreur, au risque parfois de blesser ceux qui la professent ou la propagent.Saint-Apollinaire, 6 juin, 1873.“Hier j’ai eu deux beaux spectacles, comme deux sourires du ciel.Et crois-tu que j’en ai été très-heureux?J’ai éprouvé des joies délicieuses, sans doute.On ne voit jamais un sourire du ciel sans un rayon de bonheur.Mais—j’ai honte de te le dire—au milieu de ces joies si douces et si pures, j’avais des retours de tristesse et de mélancolie.“C’était, hier matin, la première communion.Je ne décris pas ce spectacle-là; les anges le regardaient muets et ravis.Mais juge l’impression que j’en pus recevoir.Je ne pouvais communier moi-même; j’avais à diriger ces chers enfants.C’était la tristesse du matin.C’en fut la joie.Quand j’entendis les paroles douces et ardentes de notre cher curé, quand je vis tous ces enfants, dieux, recueillis, beaux comme des anges, les petites hiles toutes vêtues de blanc, les mains jointes, les petits garçons, les mains doucement croisées sur la poitrine, s’avancer modestement, mais le visage pur 332 LA NOUVELLE-FRANCE et rayonnant; quand je vis enfin le doux Sauveur qui laissait venir à lui les petits enfants, s’en aller à leur rencontre et descendre dans le cœur de ces pauvres enfants, si simples, si humbles, si ignorants, je ne sais ce que je ressentais, mais j’étais heureux.II me semblait contempler le plus beau jour du ciel sur la terre.“Après le déjeûner nous descendîmes à St-Antoine, mon frère et moi, au milieu d’arbres en fleurs et de jolis oiseaux qui chantaient comme ceux du moine Alphus.Et au milieu de tout cela nous parlions de littérature et de toutes choses aussi belles.“Je descendis jusqu’au bord de l’immense falaise taillée à pic qui borde le fleuve.La mer montait encore et venait baigner les pieds de la côte en murmurant doucement comme une mère au berceau de son enfant, comme une douce voix d’ami dans une belle soirée d’éte.Puis, à travers les petits arbres qui bordent la côte, j’entrevoyais au loin la grande baie de Ste-Croix, le Cap Santé; devant moi le gentil village de la Pointe-aux-Trembles; plus bas St-Augustin, St-Nicolas, les hauteurs de Lorette.Je n’osais regarder vers Québec; je n’y aurais pas vu mes chers amis.“Je m’assis là sur le bord de la côte, les pieds au-dessus de l’abîme, l’oreille ouverte au doux bruit des flots qui s’endormaient en soupirant.Je voulais donner un souvenir à mes amis.J’étais seul: la tristesse montait plus vite que les vagues.Adieu, la joie, adieu le charme du souvenir.lorsque tout-à-coup, autour de moi, à mes pieds, dans l’escarpement de la côte, j’entrevis une jolie petite fleur qui porte le nom de la Sainte-Vierge.Je me penchai sur l’abîme et j’en cueillis quelques-unes: “Vierge Sainte, lui disais-je, souviens-toi de mes amis; mets nos cœurs dans ton cœur de mère et garde-Ies bons et heureux”.La joie revint.Mais la pluie commençait.Je quittai la côte emportant les jolies fleurs comme un trophée, et je revins au presbytère content d’avoir vu, une fois encore, le sourire du ciel.” Amicus. 333 PAGES ROMAINES PAGES ROMAINES A PROPOS DE LA PROCLAMATION DE l’inDÉPENDANCE DE l’AlBANIE -ET d’un VOEU DU CONSEIL MUNICIPAL DE ROME Par une décision, en apparence soudaine, mais évidemment longuement préparée, I Italie vient de regler, à son profit, la question Albanaise si longtemps discutée entre les gouvernements autrichien, italien, serbe, grec.Le premier dimanche de juin, qui est la fête du Statuto dans la Péninsule, le général Giacinto Ferrero, commandant le corps d’occupation en Albanie, proclama, par ordre du gouvernement royal, l’unité et l’indépendance de l’Albanie sous F égide et la protection du royaume d’Italie, évoquant à ce sujet les traditions séculaires romaines et vénitiennes, c’est-à-dire, les droits de l’ancienne domination de Rome et de Venise.Cette proclamation, datée de Argyrocastro, a eu une plus grande répercussion sur la situation politique de l’intérieur de l’Italie que dans les provinces albanaises qui l’ont acceptée avec calme et scepticisme, tant, depuis la guerre russo-turque de 1878, et le memorandum daté de Scutari d’Albanie, du 13 juin de la meme année, et adressé par la Ligue Albanaise à Lord Beaconsfield, premier ministre et représentant de la Grande-Bretagne au congrès de Berlin, les destinées de l’Albanie ont subi de modification.Le secret de la diplomatie italienne au sujet du règlement de la question albanaise a eu pour résultat l’étonnement parmi tous ceux,—et ils sont nombreux,—-qui, estimant les ministres de simples mandataires du parlement, voudraient que tout fût soumis à ses discussions avant d’être exécuté.j La presse italienne a généralement traduit cette impression et le Giornale d’Italia, organe officieux, y répondait en disant que la proclamation de l’indépendance de l’Albanie, annoncée depuis longtemps par le Livre Vert et demandée par les manifestations de l’opinion publique, ne pouvait étonner personne.(( Le Messaggero, nullement satisfait de cette explication, dans un article intitulé: “Qui s’est étonné de l’indépendance albanaise ?” et dont la censure a autorisé la publication, a écrit: “Hélas! en Italie, le ministre des Affaires Etrangères conçoit la politique comme un mystère auquel le peuple ne doit rien connaître.—Toujours le peuple est mis en face du fait accompli, et non seulement le peuple, mais encore le Parlement.C’est là une conception erronée.“Quoi qu’en dise le Giornale d’Italia, continue le Messaggero,—il eût été non seulement opportun, mais nécessaire, que les circonstances de la proclamation fussent connues et que l’on pût apprécier à fond l’importance de l’événement que nous venons d’apprendre.” Comme on peut en juger par ces quelques lignes, ce n’est point l’indépendance de l’Albanie sous la protection de l’Italie qui est le sujet des discussions, mais les méthodes que le gouvernement a suivies dans cette affaire.En Italie, deux partis aux conceptions opposées sont en présence depuis longtemps, le parti nationaliste, le parti démocrate.Les deux votèrent la guerre en mai 1915, mais pour des motifs absolument divers; les démocrates pour un but idéal, les nationalistes pour une fin réelle et pratique.C’est la conséquence de ces deux conceptions qui fait naître le conflit actuel au sujet de la proclamation d’Argyrocastro.En effet, par l’approbation qu’ils donnent à la décision du gouvernement, les nationalistes affirment que la vérité de certains axiomes libéraux ne doit pas être acceptée sans le bénéfice de quelques corollaires restrictifs.Les démocrates, de leur côté, expriment l’espoir que l’Italie se bornera à aider un peuple amj 334 LA NOUVELLE-FRANCE à se dégager d’un injuste vasselage, mais sans se mêler aux vicissitudes de sa constitution intérieure.Voilà pour le fond de la question.Quant à la forme, les discussions au sujet des méthodes suivies par le gouvernement italien dans la question albanaise sont encore plus vives, et dans les débats qu’ils se proposent de soulever devant la Chambre et le Sénat, les démocrates annoncent qu’ils demanderont au gouvernement si les choses de l’Albanie furent discutées en conseil des ministres; dans le cas affirmatif, si elle fut tranchée par un vote unanime du cabinet, si l’Italie a agi de sa propre initiative, ou bien si elle a exécuté un mandat reçu par les autres alliés; dans ce dernier cas, pourquoi les autres alliés n’ont-ils pas contresigné la proclamation au peuple albanais?Et sous cette question de l’Albanie en sera traitée une autre qui agite le parti des démocrates, depuis longtemps.La voici: D’après la constitution italienne, la politique étrangère n’est qu’un privilège de la Couronne représentée au gouvernement par le ministre des Affaires Etrangères.Or, la démocratie voudrait que la politique étrangère cessât d’être l’affaire personnelle d’un ministre pour devenir, comme toutes les autres, une affaire d’administration gouvernementale.II en résulte que les discussions qui s’engageront bientôt au Parlement italien sur la proclamation du général Ferrero vont mettre en face les deux conceptions opposées de diplomatie qui, en ce moment, se disputent le terrain, comme dans tous les pays de l’Entente: diplomatie secrète et professionnelle, diplomatie au grand jour, gouvernementale et parlementaire, ce qui est une absurdité.En attendant que s’ouvrent les débats parlementaires à ce sujet, dans le but de garantir la stabilité de l’occupation de l’Albanie méridionale, et pour créer une zone sûre pour activer les communications avec l’armée d’Orient, à travers l’Adriatique, en évitant ainsi la traverse de la mer Egée où les attaques des sous-marins peuvent plus facilement s’exercer, l’Italie vient de procéder à l’occupation de Janma, dans I’Epire.Cette ville était tombée aux mains des Grecs, lors de la première guerre balkanique.Les Turcs durent livrer la place, après un long siège et une défense obstinée, et le traité de Londres du 30 mai 1913 en confirma la possession à la Grèce avec celle du nord de l’Epire.Janina, dont le nom n’est qu’une corruption de San Giovanni, (Saint-Jean), avant d’appartenir à la Grèce, était la principale ville de l’Albanie méridionale.Possédant environ 25 mille habitants, elle en compte 12 mille de religion orthodoxe, 8 mille musulmans, 3 ou 4 mille juifs d’origine espagnole, le restant de culte catholique.De physionomie presque européenne par ses églises, ses casernes, et ses maisons, Janina, qui est située dans une position à la fois pittoresque et stratégique, a joué un grand rôle dans l’histoire de l’Albanie méridionale.Qui sait donc si elle n’est pas appelée de nouveau à renouer ses destinées avec la nouvelle Albanie placée sous la protection de l’Italie?Moins que jamais, à l’heure actuelle, la diplomatie se plaît à donner les vrais motifs qui la font agir.L’Italie, il ne faut pas l’oublier, poursuit la possession totale de la mer Adriatique.Elle veut en exclure absolument l’Autriche, par la prise de Trieste et de toutes les côtes autrichiennes.Le débouché qu’elle sera forcée de laisser à la Serbie sera certainement aussi peu large que possible; les côtes albanaises étant sous son protectorat, elle sera maîtresse de la mer si longtemps convoitée.Aussi, avec une persévérance sans nulle défaillance, poursuit-elle depuis le début de la guerre l’accroissement de ses forces navales.Dès le 8 août 1916, le gouvernement royal prenait par décrets toute une série de mesures destinées à assurer le développement de la marine marchande.Le principe en était de favoriser l’initiative privée.L’Etat exemptait d’impôts, pendant 3 ans, le revenu des cargo-boats achetés à l’étranger.Il assurait pendant 4 ans le même privilège aux navires mis en chantier depuis le 24 mai 1915.II assurait aussi pendant 335 PAGES ROMAINES la guerre l’entrée en franchise des matériaux nécessaires à la construction.En outre, pendant ce même mois d’août 1916, aux conférences de Pallanza, l’Italie obtenait le concours de l’Angleterre pour le développement de sa flotte commerciale, afin de se passer des armateurs neutres dont les prétentions dépassaient toutes les limites.Ainsi, dans l’Adriatique devenue sa mer, l’Italie en réunira les rives par sa marine, sans craindre les rivalités.Aurait-elle atteint son but si sa diplomatie, au lieu d’être un privilège de la couronne, et par conséquent secrète et personnelle, avait été parlementaire, c’est-à-dire, discutée journellement par les passions des partis ?Le gouvernement italien qui, dans le courant de l'été 1916, s’empara du palais de Venise, siège de l’ambassade austro-hongroise près le Saint-Siège, en évoquant le motif de répresailles, à la suite des actes de vandalisme commis par les aéroplanes autrichiens sur les monuments de Venise, et en soutenant la thèse que le palais de Venise faisant partie du domaine national de l’ancienne république, incorporée depuis 1860 au royaume d’Italie, lui appartenait de ce fait, vient d’être invité par un vote officiel du conseil municipal de Rome à prendre possession du palais Caffarelli, siège de l’ambassade allemande près le Quirinal.Essentiellement jaloux d’être les maîtres de tout ce qui constitue le patrimoine historique et artistique de leur ville, les Romains ont toujours disputé à l’étranger la possession des monuments qui font l’ornement et la gloire de leur cité.Quelle campagne de presse n’entreprirent-ils pas, il n’y a pas longtemps, contre les projets du gouvernement français quand il décida d’acheter le palais Farnèse, ui, en fait, en vertu d’un contrat de location, était depuis longtemps le siège _ l’ambassadeur de France.La diplomatie attendit avec patience que le temps lui fournît l’une de ces occasions favorables qui désarment les oppositions les plus obstinées, et l’achat put être effectué.Situé sur le Capitole, le palais Caffarelli, dont l’architecture est de Grégorio Canonica, remonte au XVIe siècle.La famille des ducs du même nom, qui le fit construire, fut la première autorisée à habiter un site si fameux.L’emplacement en fut, paraît-il, donné par Charles-Quint, lors de son premier voyage à Rome, à Ascanio Caffarelli, l’un de ses pages.Sous le pontificat de Pie IX, les Caffarelli endettés offrirent leur palais à l’Etat Romain qui, obéré lui-même, ne put en faire l’acquisition.Le gouvernement prussien s’en rendit alors acquéreur pour y installer son ministre près le Saint-Siège qui, après 1870, céda la place à l’ambassadeur allemand près le Quirinal.A l’occasion des voyages à Rome de Guillaume II une superbe salle du trône y fut aménagée, et dans les fresques qui en constituèrent la décoration, les Allemands, en possession du sommet de la plus illustre des collines romaines, y symbolisèrent leurs rêves de domination universelle.Dès lors, les Romains, de par l’insolence des descendants des anciens Barbares, se virent dans l’impossibilité d’accéder vers ce sommet du Capitole où se déroulèrent tant de célèbres événements.- En effet, deux points culminants formaient le sommet de la grande colline de Rome: l’un était le Capitole, l’autre la Roche Tarpéienne, la citadelle occupée aujourd’hui par l’emplacement du palais Caffarelli.Au temps de Vitruvius, on y montrait encore la grande relique du passé, l’humble maison de Romulus.Les puissantes murailles que les Romains y avaient élevées faisaient de la citadelle une redoutable forteresse dont les accès étaient rendus encore plus difficiles par les escarpements de la Roche Tarpéienne.C’est en voulant tenter l’escalade de ce point stratégique que les Gaulois, signalés par les cris épouvantés des oies, virent échouer leur audacieux projet.De ce jour-là, les oies entrèrent dans 3e 336 LA NOUVELLE-FRANCE les annales romaines et prirent place à côté de la louve et des aigles.Une oie d’argent, placée dans la citadelle, fut l’ex-voto que le premier peuple du monde dédia aux pauvres bêtes qui, par leur effroi, avaient sauvé Rome.Là, à côté de la citadelle, se trouvait la Curia Calabra, et probablement aussi le temple de la Concorde.Le temple de Jupiter Capitolin s’élevait sur ce sommet ou sur le point culminant opposé occupé aujourd’hui par l’Ara Cceli; il est difficile de préciser, les auteurs ayant tour à tour désigné chacun des deux emplacements.Dans tous les cas, c’est donc là, au faite de cette colline aux deux points culminants très rapprochés, que furent construits, outre le temple de Jupiter, celui de la Foi, ceux de la Fortune, d’Hercule, de Junon, de Diane, d’Isis et Sérapis, et autres dieux et déesses, ce qui fit dire à Cicéron que le Capitole était la demeure des dieux.Autour de ces édifices religieux furent dressées, dans le cours des siècles, les statues des rois, des empereurs, des personnages illustres qui avaient bien mérité de la Patrie.Là étaient le colosse d’Apollon, la statue de Jupiter transportée de l’antique Préneste, etc.Les Vandales pillèrent toutes ces merveilles, et tant furent grandes leurs dévastations que du Vie siècle au Xle, le Capitole, délaissé par les hommes, devint le mont des chèvres.A dater de cette nouvelle époque, les Romains reprirent peu à peu possession de la vieille colline qui redevint le centre de l’administration de la ville; le préfet de Rome s’y établit, la noblesse, le peuple vinrent y tenir leurs réunions au milieu des ruines du passé, et sur la Roche Tarpéienne s’éleva tantôt le gibet destiné à pendre les criminels, tantôt le billot sur lequel le bourreau leur tranchait la tête.Les Caffarelli eurent deux grandes illustrations ecclésiastiques au XVIe siècle, alors que leur palais capitolin venait d’être construit.Ce fut d’abord Scipion Caffarelli, né en 1576, qui était par sa sœur neveu de Paul V, qui l’adopta et lui donna son nom et ses armes, ce qui a fait que l’histoire a perpétué son souvenir sous le nom de cardinal Scipion Borghèse.Célébré juriste, Paul V le créa cardinal du titre de S.Chrysogone en 1608, l’enrichit d’abbayes et d’autres riches bénéfices.Sa fortune lui servit à restaurer quantité d’églises: S.Chrysogone, S.Grégoire au Cœlius, Ste-Marie de la Victoire, S.Sébastien.II fit les orgues de Ste-Marie de la Minerve, orna la chapelle Caffarelli de cette église, et dota plusieurs couvents en dehors de Rome.C’est lui qui créa la célèbre villa Borghèse.Grand Pénitencier, Archiprêtre de S.Jean de Latran, de S.Pierre, bibliothécaire de la Sainte Eglise Romaine, Préfet de la Signature de Grâce, Légat d’Avignon, Archevêque de Bologne, Protecteur de l’Allemagne, des Flandres, évêque de Sabine, il jouit d’une si universelle sympathie qu’on l’appela “les délices de Rome.” On l’ensevelit dans la chapelle des Borghèse à Sainte-Marie Majeure.Par son testament, il laissa des legs à toutes les églises de Rome dédiées à la Vierge, et quantité d’œuvres de bienfaisance souvenir généreux de ses anciennes libéralités.L’autre cardinal Caffarelli, (Prosper), né en 1590, et mort d’apoplexie en 1659, porta le titre de S.Calixte.Un seul mot résuma sa vie: l’intégrité.La sacristie de S.Pierre fut son héritière.II fut enseveli dans l’église de la Minerve.Tels sont les principaux souvenirs qu’évoque ce palais Caffarelli d’où l’ambassade d’Allemagne, fièrement campée sur eux, dominait Rome.Que de vieux rêves gibelins ont dû y renaître!.Le trône de l’empereur Guil-Iaume II sur les ruines de la vieille citadelle.Que de projets devait faire l’esprit de ce Barbare en voyant Rome assise à ses pieds ! Les mandataires de la Ville Eternelle ont émis le vœu que l’étranger soit dépouillé de la possession de son palais et que le Capitole qui garde maintenant dans ses salles les reliques de Reims et d’Arras, ne soit plus souillé par celui dont les hordes ont fait pâlir celles d’Attila.Don Paolo Agosto.eurent un
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