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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1912-06, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE TOME XI N° 6 JUIN 1912 L’organisation religieuse et le pouvoir civil XVIII droit de l’église aux biens temporels L’Eglise n’est pas, comme l’ont soutenu certains hérétiques, une simple communauté d’âmes reliées entre elles par une chaîne mystique, et formant, sous les influences de l’Esprit invisible, un royaume étranger à toutes les conditions du monde extérieur et à toutes les manifestations de la vie terrestre.Société faite pour les hommes, elle vit dans la sphère du temps, dans les limites de l’espace, dans les complexités d’un milieu où cohabitent l’esprit et la chair, et où l’ordre spirituel s’ajoute et se marie à l’ordre matériel.Elle ne peut pas ne point subir les nécessités que lui impose cette association d’intérêts et cette solidarité de fortune.Les biens temporels sont nécessaires à l’Eglise, comme l’action du corps est nécessaire aux fonctions de l’âme, comme les sens sont nécessaires à l’exercice régulier des facultés morales et intellectuelles.Pas de culte complet sans temples et sans autels, pas d’autels sans prêtres convenablement sustentés, pas de prêtres sans institutions où ces hommes choisis se recrutent, et sans instruments par lesquels ils accomplissent leur ministère sacré.C’est à la fois de son auteur même et de sa propre constitution que la société religieuse tient ce droit, indispensable à son existence, sur les biens temporels.« Le droit de posséder résulte du droit que l’on a d’exister et de se conserver.» 1 Dès lors donc 1 L eratore, L’Eglise et l’Etat, p.239 (éd.Palmé, 1877). 242 LA NOUVELLE-FRANCK que l’Eglise a reçu de son fondateur le droit de vivre, et, avec ce privilège, l’éminente prérogative de société souveraine et juridiquement parfaite, elle jouit d’un double titre, primordial et fondamental, de propriété matérielle.1 Volonté divine, perfection sociale: voilà deux raisons également péremptoires pour réclamer en sa faveur tout pouvoir, tout moyen d’action, spirituel ou temporel, qui ait un rapport de nécessité ou de réelle utilité avec la fin qu’elle poursuit.Le jour où Notre-Seigneur autorisa parmi ses disciples la présence d’un trésorier, avec charge non seulement de recueillir les aumônes passagères, mais de constituer un fonds de réserve destiné au soutien du collège apostolique et de son Chef, l’Eglise commença d’acquérir des biens terrestres, d’en disposer, de les administrer.2 L’exemple et la parole du Maître donnaient au droit économique de la nouvelle société sa base historique et juridique.On pourrait même remonter plus haut, et appuyer cet usage des possessions temporelles pour des fins religieuses sur un fait constant et universel.« Le sacerdoce de tous les temps, de tous les lieux, de toutes les religions, dit Liberatore, 3 * * * * 8 a exercé le droit de propriété en vue de sa subsistance et des dépenses du culte ; et ce droit, tous les peuples l’ont toujours regardé comme sacré.» Et l’auteur cite non seulement l’exemple des Juifs, mais celui des Egyptiens, des Perses, des Grecs, des Romains, chez qui la propriété religieuse était consacrée par la loi et jouissait d’un caractère d’inviolabilité.On conçoit donc que l’Eglise, dès son origine, et à travers toute son histoire, se soit crue parfaitement justifiable d’exercer 1 Cf.Cavagnis, ouv.cit.vol.Ill, n.382 ; Taparelli, Essai théorique de droit naturel, 2” 6d.fr., t.II, nn.1469-1471 ; Duballet, h'Eglise et l'Etat, t.I, pp.366 et suiv.a « Saint-Augustin a excellemment remarqué que le Fils de D ieu autorisa lui-même les possessions, les fonds et les revenus annuels et certains que l’Eglise conserve pour les besoins des pauvres et de scs ministres, lorsqu’il permit que ses apôtres eussent un trésorier entre eux qui gardât les aumônes.» (Thomassin, Ane.et nouv.discipl.de l'Egl., t.VI, p.6).8 Ouv.cit., p.242. 243 l’organisation religieuse et le pouvoir civil et de revendiquer le droit de posséder.On conçoit également que, dans sa haute prudence, elle ne se soit pas contentée de valeurs mobilières, et que, pour subvenir aux multiples nécessités, certaines ou éventuelles, de l’avenir, elle ait jugé sage de s’assurer les revenus de possessions stables et durables.Autant les biens meubles sont, par leur nature précaire, sujets à tous les aléas d’une dissipation facile et d’une aliénation dangereuse, autant les biens immeubles offrent, par leur stabilité même, d’incontestables garanties de pérennité et de sécurité.Les particuliers les recherchent pour y asseoir de solides fortunes et pour perpétuer, parmi les membres de leurs familles, la richesse ou l’aisance.Pourquoi trouver mauvais que l’Eglise soucieuse, non pas simplement du bien-être matériel de quelques personnes, mais du progrès moral d’innombrables populations de toute race, de toute classe et de tout rang, assujettisse à son usage et à l’entretien de ses œuvres des terres fertiles et de larges patrimoines ?1 C’est, en agissant ainsi, d’un droit propre à toute association légitime qu’elle se prévaut ; et c’est, en gérant les biens qui lui sont confiés, une fonction souveraine et indépendante qu’elle exerce.Nous n’admettons donc pas qu’une autorité humaine quelconque puisse, de son chef, paralyser ce droit et limiter cette fonction.D’aucuns l’ont prétendu : Mgr Cavagnis, toujours si modéré dans ses jugements, discute cette opinion et la condamne sans ambages.« L’Eglise, écrit l’éminent juriste, 2 est une société supérieure à toute communauté civile.Ce n’est, partant, pas à l’Etat qu’il appartient de déterminer jusqu’où peut aller, dans l’Eglise, l’exercice du droit de posséder, cas particulier, la puissance séculière trouve vraiment exorbitant et sérieusement nocif l’exercice de ce droit, il lui sera loisible de Et si, dans un ' Cavagnis, ouv.et vol.cit., n.385.1 Ibid., n.389.3 II en est autrement du droit d’acquérir et de posséder qu'ont les particuliers, et que l’Etat, d’après les théologiens et les économistes les plus réputés, peut soumettre à des lois sages et à des mesures fiscales qui l’empêchent de dégénérer en un accaparement préjudiciable au bien commun.(Cf.saint Thomas, Som.théol.1-11“ Q.CV, a.2 ad 3 ; Antoine, Cours d’économie sociale, 3= éd., pp.559-567 ; Garriguet, Régime de la propriété, ch.V.) 244 LA NOUVELLE-FBANCE faire à l’autorité religieuse de justes représentations.Celle-ci, dans un esprit de paix et d’équité, prendra en considération ces remarques et, s’il y a lieu, s’imposera à elle-même, dans la valeur et l’accroissement de ses possessions, les limites qu’il serait irraisonnable de franchir.» Ce danger, du reste, d’une accumulation de richesses à la fois inutile à l’Eglise et dommageable aux intérêts sociaux, nous le croyons, de nos jours surtout, plus imaginaire que réel.1 Et fût-il véritable qu’il ne justifierait ni la négation du droit, pour l’Eglise, de posséder des biens temporels, ni la prétention, affichée par certains Etats, de restreindre et de réglementer ce droit, à l’encontre des vues de l’autorité religieuse.Les titres mêmes, si justes et si authentiques, sur lesquels s’appuie la propriété ecclésiastique, devraient la mettre à l’abri de toute malveillance jalouse et en imposer aux pouvoirs séculiers le plus religieux respect.Nulle fortune, privée ou publique, ne se rattache à des origines plus pures.Collectes, achats, prémices et dîmes, dons entre vifs, dots, fondations pieuses, libéralités testamentaires, telles furent, au témoignage de l’histoire, 2 les sources principales auxquelles l’Eglise, tout le long de son existence, puisa et alimenta ses ressources.Ni la ruse, ni les menaces, ni la violence, ni la guerre, ne lui servirent d’instruments dans cette acquisition de biens voués aux plus nobles usages.On donnait à l’Eglise par un sentiment vrai de ses besoins, par le désir aussi généreux que sincère d’honorer Dieu et ses saints, de s’assurer le secours reconnaissant d’abondantes prières, d’accomplir un vœu, de satisfaire à un devoir de gratitude, d’obtenir le pardon de ses fautes et la grâce de les réparer.La générosité portait les noms de piété et de charité.1 Cf.Taparelli, ouv.cit., note CXXIX.L’auteur y démontre que « les richesses de l’Eglise sont en mouvement comme toutes les autres et qu'elles sont aussi utiles que toutes les autres à la société temporelle.» Cf.Thomassin, ouv.cit.t.VI, 1.1 ; Vacant-Mangenot, Dictionnaire de théologie catholique, t.II, pp.850-353. 245 l’organisation religieuse et le pouvoir civil L’Ecriture 1 nous montre les premiers chrétiens faisant spontanément aux Apôtres l’hommage de leurs richesses, et subvenant, par de larges aumônes, à l’indigence de leurs frères.Les offrandes, sous des formes diverses, affluaient dans les mains des prêtres ou au pied des autels.Beaucoup de clercs et d’évêques donnaient l’exemple de l’abandon total de leurs biens.2 Des nobles fraîchement convertis, des princes et des seigneurs d’une foi robuste mettaient à bâtir des églises, à constituer des revenus pour les évêchés, tout le zèle de néophytes convaincus, de chrétiens fervents et puissants.Des dames opulentes, des fils de familles illustres dotaient royalement les abbayes et les monastères.3 D’autre part, on se faisait gloire d’arracher au paganisme et à la barbarie des biens que la superstition, le crime, le mensonge, avaient si longtemps et si honteusement profanés, et de réparer cette prostitution des dons du ciel par des œuvres fécondes de restauration religieuse et de régénération sociale.L’Eglise, mise en possession d’un honnête patrimoine légitimement acquis et progressivement grossi par l’apport des siècles, put donc à toutes les époques, et de la façon la plus juridique, faire acte de propriétaire.L’était-elle d’elle-même et dans son entité propre, ou plutôt dans la personne du Christ et par une sorte de délégation permanente ?C’est là une question théorique que nous discuterons plus loin.En fait, dans tous les pays, et à travers tous les changements politiques, nous voyons la société religieuse s’acquitter par ses divers organes, librement, souverainement, de toutes les fonctions que suppose et qu’impose le droit véritable de propriété.' Act.IV, 34-35.3 Vacant-Mangenot, Diet, cit., p.852.3 Mgr Darboy, dans son introduction à la vie de saint Thomas Becket par le rév.Giles, dit (t.I, p.5o) : « Les personnes riches qui entraient elles-mêmes ou faisaient élever leurs enfants dans un monastère lui donnaient à cette occasion des domaines plus ou moins considérables.Plusieurs princesses fondèrent des abbayes pour s’y retirer.On ne compte pas moins de huit rois qui descendirent du trône pour achever leur vie dans un couvent.Rois et princesses, tous laissèrent de grands biens à la maison qui leur rendait la paix et recueillait leur dernier soupir.» 246 LA NOUVELLE-FRANCE Ce droit pourtant lui est contesté, et cela non pas seulement par des plumes sectaires, mais par des savants d’un juste renom, victimes de leurs préjugés, ou insuffisamment renseignés.1 De ces écrivains, les uns placent la propriété des possessions ecclésiastiques dans l’ensemble des pauvres que l’Eglise a mission de secourir ; les autres veulent que l'Etat soit en réalité le seul et suprême propriétaire des biens d’Eglise.La première de ces opinions ne nous paraît guère sérieuse, et il est facile de se rendre compte qu’elle repose sur une regrettable confusion d’idées.On n’a pas su distinguer le droit de propriété de ce qui n’en est que l’usage et la mise en œuvre.De ce que, en effet, d’après les prescriptions canoniques, l’Eglise dans la dispensation de ses revenus doit faire une part aux pauvres, peut-on raisonnablement conclure que ce n’est pas elle, mais les pauvres qui possèdent?Assurément, non.De larges portions de terres furent jadis données, des sommes considérables sont aujourd’hui octroyées par commisération pour les indigents, et afin de leur assurer une assistance régulière.Ces sortes de libéralités constituent ce qu’on a appelé « le patrimoine des pauvres.»2 Mais pour atteindre le but voulu, ce n’est pas aux pauvres que l’on donne, c’est à l’Eglise pour les pauvres.Les titres officiels, les actes authentiques en font foi.« A quelque époque qu’ait lieu la donation, quel que soit son objet et quelle que ce soit sa forme, cette donation, remarque le professeur Bourgain 3) est faite à telle église et à tel évêque, tel abbé, telle abbesse, tels clercs, tels religieux, telles religieuses, ou encore à Dieu, au Christ, à la Vierge Marie, à saint Pierre et à saint Paul, saint Benoît, etc., et en même temps à tels serviteurs de Dieu, du Christ, de la Vierge Marie, de saint Pierre et de saint Paul, de saint Benoît, etc.; jamais elle n’est faite aux pauvres.» Au reste, l’assistance des pauvres, quelque importance qu’elle ait dans les préoccupations de l’Eglise, n’est pas et n’a jamais été 1 Bourgain, Etudes sur les biens ecclésiastiques avant la Révolution, pp.4-5 (Vivès,"Paris, 1890).1 Voir Thomassin, ouv.cit., t.VI, ça et là.3 Ouv.cii., p.13. l’organisation religieuse et le pouvoir civil 247 l’unique et exclusive raison d’être de la propriété ecclésiastique.Les besoins variés de la société religieuse, besoins toujours grandissants et qui n’ont cessé de provoquer de la part des fidèles des dons de toute nature, de toute destination et de toute valeur, le prouvent surabondamment.Saint Thomas 1 ramène l’usage des biens d’Eglise à trois chefs principaux : le soutien des pauvres, les nécessités du culte, la subsistance du clergé ; et il prend occasion de cette distinction pour déterminer les devoirs de justice, de charité, de prévoyance, qui incombent à l’évêque dans l’emploi des ressources financières confiées à ses soins.C’est marquer assez nettement que l’Eglise, dans la gérance des biens dont elle est chargée, joue un rôle indépendant de tout pouvoir humain, et que la propriété de ces biens, destinés aux usages les plus divers, ne peut ni appartenir aux pauvres, ni être attribuée à l’Etat.Des juristes courtisans, des régalistes intéressés et fervents proclamèrent jadis l’Etat propriétaire souverain des biens des évêchés et des églises ; et nos anticléricaux modernes se réclament et s’inspirent volontiers de leur théorie : ils n’en sauraient démontrer la légitimité.Concéder au pouvoir civil la haute propriété des biens ecclésiastiques serait lui reconnaître une sorte de juridiction sur le clergé que ces biens alimentent, sur le culte qu’ils servent à entretenir, sur toutes les œuvres religieuses qui en dépendent.2 L’absurdité de cette conclusion saute aux yeux.Plusieurs fois, sans doute, au cours des siècles, des princes ambitieux et rapaces osèrent porter la main sur le patrimoine des églises et des monastères, s’en saisir comme d’un bien propre ou s’en attribuer les revenus.Après avoir, dans des guerres injustes ou par une dissipation criminelle, épuisé le trésor public, ces hommes sans scrupules trouvaient commode d’abriter leur détresse fiscale sous une fortune et une abondance d’emprunt.L’histoire nous a conservé les protestations indignées que de vaillants prélats firent parvenir aux oreilles des spoliateurs.« Sachez, écrivaient en 858 au roi de Germanie plusieurs évêques, 3 sachez que les églises que Dieu nous a confiées, ne i Sont, théol., II-llae Q.CLXXXV, art.7.Satolli, De Concordatis, pp.66-67 ;—cf.Syll.de Pie IX, prop.26.3 Bourgain, owv.cit., p.30. 248 LA NOUVELLE-FRANCK sont pas des fiefs ou des biens appartenant en propriété aux rois et dont ils puissent disposer à volonté, mais que les biens de l’Eglise sont consacrés à Dieu et qu’il n’est permis ni d’en rien retrancher, ni de s’en rien approprier.Ceux-là sont sacrilèges et doivent encourir toutes les malédictions qui usurpent les biens ecclésiastiques.» Ces graves anathèmes, l’Eglise en renouvela l’expression vengeresse à chaque nouvel attentat commis contre ses biens, 1 et, dans son code pénal, 2 elle les tient en quelque sorte suspendus, comme une salutaire menace, sur la tête de tous les souverains malhonnêtes et de tous les politiques oppresseurs.Que de monarques probes et croyants ont reconnu la justice des revendications temporelles de l’Eglise et, bien loin de s’arroger un droit quelconque sur ses possessions, se sont fait un devoir de conscience de les lui garantir! Constantin, dès sa conversion, ordonne qu’on restitue à l’Eglise les fonds et les domaines que la haine et la convoitise des persécuteurs lui avaient enlevés.3 Lui-même et ses successeurs favorisent par une législation des plus généreuses les dons, testamentaires ou autres, faits aux communautés chrétiennes.4 5 Carloman et Charlemagne confirment solennellement le principe, violé par Charles Martel, de la propriété ecclésiastique ; et ils exigent que les terres détachées du domaine des églises ou des monastères soient, selon les conditions établies ou consenties par l’autorité religieuse, rendues à leurs maîtres.6 Philippe 1er désapprouve et condamne le soi-disant droit de dépouille prétendu par plusieurs princes et par plusieurs seigneurs au décès d’un bénéficier, notamment d’un évêque, s’engage, vis-à-vis de Calixte II, à réintégrer l’Eglise romaine dans la possession des biens dont elle s’est vue injustement Henri V 1 Voir, par exemple, la bulle Clericis laïcos de Boniface VIII.s Conc.de Trente, Sess.XXII, de Reform, c.XI ; bulle Apostolicce Sedis, 1, nn.11-12.3 Thomassin, ouv.cit.t.VI, p.93.4 Id., ouv.et t.cit., 1.1, ch.16, 18, 19, 20.5 Bourgain, ouv.cit., pp.37-39.6 Id., ibid., pp.44-45. 249 l’organisation religieuse et le pouvoir civil dépouiller.1 Charles IX et Henri III, prétextant la nécessité de soutenir, dans les guerres de religion, les armées catholiques, procèdent à la vente des biens ecclésiastiques; mais ils ne le font qu’après avoir sollicité et obtenu le consentement formel du Pape.2 D’après une décision du troisième et du quatrième conciles de Latran, l’autorité civile, quels que fussent ses besoins, ne pouvait exiger des possesseurs de bénéfices aucun secours d’argent non autorisé par les évêques et par le Saint-Siège.3 Lorsque Louis XV, parla voix de ses commissaires, somma un jour le clergé français de prélever sur ses revenus, en faveur de l’Etat, une somme manifestement exorbitante, l’assemblée du clergé, tout entière, protesta contre cette exaction, et cette protestation, ferme et persévérante, finit par l’emporter sur les prétentions royales.4 5 Presque tous les concordats conclus entre le Pape et les puissances politiques sont autant d’actes publics par lesquels l’Etat reconnaît, sanctionne, ratifie le droit qu’a l’Eglise de posséder et d’administrer, pour le plus grand bien des peuples et selon ce qu’exigent leurs intérêts les plus élevés, des biens temporels.La Révolution française se signala, on le sait, par une série de spoliations violentes et de honteuses dilapidations.Et l’esprit de perversité qui inspira ces usurpations, après des alternatives d’une prudence cauteleuse et d’une arrogance sectaire, se révèle aujourd’hui plus ardent et plus audacieux que jamais.Il semble que, chez certains hommes, la notion du droit de propriété soit radicalement pervertie.Rien à leurs yeux n’est sacré de ce qui touche à la vie même et aux possessions les plus essentielles de l’Eglise.Il y a là un aveuglement inconcevable et qui mène aux plus profonds abîmes.Pie IX, dès le début de son règne, avec ce regard des lieutenants du Très-Haut où se réflète en quelque sorte l’avenir, entrevoyait déjà dans le mépris de la propriété de l’Eglise le triomphe redouté des théories socialistes.B 1 Concordat de Worms (Nussi, Conventiones de rebus eccl., p.1.) 3 Bourgain, ouv.cit., p.40.5 Id., ibid., p.46.* Id., ibid., pp.47 et suiv.5 Alloc, consist.Quibus luctuosissimis, 5 sept.1851. 250 LA NOUVELLE-FRANCE Cette crainte seule, à défaut de tant d’autres motifs de religion et de justice, devrait retenir sur la pente où ils s’engagent les gouvernements prévaricateurs.L’Eglise possède à titre général d’association juridique; elle possède, plus légitimement encore, à titre spécial de société religieuse, fondée par l’Auteur de tout être et le Régulateur de tout droit ; et, quels que soient les établissements, les instituts, les œuvres, entre lesquels les biens ecclésiastiques se partagent, ces biens doivent être respectés.Les canonistes se demandent où, en particulier, réside le droit de propriété ecclésiastique, et si Notre-Seigneur, en qui la foi nous montre le chef invisible mais absolu de l’Eglise, ne doit pas être considéré comme le véritable sujet juridique de ce droit.Des théologiens de grand renom n’hésitent pas à patronner ce sentiment; 1 et la raison qu’ils invoquent, c’est que dans la personne du Christ se concentrent, comme en leur foyer principal, tous les droits et toutes les juridictions possédés à différents degrés par les membres de la hiérarchie catholique.Quelle que soit la valeur de cette opinion, et quoique, en rigueur de doctrine, elle paraisse suffisamment fondée, elle ne contredit ni n’exclut celle qui, médiatement du moins et secondairement, place la propriété ecclésiastique, s’il s’agit des biens communs, dans l’Eglise universelle telle que régie par le Pape, et s’il s’agit des biens particuliers, dans les diverses institutions et organisations religieuses telles que gouvernées par leurs chefs respectifs.2 Ces organismes jouissent vraiment du droit de posséder, et ils l’exercent, pour l’avantage de leurs membres, par l’autorité de ceux qui les dirigent et qui ont le pouvoir et le devoir de dispenser les biens dont ils sont chargés, sous la dépendance toutefois et sous le suprême contrôle du Vicaire de Jésus-Christ.La propriété religieuse se trouve ainsi hiérarchiquement distribuée d’après la gradation même des établissements et des besoins.L’Etat doit la reconnaître, où qu’elle réside, et il doit la protéger jusque dans les plus humbles instituts.L.-A.Paquet, ptre.1 Satolli, De Concordatis, p.66 ;—cf.Scheys, De jure Ecclesice acqui-rendi et possidendi bona temporalia, p.71 (Louvain, 1892).5 Cf.Acta et décréta Conc.Plen.Amer, lat., nn.827-828. L’ACADÉMIE FRANÇAISE D’AUJOURD’HUI SILHOUETTES ACADEMIQUES1 ( Suite et fin) Général Langlois 2—Henri de Régnier — Henry Roüjon — Denys Cochin—Comte d’Haussonville—Émile Ollivier Ceux qui connaissent les traditions de l’Académie française ne se sont pas étonnés de voir un homme de guerre y prendre rang.Le général Langlois ajoute son nom à une liste assez longue déjà.Tels parmi ses prédécesseurs n’eurent même aucun titre littéraire, la seule gloire militaire suppléant à tout en France, voire dans un Sénat de lettres, fondé d’ailleurs par un ministre qui mit la guerre dans ses plus hauts calculs.Pour lui, ce ne sont pas les Villars et les Belle-Isle, purs soldats, qu’il continue, ce sont les Vigny, les d’Aumale et les Costa de Beauregard, écrivains et soldats tout ensemble.Il revêt, en outre, par la technicité de ses ouvrages, un caractère bien spécial et sans analogue dans les fastes de l’Académie.Parmi les nombreuses pages qu’il a écrites, il n’y en a pas une qui ne soit sur ou pour la guerre.Rien pour la littérature.Des fautes qu’il eut sous les yeux en 1870, et qui entraînèrent le désastre de la France, le général Langlois emporta une conviction et une résolution.La conviction, c’était qu’une refonte était nécessaire à l’armée française ; la résolution, ce fut de vouer sa vie à cette tâche.Il l’a accomplie avec succès, soit comme professeur et Directeur à l’École supérieure de guerre, soit comme chef de corps d’armée à Nancy, soit, depuis, en qualité de membre du Conseil supérieur de la guerre.Commandant habile, écouté et aimé, théoricien qui a tout approfondi et qui a profité de toutes les expériences, le général Langlois s’est acquis la plus grande autorité dans l’armée.Son influence et son enseignement ont révolutionné l’artillerie ; et on le i Sources principales d’information pour ces esquisses : la collection des Questions actuelles, les Études, l’Univers ; Fauteuils de l'Académie française, par Prosper Védrenne, Fauteuils contemporains de lAcadémie française, par V.Jeanroy-Félix, discours académiques, etc.; les C ntemporains, du Pèlerin ; les Mélanges de Louis Veuillot ; Histoire du Second Empire, par P.de la Gorce.i Le général Langlois vient de mourir, six mois après sa réception. 252 LA NOUVELLE FRANCE considère comme le « père » de la technique du canon à tir rapide.Les professionnels admirent, entre autres ouvrages de lui, Les guerres turco-russe et anglo-boer, l’Artillerie de campagne en liaison avec les autres armes, la Belgique et la Hollande.a Vous êtes, lui dit M.Faguet, l’historien militaire de l’histoire universelle de ces quarante dernières années, et vous êtes certainement le professeur de combats chez qui viendront s’instruire les hommes de guerre d’ici à quarante années.Un siècle donc vous appartient.» M.Faguet, déclinant toute conpétence en ce qui touche au fond des écrits du général académicien, fait à son style le meilleur de tous les éloges en lui attribuant une clarté et une simplicité souveraines, exemptes de tout souci de rhétorique, et même, presque toujours, d’éloquence, comme il arrive au docteur tendu vers la démonstration de la vérité et dont aucune passion ne doit venir troubler la vue.Ce n’est pas que le général Langlois soit incapable d’émotion, forte ou douce, comme on le voit par son éloge de Costa de Beauregard.Et M.Faguet cite de lai une page où éclate, par exception, son ardent patriotisme, et qui montre, en même temps, la hauteur morale de son âme.* * La hauteur d’âme, elle est bien nécessaire aux lecteurs de M.Henri de Régnier, et c’est pour le lire qu’il faut être soldat.« Je les ai lus (vos romans), je les ai lus tous et jusqu’au bout.car j’ai été capitaine de cuirassiers.» Tel est le compliment académique décerné à M.de Régnier par M.de Mun en séance de réception.Avant d’être romancier il est poète; et ses poésies aussi appellent les plus forts courages.Païen moderne, d’une immoralité cynique, pire que celle des anciens par la politesse de la forme, M.de Régnier se fait, en outre, le théoricien de l’impudeur.Ajoutez un phénomène d’inconscience qui le fait écrire ceci : « Une fois le livre imprimé, publié, il ne m’intéresse plus ; je l’oublie.» Ce qui lui a valu de la part de M.de Mun une verte leçon de responsabilité morale.A 21 ans, Henri de Régnier se croit vieux, est désenchanté de la vie, rythme ses Lendemains et ses déceptions ; puis il se dit, dans Apaisement, « guéri de ses anciennes fièvres » et veut ouvrer des vers en style parnassien.Mais il tombe dans le symbole à la suite de Verlaine et de Mallarmé ; il devient un des chefs décadents avec Stuart Merrill, Gustave Kahn, Viellé-Griffin, ces lugubres pince- 253 l’académie française d’aujourd’hui sans-rire sans le savoir.Il a de la musique dans l’oreille, de la couleur dans l’âme, mais il se plonge dans le rêve, un rêve de plus en plus impalpable et incohérent qui se traduit finalement en vers désarticulés, d’une longueur arbitraire, avec des assonances pour rimes,— « de la prose assonancée », dit M.André Bremond.M.de Régnier s’est aperçu à la fin que poésie est autre chose que symbole fumeux, et il a jeté le symbole aux orties.Il est rentré au Parnasse, tout en gardant encore beaucoup trop de liberté décadente.Depuis qu’il est devenu le gendre de Hérédia, il s’essaie à imiter le maître des Trophées.Mais il ne parvient pas, à beaucoup près, à l’égaler.L’effort, néanmoins, est appréciable ; et les Inscriptions pour les treize Portes d'une ville, après avoir fléchi le farouche Brunetière, ont attendri l’Académie, qui est bonne personne.Régnier a succédé au vicomte de Vogué, dont il a prononcé l’éloge en une prose alerte et simple, bien supérieure, à mon avis, à ses vers.Mais les honneurs de la séance ont été pour M.de Mun, que l’assistance a couvert d’ovations.Quel discours aussi, et quelle parole ! Et le pauvre récipiendaire 1 S’il veut se relever de la flétrissure imprimée à son œuvre, aux applaudissements de l’Académie qui le recevait, par le grand orateur catholique, il n’a qu’à employer désormais son talent à plus haute et plus honnête besogne.En faveur de quoi on lui passera de se livrer aux exercices de son beau-père.Ce sera la seule façon de mériter une renommée déjà trop usurpée.Et il est urgent que la poésie se refasse, sous la coupole, une virginité.Avec Richepin, Aicard, Régnier, même Rostand, qui est loin d’être un aigle, en dépit de Y Aiglon, elle raccourcit vraiment trop ses ailes, qu’elle n’avait déjà point sublimes avec Hérédia, Prudhomme, même Coppée.Souhaitons-lui de donner un peu d’envergure et d’essor à M.de Régnier, en attendant le développement des plumes du jeune Maurice Rostand, un fameux aiglon, celui-là, dit-on.* * Et passons à la jolie prose de M.Henry Roujon, le successeur d’Henri Barboux.Quand M.Roujon avait vingt ans, avec l’outrecuidance et l’étourderie de cet âge charmant, il s’était, comme tant d’autres, moqué de l’Académie.En l’accueillant au nom de ces « vieillards qui ont mission de composer un dictionnaire des adresses plus complet que le précédent », M.Frédéric Masson, le sourire indulgent et narquois aux lèvres, rappelle son péché à l’ancien iconoclaste, dont le nom, dit-il, figurera au susdit dictionnaire.M.Roujon est loin d’ailleurs de posséder une âme inaccessible au repentir, puis- 254 LA NOUVELLE-FRANCE qu’il fait aussi partie de l’Académie des Beaux-Arts.C’est là même, doute, son titre oEciel à venir s’asseoir parmi les Quarante, faisant, pour l’instant, fonction d’anneau dans l’une des nombreuses chaînes traditionnelles de l’antique Compagnie.S’il reçoit le fauteuil de maître Barboux, il succède, en réalité, au sculpteur Guillaume.Ses mérites littéraires ne sont néanmoins pas pour rien dans son élection.La littérature boulevard!ère lui est redevable d’un nombre infini de ces pages agréables et futiles qu’on appelle des chroniques et dont le moindre mal qu’on puisse dire est qu’elles équivalent, pour le fond, au néant.De la légèreté, de la grâce, de l’esprit, de l’érudition à la main, un scepticisme détaché, une ironie souriante, une malice de féroce devenue bénévole : voilà quelques-uns des traits les plus saillants de celui qui s’appela Ursus et qui fait aujourd’hui des grâces devant les demoiselles des Annales.M.Roujon eut un parrainage littéraire très significatif : Catulle Mendès, Anatole France, entre autres.Ils ne lui enseignèrent pas, cependant, la douceur.Sous le pseudonyme d’Henri Laujol, il avait débuté dans ses Abeilles, émules des Guêpes d’Alphonse Karr, par de terribles massacres.Plus tard, ayant passé ours à la Revue bleue, il déchira sans pitié les réputations oEcielles.Entre temps, il publiait Miremonde, une soi-disant nouvelle philosophique, qui a contre elle d’avoir excité l’admiration d’Alexandre Dumas, docteur ès-sciences d’amours brutales.Ce fut le gouvernement qui l’apprivoisa.Le philtre administratif endormit peu à peu ce fauve en chambre.M.Roujon suivit d’abord la fortune de Jules Ferry, puis il fut nommé directeur des Beaux-Arts.Actif et intelligent, doué de goût artistique, soucieux de décence, il déploya ici beaucoup de zèle et prit d’heureuses initiatives.Malgré de louables démarches personnelles, il ne réussit pas toutefois à nettoyer le théâtre, encore moins le café-concert, où on lui rit au nez.Le « beuglant » et le music-hall ronflent toujours et n’ont pas changé ; au contraire ! Après douze années de cette administration, fatigué de la charge, ou de l’honneur, M.Roujon donna sa démission, mais ce fut pour entrer bientôt à l’Institut.Le choix que sa section a fait de lui comme secrétaire perpétuel l’a révélé orateur académique intéressant et disert.Il a tout à fait l’art de l’éloge et y dépense beaucoup d’esprit, si l’on en juge par celui de Barboux.Avec cela il découvre des trésors ignorés d’indulgence et de sympathie.Les temps d’Ursus et de Laujol.sont loin.M.Roujon est maintenant l’ami du genre humain.Alceste s’est mué en Philinte.On sait s’il y a presse à sans l’académie française d’aujourd’hui 255 l’Université des Annales les jours de conférence de M.Roujon.Car M.Roujon est aussi conférencier, et conférencier extrêmement couru, surtout depuis qu’il met après son nom : de V Académie française.Et il est redevenu journaliste et chroniqueur.Le Figaro a eu sa collaboration.Il écrit présentement, en marge du Temps, des chroniques toujours, où il promène une fantaisie brillante et facile.Incrédule, mais de l’espèce aimable désormais, il respecte la religion de tout le respect que peut supporter la chronique, effleurant les choses, dans les sujets graves, d’une ironie constante plus spirituelle que juste, qui donne le droit aux croyants de s’estimer hors des embrassements de Philinte.Enfin M.Roujon est fils des « grands ancêtres », qu’il considère comme des géants, et il n’est pas jusqu’à l’histoire où il ne porte le ton de la chronique.Tout cela fait, je crois, qu’avant tout nous avons en M.Henry Roujon un académicien qui a été, est et mourra chroniqueur.* * Certes, voici un homme plus sérieux, et dont le choix fait autrement honneur à l’Académie.M.Hanotaux, en disant la bienvenue à M.Denys Cochin, lui déclare qu’il sera un ornement pour la Compagnie.Elle sera fière, dit-il, de montrer, dans les grandes occasions, ce beau colosse brillant de santé à ceux qui voient trop facilement dans les académiciens des vieillards cacochymes et valétudinaires.Il lui décerne d’autres mérites, nombreux et très divers : « un bon Français, un vaillant soldat, un homme bienfaisant, un écrivain grave, un député utile, un orateur excellent.» Le bon Français a paru partout, mais particulièrement dans les combats pour la religion, où son action se cristallisa un jour dans un geste tout d’antique chevalerie : celui d’héberger l’archevêque de Paris, chassé de son palais par les séides du gouvernement.1870 vit Denys Cochin, au sortir du lycée, porte-fanion dans l’état-major du général Bourbaki et décoré à ses côtés.Il avait suffi de la vue d’un régiment emporté dans un nuage de poussière pour le faire laisser là son baccalauréat et courir aux armes.Les malheurs de la guerre l’émurent vivement et le portèrent à mettre les dons variés de sa riche nature au service de la patrie vaincue et mutilée.Également fait pour la diplomatie, pour la science, pour la philosophie, pour l’art et pour l’éloquence, pour l’administration et la politique, on le verra aborder chacun de ces domaines et y faire figure de premier plan.Il suit d’abord, à Londres, le duc de Broglie, en qualité d’attaché, puis il travaille cinq ans avec Pasteur, sans préjudice de ses études LA NOUVELLE-FRANCE 256 de droit.Deux profonds ouvrages, l’Évolution et la Vie, le Monde extérieur, le montrent, à cette époque, se plongeant dans les arcanes de la métaphysique et scrutant les mystères de l’activité atomique.Muni de cette expérience et de cette discipline intellectuelle, M.Cochin se trouve prêt pour entrer au conseil municipal de Paris et à la Chambre des députés, où l’introduit la grâce de l’électeur, respectivement, en 1881 et 1893.C’est là surtout que, depuis lors, il travaille au relèvement de la France.L’attrait de sa personne joint à une souple parole viennent à l’aide de son universelle compétence.Dans ces derniers temps, le rôle de M.Cochin s’est élargi.Il a abordé les grandes questions de politique extérieure.La rupture du Concordat l’a amené souvent à la tribune, et l’on a entendu le catholique convaincu, quoique modéré et de tradition libérale, soutenir éloquemment les droits de l’Église.Le fils d’Augustin Cochin a, naturellement, du libéralisme parlementaire dans les veines.Il exalte la liberté, jusqu’à se demander si, à un peuple intelligent, elle ne devrait pas suffire, et jusqu’à prendre à son compte cet aphorisme de Cavour : « La plus mauvaise Chambre vaut encore mieux que la meilleure antichambre.» Malgré tout, M.Hanotaux voudrait quelque chose de plus.Il reproche à la grande bourgeoisie actuelle, représentée par son type le plus achevé, M.Denys Cochin, de méconnaître les profondes aspirations du peuple.Il y a là du vrai, sans doute ; mais la vérité intégrale est que, s’il faut à la liberté le frein de l’autorité, la démocratie a grand besoin de baptême et d’Évangile pour occuper sa juste place dans le système de gouvernement que Louis Veuillot appelait la République de tout le monde.Que dirait-il, Veuillot, de Denys Cochin ?Il n’était pas tendre pour les bourgeois.Je pense qu’il abominerait cent fois plus les fils que les pères, la bourgeoisie des Faîtières et des Briand que celle des Thiers et des Guizot.Mais il saurait reconnaître en M.Cochin le gentilhomme et le catholique dévoué, tout en mettant le libéral au point.Il goûterait assurément l’éloquence du député académicien, la langue savoureuse qu’il parle et écrit.Car M.Cochin, en tous sujets, qu’il traite du gaz, de la taxe du pain, de la beauté de Paris, qu’il excursionne en Grèce et à Madagascar, qu’il réfute l’erreur positiviste, qu’il nous promène enfin à travers l’œuvre d’Albert Vandal, use d’un goût et d’une sobriété où l’Académie a reconnu ses fortes et essentielles traditions et qu’elle a voulu consacrer de son suffrage le plus éminent et le plus flatteur. l’académie française d’aujourd’hui 257 * * Si l’on rapproche M.le comte d’Haussonville de M.Cochin, on le trouve aussi bon écrivain, catholique non moins sincère, mais d’un libéralisme un peu plus accentué et militant.Dans une conférence sur Prévost Paradol, il faisait récemment cette déclaration très expresse : « Après avoir fait partie de la jeunesse libérale, et je ne m’en repens pas, je fais aujourd’hui partie de la vieillesse libérale en regrettant qu’elle ne soit pas plus nombreuse, et, comme Lacor-daire et Montalembert, je mourrai libéral impénitent.» M.d’Haussonville est très intelligent, mais il n’aperçoit pas la chaîne des principes et de leurs conséquences ; la suite des faits semble lui échapper.Il déplore la carrière manquée de son héros, tout en admirant ses idées.Il paraît retenu par le respect humain d’avouer la lamentable faillite du libéralisme, qui n’a su rien défendre, pas même la liberté, comme le lui prédisait Louis Veuillot, qui est responsable, au contraire, de toutes les ruines présentes.Les libéraux, je ne parle pas de ceux qui furent criminels, étaient et demeurent les plus naïfs des hommes.Veuillot disait à Paradol lui-même : « La liberté vous broiera la main comme l’autorité me l’a coupée.» Par ailleurs, M.d’Haussonville retarde et ne voit pas que la terre a tourné depuis certaine heure équivoque où, grâce à la confusion des idées et des mots, libéral put signifier la même chose que catholique.Le coup de tonnerre de la condamnation du modernisme a redonné aux choses leur assiette et aux vocables leur siens.Ce ne fut qu’un moment d’illusion trop générale.M.d’Haussonvlle persiste dans la sienne, après comme avant et pendant.La carrière politique de M.d’Haussonville fut courte et assez vaine.Il siégea à l’Assemblée de 1871, et, plus tard, secrétaire de son oncle Albert de Broglie, il favorisa le « coup d’Etat » du Seize mai (1877), dont il fut victime avec son chef.Dans l’intervalle, il avait contribué, quoique monarchiste, à empêcher le rétablissement de la monarchie.En 1890, il devint le chef du parti orléaniste et le représentant officiel du comte de Paris, fonction où le maintint le duc d’Orléans.Il montra beaucoup d’activité, et aussi de l’habileté, dans ce rôle qui cadrait avec son éducation doctrinaire.Il a semblé découragé depuis et s’est exclusivement livré aux lettres.Il a envoyé une collaboration variée à la Revue des Deux Mondes, au Correspondant, à la Revue hebdomadaire, et à divers journaux, explorant tous les champs de la pensée, traitant avec la même aisance les questions littéraires, philosophiques, politiques et sociales. 258 LA NOUVELLE-FRANCE Sur le terrain de la pure littérature, on a de lui plusieurs études où se marque son esprit judicieux et libéral et où sa plume ne se départ point d’une élégance et d’une mesure parfaites.Tels les écrits sur Sainte-Beuve, Michelet, George Sand.L’historien et le biographe sont encore plus remarquables.Le XVIIe siècle, sous certains de ses aspects, a captivé l’attention de M.d’Haussonville.Les femmes illustres qui ont nom Mme de la Fayette, Mme de Maintenon, la duchesse de Bourgogne surtout, ont rencontré en lui un juge éclairé et sympathique.Il n’a rien publié d’important, que je sache, sur son arrière-grand’mère, Mme de Staël.M.d’Haussonville est une nature fine, aristocratique, alliant la distinction à la simplicité.Il évite soigneusement l’emphase ; il est maître dans la causerie de bonne société.Il a de la réflexion et de la science, des vues personnelles sur l’état du monde et sur le gouvernement.Il s’est montré fort éloquent, en 1901, dans un discours sur les associations et à prononcé là de très nobles paroles en faveur des Congrégations, du Pape et de l’Église.Ses harangues académiques sont des modèles du genre.Ce fut lui qui accueillit Albert Vandal et le cardinal Mathieu.Je l’entends encore, je dis bien je l’entends, répondre spirituellement à l’Éminence récipiendaire que la Compagnie a fait en sa personne, « un cardinal vert d'un cardinal rouge, » et rappeler, à propos d’un mot du cardinal Perraud à son successeur, qu’ « il n’a pas besoin d’ôter sa calotte pour qu’on aperçoive sous elle des idées non moins libérales que celles de Consalvi.» Le contraste était grand de la mince personne distinguée de M.d’Haussonville à la carrure athlétique et aux traits-si fortement accentués de Mgr Mathieu.Celui-ci avait de temps en temps un léger sourire, qui était un autre contraste, et laissait échapper des malices comme celle-ci : « Il (M81 Perraud) fut sacré à Saint-Sulpice par le cardinal Guibert au milieu d’une immense assistance dans laquelle on remarquait des fonctionnaires de toutes sortes, trois ministres et le président de la République en personne.« Ceci, Messieurs, se passait il y a très longtemps.» Je me laisserais volontiers aller à retracer le tableau de cette solennité académique, qui fut, pour l’humble auteur des Silhouettes, vous pouvez l’en croire, un régal.Mais cela me mènerait trop loin.* * Je dois en venir à ma dernière esquisse.M.Emile Ollivier, qui a l’académie française d’aujoürd’küi 259 87 ana, doyen d’âge et d’élection de l’Académie, fermera dignement le cortège que j’ai fait défiler sous les yeux des lecteurs de la Nouvelle-France.Il arriva à M.Ollivier une aventure singulière.C’était en 1870.Il était au moment de sa grande popularité comme ministre.Bien qu’il n’eût encore presque rien écrit, l’Académie alla au-devant de lui et l’élut à la quasi-unanimité.Or, il ne fut jamais reçu en séance solennelle, à cause d’un passage de son discours, offensant pour M.Guizot, qu’il ne voulut pas retirer.On sait quelle fut la destinée éphémère de son cabinet, jeté à bas par la guerre quelque mois après sa formation et au moment même où une ère de paix semblait promise à la France par les paroles et les actes des nouveaux ministres.Après avoir été l’un des Cinq de l’opposition démocratique au Corps législatif, Émile Ollivier s’était peu à peu séparé de son parti pour adopter un plan d’Empire libéral conçu dès 1860 par le duc de Moray.A partir de 1865, il s’employa de toutes ses forces à ruiner l’Empire autoritaire, si bien qu’à la fin l’ancien révolutionnaire, ayant réussi à s’insinuer dans la faveur de Napoléon III, fut choisi pour constituer le célèbre ministère du 2 janvier (1870), qui entraîna, par son issue tragique, la ruine politique de son titulaire.M.Ollivier a raconté en seize volumes, l’histoire de l’Empire libéral.C’est, peut-on dire, non-seulement la période parlementaire du gouvernement impérial, mais tout le règne de Napoléon III, et un large aperçu du siècle tout entier, pour lequel il n’a pas fallu moins d’un tome, que contient cet ouvrage monumental.Le monument digne de la mémoire de M.Ollivier, ce sera l'Empire libéral, non le règne, mais le livre.Cependant il me paraît difficile de penser que toutes les parties en trouveront une égale créance auprès de la postérité.Certes, l’ouvrage est fortement documenté.Sur maints points secondaires, l’Empereur apparaîtra sous un jour plus favorable, et on le louera d’avoir, conséquence de ses fautes, il est vrai, expédient suprême pour sauver sa dynastie, mais dans une pensée généreuse aussi, renoncé à l’absolutisme, et de s’être prêté, pour le bien de la France, à l’œuvre d’Ollivier et de ses amis, « une des meilleures qui aient été tentées au dix-neuvième siècle, » écrit M.de la Gorce.Il sera donné largement crédit ^aux efforts de ces hommes et surtout de leur chef pour lutter contre le mal et « prendre la révolution corps à corps », comme s’exprime M.Ollivier lui-même.Les esprits justes applaudiront aux nobles intentions, à certain nombre de bonnes mesures auxquelles il n’a manqué un LA NOUVELLE-FRANCE 260 que le temps pour produire leurs effets et pour s’ajouter à d’autres, mais ne laisseront pas d’apercevoir beaucoup d’illusion, car, si Émile Ollivier avait « une âme droite, un esprit vif, une admirable éloquence » (la Gorce), s’il voulait sincèrement le salut et la grandeur de la France, s’il était le plus brillant et « le plus en vue de tous les hommes politiques » de son temps, il manquait de cette sagesse et de cette fermeté nécessaires, particulièrement dans les conjonctures épineuses, pour instaurer le présent et assurer l’avenir.Ses collègues, tous gens intelligents et honnêtes, redoutaient « ses inexpériences, ses enthousiasmes, sa mobilité, ses envolées superbes, qui étaient plutôt d’un artiste que d’un homme d’État».Aussi s’opposèrent-ils à ce qu’il fût président du Conseil, quoiqu’on ne parlât plus dans le pays, et même au sein de l’Assemblée, que du ministère Ollivier.En ce qui regarde les causes de la guerre, M.Ollivier ne s’accorde pas avec M.de la Gorce.Tandis que celui-ci, tout en convenant de la perfide influence de la dépêche d’Ems, fait peser la plus lourde part de responsabilité sur l’emballement de Paris et l’incroyable légèreté des ministres, celui-lè, qui, malgré qu’il eût entrepris une œuvre de paix, « dévia » lui-même, à la fin, vers la guerre, rejette toute la faute sur Bismarck, qu’il voue naturellement aux gémonies.Cette partie-là donc, au moins, de l’Empire libéral n’entre pas sans contestation dans l’histoire.Il ne reste plus que le plaidoyer imposé par sa chaleur et sa sincérité.M.Ollivier a conservé toute sa vigueur et sa lucidité d’esprit, même un entrain tout juvénile.Il n’est pas fatigué d’écrire.Il complète ses travaux par des articles confiés aux grandes revues.Voici qu’à peine l’Empire libéral terminé il aborde intrépidement la Guerre de 1870.A son âge ! Comme écrivain, je me permets de ne le pas trouver des meilleurs.Avec de belles parties de force et d’éclat, une verve abondante, un talent de peintre remarquable, quelque peu étalé, ce me semble, on désirerait plus de souplesse et d’élégance, même de correction, ce qui est peut-être dédain de certaines minuties.Quant à la religion, « bien que très accessible aux maximes chrétiennes, dit M.de la Gorce, il était étranger à toute croyance confessionnelle.» Libre penseur dans toute la force du terme, Emile Ollivier a, selon l’occasion, montré beaucoup de largeur d’esprit et de bienveillance à l’égard de l’Église catholique, ou l’a pris de très haut avec elle, sous couleur de lui révéler ses abus et de lui enseigner comment conduire ses affaires.Les deux volumes intitulés VÉglise et l’État au concile du Vatican sont, au plus haut point, instructifs, à cet égard. SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 261 On ne voit pas que l’âge ait beaucoup modifié les idées de M.Ollivier.Recevant Émile Faguet à l’Académie, en 1901, on l’entend faire l’apologie de Voltaire, railler Joseph de Maistre, le « père politique de l’Eglise », parler de l’intolérance religieuse, de la Renaissance, « une des joies de l’histoire », exalter la raison, « ce qu’il y a de véritablement divin en nous.» En résumé, esprit élevé, spiritualiste, traditionnel à certains points de vue, mais féru de tous les sophismes modernes, qui a vomi, il est vrai, 93, mais qui a gardé jalousement tout 89.Ce fut un homme naïf, généreux, éloquent.Il eut d’immenses déboires et quarante années pour méditer sur l’instabilité des choses humaines.Heureux a-t-il été de rencontrer sur son dur chemin les lettres consolatrices, trop vaines pourtant encore sans le divin baume de la foi ! Abbé N.Degagné.(Fin.) SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE (Dernier article) L’ASSOCIATION SAINT-DOMINIQUE ET LA PAROISSE FRANCO-AMÉRICAINE DE LEWISTON Enfin une troisième question se pose : A quoi auront servi cette institution et la somme de travail qu’exige son fonctionnement ?L’Association Saint-Dominique ne fut jamais bien nombreuse, relativement à la quantité considérable des jeunes gens de la paroisse Saint-Pierre-et-Saint- Paul.Elle compte aujourd’hui près de trois cents membres et l’on trouve que c’est beaucoup.En réalité, c’est bien peu.Alors, à quoi bon s’imposer une charge si lourde pour un si petit nombre ?Nous répondrons en toute simplicité, et combien vraie sera la réponse dans le cas présent : Ce n’est pas le nombre qui importe, mais la qualité ! Ce petit nombre, mais c’est la poignée de grain qui suffit pour ensemencer un vaste champ dont la moisson 262 LA NOUVELLE-FRANCE nourrira tout un peuple ; c’est le foyer dont la lumière rayonne l’ensemble ; c’est un élément de vie meilleure qui crée une ambiance, atmosphère supérieure dans laquelle vit et respire la masse ; c’est la grâce qui passe, et c’est assez.Voilà une première réponse, mais comme elle exige de plus amples développements, nous y reviendrons tout à l’heure, car il nous faut d’abord répondre à une autre question : Qu’est-ce qui a permis à l’Association Saint-Dominique de vivre et de subsister, tandis que tant d’autres organisations du même genre végètent, périclitent et n’obtiennent qu’une durée tout à fait éphémère ?Il est assez difficile, je crois, de dégager toutes les influences rencontrées sur le chemin parcouru depuis un quart de siècle, et plus difficile encore de préciser la part de chacune d’elles.Nul n’ignore, en effet, combien les causes morales échappent aux recherches et combien leurs conséquences se dérobent aux investigations des philosophes.C’est encore bien plus vrai quand il s’agit de choses mi-profanes, mi-religieuses.Ces causes sont tantôt actives, tantôt passives, elles agissent sur l’ensemble et se donnent un mutuel appui.C’est un peu l’enchevêtrement des mailles du filet entrelacées les unes dans les autres et se prêtant un mutuel concours.On ne saurait nier que la population française de Lewiston offre un cachet de distinction et de culture remarquable.Son origine ne diffère pourtant pas de celle de leurs compatriotes établis ailleurs dans la Nouvelle-Angleterre.Cultivateurs ou fils de cultivateurs, ils venaient tous de la Province de Québec, attirés aux Etats-Unis par des causes que nous n’avons pas à exposer ici.Ils étaient pauvres, la plupart ; ils n’aspiraient qu’à trouver un emploi, eux et leurs enfants, dans les fabriques américaines, afin de gagner la subsistance de chaque jour.Ils ne songèrent pas tout d’abord à placer leurs enfants à l’école publique, la seule qui existât alors,—nous parlons d’une époque qui date de trente-cinq à quarante ans.—Mais plus tard, quand les écoles paroissiales furent établies, les parents plus soucieux des véritables intérêts de leurs enfants se firent un devoir de les y conduire.Le groupe de Lewiston fut un des premiers à jouir de ces précieuses institutions ; elles remontent à Monseigneur Hévey, prélat domestique, décédé récemment à Manchester, N.H.Canadien d’origine, très zélé et très actif, Monsieur Hévey avait déjà tiré un excellent parti de la confiance que lui témoignait l’évêque de Portland.Il avait bâti une église française dans le plus beau sur une SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 263 quartier de la ville, peuplé d’Américains protestants.Ceux-ci, étonnés, reculèrent et allèrent se bâtir ailleurs.Ce fut un premier pas dans l’œuvre du relèvement de ses compatriotes ; mais il se rendait bien compte que, seule, l’école paroissiale était capable de parfaire cette œuvre essentielle.Il appela donc les Sœurs Grises de Saint-Hyacinthe qui en acceptèrent la direction.Les Dominicains succédèrent à Monsieur Hévey en 1880.Héritiers de toutes ses sollicitudes pastorales, ils s’empressèrent de bâtir à leur propre compte le fameux « Bloc Dominicain » 1, vaste écolo capable de contenir sept ou huit cents enfants.Ils se firent un point d’honneur de travailler au développement des écoles paroissiales.La tâche était lourde.L’augmentation croissante du nombre des enfants de race française nécessitait de nouvelles constructions pour lesquelles il fallait trouver des ressources.Ils ne tenaient pas moins à l’efficacité de l’enseignement.Car outre la conservation de la foi et des traditions chères au cœur de leurs paroissiens, que l’école doit assurer et perpétuer, celle-ci doit encore donner à ces petits Canadiens une formation intellectuelle et morale assez forte pour les rendre capables de se débrouiller avec avantage au sein de la population américaine proprement dite.Aucun sacrifice ne leur coûta pour atteindre ce but.Les excellentes Sœurs Grises gardèrent la direction des écoles durant près de vingt ans.Des Frères depuis quelques années s’étaient chargés des classes de garçons.Vers 1894, les Frères étant partis et les Sœurs ayant décidé de se consacrer entièrement aux œuvres de charité, les Dames de Sien acceptèrent de remplacer les uns et les autres.On connaît les capacités pédagogiques et la distinction de ces institutrices, qui ont laissé un souvenir si profond chez leurs anciens élèves, et contribué si puissamment à élever l’âme de ces enfants.Elles furent remplacées à leur tour par des religieuses dominicaines, arrivées de France à la suite des dernières expulsions.Non moins instruites, ni moins distinguées, elles continueront sans doute les traditions de leurs devancières.L’esprit de foi et l’éducation y trouveront certainement leur compte.Nous avons touché là une des causes les plus actives et les plus fécondes qui ont fait la situation exceptionnelle des Canadiens de Lewiston.Parmi les influences que nous essayons de dégager, nous ne pouvons omettre celle des prêtres séculiers ou des religieux qui ont successive- i On appelle Bloc un édifice imposant, à plusieurs étages, avec une grande capacité de logement. 264 LA NOUVELLE- FRANCE ment habité le presbytère, puis le monastère des Dominicains.Ils étaient presque tous des hommes instruits, pieux, doués d’une intelligence supérieure, d’une éducation parfaite et d’une politesse exquise.Par le rayonnement de l’esprit et de la science, du bon goût et des bonnes manières, et dirigés par un grand esprit surnaturel, ils ont dû agir profondément sur un peuple intelligent, à coup sûr, et bien placé pour subir cette influence, grâce à des rapports presque quotidiens.Elle fut d’autant plus efficace qu’elle agit d’une manière plus uniforme sur une population groupée dans une seule paroisse.Elle bénéficia tout entière de cette influence qui se répandait à l’école, à l’église, au presbytère, où tout le monde était accueilli avec une égale bienveillance.C’est de là que surgit un groupe de jeunes gens qui formèrent une élite plus chrétienne, plus sérieuse, plus apte à comprendre nos œuvres, mieux préparée à y prendre part, fût-ce même à exercer un apostolat auprès de leurs camarades.Tels étaient les éléments que trouva le Père Duchaussoy quand il fonda son œuvre, et c’est encore parmi eux que l’Association a recruté ses membres jusqu’à ce jour.#*# Il semble qu’il est plus facile de préciser maintenant les résultats obtenus auprès de cette jeunesse catholique et française.Parlons d’abord du point de vue religieux.Il est certain que les membres de la nouvelle organisation eurent une part plus grande des sollicitudes du Père fondateur, qui se rendait plusieurs fois la semaine au quartier général ; ils étaient l’objet d’une surveillance plus active et plus immédiate.La présence du prêtre est déjà, par elle-même, une sérieuse garantie de moralité pour les jeunes gens ; elle les oblige à une plus grande réserve dans leur tenue et leurs paroles.Ils ne tardent pas à prendre l’habitude de se surveiller mutuellement et de s’avertir les uns les autres au moindre écart, d’autant plus qu’ils tiennent à la bonne renommée de l’institution.En l’absence du directeur, il arrive même qu’ils se montrent plus sévères pour un camarade un peu trop libre d’allure.A l’occasion des assemblées mensuelles, le Père ne manque pas de donner des conseils appropriés aux besoins de ses jeunes amis.Il est toujours religieusement écouté, C’est l’âge des passions, mais c’est aussi l’âge de la générosité : les paroles qui viennent du cœur ont grande chance d’être bien accueillies.Mais je crois que le plus grand bien se fait encore dans ces colloques intimes, en tête-à-tête, que ménage parfois la Providence pour 265 SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE le salut de ses enfants.Si excellents que pussent être les membres fondateurs de l’Association Saint-Dominique, ils n’étaient pas tous des anges; le récit de petites fredaines parvenait aux oreilles du Père Ducbaussoy.Celui-ci avait tôt fait d’appeler le délinquant qui se présentait tout penaud ; il était pris à part : ordinairement un mot suffisait pour faire la paix.Cependant, il arriva plus d’une fois qu’il fallut se montrer sévère ; le malheureux enfant était averti qu’il ne devait plus se permettre semblable chose.Mais telle était la confiance que lui inspirait cette juste, mais cordiale rigueur que, plus d’une fois, le coupable s’agenouilla, séance tenante, et confessa son péché.Quand il se releva absous, il était guéri et réconforté ; il était devenu meilleur et peut-être un apôtre plus ardent auprès de ses amis.C’est l’histoire des âmes, histoire intime.Il ne convient de soulever ce coin du voile que d’une main délicate et discrète.Dieu sait combien de fois l’existence de cette institution a permis de saisir au passage certaines âmes qui sans cela auraient peut-être sombré pour toujours.Durant ce quart de siècle, combien sont passés par cette heure psychologique qui les a sauvés, et qui a été aussi le principe d’autant de foyers chrétiens et d’une vie surnaturelle plus intense ! Mais une autre conséquence non moins remarquable à certains égards se dégage encore du fait que l’Association dut faire appel aux paroissiens pour assurer sa subsistance.Comme nous le disions plus haut, elle monta dans ce but des pièces de théâtre.Les jeunes gens furent contraints, durant de longues semaines, à se faire violence pour apprendre un rôle parfois très difficile, afin d’affronter une assistance sans doute sympathique, mais qui n’est pas indifférente devant l’excellence relative de l’exécution, d’autant plus qu’elle est moins exigeante sur la nature du spectacle qu’on lui offre.Un peu de vanité personnelle se mêlait, je veux bien le croire, à l’intérêt que chacun portait à la société, mais des motifs divers stimulaient le zèle de chacun.Ainsi donc, l’étude sérieuse dans la préparation d’un rôle, l’exercice de la parade en public et l’habitude de l’effort constant, tels furent les résultats matériels que retirèrent ces jeunes gens du travail qu’ils s’étaient imposé.Ce fut le commencement de la fortune de plusieurs, car ils acquirent ainsi une popularité de bon aloi qui leur valut un avancement plus rapide et un succès plus prompt dans leurs entreprises.Les assemblées générales de la société et les réunions du bureau de direction eurent encore cet avantage de les initier de bonne heure au gouvernement des hommes et au maniement des affaires, toujours 266 LA NOUVELLE-FRANCE sous le regard attentif et vigilant du Père Directeur.Ils s’habituèrent à surveiller activement les intérêts de leur société ; ils acquirent encore un peu d’esprit public et un certain tact pour débrouiller avec aisance une situation embarrassée par les petites intrigues et coteries qui se rencontrent dans toute société humaine.Ils ont doue pu faire de bonne heure une certaine connaissance et un certain apprentissage du cœur humain : précieux avantage au sein d’une société individualiste comme celle des Etats-Unis.Si nous ajoutons maintenant à ce qui précède des habitudes de discipline et de bonne tenue contractées sous une direction ferme et éclairée, ou développées par l’exercice dans les différentes organisations qui leur sont ouvertes, on ne peut nier que la plupart de ces jeunes hommes soient bien outillés pour la vie.Quelle a été maintenant l’influence exercée par cette jeunesse privilégiée sur la vie de la paroisse, et quelle part revient à l’Association Saint-Dominique de l’état actuel de la population franco-américaine de Lewiston ?Il est assez facile de s’en rendre compte, car au cours du présent travail, à l’occasion d’un fait nouveau, nous avons signalé les conséquences religieuses et sociales qui s’en suivaient.Cependant, avant de clore ces pages, nous tenons à insister sur certains détails qui font ressortir avec un plus grand éclat le travail de l’Association.Voici une première constatation à laquelle on n’avait pas encore songé.De même que les jeunes filles ont profité au contact délicat et distingué des différentes religieuses qui se sont succédé dans l’enseignement, de même leurs frères ont subi une influence semblable de la part des Pères dans ce contact plus immédiat et ces rapports presque quotidiens.C’est une sorte d’équilibre qui s’établit entre les deux sexes.Fort heureusement ; car il manque assez souvent dans nos familles françaises des Etats-Unis, où la jeune fille reçoit une éducation et une instruction parfois plus soignées que celles de ses frères.Les familles qu’ils seront appelés à former plus tard en recevront sans doute une physionomie plus relevée et plus religieuse.Ou les retrouvera encore parmi les amis les plus dévoués et les plus empressés des Pères.C’est là peut-être que se retrouvera le dévouement le plus éclairé et le plus actif aux œuvres et aux intérêts de la paroisse.Ils sont en grand nombre dans les affaires, le commerce, la politique, et plus d’un parmi eux a été mis en évidence par les travaux 267 SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE de l’Association.Quelquesuns ont été appelés aux honneurs de l’échevinat, d’autres ont siégé à la Législature d’Augusta.On ne peut nier que le bon exemple, l’effort persévérant, la tutelle charitable et toute paternelle des Dominicains aient contribué à faire éclore ces heureux résultats.Et la semence déposée en si bonne terre nous réserve d’autres surprises pour l’avenir.Bien d’autres causes sans doute ont contribué au développement religieux et économique des Canadiens de Lewiston ; mais que cette œuvre, si modeste dans ses débuts, cette petite société de jeunes gens, ait pu durer et faire cet effort durant tant années,—avec des fortunes diverses, je le veux bien—mais qu’elle ait pu le faire un quart de siècle, voilà un résultat certainement remarquable.Nous avons donc le droit de le proclamer avec un certain orgueil : l'Association Saint-Dominique a fait croître et grandir le prestige des Canadiens-Français, dans cette ville ouvrière de l’Etat du Maine, aux yeux d’une population étrangère à notre langue et à nos traditions religieuses.Celle-ci n’a pu s’empêcher de l’avouer et de le reconnaître publiquement en lui faisant des concessions qu’elle n’accorde pas toujours de bonne grâce.La parole du maire Morey, au soir du banquet, n’était que l’écho de la pensée de ses compatriotes.« Il retrouvait, disait-il, sur la liste des anciens présidents de l’Aaso-ciation, les noms des principaux hommes d’affaires franco-américains de cette cité.» Il admira beaucoup la tenue des jeunes gens qui ressemblaient bien plus à des étudiants qu’à des ouvriers.L’Association Saint-Dominique revendique encore l’honneur d’avoir fourni leurs présidents actuels aux différentes sociétés sœurs de Lewiston et d’Auburn.Voilà comment l’œuvre si modeste, fondée en 1886, est devenue la pépinière des hommes qui forment aujourd’hui la classe dirigeante de ce groupe français, certainement l’un des plus intéressants de cette partie du pays.Ajoutons encore que cette influence bienfaisante rayonne au loin, car ici, comme au Canada nous retrouverons cette même mobilité qui caractérise les nôtres.Beaucoup de Dominicains émigrent dans d’autres villes, mais ils n’oublient pas en partant les leçons reçues dans la jeunesse, pour le plus grand bien des compatriotes au milieu desquels ils vont gagner leur vie.N’est-ce pas le plus bel éloge que l’on puisse faire d’une institution si petite en apparence, mais si grande et si féconde par le bien qu’elle ne cesse de répandre autour d’elle ?Evidemment elle a été bénie par le ciel.Mais bénie soit aussi la paroisse qui s’est imposé des sacrifices pour lui conserver la vie et 268 LA NOUVELLE-FRANCE favoriser ses moyens d’action! Béni soit son fondateur, et bénis tous csux qui lui ont donné leur dévouement et le secours de leurs lumières ! Puisse le ciel la bénir toujours, elle et ses enfants bien-aimés ! f.Th.Couet, o.p.Fall River, Mass., 20 décembre 1911.NOS LIVRES ! A diverses reprises, on a réclamé pour nos ouvrages de terroir plus de faveur qu’il n’en est généralement accordé.En effet, il y a là un devoir national de première importance.Tous ceux qui ont le souci de notre maintien et de notre développement ethnique sur cette terre de la Nouvelle-France le comprennent.Aussi trouve-t-on en eux des propagateurs zélés de ce qui peut fortifier notre survivance française.Nous nous permettons de signaler à leur attention un des moyens de servir cette grande cause.A la vérité, l’on n’a pas assez saisi l’opinion générale de cette obligation qui nous incombe d’encourager nos auteurs.Justice est due sans doute aux hérauts qui ont déjà fait entendre à ce sujet maints appels : ils eussent voulu, dans leur patriotisme sagace, que notre monde social fût envahi par cette préoccupation, mais il faut bien avouer que l’envahissement ne s’est point encore réalisé.Nos intellectuels canadiens-français, encore plus, nos tout simples liseurs au jour le jour, continuent de fréquenter assez peu notre littérature nationale.Ni l’accueil attendu, ni le concours mérité n’ont été une juste réponse à des conseils si clairvoyants et si sages.Un réveil national se fait chez nous, il est vrai, mais il n’est ni assez vif ni assez vigoureux.Il trouverait son aliment naturel dans un contact plus intime avec nos livres, si rares soient-ils ; une attention plus sérieuse donnée à notre littérature, ce serait un signe de patriotisme sincère autant qu’éclairé : notre indifférence est plutôt symptomatique du contraire.M.l’abbé Camille Eoy, M.l’abbé Emile Chartier, MM.Adjutor Rivard, C.-J.Magnan, Orner Héroux, et d’autres ont écrit là-dessus des pages convaincantes, dont se sont enrichies nos revues.De nos ouvrages canadiens, ces mêmes revues et nos quelques francs journaux ont donné parfois des analyses attachantes avec de judicieuses NOS LIVRES ! Ü69 recommandations.Les librairies honnêtes les ont exposés dans leurs vitrines, maintes fois parmi trop d’importations exotiques.Enfin une élite s’est donné la peine de feuilleter, presque toujours hâtivement, nos livres.Et c’est tout.Est-ce assez ?Est-ce bien tout ce que méritent nos bons auteurs ?Qu’on en convienne, il y a quelque chose qui n’est pas à notre honneur dans le fait d’entendre l’un de nos plus infatigables historiens de l’heure présente se plaindre que ses ouvrages ne sont presque pas achetés, même par les prêtres.Et il doit en être ainsi pour beaucoup de nos auteurs.N’y a-t-il pas matière à réflexion ?Un mouvement s’impose.Force moyens seraient à mettre en œuvre pour favoriser la diffusion de nos bons livres : le Congrès de la Langue Française ne manquera pas de les indiquer.Pour nous, nous voulons aujourd’hui rappeler seulement une suggestion déjà faite, qui pour n’être pas neuve n’en reste pas moins opportune : celle de donner nos ouvrages comme livres de récompense à nos écoliers et à nos collégiens.Peut-être sera-t-il bon d’écarter tout de suite quelques objections.* * La première est une question d’argent : c’est trop coûteux.En effet, nos livres du Canada se vendent plus cher que ceux de l’Europe.Les livres qu’on donne en prix à nos ecoliers sont toujours si éclatants, sous leur couverture rouge feu ou bleu tendre, avec enluminures d'or et d’argent, tranche jaspée ou marbrée, images en mosaïque et reliure ciselée.Et cela coûte relativement peu.Ça ne dure pas beaucoup, non plus, à l’usage, mais, somme toute, ce sont des livres faits pour paraître sur la table au salon, ou bien pour figurer dans les rayons d’une bibliothèque toujours tranquille.On peut en avoir en nombre pour quelquer dollars.Fort bien.Y aurait-il quand même grand mal à changer la coutume ?Soyons justes et déclarons qu’assez ordinairement l’on met du soin et de la discrétion dans le choix des prix de nos écoles.N’empêche toutefois qu’il y a souvent quelque chose de facétieux et de surfait jusqu’au ridicule dans le spectacle de nos bambins de douze à quatorze ans quittant la classe au dernier jour de chaque année, chargés d’une brassée de volumes d’utilité douteuse, et comme il siérait plutôt aux vainqueurs des jeux floraux.N’est-ce pas trop donner dans l’enflure et la superficialité ?C’est une formation propre à faire prendre le clinquant pour des éméraudes.L’imagination y gagne pins que le discernement.Aussi bien l’écolier grandissant vient-il à perdre son estime pour les livres de récompense. 270 LA NOUVELLE-FRANCE Des éducateurs l’ont compris : ils ont renoncé au système des prix de vacances.Cette manière d’agir n’est peut-être pas aussi efficace qu’ils auraient pu l’espérer, mais l’autre méthode n’en a pas moins non plus de réels désavantages.La tactique de donner moins et mieux obvierait peut-être à quelques inconvénients.Moins, quant au nombre, au volume, aux parures et babioles ; mieux quant à la valeur et au choix.Quelques centaines de piastres consacrées à acheter, non pas des histoires de singes et récits légendaires ejusdem fari-nœ, ou même des narrations véridiques mais d'un âge et d’une mentalité qui n’ont à peu près rien de commun avec notre esprit religieux et national, mais bien de nos livres à nous, capables de faire vibrer avec force et harmonie nos âmes canadiennes-françaises, combien ne serait-ce pas servir effectivement notre langue et notre patrie ! Nos distributions de prix se trouveraient ramenées à de plus modestes et à de plus justes proportions, mais elles auraient un caractère plus éducatif à tous les points de vue.Nos livres canadiens assurés d’une clientèle aussi importante que celle de toutes nos écoles et de tous nos collèges, plus faciles deviendraient les éditions adaptées, enrichies et vendues avec réduction.* * * La difficulté principale n’est peut-être pas la question pécuniaire.Mais tous nos livres canadiens sont-ils à mettre sans distinction entre les mains de nos enfants ?Nous le concédons, le point est plus délicat.Des premiers serions-nous à regretter que certaines pages de Souvenirs et autres productions teintées ou même saturées de parti-sannerie et d’incompétence, soit historique, soit doctrinale, fussent mises sous les yeux de notre enfance et de notre jeunesse pour lui être un aliment de formation à la vie publique.Nous aurions garde de lui infuser ainsi à dose facile des doctrines trop imprécises pour être bien saisies, mais en même temps trop pénétrantes pour ne pas être dissolvantes et absolument pernicieuses.Quoi qu’il en soit, faudra-t-il que, pour ces fleurs vénéneuses, toute notre floraison littéraire se dessèche et s’étiole dans des tiroirs fermés ?A nos cœurs catholiques et canadiens-français, elle serait d’une senteur si savoureuse et si vivifiante ! Faut-il des éditions spéciales, ayons-les.Qu’un comité de censure en ait la surveillance officielle, qu’on en fasse une œuvre catholique, sociale et nationale, régulièrement constituée, avec toutes les garanties requises par sa nature et son importance: non emere catulum in sacco.Néanmoins, cette œuvre, coûte que coûte, qu’on la mène à bien.La fin en vaut les moyens, tout difficiles qu’ils puissent être. 271 NOS LIVRES ! * * Une dernière objection : notre littérature est si jeune et si pauvre.Elle est jeune, c’est vrai, elle n’est pas encore riche.Toutefois ne passera-t-elle pas au moins à l’adolescence, sous la nouvelle poussée de vie qui circule en elle depuis quelques années ?La dernière décade ne l’a-t-elle pas vue s’enrichir de productions diverses, dont quelques-unes de haute valeur ?Précisément, dans des concours publics tout récents, on a pu offrir en récompense des ouvrages de première marque, Au demeurant, si les livres influent sur le publie, le publie influe sur les livres ; ils se réclament l’un et l’autre.Les auteurs s’harmonisent à leur milieu.Il y a des ouvrages qui ne sont pas tant le fruit d’un auteur que celui d’une société dont l’écrivain aura saisi la mentalité pour l’exprimer en son langage.En d’autres termes, utilisons nos livres, d’autres se feront.Eprouvons le besoin d’en avoir de bons et de bien faits ; attirons l’attention sur les sujets qui nous manquent, excitons l’émulation de nos littérateurs, exprimons des desiderata, faisons des suggestions, jetons des germes : la moisson livresque en notre pays se multipliera, ce seront des gerbes dorées et lourdes que nous pourrons offrir aux écoliers méritants.Car évidemment tous les sujets propres à nous intéresser sont loin d’avoir été même effleurés.Il nous vient à l’esprit la pensée d’un livre qui attend son auteur.On a lu sans doute «Aux Jeunes—que faire de la vie h) par A.Bitot, petit in-douze, édité à Paris, gracieux, leste, intéressant, catholique, bien propre à guider les jeunes gens français dans le choix de leur carrière.Voici pour mémoire la nomenclature des divers chapitres : La profession des parents—L’agriculture—L’industrie—La fonction d’ingénieur—Le barreau et la magistrature—Consulats et ambassades—La carrière des lettres—Les beaux-arts—La médecine—L’armée—La marine—Le sacerdoce.Comme on peut le remarquer, ce livre est un examen de toutes les diverses positions sociales auxquelles peut prétendra la jeunesse de France ; l’auteur y développe les conditions exigées pour qu’elle y trouve sa voie, et y accomplisse son devoir social.Les faits nombreux apportés à l’appui des principes, les organisations professionnelles proposées en exemple, les carrières mêmes décrites, tout cela donne à l’ouvrage une physionomie européenne, qui serait peu familière et moins utile à nos finissants des écoles et des collèges.Ce livre là-bas n’est pas unique en son genre ; mais nous n’avons rien.Que n’est-il ici quel. 272 LA NOUVELLE-FRANCE qu’un pour lui faire un pendant canadien-français, tressé de notre histoire, et mettant en relief nos institutions, religieuses et sociales, économiques, professionnelles, telles qu’elles existent déjà ou demandent d’exister ! Est-ce que ce livre ne pourrait être brillamment écrit ?Est-ce qu’il ne captiverait pas les âmes neuves ?Est-ce qu’il n’éclaiierait pas des jeunesses hésitantes ?Est-ce qu’il n’élèverait pas quelques vies au-dessus de la vulgarité, où s’engagent tant de nos jeunes ?La vulgarité, la peste de notre temps, le choléra des âmes, comme a dit pittoresquement Léon Gautier, n’y trouverait-elle pas préventif salutaire ?Et il nous semble que certain ami des jeunes, dont le nom a failli s’échapper de notre plume, soit tout indiqué pour l’entreprendre.Son esprit catholique, son talent littéraire, sa profonde connaissance des choses du pays, son expérience de la vie publique, lui mettent pour ainsi dire la main à l’œuvre.Ce n’est pas là le seul des livres qui réclament l’attention de nos hommes de lettres.Nous en avons cité un à titre d’exemple, au hasard, du reste, et pour mieux illustrer notre pensée.Nos biographies religieuses et nationales, des pages sublimes détachées de notre histoire, soit ecclésiastique, soit civile, les grands devoirs chrétiens et sociaux de notre race au Canada, notre géographie, nos mœurs, notre langue, toute la patrie, en un mot, que de thèmes de livres qui pourraient enflammer et raviver la foi et le courage de nos enfants ! Ils nous bâtiraient pour demain en hommes une société forte et irréductible.un La conclusion que nous voulons dégager, la voici : peu nombreux soient-ils, nos livres sont nn facteur d’éducation qu’il ne nous est pas permis de négliger.Leur diffusion s’impose, et nos distributions de prix nous présentent un moyen aussi facile qu’efficace de favoriser cette diffusion.Songeons aussi entre temps à augmenter notre librairie nationale : il nous sera d’autant plus facile d’offrir à nos écoliers des récompenses précieuses et variées.* * Ne terminons pas sans insister sur les avantages incontestables du procédé que nous préconisons, et dont l’utilisation ne paraît pas impossible.Nos élèves liraient leurs prix, ce qui serait souvent du neuf.Cette lecture les instruirait d’une façon pratique, les remplirait d’émotions saines et profondes ; leurs intelligences s’irradieraient de nos gloires historiques, leurs cœurs se nourriraient de notre passé si admirable et si entraînant.Nous aurions des âmes moulées sur le modèle qu’il nous faut, et les lectures des vacances ne viendraient %73 AU PAYS DES TROGLODYTES AMÉRICAINS pas sortir nos collégiens du milieu littéraire national où nos éducateurs avec sagesse s’efforcent de plus en plus de les entretenir, ce qui évidemment ne comporte ni de l’étroitesse de vues ni de l’exclusivisme chauvin, mais une juste proportion des éléments qui doivent entrer dans la formation de notre jeunesse.Ce serait un ferment de force déposé dans le tempérament de nos enfants ; il devrait lever plus tard dans la vie publique et les rendre non pas agressifs et dédaigneux, mais convaincus, renseignés, résistants.Qui sait si de grandes 'personnes dans chacun de nos foyers n’y trouveraient point leur profit ?Elles lisent les livres des petits.Que d’idées religieuses et patriotiques feraient ainsi leur chemin dans les esprits ! Une rénovation de nos énergies catholiques et ancestrales nous est nécessaire : des événements récents le manifestent.Pourquoi ne pas ajouter cet appoint aux causes qne l’on devra mettre en jeu pour l’opérer ?Nous laissons à de plus sages de juger en dernière instance.Tout modeste que soit notre jugement, nous pensons que la question vaut d’être sérieusement étudiée.« Rien ne peut mieux que sa littérature assurer à une nation la survivance de sa fortune et de sa gloire.» J.-M.Rodrigue-Villeneuve, O.M.I.Au pays des Troglodytes Américains DEUXIÈME PARTIE VISITE DES GRANDES HABITATIONS DES CAVERNES I—SPRUCE-TREE HOUSE Spruce-Tree House, ou la «Maison du Pin, » 1 ainsi nommée à cause d’un grand conifère qui se dresse devant sa façade, est une habitation du genre « cliff-dwelling » des plus considérables et des mieux conservées de la région.De fait, c’est tout un village situé 1 Au Canada, on dirait la « Maison de l’épinette, * ce dernier mot étant l’équivalent français du mot anglais spruce.N.I).L.R. 274 LA.NOUVELLE-FRANCE au fond d’une courte branche de gauche de Navajo Canon, dans une échancrure de la Mésa de Chapin, elle-même faisant partie de la grande Mésa Verde.Le docteur J.W.Fewkcs, du Smithsonian Institute, Washington, D.G., a parfaitement restauré ces ruines il y a trois ou quatre ans.J’ai eu l’avantage de les visiter deux fois.Le second jour que nous étions campés sur la Mésa Verde j’allai seul voir Spruce-Tree House.Il était 11 houres du matin.Le soleil vers le zénith laissait dans une ombre mystérieuse toute la partie postérieure des habitations bâties dans la caverne et il faisait très frais sous la voûte rocheuse.A cinq heures l’éclairage était de beaucoup préférable.Les rayons du soleil, passant alors au-dessus de la cîme des arbres qui garnissent le canon, pénétraient obliquement dans les ruines et en montraient tous les détails, particulièrement ceux de la façade des maisons, tournées vers l’ouest.C’était tout près du camp.En quelques pas on était hors du bois et on atteignait un petit réservoir construit sur un fond de rocher et retenant les eaux du plateau pour l’usage des chevaux.Une banquette en maçonnerie en forme le bord et conduit de l’autre côté du Canon qui se termine en cet endroit en cul-de-sac.De là on aperçoit déjà les ruines abritées sous la falaise opposée et, dans la brillante lumière du couchant, c’est une évocation quasi théâtrale.Un sentier zigzague entre les rochers et les plantes sauvages, contourne l’impasse de la vallée étroite, presqu’en-dessous du réservoir mentionné, et monte vers Spruce-Tree House.Une tour carrée, encore debout, garde l’entrée du village troglodyte qui s’étend sur une longueur d’environ 300 pieds de façade.Les restes de trois étages se voient dans la grotte naturelle surmontée d’une couche rocheuse très épaisse.Le tout avait probablement cinq étages à l’origine et était bâti en terrasse, de telle sorte que les deux plus basses débordaient la limite de protection de la voûte en surplomb, et c’est pourquoi elles ont été très endommagées par les éléments.On avait accès aux chambres supérieures des maisons de la caverne en passant sur le toit des bâtiments extérieurs et plus bas, selon la mode ordinaire des Indiens puéblos.La maçonnerie représente un bon travail.Les pierres sont unies par du mortier et l’intérieur des chambres est plâtré avec soin.Le temps y a cependant fait des ravages assez considérables.A l’extrémité nord du village on peut voir une chose presqu’unique, car il n’en existe qu’un seul autre exemple connu, qui est à Spring House (Maison de la Source).C’est un pillier de pierre recouvert de plâtre. AU PATS DES TROGLODYTES AMÉRICAINS 275 Il supporte un étage supérieur et mesure 1 mètre 30 de haut sur une section d’environ ü décimètres et demi carrés.Des troncs de pin servant de poutres vont du mur extérieur au fond de la cave.Au-dessus on peut voir une autre chose curieuse : c’est un spécimen de porte, non pas rectangulaire, mais en forme de T, le sommet plus large que la partie inférieure, comme on en rencontre un certain nombre dans plusieurs habitations des cavernes.Le linteau est en bois et les côtés en pierre.On compte 9 kivas ou chambres sacrées, circulaires et souterraines, généralement situées devant les autres bâtiments, sur le bord de la plateforme de la grotte.Dans une chambre (Mo.69), l’explorateur Nordenskjold trouva les corps momifiés de trois enfants.En revenant de visiter Spruce-Tree House on nous conduisit dans une cave très proche de là et située sur un niveau plus bas que les ruines, dans le cul-de-sac du Canon, sous une grande roche creuse et semi-circulaire.Il s’y trouve une source d’eau très fraîche.Les gardes et les gens du camp suspendent dans cet endroit humide et froid les provisions qu’ils veulent préserver de la chaleur et de l’atteinte des animaux.II—CLIFF PALACE Cliff Palace, ou le « Palais de la Falaise », est la deuxième ruine importante que j’ai visitée.Le matin de bonne heure nous étions debout.Il fallut d’abord faire quatre ou cinq milles sur la mésa, à travers les fourrés, pour retrouver et ramener les chevaux au camp.Car ici on ne les entrave jamais ; on les laisse libres de chercher nourriture et abri où ils veulent.On prend seulement soin de leur attacher une clochette au cou.On les découvre plus facilement ainsi au bruit qu’ils foni qu’à leurs traces souvent difficiles à suivre parmi les rochers et les broussailles.A sept heures, après un bon déjeûner—car ce premier exercice nous avait donné de l’appétit—nous sautons en selle.La journée promet d’être superbe et le soleil est déjà assez chaud.Nous partons à la file indienne ; Martin, le garde, caracole en tête sur son grand cheval bai.Les ruines du palais préhistorique que nous allons visiter se trouvent de l’autre côté de la Mésa de Chapin.Pour nous y rendre nous suivons un long et très étroit sentier, creusé dans la terre rougeâtre, et qui serpente de la façon la plus capricieuse dans une futaie assez épaisse.Ici et là il faut grimper ou descendre des rochers formant des marches irrégulières, ce qui retarde la procession. 276 LA NOUVELLE-FRANCE Les aiguilles dos pins, le feuillage dentelé des cèdres, la verdure grisâtre des genièvres, se projetaient en lignes nettes et sans cesse mouvantes sur le bleu intense du ciel.La lumière vive jouait dans les branches et semait ici et là sa poussière d'or sur l’herbe rare et le sol sombre.Une senteur enivrante de plantes sauvages et de résine flottait sous bois.C’était un moment délicieux et une impression d’un charme indéfinissable.Je ne sais combien de temps nous allâmes ainsi.Mon cheval trottait allègrement et je lui laissais la bride libre, tandis que je m’abandonnais à la douceur de ce matin tranquille dans ce lieu étrange, si loin de la cohue des villes.Les ruines vers lesquelles nous nous dirigions se trouvent dans une branche de droite de Cliff Canon.C’est un long, étroit et sinueux ravin, profond comme un précipice, d’aspect très pittoresque avec ses têtes de rochers au profil anguleux et ses bancs de pierre massive surplombant des cavernes.Chapin, qui visita le Palais de la Falaise il y a quelque vingt ans en venant d’une direction contraire à la nôtre, décrit avec emphase le spectacle qui s’offrit à ses yeux en apercevant pour la première fois ces imposantes ruines.Il s’exprimait à peu près ainsi : « En arrivant sur la rive opposée à l’extraordinaire construction, l’observateur ne peut retenir son étonnement à la vue de cette longue ligne de maçonnerie qui se présente à ses regards de l’autre côté du gouffro, large seulement d’un millier de pieds à cet endroit.Dans son enthousiasme il croit être en présence des ruines d’un grand palais élevé par quelque chef puissant d’un peupla disparu ».Le meilleur moment pour voir les ruines c’est l’après-midi, quand le soleil brille jusque dans la caverne ; l’effet est alors beaucoup plus beau que dans la matinée.Certainement celui qui découvrit cette immense construction (M.Wetherhill de Mancos), n’exagéra ni sa grandeur ni sa beauté.Elle occupe un vaste espace sons une grande falaise ovale et apparaît comme une forteresse avec des remparts, bastions et tours en partie démantelés.Les pierres de la façade sont brisées, mais derrière se trouvent les murs d’un second étage et dans la caverne sombre s’élève un troisième étage.Encore plus loin, dans le fond mystérieux, des petites maisons se tiennent sur un banc plus élevé.A peu de distance dans le canon se trouvent des chambres perchées dans des coins inaccessibles.La vue du canon vers le Mancos est magnifique et vaut le voyage.Pour atteindre les ruines, reprend Chapin, il faut descendre dans le canon par le côté opposé.Cette descente, qui autrement serait périlleuse, est rendue plus facile grâce aux marches taillées dans la AU PAYS DES TROGLODYTES AMÉRICAINS 277 falaise par les constructeurs de la forteresse.Il y a 15 de ces cavités creusées dans le roc et qui couvrent à peu près la moitié de la distance du sommet de la mésa au fond du précipice.On s’étonne de la préservation de ces trous dans le rocher et même des petites entailles faites pour y poser les doigts et placées exactement à l’endroit voulu, car il y a des siècles que cet escalier primitif a été taillé avec des haches de pierre ! En quelques minutes on traverse le lit du canon.Au fond se trouve un deuxième ravin difficile à franchir.Nous suspendons un lasso au-dessus d’une roche au bord arrondi et nous nous laissons glisser jusqu’en bas.Plus on approche et plus l’intérêt augmente.De l’extrémité sud que nous atteignons d’abord, des arbres nous cachent la partie nord des bâtiments, et cependant la vue est grandiose.Les constructions couvrent un espace de 4^5 pieds environ de long, s’élèvent à une hauteur de 80 pieds en façade et s’étendent jusqu’à une profondeur de 80 pieds au centre du croissant formé par la grotte.On peut retracer sur le sol l’emplacement de 124 chambres.Tant de murs se sont écroulés qu’il est difficile de reconstituer en imagination l’ensemble de Cliff Palace, mais on voit bien qu’il y avait plusieurs étages et un millier de personnes peuvent y avoir vécu à la fois.Tours et chambres paraissent avoir été disposées avec une certaine symétrie, bien qu’en des endroits les murs témoignent d’additions postérieures.Une des tours à la forme d’un tonneau ; les autres sont cylindriques.Le diamètre d’une chambre circulaire ou kiva est de 16 pieds et demi.Il s’y trouve six piliers bien plâtrés et une banquette entre eux.Dans plusieurs chambres on voit de bons foyers.Dans une autre, dont le mur extérieur s’est effondré, on peut admirer une tentative d’ornementation.Une large bande a été peinte et au-dessus il y a une décoration faite de lignes semblables à celles qui agrémentent les vases.Nous retrouvons ici et là du maïs, un mortier et un pilon de pierre, des fragments de poterie, des os, des armes, des morceaux de vêtements.Le cimetière du clan était au fond obscur et bas de la cave.Malgré le nom pompeux qui a été donné à ces ruines et que l’apparence justifie, le Palais de la Falaise n’était qu’une habitation communale ou un village de clan.Il doit sa beauté principalement aux restes des tours, sa majesté, au fait de la longueur de la plateforme sur laquelle il est bâti, à la hauteur et à la profondeur de l'arche naturelle permettant la construction d’un si grand bâtiment dans un coin si éloigné.Bien différent de ce que nous rapportent les premiers explorateurs, 278 LA NOUVELLE-FRANCE nous apparaît maintenant Cliff Palace.D’abord, on n’a plus besoin d’accomplir la longue et périlleuse traversée du canon.Aujourd’hui, on prend la forteresse de revers.Nous laissons nos chevaux sur le plateau, près d’une cabane appartenant au Gouvernement.Puis nous descendons parmi les rochers et les buissons entre des passes souvent très étroites,et nous atteignons cependant sans trop de peine, à condition de n’être pas bien gros, l’extrémité nord des ruines.Elles apparaissent encore plus majestueuses que jamais, car le Docteur J.-W.Fewkes, il y a deux ou trois ans, y fit des fouilles, déblaya les chambres basses, rejeta les débris amoncelés par le temps, et mit au jour les beautés et les grandeurs de la plus considérable ruine des habitations des falaises actuellement connue.Il répara les murs qui menaçaient de s’écrouler et reconstitua ce qu’il put du reste.On a là, grâce à son œuvre fort bien menée, un excellent champ d’étude pour toutes les constructions préhistoriques du même genre.Les rapports annuels de ce savant au Secrétaire de l’Intérieur, à Washington, sur ses travaux de restauration, fournissent à l’étudiant des informations exactes et très précieuses sur l’état actuel des principaux Cliff-Dwellings, leurs dimensions, apparences, particularités et signification.Les grandes ruines ont été par lui divisées en quartiers (quatre quartiers à Cliff Palace), et toutes les chambres numérotées.Aussi, rien ne serait plus facile et plus instructif qu’une conférence sur place ou d’après les plans et photographies.Nordenskjold, dans son livre encore sans égal, donne des vues de toute beauté du Palais de la Falaise et des autres ruines.C’est en ces termes qu’il traduit son admiration à la vue du village troglodyte : « Etrange et indescriptible est l’impression du voyageur qui, après nue longue et fatigante course à cheval à travers vallées, montagnes et monotones forêts de pins, s’arrête soudainement au bord du précipice et, du côté opposé de la falaise, voit les ruines de Cliff Palace, encadrées par la massive voûte de roc en haut et en bas, par les sommets ensoleillés des cèdres et des pins du canon.Cette mérite bien son nom, car avec ses tours rondes et ses hauts s’élevant au-dessus des masses de pierres, au fond du mystérieux demi-jour de la caverne et défiant dans leur site abrité les ravages du temps, elle ressemble à un château enchanté ».Les pierres qui ont servi à la construction du Palais de la Falaise ont été bien taillées, puis posées en couches régulières.Les sont perpendiculaires ou s’inclinent vers l’intérieur mais au même angle tout le tour de la chambre.Les seuils sont faits de grandes pierres plates.En y regardant de près il semble bien qu’il y ait deux ruine murs murs 279 AU PAYS DES TROGLODYTES AMÉRICAINS qualités de maçonnerie, l’une plus grossière que l’autre.Les uns, comme Nordenskjold, y voient deux époques différentes de construction ; les autres, avec Fewkes, simplement l’habileté diverse des maçons des clans.Les chambres ici sont mieux éclairées que celles de beaucoup d’autres habitations préhistoriques du même type.Les cloisons intérieures ont une épaisseur moyenne de 13 à 15 centimètres, tandis que les murs extérieurs atteignent parfois 65 centimètres.Quelques unes sont recouvertes d’une couche de plâtre jaune.La plupart sont remarquablement conservées.Dans le mortier qui unit les pierres, des petits fragments de roc ou de poterie ont été enfoncés pour augmenter la cohésion et la solidité.On y voit encore la marque de doigts.Ces empreintes sont si petites qu’elles conduisent à croire que les femmas travaillaient à la maçonnerie tandis que les hommes taillaient les pierres et les montaient en place.Le fond de la caverne, trop bas pour être habité, servait de grenier ou de basse-cour pour l’élevage du dindon, d’abord sauvage, puis domestiqué par les troglodytes.III.—BALCONY HOUSE.La troisième ruine d’importance que j’ai visitée dans cette région s’appelle Balcony House ou la « Maison au Balcon.» Elle se trouve loin du Palais de la Falaise et directement sur Cliff Canon, Elle fût découverte par Nordenskjold, lors de son exploration du grand plateau américain.Il lui donna son nom actuel.C’est une des ruines les mieux préservées de la Mésa Verde et fournissant peut-être l’exemple le plus parfait d’architecture de ce genre.Les murs ont été construits avec encore plus de soin que ceux des autres villages et sa situation, au point de vue de la défense, est la plus sûre.Une poignée d’hommes occupant une telle position pouvait aisément protéger le Puéblo contre un assaillant bien supérieur en nombre.Le seul passage qui aurait pu donner accès au sud a été muré ne laissant qu’un étroit et bas tunnel dans lequel un homme a du mal à passer.Une tour complétait le système de défense.Une muraille a été construite sur un banc de roche d’un niveau inférieur au sol de la caverne, pour servir de support au mur de façade du bâtiment principal.La hauteur totale se trouve être ainsi de 6m.60.Le second étage d’une maison présente encore un bal-fait de poutres dépassant d’environ 60 centimètres.Des poutrelles rondes sont posées à travers, parallèles au mur, supportant un lit d’écorce de cèdre, recouvert d’argile sèche, formant un plancher durable.Ce balcon servait de moyen de communication aux cham- non con 280 LA NOUVELLE-FRANCE bres supérieures.Les toits des autres appartements situés au nord de cette maison sont faits de la même manière et se projettent en terrasses des deux côtés.Ces toits et balcons, ici comme dans les autres villages, formaient de spacieuses plateformes où les troglodytes aimaient sans doute à séjourner, y travaillant et rêvant à la mode orientale.Il est curieux de remarquer que des terrasses de ces habitations préhistoriques on jouit toujours d’une vue superbe.Noidenskjold a retracé l’emplacement de 70 à 80 chambres sur le sol de la caverne.Il croit que c’est, de tous les villages connus de ce genre, celui qui fut le plus récemment habité.Une source d’eau fraîche se trouve à proximité, La vue de Cliff Canon, ici assez large, est peut-être moins sauvage qu’en d’autres endroits, mais reste grandiose et fort impoeante.IV.—PEABODY HOUSE Dans une fourche de gauche de Navajo Canon, à l’extrémité d’un ravin très profond, dans un angle de la falaise, s’abrite une ruine moins connue que les autres : c’est Peabody House (Maison Peabody).Elle est d’ailleurs moins grande que celles déjà décrites et n’a pas été restaurée.Ses murs, dont quelques uns s’élèvent à la hauteur d’un quatrième étage, menacent de s’écrouler.Cet ancien village, dont une partie est enfouie sous les pierres et les débris de toute sorte, est presqu’inaccessible.Je sais la difficulté que j’ai eue simplement pour en prendre une petite photographie.Il a fallu que je m’accroche à une pointe de rocher au sommet de la mésa et que je me suspende en partie au-dessus du précipice.Cette ruine solitaire a un aspect très pittoresque dans son encoignure mystérieuse, et dont l’approche est défendue par l’élévation de la falaise à pic au-dessus, et au pied, par les rochers, les buissons et les arbres qui se pressent au fond du canon et sur les talus.Bien d’autres ruines de moindre importance, chambres isolées, niches dans les cavités naturelles des rochers, perpendiculaires au-dessus de vallées étroites, se rencontrent en bien des endroits.Elles ont été peu explorées, soit à cause de leur situation inaccessible, soit parce qu’étant de petites dimensions elles offrent moins d’intérêt. 281 PAGES ROMAINES Voir : Cliff-Dwellers and Pueblos, par S.D.Peet ; The Cliff-Dwellers of the Mesa Verde, par G.Nordenskjold ; The Land of the Cliff-Dwellers, par F.H.Chapin ; Report on Cliff-Palace, 1909, Dr.J.W, Fewkes ; A Summer among the Cliff-Dwellers, parT.H.Prudden ; The Cliff-Dwellings of the canons of the Mesa Verde, par W.R.Birdsall.Stephen Renaud, Membre de la Société Nationale de Géographie d’Amérique et de l’Ecole et du Muséum d'Archéologie Américaine de Santa-Fé, Pages Romaines Le masque de Lotson_Budget et monument.La Capitole vient de recevoir le masque d’un mort qui mourut deux fois.II y a 43 ans que la première mort de ce mort bouleversa les âmes, excitant l’enthousiasme des unes, et provoquant dans les plus nobles cœurs une incomparable tristesse.En février dernier, ce mort, en sa seconde mort, fut entouré de juifs, de protestants, de libres-penseurs dont l’un, plus hardi que les autres, lui donna « son salut d’athée :» ce mort s’appela le Père Hyacinthe Loyson ; ce masque, c’est le sien.Fidè e héritier de la haine de la Rome papale que professait son père, Paul Loyson vient d’offrir au capitole de Rome le masque de celui qui, au mépris de ses promesses les plus sacrées, fut infidèle à ses vœux de religieux, à son célibat ecclésiastique, à la foi de son baptême.La lettre qui accompagne «la relique » ne serait-elle pas signée, qu’on ne saurait douter de son authenticité, tant elle révèle une main dressée aux gestes sacrilèges.La réponse du juif Nathan au fils de l’apostat pour lui exprimer la reconnaissance de la Rome révolutionnaire serait elle-même une honte ineffaçable à la mémoire du P.Hyacinthe, si cette mémoire n’était depuis longtemps devenue, selon l'expression de Montalembert, « le jouet d’une publicité sans entrailles et sans frein, lu' dibriutn vulgi ».Ce fut par une lettre datée de Paris-Passy, 20 septembre 1869, que le P.Hyacinthe Loyson, supérieur des Carmes déchaussés de Paris, annonça à son supérieur général qu’il renonçait à continuer son ministère à Notre-Dame de Paris et abandonnait son couvent, Tous les esprits étaient alors préoccupés de graves questions qui seraient l’objet de l’étude du prochain concile œcumé- 282 LA NOUVELLE-FRANCK nique ; les polémiques étaient engagées sur l’infaillibilité pontificale mise à l’ordre du jour des travaux conciliaires.Le Père Hyacinthe avait eu, à ce sujet, des témérités de langage que l’ascendant de son talent d’orateur rendait dangereuses.11 fut invité sinon à se taire, au moins à user d’une parole plus sage.Il crut voir en cela un attentat à la liberté de discussion et, s’attribuant un rôle auquel il ne pouvait prétendre, il refusa de changer d’attitude.• Ce n’est pas dans un pareil moment, écrivit-il dans sa lettre à son supérieur, qu’un prédicateur de l’Evangile, fût-il le dernier de tous, peut consentir à se taire, comme ces chiens muets d’Israël, gardiens infidèles à qui le Prophète reproche de ne pouvoir point aboyer; canes muti, non valentes latrare.Les saints ne se sont jamai tus.Je ne suis pas l’un d’eux-, mais toutefois je me sais de leur race —filii sanctorum sumus.J’élève donc, devant le Saint-Père et devant le Concile, ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctrines et ces pratiques qui se nomment romaines, mais ne sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements, toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer la constitution de l’Eglise, le fond comme la forme de son enseignement, et jusqu’à l’esprit de sa piété.Je proteste, par-dessus tout, contre la perversion sacrilège de l'Evangile du Fils de Dieu, dont l’esprit et la lettre sont également foulés aux pieds par le phari-saïsme de la nouvelle loi.J’en appelle à votre tribunal, ô Seigneur Jésus; c’est en votre présence que j’écris ces lignes.Si les hommes les condamnent sur la terre, vous les approuverez dans le ciel, cela me suffit pour vivre et pour mourir.> La réponse du supérieur général fut grande comme la charité d'un père envers un égaré, mais ferme comme la vérité.Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, se hâta d’écrire au transfuge.• Comment n'avez-vous pas senti quelle injure vous faisiez à l’Eglise, votre mère, par ces prévoyances accusatrices?Et quelle injure à Jésus-Christ, en vous plaçant, comme vous le faites, seul en face de lui, au mépris de son Eglise ! Monseigneur, répondit Loyson, le 26 septembre, je suis très touché du sentiment qui vous a dicté la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire, et je suis très reconnaissant des prières que vous voulez bien faire pour moi ; mais je ne peux accepter ni les reproches ni les conseils que vous m’adressez.Ce que vous appelez une grande faute commise, je l’appelle un grand devoir accompli.• Deux jours après, en une longue lettre, Montalembert lui disait < Pourquoi donc faut-il que j’aie été condamné à assister deux fois dans une trop longue vie, et de si près, à des catastrophes comme celles de M.de Lamennais et la vôtre?La sienne, du moins, s'est fait attendre trois ans,.Mais vous, mon pauvre ami, vous m’avez foudroyé 1.Hélas 1 que votre châtiment sera terrible! En perdant toute autorité sur le vrai public, vous avez perdu tout moyen de servir la liberté, la justice, la vérité.Si vous avez le malheur de céder aux invitations, aux provocations dont les libres-penseurs et les protestants surtout vont vous assaillir ; si vous entreprenez de vous justifier enatta 283 PAGES ROMAINES quant de plus en plus l’Eglise, votre mère ; si vous devenez un orateur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans le néant, au-dessous de Lamennais lui-même, qui a au moins fini par se retrancher dans le silence, et tandis que vos amis, comme moi, ne pourront que pleurer en silence sur votre déchéance, vous deviendrez le jouet d'une publicité sans entrailles et sans frein, ludibrium vulgi, comme ces gladiateurs captifs exploités et déshonorés, malgré leur noblesse naturelle, par les caprices de la foule obscène des païens.Je m’arrête, après en avoir dit beaucoup trop pour ce qu’il nous reste, à moi de force, à vous peut-être de patience.Je vous embrasse encore avec une triste mais invincible affection.Montalembert.* A la réponse que le Père Hyacinthe fit à cette lettre, Montalembert répondit encore le 4 octobre suivant (1869) : «.Oh! que vous me cousolez en me disant que vous ne voulez pas quitter l’Eglise ! Je vous crois, et je demande instamment à Dieu de vous maintenir dans cette résolution.Cher ami, vous ne pouvez pas cependant croire que vous seul au monde ayez raison contre tous ; or, je vous demande de me cite r seul vrai catholique que vous n’ayez consterné.Notez bien que je ne parle pas de ceux que vous avez indignés, révoltés, etc Loyson voulut avoir raison contre tous et il s’immobilisa dans un orguei que les années n’amoindrirent pas, puisque, au moment d’en voir la dernière heure, il s’écria : « Je puis paraître devant Dieu ; je suis en paix avec ma conscience et ma raison », et il expirait sans regretter quarante ans d’apostasie.Le 23 octobre 1869, la défection du moine devint officielle par la déclaration que son supérieur général fît en les lignes suivantes : « Le terme fixé par le R.P.Préposé Général des Carmes déchaussés au Père Hyacinthe de l’immaculée Conception, définiteur provincial et supérieur de la maison de Paris, pour qu’il rentrât dans ledit couvent étant expiré ; vu les pièces et les témoignages authentiques constatant que ledit Père Hyacinthe n’est pas encore rentré dans ce couvent, l’autorité supérieure de l’Ordre, par décret, en date du 28 octobre 1869, a déposé le Père Hyacinthe de l’immaculée Conception de toutes les charges qu’il avait dans l’ordre, le déclarant d’ailleurs atteint par son apostasie, et sousl e coup de Vexcommunication majeure, ainsi que de toutes les autres censures et peines ecclésiastiques édictées par le droit commun et par les constitutions de l’Ordre contre les apostats ».Cette apostasie, comme toutes les autres, fut impuissante à amoindrir le prestige divin de l’Eglise ; seule l’éloquence du moine mourut avec la foi qui l’avait inspirée.Le masque de ce révolté, offert par ce fils, qui est la preuve vivante des triomphes ironiques de la chair sur les esprits gonflés d’orgueil, devait prendre place au Capitole à coté de celui de Garibaldi, puisque la colline historique collectionne aujourd’hui les reliques des folies humaines et les souvenirs de la haine des siècles contre la papauté ; la louange d’un juif libre-penseur devait un 284 LA NOUVELLE-FRANCE le saluer.La Providence a d’ironiques vengeances ; le masque du moine placé au Capitole, en face de ce Vatican dont il brava les foudres, semble garder des traits, moins immobilisés par la mort que Agés par la puissance des anathèmes.**.La guerre italo-turque se poursuit moins aujourd’hui sur les côtes de la Tripolitaine que dans la mer Egée, où l’Italie se dédommage de n’avoir pu forcer les Dardanelles, en s'emparant des îles de l’Archipel qui n’offrent cune résistance.Comment finira le conflit entre les deux nations, nul ne saurait le dire, tant la diplomatie qui, en apparence, unit ses efforts pour y mettre un terme, travaille secrètement peut-être à le prolonger pour y trouver son profit dans l’affaiblissement des deux peuples.'.Toujours est-il que, financièrement parlant, l’Italie s’achemine vers une crise budgétaire.Au moment de la déclaration de guerre, le compte du Trésor présentait, à l’avoir, 1 milliard 96 millions de lire, et au doit, 749 millions, soit une différence de 347 millions en faveur du Trésor.Au 31 décembre dernier, l’avoir était tombé à 987 millions et le doit avait été porté à 763 millions, ce qui ramenait l’excédent d’actif à 224 millions.Au 31 mars dernier, l'avoir était remonté à I milliard 234 millions et le doit à 879 millions, donnant un excédent d’actif de 335 millions.Les encaissements effectués durant les neuf premiers mois de l’exercice 1911-1912 accusent une diminution de 524 millions, tandis que les dépenses se sont accrues pendant la même période de 634 millions.Mais ce n’est pas seulement la situation financière de l’Italie qui perd son équilibre ; le monument élevé à la gloire de Victor-Emmanuel II au Capitole, et qui fut inauguré, en juin 1911, pour perpétuer la mémoire du roi destructeur du pouvoir temporel des Papes, se lézarde du haut en bas, non pas en ses revêtements extérieurs de marbre, mais dans l’ossature même de l’édifice.Infiltration d'eau, terrain faiblissant sous le poids de la masse?Qu’importe la nature de la cause physique.Cette cause, en ruinant un monument d’orgueil humain qu’on voulut opposer à la Basilique séculaire qui garde le tombeau du pêcheur de Galilée, redit que, dans Rome, une seule pierre est inébranlable, celle qui sert d'assise à la Chaire de Vérité.au- Don Paolo-Agosto. 285 BIBLIOGRAPHIE BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Les Genres litléraires—Poétique et Rhétorique, par l’abbé Albert Dlon, 1 vol.in-12, 314 preges, Québec, 1912_M.l’abbé Dion vient de compléter l’œuvre didactique qu’il avait bien commencée l’an dernier.Après l’Art d’Ecrire, où il enseignait la théorie et la pratique du style et de la composition, il publie, en un seul volume, une Poétique et une Rhétorique où il nous apprend les règles qui sont propres à chaque genre littéraire.Genres en vers, ou genres en prose, sont tour à tour étudiés, et l’auteur expose successivement les lois qui sont la condition de leur vie et de leurs développements.Hâtons-nOus de dire d’abord que l’on retrouve dans ce livre les meilleures qualités qui ont fait le succès de l’Art d'Ecrire.Même souci de l’ordre, c’est-à-dire d’un plan raisonné, logique, de livres, de chapitres et d’articles qui invitent l'élève à suivre l’enchainement rigoureux des choses, à passer, avec satisfaction pour l’esprit, du général au particulier, et à refaire ensuite avec profit la synthèse des doctrines qu’il a étudiées.Même finesse aussi de la pensée se jouant à travers les théories parfois subtiles de l’esthétique littéraire.M.l’abbé Dion a longtemps fréquenté les théoriciens de la littérature, et, théoricien à son tour, il aime à discuter les principes de l’art, à disserter sur les lois fondamentales de la poétique et de la rhétorique.On le constate bien dès les premières pages de son nouveau manuel, à propos de la détinition et de la nature de la poésie, et de l’évolution des doctrines littéraires.Et comme parfois rien ne peut mieux éclairer les doctrines que les faits qui les ont illustrés, M.Dion descend volontiers dans le domaine de l’histoire, qui lui fournit une base solide d’argumentation.Il y a donc beaucoup d’idées dans ce manuel nouveau, et le plus souvent exprimées dans une langue très bonne, exposées avec une ampleur suffisante, éloignée de toute sécheresse trop didactique.Je sais bien qu’il y a des élèves, et peut être des professeurs de littérature, qui n’aiment pas voir des dissertations dans le texte de leur manuel ; ils préfèrent des définitions courtes, sèches, qui s’apprennent aisément et qui se comprennent vite, très vite, et d’autant plus vite qu’elles n’offrent pas ou suggèrent peu d’idées à l’esprit.Des formules concises, brèves, arides, qui s’impriment toutes seules dans la mémoire, et qui dispensent de l’effort patient de la réflexion, voilà ce qu’ils préfèrent.Pourtant, il ne faut pas avoir peur des idées, et il ne faut pas avoir peur de provoquer la réflexion de l’élève, et il ne faut pas non plus se dispenser trop facilement de réfléchir soi-même.Et il faut donc que le manuel, que le vade-mecum de l’écolier contienne les idées qui peuvent lui donner quelques vues sur l’art littéraire, développer ses propres facultés, et le renseigner sur les théories qu’il faut connaître.Et il ne faut pas s’alarmer si le texte du manuel oblige l’élève à quelque effort de méditation, et s’il le contraint à un travail autre que celui d’emmagasiner des formules.La Poétique et la Rhétorique de M.l’abbé Dion sont donc toutes remplies de pensées utiles, de doctrines largement exposées.L’humaniste ou le rhétoricien qui auront étudié ce livre seront suffisamment au courant des théories essentielles relatives aux genres littéraires.M.l’abbé Dion a pris soin d’intercaler dans son texte des citations de critiques très autorisées, qui ont parfois exprimé en quelques phrases topiques l’idée ou la doctrine qu’il expose.Ces citations permettent de connaître, en même temps que les théories, les principaux théoriciens qui les ont discutées. 286 LA NOUVELLE-FRANCE Peut-être même est-il arrivé que M.Dion a abusé du facile procédé qui consiste à citer autrui.Et alors ses développements perdent quelquefois ce caractère d'unité, d’homogénéité qui est si nécessaire à la rigoureuse démonstration des principes.Les articles ne sont pas toujours assez fondus , ils sont parfois trop coupés de textes étrangers, et il s’en dégage alors une impression d’éparpillement ou de diffusion qui nuit à l’impression nette que l’on voudrait garder de l’ensemble, Mais ce défaut n’est pas souvent manifeste, et l’on garde plutôt de la lecture des chapitres du livre l’impression d’une convenable et solide érudition.On pourra contester peut-être quelques affirmations de l’auteur matière où les opinions peuvent etre différentes ; on pourra aussi peut-être lui demander plus de lumière sur certaines affirmations trop sommaires ou trop obscures.Pour ma part, je ne comprends pas très bien que la contemplation poétique, ou la rêverie poétique corresponde à un degré d’activité mentale intermédiaire entre la reflexion et le songe du sommeil.M.l'abbé Dion a condensé en moins de cent pages les préceptes de Rhétorique.Soixante et quatorze pages seulement sont consacrées à l’éloquence et aux genres oratoires.Et c’est assez.Et il y a là ce qu’il faut pour apprendre à faire un bon discours, et pour apprendre aussi quelles lois règlent chaque genre d’éloquence.Le livre se termine par un chapitre sonsacré à l’éloquence écrite, aux genres en prose, à la philosophie et à l’histoire, au roman et à la critique.Dans ce manuel, comme dans l'Art d'Ecrire, M.Dion s’est abstenu de prendre quelques exemples dans les livres canadiens.Il s'obstine à ignorer les auteurs canadiens.Et il a certainement tort, attendu que l'ignorance que l'on peut affecter d’une littérature n’empêche pas celle-ci d’exister.11 y a bien des vers écrits par quelques-uns de nos poètes, et surtout par des contemporains, il y a aussi bien des pages en prose écrites par nos compatriotes qui valent certaines citations de certains auteurs assez obscurs, que M.Dion a complaisamment reproduites dans son texte.Et nous croyons qu’il eût été très convenable de faire quelque place aux nôtres dans nuel qui est destiné à des écoliers canadiens-français.Nous regrettons qne M.l’abbé Dion ne se soit pas donné la peine de prendre cette initiative.Une telle innovation, judicieusement pratiquée, eût, aux regards des professeurs et des étudiants, ajouté du prix à son œuvre.Malgré cette lacune, son manuel bien fait- est digne de tous encouragements.11 est une nouvelle manifestation de ce louable effort que l’on tente aujourd’hui pour fournir à nos collèges et à nos petits séminaires des nuels faits chez nous, et nous ne doutons pas que l’on s’empresse d’approuver efficacement le zèle de notre confrère.Camille Roy, Ptre.Calendrier perpétuel, de 0 à 6,000 ans, par l’abbé L.-M.Destroismaisons : se vend à VAction Sociale, Québec, au prix d’une piastre, port compris.Aux amateurs de chronologie, aux adeptes du calendrier, aux légitimement curieux des dates, passées ou futures, de l’ère chrétienne, nous recommandons cette ingénieuse invention d’un modeste savant qui, préoccupé avant tout des choses de l’éternité, ne veut pas nous laisser ignorer les secrets du temps.Au moyen d’une série de disques concentriques en carton, pourvus de chiffres et de lettres habilement disposés, on peut à l’aide de cet appareil, en un ou plusieurs tours de main, trouver, à son gré : la Lettre dominicale, la Date du mois d’un jour quelconque, VIndiction romaine, le Cycle solaire, le Nombre d or, l’Epacte, la Lettre du martyrologe, la Date de la fête de Pâques ou la Période Julienne.Que de renseignements pour ciuq francs I Et dire que la machine est garantie pour soixante siècles I en une un ma- rna- L.L. 287 BIBLIOGRAPHIE BIBLIOGRAPHIE AMÉRICAINE Elégie composée dans un cimetière de village.Imitée de Thomas Gray.La fameuse élégie de Thomas Gray est une des poésies les plus populaires qu’il y ait dans la littérature anglaise.Un professeur de l’Université Yale, de New Haven, M.R.L.Sanderson, vient d’en faire une belle traduction française.Cette traduction libre reproduit très heureusement la pensée et le rythme du poème anglais.Entre toutes les strophes qui chantent les morts obscurs du village, lisez celles-c j: Que de nombreux sillons dans la glèbe ils tracèrent ! Quelle joie à mener dans les champs leurs grands bœufs 1 Que de riches moissons leurs faucilles couchèrent I Comme les bois pliaient sous leurs coups vigoureux ! Que servent le pouvoir, le blason, la naissance, A l’heure inévitable où s’éteint le flambeau ?Que servent la beauté, l’orgueil et la puissance ?O gloire 1 ton chemin n aboutit qu’au tombeau.1 C.R.BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE Sans Lumière, 2 par Jules Pravieüx.Le curé de Larochebilly, après avoir supporté nombre d’avanies, est contraint d'abandonner à leur sort ses tristes paroissiens.i Pour aider le lecteur à comparer la traduction avec l’original, nous donnons ici le texte anglais de ces deux stances.Oft did the harvest to their sickle yield, Their furrows oft the stubborn glebe has broke ; How jocund did they drive their team afield ! How bowed the woods beneath their sturdy stroke ! The boast of heraldry, the pomp of power And all that beauty, all that wealth e'er gave, Awaits alike the inevitable hour.The paths of glory lead but to the grave.Ce geste d’un Anglo-Américain révèle une maîtrise plus qu’ordinaire de l’idiome français.Nous y voyons à la fois un hommage significatif à notre belle langue maternelle et un encouragement, sinon un reproche, à ceux des nôtres qui là-bas, ou ici, seraient tentés de l’oublier ou de la trahir.N.D.L.R.» Cet ouvrage fait partie d’une nouvelle et très élégante collection publiée par la maison P.Lethiellenx, 10, rue Cassette, Paris.Chaque volume in-12, 20 sous ; par la poste : 23 sous. LA NOUVELLE-FRANCE %88 Escorté de la haine de quelques uns, de la pitié timide de quelques autres, de l’indifférence de presque tous, l’abbé Brivet avait fui le village, et beaucoup de choses s'en étaient allées avec lui.Cet homme modeste semblait avoir emporté dans les plis de sa soutane ce qui restait de religion, de douceur dans les mœurs, de bonté dans les cœurs, de paix dans les familles.Il reviendra, à l’heure des effondrements et des ruines.Mais, quelles ruines, matérielles, et morales surtout ! Ce sont des péripéties émouvantes que nous raconte Jules Pravieux— l’auteur de tant d’œuvres aimées du public catholique—au cours de ce roman d’un intérêt palpitant, où se déroule une action d’une belle intensité de vie.La détresse morale d’un gros village resté sans curé y apparaît dans un relief saisissant qui impressionnera tous les lecteurs.P.P.Grave alternative « Votre Revue se donne à trop bas prix.» Il y a beau temps qu’on nous le chante, et que.nous en sommes convaincus.Il suffit au reste, pour tomber d’accord, de comparer le prix d'abonnement de la Nouvelle-France à celui des revues similaires de l’Europe et d’ailleurs.Et pourtant, nous avons préféré jusqu’ici garder pour nous seul le plus onéreux du fardeau.Grâce à une vigilante économie, grâce surtout à un emploi qui nous assurait par ailleurs l’aerea, sinon l’aurea, mediocritas convoitée par le poète, l’équilibre a été maintenu dans notre modeste budget : pas de dettes actives, quelques dettes passives seulement, le moins possible, évidemment.Mais voici que la situation se complique et que survient une question de justice à l’égard de nos imprimeurs.Les salaires des typographes ont suivi une progression ascendante très notable depuis la naissance de notre revue en 1902.En modifiant les conditions de notre contrat, nous allons nous trouver en face d’une pénible alternative : ou bien élever indistinctement le prix d’abonnement à deux piastres (le juste prix, après tout), ce dont gémiront les toutes petites bourses, ou bien faire, comme l’ont fait tant d'autres revues canadiennes-françaises : cesser de vivre.Quel parti nous faut-il prendre?Recourir au moyen terme suivant à titre d’expérience : Le prix officiel restera ce qu’il est (prix dérisoire pourtant, et qu’on donne volontiers pour un seul repas à table d’hôte).En revanche, nous compterons, comme il est juste, sur la générosité de nos amis pour majorer à leur gré le montant de leur souscription annuelle, de manière à nous permettre de pratiquer nous même la justice.Nos rares retardataires s'empresseront, à l'occasion, de solder leurs comptes.Si ce procédé réussit, nous irons notre chemin.Sinon nous mourrons, ou plutôt.nous verrons 1 L’Administration.OMISSION A RÉPARER Dans le n" de mai dernier, page 231, un oubli a été commis au tableau de la population catholique d’Europe.Le lecteur pourra le réparer comme suit : Allemagne.23,700,000.Le Directeur-propriétaire, L'abbé L.Lindsay.
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