La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 juillet 1910, Juillet
LA NOÏÏVELLE-FHANCE REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX DU CANADA FRANÇAIS QUÉBEC, JUILLET 1910 Tome IX N° 7 LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE1 Il y a des mois que je me propose de signaler, aux lecteurs de la Nouvelle-France et à la reconnaissance des catholiques, le livre publié l’an dernier sous ce titre par le T.R.Père A.Eschbach.Mais d’abord, ces cinq cents pages d’une discussion minutieuse de faits et de documents ne se lisent pas comme la littérature légère.Il y faut du temps, de l’attention, presque de l’étude, et une étude ininterrompue.Le livre, très-bien fait au point de vue documentaire, met le lecteur parfaitement au courant de la littérature du fait de Lorette : c’est précisément le but que s’est proposé l’auteur.Ceux qui connaissent déjà Lorette et qui sont déjà quelque peu au courant des lieux et de l’histoire de la Sainte Maison, vénérée depuis des siècles par la piété des saints et de tous les peuples catholiques, liront plus facilement sans se perdre et sans se lasser cette discussion qui suit pas à pas les démolisseurs de la tradition, relève impitoyablement les oublis, les jugements risqués, les erreurs et les ignorances qu’ils mettent largement au compte de la Science.Pour les autres, ils devront se résigner à faire une étude plutôt qu’une lecture, et pourront bien n’en rapporter d’autre profit que l’intime persuasion que la vraie science et le solide bon sens n’ont jamais conseillé à personne d’écrire à l’encontre de la tradition de Lorette.Ce livre du T.R.Père Eschbach se recommande à tous ceux qui ont pris connaissance des objections soulevées bruyamment 1 C’est le titre de l’ouvrage publié par le T.R.Père A.Eschbach, procureur général de la Congrégation du Saint-Esprit et ancien supérieur du Séminaire Français à Rome, chez Lethielleux, Paris, 10, rue Cassette. 290 LA.NOUVELLE-FRANCE dans certaines revues de France et d’Italie, et même dans un long ouvrage publié au nom de la Science contre la légende de la double translation de la sainte maison de Lorette 1.Leur piété en sera fortifiée et leur foi consolée.Ce n’est pas que la tradition vénérable du sanctuaire de Lorette fasse partie à un titre quelconque du dogme catholique, ni qu’elle ait jamais été ou puisse jamais être l’objet d’une définition dogmatique.On peut la révoquer en doute sans renier une seule des vérités de la foi et sans encourir la note ou le soupçon d’hérésie.Qu’on la combatte même sur le terrain purement historique sans invoquer des principes qui sont des erreurs, et sans jeter, s’il se peut, aucun discrédit sur les actes les plus graves des pontifes romains, ceux-ci le supporteront avec une longanimité et une patience qui ignorent volontiers les gamineries et légèretés d’une certaine science, tant que celles-ci ne nuisent sérieusement qu’à elle-même.Mais il est difficile dans une campagne de ce genre, même aux plus prudents et aux plus pénétrés de la foi et de la piété catholiques, de ne pas risquer bien des affirmations et des tirades dont l’une et l’autre sont peinées et parfois justement indignées.Or on sait qu’à ces besognes-là ce ne sont pas d’ordinaire les prudents, les sages et les modestes qui vont de l’avant, mais ceux qui ont trop le sentiment de leur valeur pour garder suffisamment celui des périls où ils s’engagent et des écarts qu’ils ne se mettront pas en peine d’éviter.La lecture attentive du livre du T.R.Père Eschbach, l’examen qu’il fait des preuves—ou plutôt des arguments apportés au nom de la Science—contre l’authenticité de la translation, par le dernier et l’un des plus ardents démolisseurs de la tradition, les citations qu’il fait de son « étude historique » prouvent suffisamment que la foi n’aura rien à perdre, et l’histoire et la vraie science rien à gagner à ce plaidoyer où la passion parle plus fort que la raison, et qu’au bout de cinq cents pages de textes, de raisonnements, d’affirmations et de suppositions entassées pour le détruire, le fait de la translation de la sainte maison de Nazareth à Lorette est bien plus indubitable qu’auparavaut.Pour l’avantage des lecteurs qui ne pourront lire ni l’attaque de l’abbé U.Chevalier ni la défense du T.R.Père Eschbach, je vais tâcher de donner en un résumé clair et concis la tradition 1 Notre-Dame de Lorette—Etude historique par M.Ulysse Chevalier. LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE 291 séculaire du sanctuaire de Lorette, les preuves qu’elle invoque, les objections qu’on lui oppose.La tradition du sanctuaire de Lorette, c’est qu’il a été construit par les papes pour abriter l’humble maison dans laquelle est née la Vierge Marie et où le Verbe de Dieu s’est fait chair.Cette maison avait été transportée miraculeusement par les anges de Nazareth en Ulyrie près du bourg de Tersat, en l’an 1291, et trois ans après, en 1294, dans le Picenum, près de la ville de Reca-nati, où, après avoir dans l’espace d’une année changé trois fois de place, elle a enfin fixé définitivement sa demeure.C’est ce fait extraordinaire qui a attiré vers le sanctuaire les pèlerinages des peuples du voisinage, puis des catholiques de tous les pays d’Europe.Il s’y est opéré tant de merveilles, et Dieu l’a manifestement glorifié par tant de prodiges qu’il est depuis des siècles l’un des sanctuaires les plus vénérés du monde entier.Pour nous catholiques l’authenticité de la sainte maison de Lorette ne peut être sérieusement mise en question.Elle ne s’impose pas à notre foi comme dogme, mais elle s’impose à notre piété et à notre conviction religieuse : elle a été affirmée et décrétée solennellement par la seule autorité compétente et irréformable dans l’espèce, celle du chef suprême de l’Église.Qu’un rationaliste ou un protestant, qui ne croit pas au pouvoir suprême du chef de l’Eglise, lui conteste le droit de juger les faits surnaturels, et d’approuver ou de condamner les dévotions et les croyances qui peuvent sanctifier les âmes ou les égarer, c’est logique.Mais un catholique, qui doit croire que le chef de l’Église est la règle vivante de la piété et de la foi chrétienne, et que Jésus-Christ l’assiste pour conduire toutes les âmes dans la vraie foi et la vraie piété, ne peut, sans renier pratiquement les principes qu’il professe, prétendre prouver que le chef de l’Église n’entend rien aux faits surnaturels qui se produisent dans l’Église, qu’il admet à tort et à travers comme surnaturels et authentiques des faits absolument supposés et où Dieu n’est pour rien, qu’il autorise solennellement et encourage par des faveurs spirituelles un culte qui ne repose que sur une duperie et un mensonge.C’est là pourtant ce que nous prêche et prétend nous démontrer M.Ulysse Chevalier, et ce que ne veut pas entendre le T.R.Père Eschbach.Que le lecteur n’imagine pas que l’abbé Chevalier se propose d’ennuyer les papes ou la Sacrée Congrégation des Rites ! Il serait désolé qu’on doutât non-seulement de sa foi et de sa piété, 292 LA NOUVELLE-FRANCE mais même de son sens catholique.Non-seulement il est catholique sincère ; il est prêtre et il veut servir l’Église et éclairer la piété des fidèles—à sa manière.Car il est savant, non pas avec un s : il faudrait pour cela des qualités vulgaires que les modernistes n’apprécient pas et dont on ne saurait lui faire injure— mais avec un s.—Il n’est pas de la Sacrée Congrégation des Rites, mais de l’Institut de Paris :—ce qui lui donne le droit de se mettre au-dessus des règles ordinaires de la prudence chrétienne et de la mentalité inférieure où.restent nécessairement les papes, même quand ils s’appellent Benoit XIY et Léon XIII, et tous ces pauvres écrivains catholiques que les relations familières avec la haute critique n’ont pas aflrauchis de toute modestie intellectuelle et des lois ordinaires du bon sens.S’il s’attaque à la légende de Lorette que les papes n’ont cessé d’approuver et de confirmer de toutes façons depuis des siècles, c’est pour rendre la piété catholique plus acceptable aux esprits d’une mentalité supérieure.Ne l’accusez pas de se mettre en contradiction avec les papes : il saurait vous répondre qu’il n’a garde de se mettre sur le même terrain.Eux, les papes, se placent sur le terrain religieux, affirment un fait religieux de l’ordre surnaturel auquel ils croient, approuvent un office qui en consacre la légende, se prononcent maintes fois sur la réalité d’interventions miraculeuses de la puissance divine en faveur des croyants à cette légende, et des dévots au sanctuaire de Lorette et à la prétendue relique qu’il contient.Ils sont là chez eux, et la critique n’ira pas là leur susciter des contradictions.Pour elle, elle ne s’occupe pas du fait religieux, ni du surnaturel dont elle n’a pas droit de connaître : elle reste sur le terrain purement historique qui est le sien.C’est à elle qu’il appartient de dire s’il est historiquement vrai ou historiquement faux que la maison vénérée à Lorette comme celle de la Vierge Marie à Nazareth est bien authentique ; s’il est historiquement vrai que, vers la fin du treizième siècle, elle a été arrachée de ses fondations à Nazareth et transportée à Lorette, sur le territoire de Recanati dans la Picenum.Que les Papes aient affirmé solennellement ce fait com me historique et l’aient supposé démontré, pour autoriser dans l’Église une fête solennelle qui en rend grâces à Dieu comme d’une insigne faveur faite à son Église ; que Dieu lui-même se soit compromis avec cette légende jusqu’à la confirmer par des merveilles sans nombre, cela n’est pas fait pour émouvoir un critique du vingtième siècle.Après LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE 293 tout, ni Dieu ni les papes ne sont de l’Institut, et personne ne les a chargés d’écrire l’histoire.Tant pis pour eux si leur témoignage est mis de côté.Or, n’en déplaise à nos critiques et à nos savants, Dieu et les papes ont leur mot à dire en histoire.Non-seulement ils la peuvent connaître à peu près aussi parfaitement que s’ils étaient de l’Institut, mais ils peuvent l’apprendre à des savants qui sont à court de documents sérieux, et à des critiques qui sont trop avisés pour les prendre dans leur vrai sens.Dieu et les papes ont des documents que l’abbé Chevalier pourrait peut-être ne pas connaître, et ils interrogent des témoins qui ne déposent pas devant lui.Sa science—ou plutôt son érudition, pour parler exactement,—si vaste soit-elle, n’anéantit pas les documents qu’elle ignore ni n’annule les témoignages qu’elle ne sait pas entendre.Un fait comme celui de la translation d’un édifice d’un lieu dans un autre sans aucune intervention humaine, et pour des fins purement spirituelles, qui ne relève au fond que de la puissance et du bon plaisir de Dieu, n’entre pas dans l’histoire absolument comme un autre qui n’a rien que de fort ordinaire et se produit normalement par les lois de la nature.Dieu est libre de l’attester à sa manière comme il est libre de le produire sans tenir compte des méthodes historiques agréées de l’Institut.Il sera historique tout de même, à sa manière, avec ou sans la permission des savants, et certain historiquement—je le dirai tout à l’heure.On objecte aux témoignages des derniers papes, qu’ils ne sont pas rendus dans les mêmes termes que ceux de leurs devanciers.Ceux-ci se contentent de parler d’un sanctuaire de la Bienheureuse Vierge à Lorette, où il s’opère de grandes merveilles, et fréquenté par une multitude de pèlerins.Il n’est question d’abord ni de la maison de la Bienheureuse Vierge Marie, ni de sa translation mystérieuse par les anges, soit en Illyrie ou Sclavonie, soit dans le Picenum, dans le bois de Lorette.Passé le milieu du XVIe siècle, quand la légende est accréditée dans les esprits, ils la font leur et la consacrent dans des documents officiels, qui, pour être plus explicites, n’en prouvent pas davantage l’authen-cité.Le T.B.Père Eschbach nous semble avoir suffisamment expliqué la différence de teneur entre les documents pontificaux des trois premiers siècles et ceux des trois derniers.Les premiers qui nous sont parvenus n’ont pas directement pour objet le sanctu- 294 LA NOUVELLE-FRANCE aire de Lorette lui-même et la sainte maison, mais des faveurs personnelles ou des mesures administratives, à l’occasion desquelles il est fait mention de la chapelle ou église rurale de Sainte-Marie de Lorette.D’ailleurs, dans l’état général des affaires de l’Église, les papes de cette époque tourmentée eurent bien autre chose à faire que de promouvoir la piété des fidèles envers la sainte maison que Dieu glorifiait par des faveurs accordées aux pèlerins de toute l’Italie et de l’Europe entière.Pouvait il être sérieusement question de Lorette pendant le grand schisme d’Occident ?On sait du reste la prudence et les sages lenteurs apportées par les Pontifes Romains pour la canonisation des saints.Ils attendent souvent et volontiers des siècles entiers, à moins que les instances des fidèles et des signes providentiels ne leur imposent en quelque sorte le devoir d’appeler une cause à leur souverain tribunal.Ils ne sont pas moins circonspects quand il s’agit de canoniser non plus un homme, mais une dévotion ou un sanctuaire miraculeux quelconque.La prudence romaine, si sûre qu’elle soit de son jugement, tient toujours à ce que Dieu se compromette avant elle.Il ne lui suffit pas souvent d’être sûre de l’intervention divine.Elle veut que cette intervention soit tellement éclatante, et tellement persistante, qu’elle s’impose d’elle-même au jugement des esprits honnêtes et à la foi du peuple chrétien.En serait-on justifiable de prétendre que la sainteté, que les papes proposent au culte des fidèles après un siècle ou deux d’attente et d’études, n’était vraiment pas réelle un siècle ou deux plus tôt ?La sainteté des saints n’est pas moins réelle au jour de leur mort qu’au jour de leur canonisation : elle est seulement authentiquée par un jugement de l’autorité compétente.Dans le cas de la tradition de Lorette, les papes étaient les seuls juges autorisés à prononcer sur l’authenticité de la translation, sur le fait surnaturel lui même et sur les preuves qu’eu apportaient la tradition et la piété catholique.S’ils n’ont pas pris la peine pendant les premiers siècles de prononcer un jugement solennel, avec preuves à l’appui, en faveur de l’authenticité de la translation miraculeuse de la Santa Casa, c’est qua ce jugement n’a pas été requis par personne, qu’il n’a pas été nécessaire pour entretenir et développer la dévotion des fidèles au pieux sanctuaire, et que, avant les premières objections soulevées par la critique protestante au seizième siècle, personne n’avait mis LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE 295 sérieusement en doute l’authenticité de la sainte maison de aux papes jusqu’à la fin du quinzième siècle d’encourager la dévotion au pieux sanctuaire et d’en donner eux-mêmes l’exemple.C’est à partir de la fin du quinzième siècle— exactement 1470—, qu’ils commencent à mentionner dans leurs documents officiels la tradition de la translation de la sainte maison à Lorette, parce qu’ils veulent accorder au pieux sanctuaire des faveurs spirituelles extraordinaires, dont cette pieuse et authentique tradition est la raison.On remarquera que dans les documents officiels émanés du Saint Siège, à partir du commencement du siècle suivant et concernant le sanctuaire de Lorette, les papes, sans rien définir, puisqu’il n’y a pas ici matière à définition, affirment nettement que c’est non une légende ou une pieuse croyance seulement, mais aussi la tradition, que la maison vénérée à Lorette est celle où la Bienheureuse Vierge Marie est née, a été élevée, où elle a conçu le Verbe fait chair et l’a nourri de son lait virginal (Jules II, 1510—Léon X, 1520—Pie IV, 1500—Sixte V, 1585).Xi papes, ni leurs successeurs n’étaient hommes à accueillir avec faveur une tradition récente qui ne serait appuyée sur aucun fondement sérieux ni aucun témoignage digne de foi.Les papes n’ont pas seulement parlé et professé ouvertement leur foi à l’authenticité de la sainte maison de Lorette : ils ont manifesté par des œuvres d’une magnificence vraiment royale leur piété et leur dévotion envers la sainte maison—qu’ils ont cru et affirmé être la maison de la Vierge à Nazareth, transportée miraculeusement à la fin du douzième siècle sur le territoire de Eecanati.Ils l’ont entourée et protégée comme d’un reliquaire d’un revêtement en marbre de Carrare, où sont sculptées les scènes principales de la vie de la Vierge, et représenté, par vingt statues plus grandes que nature, la prophétie du mystère de l’Incarnation.Au-dessus du reliquaire unique au monde ils ont bâti une basilique ogivale, à la fois temple et forteresse, symbole magnifique de la Vierge qui fut le plus saint des sanctuaires du Très-Haut, la tour de David et la plus forte protection du peuple chrétien.Pour faire au sanctuaire une place digne de lui, et lui assurer le peuple de serviteurs requis pour son entretien et le ministère des pèlerins qui y accouraient du monde entier, ils ont entrepris des travaux gigantesques, assaini des marais, comblé des vallons, nivelé des montagnes, élevé des séminaires, des collèges, des hospices, créé une cité dont la Santa Casa est la gloire Lorette.Il suffit ces 296 LA NOUVELLÈ-FRANOE et la vie, et qui lui ont valu d’attirer à elle le siège épiscopal depuis des siècles fixé dans l’antique cité de Recanati.Qu’on n’objecte pas que ce ne sont là que des preuves de la piétéet de la croyance personnelle des Pontifes Romains, des actes de munificence royale par lesquels ils ont mis leur souveraineté temporelle au service de leur dévotion personnelle.Ce serait déjà une consolation pour les dévots à la sainte maison de Lorette, et une raison pour eux de ne pas rougir de leur foi et de leur piété, que de se savoir en communion de sentiments avec des papes prudents et sages autant que pieux, comme Clément VIII, Pie V, Sixte-Quint, Benoit XIV, Pie IX, Léon XIII et Pie X.Mais voici qui n’est plus de la part des papes une simple manifestation de leur piété privée.En 1595, Clément VIII, le pape qui a montré tant de zèle et de prudence pour prévenir les moindres abus dans le culte rendu aux saints et aux choses saintes, fait composer lui-même et graver sur le revêtement en marbre de la sainte maison cette instruction à l’intention des visiteurs et des pèlerins : Pèlerin chrétien, que la piété vient d’attirer en ce lieu, tu vois ici la Sainte Maison de Lorette, vénérée dans le monde entier pour les mystères et les miracles qu’il a plu à Dieu d’y opérer.Ici est née la très-sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, ici elle a reçu la Salutation Angélique; ici le Verbe éternel de Dieu s’est fait chair.Les Anges transportèrent cette maison d’abord de la Palestine en Illyrie, auprès du bourg de Tersat, en l’an du salut 1291, sous le pontificat du Pape Nicolas IV ; trois ans après, au commencement de celui de Boniface VIII, elle passa dans le Picenum, près de la ville de Recanati, etj par le même ministère des Anges, fut déposée dans le bois de cette colline, où, après avoir, dans l’espace d’une année, changé trois fois de place, elle a enfin fixé ici divinement sa demeure.L’étrangeté de faits aussi extraordinaires excita la curiosité des populations, et, d'autre part, la renommée des innombrables miracles qui s’opérèrent dans cette sainte maison la rendirent vénérable auprès des peuples de toutes nations.Ses murs, quoique ne reposant sur aucunes fondations, demeurent après tant de siècles toujours également stables et intacts.Le pape Clément VII les a entourés en 1534 de cette construction ; Clément VIII, en 1595, ordonna que le récit de ces admirables translations fût gravé sur ce marbre.Antoine-Marie Cello, cardinal-prêtre de la sainte Église Romaine, évêque d’Osimo, et Protecteur de la Sainte Maison, a surveillé l’exécution de ce travail.Et toi, pieux pèlerin, vénère ici religieusement la Reine des Anges et la Mère de toutes grâces, afin que, par ses mérites, tu obtiennes de son très doux Fils le pardon des péchés, la santé du corps et les joies de l’éternité '.Traduct.A.E.p.9. 297 LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE Voici qui est plus grave encore.Le 31 août 1669, un décret de Clément IX fait insérer dans le Martyrologe Romain, à la date du 10 décembre, pour être lue dans l’église universelle, l’annonce suivante : « A Lorette, dans le Picenum, Translation de la Sainte Maison de Marie la Mère de Dieu, où le Verbe s’est fait chair ».1 A la même date, le pape autorise [dans la grande majorité des diocèses la fête de cette Translation et en approuve l’office qui consacre la tradition loretaine.Benoit XIV, qui n’ignorait aucune des objections que nos modernes critiques opposent à la tradition de Lorette, ne désavoue pas la foi de ses prédécesseurs.Il dit simplement que ceux qui attaquent la tradition de Lorette n’ont aucune raison sérieuse, et le font pour se donner à bon marché des airs de savants et de critiques, mais que la vraie science et la vraie critique, celles qui ne font fi des principes ni du bon sens, ont toujours été du côté des papes et de la tradition 2.Il faut relire dans le livre du Père Eschbach (pp.11,12 et 13), la bulle de Pie IX (1852) et une partie de l’encyclique de Léon XIII pour le sixième centenaire de la maison de Lorette en 1894.Cela donne le sens exact du cas que l’on fait à Rome des assauts d’une certaine critique et d’une certaine science contre la tradition de Notre-Dame de Lorette.Si M.Chevalier se faisait illusion sur la portée de son livre il trouverait au même endroit le bref par lequel Sa Sainteté Pie X, un mois après sa publication, étendait au dixième jour de chaque mois l’indulgence plénière accordée par son prédécesseur, le 10 de décembre de chaque année, à tous les fidèles qui sont entrés ou entreront dans la Congrégation universelle de la Santa Casa de Lorette.Faut-il croire que les papes ont cru à la légère à la translation merveilleuse de la sainte maison ?Qu’un fait attesté « par la presque unanimité des historiens ecclésiastiques qui s’en sont occupés depuis quatre siècles », et admis par les théologiens et les canonistes, n’a absolument rien d’historique, et ne repose que sur des imaginations, des suppositions gratuites et des fourberies intéressées ?Il faut avouer qu’un pareil succès serait un miracle plus merveilleux et plus difficile à croire que celui de la double translation de la sainte maison de Nazareth à Tersat, et de Tersat à Lorette ?1 Ibid.p.10.2 Bened.xiv.De festis, L.II, c.XVI. 298 LA NOUVELLE-FRANCK Notons qu’il s’agit d’un fait qui s’est passé à la fin du treizième siècle ; que tous les historiens qui l’ont raconté depuis quatre cents ans s’accordent substantiellement sur les circonstances ; qu’ils se réfèrent à une tradition publique et constante depuis deux cents ans, dans deux pays où elle était confirmée par des monuments.B ne faut pas imaginer que cette translation de la sainte maison de Nazareth, d’abord à Fiume ou Tersat, puis à Lorette, s’est faite avec grand bruit et que le monde entier en a dû retentir dès la première heure.Elle s’est faite dans le silence et le mystère comme la plupart des œuvres de Dieu.Personne n’a vu partir, ni passer, ni se poser l’humble maison.Dieu, par sa toute-puissance, l’a transportée où il voulait qu’elle fût honorée des hommes, et qu’elle devînt pour un grand nombre une source de grâces temporelles et spirituelles.Puis, il a révélé à des âmes privilégiées ses intentions.Les peuples ont cru à cette révélation, non sur la simple parole d’un visionnaire, mais sur les prodiges sans nombre que Dieu n’a cessé d’y opérer.B ne suffit pas pour infirmer une tradition qui ne s’est pas propagée dans l’ombre, mais au grand jour de la publicité, sans aucune trace de contradiction ni de démenti pendant deux siècles, de ne pas connaître des documents écrits contemporains.La tradition orale seule est un monument plus authentique et plus sûre que n’importe quel parchemin.II ne suffit pas davantage de ne connaître aucun document écrit pour conclure légitimement qu’il n’en existe nulle part.B ne suffit même pas qu’il n’en existe plus pour conclure qu’il n’en a jamais existé.Nous savons par les premiers historiens de Lorette qu’il a existé des relations écrites dont on a perdu la trace.Nous savons également que les seules archives de Reca-nati, la ville dont dépendait Lorette à l’origine, qui aurait pu enregistrer des actes authentiques, ont été dispersées ou détruites grâce aux guerres et aux révolutions de ces siècles troublés.Le premier historien de Lorette est celui-là même qui a peut-être travaillé d’avantage à les reconstruire, et qui connaissait le plus à fond l’histoire et les traditions de sa ville natale, Angelita.Une tradition comme celle de Lorette ne prend pas possession des esprits sans présenter ses preuves.Les esprits à Èecauati à la fin du treizième siècle n’étaient pas plus faciles qu’aujourd’hui à tout croire sur la parole du premier venu.Eussent-ils été tous d’une naïveté suffisante pour admettre, contre toute vraisemblance, 299 LA VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE que des anges venaient d’apporter d’au-delà de la mer sur leur territoire une maison vieille déjà de treize siècles, pour en faire l’objet de leur piété et de leur dévotion, tandis qu’on l’aurait construite sous leurs yeux mêmes avec les mêmes matériaux que les autres constructions de leurs pays, ils n’étaient pas seuls intéressés dans la formation de cette tradition.On conçoit à la rigueur que la ville de Eecanati s’honôrat d’avoir été choisie du ciel pour garder sur son territoire, et conserver à la vénération du monde chrétien, le premier et le plus saint des sanctuaires chrétiens, celui dans lequel s’accomplit le mystère initial de la religion chrétienne.Mais ce qui faisait l’honneur et la joie de Eecanati faisait la honte et la tristesse d’une contrée voisine, qui avait perdu par sa faute, après l’avoir possédé pendant trois ans, cet unique trésor.Les habitants de Fiume ou de Tersat, qui avaient possédé trois ans sur leur territoire l’humble maison de la Bienheureuse Vierge, ne se consolèrent jamais de l’avoir perdue.Trois siècles après son départ mystérieux, des Dalmates venaient encore en caravanes par centaines à Lorette, pleurer auprès de la sainte maison et supplier la Bienheureuse Vierge de leur rendre son sanctuaire.Dès le quatorzième siècle plusieurs familles illyriennes, inconsolables de la perte de la sainte maison, avaient quitté leur pays et étaient venues à Lorette vivre près d’elle et se vouer à son service.Elles y furent l’origine de la Confrérie des Esclavons qui dura jusqu’au pontificat de Paul III.Plus tard, le pape Grégoire XIII, pour donner aux Dalmates une consolation et comme une compensation pour la perte du pieux sanctuaire, fonda à Lorette le collège des Illyriens, où trente jeunes gens de cette nation étaient entretenus et instruits aux frais du sanctuaire.Imagine-t-on que ces Dalmates, si sensibles à la perte de leur trésor, se seraient faits volontiers complices d’une imposture ou d’une prétention sans fondement des Eôcanatins, et seraient venus pendant trois siècles confirmer à leur propre honte une légende dont ils auraient pu mieux que personne démontrer la fausseté ?Quel intérêt avaient-ils à l’accréditer ?Ce n’est pas tout.Les monuments de Tersat parlent comme les peuples, et ils rendent à leur manière un témoignage authentique parfaitement inexplicable, si la maison de Lorette n’a pas demeuré, comme le veut la tradition, trois ans en Dalmatie.Il faut lire le chap.VIII, du E.P.Eschbach : “ Le fait de Tersat.” Il prouverait à lui seul combien il est impossible de pren- 300 LA NOU V ELLE-Fft ANCE dre au sérieux dans cette question de Lorette certain chevalier de la science et de la critique, et combien la science qui ne veut pas croire exige et impose de crédulité.Enfin Dieu a voulu que la sainte maison de Lorette se rende témoignage à elle-même par le miracle constant de sa conservation et par les grâces sans nombre dont elle ne cesse d’être l’instrument.Les historiens ont remarqué que la Santa Casa ne repose sur aucune fondation.Sous Benoit XIV, lorsque ce pape voulut renouveler le pavé usé par les pèlerins, on en profita pour vérifier l’assertion.d’évêques en constata l’exactitude et fit un procès-verbal en bonne et due forme, qui est gardé dans les archives de Lorette.Comment cette construction se maintient-elle depuis des siècles sans reposer sur un terrain uni et solide et sans autre fondation que la poussière du chemin ?Comment expliquer aussi que cette maison, qui a exactement les mêmes dimensions que celle de la très sainte Vierge dont les fondations existent encore à Nazareth, soit construite, non en briques, comme on l’a prétendu faussement, comme toutes les constructions de la région du Recanati avant le XIVe siècle, ni en pierre des montagnes de Picenum, mais en pierres rouges du sol de Nazareth, comme l’analyse chimique l’a plus d’une fois démontré ?I1) Comment expliquer que le ciment qui unit ces pierres est fait comme celui qu’on emploie encore à Nazareth, de plâtre et de charbon végétal réduit en poudre, et qu’on n’en trouverait pas de semblable dans aucune partie de l’Italie ?Les gens de Recanati ont-ils donc, pour mieux berner le peuple chrétien, et se berner eux-mêmes, importé de Galilée pierre et ciment pour construire une maison de mêmes matériaux et de mêmes dimensions que celle de la Vierge qu’ils n’avaieut jamais vue ?Et puis il reste toujours à expliquer les miracles que n’a cessé de faire la Sainte Maison et par lesquels elle a eu le talent de s’accréditer depuis six cents ans dans la foi des peuples.Il reste à expliquer les merveilles de conversion et de résurrection morale qu’elle ne cesse d’opérer.Il reste à expliquer l’attrait mystérieux tJne expertise composée d’hommes d’art et (') Les pierres de la Santa Casa sont en pierre Jabes, de Galilée, (livre cité, p.228.) L’expertise a été renouvelée pour son compte personnel par un évêque de notre pays, au cours de l’année dernière, avec le même résultat. LÀ VÉRITÉ SUR LE FAIT DE LORETTE 301 et irresistible qu’elle a toujours exercé sur les plus saintes âmes de l’Église et sur les plus doctes comme sur les plus simples, depuis saint Ignace de Loyola, et saint Charles Borromée, et saint François de Sales, jusqu’à saint Benoit-Joseph Labre et saint Alphonse de Liguori, et au Vénérable Père Liberman.Il reste à expliquer les pieux transports des innombrables pèlerins, de tout pays, de tout âge, de toute condition qui, depuis six cents ans, n’ont cessé de polir de leurs baisers la pierre de ces murs vénérés comme ne l’ont été ceux d’aucun autre sanctuaire, et n’en peuvent plus détacher leur cœur ni leur pensée.M.Chevalier avoue dans son étude qu’il n’a jamais vu Lorette.L’aveu semble étrange à première vue.Ronseulement une visite, mais un séjour de quelques jours au moins, à Lorette et dans les environs, semble indispensable à qui veut bien comprendre les documents qui nous sont parvenus et la portée de la tradition.A son point de vue, il a bien fait : c’était le plus sûr moyen de persister dans son aveuglement et son parti pris.Le jour où il consentira à venir à Lorette, sinon en pèlerin convaincu, au moins en chercheur de bonne foi, il n’échappera pas plus qu’un autre au charme unique de ces humbles murs qui ont vu l’enfance de Marie et celle de Jésus.Il tombera à genoux comme nous, et récitera avec un accent qu’il ne se sera jamais connu ailleurs, cette prière qu’il faut avoir récitée là une fois dans sa vie pour la bien comprendre et la dire parfaitement : Angélus Domini nuntiavit Mariæ : Et concepit de Spiritu Sancto.Je n’ai pas le courage de reprendre, comme j’en avais l’intention, les principales objections apportées par M.U.Chevalier contre la tradition de Lorette.Il en est peu de sérieuses, même en apparence, dans son volume qui accuse d’ailleurs beaucoup de travail et d’érudition.On les trouvera avec les réponses dans le livre du T.R.Père Eschbach.Le lecteur qui aura pris connaissance des unes et des autres jugera probablement que M.Chevalier n’aura en définitive réussi, contre son intention trop avouée, qu’à apporter des preuves plus décisives et plus claires à la tradition qu’il comptait ruiner tout-à-fait.Ce sera la faute du T.R.Père Eschbach encore plus que la sienne peut-être.Raphael Gervais. 302 LA NOUVELLE-FRANCE L’ACADEMIE FRANÇAISE D'AUJOURD'HUI SILHOUETTES ACADÉMIQUES (Suite) René Doumic—Émile Faguet—Marcel Prévost—Paul Hervieu —Eugène Brieux—Marquis de Ségur.Trois réceptions académiques viennent d’avoir lieu : celle de René Doumic par Émile Faguet, celle de Marcel Prévost par Paul Hervieu, celle d’Eugène Brieux par le marquis de Ségur.C’est le bon moment pour esquisser la figure de ces six académiciens.J’écrivais, à propos de Jules Lemaître, que qui dit critique dit juge, ou le mot n’a pas de sens.En voici un qui remplit assez bien le rôle.René Doumic continue Ferdinand Brunetière, en y mettant plus de formes.H ne pratique pas « l’art de jouir des livres », 1 qui est un divertissement épicurien.Il les pèse au poids du goût et de la morale.« L’œuvre propre du critique, dit-il, commence à l’instant précis où il fait effort pour échapper à la séduction qu’exerce le génie et pour se ressaisir » 2.Voilà la théorie de M.Doumic.Dans la pratique, trois muses le servent, lui dit M.Faguet : l’intelligence, la sévérité et l’indulgence.La première ne le quitte jamais, la seconde n’a que des distractions, pendant lesquelles intervient la troisième.Et M.Faguet voudrait que la muse de la sévérité fût plus souvent absente.Pour moi, je trouve qu’elle l’est bien à son tour.Il n’est que de s’entendre sur les mots.Sans doute, M.Doumic a son franc parler, comme l’exige une juste critique, et aussi par tempérament.Il perce de son ironie acérée les suffisances et les insuffisances.Les écarts du talent lui-même n’échappent pas à ses reproches ou à ses traits mordants.Mais il se possède et sait où il va.Quand les impressionnistes se fâchent, ils ressemblent à des moutons enragés.M.Doumic exécute en fonction de la vérité et de la justice ; il exerce une magistrature.L’égoïsme trompé n’est ici pour rien.1 Jülrs Lemaître, Contemporains, III, p.334.3 R.Doumio, Études sur la littérature française, II, p.146. l’académie française d’aujourd’hui 303 Un intrus est écarté du sanctuaire, une victime immolée sur l’autel de l’art.Cependant voici la muse de l’indulgence.Elle paraît plus fréquemment que ne le dit M.Faguet.Elle s’accorde avec la muse de l’intelligence pour étendre et assouplir les principes, sans les sacrifier.Tout en répudiant ce qu’il appelle la critique admira-tive, M.Doumic ressent et manifeste de vives admirations.C’est ainsi, par exemple, que, sans jouer, pour son compte, au jeu du dilettantisme, il traite fort bénévolement certains grands dilettantes.Il met, du reste, la sympathie à la base d’une critique intelligente.Et les torts les plus graves ne le gênent pas pour marquer cette sympathie aux écrivains qu’il en juge dignes, par ailleurs.Voilà de la compréhension et de la largeur d’esprit, je croie.On pourrait même soutenir que la valeur religieuse et morale influe davantage sur le mérite littéraire.Que M.Doumic ne soit pas, au moins, accusé de trop de sévérité ! Il faut pourtant reconnaître qu’il a excédé une fois ou l’autre.Ainsi, Joseph de Mantre a été maltraité d’une façon inquiétante pour la science ou l’impartialité du critique.Dans VHistoire de la littérature française, préparée, il est vrai, d’après les programmes officiels, Louis Veuillot est expédié en dix lignes, qui se terminent par cette phrase méprisante et injuste : « A travers les trivialités et les excès de la forme on devine un écrivain de race ».M.Doumic n’est pas catholique « ultramontain ».On fait plus que le deviner à un passage de son discours de réception, que M.Faguet a si superbe ment relevé à l’honneur de Louis Veuillot.Mais comment se fait-il que, critique de goût, type du « parfait lettré français », comme l’a qualifié M.E.Dubois dans le Correspondant, il méconnaisse à ce point l’auteur de tant d’admirables choses?Certes, M.Jules Lemaître a ici l’avantage, lui, l’incroyant, le sceptique, qui consacre à Veuillot une de ses plus longues études et le place parmi les tout premiers écrivains de son siècle.Qu’il lui soit beaucoup pardonné pour ce geste d’artiste et d’homme libre ! Le catholique M.Doumic ne trouve pas, lui, en dix volumes d’études littéraires, une ligne à consacrer à l’une des gloires les plus pures des lettres et du catholicisme français.Louis Veuillot a donc fait bien du mal au libéralisme et à l’Université pour que les blessures des pères cuisent encore si fort sur la peau des fils ! Car M.Doumic a aussi des attaches universitaires.Et c’est un autre point faible.Venu de l’École Hormale à l’enseignement catholique, il s’est rapproché de Vins- 304 LA.NOUVELLE-FRANCE titution d’État.Il écrit à la Revue des Deux-Mondes.Ces ambiances suffiraient à expliquer qu’il n’ait point su comprendre le génial auteur du Paye et des Soirées.Elles nous font saisir également pourquoi M.Doumic accorde si peu d’attention aux écrivains catholiques.On sent peser là le joug officiel.On le reconnaît dans les idées, dans les sentiments, et jusque dans les procédés du critique.Les auteurs étudiés et admirés, ce sont les « saints » de l’Université, toujours les mêmes, qui traînent partout, les seuls « qui comptent », écrivains parce que profanes et laïques.M.Doumic ne sort guère de ce cercle et de ces sentiers battus.Si, du moins, on se plaçait au point de vue catholique, ce serait une originalité.Si vous avez de la foi, si vous aimez l’Eglise, si vous sentez ce que vaut et ce à quoi vous engage votre titre de catholique, ditee-nous donc une bonne fois, vous qui avez de l’autorité et du talent, que ces écrivains sont des pestes, que leurs qualités ne servent qu’à rendre plus damnables ; si vous êtes un Français catholique, et que vous compreniez où s’en va votre pauvre pays, montrez donc à vos contemporains abâtardis le génie et le cœur de la France catholique.Mais est-ce qu’on fait de la critique catholique ?De la morale, oui ; c’est « bien porté ».Mais des dogmes, de la théologie, du catéchisme, allons donc ! L’indépendance du nouvel académicien n’est donc pas si grande qu’elle paraît, ou, si l’on veut, elle s’exerce dans de certaines limites.Il n’est que juste d’ajouter qu’ainsi limitée elle est réelle.Dans le domaine purement littéraire, M.Doumic se tient au-dessus et en dehors de toute coterie et de toute école.Il a fait le tour de ladite littérature française et ne doit rien qu’à une vaste lecture et à une étude approfondie.Il n’est guidé par aucun souci de vaine popularité.Ce qu’il croit vrai, il le dit, sans ambages, indifférent aux critiques ou aux applaudissements de la foule.Il ne figure pas sur la liste des dieux du boulevard.Sa science est considérable, et il la fond dans son texte, ce qui est encore une façon aujourd’hui d’être original.Comme il n’écrit point pour les Archives ni pour une demi-douzaine de savants à lunettes, il ne juge pas nécessaire de nous déballer ses papiers.Il évite les ouvrages à triple texte et les pages à deux compartimente.Pour la langue, il suit le clair et large courant traditionnel.Sa marque personnelle gît en une succession de petites phrases courtes et simples, très faciles à souder ensemble, et dont chacune, suivant l’objet, est une fine dégradation de lumière ou d’om- l’académie française d’aujourd’hui 305 bre.Peu de couleur, mais un trait sûr et juste.Sur toutes choses, théorie et pratique, fond et forme, il prend pour mesure l’art classique français, fait de sagesse et d’eurythmie.Voilà autant de motifs pour qu’on préfère encore M.Doumic à bien d’autres.Quant à son Histoire de la Littérature, en dépit de ses mérites didactiques et littéraires, elle n’est pas faite pour les enfanta de nos collèges.On attend que l’un d’entre nous veuille bien s’atteler à la tâche de nous rédiger un Précis ou manuel catholique.A l’Académie, où il est à sa place, M.Doumic fera, sans aucun doute, de bon ouvrage académique.B vient s’asseoir aux côtés de Jules Lemaître et d’Émile Faguet, et voilà ces trois critiques, depuis longtemps célèbres, réunis sous la coupole.Pas de nom plus connu aujourd’hui que celui d’Émile Faguet.B a déjà écrit toute une bibliothèque, et il écrit plus que jamais.II dirige une revue et collabore à vingt autres.II a l’air d’un homme excessivement obligeant, qui ne saurait refuser un article.Et notez qu’il n’écrit pas pour ne rien dire, bien qu’il fasse un article de rien ; qu’il est toujours spirituel, toujours ingénieux, toujours intéressant, toujours original.II a un style, ce qui n’est pas donné à tout le monde.Le style de tout le monde, précisément, n’est pas un style.Le style de M.Faguet, c’est la pensée imprévue unie au tour paradoxal, c’est un souci de grammaire volontairement archaïque qui produit des effets amusants, c’est un ton simple de professeur habitué à parler avec aisance et familiarité, c’est une manière de répéter les choses presque dans les mêmes termes, très voulue encore, et dans un but de limpidité ; et c’est la verve étourdissante, la raillerie narquoise et point méchante, l’esprit à jet continu, se logeant jusque dans les mots et ne reculant pas devant le calembour.Voilà le Faguet de la chronique.II y en a un autre, plus grave, servi par l’étude et la réflexion : le philosophe, l’historien de lettres, le moraliste, le politique, en un mot, le Faguet d’idées et de critique.Je l’ai entendu à l’amphithéâtre de la Sorbonne.II commentait devant un auditoire en grande partie féminin le Traité des passions de Descartes.L’homme, de taille moyenne, au visage rond et grassouillet, portant binocle, n’intéressait pas plus qu’un autre, la voix flûtée manquait d’agrément, mais la leçon était vivante et neuve, et très écoutée de ces demoiselles.Le professeur la résumait d’un mot, blâmant Descartes de vou- 2 306 LA.NOUVELLE- FRANCE loir que les passions aient toujours une part de bonté, au contraire de La Rochefoucauld, qui prétend que la vertu intégrale n’existe pas.M.Faguet me parut aussi habile à manier les idées qu’à les simplifier et à les exposer.Et, en effet, pour emprunter les diverses formules de Jules Lemaître, M.Faguet est un « pur cérébral », un « pur intellectuel », un « descripteur d’intelligences », « un des cerveaux supérieurs de ce temps ».1 Ce cerveau lit dans les autres.Il en détache les systèmes philosophiques ou religieux, les démonte, les reconstruit, parfois mieux que dans l’original ! Mais il n’a pas de système à lui, ni inventé, ni adopté, si ce n’est que de se borner à décrire les idées, bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, en concluant, si l’on veut, au meilleur et au plusjuste, mais sans avoir l’air de savoir que la vérité et le bien inaltérés se trouvent pourtant quelque part, est déjà un fort mauvais système.M.Faguet étudie le christianisme, lui accorde la prééminence, et c’est tout.Il le juge du dehors, il ne lui rend pas l’hommage de son esprit et de son cœur.Il ne reconnaît pas là le seul système religieux et moral qui ne soit pas né d’un cerveau humain.Un peu comme Platon, à qui il consacre un volume plein d’observations sensées, il ne fait qu’entrevoir la lumière, tâtonnant à travers les spéculations de la sagesse humaine.Et c’est une des misères de notre temps que la plupart des « cerveaux supérieurs» en sont là, pour ne pas dire plus.Quels services ne rendraient-ils pas à la vérité, s’ils étaient éclairés de la foi ! Au contraire, ils la desservent et, bon gré malgré, c’est l’erreur et le mal qui, en définitive, profitent d’eux.Investigateur curieux, M.Faguet ne pouvait pas manquer de s’exprimer sur la politique.Il l’a fait dans plusieurs écrits, notamment, dans ses Politiques et moralistes du XIXe siècle.Tout en condamnant le régime actuel, il se montre libre de toute attache de parti.Il préconise un large patriotisme républicain.Au reste, ici comme ailleurs, il va surtout aux idées, qu’il critique ou approuve, sans échafauder de système personnel, sans organiser de République.Même indépendance en littérature.M.Faguet est tout le contraire d’un impressionniste, en ce sens qu’il garde toute sa liberté de juger et que les nerfs ne sont pour rien dans ses appréciations, en ce sens encore qu’il ne se produit pas et qu’il nous fait grâce Contemporains, VII, pp.126-129. 307 l’académie française d’aujourd’hui de ses états d’âme.Avant tout, il « comprend » les talents et les œuvres, les esprits et les caractères.Il en trace la monographie détaillée.A cet égard, sa critique est strictement objective.Par un autre côté, on peut la nommer subjective et personnelle.Car, malgré une nature très disciplinée au fond, rien de plus caractéristique que la manière de voir de l’auteur, rien qui tranche plus sur la banalité courante.Présentez-lui un sujet rebattu, il vous le rendra tout neuf.Etant donné un article littéraire, vous reconnaîtrez la marque Faguet entre cent autres.Ce n’est pas élégant, ni coloré, ni soigné, ni brossé : c’est même parfois négligé, contourné, bizarre.Mais, à l’originalité piquante, aux coins d’observation encore inexplorés, à l’exactitude photographique, à la franchise qui va jusqu’à la brutalité, à la spécialité du vocabulaire et de la syntaxe, c’est du Faguet, et point d’autre : une pensée, un tour d’esprit très libres et très particuliers sur fond solide de bon sens et de tradition.M.Faguet s’est occupé spécialement des quatre derniers siècles littéraires.J’ai eu tort cependant de le nommer historien.Il ne fait pas d’histoire proprement dite.Pas de tableaux généraux non plus, bien qu’il montre l’influence des grands courants d’idées.Ce qu’il nous offre, c’est le portrait d’écrivains qui ont posé successivement devant lui, chacun dans son individualité précise.Peu de biographie, juste ce qu’il faut pour expliquer l’apport du milieu.De système préconçu, pas davantage.Encore une fois, l’intelligence, sa figure, son œuvre : voilà tout ; mais cela, longuement étudié et travaillé.Bien entendu, tout n’est pas à prendre dans ces volumineux ouvrages, surtout pour le catholique.Il y a même beaucoup à rectifier ou à réfuter.La sincérité, la bienveillance, l’accent chrétien même ça et là, ne suffisent pas à prémunir contre l’erreur un écrivain qui, tout averti qu’il est par ailleurs, rencontre sur son chemin, sans règle de foi et avec son seul sens propre, tant de questions touchant aux croyances et à la morale.Ajoutez à cela le pli d’éducation, la mentalité laïque, le milieu universitaire, les habitudes de libre pensée.L’indépendance même de M.Faguet est quelquefois prise en défaut.Çà et là il se dérobe, hésite à conclure, ou bien, comme dans son étude sur Rousseau, il administre le blâme à droite et à gauche, pour l’« impartialité ».Il ne se déprend pas de certains préjugés, par exemple, contre Bossuet et Fénelon.Il n’ose pas condamner Jean-Jacques, tout Il combat Voltaire en un en avouant qu’il a fait bien du mal. 308 LA NOUVELLE-FRANCE déclarant qu’il l’aime.S’il dépose contre le XVIIIe siècle, c’est bien des atténuations partielles.Même, il oublie, par endroits, son flegme et s’emballe, et, dans ces moments, il n’est pas jusqu’à ses jugements littéraires dont je ne me défie.Au reste, quand je le vois comparer Edmond Rostand à Shakspeare et décerner un livret de probité historique à Anatole France, je ne suis pas surpris qu’il tombe en admiration devant Montesquieu, Victor Hugo ou Michelet.Avec cela, les pages fines, judicieuses, pénétrantes, abondent, il est superflu de le dir^ Mais en voilà assez pour donner quelque idée de M.Emile Faguet.Critique considérable, écrivain des plus en vue, admiré de la génération actuelle, dont il partage les erreurs, je crois qu’il est, en somme, pour nous, à mettre au rang des mauvais bergers.De la critique à Marcel Prévost la transition est assez naturelle.Il n’y a pas loin de la verge aux reins.M.Doumic surtout est impitoyable.Appréciant deux livres de cet auteur, il écrit ceci : Ni par les idées, ni par les faits, ni par les descriptions qui sont quelconques, ni par les scènes qui sont sans mouvement, ni par les conversations qui sont sans imprévu, ni par l’analyse des sentiments, ni par le style, ces romans n’ont quelque valeur appréciable '.M.Lemaître, moins sévère, tape encore joliment dur, avec des grâces et des sourires, suivant son habitude.Il loue la souplesse et l’aisance de style de M.Prévost, après avoir gémi, à l’occasion de M.Prévost, sur le mauvais style des écrivains d’aujourd’hui*.Pour le fond, en employant moins de gros mots, M.Prévost n’est guère plus chaste qu’Émile Zola.En conclusion, c’est un « érotique chrétien », à peu de chose près.Cette spécialité vient à M.Prévost de ce qu’il a eu une enfance pieuse et reçu une éducation ecclésiastique.C’est à savoir qu’il en a très mal profité, usant de ses souvenirs pour mêler les choses religieuses à l’amour sensuel.Homme habile, il ne s’est pas trompé d’offrir ce ragoût aux « petites femmes », lectrices de romans.Car M.Prévost a une autre spécialité, celle d’écrivain « féministe ».Dans ses récits on voit s’agiter nombre d’héroïnes de boudoir et autres « demi-vierges », à qui il prêche, pour finir, un bon petit sermon inefficace.Mis en goût et s’intéressant de plus en plus au sort de la avec 1 Eludes sur la littérature française, IV, p.237.* Contemporains, V, VI, pp.30, 336. l’académie française d’aujourd’hui 309 femme contemporaine, il écrit les Lettres à Françoise, dans lesquelles il se fait débitant de directions et de morale mondaines.M.Hervieu, qui n’est pas prude à l’excès, a été visiblement gêné pour faire l’éloge du récipiendaire.Et malgré tout, et en dépit du convenu académique, il lui a encore jeté de trop gros grains d’encens.Quant au discours de M.Prévost, ç’a été un dithyrambe à l’honneur de Bardou.Après cela, que pourrait-on bien dire de Molière ?Il n’est pas permis de manquer du sens des proportions à ce point-là, surtout quand on vient s’asseoir dans le temple du Goût.Alors, pourquoi M.Prévost est-il de l’Académie ?On se le demande.Pour nous, c’est assez nous entretenir de cet écrivain malpropre et de ce « malfaiteur littéraire », dont les œuvres ne méritent que la réprobation des honnêtes gens.Paul Hervieu, son introducteur, ne vaut guère mieux pour la morale, si même il n’est pas moins cher à certains égards ; mais il est bien supérieur comme talent.Voici comment Jules Lemaître s’exprime sur son compte : C'est le peintre le plus véridique des moeurs de ce petit monde qu’on appelle « le monde » ; et plus loin : .le peintre le plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi —et le moins suspect d’illusion ou de complaisance—des infortunés mondains *.H ajoute qu’il lui voudrait une langue moins difficile et une syntaxe plus sûre.Et c’est bien ce qui m’a semblé à la lecture du discours de réception : un style pénible et sans grâce.Le mérite de M.Hervieu est donc dans la vérité et la force de ses peintures.Reste à en justifier l’objet ; et ce n’est pas possible.Il est des choses qui ne peuvent être décemment ni vues ni décrites.Or, ce que recouvre le « monde » mis à nu par l’auteur de Y Armature est un enfer de bassesses et de turpitudes ; ceux qui, chez M.Hervieu, sont peints par eux-mêmes, ce sont les pires spécimens du crime et de la débauche.Et l’auteur est hardi entre les hardis ! L’amertume du ton ne suffit pas ici à atténuer le mal : il est essentiel.1 Cont, VI, pp.329, 332. 310 LA NOUVELLE- FRANGE Après le roman, M.Hervieu a abordé le théâtre, où il a eu du succès.Ce n’est pas l’entente de la scène qui manque aux dramaturges d’aujourd’hui, ni, hélas ! la connaissance du public qu’ils servent.Il leur manque la pudeur et le sens moral, pour ne pas parler de la religion, co qui serait trop leur demander.Ils ne se contentent pas d’étaler au feu de la rampe les pourritures mondaines, ils prétendent en faire sortir un enseignement direct.Ils créent des personnages spéciaux, en qui ils s’incarnent pour prêcher les doctrines les plus honteuses et les plus funestes.C’est ainsi qu’ils se lancent à l’assaut de la famille, de la société et de la religion.Paul Hervieu ouvre la série de ces Prédicateurs de la scène, que M.François Veuillot a eu le courage d’analyser et de réfuter.Dans une pièce intitulée l’Énigme, il se fait l’avocat de l’adultère par l’entremise d’un vieillard élégant et corrompu, qui est chargé du sermon et des tirades—enflammées contre des maris trop prompts à s’indigner, meilleuses à l’égard de la femme indigne.On voit le procédé, et par où le public est incité à tirer la conclusion.Certes, M.Hervieu montre une perfide habileté, et c’est à bon droit qu’il passe pour un auteur fort.Mais est-ce assez d’une telle réputation, est-ce assez aussi de la gloire de revêtir l’habit à palmes vertes pour faire porter d’un cœur léger la responsabilité d’un art pareil ?Heureusement toutes les pièces à thèse ne ressemblent pas à l’Énigme.Il en est de pires encore, mais il en est de meilleures.On en peut même concevoir d’entièrement bonnes.Chez M.Eugène Brieux, le plus authentique comme le plus constant des prédicateurs de la scène, ce qui est mauvais, ce n’est pas la thèse, à laquelle, en général, il n’y a rien à.dire, c’est la pièce elle-même, plus ou moins grièvement et à divers points de vue.Ah ! s’il suffisait de la bonne foi pour faire le bien, ce serait à merveille.M.Brieux est pétri d’intentions excellentes.Sa sincérité va jusqu’à la candeur, qu’un critique, même, trouve symbolisée dans de doux yeux bleus.Il part en guerre contre les vices et les abus de la société avec le plus beau courage, et rien n’égale la vigueur qu’il met à les démasquer et à les flétrir.Seulement, la bonne foi n’est pas la foi, la générosité ne remplace pas la doctrine, et voilà ce qui manque à M.Brieux.La plupart de ses défauts disparaîtraient avec cette lacune considérable.Supposez-le chrétien, et son regard, discernant mieux les faits, ne fera pas remonter les abus aux principes ; ses critiques, moins amères et réduites l’académie française d’aujourd’hui 311 à la juste mesure, en auront plus de poids ; ses coups ne porteront pas à faux et n’éclabousseront pas les choses les plus saintes ; la source du mal étant aperçue, Vindication du vrai traitement suivra le clair diagnostic : car, c’est une infirmité de M.Brieux de conclure à contresens, quand il conclut, ce qui est grave pour un homme à thèses ; il verra que l’Église a depuis longtemps proposé le seul remède possible aux maux qu’il déplore et qu’il croit découvrir, la réforme religieuse des mœurs ; il n’oubliera pas non plus qu’il n’est rien de tel qu’une peinture trop crue pour détruire le bon effet de la thèse.M.de Ségur a grandement raison de lui dire, avec, par surcroît, beaucoup de finesse, que, malgré qu’on le nomme V « honnête Brieux », le « Brieux des bonnes gens », ce serait à tort qu’on le prendrait pour un Berquin des familles et pour un auteur « Bibliothèque rose ».Une de ses pièces est tellement hardie qu’elle fut interdite par la censure, du temps qu’il y avait une censure.Cette hardiesse de M.Brieux est un autre aspect de sa candeur tranquille.On l’attribue aussi, pour une part, à ce qu’il vit en isolé, ignorant certaines pudeurs restantes du public, même contemporain.M.Brieux, comme ses confrères, passe pour entendre le théâtre.Il y a d’ailleurs de l’expérience, puisqu’il en est rendu à ses vingt-deux pièces.Sa vocation dramatique date de sa quinzième année, âge où il avoue qu’il songeait déjà à l’Académie ! Travailleur acharné, il a fini par en forcer les portes.Si l’on en croit les critiques, la vénérable Compagnie n’a pas dû obéir, pour l’admettre dans ses rangs, à des considérations littéraires.M.Brieux s’est entendu dire plutôt deux fois qu’une, et méchamment encore, qu’il ne savait pas écrire.M.Doumic lui décoche ce trait : « H n’est pas nécessaire d’être écrivain pour faire du théâtre et v réussir ».M.Veuillot ne lui reconnaît du style que quand la force de la pensée l’entraîne, ce qui arrive quelquefois, même pour une pièce entière, comme le Berceau, plaidoyer contre le divorce.M.de Ségur, plus aimable, ne nie pas la forme hâtive et inachevée, mais il l’attribue à des habitudes prises dans le journalisme, non précisément au défaut de talent.Et le fait est, ma foi, que son discours de séance, sans avoir la perfection de celui qui l’accueille, ne paraît pas inférieur à bien d’autres.Je ne parle pas de l’éloge exagéré de Ludovic Halévy.Il est certain que si les académiciens défunts se réunissent dans l’em-pyrée imaginé par l’ingénieuse fiction de M.de Ségur, ils ne doivent pas être jaloux les uns des autres.L’auteur de la Robt 312 LA NOUVELLE-FRANCE rouge compte, sans doute, y monter un jour sur les nuages d’encens de son successeur.En attendant, il ne vole point.Avec de bonnes parties de talent comme dramaturge, il demeure, faute de principes et de retenue, et parfois même en attaquant la religion, un moraliste incomplet, impuissant et, en somme, délétère.Il n'y a plus de noblesse, elle est abaissée, abîmée, vous l’avez détruite, c’est entendu.Mais vous aurez beau faire : une figure noble, des manières nobles, un style noble, signifieront toujours autre chose qu’une tournure bourgeoise, des manières bourgeoises, un style bourgeois 1 Je me suis rappelé ces lignes de Louis Veuillot en lisant la réponse du marquis de Ségur.C’est un modèle de distinction élégante et de politesse oratoire, en même temps que d’éloge mesuré.Ceci peut paraître illusoire et préconçu, car nous ne savons guère, nous autres, petites gens de la France nouvelle, ce que c’est que la noblesse.Il nous est possible pourtant, après avoir lu tant et tant de choses de tous les styles, nées du cerveau de la vieille France, de deviner, à une certaine tenue, à une certaine dignité aisée, à une certaine grâce et à une certaine fleur d’âme, la présence du sang et de l’éducation aristocratiques.M.de Ségur est, en outre, de sang académique, si j’ose dire, et d’aussi belle descendance littéraire que de haute lignée ancestrale.Il apparaît troisième du nom parmi les Immortels, après son arrière-grand-oncle, l’illustre peintre de la campagne de Russie, et le père de celui-ci, grand-maître des cérémonies sous Napoléon, lesquels siégèrent ensemble à l’Académie.Ceux qui connaissent la correspondance de Louis Veuillot se sont rendu familier le nom de plusieurs autres Ségur, auteurs ou du plus grand esprit.C’est le pieux et suave prélat, c’est le marquis Anatole, père de notre académicien, goûté encore il y a peu d’années, des lecteurs de 1’ Univers, c’est cette Olga de Pitray, à qui le maître épistolier ménage les trésors de son écritoire, c’est leur mère à tous trois, née Rostopchine, mais bien Ségur par le cœur, inimitable créatrice de contes enfantins.Le marquis Pierre a donc de qui tenir.Et il ne dégénère point.Le rôle même qu’y joua sa famille l’attire vers l’histoire.Il débute par une étude sur son ancêtre, le maréchal de Ségur, qui fut un des meilleurs généraux de Louis XV et ministre de la guerre sous Louis XVI.Cette étude, M.Albert Vandal la qualifie « un 1 Libres penseurs, p‘ 399. 313 l’académie française d’aujourd’hui bon livre, à propos d’un bon ministre, deux choses qui ne se rencontrent pas communément1 ».M.de Ségur s’amuse ensuite à étudier les salons au XVIIIe siècle.Il fait revivre, sans assez d’opportunité, les frivoles héroïnes de Sainte-Beuve, les du Def-fand, les Lespinaese, et, en particulier, Mme Geoffrin, au salon duquel il consacre tout un volume, intitulé : Le royaume de la rue Saint-Honoré.Suit un autre livre : Gens d'autrefois, où, comme dit M.Vandal, « il fait un peu, à travers les siècles, l’école buissonnière », et qui se ferme sur la tragique description de l’incendie de Moscou, allumé par son bisaïeul, le comte Bostopchine.Mais ce ne sont là que jeux et passe-temps.L’ouvrage essentiel du marquis de Ségur, c’est le récit, en trois volumes, de la vie et des exploits du maréchal de Luxembourg.M.Vandal, qui se connaît en histoire, en fait les plus grands éloges.On a peine à respirer à parcourir le résumé qu’il en donne.Ame de feu dans un corps monstrueux, avide de plaisir et de gloire, énigmatique et spirituel, frondeur, rusé, violent, railleur, aimant les ténèbres de l’intrigue à l’égal du grand jour des batailles, le héros du livre réunit en soi tous les contrastes.Après une carrière aventureuse et déjà pleine de gloire, ce capitaine, « le plus surprenant », si Condé est « le plus subit » et Turenne « le plus grand », jette sur la fin du siècle de Louis XIV un éclat extraordinaire.M.de Ségur emploie son troisième volume à raconter cette merveilleuse épopée du Tapissier de Notre-Dame, où font saillie les noms de Fleuras, de Steinkerque et de Nerwinde.Son récit de Nerwinde mérite une place, comme morceau capital, à côté du Bocroy du duc d’Aumale, du Fontenoy du duc de Broglie, et du Waterloo de Henry Houssaye.C’est le témoignage autorisé d’un de ses pairs, qui ajoute que ce volume le range parmi les meilleurs écrivains d’histoire.M.de Ségur se profile donc bien dans le groupe imposant des historiens-académiciens, formé par MM.Thureau-Dangin, d’Haussonville, Ollivier, Houssaye, Hanotaux, Vandal, Masson et La visse.Il me reste à formuler un vœu, c’est que la foi catholique de M.de Ségur, encore plus que son talent et son nom, lui fasse entreprendre quelque jour une œuvre à la gloire et à la défense de l’Église, sa mère.L’abbé N.Deqagné.(A suivre).i Réception du marquis de Ségur, réponse de A.Vandal, le 16 janvier 1908. 314 LA NOUVELLE-FRANCE ÉCHOS HÉROÏ-COMIQUES DU NAUFRAGE DES ANGLAIS SUR L’ISLE-AUX-ŒUFS En 1711 ( Suite ) III C’est bien à la sainte Vierge, en effet, qu’est renvoyée par un chacun la gloire d’avoir sauvé la colonie.Avant l’heureux événement, à Québec comme à Ville-Marie, on avait tant prié celle qui est forte comme une armée rangée en bataille, de combattre pour la colonie, « puisqu’il y allait de sa gloire » ! A Québec, les dames « renonçaient à leurs ajustements, » et faisaient « des neuvaines publiques, où elles avaient leur jour marqué pour communier.» Les dames de Ville-Marie, enchérissant encore sur leurs sœurs québécoises, s’étaient obligées par vœu « à ne point porter de rubans ni de dentelles, à se couvrir la gorge, et à plusieurs saintes pratiques qu’elles s’imposèrent pendant un au.» Elles avaient aussi fait le vœu à Marie, si elle sauvait le pays, de lui faire bâtir une chapelle sous le titre de Hotre-Dame-de-Victoire \ A Montréal encore, le brave baron de Longueuil, chargé de repousser Nicholson, n’avait point voulu se mettre en marche « qu’il n’eût reçu publiquement dans l’église, des mains de M.de Belmont, grand vicaire, la bénédiction et le drapeau marqué du nom de Marie », autour duquel Mademoiselle Le Ber, une vertueuse recluse de Montréal, avait écrit une prière à la sainte Vierge qu’elle avait composée elle-même pour ce sujet, en ces termes : Nos ennemis mettent toute leur confiance dans leurs armes, mais nous la mettons au nom de la Reine des Anges, que nous invoquons.Elle est terrible comme une armée rangée en bataille.Sous sa protection nous espérons vaincre nos ennemis *.1 Mère Juchereau.Hist, de VHôtel-Dieu de Québec.1 Hist, de VHôtel-Dieu de Québec. 315 ÉCHOS HÉROÏ-COMIQUES DU NAUFRAGE DE WALKER Et après la retraite de l’ennemi, après le triomphe de la Vierge, quel religieux enthousiasme ! quelle foi en la protection unique de Marie ! Il faut lire la relation de la Mère Juchereau pour s’en rendre compte.Après le chant du Te Deum ordonné par Frontenac, on fit, dit-elle, une procession magnifique dans toutes les églises de Québec ; on leur porta l'image de la très sainte Vierge en triomphe, comme notre libératrice qui avait vaincu nos ennemis.Tout retentissait des louanges de la Reine des Anges et des hommes qui venait de nous donner des témoignages si singuliers de sa maternelle protection.On lui attribua toute la gloire de cette victoire, sans parler de la prudence des gouverneurs, de la valeur des officiers, ni de la bravoure des soldats et des habitants, ce que pas un ne trouva mauvais, tant on était persuadé qu’Elle seule avait repoussé nos ennemis.La dévotion envers Marie s’augmenta beaucoup en ce pays 1.On statua qu’à l’avenir, à toutes les fêtes de Notre Dame, serait chanté le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge, le Cantemus Domino, « comme un récit naturel de ce qui s’était passé dans le naufrage de nos ennemis ».2 Et la Mère Juchereau observe finement que c’était là « ce qui plaisait davantage à tout le monde ».Enfin, le nouveau triomphe de Notre-Dame-de-Victoire, qui déjà en 1690 avait battu Phipps, pluralisa à Québec le nom de sa chapelle en celui de Notre-Dame-des- Victoires, cependant que les demoiselles de Ville-Marie s’acquittaient de leur promesse et faisaient bâtir la chapelle de Notre-Dame-de-Victoire 3.1 Hist, de VHôtel-Dieu de Québec, p.481.5 Cantemus Domino : gloriose enim magnificatus est.Equum et ascensorem dejecit in mare.Cantique on ne peut plus approprié.Les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Québec réglèrent en chapitre que dans leur maison le Cantemus se chanterait le 2* dimanche de chaque mois, et de plus le 3 septembre de chaque année, anniversaire du désastre de Walker, que l’on célébrait par « une fête extraordinaire ».Détail très intéressant, cette coutume subsista jusque sous le cardinal Taschereau, qui, jugeant que l’anachronisme avait assez duré, abolit le Cantemus.3 Cette chapelle, depuis transformée, subsiste encore, dans la cour des Soeurs de la Congrégation, rue Notre-Dame.On y lit, sur un marbre commémoratif, cette inscription : Notre-Dame de Victoire, BATIE EN MÉMOIRE DE LA DESTRUCTION DE LA FLOTTE DE SlR HoVENDAN WaLKBR, sur l’Ile-aux-Œufs, 22 AOUT 1711. 316 LA NOUVELLE-FRANCE De ce double triomphe de Marie, en 1690 et en 1711, et de l’exaltation subséquente de la Vierge, M.Ernest Myrand a tressé à la divine Libératrice une splendide couronne par son étude sur le sermon de M.de la Colombière « pour la fête de la Victoire.» Ce sermon, prononcé le 5 novembre 1690, après la défaite de Phipps, répété mot à mot le 25 octobre 1711, par le même orateur, est un hymne à la Mère de Dieu.L’orateur débute en affirmant qu’ « il n’y a personne en Canada qui ne regarde la délivrance de Québec, en mil six cent quatre-vingt-dix, et le naufrage des Anglais, en dix-sept cent-onze, comme de singuliers effets de la protection de la sainte Vierge »1.C’est la première phrase du sermon.Et M.Myrand, confrontant les dates de 1690 et 1711, où le sermon fut prononcé, établit d’heureux rapprochements : Ce sermon, déjà fameux par l’importance capitale des événements militaires et politiques qui l’ont inspiré, l’est encore davantage par les merveilleuses coïncidences qu’on y découvre : similitude du péril, du salut, du miracle ; identités du sujet, du discours et de l'orateur ; même auditoire, même tribune.Je dis bien : similitude de péril : 1691, l’armada de sir William Phipps ; 1711, l’armada de sir Hovenden Walker ; — similitude du salut : la très sainte Vierge seule invoquée ;—similitude du miracle : à la très sainte Vierge seule rapportés la gloire et le secret de la victoire :— identité du sujet: Marie triomphante exaltée par la Nouvelle-France rachetée, Kebeca liberata ; etc.J C’est donc un fait notoire : Marie sauva le Canada en 1711, la colonie n’en douta point, et elle exalta sa Libératrice.Elle l’exalta par ses chants.Nous possédons quatre cantiques, échos de la religieuse reconnaissance de nos pères, et—fait bien significatif— ils sont tous à la Vierge triomphante, vérifiant l’axiome liturgique : Lex orandi, lex credendi.Ces chants, dont la mère Juchereau écrira quelques années plus tard qu’on les chantait encore avec plaisir, sont contenus, ainsi que je l’ai écrit, dans un ancien recueil manuscrit de cantiques de M.de la Colombière et de M.Thibout.Et l'on parle de démolir cette chapelle en vue du percement projeté du Boulevard Saiut-Laurent jusqu’au fleuve.Ce ne serait pas, hélas I le premier acte de vandalisme sur nos reliques nationales.Ne serait-il pas possible de s'épargner celui-oi, en faisant passer le boulevard de chaque côté de la chapelle ?1 Myrand, M.de la Colombière.Sermon, p.28.1 M.de la Colombière.Avant-propos, p.25. ÉCHOS HÉROÏ-COMIQUES DU NAUFRAGE DE WALKER 317 IV Le premier cantique est le seul qui n’affiche pas en tête le nom de son auteur.Je l’attribue à l’abbé Joseph de la Colombière.Ceci n’étonnera pas.L’orateur du sermon de la Victoire pouvait-il ne pas écrire, pour les Hospitalières dont il était le supérieur ecclésiastique, un chant à Marie qui serait comme l’écho et le prolongement de son sermon ?On sait d’ailleurs quelle était la dévotion de M.de la Colombière envers la sainte Vierge, et le mot suivant sur les deux frères de la Colombière est resté légendaire : « Claude [le célèbre Jésuite] est l’apôtre du Sacré-Cœur de Jésus, et Joseph est l’apôtre du Sacré-Cœur de Marie.» Et c’est lui qui, aumônier des troupes de Montréal, accourues à la défense de Québec en 1690, avait, au dire de la mère Juche-reau, « arboré sur son canot un étendard où était peint le saint nom de Marie, afin d’animer les guerriers par la confiance en la très sainte Vierge.»1 Ce chant fait partie, ai-je écrit, d’une collection do cantiques distribués sous le nom de M.de la Colombière ; à leur suite viennent ceux de M.Thibout.Pourquoi soupçonnerions-nous d’interpolation le cantique de 1711 ?L’examen interne de ce chant offre encore la plus forte des présomptions en faveur de la paternité de M.de la Colombière.Ainsi, une comparaison d’abord s’impose entre le cantique et la complainte des naufragés de l’Ile-aux-Œufs, que nous avons cédée à M.de la Colombière.Vous rappelez-vous que des rivages de l’Ile-aux-Œufs les Anglais s’adressent aux passants et « crient d’une voix lamentable»?Pareille mise en scène dans le cantique.Le fleuve, indigné de porter la flotte ennemie, La reçoit d’abord en murmurant, Puis il se plaint d’une voix lamentable : En outre, dans la complainte, le poète faisait dire aux Anglais : .Courageux Français, .ne craignez point qu'à nos lois, Vos terres soient jamais soumises.Même pensée dans le cantique : 1 Hist, de VHôtel-Dieu de Québec. 318 LA NOUVELLE-FRANCE On voit l’une et l’autre Angleterre En un seul jour succomber sous nos coups.Le monde entier en doit être jaloux Et respecter désormais cette terre.C’est le même regard assuré sur l’avenir, puisé dans la grandeur du présent désastre.Enfin, l’orateur du sermon sur la victoire de la Vierge reprend la même thèse dans le cantique.Le fleuve clame à Marie : .On en veut à l’Eglise.On veut brûler vos autels, vos images, Mettre en oubli votre nom glorieux.Et la Vierge demande à son Fils que par un juste châtiment l’orgueilleux Anglais apprenne Qu’avec raison ce pays la révère.Après le châtiment, le poète reconnaissant envers Marie s’écrie : Quelle misère Ç'aurait été, Sans les efforts qu’à faits votre bonté, Pour repousser votre fier adversaire I Vous triomphez, Vierge I votre victoire Doit aujourd'hui surmonter ma tiédeur ; Que la mémoire De ce bonheur Fasse du moins cet effet sur mon cœur, Qu’il soit brûlant d’amour pour votre gloire.Rapprochez tous ces vers du cantique des périodes du sermon, les idées du poète de celles de l’orateur, ramassées toutes dans la division du sermon, et vous conclurez, je pense, que sermon et cantique sont du même : DIVISION DU SERMON La sainte Vierge a sauvé le Canada, de peur qu’on n’y abolit les sacrements, mais c’était, en même temps, pour nous engager à en faire un meilleur usage.Ce sera ma première partie.Elle a sauvé le Canada parce qu’une des intentions de ceux qui l’assiégeaient, c'était d’empêcher qu’on y prêchât la foi orthodoxe.Mais c’était aussi pour ouvrir les yeux des catholiques et pour leur faire comprendre qu’il faut qu’ils profitent de cette prédication et qu’ils ne la rendent pas inutile par le dérèglement de leurs moeurs.Ce sera ma seconde partie M.de la Colombière.Sermon, p.31. ÉCHOS HÉROÏ-COMIQUES DU NAUFRAGE DE WALKER 319 Voici donc ce cantique de M.de la Colombière, intitulé : Cantique sur la retraitte des anglois, sur Lair un inconnu pour vos charmes soupire.Ah I quel bonheur pour la Nouvelle-France, On n’y craint plus les armes des Anglais, Le Ciel s'offense De leurs projets, Et pour ne point exposer les Français, Il prend tout seul le soin de leur défense.2 Londres, Boston, Manhatte 1 et Albanie, 3 Les Mohicans, les Loups, les Iroquois,3 Quelle manie ! Ces gens sans lois S'entendent tous à traverser les bois, Pour s’emparer de cette colonie.3 Des alliés la flotte formidable Croit de monter 4 le fleuve Saint-Laurent.Onde intraitable, Dans son courant Il la reçoit d’abord en murmurant, Puis il se plaint d’une voix lamentable : 4 « A mon secours, on en veut à l’Église, « Reine des Cieux, soulage mon tourment.1 New-York___! Albany.s Le manuscrit porte : Londre, bas ton, manat et labanie moraigants les loups les iroquois Chose singulière, les meilleurs ealligraphes de cette époque, ceux dont l’écriture est tout à fait belle, ont parfois une orthographe purement phonétique.Serait-ce que l’orthographe était alors loin d’être fixée ?La part faite à cette explication, fondée en fait, il reste encore dans certains écrits, on pourrait dire moulés, un écart tellement considérable entre la calligraphie et l’orthographe, que je ne puis me l'expliquer.Cette anomalie a enrichi maints documents de perles du genre de manat.En voici quelques-unes cueillies au hasard de quelques pages manuscrites ; c’est une collection de noms propres: poix riez [Poirier]—May ou [Mailloux]—Alors [Allard]— Pero [Perrault]—Clément sau [Clemenceau]—la vois [Lavoie]—La roc [Larocque]—hiassinte [Hyacinthe]—belle erre [Belair]—hive [Yves]—Batis-quand [Batiscan]—Pino [Pineault]—tibo [Thibault] etc.4 Croit de monter.La présence de la préposition indique que le mot croire est pris dans un sens particulier: s’assurer, prendre crédit. 320 LA NOUVELLE-FRANCE « Je favorise « Innocemment, « Malgré mon cours si long, si rebutant, « Sur vos vasseaux 1 une injuste entreprise.5 « On veut brûler vos autels, vos images, « Mettre en oubli votre nom glorieux.« Que des ravages « Si furieux, « Feront couler de larmes dans ces lieux ! « Qu’ils vont causer de maux sur ces rivages ! » * 1 C'est bien là la pensée du poète et le mot de son choix.Or la copie porte va[i]seeaux, c’est-à-dire vasseaux, avec un i intercalé par une autre main.Le copiste voulait écrire vassaux ; il y plaça malheureusement un e, qui causa l’infortune de plusieurs.Quelque lecteur, étranger à la pensée du poète autant qu’à l'intention du copiste, se dit : Bon, on a oublié l’i.Il l'intercala, et le mot vaisseaux fut définitivement formé.C'était à dérouter, et je fus dérouté.Ne songeant nullement à vassaux, je m’en tins à la leçon apparente de vaisseaux¦ Or Marie—ou si vous voulez, le Canada—n’ayant pas de flotte pour servir d’objet à l’entreprise de Walker, le vers n'acquérait un sens qu’en supposant une formidable erreur de transcription, qui aurait changé De leurs vaisseaux en Sur vos vaisseaux.J’avais arrêté ma note dans ce sens, lorsque la révérende mère saint André prévint cette « gaffe ».L’erreur présumée du copiste lui parut si étrange qu’elle eut l’idée de scruter de plus près le vers jugé fautif, et alors l’interpolation de l’i lui fut une révélation : vasseaux était là pour vassaux.Tout s’éclairait, et le vers conquérait sa plénitude de sens.Depuis 1690, en effet, les habitants du Canada n’étaient-ils pas devenus, par leurs engagements sacrés pris envers Marie lors du siège de Québec par Phipps, vassaux de la très sainte Vierge leur libératrice ?.On s’étonne de n’y avoir pas songé d’abord.C’est la faute d’une lettre !.Comme quoi l’orthographe a son importance, et qu’une virgule mal placée peut faire pendre un homme.1 Cette prière du fleuve est dans son ensemble une lointaine imitation de la prière d’Esther (Act.I, sc.2.) Les 2 premiers vers de la 5e strophe, réellement beaux eux-mêmes, sont un écho particulièrement fidèle des vers suivants de Racine : Nos superbes vainqueurs.veulent aujourd'hui qu’un même coup fatal Abolisse ton nom, ton peuple, et ton autel. ÉCHOS HÉROÏ-COMIQUES DU NAUFRAGE DE WALKER 321 6 « — Tirez, mon Fils, dit à Jésus sa mère, « De vos trésors un vent impétueux ; « Que la colère « Des orgueilleux « Sente au plus tôt par un sort malheureux « Qu’avec raison ce pays me révère ».7 La nuit survient, nulle étoile n’éclaire.Un tourbillon fait un bruit effrayant ; L'Anglais espère, Quoiqu’on tremblant, Qu’étant à l’ancre il fera tête au vent, Bientôt le vent lui fait voir le [contraire] '.8 Le lendemain, au retour on s'apprête.Neuf gros vaisseaux ont été submergés.La guerre est faite, Les ci eux vengés, Trois mille morts dans le sable engagés, C’en est assez, on sonne la retraite.9 Incessamment on porte la nouvelle De ce désastre au camp de Nicholson.Ce chef fidèle Fuit sans façon ; Chacun, touché de sa belle leçon, Suit le transport de sa frayeur mortelle.10 Qui l’aurait cru ?Ce héros vient de France.Le mauvais temps n’a pu le retarder, La Providence L’a su garder, Les ennemis, bien loin d’en aborder, N’en ont pas eu la moindre connaissance.Mot manquant sur la copie de VHôtel-Dieu.3 322 LA NOUVELLE-FRANCE 11 Mère d’amour, puissante tutélaire, Sous votre appui tout est en sûreté.Quelle misère Ç’aurait été, Sans les efforts qu’a faits votre bonté Pour repousser votre fier adversaire 1 12 On voit ici l’une et l’autre Angleterre En un seul jour succomber sous vos coups, Faisant la guerre Ainsi, pour nous, Le monde entier en doit être jaloux, Et respecter désormais cette terre.13 Vous triomphez, Vierge ! votre victoire Doit aujourd’hui surmonter ma tiédeur ; Que la mémoire De ce bonheur Fasse du moins cet effet sur mon cœur, Qu’il soit brûlant d’amour pour votre gloire.Et ainsi s’achève le cantique, sur une finale de prédicateur ; on attend un amen après la gloire.Vraiment, ce cantique est de M.de la Colombière, orateur.J’aimerais bien savoir la position prise par mes dévoués lecteurs devant la dixième strophe de ce chant.J’imagine que plus d’un désireux de comprendre a tenu à la relire.Y avez-vous réussi, bon lecteur?ou, de guerre lasse, n’avez-vous pas déclaré cela idiot?Or, je dois vous avouer que je me suis donné le malin plaisir de provoquer cette aimable appréciation.Je n’ai eu qu’à imprimer un mot—un seul mot—de la dite strophe, tel qu’il est au manuscrit des archives, sans le distinguer, comme il doit l’être, par des guillemets ou autrement : le mot héros.Mettez à ce mot une majuscule, des guillemets,—cette petite toilette revêt la strophe entière de sens et de vérité naviguer un gentil navire.Qui l’aurait cru?Ce .Héros > vient de France, Le mauvais temps n’a pu le retarder.La Providence L’a su garder, Les ennemis, bien loin d’en aborder, N’en ont pas eu la moindre connaissance.et vous voyez 323 AU NOUVEAU-MEXIQUE Et maintenant que voua voilà réconciliés avec le Héros, peut-être aimerez-voua à connaître plue au long l’hietoire de ce bon navire venu de France en 1711, au moment où Walker remontait le Saint-Laurent, et dont Les ennemis bien loin d’en aborder N’ont pas eu la moindre connaissance ?Ouvrons donc encore une fois les Annales manuscrites de l'Hôtel-Dieu, année 1711, à la page 198 : En sortant de la messe ce fut une agréable surprise de voir des passagers de France qui assuraient qu’ils n’avaient rien rencontré de fâcheux dans la rivière—qu’à la vérité les habitants avaient tiré sur leur chaloupe et qu’ils n’avaient pu mettre à terre—qu’ils avaient jugé qu’on les prenait pour des ennemis—que le vaisseau du roi, , le Héros ¦ était proche—qu’il était commandé par monsieur de Beaumont, frère de monsieur de Beauhamais, ci-devant intendant de Canada—qu’il était très richement chargé et fort bien armé—et que si nous attendions les Anglais, il nous aiderait à les battre.Il serait difficile d’exprimer l’étonnement, la joie et la reconnaissance que cet événement nous inspira.On ne pouvait comprendre comment ce vaisseau avait pu échapper des mains de nos ennemis ; cela paraissait miraculeux et l’était en efiet, comme on le reconnut quand on sut le dénouement de l’affaire.Plusieurs jours se passèrent encore dans l’attente ; mais le dix-neuvième d’octobre, monsieur de la Val trie arriva de Labrador, qui assura que les Anglais avaient fait naufrage à l’Isle-aux-Œufs.fr.Hugolin, o.f.m.(à suivre) ATI NOUVEAU-MEXIQUE (Sixième article) Venue d’un deuxième groupe de prêtres français et des Frères des Écoles Chrétiennes.C’était la remarquable coutume des missionnaires franciscains, partout où ils construisaient une église, d’établir une école.Là étaient enseignés les descendants des premiers conquérants et pionniers espagnols, aussi bien que les enfants des Indiens pueblos, convertis au christianisme.Sons le déplorable gouvernement de la république mexicaine, les Franciscains avaient été 324 LA NOUVELLE-FRANCE chassée, les missions en grande partie désertées, et, par conséquent, beaucoup d’églises étaient en ruines et les écoles, abandonnées.Le résultat immédiat de cette décadence fut l’ignorance du peuple, tant pour les choses de la foi, nécessaires au salut de l’âme, que pour ce minimum de science utile au progrès individuel et social.Cela ne pouvait pas durer sous le gouvernement actif et éclairé de Lamy.Déjà, nous l’avons vu appeler les sœurs de Loretto et fonder à Santa-Fé l’Académie de Notre-Dame de la Lumière, pour l’éducation des jeunes filles.De son premier voyage en Europe, il avait amené quelques prêtres qui le secondaient avec zèle.Dans l’espace de sept ans la situation s’était de beaucoup améliorée.Un peu de lumière perçait les ténèbres, et c’était un encouragement pour les années à venir et les efforts à faire.Mais les résultats déjà obtenus, bien que pleins de promesses, ne suffisaient pas à la sainte ambition de l’évêque de Santa-Fé.D’abord il voulait plus de prêtres, pour servir plus régulièrement les missions existantes et pour ouvrir de nouvelles paroisses.De plus, à l’éducation si nécessaire des filles qui deviendraient des mères de famille, il voulait ajouter celle des garçons, appelés à être un jour des citoyens traitant des affaires publiques, et des chrétiens, modèles vivants pour leurs enfants.Comme premier pas vers la réalisation d’un dessein si important, Mgr Lamy fit l’acquisition d’un terrain pour la future école.Il existait alors sur la « Piaza w de Santa-Fé une chapelle, la «Iglesia Castrense », qui avait servi aux gouverneurs, et aux troupes espagnoles, puis mexicaines.Elle devint église publique; mais en 1846, le Père T.-J.Ortiz transféra le siège de la paroisse à l’église San Francisco, la future cathédrale.En 1859, l’évêque obtint du Saint-Siège la permission de vendre la chapelle désaffectée de la Castrense.Il reçut en échange 1,000 dollars et une parcelle de terre comprenant une maison, adjacente à la vieille église San Miguel.Il restait à trouver des instituteurs.M"r Lamy songea aux Frères des Ecoles Chrétiennes, dont il connaissait bien les qualités d’éducateurs.Le Père Mâchebceuf étant occupé dans l’Arizona, le Père Éguil-lon avait été nommé second vicaire général.Il reçut de son évêque la mission d’aller en Europe et de ramener avec lui des Frères pour instruire les jeunes Mexicains et des prêtres pour subvenir aux besoins religieux du diocèse.Il se mit en route 325 AU NOUVEAU-MEXIQUE pour la France durant l’été de 1858, ou, plus probablement, au début de 1859.Il alla droit à Clermont, dans sa chère Auvergne.Il s’arrêta d’abord au petit séminaire, où, en conversant, il expliqua le but de son voyage, exposa la situation religieuse du Nouveau-Mexique, les rudes travaux des prêtres qui, en dépit des longues distances à parcourir à cheval et des attaques des Indiens, se dévouaient au bien spirituel de ces populations lointaines.Il dit aussi que le nombre des missionnaires était de beaucoup trop restreint pour suffire aux besoins d’une si vaste contrée, et qu’il venait solliciter les bonnes volontés.Il ne parla pas en vain, car, peu de jours après, les Pères J.-B.Salpointe et Francis Jouvenceau s’offrirent à lui, à la seule condition que leur évêque les autoriserait à partir.Le Père Éguillon, encouragé par ce premier succès, alla ensuite au grand séminaire de Mont-Ferrand.Il y obtint l’adhésion de Benoit Bernard et de Pierre Martin, deux clercs minorés.Un sous-diacre de Reims, nommé Jean Théobald Raverdy, se joignit à eux peu après.Il s’agissait maintenant de réussir aussi bien dans la seconde partie de la mission : se procurer des instituteurs pour la future école de garçons de Santa-Fé.Le Très Honoré Frère Philippe, supérieur général, permit aux Frères Hilarien, Gondulph, Géra-mius, et Galmier, de Clermont, et Augustin, de New-York, de se dévouer à l’œuvre de l’éducation au Nouveau-Mexique.Quatre jeunes gens qui donnaient des espérances de vocation ecclésiastique, mais dont un seul, Pierre Bernai, devint prêtre, se joignirent au petit groupe qui comprenait 14 personnes au moment du départ.Le IV août 1859, le vieux steamer américain « Ariel » quittait le Hâvre, et 14 jours après, nos voyageurs débarquaient à New-York.Le train les emporta alors jusqu’à Saint-Louis, où le Frère Patrick, président du collège, les accueillit avec bienveillance.De là, la colonie remonta le Missouri en bateau jusqu’à Ken sas City, qui n’était alors qu’un petit village.Point de chemin de fer ni de bateau pour aller plus loin.Le seul moyen était d’attendre le départ d’une caravane ou d’en organiser une.M81 Lamy avait envoyé deux hommes avec deux chariots pour les bagages, et le Père Éguillon s’était procuré trois voitures pour le transport de ses gens.Les jeunes Français étaient impatients de partir et de s’essayer à cette vie des plaines qu’ils se 326 LA NOUVELLE-FRANCE représentaient d’une façon un peu trop romanesque.Force leur fut de calmer leur ardeur, car les Indiens comanches étaient sur le sentier de la guerre, et les grandes caravanes, fortement armées, pouvaient seules voyager sans trop de danger.Or, nos nouveaux missionnaires et leur escorte ne comptaient que 17 hommes en tout, et ceux-ci fort peu capables de faire bon usage d’armes à feu.On résolut donc sagement d’attendre.Le camp fut établi au sommet d’une colline, où le Père Donnelly avait déjà bâti une maison et une chapelle en bois, prévoyant un futur accroissement de la population à cet endroit.La prévision se vérifia, car sur l’emplacement même où s’élevait cette chapelle se trouve maintenant la cathédrale de Kansas City.Nous possédons, rédigées en anglais, les notes que Sal-pointe lui-même, un membre de cette petite colonie de prêtres français, a écrites plus tard.Nous y trouvons, retracées avec animation et couleur, ses impressions sur la vie de camp, la traversée des plaines et l’arrivée à Santa-Fé, ainsi que de nombreux détails intéressants sur les incidents quotidiens de la chasse et du voyage.Nous le citerons donc aussi souvent que possible.Le matin, nous dit notre narrateur, nous avions un déjeûner froid, le soir, un repas chaud.C’était entendu que, durant la traversée des plaines, nous n’aurions que deux repas par jour, à plus ou moins d'intervalle suivant le chemin que la caravane aurait à parcourir pour trouver de l’eau.On nous avait déjà notifié que c’était la coutume de faire soi-même la cuisine.Qui de nous oserait se charger de ce soin important?Chacun se sentait disposé à aider de son mieux, mais aucun ne se savait d’aptitude particulière pour quoi que ce soit de précis.Un ordre bien clair du vicaire général nous sortit de notre perplexité.Il assigna à chacun un rôle pour chaque jour.Deux cuisiniers, bons ou mauvais, furent désignés, deux seraient de corvée pour le bois et deux pour l’eau.Les autres auraient à monter la garde, deux par deux, durant deux heures, chaque nuit, autour du camp.Le bois ne manquait pas auprès du camp ; mais une fois dans la plaine, il fallait courir bien loin pour trouver souvent fort peu de combustible.Nous avions d’abondantes provisions, même de viande fraîche, mais point de pain, seulement des biscuits trop durs pour que nous les aimions.Une question se posait: comment faire et cuire le pain en plein vent?Un homme d’expérience, qui devait voyager avec nous, vint s’établir dans notre camp et nous montra comment faire.Mais durant le temps de notre apprentissage nous dûmes nous résigner à manger le pain cuit par nos prêtres cuisiniers.Nous n’y trouvions ni l’apparence ni la saveur si engageantes du pain de chez nous.C’était simplement de la pâte, lourde, moitié séchée et moitié brûlée sur la braise.Rien n’est plus facile cependant que de faire de bon pain, même au camp et en très peu de temps, comme on nous le montra ensuite.Nous avions bien un four portatif, mais nous ne savions pas nous en servir.Grâce toutefois à notre expert compagnon, noua complétâmes au cours du voyage notre instruction culinaire.C’est ainsi que bientôt nous 327 AU NOUVEAU-MEXIQUE sûmes faire les tortillas, espèce de gâteau mince, de pâte sans levain, qu’on peut cuire sur une plaque de métal ou une pierre plate.Les Mexicains et les Indiens encore aujourd’hui ne les dédaignent pas.Dès que la caravane fut jugée assez forte on décida de partir pour la « White House », située à six milles delà.Boucler sacs et valises, atteler les mules et partir ne fut pas long.Mais aussitôt sur la route, les troubles commencèrent.D’abord les mules s’étalent habituées à paître tranquillement et à ne rien faire; il fut difficile de les convertir à l'idée de travail.De plus, à part les deux Mexicains envoyés par M81, Lamy, nous n’avions pour conduire que de jeunes étudiants qui ne connaissaient rien ou bien peu de chose en cette matière.La marche était donc interrompue à chaque instant, et ce ne fut qu’après une demi journée de dur labeur que nous atteignîmes la White House.Avec la nuit vint une forte pluie qui nous obligea à dormir dans les voitures, n’ayant pas pu planter les tentes.Le lendemain était clair et brillant, mais le sol était détrempé et le vent si froid que nous pensâmes retourner à Kansas City pour y acheter des vêtements plus chauds.Mais le bon vicaire général avait prévu le cas et il fit sortir d’un chariot deux caisses.L’une contenait des pardessus de laine grossière, et l’autre, de hautes et lourdes bottes.Pas plus les pardessus que les bottes n’avaient été faits sur mesure, ni pour convenir plus à l’un qu’à l'autre de nous : cependant rien ne se trouva trop petit, au contraire 1 Nous étions comme déguisés en fermiers yankees, et nous ne pûmes nous empêcher de rire en nous considérant les uns les autres.Quoi qu’il en soit, nous étions équipés pour marcher dans la boue et supporter le froid et la pluie.Après divers incidents sans conséquence la caravane reprit sa marche en avant.Nous perdîmes de vue les arbres des bords du Missouri.Autour de nous, aussi loin que l’œil pouvait voir, s’étendait l’immense prairie verte, ondulée par les accidents de terrain, et ressemblant à une mer gonflée par le vent.Les deux premières journées se passèrent sans difficultés spéciales.Mais au matin du troisième jour les voyageurs s’aperçurent que les mules achetées dernièrement avaient disparu.Où ?Impossible de reconnaître leurs traces au milieu de tant d’autres.Ils apprirent plus tard qu’elles étaient simplement retournées au lieu d’où on les avaient prises, trois jours avant, et elles furent renvoyées à Santa-Fé.En cette occurrence ils n’avaient rien autre chose à faire que d’atteler des chevaux de selle à la place des fugitives.Ces chevaux ainsi employés leur firent défaut, car ils étaient destinés à explorer la contrée et reconnaître s’il n’y avait pas d’indiens rôdant en quête de meurtre et de pillage.Quelques jours plus tard ils furent rejoints par un riche marchand du Nouveau-Mexique, nommé Moore.Les deux caravanes se réunirent et comptèrent ainsi 20 chariots et 80 hommes.Les notes de Mgr Salpointe vont nous fournir des renseignements sur la vie journalière de nos voyageurs.En raison des chariots lourdement chargés on allait lentement, faisant en 328 LA NOUVELLE-FRANCE moyenne de 20 à 25 milles par jour.Durant la traversée des plaines, les jours se suivaient très semblables.La règle était de prendre le déjeûner le matin avant le départ, puis le souper seulement quand on avait atteint un endroit convenable pour y passer la nuit, et avec, à proximité, assez d’eau pour les gens et les bêtes.De bonne heure, le dimanche matin, un prêtre disait la messe sous une tente ouverte et tous les hommes de la caravane y assistaient du dehors.Il faut faire mention ici des troupeaux de buffalos que nous avons rencontrés à plusieurs reprises.Vus à une certaine distance ces animaux dis persés dans la prairie ressemblaient à de sombres buissons irrégulièrement semés de ci et de là.Mais, à notre approche, nous pouvions les voir d'abord se réunir, puis tiler à toute vitesse sur une seule ligne, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu'ils disparussent à l’horizon.Les cavaliers de la caravane en tuaient un de temps à autre, ce qui nous fournissait de viande fraîche en abondance.Enfin nous arrivâmes à «La Junta» (Watrous, N.-Mex.)„.Nous n’avions plus que quatre jours de voyage.Un prêtre des environs nous offrit des équipages frais pour nous faciliter la marche sur Santa-Fé.L'étape suivante nous conduisit à Las Vegas, juste à temps pour dîner avec le Père Dinar, curé de cette paroisse.C’était un ancien officier français qui s’était dévoué aux missions et qui nous pressa d'accepter l’hospitalité chez lui.Sa maison étant trop petite, une partie de la caravane s’en fut loger chez le Père Guérin, un autre Français, curé de San Miguel del Vado.Le lendemain, tous se réunirent pour passer la dernière nuit de campement à Pajarito.Le 27 octobre, dans l’après-midi, 71 jours après avoir quitté le Havre, nous fîmes notre modeste entrée dans la vieille capitale du Nouveau-Mexique.M»' Lamy nous attendait; il nous reçut avec son affable simpbcité.On nous servit sans cérémonie un solide souper.Assis autour de la table nous nous sentions à nouveau comme chez nous, et nous causions avec animation, en français, bien entendu, puisque tous, sauf un, nous appartenions à cette nationalité.Mais l'évêque, avec un regard plutôt sévère, nous interrompit, disant : « Messieurs, il me semble que vous ignorez que deux langues seulement sont nécessaires ici : l’espagnol, généralement parlé par le peuple, et l’anglais, qui est la langue du gouvernement.Faites votre choix, mais laissez le français pour le pays d’où vous venez».Un seul des Frères qui étaient venus avec nous était de langue anglaise ; un autre savait un peu d’espagnol : impossible donc de continuer la conversation.Le repas se poursuivit en silence ; il semblait que nous perdions l'appétit.Au bout d’un instant le bon évêque, éclatant de rire, se remit à causer en français.Cependant il nous expliqua l'importance d’étudier sans retard les langues indispensables au succès de notre ministère en cette contrée.Nous désirions aller visiter la ville, mais il était déjà trop tard et il fallait faire des arrangements pour la nuit.Une grande chambre nous fut assignée comme dortoir commun pour le temps présent.Il s’y trouvait des matelas sur le plancher; avec nos couvertures de campement cela constituait de bons lits de missionnaires.Puis Mgr Salpoiute nous donne ses premières impressions sur Santa-Fé : Le jour suivant, après le déjeûner, nous nous sommes empressés d'aller faire une promenade dans les rues de Santa-Fé, qui était alors appelée « La 329 AU NOUVEAU-MEXIQUE Villa » (Cité), bien que ne comprenant pas plus de 4,000 habitants.Les maisons nous semblaient de pauvre et étrange apparence, étant construites en adobé, ou briques de boue séchées au soleil.Elles étaient basses, avec un toit plat.Il y avait quatre églises: San Francisco (la cathédrale), San Miguel (la plus ancienne), Notre-Dame de Guadalupe, et Notre-Dame du Rosaire, appelée aussi « Nuestra Senora la Conquistadora » (ou Notre-Dame de la Victoire), construite par De Vargas en conséquence de son vœu, à la suite de la reprise de la ville des mains des Indiens.Ces églises étaient bâties comme les maisons, en adobé, et ne se distinguaient que par leur plus grandes proportions et des tours rudimentaires.Etant étrangers et nouveau-venus, nous étions évidemment portés à tout juger selon les idées et les usages de notre pays.De plus, arrivant dans une capitale, nous nous attendions à trouver beaucoup mieux.Nous apprîmes plus tard à faire justice aux bâtiments d’adobé, dont les avantages sont incontestables.Les gens de Santa Fé nous semblèrent polis et affables, hommes était très varié de forme et de couleurs.Le zarapé, ou couverture de couleur, était considéré comme indispensable parmi le peuple, tant comme protection contre le froid que pour apparaître décemment en société et dans les églises.Les femmes s’habillaient généralement de noir.Elles ne seraient pas sorties de leurs maisons sans le robozo, quelque chose comme un châle, leur couvrant la tête et les épaules, ce qui leur donnait un air de gravité et de modestie.Les Mexicains étaient dévêts, comme nous en pûmes juger dès le premier dimanche, en voyant le grand nombre qui assistèrent aux offices de la cathédrale, et la façon respectueuse dont ils écoutèrent le sermon.Chacun des nouveaux arrivés se mit en devoir d’étudier l’espagnol avant d’être envoyé en mission.Le Père Salpointe fut chargé des jeunes gens qui n’avaient point terminé leurs études.Disons en passant que, en 1859, le diocèse de Santa-Fé comptait 18 paroisses, chacune comprenant un certain nombre de chapelles visitées chaque mois.Salpointe nous dit dans ses notes à ce sujet : Le prêtre pouvait visiter la plupart des missions sans être obligé de camper dehors pour la nuit.Cependant, en certains endroits, il pouvait voyager trois ou quatre jours sans rencontrer une maison ni un homme, autre qu’un coio-boy ou un chasseur.Dans ce cas il devait emporter avec lui des couvertures, des provisions, et bastimento (des ustensiles et des vases pour sa cuisine rudimentaire) suivant le temps qu’il pensait être hors de chez lui ou d’un village.Une voiture dans ce temps-là était encore considérée comme un article de luxe et de confort.Souvent le missionnaire allait à cheval, et alors il devait réduire le poids et le volume .de son bagage autant que possible.En tout cas, il lui fallait emporter une tasse ou gobelet de métal, du café moulu, du pain ou des biscuits, de la viande fraîche ou sechée.Le vase, généralement en étain, lui servait aussi bien à boire qu'à faire le café.Pour cuire la viande il plantait en terre un bâton qui supportait et présentait au feu la tranche à rôtir.Ajoutons que préparer le feu et cuire des « tortillas » n’était Le costume des 830 LA NOUVELLE-FRANCE guère qu’un jeu pour le missionnaire.De plus, souvent il s’approvisionnait en chassant le long de la route.Revenons aux Frères que nous avons laissés à Santa-Fé.Le jour de la Toussaint ils prirent possession de la maison qu’on leur destinait et qui avait été récemment réparée.« Nous n’y trouvâmes que les quatre murs » dit le frère Hilarien.Grâce à la générosité de quelques-uns ils reçurent bientôt 5 chaises, 5 matelas, 5 couvertures, 2 tables, quelques bancs et de vieux tapis.Le 9 novembre ils virent leurs premiers pensionnaires arriver.Etant sans ressource, M81 Lamy leur promit néanmoins 800 dollars par an, la nourriture et le logement.Le z2 décembre 1859, l’école fut ouverte et le nombre des étudiants varia de 150 à 250 entre 18-59 et 1809, tandis que les pensionnaires étaient de 30 à 50 pour la même période.Quand, en février 1862, le frère Hilarien, premier directeur, fut rappelé, il laissa la petite école en état de prospérité.Sous l’administration du frère Q-ondulphe, on construisit une nouvelle salle de classe, un porche autour de la cour intérieure, etc.; on posa un plancher dans la vieille église San Miguel, qui servait de chapelle pour les frères et les étudiants.Sous le frère tiéra-mius, en 1867, l’école prit le titre de « San Miguel College ».Sous la sage direction du frère Rodulphe, le collège fit de grands progrès et devint fameux dans tout le sud-ouest.Dès 1875, il était évident que la première maison était trop vieille et trop petite, vu les développements de l’institution.Grâce à la générosité de Mp Lamy et des Mexicains, le 11 avril 1878, on put poser la première pierre d’un nouveau bâtiment, qui coûta 19,900 dollars.Le 29 octobre 1884, on célébra en grande pompe le jubilé de la 25e année de l’institution, appelée alors et depuis « Saint Michael's College ».M8* Salpointe, alors coadjuteur, célébra la messe pontificale.M81 Lamy y assistait non sans émotion, en voyant le succès évident de son initiative et de ses efforts.Depuis ce temps, le collège n’a pas cessé de progresser.Actuellement, sous la direction active et intelligente de son jeune président, le Frère James, le Collège comprend 14 frères et 160 étudiants.Vers 1865 les écoles de Taos et de Mora furent ouvertes.Mais en raison de bien des difficultés, comme le manque de ressources et le petit nombre d’étudiants, dès l’année 1867, les frères durent abandonner l’école de Taos.Celle de Mora subsista jusqu’en septembre 1884. 331 PAGES ROMAINES En 1872, l’école de Bernalillo fut fondée par le Frère Galmier-Joseph.Ce fut un succès.On y compte présentement 6 frères et plus de 80 élèves.Il faut mentionner enfin, à Las Vegas, l’institut de La Salle, et l’école paroissiale fréquentée par 105 garçons dirigés par 4 frères.Ces résultats prouvent que, une fois de plus, Mgr Lamy avait réussi.Après avoir pourvu à l’éducation des filles, il venait de doter son diocèse d’écoles et d’éducateurs experts pour les garçons.Ayant compris le réel besoin de son peuple, il y avait satisfait de son mieux, grâce à son zèle et à sa générosité.Stephen Renaud.Santa Fé, N.-M., mai 1910.Pages Romaines DÉCRET RELATIF 1 LA VÉNÉRABLE MARGUERITE BOUROEOYS_________L'ENCYCLIQUE Edita: sœpe et l’Allemagne__L’intolérance antireligieuse X propos des processions du Corpus Domini___Mo tu proprio du 9 juin.Dans la matinée du 19 juin, en la salle du consistoire, au palais du Vatican, étaient groupés autour du trône pontifical les cardinaux Martinelli, préfet des Kites, Oreglia, ponent des deux causes des Vénérables Marie-Paul Libermann et Marguerite Bourgeoys, Vincent Vanutelli, ponent de celle de la Vénérable Florida Cevolli.Auprès deux, se trouvaient Mgr La Fontaine, évêque titulaire de Caryste, secrétaire de la Congrégation des Kites, Mgr Verde, promoteur de la Foi, Mgr Mariani, sous-promoteur, Mgr di Fava, substitut des Rites, M.Hertzog, procureur de Saint-Sulpice, postulates de la cause de la Vénérable Bourgeoys, le Père Eschbach des prêtres du Saint-Esprit, Mgr Nardi, évêque titulaire de Thèbes, postulates^ des deux causes des Vénérables Libermann et Cevolli, enfin les avocats et procureurs des trois procès.Des évêques et des prélats français, des supérieurs d’ordres ou de congrégations d’origine française, des prêtres et le séminaire canadiens étaient là, tous unis dans la même joie, celle d’entendre proclamer, au nom du Chef de l’Eglise et en sa présence, l’héroïsme de ces cœurs aux puissantes vertus dont ils se disaient fièrement les fils, les filles, les parents ou les heureux concitoyens, car un neveu du Vénérable Libermann était présent à cette proclamation « d’héroïcité ».Quand on sait avec quelle prudente lenteur, avec quelle scrupuleuse sévérité, pendant des années et des années, l’Eglise scrute les actes des vies soumises à la sagesse de ses jugements, étudie les secrètes intentions qui les inspirèrent, analyse les paroles et les écrits qui en accompagnèrent l’exécution, comprime, sous le poids des rigoureux serments qu’elle exige, l’enthousiasme des témoignages qu’elle provoque, dans la crainte de les subir elle-même, on peut se rendre compte de cette incomparable fierté qui 332 LA NOUVELLE-FRANCE donne un frisson de bonheur aux membres d’une famille religieuse, ou aux citoyens d'un pays, quand l’austère tribunal qui juge les vertus vient proclamer en face du Vicaire du Christ, et en son nom, que ceux dont on sollicite la beatification sont réellement dignes de la gloire des autels.C’est ce sentiment de légitime orgueil que traduisit dans son discours de remerciement Mgr Le Roy, évêque titulaire d’Olinda, supérieur général des Pères du Saint-Esprit, parlant au nom des solliciteurs des trois causes.Quam dulce et decorum est in mentem revocare apostolicum ardorem heroum qui nihil habuerunt antiquius,ut conspicua virtutum ac laborum exempta prœberent et christifidel es ad arduas contentiones impellerent !.Venerabilis Margarita Bourgeoys, fvndatrix Congregationis Sororum a Domina nostra, Theresice zelum œmulata commodis natalis loci posthabitis, in Canadenses terras se contulit, quas tôt tantisque btneficiis cumulavit, ut summam omnxs civium ordinis laudem sibi compararet.L’homélie que Pie X prononça sur le texte évangélique du jour : Nisi abundaverit justifia vestra fut un nouvel éloge de Marguerite Bourgeoys, des Vénérables Libermann et Florida Cevolli, et la bénédiction qui clôtura la parole pontificale couronna la joie de tous.# Le soir même de la publication de l’Encyclique Editœ sœpe, au sujet du troisième centenaire de la canonisation de saint Charles Borromée, les , agen- ces juives, les société bibliques, les correspondants des journaux anticléricaux, transmirent de concert un résumé fantaisiste du document pontifical, marquant intentionnellement certains passages, et faussant le sens de quelques phrases.Ces dépêches tendancieuses, ainsi parvenues dans les cercles protestants et libéraux, suscitèrent l’indignation que l’on cherchait à produire.Un des passages les plus commentés était celui où l'on représentait les réformateurs allemands comme ayant des sentiments de “ bestialité ”, et les ascendants de l’empéreur comme des êtres corrompues par les plus viles passions.L'explosion d’une vive colère fit naître aussitôt des interpellations à la Chambre allemande où les libéraux se montrèrent fort violents, non moins que les conservateurs, malgré la sympathie de ceux-ci pour le Centre.L’œuvre malfaisante des agences était parvenue à fausser complètement la situation, si bien que l'émotion ne se calma pis, même lorsqu’on eut sous les yeux le texte officiel de l’encyclique.Le fameux passage où il était parlé de «bestialité » était simplement la citation d’un texte de saint Paul relativement à ceux qui n’ont de Dieu que leur ventre.Quant aux ascendants de l’empéreur, pas un mot n'en était écrit dans l’encyclique.Le pape, parlant du grand mouvement qui sépara de Rome la Prusse et les autres nations, s’était borné à rappeler en général que ce fut par intérêt que les princes firent le jeu du mouvement protestant.En dehors de tant de raisons anticléricales de la perfidie des agences, un motif politique a principalement inspiré leur déloyauté en cette dernière circonstance.Les libéraux allemands s'efforcent d’isoler le Centre dans l’espoir de le détruire.Les conservateurs au contraire se rapprochent en ce moment du Centre, et c’est pour empêcher cette concentration redoutable qu’on a créé ce mouvement d'indignation patriotique contre l’acte pontifical.En fait, dans l’encyclique, l’allemand Luther n’y était pas plus attaqué 333 PAGES ROMAINES que le français Calvin, que l’espagnol Servet.que l'italien Socin, que le suisse Zwingle, et l’on se demande pourquoi les protestants d’Allemagne s’estimèrent particulièrement outragés par la lettre de Pie X, qui ne rappelait la réforme historique du protestantisme que pour le mettre en parallèle avec la réforme que le modernisme s’efforce d'introduire dans l'Église, en dehors de ses chefs légitimes, et contre eux mêmes.Au moment où l’agitation protestante se donnait libre cours en Allemagne, Pie X recevait au Vatican des pèlerins allemands, leur parlait avec effusion de l’œuvre du prince Eitel en Palestine, au mois d’avril dernier ; et spontanément faisait déclarer par VOsseivatore Romano le profond étonnement qu’il éprouvait de voir ses sentiments dénaturés en ce qui regardait l’Allemagne.Pendant ce temps, au Reichstag, le chancelier de l’empire était sommé de demander des explications à la cour pontificale, et le 13 juin, le cardinal secrétaire d’Etat, par une note diplomatique, répétait ce qui avait été dit dès la première heure, que jamais le pape n’avait eu l’intention de blesser une nation et ses princes, envers laquelle et lesquels, en une circonstance fort récente, il avait témoigné toutes ses sympathies.Le lendemain, le ministre de Prusse près le Saint Siège, Von Muehlberg venait remercier le cardinal secrétaire d’Etat de sa déclaration écrite de la veille, en le priant de transmettre au Souverain Pontife la reconnaissance du gouvernement.Vexée de voir le conflit sitôt apaisé, la presse anticléricale, interprétant l’acte de débonnaireté par lequel Pie X, dans un but de paix, dispensa les évêques allemands de lire son encyclique en chaire, cria bien haut, qu’en la circonstance, ce n’était point l’empereur mais le pape qui était allé à Canossa, car, disait-elle, l'encyclique n’a pas été publiée en Allemagne.Rien n’est plus faux.Ce n’est pas la lecture en chaire d’un document pontifical qui en constitue la publication, mais son insertion dans les Acta apostolicæ aedis, depuis les nouvelles constitutions de Pie X, et l’encyclique Editœ sœpe fut publiée dans le N° du 26 mai pour le monde entier.En dispensant les évêques d’Allemagne d’en donner lecture dans les églises de l’empire, Pie X a imité la conduite de ses prédécesseurs en certaines occasions.Le 29 mars 1791, Pie VI dénonça, en consistoire, les nouveautés dangereuses que le gouvernement français avait consacrées par des lois récentes.L'allocu: tion, quoique très ferme et même véhémente dans la forme, laissait deviner au fond une inlassable bonté.Elle ne fut pas d'abord publiée, contrairement à la coutume ; elle ne parut que plus tard quand les passions parurent moins violentes ; et pour mieux accentuer cette modération, les journaux reçurent l’ordre de se taire sur l’acte pontifical.Aussi, est-ce avec grande raison que l’ambassadeur cardinal de Serais, dans ses dépêches du 7 et du 14 avril au gouvernement français, mettait en relief la méritoire longanimité du pape.L’incident de l’encyclique s’est clos non dans une reculade, mais dans un acte de débonnaireté : c’est la tradition de l’Église.# Les processions de la Fête-Dieu ont été, cette année, en Italie, l’occasion de manifestations anti religieuses plus nombreuses encore que de coutume.A Trévise, la vigile du Corpus Domini fut comme la veille d’une guerre civile, tant l’intolérance sectaire chercha à intimider les catholiques se préparant à fêter le Grand Sacrement.Le préfet dut interdire l’affichage d’un mani- 334 LA NOUVELLE-FRANCE feate de la libre pensée convoquant les anticléricaux à une réunion publique sur la place même de la cathédrale, à l’heure où la procession devait en franchir les portes.A Milan, du haut d'un balcon, un forcené qui assistait au défilé religieux des fidèles escortant le dais, insulta à plein gosier le Saint-Sacrement qui passait devant lui et acclama Giordano Bruno ; un fait absolument semblable se passa à Turin, et tant furent odieuses les provocations blasphématoires de ces énergumènes, que la police, en les mettant en arrestation, put à peine les soustraire à la légitime colère de la foule.A Rome, au Testaccio, tandis que la procession se déroulait, non sur la voie publique, mais dans l’enceinte du terrain qui appartient à l’église paroissiale, les associations anticléricales, qui s’étaient donné rendez-vous, essayèrent par leurs cris et leurs sifflets d’étouffer la voix de ceux qui chantaient les gloires de leur Dieu.Vexées de la protection que la police accorda aux catholiques, non seulement ils crièrent à l’intolérance religieuse, à la corruption du gouvernement qui protégeait le fanatisme et l’ignorance, mais par des affiches dont la haine avait écrit chaque ligne, elles se donnèrent un nouveau rendez vous le dimanche suivant, pour faire une colossale manifestation contre ce qu’elles appelaient « l’insolence catholique ».Au jour et à l’heure indiqués, une pluie torrentielle vint rafraîchir la température et les pauvres têtes de ces vrais démoniaques dont l’ardeur, et c’était bien le cas, desinü in piscem.Quelques jours après, Dieu secouait encore l’Italie méridionale, et un tremblement de terre venait jeter la consternation à Avellino et dans ses environs.Vingt morts, quantité de blessés, des maisons détruites, ce fut là l’œuvre de quelques instants : de cœlo auditum fecistijudicium; terra tremuit et quievit.* Par son Mo tu proprio du 9 juin, Pie X vient d’apporter une modification transitoire à la concession de l'indulgence de la Portioncule.Confirmée par l’autorité du Pape Honorine III, suivant la condition que Notre-Seigneur lui-même imposa à saint François, cette extraordinaire faveur qui étonna le monde par sa libéralité, alors qu’il n'avait fallu rien moins jusqu’alors que prendre la croix pour aller à la conquête ou la défense du Saint-Sépulcre, pour obtenir un pardon semblable à celui qu’elle ménageait, fut peu à peu élargie par les libéralités des Souverains Pontifes qui en facilitèrent les joies.D’abord réduite à ne pouvoir être gagnée que dans la visite de la modeste chapelle dite de la Portioncule à Assise, elle vit peu à peu ses privilèges étendus à d’autres églises.Benoît XI, dominicain, la concéda à l’église Saint-Etienne, (qui devint plus tard Saint-Dominique), de Pérouse, où il fut enseveli.Clément V, Benoît XII, Sixte IV, saint Pie V, Paul V, Urbain VIII, en diminuèrent chacun à leur tour les restrictions premières.Boniface IX, par sa lettre Quomodolibet, en 1395, accorda une indulgence à l'instar de celle de la Portioncule à l’autel de saint Jérôme, dans la basilique de Sainte-Marie Majeure, pour le jour de la translation des restes mortels de ce saint et celui de sa fête ; il renouvela de pareilles concessions en faveur d'autres églises.Léon X étendit le privilège du 2 août à toutes les églises des Franciscains et des Franciscaines ; Innocent XI déclara cette indulgence applicable aux âmes du Purgatoire.Ce ne sont là que quelques noms.Le Mo tu proprio du 9 juin n’est donc qu’une tradition de libéralité qui facilite de plus en plus le pardon.Dom PAOLO Agosto. Monseigneur Joseph-Clovis Kemner-Laflamme C’est une figure peu ordinaire que celle du prêtre pieux et savant que la mort vient d’enlever dans la maturité de l’âge et l’éclat de la célébrité.Il semblait que l’Eglise et l’éducation devaient bénéficier encore longtemps de son savoir et de son dévouement.Mais le Souverain Maître a jugé mure pour la récompense une carrière toute consacrée à l’étude et à l’enseignement.Professeur idéal, écrivain élégant et spirituel, Monseigneur Laflamme faisait les délices de ses élèves, tandis que, par sa modestie et son affabilité, il charmait tous ceux qui l’abordaient.Bien que son érudition fût variée, c’était surtout dans les sciences naturelles qu’il excellait, et ses causeries scientifiques attiraient toujours un auditoire d’élite.Purifiée et sanctifiée par une longue et pénible maladie, l’âme du vénéré défunt aura bientôt, espérons-]e, atteint la pleine récompense de ses mérites.Prions toutefois pour que ses yeux qui viennent de se fermer à la lumière du jour, s’ouvrent sans retard à la vision béatifique.Deus scientiarum Dominus : cette parole des Saints Livres que le jeune Laflamme lisait jadis en exergue sur sa modeste croix de l’académie Saint-Denys, ne devait-elle pas être sa devise, et, dans la claire vue de Dieu, n’en a-t-il pas déjà saisi toute la vérité ?La Direction. 336 LA NOUVELLE-FRANCE BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Fêtes du 75e anniversaire de VAssociation Saint-Jean Baptiste de Montréal, juin 1909 '.Recueil-Souvenir publié bous la direction de C.-A.Marsan, avocat, Secrétaire-général de l'Association, 388 pages petit in-8” ; 24 gravures hors texte.Montréal, 1910.Ce livre, à la fois substantiel et élégant, est un digne souvenir des fêtes patriotiques de l’année dernière.Ceux qui, fidèles à la devise de notre société nationale, sont attachés à « notre langue, nos institutions et nos lois », aimeront à posséder ce recueil, pour y vivre de nouveau les heures émouvantes où, par des voix autorisées, il leur a été donné d’entendre exalter le véritable patriotisme.Bibliographie Antonienne.Nomenclature des ouvrages : livres, revues, brochures, feuilles etc., sur la dévotion à saint Antoine de Padoue, publiés dans la Province de Québec de 1777 à 1909, par le R.P.Hugolin o.f.m.; 76 pages in-8", Québec, imprimerie de VEvénement, 1910 ’.Voici une bonne aubaine pour les bibliophiles aussi bien que pour les clients du thaumaturge de Padoue.On ne reviendra de l’étonnement que causera la lecture de ces 140 titres, qu’après s’être rappelé que la dévotion à saint Antoine a été implantée au Canada, il y aura bientôt trois siècles, par ses frères en religion, les missionnaires recollets, qu’elle y a jeté de profondes racines et a produit une moisson fertile de bienfaits de toutes sortes, bien avant que l’industrie du « pain des pauvres » ait été inventée.Qu’on se hâte d’acheter cet opuscule, véritable édition de luxe, tirée à 200 exemplaires, dont 100 seulement sont mis dans le commerce.Les derniers jours du Sauveur.Considérations sur la Passion, par le R.P.Alexis, des Frères Mineurs Capucins.500 pages in-12, Paris et Tournai, établissements Casterman.1910.® Voici un livre de méditations que nous n'hésitons pas à recommander chaleureusement aux prêtres, aux religieuses et aux personnes pieuses vivant dans le monde.Ceux qui ont eu l’avantage d’entendre prêcher le Père Alexis,—et ils sont nombreux dans tous les centres canadiens-francais de Québec, de l’Ontario et des Etats-Unis,—se rappellent avec quelle pénétration, avec quel à propos, avec quelle clarté et simplicité, il sait analyser et puis mettre en relief un texte ou un fait du saint Evangile.Ces qualités, on les avait déjà constatées dans sa belle édition de commentaires du Nouveau Testament.Mais dans ces méditations, qu'on pourrait dire « vécues », sur le drame divin de la douloureuse Passion du Sauveur, le pieux auteur nous fait assister avec lui, en esprit et avec le cœur, aux scènes attendrissantes et fortifiantes à la fois qui se déroulent à Jérusalem depuis le jardin de Gethsé-manie jusqu'au sépulcre glorieux du Christ.L’émotion gagne malgré lui le lecteur, qui ne peut fermer le livre sans emporter une résolution de mieux faire, de mieux aimer Celui qui s’est livré et a tant souffert pour les âmes.Le livre du Père Alexis est une précieuse contribution à la littérature ascétique.A nous d'en profiter en y recourant souvent pour notre oraison du matin.L.L.1 Se vend à Québec à la librairie Carneau, et à Montréal, chez les principaux libraires et au Monument National, au prix de $1.25.3 Se vend à la Maison Sainte-Marguerite, rue de l’Alverne, Québec ; l’exemplaire 50 sous, franco poste, 55 sous.* En vente à la librairie Garneau, l'exemplaire 75 sous, frais de port en plus.
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