La presse, 10 septembre 2011, T: 11 septembre: 10 après
[" SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | CAHIER SPÉCIAL MONTRÉAL SAMEDI 10 SEPTEMBRE 2011 SURLES CENDRESDE L\u2019INNOCENCE Petite fille au hidjab (détail), oeuvre inédite de Marc Séguin.Les tonnes de cendres qui ont recouvert Manhattan après le 11 septembre 2001 sont depuis longtemps disparues.Balayées par des milliers de mains.On ne pourra pas aussi facilement disposer des restes de notre innocence collective, celle qui s\u2019est éteinte dans les décombres des deux tours, mais aussi avec ces morts dans les déserts afghans, les bazars irakiens, les capitales européennes.Sur les cendres du 11 septembre s\u2019est bâti un monde trop souvent mené par la haine et la peur, celui que nous allons léguer aux grands perdants.Nos enfants.Petite fille au hidjab (détail), 2011.Huile et fusain sur toile.90 x 120 cm.© Marc Séguin, SODRAC 2011 2 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 23 La vision d\u2019un artiste Éric Trottier | Vice-président à l\u2019information et éditeur adjoint | Mario Girard | Directeur de l\u2019information | | RESPONSABLES DU CAHIER | Katia Gagnon, Paul-Émile Lévesque et Alexandre Sirois Hélène de Guise | Directrice artistique | Martin Tremblay | Directeur photo | | CONCEPTION ET RÉALISATION | Création graphique : Jacques-Olivier Bras et Rachel Hotte Traitement des photos : Stéphane Doe | EN COUVERTURE | CYBERPRESSE.CA Voyez la vidéo de l'entrevue avec Marc Séguin, où l'artiste met la dernière touche à l'oeuvre publiée en couverture de notre cahier.cyberpresse.ca/seguin L\u2019hiver dernier, le peintre Marc Séguin s'est fait poser une série de questions difficiles par sa fille de 4 ans.Qu\u2019est-ce qui s\u2019est passé le 11 septembre 2001, lui a-t-elle demandé.Qui étaient les bons?Les méchants?Et qui a gagné?Pour cette dernière question, l\u2019artiste avait une ébauche de réponse.« Personne n\u2019a gagné.Surtout pas toi.» Six mois plus tard, quand La Presse lui a demandé de concevoir une oeuvre qui ferait la couverture d\u2019un cahier spécial soulignant les 10 ans des attentats, Marc Séguin s\u2019est souvenu de cette conversation.Il a choisi, dans cette toile qui s\u2019apprécie en deux temps, d\u2019abord en couverture et aussi au dos de notre cahier, de peindre le visage de sa fille, coiffée d\u2019un voile aux couleurs américaines.Une enfant occidentale, un hidjab, une arme, une explosion.De puissants symboles, rassemblés dans une toile troublante, qui nous amène à réfléchir aux conséquences du drame.«Le 11 septembre a polarisé le monde.D\u2019un côté les bons et de l\u2019autre les méchants.Tranché net.J\u2019ai voulu faire une image qui jonglait avec cette polarité», explique l\u2019artiste.Car 10 ans après, qui sont les grands perdants?Nos enfants, les enfants musulmans, qui grandiront dans un monde marqué par davantage de violence et de haine.Beaucoup de perdants, donc, et bien peu de gagnants.Oussama ben Laden est mort, mais l\u2019Afghanistan est toujours un pays au bord de la guerre civile.Le Pakistan est, plus que jamais, une bombe à retardement.L\u2019Irak continue d\u2019être à feu et à sang.Les attentats terroristes se sont multipliés en Europe.Le fossé qui s\u2019est créé il y a 10 ans entre les musulmans et le reste du monde est plus profond que jamais.Pour mesurer l\u2019impact de l\u2019onde de choc, 10 ans plus tard, nos journalistes ont recueilli des témoignages bouleversants, partout dans le monde.Des campagnes américaines aux rues de Bagdad, des musées américains aux camps de réfugiés pakistanais, ils nous racontent des vies brisées, des destins tragiques, des souvenirs émouvants.Le 11 septembre a aussi marqué profondément le monde des arts.Il était donc indispensable de mettre des artistes à contribution.En plus du peintre Marc Séguin, nous avons demandé à la romancière Kim Thuy, auteure de Ru, de nous parler de la tragédie à sa façon.Montez à bord, pour un tour du monde post 11-Septembre.Paul-Émile Lévesque et Katia Gagnon Marc Séguin Marc Séguin, 40 ans, est l\u2019un des artistes contemporains canadiens les plus en vue.Ses oeuvres sont exposées et collectionnées dans plusieurs pays par les musées et galeries, et par des collections muséales et privées.Il vit et travaille à Hemmingford et New York.Le thème du 11 septembre lui est familier : il a peint les tours du World Trade Center et aussi le visage de terroristes.Il est aussi l\u2019auteur du roman La foi du braconnier (éditions Leméac, 2009).Il a quatre enfants.La descente aux enfers Marcy Borders recouverte de poussière et de cendre.Comme pétrifiée.Son visage crispé.Son regard qui exprime à la fois l'horreur et le désarroi.La photo, qui a fait le tour du monde, est l'une de celles qui représente lemieux l'atmosphère de fin du monde qui règne à Ground Zero le matin du 11 septembre 2001.Marcy Borders travaillait dans la tour nord du World Trade Center.Elle a pu s'en échapper juste à temps.Mais son monde, ce jour-là, c'est écroulé en même temps que les tours.Elle a sombré dans l'alcool.A trouvé refuge dans la drogue.Et a fini par perdre la garde de ses deux enfants.Cette année, près de dix ans plus tard, sa descente aux enfers s'est arrêtée.Sur un coup de tête, elle a subitement décidé de reprendre sa vie en main, a rapporté récemment un tabloïd new yorkais.D'entrer en réhabilitation pour s'en sortir.Symboliquement, elle a quitté le centre quelques semaines après la mort d'Oussama ben Laden, en mai.Depuis l'assassinat du terroriste, elle ne fait plus de cauchemars.| TEXTE ALEXANDRE SIROIS | | PHOTO STAN HONDA, AFP GETTY IMAGES | Directeurs, informations générales Un homme qui tombe.Droit comme une flèche.Habillé en blanc et noir.Derrière, l\u2019acier des tours jumelles du World Trade Center qui scintille au soleil, en parfaite symétrie avec la chute.Une des images les plus fortes de la tragédie.Une image qui, après avoir été publiée le 12 septembre 2001, a fait l\u2019objet d\u2019une levée de boucliers aux États-Unis.Et qui a disparu pour réapparaître des années plus tard.Pour réapparaître aujourd\u2019hui, scrutée par des écrivains, des journalistes, des documentaristes, des théologiens qui ont tantôt tenté d\u2019identifier l\u2019homme immortalisé par la photo de Richard Drew, photographe à l\u2019Associated Press, tantôt essayé d\u2019expliquer la portée de son geste.À la fin d\u2019une longue enquête, le journaliste Tom Junod a signé un papier-fleuve dans le Esquire avançant que «l\u2019homme qui tombe» est vraisemblablement Jonathan Briley, un ingénieur du son de 43 ans qui travaillait à Windows on the World, un restaurant situé aux 106e et 107e étages de la tour nord du World Trade Center.Mais une fois l\u2019identité de l\u2019homme révélée, Tom Junod a réalisé que le vrai sens de cette photo-choc était ailleurs.« Une des photos les plus célèbres dans l\u2019histoire humaine est devenue une tombe sans pierre tombale et l\u2019homme enterré dans son cadre \u2013 l\u2019homme qui tombe \u2013 est devenu le soldat inconnu dans une guerre dont nous ne voyons pas encore la fin.» | TEXTE LAURA-JULIE PERREAULT | | PHOTO RICHARD DREW, ASSOCIATED PRESS | Photo-choc Dix ans plus tard, la photo de « l\u2019homme qui tombe » est toujours aussi choquante et fascinante. L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 3 NEWYORK Sa mère l\u2019attendait dans le corridor.Juliette Candela s\u2019en souvient.Elle se rappelle surtout son visage.Rouge.D\u2019un rouge suspect.C\u2019était le 11 septembre 2001.Juliette, qui a 16 ans aujourd\u2019hui, en avait 6 à l\u2019époque, presque 7.En plein milieu du cours d\u2019éducation physique, son professeur lui a demandé de sortir de la classe.Sa vie venait de basculer, mais elle ne le savait pas encore.«Mais pourquoi dois-je partir?J\u2019aime la gym!» Le professeur a insisté.La petite fille rousse aux doux yeux noisette l\u2019a suivi.Elle a vu sa mère.Et ce visage rouge tragédie.Elle se rappelle ses paroles: «Juliette, quelque chose est arrivé à papa aujourd\u2019hui.Nous allons rentrer à la maison et prier.» Ce soir-là, John A.Candela, 42 ans, n\u2019était pas à bord du train qui le ramenait tous les soirs de Manhattan.Plus jamais il n\u2019a embrassé sa femme, Elizabeth, et ses enfants, Juliette et John.Plus jamais Juliette n\u2019a pu se lover dans ses bras pour s\u2019endormir ni le taquiner parce qu\u2019il ronflait.Courtier chez Cantor Fitzgerald, au 104e étage de la tour nord du World Trade Center, John A.Candela fait partie des victimes des attaques terroristes du 11 septembre.Parmi elles, des pères et des mères qui ont laissé derrière eux quelque 3000 orphelins de moins de 18 ans.C\u2019est pour venir en aide à ces enfants que Tuesday\u2019s Children a été créé.L\u2019organisme à but non lucratif veut permettre aux orphelins du 11-Septembre de mieux vivre leur deuil et, ultimement, de construire un monde meilleur.Dix ans après les attentats de 2001, ces enfants ont encore besoin de soutien, parfois même plus qu\u2019avant, constate Kathy Murphy, responsable des programmes familiaux de Tuesday\u2019s Children.«Avec le temps, il y a de moins en moins de gens à qui ils peuvent raconter leur histoire.Leurs amis, s\u2019ils le savent, ne veulent plus en entendre parler.Et ils ne veulent pas en parler à la maison de peur d\u2019attrister le parent qui leur reste.» C\u2019est en pensant à eux que Tuesday\u2019s Children a mis sur pied le projet international Common Bond, un camp d\u2019été qui réunit des adolescents d\u2019une douzaine de pays.Tous ont perdu un membre de leur famille dans un acte terroriste.Qu\u2019ils soient de Palestine ou d\u2019Israël, d\u2019Espagne ou d\u2019Irlande du Nord, ils ont tous tutoyé l\u2019horreur et la douleur.La dernière chose qu\u2019ils veulent, c\u2019est de s\u2019y complaire.Ce qui ne signifie pas qu\u2019ils n\u2019ont plus besoin d\u2019en parler.Le fait de pouvoir le faire avec des jeunes qui ont vécu le même genre de tragédie a un effet thérapeutique.«Un lien immédiat se crée, note Kathy Murphy.Personne ne danse autour de l\u2019éléphant dans la pièce.» «Toutes les morts sont des tragédies.Mais quand il s\u2019agit de terrorisme, c\u2019est différent», me dit Juliette, dont le regard s\u2019illumine quand elle parle du projet Common Bond.Elle a maintenant en Argentine et en Espagne des amis qui ont vécu ce qu\u2019elle a vécu.Des amis qu\u2019elle n\u2019hésite pas à appeler quand elle a envie de pleurer.Ces liens sont d\u2019autant plus précieux que, en vieillissant, les enfants du 11-Septembre doivent traverser de nouvelles étapes de leur deuil, explique Kathy Murphy.«Ce qu\u2019un enfant comprend à 4, 5 ou 6 ans est très différent de ce qu\u2019il comprend à 16, 17 ou 18 ans.Nous avons encore beaucoup d\u2019appels de parents dont l\u2019adolescent finit par dire : \u201cJe pense que je dois en parler avec quelqu\u2019un.\u201d » Pour Juliette, plus rien n\u2019est pareil depuis ce jour où elle a vu le visage défait de sa mère dans le corridor de l\u2019école.Elle se rappelle son septième anniversaire, le 15 septembre 2001.Elle était sur la terrasse de leur maison de Glen Ridge, dans le New Jersey.Elle a levé les yeux au ciel.Elle a vu un avion qui laissait derrière lui un ruban de fumée blanche.Elle a demandé à son oncle: «Est-ce que mon père va revenir à la maison?\u2013 Non, Juliette.\u2013 As-tu vérifié dans tous les hôpitaux, même à Oklahoma?\u2013 Oui, Juliette.Je ne crois pas qu\u2019il va revenir.» Ce jour-là, même si elle n\u2019a pas tout compris, elle a su qu\u2019il ne fallait plus attendre son père.Tous les soirs, elle dormait enveloppée dans une de ses chemises, serrant contre elle l\u2019ourson Winnie the Pooh qu\u2019il lui avait offert à sa naissance.Dix ans plus tard, ses deux chemises préférées sont usées à la corde.Elle les garde dans un tiroir de sa chambre.Quant à l\u2019ourson, elle ne voit pas le jour où elle pourra s\u2019en séparer.LES ORPHELINS DE LA TERREUR «En grandissant, on passe au travers du deuil encore et encore et encore.Ça ne disparaîtra jamais», dit-elle, assise dans le solarium de la maison familiale.Elle me montre des photos de son père qui trônent dans le salon.Il ne se passe pas une journée sans qu\u2019elle pense à lui.Sur l\u2019une d\u2019elles, on le voit torse nu, le sourire fendu jusqu\u2019aux oreilles, visiblement heureux.«J\u2019adore cette photo.C\u2019était le matin de son mariage.» C\u2019est cette photo que son frère et elle ont choisie pour le musée commémoratif qui sera inauguré le 11 septembre prochain à Ground Zero.Juliette, qui fait partie de la chorale de Tuesday\u2019s Children, y chantera.Dans le jardin de la maison familiale, un étang sert de mémorial.Des clapotis éclaboussent le silence.Chaque année, le jour de l\u2019anniversaire de John A.Candela, la famille ajoute un poisson ou une plante.Autour de l\u2019étang, un tapis de myosotis.«On appelle ces fleurs «ne m\u2019oubliez pas», précise Elizabeth Candela.Dans ses yeux de survivante, dans sa voix qui tremble encore, c\u2019est clair: 10 ans ont passé, mais elle n\u2019a pas oublié.Tout lui rappelle l\u2019absence.Elle se rappelle à quel point son mari aimait la musique quand elle entend chanter sa pétillante Juliette.Elle reconnaît ses gestes dans ceux de son fils de 14 ans, qui lui ressemble tant.«Il parle peu du 11 septembre, mais il y pense tout le temps.» Juliette, plus extravertie, en parle un peu plus, mais elle a du mal à tenir les bons souvenirs à l\u2019écart de la tragédie.Quand elle pense à ces moments de grâce où toute la famille se collait dans le grand lit, à ces nuits où elle se réfugiait dans les bras de son père et le grondait tendrement parce qu\u2019il ronflait, elle a un pincement au coeur.«C\u2019est ridicule, je sais, mais je me dis : pourquoi ne l\u2019ai-je pas laissé ronfler?» Guidée par sa mère, qui s\u2019est tenue digne et droite dans l\u2019horreur, Juliette ne se laisse pas abattre par sa douleur.«Quand ces images deviennent envahissantes, il faut ravaler cette boule que l\u2019on a en travers de la gorge et continuer à avancer», dit-elle.Tuesday\u2019s Children l\u2019a beaucoup aidée en ce sens.L\u2019hiver dernier, dans le cadre d\u2019un programme appelé Helping Heals, elle est allée avec un groupe d\u2019adolescents aider des sinistrés de l\u2019ouragan Katrina à reconstruire leur maison.Une façon de cicatriser ses propres plaies.Au-delà de l\u2019effet thérapeutique, Tuesday\u2019s Children souhaite pousser des jeunes à oser créer ce monde de paix dont ils rêvent.Dans le cadre du projet Common Bond, des adolescents dont la vie a été bouleversée par le terrorisme suivent un programme de résolution de conflits mis au point par la faculté de droit de l\u2019Université Harvard.Ils apprennent à être autre chose que des victimes en colère.À croire que l\u2019espoir peut aussi jaillir des cendres.Malgré la douleur qui ne s\u2019efface pas, Juliette y croit.«Je vis en me disant que, si mon père était là, il serait fier de moi.» .2749 victimes retrouvées sur les lieux des tours jumelles à New York.1594 victimes ont été identifiées scientifiquement.«TOUTES LES MORTS SONT DES TRAGÉDIES.MAIS QUAND IL S\u2019AGIT DE TERRORISME, C\u2019EST DIFFÉRENT.» PHOTO JEFFREY HOLMES, COLLABORATION SPÉCIALE Ce sont les enfants du 11-Septembre.Ils ont tutoyé la douleur, côtoyé l\u2019horreur, car ils ont perdu un parent dans les attentats du World Trade Center.Dix ans plus tard, leur peine est toujours aussi vive, mais ils doivent apprendre à être autre chose que des victimes en colère.TEXTE RIMAELKOURI SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | ÉTATS-UNIS | Juliette Candela 4 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | ÉTATS-UNIS | la mesure des ratages qui avaient empêché les agences gouvernementales, dont la CIA et le FBI, de voir l\u2019imminence des attentats du 11-Septembre.«La lecture de ce rapport marque probablement le moment où, de la soeur éplorée qui veut savoir ce qui est arrivé à son frère dans le cockpit, je suis passée à une citoyenne vraiment préoccupée par l\u2019infrastructure de sécurité de son pays», dit Debra Burlingame.Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, l\u2019ex-avocate et productrice de la chaîne Court TV ne se laisse plus dominer par la colère.Sa nature chaleureuse se manifeste même avec les journalistes, dont elle a pourtant tendance à se méfier.Mais sa combativité peut refaire surface à tout moment, comme ce fut le cas lors de la controverse autour du projet de construction d\u2019une mosquée et d\u2019un centre culturel islamique près de Ground Zero.«Construire une mosquée de 15 étages à Ground Zero est une provocation qui fera couler encore plus de sang au nom d\u2019Allah, avait-elle déclaré à l\u2019époque, rejetant d\u2019emblée l\u2019argument de la liberté de culte.Ceux qui continuent à cibler et à tuer des civils et des soldats américains verront cela comme un symbole de leur progrès historique sur les lieux de leur victoire la plus sanglante.» Debra Burlingame a défendu avec la même ardeur la plupart des décisions de l\u2019administration Bush en matière de sécurité nationale, y compris le Patriot Act, les tribunaux militaires d\u2019exception de Guantánamo, les techniques d\u2019interrogatoire «renforcées» et le programme de surveillance électronique de la NSA.«Je n\u2019étais pas soldate de l\u2019administration Bush, dit Debra Burlingame, qui a également contribué à la création de l\u2019organisation 9/11 Families for a Safe and Strong America.Mais je ressentais une certaine obligation d\u2019aider à APRÈS LA DOULEUR, NEWYORK À quel moment précis Charles Burlingame, pilote de l\u2019avion d\u2019American Airlines qui s\u2019est abattu sur le Pentagone, est-il mort?C\u2019est en tentant de répondre à cette question que sa soeur, Debra Burlingame, a entamé la trajectoire qui devait faire d\u2019elle la porte-parole la plus redoutable des familles des victimes du 11-Septembre.Avec Liz Cheney, fille de l\u2019ex-vice-président des États- Unis, et William Kristol, rédacteur en chef de l\u2019hebdomadaire The Weekly Standard, elle a aussi fondé l\u2019organisation Keep America Safe.«Connaissant mon frère, ancien pilote de combat, je savais que le pire aurait été qu\u2019il soit encore vivant quand l\u2019avion a percuté l\u2019édifice.Cela aurait été pour lui une forme de torture», explique Debra Burlingame dans un hôtel de Manhattan, où la banlieusarde aux cheveux blonds a accepté de rencontrer La Presse après de longs pourparlers.«Il me fallait donc tout savoir sur ce qui s\u2019était passé dans l\u2019avion.Cela signifiait lire tous les articles de journaux et tous les rapports officiels.» Debra Burlingame a fini par acquérir la conviction que son frère avait rendu l\u2019âme dans le cockpit du Boeing 757 au terme d\u2019un combat violent qui lui a épargné les derniers moments du vol 77, à bord duquel se trouvaient 53 passagers, 6 membres d\u2019équipage et 5 terroristes.Elle a tiré une certaine consolation de cette découverte.Mais sa colère n\u2019était pas épuisée pour autant.Elle n\u2019était plus seulement en rage contre les auteurs des attentats.Elle était également en furie contre un système dont elle a découvert les nombreuses failles en lisant le premier rapport du Congrès sur le 11-Septembre.Pour la première fois, elle a alors pris toute rétablir la vérité sur ce que faisaient nos gars à Guantánamo.C\u2019était des gars de 18, 19 ans, dont plusieurs se sont enrôlés à cause du 11-Septembre, qui étaient accusés par des membres du Congrès, et pas seulement par des organisations de défense des droits de l\u2019homme, de se conduire comme des bourreaux nazis.Je trouvais ça révoltant.» Après l\u2019arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche, Debra Burlingame a joué un rôle-clé dans la campagne contre la fermeture de Guantánamo et le renvoi de Khalid Cheikh Mohammed, cerveau des attentats du 11-Septembre, devant un tribunal de droit commun à New York.Dans ces deux dossiers, elle peut crier victoire : l\u2019administration Obama a annoncé en mai le rétablissement des tribunaux militaires d\u2019exception à Guantánamo, où Khalid Cheikh Mohammed sera jugé.Mais elle déplore la décision du ministre de la Justice, Eric Holder, de confier à un procureur fédéral la mission d\u2019enquêter sur les mauvais traitements que la CIA aurait infligés à de présumés terroristes.Selon elle, il ne fait aucun doute que les techniques d\u2019interrogatoire «renforcées» de la CIA, que certains ont assimilées à de la torture, ont contribué à l\u2019élimination d\u2019Oussama ben Laden, une opinion qu\u2019elle a communiquée directement à Barack Obama lors de la cérémonie qui a eu lieu à Ground Zero quelques jours après la mort du chef d\u2019Al-Qaïda.«Je lui ai dit que nous ne serions pas là en train de célébrer sans le travail des agents de la CIA qui ont eu recours aux techniques d\u2019interrogatoire renforcées.J\u2019ai ajouté que je trouvais incroyable qu\u2019un procureur spécial soit en train d\u2019enquêter sur leur rôle.» Au moment d\u2019écrire ces lignes, Debra Burlingame n\u2019avait pas eu gain de cause dans ce dossier.Mais son combat n\u2019était pas fini.« CONSTRUIRE UNE MOSQUÉE À GROUND ZERO EST UNE PROVOCATION » \u2014 DEBRA BURLINGAME TEXTES RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE PHOTOS FRANÇOIS ROY Elles ont en commun d\u2019avoir perdu un être cher lors des attentats du 11 septembre 2001 et d\u2019avoir été poussées par leur colère à intervenir sur la place publique dans les débats liés à cette tragédie.Là s\u2019arrêtent cependant les comparaisons entre Debra Burlingame et Donna Marsh O\u2019Connor, qui tirent des leçons diamétralement opposées de cet évènement. L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 5 LIVERPOOL Le 10 septembre 2005, Donna Marsh O\u2019Connor a enfin trouvé le courage de se rendre au bureau du coroner de New York, où l\u2019attendait le dossier de sa fille, Vanessa, qui travaillait au 93e étage de la tour sud du World Trade Center.Elle savait qu\u2019elle trouverait parmi les documents des photos qu\u2019elle ne s\u2019était pas senti la force de voir jusqu\u2019à ce jour.L\u2019une d\u2019elles, prise au polaroïd, montre la jeune femme de 29 ans à l\u2019endroit et dans la position où elle a été retrouvée, le 24 septembre 2001.Son corps n\u2019a pas été déchiqueté ou pulvérisé comme tant d\u2019autres; il était intact.Sur d\u2019autres photos, on voit les ossements d\u2019un foetus de 4 mois, assemblés avec soin, sur une table recouverte d\u2019une toile bleue.C\u2019est le bébé que portait Vanessa, que le médecin légiste a retiré de son ventre au moment de l\u2019autopsie afin de prouver que la jeune femme, nouvellement mariée, était bel et bien enceinte.«C\u2019est resté dans ma tête pendant très longtemps », dit Donna Marsh O\u2019Connor.La Presse l\u2019a rencontrée au printemps dernier, chez elle.Elle vit à Liverpool, près de Syracuse, dans le nord de l\u2019État de New York, avec son mari, ses deux fils et Lando, un bichon-yorkie qui accueille les visiteurs en jappant très fort.«Lando est très nerveux depuis que nous avons fait euthanasier Skye, il y a deux semaines », dit Mme O\u2019Connor.La mort de Skye, le golden retriever de sa fille, représente un autre coup dur pour elle aussi.Donna Marsh O\u2019Connor ne regrette pas d\u2019avoir vu les photos de sa fille et de son bébé.Mais elle regrette les retombées de ce qui est arrivé le lendemain de sa visite chez le coroner, à l\u2019occasion d\u2019une manifestation organisée par le groupe NY 9/11 Truth devant le siège des LA RIPOSTE Nations unies.Encore sous le choc des images qu\u2019elle avait vues la veille, elle n\u2019a pas prêté attention à la bannière placée au-dessus de la tribune où elle devait prendre la parole.«9/11 Was an Inside Job» («Le 11-Septembre est un coup monté de l\u2019intérieur»), pouvait-on y lire.Elle n\u2019a pas non plus cherché à réprimer sa rage à l\u2019égard de George W.Bush et de Dick Cheney.«Je ne voudrais rien retirer de ce que j\u2019ai dit ce jour-là, mais je voudrais que la vidéo de mon discours n\u2019ait jamais été diffusée sur l\u2019internet et que mes deux fils n\u2019aient jamais eu à voir la douleur de leur mère », dit aujourd\u2019hui cette femme menue, dont la voix douce est parfois étranglée par des sanglots.Cette vidéo a également permis aux critiques de Donna Marsh O\u2019Connor de la ranger parmi les «fêlés» (c\u2019est son mot) qui épousent les théories du complot les plus farfelues à propos des attentats du 11 septembre 2001.«Si vous voulez mon avis, Dick Cheney a probablement eu un mot à dire dans la création de ces théories.Y a-t-il une meilleure façon d\u2019éviter d\u2019avoir à répondre aux questions sur ce qui est arrivé, et sur ce que nous avons fait après, que de dire \u201cRegardez-moi tous ces fêlés\u201d ?» Des questions sur les attentats, Donna Marsh O\u2019Connor s\u2019en pose depuis la première heure.Pourquoi sa fille n\u2019a-t-elle pas été évacuée de la tour sud après l\u2019impact du premier avion?Pourquoi la NORAD n\u2019estelle pas intervenue pour intercepter les avions piratés?Pourquoi George W.Bush est-il entré dans cette école primaire de Floride après la première attaque contre le World Trade Center?Pourquoi l\u2019espace aérien au-dessus du Pentagone n\u2019a-t-il pas été mieux protégé?Jusqu\u2019à la campagne présidentielle de 2004, Donna Marsh O\u2019Connor s\u2019est contentée de soulever en privé ces questions et plusieurs autres.Mais Dick Cheney l\u2019a incitée à s\u2019exprimer sur la place publique en suggérant que les Américains s\u2019exposeraient à une nouvelle attaque terroriste en votant pour John Kerry.«Croyez-le ou non, j\u2019ai plus peur de vous que d\u2019une autre attaque de ben Laden», a écrit Donna Marsh O\u2019Connor dans une lettre ouverte à Dick Cheney publiée lors du troisième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001.C\u2019était le début de sa campagne pour la création d\u2019une «véritable» commission d\u2019enquête sur cette tragédie.Si elle n\u2019est pas prête à dire que les attaques ont été fomentées de l\u2019intérieur, elle n\u2019hésite pas, en revanche, à évoquer la possibilité que les dirigeants américains aient choisi de ne pas tenir compte de renseignements alarmants «parce qu\u2019ils voulaient quelque chose qui les mènerait en Irak».«Ce sont des criminels, dit-elle au sujet de George W.Bush et de Dick Cheney.Ils ont tué bien plus de gens qu\u2019Oussama ben Laden.» Depuis quelques années, Donna Marsh O\u2019Connor est porte-parole de l\u2019organisation September 11th Families for Peaceful Tomorrows.À ce titre, elle a notamment défendu le projet de construction d\u2019une mosquée et d\u2019un centre culturel islamique près de Ground Zero.«Nous voulons lutter contre l\u2019idée que les familles du 11-Septembre sont un monolithe», dit-elle.Mais rien ne comblera le vide et le désarroi créés par la mort de sa fille et par la conviction que son pays ne sera jamais plus le même après les guerres d\u2019Afghanistan et d\u2019Irak, le Patriot Act, Guantánamo, etc.«Pour moi, il n\u2019y a aucune différence entre les événements personnels et les événements politiques liés au 11-Septembre, dit-elle.Ils font tous partie du même cauchemar.[.] Je voudrais être celle qui dit: \u201cPlantons beaucoup de drapeaux américains autour de nous et bottons beaucoup de derrières.\u201d J\u2019aimerais pouvoir me leurrer à ce point.» .« BUSH ET CHENEY ONT TUÉ BIEN PLUS DE GENS QUE BEN LADEN» \u2014 DONNA MARSH O\u2019CONNOR Les ruines du World Trade Center, encore fumantes, peu après les attaques terroristes perpétrées aux États-Unis le 11 septembre 2001.PHOTO ALEX FUCHS, AFP.PHOTOMONTAGE LA PRESSE 6 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | ÉTATS-UNIS | | TEXTE RICHARD HÉTU | COLLABORATION SPÉCIALE NEW YORK \u2014 L\u2019attentat contre les tours jumelles du World Trade Center de New York a officiellement fait 2749 victimes, dont 1594 ont pu être identifiées \u2013 la plupart grâce aux techniques d\u2019analyse de l\u2019ADN \u2013 et inhumées, intactes ou fragmentées.Et les autres victimes ?Elles se retrouveront en grand nombre dans une pièce du Musée du 11-septembre, qui contiendra plus de 9000 fragments d\u2019ossements non identifiés.La pièce, qui sera placée sous la responsabilité du bureau du coroner de New York, sera accessible aux seules familles des victimes.DES RESTES HUMAINS AU MUSÉE DU 11-SEPTEMBRE L\u2019AMÉRIQUE CÔTÉ SOMBRE L\u2019ISLAMOPHOBIE N\u2019EST PAS UN PHÉNOMÈNE NOUVEAU AUX ÉTATS-UNIS.MAIS APRÈS LES ATTAQUES DU 11-SEPTEMBRE, LES INCIDENTS ISLAMOPHOBES ONT NOTABLEMENT AUGMENTÉ.En 2010 : 49% des Américains ont une opinion défavorable de l\u2019islam comparativement à 37% qui ont une opinion favorable de l\u2019islam.\u2014 Sources Washington Post et ABC News Les attaques du 11 septembre 2001 ont changé la vie de millions de musulmans aux États-Unis.Avec la montée en puissance de groupes de droite comme le Tea Party, les cas d\u2019islamophobie sont devenus plus courants.Et parfois d\u2019une virulence extrême.TEXTE NICOLAS BÉRUBÉ YORBA LINDA Le soleil commençait à se coucher quand les manifestants sont arrivés.Ils tenaient des pancartes «Bless the USA», des porte-voix, des drapeaux américains.Les policiers étaient surpris.Ils attendaient environ 200 protestataires, mais près de 800 personnes étaient maintenant debout devant le centre communautaire de Yorba Linda, ville cossue et habituellement tranquille dans Orange County, enclave conservatrice située à une heure au sud de Los Angeles.La tension a augmenté avec les cris des manifestants.Craignant pour leur sécurité, des employés qui devaient travailler au centre ce soir-là sont tout simplement rentrés chez eux.Puis les premiers musulmans sont arrivés.Une vidéo amateur montre les familles musulmanes en train de marcher sur le trottoir sous les cris et les hurlements.«Retournez chez vous ! », dit une voix.«Terroristes!» «Retourne chez toi, retourne chez toi, retourne chez toi!» «Retourne chez toi et va battre ta femme! Tu es un lâche!» Adel Syed était estomaqué.Âgé de 23 ans, il n\u2019avait jamais vu un tel spectacle, encore moins dans le quartier où il habite depuis des années, au coeur de l\u2019État qui l\u2019a vu naître.«Je voyais la haine, l\u2019animosité dans le regard des gens, dit-il.J\u2019étais renversé.Des manifestants avaient emmené leurs enfants, et les enfants aussi criaient des insultes.» Ce soir-là, le 13 février dernier, le Cercle islamique d\u2019Amérique du Nord (ICNA) avait organisé un souper-bénéfice pour venir en aide aux familles musulmanes pauvres de la Californie.Selon les manifestants, l\u2019ICNA soutient le réseau terroriste Hamas, des allégations sans fondement, selon l\u2019organisme, qui ne fait l\u2019objet d\u2019aucune accusation.Pendant que 320 personnes assistaient à l\u2019activité à l\u2019intérieur du centre, des personnalités donnaient des discours à l\u2019extérieur, sur un petit podium érigé par des manifestants.Le représentant républicain Ed Royce, élu d\u2019Orange County, a dénoncé le «multiculturalisme que nos enfants apprennent à l\u2019école», qui «paralyse le pays», selon lui.Puis, Deborah Pauly, conseillère municipale dans la ville voisine de Villa Park, a pris le micro.«Ce qui se passe dans le centre communautaire, ce n\u2019est pas compliqué: c\u2019est le mal en personne, a-t-elle dit sous les applaudissements.Je m\u2019en fous si vous croyez que je suis folle.J\u2019ai une fille ravissante, j\u2019ai un fils de 19 ans qui est dans la marine américaine.Je connais plusieurs marines qui seraient heureux d\u2019aider ces terroristes à avoir une rencontre prématurée au paradis.» Cette dernière phrase a provoqué des rires et un tonnerre d\u2019applaudissements.Combattre l\u2019islam L\u2019islamophobie n\u2019est pas un phénomène nouveau aux États-Unis.Après les attaques du 11-Septembre, les incidents islamophobes ont notablement augmenté.De 354 en l\u2019an 2000, ils sont passés à 1501 en 2001, selon le Journal of Applied Social Psychology.On compterait entre 6 et 8 millions de musulmans aux États-Unis, selon le Centre de recherche musulman chrétien de l\u2019Université Georgetown.Or, depuis un an ou deux, les leaders musulmans réalisent que les manifestations agressives se multiplient.Au moins 22 États étudient des projets de loi pour interdire l\u2019application de la charia, la loi canonique islamique, bien qu\u2019aucun mouvement ne cherche à l\u2019imposer aux États-Unis.Au Tennessee, en Californie et ailleurs, des projets de construction de mosquées ont été la cible de manifestations enflammées qui ont entraîné une hausse de la présence policière près des lieux de culte islamiques.Le changement est perceptible dans le dernier sondage national mené sur la question, en 2010, par le Washington Post et ABC News.Le sondage montre que 49% des Américains ont une opinion défavorable de l\u2019islam et que 37% en ont une opinion favorable.En 2002, c\u2019était le contraire, à 39 et 47% respectivement.Philip Seib, directeur du centre de la diplomatie publique à l\u2019University of Southern California (USC), croit que les musulmans sont devenus les nouveaux «méchants» dans l\u2019imaginaire populaire.«Depuis la chute de l\u2019URSS, et surtout depuis le 11 septembre 2001, les musulmans sont perçus comme l\u2019ennemi, dit-il.En Europe, c\u2019est lié aux problèmes économiques et à la concurrence pour les emplois non spécialisés.Aux États-Unis, c\u2019est plutôt lié au fait que les musulmans sont souvent perçus comme «l\u2019Autre», comme des gens dangereux ou exotiques.On le voit dans les films, dans les jeux vidéo, etc.» Selon Waqas Syed, cette nouvelle réalité a frappé lors de la manifestation du 13 février.Secrétaire général du Cercle islamique d\u2019Amérique du Nord (ICNA) et organisateur de la soirée à Yorba Linda, M.Syed affirme qu\u2019aucune activité de l\u2019ICNA n\u2019avait jamais fait l\u2019objet d\u2019une telle manifestation en 43 ans.«Les manifestants ne représentent pas la société au complet, dit-il.Mais pour une faction de l\u2019extrême droite américaine, manifester contre l\u2019islam est devenu la norme, c\u2019est accepté.» Les manifestations islamophobes, dit-il, ont fait leur apparition après l\u2019élection de Barack Obama, parallèlement à l\u2019essor du mouvement ultraconservateur Tea Party.Aujourd\u2019hui, la droite et le Parti républicain instrumentalisent l\u2019islamophobie pour mobiliser les troupes et recueillir des fonds.«Nous avons un parti national qui attise la peur.Il parle de «reprendre notre pays».Ces paroles jettent de l\u2019huile sur le feu, et c\u2019est aussi une façon de pousser les gens à militer, à solliciter des dons.Les officiels du parti refusent de condamner ces paroles.C\u2019est un phonème dangereux.» M.Syed donne l\u2019exemple de l\u2019American Freedom Defense Initiative, un groupe fondé à Orange County en 2006 avec un budget de 8000$.«Cinq ans plus tard, l\u2019organisation a un bureau à New York, des employés permanents et un budget annuel de 2 millions de dollars.» L\u2019American Freedom Defense Initiative prône les libertés individuelles et critique l\u2019islam, aux États-Unis et ailleurs.Ses prises de position sont controversées : en juin, l\u2019organisation a lancé une campagne pro- Israël dont le slogan était : «Dans toute guerre entre l\u2019homme civilisé et le sauvage, soutenez l\u2019homme civilisé.Soutenez Israël.Combattez le djihad.» La Ligue anti-diffamation, organisme fondé par le B\u2019nai B\u2019rith, considère l\u2019American Freedom Defense comme un groupe haineux.Jointe par courriel, Pamela Geller, cofondatrice du groupe et chroniqueuse à Fox News, nie être contre l\u2019islam.«Nous défendons la liberté religieuse et les droits de tous.PHOTOS REUTERS ET AFP L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 7 Les visiteurs du musée passeront devant un mur sur lequel se trouveront une citation de Virgile et une plaque qui signalera que là se trouvent les restes de victimes des attentats du 11 septembre.Le fait que ces restes soient gardés au musée ne fait pas l\u2019unanimité.« Ce sont les restes de nos bien-aimés \u2013 nos fils, nos filles, nos frères, nos soeurs, nos conjoints.Nous avons le droit de décider de l\u2019endroit où ils passeront l\u2019éternité », a déclaré Rosemary Cain, porte-parole de 17 familles qui ont fait une demande dans le cadre de la loi sur la liberté de l\u2019information pour obtenir les coordonnées de toutes les familles de victimes du 11 septembre.Mme Cain et son groupe veulent mener un sondage auprès des familles pour connaître leur opinion sur la décision du musée de garder en ses murs les restes non identifiés.Les responsables soutiennent quant à eux que c\u2019était une demande expresse de la grande majorité des familles des victimes.Les restes de 13 des 19 pirates de l\u2019air du 11 septembre ont été identifiés et sont conservés dans des endroits tenus secrets à New York et en Virginie.Personne ne les a encore réclamés.Personne n\u2019a le droit d\u2019avoir des passe-droits, d\u2019être dans une classe à part », écrit-elle.Elle ne croit pas que tous les musulmans américains constituent une menace mais voudrait que les musulmans critiquent leur propre communauté plutôt que de se poser en «victimes».«Les mosquées aux États-Unis enseignent la haine et la violence.Tant que les musulmans ne dénonceront pas cette situation, c\u2019est impossible de distinguer les gens de bonne foi des suprématistes.» Quant à l\u2019utilisation du mot «sauvages» pour désigner les Palestiniens, Mme Geller ne regrette rien.«Quiconque célèbre la mort d\u2019innocents perd sa place à la table de l\u2019humanité.Le mot «sauvage» est bien choisi.Le fait qu\u2019il vous choque confirme mon opinion: dire la vérité est maintenant considéré comme un discours haineux.» Contre-manifestations La hausse des incidents islamophobes a poussé bien des jeunes musulmans à réagir.Sur le Net, plusieurs sites dénoncent les actes et les discours anti-islam.C\u2019est le cas de Loonwatch.com, lancé en 2009 par une douzaine de personnes qui veulent garder l\u2019anonymat par crainte des représailles.L\u2019un des fondateurs a dit à La Presse qu\u2019il s\u2019attendait à un renforcement des sentiments islamophobes.«Bien des chrétiens conservateurs se font dire jour après jour que les musulmans veulent \u201cs\u2019emparer \u201d des États- Unis, dit-il.Ils font de plus en plus de bruit avec leur opposition à l\u2019islam et aux musulmans.Ils ne s\u2019en cachent plus : ils sont là pour \u201ccombattre l\u2019Islam\u201d.» Philip Seib estime quant à lui que les actions pour interdire les mosquées sont une atteinte inacceptable aux valeurs fondamentales de la Constitution et doivent être contrées.«Cela dit, ajoute-t-il, je ne crois pas que l\u2019Américain moyen soit représenté dans ces groupuscules extrémistes.Je crois que les gens sont probablement plus méfiants que haineux envers les musulmans.Les groupes extrémistes croient en leur cause, mais la population en général ne semble pas emboîter le pas.» Devant cette offensive de la droite, des musulmans font front commun.avec leurs voisins.Le 18 mars dernier, un groupe de musulmans de Villa Park a manifesté devant l\u2019hôtel de ville pour dénoncer les propos incendiaires de la conseillère Deborah Pauly.Environ 600 personnes ont participé à cette manifestation, dont des juifs, des catholiques, des Latino-Américains et même de jeunes marines, qui voulaient montrer leur appui.La manifestation avait été organisée par Nadia Hassan, jeune mère de famille qui avait été particulièrement offensée par les propos de la conseillère Pauly.«Mon père est marine et a combattu à la guerre de Corée, explique-t-elle.Il est fier des marines, fier d\u2019avoir servi son pays.Entendre une élue invoquer les marines de cette façon était une double insulte pour moi.» La récente virulence des manifestations anti-islam est inédite et n\u2019est pas enracinée dans une culture d\u2019exclusion à Orange County, dit Mme Hassan.«Orange County est très multiethnique.J\u2019ai grandi dans une rue où nos voisins étaient catholiques, juifs, etc.Tout le monde se connaissait.Les enfants jouaient ensemble.Je n\u2019ai jamais rien senti de méchant ou de blessant avant aujourd\u2019hui.» Adel Sayed est du même avis.Responsable des relations gouvernementales au Conseil des relations islamiques américaines à Los Angeles (CAIR-LA), il a grandi à Orange County et n\u2019a jamais senti qu\u2019il était considéré comme «l\u2019ennemi».«Je crois que l\u2019effet de groupe donne à certains le courage d\u2019exprimer leur rage.Avec cette histoire de mosquée à Ground Zero et l\u2019opposition qu\u2019elle a suscitée, on dirait que le ton a changé.C\u2019est devenu acceptable.de réunir une foule et de crier contre les musulmans.» Quand il était président, George W.Bush envoyait un message clair : il était en guerre contre les extrémistes.«Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a plus de chef chez les conservateurs, alors toutes sortes de propos circulent.Personnellement, j\u2019ai déjà été la cible de commentaires désobligeants ici et là, mais voir les gens manifester contre moi, c\u2019est complètement autre chose.Pour la première fois, j\u2019ai vu le côté sombre de l\u2019Amérique.» Dix ans après les attaques du 11-Septembre, le sentiment anti-islam est donc plus présent en Amérique.Et les musulmans américains s\u2019attendent à voir ce courant prendre de l\u2019importance dans les prochaines années.Nadia Hassan croit que l\u2019élections présidentielle de 2012 donnera lieu à des débordements.«Ce sera à nous, et aux gens de conscience, de nous lever et de combattre l\u2019intolérance», dit-elle.Adel Sayed, lui, prend la chose avec philosophie : «Je ne suis pas en colère contre ces gens.Dans l\u2019histoire américaine, toutes les minorités sont passées par là.Les catholiques, les juifs, les Italiens, les Irlandais, les Japonais.C\u2019est comme un rite de passage.» Un président musulman?Un musulman pourrait-il être élu à la tête des États-Unis?La chose est pour le moment peu probable, mais d\u2019autres options le sont encore moins.Selon un sondage PEW réalisé plus tôt cette année, 45% des Américains disent qu\u2019ils seraient peu susceptibles de voter pour un candidat musulman.Or, cette proportion grimpe à 61% dans le cas d\u2019un candidat athée.Les manifestations islamophobes se sont multipliées aux États-Unis depuis les 10 dernières années.Sur la photo, une Américaine proteste, le 30 juillet 2010, contre la construction d\u2019une mosquée à Temecula, en Californie.PHOTO MIKE BLAKE, REUTERS 8 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | TÉMOIGNAGE | u moment où les tours étaient éventrées par le nez des avions et sectionnées par leurs ailes, j\u2019étais dans une ferme, dans un coin reculé de l\u2019Italie, où les vaches portaient des noms mignons et où les poules couraient dans la basse-cour avec les perdrix, les pintades et les dindons.Cette journée-là, le ciel était sage, lent et serein comme un mandala tibétain.Dans les champs, on n\u2019entendait que des rires parce que la fermière ne parlait ni l\u2019anglais ni le français et que mon italien se limitait aux noms des pâtes.Les herbes folles nous chatouillaient les pieds et les brises, les nuques dénudées.Au milieu de ce moment suspendu dans le temps, le mari de la fermière est venu nous prendre par la main pour nous traîner jusqu\u2019à la seule petite télévision oubliée dans le fond de la salle commune.Les images étaient floues, poussiéreuses et enfumées.Je reconnaissais Manhattan grâce aux immeubles autour des deux tours.Nous étions plusieurs devant l\u2019écran.Mais, personne ne parlait.J\u2019étais convaincue qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un film de science-fiction, un genre de cinéma qui m\u2019est toujours resté mystérieux.Je ne réussis jamais à différencier le méchant du bon, identifier le héros et le diable, séparer l\u2019allégeance de la vengeance même si le rôle de chacun y est toujours clairement établi, annoncé et présenté.Peut-être que les bruits assourdissants des explosions, les directions multiples des tirs de lasers et le vide des trous noirs m\u2019étourdissent trop.Ou peut-être que je ne m\u2019y retrouve pas parce que les pouvoirs excessifs de ces personnages sont toujours surhumains, de même que leurs désirs de conquête.C\u2019est pourquoi j\u2019ai quitté la salle parce que la fumée de l\u2019incendie, l\u2019effondrement des tours, la panique des gens ressemblaient aux effets spéciaux d\u2019un mauvais film.Je refusais de croire que quelqu\u2019un ait eu cette idée, que des humains se soient assis autour d\u2019une table pour dessiner ce plan d\u2019attaque, que des gens aient désiré une telle destruction.Je suis douée d\u2019aveuglement volontaire, un don naturel, comme les faons et les autruches, alors je pouvais fermer les yeux.Ou peut-être suis-je trop petite, trop naïve, trop ignorante pour avoir la capacité de comprendre des événements qui dépassent mon imagination.Je suis repartie le lendemain à Rome pour retourner chez moi.Cette année-là, j\u2019habitais Bangkok, dans une tour qui surplombait un quartier aux toits en feuilles de tôle ondulée, rouillées et certainement trouées par la corrosion.Ma vie s\u2019écoulait à l\u2019abri d\u2019une barrière gardée par des hommes en uniformes bien repassés.Mon quotidien se déroulait au dixième étage, en dessous d\u2019une terrasse et d\u2019une piscine, à côté des cuisines en marbre, au milieu des femmes lourdes de jades et de diamants.J\u2019étais loin de la réalité.Alors, je me permettais de ne pas écouter CNN, ni la BBC.Je lisais le International Herald Tribune, mais jamais les premières pages.J\u2019ouvrais The Economist à l\u2019envers, en commençant par la page nécrologique et en m\u2019arrêtant au milieu.J\u2019avais l\u2019excuse de ne pas parler le thaïlandais et aussi, d\u2019avoir des nausées, des étourdissements, des vomissements pour me soustraire aux mots trop lourds et aux images trop vives.Je restais en boule, en retrait des chavirements, comme mon fils dans mon ventre.Je sortais rarement de la maison parce que je ne comprenais pas pourquoi des vendeurs souriants offraient, dans les rues, des t-shirts avec le visage d\u2019Oussama ben Laden montré en tant que vilain dans une main et en héros, dans l\u2019autre.J\u2019aurais pu leur poser des questions.Mais, je ne l\u2019ai pas fait parce que je ne voulais pas choisir le bon ou le méchant, nous réduire à ces deux seuls qualificatifs.Je suis restée dans l\u2019ignorance.L\u2019année suivante, j\u2019ai quitté Bangkok pour revenir chez moi, à Montréal.Je me suis rapprochée de New York, de mon oncle favori qui y habite depuis une vingtaine d\u2019années.Depuis, j\u2019ai traversé cette ville en long et en large moult fois, allant d\u2019un building de Frank Gehry dans le Meat Packing District à une des sculptures gigantesques de Richard Serra au Gargosian Gallery, mangeant des noix d\u2019acajou grillées dans la rue, des gnudi au Spotted Pig, des cornets dans le Little Japan.J\u2019ai usé de nombreuses semelles dans cette ville.J\u2019ai pris des autobus, des métros, des taxis pour me lancer dans toutes sortes de directions.Mais, jamais, je n\u2019ai marché jusqu\u2019au Ground Zero.Dans ma tête, les tours existaient toujours, la ville de New York était la même, aussi vibrante, aussi fébrile, aussi libre même si une amie m\u2019a longuement décrit les lourdes ceintures de sécurité dans tout le quartier autour des bureaux des Nations Unies lors d\u2019une | TEXTE KIM THUY | réception où elle devait se présenter plusieurs mois après le 11 septembre 2001, et une autre qui avait déposé une demande pour émigrer au Canada, et un autre qui avait un parachute dans son tiroir au travail.Le monde se transformait en zone de guerre sans moi, même si je suivais les nouvelles règles de conduite à la lettre : quand je prends l\u2019avion, je ne porte plus de bijoux, ni de ceinture, ni de parfum; je transpose de la crème dans des bouteilles d\u2019hôtel et je n\u2019offre plus de boîtes de sirop d\u2019érable parce que je me limite à une bagage à main qui s\u2019ouvre rapidement pour les inspections aux douanes.Ainsi, je n\u2019ai jamais eu à constater les changements d\u2019attitude des douaniers, car j\u2019évitais les soupçons, les interrogatoires, les fouilles\u2026 J\u2019ai pu préserver mon ignorance pendant des années.Mais, comme on le dit souvent, la réalité nous rattrape qu\u2019on le veuille ou pas.Ma petite famille et moi, nous étions dans un aéroport.Mon cadet avait 7 ans, clairement autiste avec ses index bien enfoncés dans les oreilles.Nous faisions la queue alors que mon fils sautillait nerveusement sur place après avoir vu de loin les gants en latex bleu des inspecteurs.Il a peur des mains gantées des docteurs, celles qui veillent sur son bien-être et des douaniers, celles qui assurent notre sécurité commune.Son anxiété atteignait son sommet quand je lui ai enlevé ses babouches en mousse colorée.Alors, il s\u2019est mis à courir de façon erratique, agitée et brusque, entre les gens et les valises, comme une bête claustrophobe et traquée.Ses pas saccadés et nerveux rendaient son tracé imprévisible.Un voyageur, en essayant de l\u2019éviter, lui a marché sur les pieds, il est tombé.C\u2019était ainsi que mon mari a pu l\u2019immobiliser et lui faire traverser le portique de sécurité.Une femme est venue me dire que j\u2019ai encore de la chance, car elle ne peut plus voyager avec son fils.Il est autiste également et souffre des mêmes peurs que celles de mon fils, mais il mesure six pieds trois.Alors, les douaniers le craignent, avec raison, quand il refuse de se départir de ses trois cuillers qu\u2019il tient en permanence dans sa main gauche.Depuis le 11 septembre 2001, il devient instantanément un danger public et les cuillers, une arme.Peu de temps après ce moment où mes oeillères sont tombées, j\u2019ai entendu deux autres mères parler de leur fils respectif.La première avait un fils qui a péri dans la deuxième tour, après lui avoir laissé un message téléphonique disant qu\u2019il était sauf.La deuxième ne sait pas si son fils est coupable ou non d\u2019actes terroristes reliés à l\u2019attaque.Il attend sa sentence.Les deux femmes se sont rencontrées la première fois en 2002 à l\u2019initiative d\u2019Aicha Al Wafi qui désirait présenter ses condoléances aux familles des victimes.Phyllis Rodriguez était la seule mère présente dans la salle.Phyllis est juive et Aicha, musulmane.Rien n\u2019était prévu pour que ces deux personnes puissent tenir une conversation, ou même juste se saluer.Et pourtant, elles marchent aujourd\u2019hui main dans la main pour sillonner la planète avec leur message sur la tolérance, sur l\u2019apprentissage de l\u2019autre, sur l\u2019ouverture d\u2019esprit parce que toutes deux avaient été saisies par leur regard maternel, cet amour universel qui fait de toute perte d\u2019enfant, peu importe la manière, une seule et même douleur.Phyllis répète souvent que sa souffrance reçoit de la sympathie et celle d\u2019Aicha, de l\u2019hostilité.Le mari de Phyllis a écrit une lettre le 15 septembre 2001 demandant à son président de ne pas participer à la gradation de la haine, de ne pas tomber dans le piège de la vengeance et de la colère, et j\u2019ajouterais peut-être, de ne pas écrire le scénario d\u2019un film de science-fiction.Or, nous aimons le cinéma avec ses héros et ses vilains, et surtout le crime et le châtiment\u2026 Alors, nous sommes partis en guerre, comme prévu, pour contrôler la violence.Depuis 10 ans, des cercueils recouverts de drapeaux s\u2019ajoutent aux atrocités du 11-Septembre.Nous nous souvenons de cette date, non pas seulement en son anniversaire, mais à chaque retour d\u2019avion transportant ceux qui avaient pour mission de protéger notre bonheur, de préserver notre innocence.En 10 ans, combien de mères de plus ont perdu leur enfant ?Combien d\u2019enfants de plus sont privés de leur parent ?Combien de conjoints de plus pleurent en silence ?Certainement beaucoup.Sans aucun doute, beaucoup trop.Alors, peut-être qu\u2019il ne faut pas compter les années en nombre de vies perdues ou de larmes versées, mais compter plutôt les gestes courageux posés par ceux qui ont réussi à trouver le plus petit dénominateur commun entre les fractions et les factions pour considérer l\u2019humain en nous en sa valeur absolue, ni positif, ni négatif, juste humain, comme ce père japonais qui s\u2019entête à construire, malgré les obstacles, malgré la douleur, malgré lui, un centre communautaire en Afghanistan à la mémoire de son fils, réduit en poussière dans les feux du World Trade Center.Peut-être que notre innocence nous sera redonnée par notre désir de nous surpasser, de la même manière que Minoru Yamasaki, architecte américain d\u2019origine japonaise qui a dessiné, malgré, (ou grâce à?), son acrophobie, les tours les plus hautes du monde.Il a poussé sa peur jusqu\u2019au vertige.Pierre Neumann, un ami poète, vous dirait que le vertige est la vie qui passe entre la lumière du monde et le secret de nos nuits.Peut-être que le temps nous aidera à devenir l\u2019être que nous sommes : vulnérable et multiple, puissant et incertain, humble et rêveur, fragile et ambitieux, empathique et déterminé, faible et bienveillant, indécent et honnête, déraisonnable et délicat, imparfait et pudique, naïf et combatif, inconséquent et pur, compliqué et complexe, tout et plus.Bien plus, mais peut-être qu\u2019il faudrait absolument éviter d\u2019être surhumain.Peut-être qu\u2019à la date du 25e anniversaire, le 11 septembre 2026, nous partagerons tous le même ciel bleu, sans nous soucier de ce qui pourrait se cacher dans les talons des bottines, ou dans les trousses de maquillage, ou dans les biberons de lait.J\u2019ai appris dernièrement que Mme Kim Phuc, la petite fille brûlée au napalm en 1972, courant sur l\u2019autoroute 1 près de Saigon, est allée se recueillir, 25 ans plus tard, au Vietnam Veterans Memorial Wall à Washington D.C., avec des vétérans américains, auprès des hommes et femmes qui ont vécu le même passé, le même pan d\u2019histoire, le même drame.Son corps porte encore lourdement les traces de cette guerre mais son visage affiche le sourire de celle qui a su continuer pour recevoir aujourd\u2019hui le regard de ses enfants.PEUT-ÊTRE QU\u2019EN 2026.Couturière, caissière, traductrice, cuisinière et avocate, Kim Thuy a exercé de nombreux métiers avant de devenir écrivain.Originaire du Viêtnam où elle passe son enfance, elle fuit avec sa famille le régime communiste.Après plusieurs mois passés dans un camp de réfugiés en Malaisie, elle arrive au Québec à l\u2019âge de 10 ans.En 2009, elle couche sur papier son premier roman, Ru, un immense succès commercial et critique.Elle a remporté plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général.Pour ce cahier spécial, La Presse lui a demandé d\u2019écrire une oeuvre inédite sur le thème du 11-Septembre. L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 9 | ILLUSTRATION RACHEL HOTTE, LA PRESSE | 10 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | CHRONIQUES | Le «méchant Arabe» est devenu ce qu\u2019était autrefois le «vilain communiste» dans l\u2019imaginaire collectif, nourri par les oeuvres de fiction, en particulier à la télévision et au cinéma.Et, depuis le 11 septembre 2001, cette image est beaucoup plus violente.Mais s\u2019il est vrai que les attentats du 11-Septembre ont contribué à figer le stéréotype du terroriste arabo-musulman dans les oeuvres populaires, les spécialistes s\u2019accordent à dire que l\u2019image négative de l\u2019islam au cinéma ne date pas d\u2019hier.« L\u2019un des grands mythes est que le 11-Septembre a créé le personnage du méchant Arabe musulman au cinéma», fait remarquer Jack Shaheen, spécialiste de l\u2019image des Arabes au cinéma et à la télévision, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, dont le récent Guilty : Hollywood\u2019s Verdict on Arabs after 9/11.«Avant le 11 septembre 2001, dit-il, j\u2019ai recensé plus de 1000 films qui véhiculaient une image défavorable de l\u2019islam.J\u2019ai fait des recherches exhaustives sur le sujet.Ce que les événements du 11-Septembre ont fait, c\u2019est donner l\u2019impression que ce stéréotype est valide.Les gens m\u2019ont dit : \u201cVous déplorez que les Arabes soient dépeints en terroristes dans les oeuvres de fiction.Or, ce sont des terroristes!\u201d Déjà, dans le cinéma des années 20, l\u2019image du cheikh machiste de films tels The Sheik ou Beau Geste n\u2019était pas très flatteuse.Le riche Arabe parvenait à séduire les femmes, pratiquement à leur corps défendant.Mais c\u2019est dans les années 60 et 70, principalement en raison du conflit israélopalestinien, que l\u2019Arabe est clairement devenu un \u201cméchant \u201d au cinéma, au même titre que le communiste.Exodus, avec Paul Newman, en 1960, en est probablement la première illustration.«Le méchant Arabe a toujours été présent au cinéma et à la télévision, mais le stéréotype s\u2019est renforcé au moment de la crise de l\u2019OPEP, soutient Jack Shaheen, dont l\u2019essai Reel Bad Arabs a inspiré un documentaire du même nom.Bien sûr, le communiste était le méchant par excellence, mais à ses côtés il y avait le Palestinien.Dans le contexte du conflit israélo-arabe, je crois qu\u2019il y a eu réticence de Hollywood à humaniser l\u2019Arabe et le musulman.» Vers la fin des années 70, le cinéma hollywoodien associe l\u2019Arabe au terroriste au point de les confondre, dans des films comme Black Sunday (1977), dans lequel des Palestiniens fomentent un attentat dans le stade où se déroule le Super Bowl.La tendance ne se dément pas et atteint une sorte d\u2019apogée avec True Lies (1994), où Arnold Schwarzenegger tente d\u2019empêcher des Arabes de prendre possession d\u2019un avion pour attaquer Washington, ou encore The Siege (1998), à propos d\u2019une attaque terroriste sur New York.L\u2019image du méchant Arabe dans la culture populaire américaine n\u2019a certainement pas été «adoucie» par les attentats du 11 septembre Le nouveau méchant « DÉJÀ, DANS LE CINÉMA DES ANNÉES 20, L\u2019IMAGE DU CHEIKH MACHISTE DE FILMS TELS THE SHEIK OU BEAU GESTE N\u2019ÉTAIT PAS TRÈS FLATTEUSE.» \u2013 Jack Shaheen 2001.«Ce que le 11-Septembre a fait, c\u2019est de légitimer davantage l\u2019utilisation de la violence dans les oeuvres de fiction.Les films sont de plus en plus violents, de plus en plus extrêmes et brutaux», croit Wheeler Winston Dixon, professeur de cinéma à l\u2019Université du Nebraska et auteur de l\u2019essai Film and TV after 9/11.« Le 11-Septembre a inspiré beaucoup d\u2019oeuvres sur le thème de la vengeance, ditil.Et la violence a décuplé en ce sens.On ne pouvait gagner la guerre au terrorisme sur le terrain, alors on s\u2019est mis en tête de la gagner à l\u2019écran.La violence a été justifiée parce que les gens se sentaient impuissants.La télévision, en particulier, s\u2019est nourrie de cette paranoïa et de cette peur, essentiellement à des fins commerciales.» L\u2019impact du petit écran Si le cinéma américain a popularisé bien avant le 11 septembre 2001 le personnage du méchant Arabe, les attentats contre le Pentagone et le World Trade Center ont eu un écho sans précédent au petit écran.Plusieurs émissions de télévision, dont la portée dépasse largement les frontières des États-Unis, ont profité de la tragédie pour perpétuer ce stéréotype: la série 24, en particulier, mais bien d\u2019autres aussi, telles Sleeper Cell, Threat Matrix ou CSI.«Il n\u2019y a jamais eu d\u2019effort pour contrer cette perception, regrette Jack Shaheen.L\u2019effet a été désastreux sur l\u2019image des Arabes et des musulmans.Mépriser les Arabes est devenu non seulement acceptable, mais politiquement correct.» «Essentiellement, ce que dit la série 24, c\u2019est que la fin justifie les moyens et que les méthodes de torture sont nécessaires et souhaitables si, au final, on peut déjouer des complots terroristes », ajoute Wheeler Winston Dixon, qui insiste sur les liens entre le producteur de 24, républicain conservateur, et la Maison-Blanche sous George W.Bush.La télévision et le cinéma américains ont aussi proposé des visions plus nuancées de l\u2019Arabe et du musulman, avant et après le 11 septembre 2001.Dans Three Kings (1999), notamment, où l\u2019Arabe prend à la fois les traits du «bon» et du «méchant ».Aussi, le ton anti-arabe des émissions de télé et des films, clairement identifiable dans la foulée des attentats, semble s\u2019être estompé avec le temps.Dans une étude publiée il y a quelques mois, réalisée sur un échantillon de 23 films produits entre 1999 et 2010, le professeur Laurence Michalak, spécialiste du Proche-Orient à l\u2019Université de la Californie à Berkeley, a conclu que l\u2019image de l\u2019Arabe s\u2019était en quelque sorte « humanisée » au grand écran depuis les attentats du 11-Septembre.«Récemment, plusieurs films indépendants, comme Amreeka, The Visitor, Just Like Us, Cairo Time, Syriana ou Les cerfs-volants de Kaboul, ont proposé une vision plus humaine de l\u2019Arabe et du musulman, constate aussi Jack Shaheen, qui se réjouit du fait que de jeunes cinéastes, plus renseignés sur l\u2019islam, ne perpétuent pas les mêmes préjugés que leurs aînés.Mais il n\u2019y a pas encore eu de grand succès hollywoodien pour détruire complètement le stéréotype, comme l\u2019avait fait Devine qui vient dîner?pour les Noirs.» .MARC CASSIVI Rudolph Valentino, The Sheikh, 1921. L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 11 J\u2019ai été nommée chroniqueuse à La Presse un certain 10 septembre 2001.Le 11, bien malgré moi, je suis devenue chroniqueuse arabe.Je n\u2019ai jamais voulu de cette étiquette.«Pas envie d\u2019être arabe.» C\u2019était le titre de ma première chronique.Non pas qu\u2019il y ait dans mes origines quoi que ce soit de honteux.C\u2019est juste que l\u2019idée de me retrouver dans le camp des suspects, aux côtés de millions de gens pas plus suspects que moi, ne m\u2019intéressait pas.Jusque-là, jusqu\u2019au 10 septembre 2001, le racisme m\u2019était une chose étrangère.Je suis née et j\u2019ai grandi à Montréal, entourée de gens qui avaient des noms souvent bien plus exotiques que le mien.Mon père, qui a déposé ses valises au Québec en 1967, m\u2019a toujours dit que nous étions «citoyens du monde».Longtemps, je n\u2019ai même pas su que j\u2019étais une «minorité visible».Le pire qui m\u2019était arrivé, c\u2019était de me faire traiter de chameau et d\u2019en rire.Mais voilà que, du jour au lendemain, dans un univers médiatique post 11-Septembre beaucoup plus homogène que ne l\u2019est la société, j\u2019étais devenue sans le savoir une sorte de porte-parole arabe par défaut.Que je le veuille ou non, ma parole individuelle était nécessairement lue par plusieurs comme une parole collective.Je n\u2019étais pas assez arabe pour certains.Je l\u2019étais trop pour d\u2019autres.Coupable par association.Le 11-Septembre n\u2019a pas fait de moi une victime.Avoir une tribune où l\u2019on peut défendre ses idées est un luxe que les victimes n\u2019ont pas.La tragédie a plutôt fait de moi un témoin privilégié, à cheval entre deux mondes.En 10 ans, mon courrier est devenu un observatoire fascinant, souvent troublant.J\u2019y ai observé la xénophobie de très près comme d\u2019autres observent les punaises de lit.Régulièrement, depuis septembre 2001, des lecteurs me somment de retourner dans «mon pays».Ce qui est plutôt embêtant quand on vient d\u2019une contrée exotique nommée Cartierville.J\u2019ai toujours été allergique au communautarisme.Je n\u2019ai jamais prétendu parler au nom d\u2019une communauté.Et quand bien même j\u2019aurais voulu le faire.Quand on me dit : «Vous, dans votre pays.», je ne sais pas de quel pays on parle.Il règne un tel désordre dans mes racines que tout le monde s\u2019y perd, moi la première.Je suis un peu syrienne et un peu libanaise, même si, officiellement, ces deux peuples-là se détestent.Un peu sénégalaise, un peu française.Un peu arménienne, même si je ne parle pas un traître mot d\u2019arménien.D\u2019origine chrétienne, même si on me croit musulmane.De langue maternelle arabe, même si je parle l\u2019arabe avec un accent québécois.Gaspésienne par alliance, montréalaise dans l\u2019âme.De mon observatoire, depuis 10 ans, j\u2019ai vu et lu beaucoup d\u2019ouverture, de mains tendues et de curiosité.Mais j\u2019ai aussi vu, à mon grand désarroi, que le fait de cracher son mépris pour l\u2019Arabe et le musulman devenait au fil du temps socialement acceptable.Au plus fort de la crise des «accommodements raisonnables», nourrie de populisme et de paranoïa post 11-Septembre, les messages racistes faisaient partie de mon quotidien.Au début, j\u2019en étais bouleversée.Avec le temps, je me suis habituée.J\u2019envoie le tout directement à la poubelle.Pas de temps à perdre avec ces ignorants.L\u2019ennui, c\u2019est qu\u2019ils ne sont pas toujours ignorants.C\u2019est peut-être ce qui m\u2019a le plus troublée depuis 10 ans.Ces messages qui suintent le racisme, venus de gens visiblement instruits.Cette haine qui n\u2019a pas l\u2019excuse de l\u2019ignorance et qui se drape même de vertu.Le racisme sans faute d\u2019orthographe me semble la pire forme qui soit.En 10 ans, j\u2019ai finalement appris que, peu importe qui l\u2019on est vraiment, il est difficile d\u2019échapper à ce que les autres voient en soi.Les clichés ont la vie dure.Très souvent, à la simple lecture de mon nom, on me prête des idées, des intentions ou encore des origines qui ne sont pas les miennes.«Vous êtes d\u2019origine grecque!», a un jour insisté, en ondes, un animateur de radio de Québec.Je venais de lui dire que non.Il a insisté sans malveillance, mais avec une assurance qui laissait pantois.J\u2019ai presque eu envie de céder.Bon, O.K., si vous insistez, juste pour aujourd\u2019hui, je suis une chroniqueuse grecque.Depuis le temps que je rêve d\u2019aller en Grèce.Ça me changera de Cartierville.Comment je suis devenue chroniqueuse arabe RIMA ELKOURI Un taliban présumé, capturé à la suite d\u2019une opération américaine dans la province de Kandahar, en Afghanistan, le 15 août 2011.PHOTO ROMEO GACAD, AFP 12 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 13 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | HISTOIRE | WASHINGTON Dans les coulisses du Musée national d\u2019histoire américaine, au coeur de la capitale, le conservateur Cedric Yeh pousse la porte d\u2019un local d\u2019entreposage.«Nous y voici.» Il soulève délicatement un papier de soie blanc qui recouvre une boîte.À l\u2019intérieur, des dizaines de ceintures de sécurité effilochées, déchirées, pleines de boue séchée, les boucles tordues et noircies.Ce sont celles que portaient les passagers du vol 93 qui s\u2019est écrasé dans un champ de Shankville, en Pennsylvanie, le 11 septembre 2001.Silence.Il n\u2019y a rien à ajouter.Cedric Yeh replace le papier sur la boîte.L\u2019histoire a été racontée 1000 fois, en mots et en images.Mais un simple objet, vestige du drame, porte une charge émotive inégalée.«Ce sont des objets auxquels on ne fait pas attention tellement ils font partie de nos vies, observe M.Yeh.Mais les voir comme ça, brisés et sales, montre la destruction à laquelle ils ont été soumis.» Et laisse en suspens une question lancinante : pourquoi?Dans les salles du Musée national d\u2019histoire américaine se trouvent quelque 300 objets collectés dans les semaines qui ont suivi l\u2019attentat par des conservateurs encore incertains de leur valeur historique.En décembre 2001, le gouvernement américain a demandé au musée de documenter les attentats pour la postérité.Ses conservateurs, habitués jusque-là à rechercher des objets qui témoignaient du passé, ont été plongés dans le présent\u2026 et l\u2019avenir.Car si les conservateurs de 2001 ignoraient quels objets seraient les plus symboliques, ils ne doutaient pas que leurs successeurs, eux, sauraient.«Les musées parlent à travers les objets, des objets qui vont survivre beaucoup plus longtemps que l\u2019exposition», a dit à La Presse, en 2003, le regretté conservateur David Shayt, l\u2019un de ceux qui ont le plus contribué à étoffer la collection du 11-Septembre.«Ces objets seront encore là dans 600 ou 800 ans pour raconter leur histoire.Nous n\u2019avons peut-être pas besoin d\u2019eux en ce moment pour nous souvenir de la tragédie, mais qu\u2019en sera-t-il dans 300 ans?Il est important pour nous d\u2019avoir la preuve, de pouvoir dire que c\u2019est réellement arrivé.» LES TÉMOINS DE L\u2019HORREUR L\u2019histoire a été racontée 1000 fois, en mots et en images.Mais un simple objet, vestige du drame, porte une charge émotive inégalée.Le temps qui s\u2019arrête Cedric Yeh poursuit sa tournée.Du lieu de l\u2019écrasement du vol 93, ses collègues ont rapporté du métal tordu du fuselage aux couleurs de United Airlines, le réservoir à eau chaude de la cuisine, le loquet d\u2019une porte de toilettes.Tous soigneusement étiquetés, tous rangés dans une petite boîte et protégés de la lumière.Dans une autre salle, M.Yeh a exposé sur une table les objets liés aux deux autres lieux des attentats.Une carte postale envoyée de l\u2019aéroport de Washington par une famille qui est montée dans le vol 77 d\u2019American Airlines, qui s\u2019est écrasé sur le Pentagone.Le porte-documents poussiéreux d\u2019une survivante du World Trade Center.Une distributrice de bonbons noircie appartenant à un employé du Pentagone, dans laquelle il y a encore des bonbons.La vie, tout simplement, qui s\u2019est arrêtée un mardi matin en Amérique.Et c\u2019est précisément ce que les conservateurs ont voulu documenter pour la postérité.«Le musée n\u2019a pas collecté d\u2019objets liés aux terroristes», dit Cedric Yeh.Mais il n\u2019exclut pas que des objets plus «controversés», comme les deux passeports toujours entre les mains du FBI, fassent un jour partie de la collection.En attendant, les objets du 11-Septembre patientent dans les chambres fortes du musée avant de pouvoir raconter leur histoire à des générations qui n\u2019auront pas vécu cet épisode.Après une exposition itinérante sur le 11-Septembre présentée entre 2004 et 2006, seuls quelques objets, dont un morceau de poutre tordu du World Trade Center, ont décroché une place dans l\u2019exposition permanente du musée.Autrement, la majeure partie de la collection restera dans l\u2019ombre.Et c\u2019est très bien comme ça, croient les conservateurs.La portée historique, la valeur de ces objets ne seront peut-être pas comprises avant encore plusieurs décennies.Quand l\u2019institution a hérité du haut-de-forme que portait le président Lincoln le soir de son assassinat, en 1865, les conservateurs, épouvantés, ont préféré le garder dans les chambres fortes.Plusieurs années se sont écoulées avant que le chapeau ne fasse partie des joyaux admirés par les visiteurs.«L\u2019histoire vit et évolue, dit la responsable du volet éducatif du musée, Carrie Kotcho.Notre compréhension change, et ce n\u2019est pas du révisionnisme, seulement un manque de perspective.» Dix ans, pour les historiens, c\u2019est encore trop court.PHOTOS MUSÉENATIONAL D\u2019HISTOIRE AMÉRICAINE ! @ # $ % Il y a les images du 11-Septembre, et il y a aussi les sons.Le Sonic Memorial Project, qui rappelle la « nature fragile et éphémère de ces documentaires accidentels », a archivé des entrevues avec des témoins de la tragédie et des reportages diffusés sur différentes chaînes de radio.S\u2019y trouvent aussi d\u2019autres sons plus incroyables, comme un enregistrement de la foule en train de marcher sur le pont de Brooklyn pour fuir Manhattan, ou la panique des policiers sur les ondes radio lors de l\u2019effondrement des tours.Le site a aussi répertorié des sons de la vie dans les tours jumelles avant les attaques, comme celui de l\u2019ascenseur qui montait jusqu\u2019à l\u2019observatoire, ou celui de travailleurs qui circulent dans le hall.À écouter les yeux fermés.?& * ( MÉMOIRE AUDITIVE ! Lorraine Bay comptait 37 ans de carrière comme agent de bord.Ce carnet de bord lui appartenant a été retrouvé sur les lieux de l\u2019écrasement du vol 93, en Pennsylvanie.@ Fragment du fuselage du vol 93 recueilli sur les lieux de l\u2019écrasement de Shanksville en Pennsylvanie.# La porte d\u2019un camion de pompiers, retrouvée au terrain d\u2019enfouissement de Fresh Kills, où ont été jetés les débris des tours jumelles.La porte était celle d\u2019un véhicule de l\u2019équipe d\u2019élite de pompiers Squad One, de Brooklyn.Douze pompiers de Squad One ont perdu la vie dans l\u2019effondrement.$ Le matin du 11 septembre 2001, Lisa Lefler a pris son sac à main, son porte-documents, et elle est montée dans le train bondé, de l\u2019autre côté du fleuve Hudson.Elle s\u2019est arrêtée à son café préféré de Manhattan pour acheter un bagel, a traversé la rue et a pénétré dans la tour sud du World Trade Center.Au 103e étage, elle est entrée dans les bureaux du courtier en assurances Aon Corporation.Deux jours plus tard, son porte-documents tout déchiré et couvert de poussière a été retrouvé sur un tas de cendres et de morceaux d\u2019acier tordus.Et Lisa Lefler ?Elle a survécu.Elle avait quitté son immeuble lorsque le premier avion a percuté la tour nord.Plusieurs de ses collègues n\u2019ont pas eu cette chance : 175 employés d\u2019Aon Corporation sont morts dans la tragédie.« Il y a dans chaque objet plusieurs histoires qui témoignent de la chance incroyable qu\u2019ont eue certaines personnes », écrit le conservateur David Shayt.% Des médaillons militaires partiellement fondus, retrouvés au Pentagone.?Jan Demczur était laveur de vitres dans la tour nord du WTC, la première touchée.Avec cinq autres hommes, il s\u2019est retrouvé prisonnier dans un ascenseur près du 50e étage.Grâce à sa raclette, M.Demczur a ouvert les portes de l\u2019ascenseur et a pratiqué dans le mur un trou par lequel ses compagnons et lui ont pu s\u2019échapper, juste avant l\u2019effondrement de la tour.& Un cadran, recueilli sur les lieux de l\u2019écrasement du vol 93 à Shanksville, Pensylvannie.* L\u2019uniforme roussi du capitaine de la marine David Thomas Jr., qui se trouvait au Pentagone lors des attaques.Il s\u2019en allait rejoindre son collègue et ami Robert Dolan pour prendre un café quand l\u2019immeuble a été frappé.Il a accouru sur les lieux de l\u2019impact et a aidé un survivant, aviateur à la retraite, à s\u2019extraire des décombres.Mais il n\u2019a jamais retrouvé son ami, mort lors de l\u2019attaque.( L\u2019uniforme que portait l\u2019officier Isaac Ho\u2018opi\u2018i le 11 septembre, L\u2019homme a sauvé plusieurs vies au Pentagone en orientant ses collègues vers la sortie grâce à sa voix de baryton.Morceau de poutre d\u2019acier, qui se trouvait aux étages supérieurs du WTC.Fragment de calcaire de la façade du Pentagone Un fragment de fuselage de l\u2019un des deux avions qui ont frappé le World Trade Center.Une poupée pompier, retrouvée dans les débris du World Trade Center.Elle était probablement en vente dans l\u2019une des 70 boutiques qu\u2019hébergeait le complexe.10 10 11 11 12 12 13 13 TEXTE JUDITH LACHAPELLE PHOTO AFP 14 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | IRAK | BAGDAD Bagdad, février 2011.Cent fois, dans l\u2019auto, au resto, dans des conversations sur tout autre chose, je revenais à brûle-pourpoint sur le sujet.Et le 11-Septembre?Quoi, le 11-Septembre?Je n\u2019avais pas l\u2019impression que Ziad, Omar, Raghib, Adil et les autres se défilaient \u2013 ils n\u2019accrochaient juste pas.Mais enfin! Vous venez de vivre 10 ans de guerre, et c\u2019est pas fini parce que le 11-Septembre.Saddam a été pendu parce que le 11-Septembre.Toute votre vie a été changée par le 11-Septembre.Ils ne sont pas sûrs de ça du tout.M\u2019ont fait observer que Bush voulait de toute façon en découdre avec Saddam, finir la job que son père avait bâclée en 1991, lors de la première guerre du Golfe.Voulait le pétrole aussi.Bon, mettons.Reste que le 11-Septembre marque à jamais la relation des musulmans au reste du monde, que l\u2019Irak, qui était presque laïque, s\u2019est réislamisé.Là encore, ils m\u2019ont corrigé.Le parti Baas de Saddam était laïque.Les Irakiens sont religieux, ni plus ni moins que le sont les autres Arabes \u2013 Égyptiens, Algériens, Syriens.Quand même! Le 11 septembre 2001, c\u2019est pas le 23 avril 1967.Ils m\u2019ont regardé.Que s\u2019est-il passé, le 23 avril 1967?Rien, justement.Et puis, un jour que je ne leur demandais rien, dans l\u2019auto, en revenant d\u2019un reportage, Adil me dit : Combien de morts, déjà, le 11 septembre?Autour de 3000.Nous aussi, 3000, a dit Adil.Dans nos pires années de violence, 2006-2007, on avait 3000 victimes civiles par mois.C\u2019est moins spectaculaire qu\u2019en un jour, mais c\u2019est plus long.Tous les mois, 3000 civils tués pour rien, comme dans les tours de New York, parce qu\u2019ils étaient là quand la bombe a explosé.Ils allaient chercher leur fils à l\u2019école, ils allaient à l\u2019épicerie, à la mosquée, boum.Pendant deux ans, 3000 civils tués chaque mois.Si tu comptes bien, ça nous fait à nous, Irakiens, 24 fois le 11-Septembre.Quand c\u2019est le 11 septembre tous les jours, toute la semaine, toute l\u2019année dans ta cour, t\u2019es moins porté à te souvenir de celui qui a eu lieu une fois, il y a 10 ans, en Amérique.Tu te lèves le matin, c\u2019est le 11 septembre.Tu ne te dis pas ah, tiens, aujourd\u2019hui, Bagdad ressemble à New York le 11 septembre.Tu te dis: c\u2019est comme hier.Ça s\u2019est beaucoup amélioré, mais il y a quand même eu 4000 civils innocents tués en 2010 en Irak.Et ça, c\u2019est les chiffres «officiels », ceux que donnent les autorités pour montrer que ça s\u2019améliore.Ici, on n\u2019est pas encore dans les anniversaires comme vous.Ça ne fait pas 10 ans, ça ne fait pas 10 jours.On ne se souvient pas.On est dedans.Décembre 1997.Bagdad la nuit.Je me joins à un petit groupe de Bagdadis qui regardent un match de foot sur une télé déglinguée, devant une échoppe.Personne ne proteste LE 11-SEPTEMBRE TOUS LES JOURS quand je m\u2019assois sur un tabouret libre, mais personne, non plus, ne répond à mon salut.J\u2019allume assez vite: ils ont peur.Peur d\u2019être vus avec un étranger.Plus tard, ailleurs, je me ferai raconter les disparitions quotidiennes.Un fils, un père ne rentre pas.Deux mois plus tard, la famille est priée de venir chercher le corps de leur parent à telle adresse.Un fonctionnaire leur fera payer la balle qui l\u2019a tué.Janvier 2000.Bagdad n\u2019en peut plus de l\u2019embargo qui dure depuis 10 ans.Des milliers de gens, beaucoup d\u2019enfants, meurent faute de soins, faute d\u2019eau potable, faute de nourriture.Dans les toilettes d\u2019un hôpital pour enfants que je viens de visiter, je suis en train de pisser à côté d\u2019un pédiatre, qui s\u2019assure que personne ne nous entend : Tout ce qu\u2019on vous a dit aujourd\u2019hui est vrai.Le manque de médicaments de première ligne, le manque d\u2019hygiène, le manque de nourriture, le manque d\u2019eau potable, tout.Mais.Il baisse alors la voix : mais libérez-nous de l\u2019intérieur, et on s\u2019arrangera avec ça.Bagdad est «libéré de l\u2019intérieur» en mars 2003.On se souvient que George W.Bush avait placé l\u2019Irak dans «l\u2019axe du mal» avec l\u2019Iran et la Corée du Nord, au lendemain du 11 septembre 2001.Bagdad tombe le 9 avril 2003.Le 1er mai, Bush annonce triomphalement « la fin des opérations ».Saddam Hussein est capturé le 13 décembre 2003.Janvier 2004.Bagdad.Ce soir-là, je vais dîner avec un collègue français à son hôtel.Je reviens au mien à pied juste avant le couvre- feu, 2 ou 3 km dans Bagdad désert sauf les nombreuses patrouilles américaines, qui m\u2019ignorent.Tout est calme.C\u2019est ma foi vrai, on dirait bien que la guerre est finie.Pourtant, les Irakiens sont mécontents, irritables.Que veulent-ils de plus?Ne vient-on pas de les délivrer de Saddam?Pourraient pas dire merci?Janvier 2004 toujours.Je déjeune dans un restaurant très animé de Fallouja, sur la grande place, où il vient d\u2019y avoir le marché.L\u2019humeur est joyeuse.Dans la rue passe une patrouille américaine à pied.Aussitôt l\u2019atmosphère change complètement dans le restaurant.Mon guide me presse de partir.Je fais une halte à l\u2019école voisine, où un jeune prof me raconte: Des imbéciles, monsieur.Ils ont abattu un chauffeur de taxi qui n\u2019avait pas compris qu\u2019on lui disait d\u2019arrêter.Ils emprisonnent des gens qui travaillaient pour Saddam, ils ne comprennent pas qu\u2019ils n\u2019avaient pas le choix.Ils ne font pas la différence entre sunnites et baassistes, entre la religion et le parti.Ils sont entrés en short dans l\u2019école de filles pour en faire leur quartier général, ce qui a scandalisé toute la ville.Les Américains ont débarqué en Irak complètement ignorants de la réalité sociale et religieuse du pays.Saddam était sunnite, les sunnites sont nos ennemis, that\u2019s it, that\u2019s all.De toute façon, sunnites, chiites, Kurdes, ce sont tous des Arabes comme ceux qui ont foutu leurs avions dans les tours du World Trade Center, non?Il y aura Abou Ghraïb, il y aura le siège de Fallouja.En novembre 2004, cette guerre que George W.Bush avait déclarée terminée parce qu\u2019il était trop bête pour voir qu\u2019elle n\u2019était pas commencée éclate véritablement.Au lendemain des attaques du 11-Septembre, un groupe d\u2019officiels conservateurs de la Maison-Blanche avait décidé de «refaire la carte géopolitique du Proche-Orient ».Dix ans plus tard, ces «néo-conservateurs» ont quitté la vie publique.Leurs ambitions se sont heurtées à deux guerres plus sanglantes, chaotiques et coûteuses qu\u2019ils ne l\u2019avaient imaginé.LES FAUCONS, OÙ SONT-ILS ?| TEXTE NICOLAS BÉRUBÉ | 5000 soldats américains tués en Irak 100000 civils irakiens tués, selon les chiffres les plus modérés Dans les pires années de violence de la guerre en Irak, en 2006-2007, 3000 civils perdaient la vie chaque mois en Irak.Trois mille victimes innocentes, tuées pour rien, chaque mois: à cette époque, c\u2019était un peu le 11-Septembre tous les jours à Bagdad.Notre chroniqueur brosse le portrait d\u2019une décennie de pleurs et de peur dans un pays qu\u2019il a visité quatre fois.TEXTE PIERRE FOGLIA Une Irakienne pleure son mari, victime civile innocente des violents combats à Kirkouk, le 10 avril 2003.PHOTO RUTH FREMSON, THE NEWYORK TIMES PHOTOS GETTY IMAGES ET AFP .CONDOLEEZZA RICE Nommée conseillère à la sécurité nationale dès les premiers jours de l\u2019administration Bush, en 2001, Condoleezza Rice a été promue en 2005 au rang de secrétaire d\u2019État, poste qu\u2019elle a occupé jusqu\u2019en 2009.Confidente de George W.Bush, Mme Rice a milité pour la guerre en Irak.« Il y aura toujours de l\u2019incertitude sur la rapidité avec laquelle Saddam Hussein pourra acquérir l\u2019arme atomique, avait-elle dit à l\u2019époque.Mais nous ne voulons pas que la pièce à conviction soit un champignon atomique.» En mars 2009, Mme Rice a déménagé en Californie pour reprendre son poste d\u2019enseignante au département de sciences politiques de l\u2019Université Stanford.Elle fait partie des directeurs de la Stanford Graduate School of Business. L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 15 Deux guerres.Celle que mènent les milices sunnites, les milices chiites et Al-Qaïda contre les Américains.Al-Qaïda qui, en passant, n\u2019était pas en Irak et qui ne s\u2019y est installé que parce que les Américains y étaient aussi.Les Américains sont allés combattre en Irak un terrorisme qu\u2019ils ont eux-mêmes importé.et nourri.Deux guerres, disais-je: la seconde, religieuse, entre chiites et sunnites.Cinq mille soldats américains sont morts en Irak, 40 000 blessés, estropiés, amputés, paraplégiques.Côté irakien: 100 000 civils tués, selon les chiffres les plus modérés.Un demimillion de blessés.C\u2019est cher, la démocratie.Bagdad, février 2011.Rue al-Saadoun.Fait une semaine que je suis en Irak, je n\u2019ai pas encore vu un seul Américain.Soudain, mon portable s\u2019éteint.J\u2019étais en train d\u2019appeler Montréal.La ligne?Les piles?LesAméricains, m\u2019explique mon fixer.Sûrement un convoi dans les environs.Quand ils se déplacent, toutes les communications sont coupées dans un rayon de 2 km.La mesure n\u2019est pas que sécuritaire; elle est aussi hautement symbolique.Le convoi passe \u2013 quelques chars américains précédés et suivis d\u2019un détachement de l\u2019armée irakienne.Autre image symbolique: huit ans plus tard, les Américains ont besoin de la protection de l\u2019armée irakienne pour circuler dans ce pays qu\u2019ils sont venus.délivrer.Pas de manifestation à leur passage, juste une hostilité silencieuse, manifeste.Merci de nous avoir délivrés de Saddam, mais maintenant, s\u2019il vous plaît, foutez le camp.On pense aux sangsues médicinales qui sucent le bobo du patient.Le bobo parti, on n\u2019a qu\u2019une hâte : se débarrasser de ces sangsues gorgées de sang.Qu\u2019enseigne-t-on aux jeunes Irakiens?Que leur dit-on des Américains ?Envahisseurs, libérateurs?De Saddam Hussein?De la guerre chiites-sunnites?Des attentats?L\u2019autorisation d\u2019entrer dans les écoles m\u2019ayant été accordée trop tard, j\u2019ai posé la question aux profs.Que disent vos livres d\u2019histoire?On n\u2019écrit pas des livres d\u2019histoire pendant qu\u2019elle se fait ! Mais vous, que dites-vous à vos élèves?Absolument rien.On évite le sujet.Pourtant, les enfants doivent bien vous poser des questions?Une bombe saute dans le quartier où vous enseignez, 35 morts, vous dites quoi à vos élèves?Les profs de mon école (chiite) et moi, on va leur dire que ce sont des terroristes qui ont fait ça.Dans le quartier voisin, disons al-Mansour pour ne pas le nommer, on va sûrement leur dire que sont des résistants qui défendent l\u2019Irak contre les traîtres qui ont vendu leur pays aux Américains.Mais, le plus souvent, on évite le sujet, de peur que nos propos alimentent des querelles religieuses.Sur le mur de béton qui protège un poste de police voisin d\u2019une école, j\u2019ai lu cette inscription en anglais et en arabe, en immenses lettres rouges: «Don\u2019t get close we have authorisation to kill.» Les enfants ne vous demandent pas pourquoi?Non.Un taux de chômage de 30%, des poches de pauvreté effroyables, pas d\u2019eau potable, la saleté partout, l\u2019électricité 14 heures sur 24, produite par des génératrices au mazout ; toujours l\u2019insécurité, toujours la violence, qui cible principalement la police, l\u2019armée, les étrangers.Assassinats, enlèvements, Al-Qaïda toujours bien implanté, les milices chiites et sunnites prêtes à en découdre, toujours le couvre-feu, la réislamisation de la société, qui n\u2019aide en rien à l\u2019émancipation des femmes, l\u2019indigne chasse aux chrétiens, indigne parce que menée dans l\u2019indifférence du reste de la population, la guerre de pouvoir déguisée en guerre religieuse.Et pourtant, l\u2019Irak d\u2019aujourd\u2019hui se porte mieux qu\u2019il ne se portait le 11 septembre 2001.Essentiellement parce qu\u2019un gouvernement élu démocratiquement a remplacé Saddam.Parce que la liberté de circulation des idées, des biens et des personnes.Parce que la liberté de la presse.Parce qu\u2019une armée relativement sûre pour assurer la sécurité.Parce que des salaires décents pour les fonctionnaires, les profs, les médecins.Parce que l\u2019explosion du marché, surtout celui de l\u2019immobilier.Des ordis partout, même des vendeurs de voitures.Parce que la remise en état, même laborieuse, des installations pétrolières.L\u2019Irak se porte mieux qu\u2019il ne se portait le 11 septembre 2001, un mieux qu\u2019il a payé très, très cher.La grande question, inutile puisque l\u2019Histoire ne repasse pas les plats : est-ce que cela aurait pu se faire autrement ?Est-ce que Saddam aurait pu tomber comme sont tombés Moubarak, Ben Ali, Kadhafi bientôt ?.PAUL WOLFOWITZ Paul Wolfowitz a été secrétaire adjoint à la Défense de 2001 à 2005.Il fut l\u2019un des néo-conservateurs les plus ardents à la Maison-Blanche.Selon lui, les attaques du 11-Septembre étaient une occasion pour les États-Unis de changer en profondeur le visage géopolitique du Proche- Orient.Il a notamment affirmé que l\u2019invasion de l\u2019Irak serait financée par les revenus de la vente du pétrole irakien.Wolfowitz est devenu président de la Banque mondiale en 2005, mais il a dû démissionner en 2007, après avoir utilisé son influence pour trouver un emploi lucratif à sa petite amie.Il est aujourd\u2019hui auteur d\u2019articles d\u2019opinion et chercheur rattaché au groupe conservateur American Enterprise Institute.DONALD RUMSFELD Secrétaire à la Défense de 2001 à 2006, Donald Rumsfeld a été le porte-étendard de l\u2019idéologie néo-conservatrice dans l\u2019administration Bush.Selon des notes prises par un de ses proches collaborateurs l\u2019après-midi du 11 septembre 2001, M.R umsfeld a dit, ce jour-là : «Nous devons agir vite.Avoir des cibles à court terme.Être dominants, tout balayer, les choses liées et celles qui ne le sont pas.» Son image a été ternie par les ratés des États-Unis en Irak et par le scandale de la prison d\u2019Abou Ghraïb.Depuis sa démission, en novembre 2006, M.Rumsfeld a prononcé des allocutions et a écrit ses mémoires.1 4 2 3 1 -2-3-4 La guerre en Irak n\u2019a pas épargné les enfants.Quelque 800 000 ont perdu au moins un parent, selon les estimations de l\u2019ONU.Et bon nombre ont été amputés après avoir été victimes d\u2019attaques.Certains ont pu obtenir des prothèses et des béquilles grâce àl\u2019ONG américaine Lanterns of Mercy.Et certains ont même recommencé à jouer au soccer, comme l\u2019illustrent ces photos d\u2019adolescents prises à Bagdad en février 2011.PHOTOS AYMAN OGHANNA, THE NEWYORK TIMES 16 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | PAKISTAN | Ils sont victimes des islamistes, mais ils ne réagissent pas de la même façon.D\u2019un côté, des familles qui ont fui les zones tribales pour échapper à la guerre qui oppose les talibans à l\u2019armée pakistanaise.Elles vivent dans un camp, sous la tente, dans le plus grand dénuement.De l\u2019autre, des hommes qui ont décidé de se battre.Ils ont créé une milice pour défendre leur village et ils sont armés jusqu\u2019aux dents.Qu\u2019ils fuient ou qu\u2019ils se battent, une chose est certaine: 10 ans après le 11-Septembre, rien n\u2019est réglé au Pakistan.Portrait d\u2019un pays prisonnier des islamistes.LES OTAGES DES ISLAMISTES LE COMBAT Fahim Rehman porte toujours les cartouches de son fusil en bandoulière.Son arme ne le quitte jamais.Quand il dort, il la dépose à côté de son lit.La nuit, une cinquantaine d\u2019hommes patrouillent dans le village.Le jour, ils sont plus de 500, armés jusqu\u2019aux dents : kalachnikovs, couteaux, lance-roquettes.Ils se défendent contre les attaques d\u2019un groupe islamiste, Lashkar-e-islami, des radicaux proches des talibans.Ils ont déjà lapidé une femme et deux hommes accusés d\u2019adultère, puis ils les ont abattus, une exécution publique.Leur chef, Mangal Bagh, veut imposer la loi islamique.Ses armes : le terrorisme, les enlèvements, les autos bourrées d\u2019explosifs.Une étroite route de terre mène à Bazed Khel, le village de Fahim.Autour, des champs à perte de vue.Le village est situé aux portes des zones tribales qui longent la frontière afghane et où s\u2019agitent Al-Qaïda, talibans et autres groupes islamistes radicaux, comme le Lashkar-e-islami.Au début, lorsque le village subissait les attaques du Lashkar-e-islami, Fahim appelait la police, mais elle n\u2019osait pas intervenir.Les islamistes ont même fait exploser un camion à l\u2019entrée du village.Cinq personnes sont mortes, dont trois enfants.La police n\u2019a pas levé le petit doigt.Fahim s\u2019est plaint.Le gouvernement lui a dit de créer sa propre milice en lui promettant de l\u2019aider.Le message était clair: défendez-vous, car la police est incapable de le faire.C\u2019est ainsi qu\u2019est née la milice de Fahim.Elle n\u2019est pas unique.La plupart des villages de la région ont leur milice.«La mienne est la plus puissante», affirme Fahim.Il vit dans une enceinte transformée en forteresse.De lourdes portes d\u2019acier en gardent l\u2019accès et chaque véhicule est minutieusement fouillé par des hommes armés.Fahim est un chef craint et respecté.Depuis 2009, il a échappé à 10 tentatives de meurtre.Ses hommes le voient comme un miraculé.Près de 250 personnes vivent avec lui dans l\u2019enceinte: sa famille, une centaine d\u2019hommes qui assurent sa protection, leurs enfants et leurs femmes, ombres furtives cachées sous une burqa blanche.Fahim a toujours une dizaine d\u2019hommes autour de lui.Pendant l\u2019entrevue, les enfants jouent, indifférents aux armes qui les entourent.La table se remplit de nourriture.Fahim sait recevoir.Il a des yeux de braise et la tête d\u2019un homme qui sait se battre: traits durs, regard charismatique, cicatrice discrète qui court sur sa joue, cheveux noirs, barbe grisonnante.Il a 42 ans.Il est né et il a grandi à Bazed Khel.Il est prêt à tout pour défendre son village.«Si on ne se battait pas, dit-il, mes hommes seraient tués et nos femmes mariées de force aux militants de Lashkar-e-islami.» Le gouvernement ne lui a rien donné, contrairement à ce qu\u2019il avait promis \u2013 ni armes ni argent.Les hommes du village ont donc fouillé dans leurs placards et ils ont ramassé tout ce qui leur tombait sous la main: kalachnikovs, couteaux et même un lance-roquettes.«On n\u2019a rien reçu, dit Fahim.Quand on arrête des islamistes, on les remet aux policiers, mais ils les libèrent en échange d\u2019un pot-de-vin.Les islamistes repartent, libres, et ils reviennent nous attaquer!» Fahim a durci le ton.Il ne se gêne pas pour se faire justice lui-même.«Deux hommes sont déjà entrés dans le village cachés sous une burqa.Ils voulaient m\u2019assassiner.Mes hommes les ont démasqués.Pas question de les remettre à la police.On les a abattus.» «Le mois dernier, un des nôtres a été capturé et égorgé par le Lashkar-e-islami.On a attrapé un de leurs hommes, on l\u2019a amené dans un champ et on lui a tiré une balle dans la tête.\u2013 Vous êtes une armée parallèle?lui ai-je demandé.\u2013 Non, nous sommes une milice pacifique.\u2013 Pacifique?Mais vous abattez des hommes, sans autre forme de procès.\u2013 Si on ne les tue pas, ils vont nous tuer.Les Américains tuent des islamistes dans les zones tribales avec leurs avions, je fais la même chose.Nous ne tuons pas des innocents, mais des islamistes radicaux.» Le gouvernement ne dit rien, mais il est inquiet devant la montée de ces milices, sur lesquelles il n\u2019a aucune autorité.Il se demande s\u2019il n\u2019a pas créé un monstre.Fahim, lui, n\u2019a aucune confiance dans le gouvernement, la police ou l\u2019armée.Il se défend.À la vie et à la mort.LA FUITE Des milliers de tentes plantées au milieu d\u2019une plaine nue chauffée par le soleil.Environ 100 000 Pakistanais vivent ici, dans le camp de Jalozai.Les conditions sont rudimentaires : une tente, un lit, un ventilateur poussif, des casseroles, des vêtements jetés en vrac dans un coin, un peu de nourriture, et de l\u2019électricité quelques heures par jour.Sefata, 33 ans, vit à Jalozai depuis deux ans avec son mari, sa belle-mère et ses quatre enfants.Son plus vieux a 18 ans.Sous la tente, la chaleur est suffocante.Le camp ne lui donne plus de nourriture depuis deux mois.Elle doit partir, car la paix est revenue dans son village.C\u2019est l\u2019armée pakistanaise qui l\u2019a amenée à Jalozai en 2009.Les soldats se battent contre les talibans dans la zone tribale qui longe la frontière afghane.Ils ont évacué les civils pour avoir le champ libre.C\u2019est ainsi que 100 000 personnes se sont retrouvées à Jalozai, à une centaine de kilomètres de leur village.Elles y vivent depuis deux ou trois ans.Comme Sefata.IL VIT DANS UNE ENCEINTE TRANSFORMÉE EN FORTERESSE.DE LOURDES PORTES D\u2019ACIER EN GARDENT L\u2019ACCÈS ET CHAQUE VÉHICULE EST MINUTIEUSEMENT FOUILLÉ PAR DES HOMMES ARMÉS.1 TEXTE MICHÈLE OUIMET PHOTOS ANDRÉ PICHETTE BAZEDKHEL L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 17 Quand l\u2019armée réussit à chasser les talibans d\u2019un village, les réfugiés doivent quitter le camp et rentrer chez eux, mais plusieurs refusent de le faire.Ils ont peur de la guerre, des bombes et des talibans.«On ne les oblige pas à partir, mais on ne leur donne plus de nourriture», explique le responsable du camp, Nour Akbar.Sefata ne veut pas partir.Sa maison a été détruite et elle n\u2019a pas d\u2019argent.Ici, il y a une mosquée, une école et un dispensaire.Alors elle reste.Son mari travaille pour un fermier qui vit dans un village près du camp.Il gagne assez pour nourrir la famille.Sefata et son mari ne sont pas les seuls à se démener pour gagner un peu d\u2019argent.À l\u2019extérieur du camp, Hamid, 20 ans, étale sa marchandise sur une toile: savons, casseroles, pots de plastique, tasses.Ces articles sont distribués gratuitement aux réfugiés.Hamid les achète et les revend avec un petit profit aux gens des villages environnants.En une journée, il peut faire 300 roupies (3,50$).Le camp ferme les yeux sur ce marché noir.Il faut bien survivre.Hamid n\u2019est pas seul.Autour de lui, 80 hommes font la même chose : le matin, ils déroulent leur grande toile, déposent les savons et les pots de plastique qu\u2019ils ont achetés pour une bouchée de pain à des réfugiés ; le soir, ils remballent le tout et retournent dormir sous la tente, à Jalozai, avec quelques roupies de plus dans leur poche.Hamid vit à Jalozai depuis deux ans et demi.Il n\u2019a qu\u2019une idée en tête : partir.Certains réfugiés se préparent à partir.L\u2019armée leur a dit que les talibans avaient été chassés de leur village.Même s\u2019ils sont inquiets, ils sont prêts à retourner chez eux.Tout plutôt que rester à Jalozai, un camp à la réputation sinistre.Au début des années 2000, le gouvernement pakistanais voulait à tout prix se débarrasser des nombreux camps de réfugiés afghans qui s\u2019étaient agrandis au fil des guerres, dont Jalozai, le plus grand, le plus monstrueux.Dix kilomètres carrés de misère.Pendant 30 ans, Jalozai a accueilli 100 000 réfugiés afghans.En 2007, Jalozai s\u2019est vidé d\u2019une bonne partie de sa population sous la pression du gouvernement pakistanais, mais des talibans et des membres d\u2019Al-Qaïda y ont trouvé refuge.En 2008, les autorités ont finalement rasé le camp.Six mois plus tard, elles l\u2019ont rouvert pour accueillir les Pakistanais qui fuyaient la guerre dans leur propre pays.Les réfugiés attendent patiemment que tous les papiers soient remplis avant de plier bagage.À l\u2019entrée du camp, dans une pièce sombre sans fenêtre, des hommes, penchés sur une table, consultent des listes et scrutent chaque dossier pendant que les femmes attendent, assises par terre dans un coin, ensevelies sous leur burqa.Saibana a hâte de partir.Elle a 51 ans et huit enfants.«J\u2019ai peur, mais je suis heureuse de retourner chez moi, dans ma maison.» Elle vit à Jalozai depuis trois ans.Elle n\u2019a pas eu la vie facile.«Mon mari a des problèmes de maladie mentale.Il ne fait rien.Quand j\u2019étais jeune, il me battait souvent, mais aujourd\u2019hui, il a vieilli, il est fatigué, il me bat moins.» Près d\u2019elle, Baswar, 50 ans, doit aussi retourner dans son village.Elle a très peur des talibans.Elle a six enfants, et son mari est sourd et muet.«C\u2019est très difficile », dit-elle.Mais la plupart des 100 000 réfugiés restent à Jalozai.Les talibans résistent, la guerre s\u2019éternise.Wahida vit à Jalozai depuis deux ans et demi.Elle a 28 ans, peut-être 30, elle ne sait pas.«Je me suis mariée très jeune, à 13 ou 14 ans», dit-elle.«Non, mon mari ne me bat pas», ajoute-telle en souriant finement, avant même que je pose ma question.Elle a cinq enfants.Le plus jeune a 3 ans.Sa tente ressemble à toutes les autres.À l\u2019extérieur, une casserole sur un feu de bois.Elle prépare le dîner : des pois et des pommes de terre.Wahida adore jardiner.Elle a réussi à faire pousser des fleurs dans la terre desséchée.Une bande fleurie court le long de sa tente.Une tache miraculeusement verte dans un univers beige.«Çamerappellemamaison», soupire-t-elle.Wahida possède une chose que personne d\u2019autre n\u2019a : une télévision, vieille et poussiéreuse.Et des films en pachtoune.Tous les soirs, une quarantaine de femmes et d\u2019enfants s\u2019agglutinent autour du petit écran.Les hommes sont exclus.Ce sont des Pachtounes, pas question de mêler hommes et femmes sous la même tente.«Quand c\u2019est triste, tout le monde pleure, dit Wahida.Quand c\u2019est drôle, on rit.» Contrairement à la vie, le film, drôle ou triste, finit toujours de la même façon: bien.2 1- Faheem Rehman porte toujours les cartouches de son fusil en bandoulière.Il a créé sa propre milice pour défendre son village, au Pakistan, contre les attaques des islamistes.2- Deux membres de la milice de Faheem Rehman, armées jusqu\u2019aux dents, à Bazed Khel au Pakistan. 18 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | ÉGYPTE | LE CAIRE L\u2019écrivain Alaa al-Aswany reçoit les journalistes dans son cabinet de dentiste, à Garden City, quartier cossu qui longe la corniche du Nil, au Caire.Quand je le rencontre, fin avril, la justice égyptienne vient tout juste d\u2019intenter des poursuites contre le président déchu Hosni Moubarak et ses deux fils, Gamal et Alaa.Vêtu de son uniforme de travail vert, l\u2019écrivain- dentiste exulte.Pour lui, la révolution vient de remporter son ultime victoire.Et l\u2019inculpation des Moubarak marque le point d\u2019entrée dans une nouvelle ère.Une ère où certains personnages de ses romans pourraient devenir carrément anachroniques.Prenez Taha, le fils du concierge de L\u2019immeuble Yacoubian, le livre qui lui a valu sa notoriété internationale.Dans le roman, ce garçon rêve de devenir policier.Mais l\u2019Académie de police rejette cavalièrement sa candidature, sans autre raison que ses origines sociales.Désemparé, ostracisé, Taha finit par se tourner vers le terrorisme.Cette histoire pourrait-elle se produire dans l\u2019Égypte post-Moubarak?En faisant tomber le dictateur, les manifestants de la place Tahrir ont-ils aussi fait tomber un système de castes, de privilèges et de corruption qui bloquait l\u2019avenir de dizaines de milliers de jeunes et les poussait vers l\u2019irréparable?C\u2019est ce que croit Alaa al-Aswany, qui parle avec compassion du tragique personnage de son livre.«Ce garçon a subi un traitement injuste, il a été humilié et torturé.» Un traitement qui était la norme plutôt que l\u2019exception avant la chute du régime Moubarak.La nouvelle Égypte ne naîtra évidemment pas du jour au lendemain.Mais au bout du compte, « la révolution va tout changer », croit l\u2019écrivain.Et d\u2019ici là, les jeunes comme Taha ont des défis autrement plus stimulants que d\u2019apprendre à actionner une ceinture d\u2019explosifs\u2026 Alaa al-Aswany a-t-il raison d\u2019être aussi optimiste?L\u2019islam radical est-il soluble dans la révolution ?Pendant deux semaines de reportage, au printemps dernier, j\u2019ai tenté de cerner l\u2019état du fanatisme religieux au pays qui a donné naissance à deux personnages clés des attentats du 11 septembre 2001: l\u2019un des 19 terroristes, Mohammed Atta, et le numéro 2 d\u2019Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri.C\u2019était un peu comme essayer d\u2019attraper un poisson qui ne cesse de vous glisser entre les mains.De la place Tahrir aux mosquées salafistes, qui prêchent un islam ultraradical, en passant par les cafés branchés, les églises coptes ou les universités, la réalité égyptienne est fluide et mouvante.Tout bouge, en Égypte.Oui, la nouvelle liberté ouvre des tas de possibilités pour les jeunes Égyptiens.Mais elle permet aussi aux islamistes les plus radicaux de répandre plus facilement leurs idées, sans craindre d\u2019atterrir en prison.Oui, les jeunes leaders du soulèvement de la place Tahrir étaient laïques, branchés et résolument modernes.Mais cela n\u2019empêche pas la société égyptienne d\u2019être profondément religieuse et conservatrice.En HIDJABS ET LEGGINGS ÀL\u2019OMBRE DES PYRAMIDES Mohammed Atta et Ayman al-Zawahiri, deux acteurs de premier plan des attentats du 11 septembre 2001, ont vu le jour en Égypte.Dix ans plus tard, l\u2019islamisme égyptien a le vent dans les voiles.Mais il ne carbure plus à la violence.Voyage dans un pays en mouvement.même temps, même les islamistes radicaux ne sont plus aussi radicaux que dans le temps.Voici donc une brève incursion au pays des paradoxes.L\u2019une est voilée, l\u2019autre pas «Avant la révolution, je voulais enseigner la littérature.Les seules personnes qui étaient respectées en Égypte, c\u2019étaient les professeurs et les policiers.Maintenant, il y a de nouvelles possibilités.Mon rêve, c\u2019est de travailler en cinéma 3D.» Étudiante en lettres françaises, Iman Hassan porte une courte tunique blanche par-dessus un jean ajusté, et une veste marron dont la couleur est coordonnée à son hidjab.Nous nous rencontrons dans un petit bureau de l\u2019Université de Zagazig, une grande ville à une heure au nord du Caire.Dans la jeune vingtaine, Iman avait à peine 13 ans quand des avions se sont enfoncés dans les tours jumelles du Wall Trade Center.Sa compagne, Gihan el-Dib, n\u2019en avait que 10.Elle étudie en sociologie, rêve de devenir journaliste et laisse ses longs cheveux noirs flotter librement.Je voulais savoir comment les événements du 11-Septembre avaient marqué leur vie.Mais à vrai dire, elles s\u2019en fichent.C\u2019est comme si le quadruple attentat ne les concernait pas.Pas étonnant puisque, à l\u2019école, elles n\u2019en ont jamais entendu parler.Et elles n\u2019ont qu\u2019une vague idée de cet événement, faussement attribué à Al-Qaïda, selon elles.Pas possible, à leurs yeux, que des Égyptiens y aient pris part.«On ne sait pas vraiment qui a organisé ces attentats», tranchent-elles.Et visiblement, elles ne tiennent pas trop à le savoir.Ce qui compte, pour elles, c\u2019est l\u2019Égypte de 2011.Iman est la plus engagée des deux.Elle a manifesté tous les jours sur une place publique de Zagazig, jusqu\u2019au fameux 11 février où Moubarak a tiré sa révérence.Elle continue à militer en organisant des séances de formation sur l\u2019économie, la politique.Au son de l\u2019appel du muezzin, les deux jeunes femmes me demandent d\u2019arrêter notre entrevue.Elles ferment les yeux et prient en silence, assises toutes droites sur leur chaise.Puis, mine de rien, elles reprennent le fil de notre conversation.«L\u2019Égypte peut devenir un grand pays, un modèle à suivre, mieux qu\u2019un pays occidental, mieux que le Japon», se réjouit Iman avant d\u2019ajouter: «Notre nouvelle religion, c\u2019est que, désormais, nous croyons en notre pays!» Plus tard, dans l\u2019auto qui traverse le campus, Gihan renverse les yeux, l\u2019air rêveur, au son d\u2019une chanson d\u2019Adamo.«Tombe la neige, tu ne viendras pas ce soir, tombe la neige, mon coeur s\u2019habille de noir.» «J\u2019adore Adamo», soupire-t-elle.Deux jeunes femmes qui rêvent d\u2019amour et d\u2019un pays à bâtir.Et qui rendent leurs professeurs béats d\u2019admiration.«Comme nous, à notre époque, les étudiants d\u2019aujourd\u2019hui veulent du changement, mais ils sont plus impatients », dit Nagwa Abd al-Sattar, professeure de philosophie à l\u2019Université de Zagazig.1 MÉTHODES DE TORTURE À GUANTÁNAMO Depuis sa création par l\u2019administration Bush en 2002, la prison de Guantánamo, à Cuba, a accueilli 779 détenus arrêtés dans le cadre de la «guerre au terrorisme».La direction de la prison a été critiquée pour avoir permis que les prisonniers soient torturés de différentes façons.La prison est toujours active, et compte 171 prisonniers PROFANATION DU CORAN Le Coran a été manipulé de manière à offenser les détenus à la prison de Guantánamo.Un rapport de l\u2019armée américaine, diffusé en 2005, a révélé que des exemplaires du Coran avaient été arrosés d\u2019eau et d\u2019urine ou encore piétinés.Au total, cinq incidents impliquant des exemplaires du Coran ont été signalés et authentifiés par l\u2019armée, qui soutient que les responsables ont reçu des réprimandes ou ont été mutés à des postes où ils n\u2019auraient pas de contact avec les prisonniers.TEXTE AGNÈS GRUDA 1- Égyptiens en liesse au Caire à la suite de la démission du président Hosni Moubarak, le 11 février 2011.2- Égyptiennes rassemblées sur la place Tahrir au Caire le 12 février 2011, au lendemain de la chute du président Hosni Moubarak.PHOTOS MOHAMMED ABDED, AFP GETTY IMAGES PHOTOS ARCHIVE LA PRESSE, REUTERS L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 19 Plus courageux, aussi : ces jeunes adultes de 2011 «refusent tout pouvoir absolu, même celui que pourraient vouloir leur imposer les ultrareligieux», s\u2019émerveille la philosophe.Elle-même a étudié dans les années 80, quand le radicalisme religieux a commencé à se répandre dans les universités.«Ma génération était celle des islamistes radicaux purs et durs.Mais ces groupes fanatiques ont progressivement disparu après le 11 septembre 2001, quand on a commencé à faire le lien entre islamisme et terrorisme», dit-elle, avant de faire ce constat surprenant : «Aujourd\u2019hui, même les militants religieux sont moins rigides que ceux de mon époque.» Les islamistes ne sont plus ce qu\u2019ils étaient.En 2011, ils sont religieux, militants, modernes.et pacifiques.L\u2019arme des élections En fait, les islamistes égyptiens ont cessé de prôner la violence dès le milieu des années 90, dit Moustapha el-Sayed, professeur de sciences politiques à l\u2019Université américaine du Caire.Un peu parce que leurs leaders ont vieilli et ont perdu de leur fougue après des années de prison, mais aussi \u2013 et surtout \u2013 par pur pragmatisme.«Les islamistes se sont rendu compte que la démocratie leur réussissait mieux que la violence.Ceux qui optaient pour la lutte armée se faisaient écraser.Pendant ce temps, ceux qui jouaient le jeu de la démocratie faisaient des gains, en Jordanie, au Maroc, au Koweït.» La conclusion s\u2019est imposée d\u2019elle-même.Un an après les attentats du 11-Septembre, des leaders des principaux groupes islamistes égyptiens, dont Al-Gama\u2019a al-Islamiya, ont publié une série de manifestes mettant de côté la lutte armée au profit du jeu démocratique.Mais attention: ils n\u2019ont pas remisé leur «moralité islamique » pour autant.L\u2019organisation islamiste la plus influente, celle des Frères musulmans, reste «obsédée» par la façon dont les femmes s\u2019habillent, selon Moustapha el-Sayed.«S\u2019ils arrivaient au pouvoir, ils banniraient l\u2019alcool, feraient fermer les boîtes de nuit, imposeraient la ségrégation des sexes, restreindraient les libertés personnelles des femmes et changeraient les programmes d\u2019enseignement dans les écoles », imagine-t-il.Vaste programme.mais un parti qui prône de telles idées aurait-il une chance d\u2019accéder au pouvoir?C\u2019est là que le portrait égyptien se brouille.Selon un récent sondage de la firme américaine PEW Institute, l\u2019Égypte fait figure de pays profondément religieux et attaché à la tradition islamique.Plus que le Liban ou la Jordanie, par exemple.Ainsi, 85% des Égyptiens estiment que l\u2019islam joue un rôle positif en politique, 54% favorisent la ségrégation des sexes en milieu de travail, et 82% sont d\u2019accord avec la lapidation de personnes coupables d\u2019adultère! En même temps, même si la majorité des femmes sont voilées, une certaine liberté vestimentaire est perceptible dans les rues du Caire, où il n\u2019est pas rare de voir de jeunes femmes porter un foulard islamique au-dessus d\u2019un legging et d\u2019une tunique moulante \u2013 rien à voir avec l\u2019exigence de modestie que les islamistes veulent imposer aux femmes.«Il ne faut pas confondre le hidjab avec le conservatisme religieux.Plusieurs de mes étudiantes portent le foulard, mais ça ne les empêche pas d\u2019aller danser dans les boîtes ou de passer une soirée dans un coin sombre de l\u2019université à côté d\u2019un garçon.Souvent, elles sont plus délurées que les jeunes hommes», constate Moustapha el-Sayed.D\u2019ailleurs, aux récentes élections étudiantes à l\u2019Université américaine du Caire, les Frères musulmans n\u2019ont décroché que 25% des postes.La dernière fois où ils avaient pu présenter ouvertement des candidats à un scrutin universitaire, ils avaient raflé tous les sièges.C\u2019était en 1978.Avec la liberté, les islamistes n\u2019ont plus à se cacher pour répandre leurs idées.Mais ils font aussi face à une concurrence plus féroce.Et ne peuvent plus miser sur leur statut de martyrs.L\u2019Égypte post-Moubarak se soumettra-t-elle volontairement à une plus grande emprise des religieux?Réponse après les élections de cet automne.C\u2019EST COMME SI LE QUADRUPLE ATTENTAT NE LES CONCERNAIT PAS.PAS ÉTONNANT PUISQUE, À L\u2019ÉCOLE, ELLES N\u2019EN ONT JAMAIS ENTENDU PARLER.Mohammed Atta Ayman al-Zawahiri 2 .TORTURE PAR L\u2019EAU La torture par l\u2019eau (waterboarding) a été utilisée à Guantánamo.Durant plusieurs années, différents officiels de l\u2019administration Bush ont d\u2019abord nié, puis défendu l\u2019usage de la torture par l\u2019eau.La méthode a été abondamment utilisée : Khalid Cheikh Mohammed, responsable de la planification des attentats du 11-Septembre, a été torturé 183 fois de cette façon.Barack Obama estime que la pratique est un « triste chapitre » de l\u2019histoire américaine, et il l\u2019a interdite après son arrivée au pouvoir, en janvier 2009.SÉVICES SENSORIELS En 2004, le Washington Post a publié des documents confidentiels dans lesquels le Pentagone donne son aval à la privation de sommeil, à l\u2019exposition à des températures extrêmes, à l\u2019utilisation de lumières vives ou de musique forte durant les interrogations des prisonniers.Des militaires ont notamment utilisé la musique de la série télévisée pour enfants Barney le dinosaure, de même que la pièce F*** Your God du groupe métal Deicide (une pièce qui, ironiquement, dénonce le christianisme).Le gouvernement reconnaît qu\u2019il y a eu des écarts de conduite, mais il soutient qu\u2019il n\u2019y a pas eu de sévices systématiques. 20 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | ENSEIGNEMENT | NEWYORK «Qui est Oussama ben Laden?» Dans les heures qui ont suivi l\u2019annonce de la mort du chef d\u2019Al-Qaïda, cette question s\u2019est retrouvée parmi les cinq sujets les plus recherchés sur le site Yahoo! Et pas moins de 66% des internautes qui l\u2019ont soulevée étaient âgés de 13 à 17 ans.Sur Twitter, un adolescent a carrément posé la question : «Qui est Oussama ben Laden?Est-il célèbre?Suis-je le seul à ne pas savoir qui il est?» L\u2019ignorance de ces adolescents, américains pour la plupart, ne tient pas seulement au fait qu\u2019ils n\u2019avaient pas plus de 7 ans lors des attentats du 11-Septembre.Elle reflète la place restreinte, voire inexistante, qu\u2019occupe encore cet événement historique dans l\u2019enseignement scolaire aux États-Unis.Même à New York, le département d\u2019éducation n\u2019a adopté aucun programme commun sur les attaques d\u2019Al-Qaïda, qui ont pourtant bouleversé la ville.Il incombe donc aux enseignants de décider s\u2019ils aborderont le sujet et comment ils le feront.Les résultats de cette approche ne sont guère probants, s\u2019il faut se fier à Len Romano, président du Conseil de l\u2019État de New York pour les études sociales, qui regroupe des enseignants de cette matière.«À moins que leur famille ait été touchée directement par la tragédie, ils ne savent pas grand-chose sur ce qui est arrivé», dit-il au sujet des New-Yorkais qui avaient 5 ans le 11 septembre 2001.Le 10e anniversaire des attentats est évidemment l\u2019occasion de corriger cette lacune.OUSSAMA BEN LADEN?LE PATRIOT ACT ?CONNAIS PAS\u2026 C\u2019est pourquoi l\u2019organisation de Len Romano a invité ses membres à échanger en ligne sur la façon dont ils aborderont ce sujet à la rentrée.Kelli Gallaher, qui enseigne dans une école secondaire de Brooklyn, a l\u2019intention de faire revivre à ses élèves les émotions éprouvées par les New-Yorkais au cours de cette journée tragique.Elle leur montrera notamment des vidéos des attaques des réactions de citoyens.Mais elle n\u2019en restera pas là.«Je veux que cette leçon serve de tremplin pour analyser où nous en sommes aujourd\u2019hui en tant que nation, dit-elle.Nous sommes engagés dans deux guerres qui durent depuis aussi longtemps que se souviennent mes élèves.Mais plusieurs d\u2019entre eux n\u2019ont aucune idée de la raison pour laquelle nous sommes entrés en guerre en Irak et en Afghanistan.» D\u2019autres enseignants veulent également aller au-delà des attaques du 11 septembre 2001 en abordant les autres retombées de cette journée, dont le Patriot Act, la loi antiterroriste.«J\u2019ai souligné le neuvième anniversaire des attentats en traitant du Patriot Act avec mes élèves de 11e année», se souvient Christina Santoriello, enseignante à Lake Ronkonkoma, à Long Island.«Seuls deux d\u2019entre eux pouvaient me dire un peu de quoi il retournait.» Certains enseignants auront cependant l\u2019impression de marcher sur des oeufs en traitant ce genre de sujet.«Tout point de vue considéré comme antiaméricain est tabou aux yeux de l\u2019Administration et de la plupart des parents», dit Regina Alatsas, qui enseigne dans une école de Brooklyn.«Comment pourrai-je présenter le bon, le mauvais et l\u2019affreux à l\u2019occasion du 10e anniversaire du 11-Septembre?» .«À MOINS QUE LEUR FAMILLE AIT ÉTÉ TOUCHÉE DIRECTEMENT PAR LA TRAGÉDIE, ILS NE SAVENT PAS GRAND-CHOSE SUR CE QUI EST ARRIVÉ.» TEXTE RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE LES ANALPHABÈTES Lorsque Oussama ben Laden a été tué par les forces spéciales américaines en mai dernier, bon nombre d\u2019adolescents américains étaient perplexes.Ils n\u2019avaient jamais entendu parler de l\u2019ennemi public numéro un des États-Unis ! Car en sol américain, l\u2019enseignement des attentats du 11-Septembre demeure déficient.Ça ne semble pas être le cas au Québec.Ce qui ne veut toutefois pas dire que les théories du complot ont disparu.PHOTOMONTAGE LA PRESSE L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 21 LAVAL Chaque année, au moment d\u2019aborder le thème des attentats du 11-Septembre, Céline Benoît, qui donne le cours Monde contemporain en cinquième secondaire, fait la même expérience : à l\u2019une de ses deux classes, elle fait une confidence.«L\u2019examen n\u2019aura pas lieu à la date prévue.Mais ne le dites pas aux élèves de l\u2019autre groupe, ça doit rester entre nous.» «Cinq minutes après que la cloche a sonné, c\u2019est immanquable: un élève de l\u2019autre classe vient me voir et dit : \u201cMadame, c\u2019est vrai que vous avez changé la date de l\u2019examen?\u201d», dit l\u2019enseignante en riant.Quel rapport avec le 11-Septembre ?C\u2019est que, dès que le thème est abordé, la cascade de théories du complot accapare toutes les discussions.Dont celle, coriace, selon laquelle Israël aurait prévenu des attaques 4000 Juifs, qui ne se seraient donc pas présentés au travail ce jour-là.«Avec l\u2019histoire du secret de la date d\u2019examen, je veux les faire réfléchir à cette théorie, dit Céline Benoît.Quatre mille personnes peuvent- elles vraiment garder un secret?» Mais le doute subsiste.Dans le local de l\u2019école secondaire Mont-de-LaSalle, à Laval, où sont réunis une quarantaine d\u2019élèves, ça discute ferme.L\u2019hypothèse qui veut que le seul impact des avions n\u2019ait pu suffire à faire s\u2019écrouler les deux tours est populaire.«Avez-vous vu les images sur l\u2019internet ?disent-ils.C\u2019est clair que les explosions ont été programmées.» Ces documentaires, qui s\u2019appuient sur des analyses hautement controversées, les impressionnent visiblement.Mais au fond de la classe, Abdel Raouf proteste: «N\u2019importe quel type qui présente des CHUT ! NE LE DITES À PERSONNE preuves scientifiques peut nous faire avaler des conneries!» Céline Benoît et son collègue, Pascal Desbiens, encouragent ces débats.Après tout, le cours Monde contemporain n\u2019est pas un cours d\u2019histoire, mais d\u2019actualité.On traite des attentats dans le module «Tensions et conflits» afin d\u2019illustrer le terrorisme religieux, avant d\u2019aborder les guerres en Irak et en Afghanistan.Les élèves sont très critiques du rôle des États-Unis.« Ils ont tendance à généraliser, à dire que les Américains sont tous comme ci, ou comme ça, dit Mme Benoît.Je leur renvoie l\u2019image : alors les Arabes sont tous des terroristes?» Les deux profs cherchent autant à inciter les élèves à douter de ce qu\u2019ils lisent sur l\u2019internet qu\u2019à leur apprendre ce qui s\u2019est passé avant les attaques.Car, évidemment, l\u2019idée que «le monde a changé » après le 11-Septembre est abstraite pour ces jeunes, qui avaient 6 ou 7 ans lors des attaques.Ils se souviennent d\u2019avoir vu pleurer leurs parents et leurs profs ; certains se rappellent qu\u2019ils ont eu peur, d\u2019autres, qu\u2019ils ont été perturbés par les images à la télé.Beaucoup n\u2019étaient pas encore arrivés au Canada.Stéphanie se souvient que c\u2019était la nuit en Côte d\u2019Ivoire.«Et les gens haussaient les épaules.» Puis une élève lance inopinément :«Madame, vous nous parlez du 11-Septembre, mais ce n\u2019est pas si important comme événement !» Qu\u2019est-ce donc qui a changé le monde, selon eux?Le séisme en Haïti.Le tsunami au Japon.Le printemps arabe.«Le 11-Septembre, on en parle seulement parce qu\u2019il y a eu 3000 morts aux États-Unis, dit Stéphanie.Mais quand ça arrive en Afrique ou dans un autre pays, on s\u2019en fiche.» .«MADAME, VOUS NOUS PARLEZ DU 11-SEPTEMBRE, MAIS CE N\u2019EST PAS SI IMPORTANT COMME ÉVÉNEMENT ! » 1 2 3 TEXTE JUDITH LACHAPELLE DU 11-SEPTEMBRE PHOTOS MARCO CAMPANOZZI 1-2-3 Des élèves de cinquième secondaire de l\u2019école Mont-de-La Salle à Laval discutent des attentats du 11 septembre 2001.Ils échangent sur les souvenirs qu\u2019ils ont de l\u2019événement et sur les conséquences de ce dernier sous l\u2019oeil attentif de l\u2019enseignante Céline Benoit. 22 L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 1 0 S E P T E M B R E 2 0 1 1 SEPTEMBRE | 10 ANS APRÈS | TÉMOIGNAGE | Tour 7WTC Cette tour, dans laquelle travaillait Bill Rogers comme ingénieur-chef, abritait notamment les bureaux des entreprises Salomon Smith Barney et American Express.Bill Rogers, ex-ingénieur-chef de la tour 7 du World Trade Center, a été le dernier à quitter l\u2019édifice, un peu plus de 100 minutes après la première attaque.Il a failli être enseveli sous les décombres de la tour nord lorsqu\u2019elle s\u2019est effondrée.Il a vu la mort de près.Il a vu comment l\u2019incendie a sapé la base de «sa» tour 7.Les théories du complot qui disent qu\u2019elle a été dynamitée, très peu pour lui.«Foutaise ! », s\u2019exclame-t-il.À DEUX SECONDES DE LA MORT NEWYORK «C\u2019est horrible», prévient Bill Rogers avant de décrire comment il a découvert la cause de la déflagration qui l\u2019a projeté en bas de sa chaise, le matin du 11 septembre 2001, et qui a interrompu l\u2019alimentation électrique du 7 World Trade Center, dont il était l\u2019ingénieur-chef.Après avoir repris ses esprits, il a dépêché ses hommes au cinquième étage, où se trouvaient les 12 génératrices diesels de la tour de 47 étages.Il est ensuite sorti de son poste de commande, sur le toit de l\u2019édifice.Le regard fixé sur le trou en forme de losange créé par l\u2019impact de l\u2019avion dans la tour nord du World Trade Center, il a fait quelques pas hésitants en se demandant ce qui avait bien pu provoquer une telle explosion.Il a senti la chaleur intense qui émanait du gratte-ciel fumant, situé à 107 m de la tour 7.Il a vu des gens sauter dans le vide, dont certains se tenaient par la main.Il a entendu un tintement de cloches (c\u2019était le bruit de milliers de morceaux de verre qui s\u2019entrechoquaient).Puis il a trébuché sur quelque chose.Lorsqu\u2019il s\u2019est relevé, il a vu le «carnage» qui s\u2019étendait devant lui: des débris de toutes sortes, dont des sièges d\u2019avion, ainsi que des membres humains \u2013 des bras, des jambes \u2013, et le tronc d\u2019une hôtesse de l\u2019air dont les mains étaient liées par un ruban adhésif, qui retenait également un sac à main.La force de l\u2019explosion avait éparpillé à la ronde une bonne partie du Boeing 767 d\u2019American Airlines et de ses passagers.Bill Rogers, qui travaillait depuis 12 ans au 7 WTC, a dès lors compris que des pirates de l\u2019air venaient de percuter une des tours jumelles avec un avion.Son premier réflexe a été de détacher le sac à main de l\u2019hôtesse de l\u2019air pour le remettre à un policier.Il a remarqué que les ongles de la victime étaient recouverts d\u2019une couche fraîche de vernis rose.Quelques instants plus tard, il a aperçu, du coin de l\u2019oeil, un Boeing 767 de United Airlines qui fonçait vers la tour sud du World Trade Center.La force de l\u2019impact a de nouveau soulevé Bill Rogers dans les airs et l\u2019a projeté dans les lattes d\u2019aluminium qui entouraient, sur le toit, une des tours de refroidissement de l\u2019édifice.L\u2019ingénieur ne le savait pas encore, mais il avait une hanche disloquée, une clavicule cassée, des côtes fêlées et l\u2019oeil droit criblé d\u2019une multitude de fragments de verre.«L\u2019adrénaline», dira plus tard cet ex-boxeur originaire du Bronx, à la carrure de poids lourd, pour expliquer la force qui lui a notamment permis de descendre les 29 derniers étages de la tour 7 en portant un homme sur son dos.Car après l\u2019effondrement de la première tour, Bill Rogers a quitté son poste de commande et a dévalé les marches de l\u2019escalier ouest du 7 WTC \u2013 après avoir été détourné des autres escaliers par une chaleur infernale et l\u2019odeur de gazole.Au 29e étage, il s\u2019est cogné la tête contre un mur après avoir buté contre quelque chose.Dans le noir, il a découvert, en tâtant le sol, le corps d\u2019un homme.Il a mis sa joue contre la sienne pour savoir s\u2019il était encore vivant.Après avoir constaté que l\u2019homme n\u2019était qu\u2019évanoui, il l\u2019a mis sur son dos et a repris sa descente des escaliers jusqu\u2019au cinquième étage.Là, il a déposé l\u2019homme sur le sol et il est allé vérifier ses génératrices.Devant la porte de la salle des génératrices, il a entendu un vrombissement qu\u2019il a d\u2019abord pris pour celui des moteurs.Mais ceux-ci ne fonctionnaient plus depuis un bon moment déjà.Ce que Bill Rogers entendait, c\u2019était le rugissement d\u2019un incendie monstre.La conduite de carburant s\u2019était rompue lors de l\u2019écroulement de la première tour.Les 95 000 L de carburant diesel qui se trouvaient dans un réservoir situé à l\u2019extérieur de la tour 7 se répandaient dans la salle des générateurs et alimentaient les flammes.Au fil de la journée, l\u2019incendie allait faire perdre leur rigidité aux portiques de renforcement en acier situés entre le cinquième et le septième étage, et entraîner les réactions en chaîne qui ont causé l\u2019affaissement de l\u2019édifice, sept heures plus tard.Et toutes ces théories du complot qui ont mis l\u2019écroulement de la tour 7 sur le compte d\u2019un dynamitage ?«Foutaise !» s\u2019écrie Bill Rogers, 10 ans plus tard.Une casquette des Mets de New York vissée sur la tête, bottes de moto aux pieds, l\u2019homme de 58 ans travaille aujourd\u2019hui comme ingénieurchef d\u2019un édifice de la 26e Rue, à Manhattan.L\u2019homme à qui il a sauvé la vie, Vincent Lanzetta, aussi ingénieur, a déménagé en Arizona.Les deux hommes ont été les derniers à quitter la tour 7, un peu plus de 100 minutes après l\u2019impact du premier avion.«Vinnie ne veut plus rien savoir de New York et des gratte-ciel, dit Bill Rogers.Moi, le 11-Septembre ne m\u2019a jamais affecté mentalement.» Mais l\u2019ancien ingénieur-chef de la tour 7 n\u2019oubliera jamais les secondes qui ont suivi sa sortie de l\u2019édifice.Un secouriste venait à peine de l\u2019aider à transporter Vincent Lazetta à l\u2019arrière de l\u2019édifice lorsque la deuxième tour du World Trade Center s\u2019est écroulée.«Si j\u2019étais resté deux secondes de plus à l\u2019endroit où je me trouvais en sortant de la tour 7, j\u2019aurais été enseveli sous les débris, raconte-t-il.La tour 7 m\u2019a sauvé la vie.Je ne suis pas religieux, mais c\u2019est un peu par miracle que je suis encore ici.» .« SI J\u2019ÉTAIS RESTÉ DEUX SECONDES DE PLUS À L\u2019ENDROIT OÙ JE ME TROUVAIS EN SORTANT DE LA TOUR 7, J\u2019AURAIS ÉTÉ ENSEVELI SOUS LES DÉBRIS.» \u2013 Bill Rogers, l\u2019ingénieur-chef du 7 WTC.LE COMPLEXE DU WORLD TRADE CENTER .TEXTE RICHARDHÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE L\u2019effondrement du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001, vu du ciel.La photo fait partie d\u2019une série fournie au réseau ABC par la police de New York en février 2010, à la suite d\u2019une demande d\u2019accès à l\u2019information.PHOTO DÉTECTIVE GREG SEMENDINGER, NYPD, ABC PHOTO AFP Tour Nord (1WTC) On y trouvait le siège social de la firme Cantor Fitzgerald et celui de l\u2019Autorité portuaire de New York et du New Jersey, ainsi que le célèbre restaurant Windows of the World.Tour Sud (2WTC) L\u2019observatoire Top of the World, situé aux derniers étages de la tour, permettait aux visiteurs d\u2019avoir une vue imprenable sur la ville de New York.TOUR NORD TOUR 7 TOUR 4 TOUR 6 TOUR 5 TOUR 3 TOUR SUD Île de Manhattan @Liberty Street #West Street $Vesey Street !Church Street ! # $ @ "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.