L'Echo du Cabinet de lecture paroissial de Montréal., 1 août 1865, mardi 1 août 1865
Montréal, lcr Août 1S65.Septième Année.—Numéro 15.Lilll) I (MET IIE LECTIE PM0ISSI1L JOURNAL DES FAMILLES.l'aralaanut lo lor rt |p 1.1 «li> Hiimiiip moi», pnr 11vrnUon «le 1A |>n|fpn.SOMMAIRE.—Chronique.— Histoire de la philosophie, troisième lecture du Rcv.Messirc Désaulniers.—Les femmes polonaises.—Le Divorce, scs suites funestes.—Discours prononcé à lu Cathédrale de Québec sur 1a .St.Jean Baptiste, pur M.l'nbhé Chandonnet.CHRONIQUE.SÜJ1MAIRÊ.— La proclmine session.— L'Église aux États-Unis.—L'Amérique du Sud.—Le Mexique.—Négociations entre Rome et Florence.—Rapport de M.de la Marmora au Roi.—Reconnaissance du royaume d'Italie par l'Espagne.—Les élections en Angleterre.—Lord I’almorston.— Le choléra en Egypte.Le premier soin de nos délégués, après leur retour de lu métropole, a été de convoquer les Chambres pour le huit de ce mois.Cette session, attendue avec anxiété par les tins, et avec une certaine joie par les autres, sera probablement de courte durée, mais remplie de mesures importantes le rapport de la délégation, le traité de réciprocité, les fortifications nationales, le vote des subsides.La presse politique est d’un calme qui fait présager une sage délibération, sans passions et sans haine.La situation critique du pays n’exige rien moins Ju patriotisme de nos députés.Les États-Unis, paraît-il, ne tiennent plus autant à s’arrondir à nos dépens, malgré le dire de M.le Consul Potter ; ils se contenteront du libre-échange avec nous, ainsi que le désire la Convention commerciale de Chicago ; mais la Mère-Patrie veut que, jouissant du sdf-governmenl, nous en supportions les inconvénients comme nous nous glorifions de ses bienfaits.Dans tous les cas, nous ferons notre devoir, et nos pères n’auront pas à rougir de nos actions.Voilà presque toute la politique locale : tout le monde attend les événements ; nous attendons avec tout le monde, demandant à la Providence, qui a la main dans les «flaires politiques comme dans les affaires religieuses, de guider nos législa cnrs et de faire tourner leurs actes à la grandeur et à la prospérité nationales.Les États-Unis, lassés de combats et rassasiés de sang, tournent leurs esprits à la spéculation ; après les conventions politiques qui ont si profondément l'uur Al>»nn.innt et primo, un An 81.00.¦tu renu x ft Munlrr.nl, 4, Rnc St.Vincent.remué la nation, en l’appauvrissant, viennent les conventions commerciales qui vont faire affluer dans le coffre public de nouvelles richesses et répandre partout le confort et l’opulence.Nos lecteurs en trouveront les détails dans les grands journaux.Il appartient plus à Y Écho, journal des familles, de retracer, en quelques lignes, la situation de l'Église aux États-Unis, si ci uellement éprouvée par les ravages de la dernière guerre civile.L'É-SÜse des États-Unis, c’est la fille de cette belle Église française, qui adonné tant de missionnaires à la civilisation et tant de martyrs au Ciel ; c'est la sœur cadette de l’Église du Canada, lesquelles ont toutes pour mère et maîtresse la divine Église de Rome, que Bossuet a célébrée en termes si magnifiques.Parlons donc un peu de nos voisins sous le rapport religieux.“ Dans l'espace de deux ans, dit Mgr.Rapp, évé-que de Cleveland, nous avons eu la consolation de voir cent églises se bâtir, et la-fureur de la guerre n’a pas arrêté l’accroissement des fidèles.Il me semble que nous grandissons eu proportion que notre république s'ébranle et menace de tomber en ruines ; nos écoles, nos séminaires, nos édifices religieux se multiplient, et, ce qui vaut mieux encore, nous voyons journellement arriver des ouvriers apostoliques qui viennent se dévouer à ces missions si pleines d'espérance pour l’avenir de l’Église.” Les sacrifices et l’inépuisable charité du clergé catholique ont beaucoup contribué à dissiper les préjugés des protestants et leur animosité contre la foi.Les Sœurs de Charité, ces anges terrestres, se sont surtout distinguées durant la guerre ; elles ont presque fait une révolution dans les idées des Américains, et attaché à l'Église, par leur dévouement héroïque, des millions de fanatiques qui ne parlaient de nos croyances que pour les maudire ; les blessés en foule se sont convertis dans les hôpitaux; beaucoup de préventions contre la religion se sont épanouies peu à peu, et cette épreuve n’aura servi qu’à lu fortifier et à l’étendre dans ces contrées.C'est du moins ce que nous donne à entendre 226 L’ECIIO DU CABINET Mgr.Luers, évêque de Fort-Wayne : “ L’état de la Religion dans l’Amérique du Nord est en général favorable, et les conversions s’accroissent.Nos établissements d’instruction publique contribuent considérablement à cet heureux résultat: plus de la moitié des élèves sont maintenant catholiques ; il en résulte que dans tous les cas les préjugés contre nous disparaissent entièrement; et, si ceux qui ont été ainsi élevés dans nos institutions n’embrassent pas la foi, ils deviennent cependant nos meilleurs défenseurs.La présente guerre a beaucoup contribué à ce changement.Tandis que les ministres protestants mettaient de côté, dans leur temple, l'évangile pour la politique, notre clergé s'en est toujours abstenu, et cela a merveilleusement élevé l’Église aux yeux de tous les partis.De zélés chapelains ont été envoyés à l’armée, et, eux aussi, par leurs paroles et leurs exemples, ont fait un bien immense.Les différentes congrégations de Sœurs ont travaillé infatigablement dans les hôpitaux militaires, ce qui leur a gagné la bienveillance, l’estime et l’amour de tous.La conclusion naturelle est qu’une religion qui peut former de telles héroïnes de charité doit être bonne et la seule vraie.” On se rappelle les préjugés religieux que les chapelains et les Sœurs de charité dans l'armée française arrachèrent du cœur des Anglais et des Turcs durant la guerre de Crimée.Pour l’homme de foi, cette victoire-là est aussi belle que celle qui ouvrit aux alliés les portes de Sébastopol.On peut dire de même qu’en thèse générale, la guerre civile a donné une nouvelle impulsion et un nouvel essor à la marche du catholicisme en Amérique.C’est ainsi que Dieu tire toujours le bien du mal et qu’il tourne toujours à sa gloire les événements qui semblent les plus éclatants châtiments de l’humanité.Tour finir le tableau, il nous faudrait cependant traverser le territoire du Nord et pénétrer dans les États de la Confédération.Ll, les cœurs s’assombrissent et les yeux versent des larmes.D’après les lettres des évêques, que nous lisons en ce moment, que de malheurs à déplorer ! que de diocèses ravagés! que de pasteurs séparés de leur troupeau! le troupeau lui-même est dispersé : les églises, les séminaires, les établissements d’instruction, fruits de longs et pénibles travaux, sont détruits de fond en comble.Que de ruines laissées par cette guerre, et que de temps il faudra pour les réparer ! La désolation est partout.Pourtant, ce qui console encore l’âme en présence de tant de ruines, c’est que, au Sud comme au Nord, la guerre a fait briller le catholicisme d’un nouvel éclat, et, en brisant d’antiques préjugés, à.préparé les esprits à un retour Bpontané à cette antique Eglise de Rome qui, seule, sait donner aux nations la liberté et l’indépcndancc.Tandis que le gouvernement de Washington cherche à réparer les maux de la guerre civile, les divisions intestines, l’amour des rapines et la passion de la conquête désolent les petites républiques de l’Amérique espagnole.Le Brésil, la Confédération Argentine et la république de l’Uruguay so sont coalisés contre le Paraguay, où ils vont porter la guerre.Les élections sont commencées en Angleterre.Lord Pal mers ton a lancé ce qu’on appelle une adresse aux électeurs, fait un spccch exposant les bienfaits de son administration, et, à l'heure qu’il est, il doit être ou élu ou battu dans le bourg de Diverton, dont il est le représentant depuis sept parlements, c’est-à-dire depuis vingt-huit ans.L’adresse du noble Lord est justement le contraire de celle de M.d’Israeli, le sous-chef du parti conservateur.Celui-ci a le choix du blâme, celui-là le choix de la gloire, et il en use tout à son aise.“ Pendant ces six dernières années,dit-il, malgré la désolation qu’ont fait régner en Irlande trois mauvaises récoltes, malgré la détre-se qui a fait souffrir si cruellement quelques districts manufacturiers, en raison de la grande diminution des approvisionnements de coton du Nord-Amérique, le Royaume-Uni a, en général, continué d’une façon remarquable à prospérer dans la voie du progrès.La paix maintenue avec les puissances étrangères a exempté ce pays de tous les sacrifices et de toutes les peines imposées, pendant ce laps de temps, à quelques autres nations.Une plus grande, liberté a été donnée à l’emploi du capital et au développement de l’industrie productive.Le commerce avec les puissances étrangères a été débarrassé d'un grand nombre d’entraves; et en même temps, de vastes débouchés ont été ouverts au commerce sur les points les plus reculés du globe.11 en est résulté que la richesse du Royaume-Uni s’est rapidement accrue ; il y a eu de grandes réductions d'impôts ; la dette nationale a été diminuée, et cependant le revenu public a toujours été suffisant pour couvrir les dépenses publiques et pour maintenir efficacement ces dépenses nationales, navales et militaires qui, pour chaque pays, sont les meilleures garanties de la paix.Les sciences ont fait aujourd’hui des progrès considérables; appliquées aux opérations de guerre, tant sur mer que sur terre, elles ont produit d’immenses résultats, et, sur ce point, l’Angleterre n’est pas restée en arrière des autres grandes puissances du monde.“ L’administration de nos colonies n’a pas eu moins de succès.Les populations de nos provinces du Nord-Amérique sont loyalement dévouées à la DE LECTURE mère-patrie, et désirent ne point en être séparées.Les Indes, qui ne sont plus aujourd’hui le sanglant théâtre des insurrections et des révoltes, font des pns rapides vers la prospérité et la civilisation.” Qui aura la victoire, des libéraux ou des conservateurs, do Lord Palmerston ou de Lord Derby?Les premiers sont encore sur Us riantes banquettes du pouvoir ; les seconds sur les sièges durs et blessants de l’opposition.Les libéraux auront, sans aucun doute, encore la victoire pour sept ans.Le choléra l'ait de terribles ravages en Egypte.La maladie a pris naissance dans les villes saintes de la Mecque et de Médine.Tous les ans, le jour «lu Courban liuïram, qui est la l'éte des sacrifices, les indigènes et les nombreux pèlerins qui aflluent principalement, vers cette époque, dans ces deux localités, se livrent, à l’envie, au pieux devoir d’é-gorger chacun un ou plusieurs moutons, qui sont ensuite transportés sur la montagne d’Arifut, où, suivant une croyance populaire, les anges descendent du ciel et vont s’en régaler.11 arrive d'ordinaire que, sous les ardeurs d’un soleil brûlant, propre à cette contrée, ces matières animales se dessèchent sans tomber en putréfaction.Souvent aussi, les émanations pestilentielles qui s'en dégagent sont emportées dans le désert par les vents alisés.Mais quelquefois, quand ces circonstances salutaires font défaut, la décomposition de cet amas formidable de viandes engendre, dans les villes voisines, des épidémies meurtrières, et c'est ainsi que jadis la peste, ce fléau de l'C)rient, était toujours originaire de l’iledjasz.Cette année, le miasme a été refoulé du côté de la mer ilotige et a produit le choléra dans les villes de la Mecque et de Médine, d’où cette terrible épidémie a passé en Egypte avec une surprenante rapidité.Pour le moment, le fléau semble avoir circonscrit son action dans la seule ville d’Alexandrie.Eu attendant, la panique règne partout en Egypte, et des familles entières émigrent tous les jours pour échapper à l'épidémie.Le gouvernement turc a expédié partout dans l’empire l'ordre de soumettre à une quarantaine plus ou moins longue toutes les provenances de l’Egypte.On peut calculer que, pour la ville seule d’Alexandrie, il se déclare près de 300 cas par jour.Le chiffre des décès est évalué à 200.Peut-Être le nombre des morts tend-il à diminuer, mais malheureusement l’épidémie se répand dans l’intérieur.Rosette, Zugn/.ig et Toutah sont décimés.11 y a des centaines de morts par jour dans des centres qui ne comptent que 10, l.r> ou 20,000 habitants.PAROISSIAL.227 Au Caire, le choléra devient aussi très-menaçant.En une semaine, les décès se sont élevés de 4 par jour à 85.L’exemple si malheureux donné par le vice-roi est partout suivi, et une véritable panique s’est emparée de la population, 'l’ont le monde part ou veut partir.On estime que plus de .'50,000 personnes ont déjà quitté le pays.Quelques consulats ont même été jusqu’à fermer leurs chancelleries.Au milieu de ce désordre général, on est heureux de signaler la conduite des employés du consulat générai de Fiance, dont il a fallu même tempérer le dévouement et le zèle.M.de Lesseps n’a pas fait preuve de moins de courage et d’abnégation.Après être resté à Alexandrie pendant que le fléau y sévissait avec le plus d’intensité, il est parti pour le Caire, dès qu’il a appris que la mortalité augmentait dans cette dernière ville.De tels exemples ne sauraient être trop signalés.Notre chronique est dans la désolation avec tout le peuple du Bas-Canada : l'un des derniers représentants de cette vieille et forte génération qui, nous donna la liberté civile et politique, n’est plus ! le bon, le pieux, l’honnête, le glorieux, le grand Antoine Narcisse Morin est, depuis vendredi dernier, couché dans la mort, emportant avec lui le respect, la vénération de ses compatriotes, sans distinction de partis, et l’admiration universelle.Quel homme ! quelle perte! et quel deuil! Où trouver, dans l’histoire, un désintéressement plus pur, un patriotisme plus antique, une conscience plus délicate, un amour plus ardent delà liberté, un respect plus profond de l'autorité, en un mot, une vie plus active et plus retirée, plus éclatante et plus modeste que celle du vénérable défunt que le pays pleure en ce moment?La nouvelle de cette mort a été comme un coup de foudre qui, enveloppant tout un peuple, a brisé tous les cœurs.Vivant, l’honorable M.Morin était le modèle parfait du citoyen vertueux dont Titc-Livc se plaît à nous tracer le portrait ; mort, que sa vie soit toujours présente à nos regards, et que scs actions nous guident sans cosse dans les temps difficiles où nous vivons.C’est à St.-Adèle, comté de Tcrrcbonne, que la mort est venu frapper subitement, au sein d'une hospitalière amitié, cet illustre patriote, laissant aux biographes à raconter, avec cette perte, l'histoire du Bas-Canada pendant près d’un demi-siècle.Cette tâche, que nous serions heureux de nous imposer aujourd’hui, demande du temps, des études sérieuses des documents publics, et cette impartialité que l'on ne peut trouver au milieu d’une douleur aussi vive.Nous remettons donc à un autre moment, nous contentant de donner dans ce numéro quelques légers aperçus des principales époques d’une vie si généreusement fournie et si glorieusement utile au peuple canadien. 228 L’ÉCHO DU CABINET L'honorable A.N.Morin est né à St.Michel, district de Québec, le 12 octobre 1803, d’une famille de cultivateur, honnête comme tous les gens de cette classe, mais dénuée des biens de la fortune.Ses premières années furent difficiles et remplies de privations.Mais le clergé qui a donné il l’Eglise scs plus illustres pasteurs, tel qu’un Mgr.Plcssis, et il l’Etat ses plus illustres citoyens, tel qu’un \ allières de St.Béai, se chargea de l’éducation du jeune Morin, qui devait, lui aussi il son tour, illustrer et le Conseil des ministres et les cours de la magistrature.Scs études finies, il voulut étudier le droit, mais les moyens lui manquaient malheureusement.L’œil vigilant de l’honorable D.B.Yiger, qui a été le bienfaiteur d'un si grand nombre de jeunes Canadiens de talent, sut démêler dans l’étudiant pauvre toutes ces heureuses qualités par lesquelles ce dernier devait tant briller plus tard, et l'encouragea de sa parole, de son exemple et de sa bourse.11 le fit venir à Montréal et le plaça chez M.Augustin Per-reault ; en remplissant la fonction d’agent, il gagnait sa pension et l'estime de ce riche et respectable citoyen.Il avait eu même temps passé brevet sous l'honorable D.B.Viger, qui l’employait à copier ses manuscrits et le façonnait avec uu soin tout paternel, et comme politique et comme écrivain.Ainsi, instruit à une pareille école, le jeune Morin ne tarda point à se faire remarquer parmi tous les étudiants d'alors et qui, pour la plupart, jouèrent uu rôle considérable dans les affaires du pays.Sa brochure, intitulée: “ Lettre, à Vliouorâble Juge Bowcn " sur l'usage légal de la langue française en Canada, le plaça tout-à-coup parmi les premiers publieistes.Les personnages les plus éminents du temps s'empressèrent de féliciter le jeune et courageux écrivain.Mais lui, avec cette nature d’élite qui le distinguait, loin de s'enorgueillir de ces acclamations, ne goûta ces félicitations que comme un encouragement à mieux faire encore.C’était alors le journalisme qui, trompant le gouvernement, nous proclamait partout une race abâtardie, sans honneur et sans principes, infidèle à ses serments et à ses traditions.Le jeune Morin voulut combattre sur le champ même de bataille, il voulut venger scs compatriotes et désabuser l’autorité contre nous, par une discussion aussi explicite que loyale : il fonda la Minerve.Mais bientôt après, il en céda la propriété un autre patriote, M.Ludger Du-vernay, tout en continuant de présider ù sa rédaction pendant plus de dix ans.Admis à la profession d’avocat en 1828, M.Morin entrait, deux ans plus tard, de plein pied en Parlement, député par le comté de Bellechasse.11 n'avait cependant que 27 ans tout au plus.Mais la sagesse et le talent attendent-ils toujours le nombre des années pour se produire, éclater et emporter l’admiration ?Nous avions alors l’image plutôt que la réalité du gouvernement constitutionnel, qui fait 1 orgueil et la gloire do la mère-patrie.C’était pour obtenir les droits et tous les droits de citoyen anglais que durent combattre les hommes politiques do cette époque.Le jeune Morin prit part il toutes ces joùtcs fatiguantes, avec une adresse merveilleuse ; dans les débats des graves questions qui divisaient les deux races, il fit preuve d un grand sang-froid, de connaissances étendues, d une modération peu ordinaire et d'une sagesse éprouvée.Ses succès furent étonnants.Le peuple tourna, dans son malheur, ses regards vers cc jeune soldat qui combattait modestement ses combats, et le prit pourchei en 1884 : trois ans seulement après son entrée en Parlement, M.Morin était trouvé digne d’aller porter, en Angleterre, une requête sur la situation du pays, il l’hon.1».H.Viger, qui travaillait il Londres ù ramener le gouvernement de la métropole à une politique plus équitable envers scs nouveaux sujets.Avec quels sentiments, ou plutôt avec quel cœur M.Viger reçut dans ses bras le jeune ambassadeur, il est plus facile de se l’imaginer que de le dire.Nous ne suivrons point pour le moment M.Morin pas à pas durant les années qui suivirent cette ambassade.On sait tout ce qui arriva jusqu’en 1841, où nous trouvons M.Morin honoré de la confiance du nouveau gouvernement, qui le nomma juge de la Cour des Prérogatives.Le 13 ootobre 1812, sous le ministère LaFontaine-Baldwin, il devint ministre des terres de la Couronne, position qu’il résigna en 1843 avec tous scs collègues pour sauvegarder les franchises du gouvernement constitutionnel.Ce fut avec douleur qu'il sc sépara, en cette circonstance, de son vénérable protecteur, l’hon.1).B.Viger.En 1844.M.Morin fut simultanément élu pour les comtés de Saguenay et de Belle-chasse, et choisit ce dernier.Réélu par cc même comté en 1818, les Communes le nommèrent leur président durant le mois de février de la même année, et l’on admire avec respect son portrait parmi ceux des Orateurs dans la salle des délibérations de la Chambre basse.Quand l'émeute triomphante, en 1848, incendiait le Parlement à Montréal et que la plupart des députés disputaient au feu dévorant leur propre existence, M.Morin, avec un calme et une dignité propres aux vieux sénateurs de la vieille Borne, ne consentait il laisser son siège qu'après qu'une motion cl’ajournement eut été proposée et emportée ! En 1851, le gouverneur Elgin le chargea de former un ministère de concert avec M.Ilincks.Pour lui, il prit la place de secrétaire provincial, et le comté de ïerrebonne ratifia le choix de Son Excellence, en lui confiant son mandat.Mais bientôt il retourna au ministère des terres de la Couronne, où il rendit de précieux services au Bas-Canada et où il resta jusqu’au mois de janvier 1855.A cette époque, fatigué de tant de luttes et do travaux, M.Morin se DE LECTURE PAROISSIAL.229 retira do la vie politique, et quelque temps après le gouvernement le nommait juge de la Cour Supérieure pour le Bas-Canada.Il a fait aussi parti du Comité exécutif de l’Exposition de Paris.En 1859, il fut choisi juge titulaire pour travailler à la codification des lois du Bas-Canada.La mort l'a surpris au moment où les Chambres sont appelé à juger une œuvre qui doit faire sortir notre jurisprudence du chaos dont se plaignent tous les légistes.Nous le répétons : nous n’avons aujourd’hui ni le temps ni fait les études nécessaires pour écrire consciencieusement une telle vie.Nous y reviendrons.Mais pour ceux qui aimeraient a connaître davantage le caractère de l'illustre défunt, nous leur dirons avec l'historien de Lord Metealfo : “Le caractère de M.Morin était propre à en faire le héros d’un roman.A une habileté d'administration supérieure, il unissait une grande puissance d’application, un amour extrême de l'ordre et surtout uue conscience délicate et uue abnégation de lui-même qui, dans l’ancien temps, l’auraient fait proclamer ;\ hauts cris le premier des citoyens.11 possédait le patriotisme le plus pur.11 était sans égoïsme et sans artifice.11 était d'une nature si sensible et si expansive, qu’on a dit de lui qu’il avait le cœur d’une femme et la simplicité d’un enfant.Sans cela—infirmités des fîmes nobles—il eut été un grand homme d'Etat.” L’Imuorable M.Morin cultivait les lettres avec succès, et dans ses moments de loisir, pour reposer son esprit de ses rudes travaux de législateur, il a composé des poésies sur lesquelles Apollon a souillé sou souffle divin, et quelques chansons qui, encore, le soir, réjouissent les chaumières dans nos campagnes et reposent des fatigues du jour : Dans um douce patrie, Je veux linir ma vie.et cet autre : Moi t'oublier, est-il en nia puissance ?sont presqu’aussi populaires que Vive la Canadienne ! ou Derrière chez ma tante.M.Moriu écrivait l'anglais avec beaucoup de facilité ; il en goûtait toutes les beautés et savait se servir de toutes ses ressources; mais il avait peu de supérieurs dans le maniement de la langue française.M.Jacques Lnbire—encore un vertueux citoyen—avait laissé inédite la première histoire du Canada, écrite par un Canadien.Le 30 novembre 1831, M.Morin demanda une allocation de £500 il la législature pour l’impression de cet ouvrage.Sa réputation d’écrivain lui mérita l'honneur de rédiger cette histoire; et M.Isidore Lebrun dit à ce sujet dans son Tableau des Canadas : “ Heureusement M.Morin écrit le français avec goût ; car ce n'est pas par son style que M.Labire peut mériter le titre de Titc-Live.” M.Morin, outre qu’il aida puissamment M.Lebrun dans le Tableau des Canadas, rédigea le quatre-vingt douze résolutions, si célèbres dans notre histoire.Il publia encore un grand nombre d’écrits dans la Minerve, qu’il inspira durant toute sa carrière politique.Le Répertoire National contient aussi une lecture de lui sur l’Education élémentaire.Mais tous ces talents et toute cette gloire ne seraient riens si l’illustre défunt n’avait su les rehausser, les purifier et les sanctifier par une piété touchante et toute exemplaire.La mort est venue, à la sourdine, comme un voleur, ravir le corps de cet homme de bien à notre admiration ; mais l'âme ne s’est point laissée surprendre ; elle veillait continuellement, et qtiaud elle est partie de ce corps qu’elle avait sanctifié, c’était, nous n'en doutons pas, pour s’envoler dans le sein de Dieu.Sir Louis Ilypolite Lafontaine, a-t-on dit, était la tête du pays ; ne peut-on point dire, avec autant de vérité, que l'honorable juge Morin en était le cœur?Si nous n’étions point déjà si long, nous aurions aimé faire la biographie de l’honorable George René Saveuse de Beaujeu, décédé vendredi dernier, d’un érysipèle qui s’était porté au cerveau.M.de Beaujeu était membre ;\ vie de la Chambre-Haute et appartenait à la plus vieille et plus illustre noblesse de France.Riche et seigneur honoré, il sut faire un sage emploi de sa fortune.Nous nous associons de tout cœur au deuil que doit causer à sa noble famille une perte aussi soudaine et aussi sensible.Ces vides dans nos rangs sont vraiment lamentables en ce moment, où nos institutions vont, pour ainsi parler, se transformer.Nous avons besoin de toutes nos influences, de toutes nos forces, de tous les patriotismes.A ce point de vue, la maladie de Sir Etienne Taché nous impressionne douloureusiment.La mort du premier ministre serait un autre deuil national; et cependant, à l’heure où nous écrivons, Sir Etienne laisse bien peu d’espoir de le sauver.Espérons que ce caractère fortement trempé saura vaincre la maladie, malgré son grand âge, et qu’il pourra bientôt reprendre ses travaux dans les conseils de la nation.Histoire de la Philosophie, Pau le Rév.M.Désaulniers.Sème lecture.(1) Que l’on étudie sérieusement les différentes philosophes sorties des théories de Kant, telles que celles de Shclling, Fichte, Hegel, et l’on ne trouvera pas autre chose qu’un vain eflbrt de l’esprit humain pour expliquer des laits dont les causes sont évidemment au delà des limites de sa puissance.La science profane du jour est trop orgueilleuse pour consentir à faire usage de la lumière céleste.Le philosophe incrédule est pour moi la véritable image d'un homme qui ne (1 ) Vintroduction il cette lecture a paru dans /'¦ Xo.X paye -IC 230 L’ÉCIIO DU CABINET voudrait voir les objets qu'à la lumière de la lanterne, même en plein midi.N'est-co pas une absurdité véritable de ne vouloir pas faire usage do toutes les lumières que le Créateur a voulu mettre notre disposition ?Qui ne gémirait des égarements de l’esprit humain, lorsque l'on voit un si grand nombre d’hommes réputés savants, admirer un Shelling, qui pousse, je ne dirai pas l’audace, mais la folie, c’est le mot, jusqu'il annoncer il ses élèves, à la fin d’une de ses leçons, que le lendemain il créerait Dieu.Ceci nous fait bien voir qu’il avait raison cet Espagnol distingué, M.^ illaslada, quand il disait il n’y a pus deux mois : *•’ Toute la philosophie matérialiste et panthéistique des Allemands ne repose que sur une profonde ignorance, une profonde corruption, une profonde impiété.” Cette philosophie, cependant, est sortie des limites de l'Allemagne, elle est entrée en France par l’influence de l’immense talent littéraire de M.Y.Cousin ; en Angleterre, sous le souffle empesté de l’hérésie, et même en Italie, favorisée ¦ par l'orgueil de quelques savants corrompus.Pourquoi dune des catholiques, qui appartiennent à la seule société dépositaire infaillible de la vérité, iraient-ils chercher ailleurs les principes qui seuls peuvent entretenir la vie de la raison humaine?L'Eglise catholique n'a-t-elle passes Docteurs, hommes qui ont jeté tant de lumières sur le berceau du Christianisme et dont les connaissances philosophiques sont jetées à pleines mains sur toutes les pages de leurs immortels écrits?Remarquons ce que disaient les savants éditeurs de Civil ta Cutholica, au mois d'avril dernier: “Le moyen de restaurer la Philosophie et la Théologie est de ramener l’une et l'autre aux pieds des anciens maîtres catholiques, non moins grands par leur sainteté que par leur génie.” Oui, messieurs, il y a une philosophie fondée par les grands Docteurs et Pères de l’Eglise, une philosophie qui a commencé avec St.Denis l'Aréopagitc, qui a progressé sous l’inspiration du génie de St.Athanase, St.Ambroise, St.Augustin, St.Anselme, et qui, enfin, a reçu son plus grand développement et sa forme la plus méthodique sous la plume étonnante de l'Ange de l'Ecole, St.Thomas.C’est cette philosophie dont je viens aujourd’hui vous faire une faible exposition.Et cette exposition sera suffisante, je le crois, pour vous convaincre qu'en dehors d’elle, il n'y a que ténèbres et ignorance.Pour ma part, je le sais, j’ai enseigné pendant ‘J0 ans, ù la suite de Deseartes et de Mallcbranche, et j'atteste que cette longue étude de la fausse philosophie n'a jamais satisfait les désirs de mon intelligence.Mais depuis que j'étudie St.Thomas, tout paraît lumineux, et j'admire profondément la merveilleuse harmonie de tous les principes de cette philosophie aussi étendue que profonde.St.Pie Y le disait bien, la philosophie de St.Thomas est propre à réfuter les tireurs passées, présentes cl futures.Je crois que pour vous faire connaître la philosophie chrétienne et son excellence, il me suffira de vous exposer ce qu'elle enseigne sur les cinq questions suivantes : Dieu—la matière—les idées—la nature de l Iwmme —et l'origine de la connaissance humaine.N’est ce pas, en effet, autour de ces cinq questions principales que viennent se grouper toutes les connaissances philosophiques ?I.—DIKV.Qu’est-ce que Dieu?Yoilil une question que l'on doit poser en tête de toutes les sciences.A cette question, la philosophie Cartésienne ne répond que ces deux mots: Dieu, c'est l'Etre nécessaire.La philosophie Panthéistique de notre siècle affirme que Dieu est le développement de l'Univers.La philosophie Cartésienne se fait remarquer par sa nullité.La philosophie du siècle, par ses absurdités.Celle-ci ne paraît pas s’apercevoir qu’elle se contredit dans sa propre pensée, qu elle prend 1 eftet pour la cause, et qu’elle fait de Dieu, reconnu par elle-même souve-raintynent parfait et infini, cause suprême de tout, le produit et l’effet de tout ce qui existe.N’est-ce pas le bouleversement de toutes les idées, le renversement ou la destruction de l’intelligence humaine?Oh! cessons de regarder comme des hommes dignes de nos hommages ces talents fourvoyés, quelque grands qu’ils soient, dans le tourbillon de leurs orgueilleuses pensées ! Voyous maintenant ce qu'enseigne sur Dieu la philosophie chrétienne.Dieu étant la cause de tout ce qui existe, possède en sa nature même le principe de son existence, c’est-à-dire que son essence est l'existence même.Voilà une distinction tranchée entre Dieu et tout être créé.Dans celui-ci, l’existence donnée par le Créateur est reçue dans la nature ou l'essence de l'objet créé; tandis que dans Dieu, l’existence n’est pas reçue, elle constitue l’être même divin.Or l’essence d’un être est toujours identifiée avec cet être, et fait la nature mémo de cet être.De là il suit que quand un être est par sa nature substance et même plus que substance, son essence possède aussi toute la perfection delà substance ; donc en Dieu, l’existence est substantielle.Comprenez-vous ce que c’est que 1 existence substan-tialisée ?Non, messieurs, ni moi non plus.L’on voit clairement que la Divinité est incompréhensible pour l'homme en cette vie : Cognnscimus quia Dctts est, nescimus autan qitid sit, dit St.I bornas.C’est un axiome admis dans la philosophie chrétienne que ce qui est premier dans chaque genre est cause de tout ce qui est contenu dans ce genre : Quod est.primuin in unoquoque genere est causa cuterorum.Ainsi, par exemple, considérez le genre des choses sucrées.Le sucre est sans doute ce qui excelle et doit être placé au premier rang parmi les choses sucrées ; aussi celles-ci ne sont-elles sucrées qu’en autant qu’elle participent au sucre.Si l’on pouvait faire quelque comparaison entre Dieu et les créatures, l'on dirait que Dieu étant la cause de tout être, doit être le premier dans la classification des êtres et est l'existence même.Mais ici, il faut observer que la nature de Dieu étant incommunicable, les êtres ne participent à l’existence que par imitation: ainsi l’existence do la créature n’étant pas substantielle, n’est pas l'existence même de Dieu.De là on peut comprendre ce mot de l’Ecriture, que toute la création est comme un néant devant Dieu.Que Dieu seul existe véritablement.Qui est, misit me ad vos.Le docteur Brownson, en avançant que Dieu est le plus universel des Etres, oublie complètement l’idée que les DE LECTURE PAROISSIAL.231 philosophes appliquent ail mot universel.I>iou est éminemment singulier.II,—LA MATIÈRE.Difficile à entendre.—Elle n’existe pas et ne peut pas constituer un être toute seule.St.Augustin rappelle propè niliil.Elle est en puissance de recevoir toutes les natures ; indifférente chacune d’elles.Donc la variété de nature doit sortir d'un autre principe que la matière.Tout être matériel possédant une nature contient donc eu lui-même autre chose que la matière.Les Scolastiques ont donné à ce principe le nom de forme substantielle, Aristote l’appelait Eutéléchie.11 faut que ce principe soit substantiel comme là matière, puisque ia variété affecte l’essence mémo de la substance.Les philosophes modernes ont trop oublié cette distinction importante des deux principes élémentaires de l'fttre matériel—contradictions et difficultés dans lesquelles tombent les modernes, faute de cette distinction.— Ils n'expliquent pas la variété des êtres matériels ; ils n’expliquent pas les actions physiques et chimiques des corps les uns sur les autres; ils se contredisent en admettant les actions, qui sont évidentes, et en même temps l'inertie de la matière.Ce qui fait dire à Lcibnitz qu'il faut en venir aux formes substantielles des Scolastiques.Les formes sont de nature diverse et de différents degrés: corps inanimé, corps animé, vivant, sensible, raisonnable.Les formes supérieures font les fonctions des formes inférieures.(1) III.—LES IDÉES.Le composé naturel étant admis, on est plus en état de comprendre la théorie des idées.Un grand nombre de ‘philosophes, depuis les Scolastiques, ont considéré les idées comme des impressions que le Créateur pouvait lui-même placer dans l’âme au moment de sa création.Ce n’est pas ainsi que pensaient les Scolas-tiques.Selon eux, l’intellect humain, pour saisir l’objet d’une connaissance quelconque, doit engendrer en lui-même l’idée que lui présente cet objet, de sorte que de cette manière l'idée est comme le verbe humain.Et c’est en cela surtout que l'homme porte en lui-même, selon la pensée de St.Augustin, l’image et la ressemblance de Dieu.Ce Dieu souverainement intelligent, engendre éternellement, dans l’acte même de son intcllection, son propre Verbe.Cette vérité de la foi peut nous faire admettre que la génération du Verbe est le moyen propre que possède un intellect pour saisir l’objet de sa connaissance.Les objets des idées dans ce monde sont les natures matérielles, et tout cc qui peut s’en déduire.L’être matériel peut être saisi de deux manières : la première par les qualités sensibles ; la seconde par sa nature ou substance.Les sens saisissent l'objet sous le premier rapport, l'intellect sous le second.La nature de l'homme est tellement une que, pour saisir la nature des êtres matériels, il faut d’abord que les sens aient saisi ce même objet à leur manière : delà (1) M.Ubiighs, en admettant les formes substantielles) ne serait ]>as tombé dans ses erreurs.cet axiome faussement attribué à Aristote, mais qu’admettaient néanmoins les Scolastiques: Nihil est in inlellectu quod priùs nunfucrit in sensu.Il ne faut pas entendre cet axiome à la façon de Condillac.Les sens transmettent les objets sensibles à l'imagination ; c’est l’image et c’est alors seulement que l’intellect engendre l’idée de l’objet saisi.Cette idée, selon la définition donnée déjà, c’est le verbe humain engendré dans l'acte même de l’intellection et qui est comme le miroir où nous contemplons l’objet qu'il exprime.Oportel ut cognitum sit aliquid in cognoseente.Ainsi dans les chaires de philosophie chrétienne, où l’on suit la doctrine des Pères et Docteurs de l’Eglise, il n'est pas question pour l'honnnc d'idées innées.L’idée est la production de l'opération intellectuelle: Operatio sequitur cul esse.L'idée étant le premier élément de la connaisanee, ne peut pas être confondue avec la faculté de connaître, comme semble l’avoir insinué M.de Bonald, père, en disant que l’idée pouvait être dite, innée et acquise en même temps.L’idée représentant la nature d’un objet ne peut être qu'universelle.Ainsi les natures qui sont individualisées dans les êtres singuliers, reprennent leur état d'universalité aussitôt qu'elles sont considérées comme séparées de leurs conditions matérielles.Universelles sunt naturcc ipso: singularium.L’idée était appelée spedes expressa, nature exprimée.L’action intellectuelle ne se contente pas, pour connaître son objet, de le contempler, mais elle le produit.Cc qui fait comprendre que la substance intelligente, en nous, est toujours plus rapprochée de celui qui est l’acte pur.En Dieu, il n’y a pas génération du Verbe et ensuite contemplation ; mais l’acte par lequel Dieu engendre le Verbe est celui même de son intcllection.IV.—r,A NATUUE I)E i/UOMME.Les philosophes modernes ont pour habitude de considérer l'homme comme la réunion de deux êtres, l’âmo et le corps.Il n’en était pas ainsi parmi les Scola-tiques.Selon eux, il n’y a qu'un être dans l’homme, l’être humain, résultant de l’union de la matière et de la forme; et la forme du corps, c’est l’âme.C’est la plus noble de toutes les formes qui sont appelées à donner à l'être matériel sa nature.Et comme la plus noble, elle doit toucher de bien près aux formes supérieures, qui sont les Anges : s>clon le principe formulé par St.Denis l’Aréopagite : Sujtremum infimi attingit iufimum Suprmi.Dans chaque être, quclqu’élcvé qu’il soit, il n’y a qu’une forme, et cette forme fait toutes les fonctions des formes inférieures, ainsi que celles qui lui sont propres.De là, il làut conclure que l'âme humaine étant la forme du corps humain, est le principe ou^ la cause formelle de la nature de sa substance, de sa vie, de ses facultés sensitives, ainsi que des facultés intellectuelles.D’après cette manière de considérer l’âme humaine, comme forme du corps, on no voit pas comment pourrait surgir la difficulté de l’union de l’âme et du corps.Rien de plus naturellement uni qu’un être et sa nature.L’on voit que l'union est immédiate et qu’il serait absurde de supposer l'existence d'un lien commun, comme le voulait Jean Lcclerc, avec son Médiateur plastique.11 | n’y a pas besoin non plus d’élevcr des discussions sur 232 L’ÉCHO DU CABINET l’action réciproque d’un être sur l'autre, do l’âme sur le corps et du corps sur l’âme.Ainsi tombent d’eux-inêiues le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz, celui des ciuses occasionnelles de Descartes et plusieurs autres qu'il est inutile de détailler ici.On pourrait ici élever une objection sérieuse au premier coup d'œil, mais futile en elle-même.Cette objection la voici.Les Scolastiqucs enseignent que l’àuie humaine est la forme du corps ; mais l'âme humaine, étant spirituelle, ne peut donner au corps sa nature, qui est toute matérielle.Je réponds d’abord, en premier lieu, qu’un corps, comme on vient de le voir, n’est pas tout matière ; en second lieu, je dis que l'âme humaine, considérée dans sa substance, n’est pas de même nature que l'ange.L'âme humaine possède les facultés sensitives, et voilà pourquoi il lui faut un corps pour compléter son être, ou, si vous voulez, pour la mettre en état de développer toutes ses facultés.St.Thomas a dit : Imellec-tivum hominis est in saisilivo.Que l'âme soit la forme du corp> humain, c'est une vérité de foi, décidée par les conciles de Vienne et de Latran, et proclamée, il y a quelques années, par le Pape actuel, si glorieusement assis sur le Siège de l’ierre, Pie IX.Dans notre siècle, on a voulu refaire 'a définition de l'homme.—Vous savez que la vieille définition faisait de l'homme un animal raisonnable, définition que l'on a trouvée trop humiliante pour 1 orgueil de notre siècle de lumière.—Que Dieu ait placé l'homme dans la création avec la nature animale, ou qu’il l’ait placé parmi les anges, eu le faisant participer à la nature angélique.ce n'était pas la question à ce qu'il narait.Voilà pourquoi, mettant Je côté cette petite difficulté, 011 s'est empressé de rejeter comme indigne la vieille définition, et de la remplacer par celle-ci : l'homme est un'- intelligence servie par des organes.Cherchons en premier lieu à bien saisir le sens des mots employés dans cette définition.Intelligence: ce mot veut-il signifier la faculté intellectuelle ou plutôt la substance que possède cette faculté ?Si c'est la faculté, la définition n'est pas philosophique: Defi titio fit.per principi i essentinliu ; or, l'essence de l'homme est substantielle et non pas seulement accidentelle.S’il veut parler de la substance de l’âme, veut-il placer l'âme humaine parmi les natures angéliques ?Quel est celui qui pense que l'homme possède la nature angélique ?Cependant,* pour qu'une définition soit bonne, il faut qu'elle assigne le genre prochain et la différence propre.Il n'y a pas d'intelligences connues qui soient de même nature que l'âme humaine ; la différence ex,iriiuéi ptrees mots: servie jnr des organes.revient à dire que la partie matérielle de l’homme est un être indépendant de l’âme, et que conséque nment l'homme n’est pas un être, mais deux, ce qui n’est pas.Aillai.donc cette définition pèche contre les règles élémentaires et contre la vérité des choses.—Tout ce qMi la recommande, c’est de nous donner une plus haute idée de notre dignité ! Mais notre dignité ne vient pas du tout de notre nature ; elle vient toute entière de notre destinée ; l'homme est petit par nature, puisqu'il sort du néant; il est grand par destinée, puisque nous allons au Ciel.Les rouîmes Polonaises.Nulle part l’influence de la femme sur l'homme n'a été aussi grande, aussi légitime qu'en Pologne.Lorsque vaincus, accablés, découragés et courbés sous le joug de l'étranger, les Polonais s’assirent tristement au coin du foyer, pleurant leurs malheurs et leurs fautes aussi, ils trouvèrent à côté d’eux une compagne inattendue.La femme insouciante alors, presque timide comme une esclave, se penchait sur l’épaule de l’époux et murmurait à son oreille de douces paroles de consolation et d’espoir.Longtemps elle a pleuré avec lui ; et, à mesure que son âme s'élevait de la vie de famille à celle de la patrie, elle comprenait et se transformait.Ketume d'abord, ange consolateur ensuite, elle est devenue vaillante ; elle est entrée dans la lutte, elle s'est faite soldat.La patrie s'est incarnée en elle ; toutes scs douleurs, elle les a ressenties ; elle a partagé ses joies et ses fugitives espérances ; elle a bravé l’étranger ; elle a ri de ses menaces, de ses tortures et de ses armes ; elle est devenue forte et héroïque,— assez forte pour tout souffrir elle-même ; assez héroïque pour envoyer, sans pâlir, son époux et son fi 1s au combat, au cachot, en Sibérie, à la mort.Ht devant cette miraculeuse transformation, l’homme s’est incliné ; il a écouté avec étonnement etadmiration, il obéit avec reconnaissance ; seul il eût -uccotnbé, maintenant il espère, que dis-je ?il est certain du triomphe.Ht d’abord, qu'on emporte cos fleurs, ces rubans, ces bijoux, ces brillantes étoffes! Ce qui lui convient maintenant, c'est le sombre habit de deuil.Tous ceux qui tombent ne sont-ils pas siens par le cœur?Jetez un immense crêpe partout, sur le berceau, sur l’épousée, sur la fosse entl’ouverte.Plus de soirées, ni de fêtes, ni de bals.Le noir deviendra, par sa volonté, le drapeau national, le signe de ralliement.C est par lui que se compteront les soldats de la patrie jusqu’au jour du suprême combat.Les hommes, ré-ignés à mourir, parlent et maudissent l’oppresseur ; ils discutent et disputent volontiers sur les chefs futurs, sur le choix des moyens, sur leur efficacité.Pendant ce temps, la femme agit.Elle va et vient, messagère infatigable, répandant partout la sainte ardeur qui la dévore.Comme une ombre, elle glisse le long des portes de la ville, elle échappe aux factionnaires, traverse hardiment la frontière, franchit rapidement les distances.Elle va au loin ranimer le courage des exilés et des proscrits :K-poir ! patience ! Bientôt, nous serons prêts!" Elle pénétrer i, s’il le faut, chez les puissants do la terre ; rien ne l'arrête, rien ne la rebute, rien ne la décour ige.Elle veut de l'argent et des armes pour accomplir sa mission : elle en trouvera, elle l'a juré.Mais de vils espions, lancés à s i poursuite, la surprennent au passage; ils la saisissent et la traînent dans un deces lugubres cachots où se commettent tant de crimes odieux.Son corps est brisé par les tortures, elle no pousse pas un cri, elle ne parle pas.Gardienne du feu sacré, de la tradition nationale, elle ne comprend que la lutte, la lutte même sans espoir : vaincre ou mourir ! Ah ! vous pensiez ainsi, sainte et noble femme, qui vîntes, à travers tous les dangers, arracher votro époux aux prisons de Cracovie pour l'envoyer ensuite au plus cruel de tous les supplices.Il était jeune et beau ; il vous chérissait plus que sa vie, plus que la patrie elle-même.“ Ah ! disait-il, aban- DE LECTURE PAROISSIAL.233 donnons tout ; allons bien loin nnus aimer bîx mois seulement Six mois ! c’est Lien court ! et nous reviendrons ensuite mourir onsomble ! ” Vous l'aimiez tant vous-mêine.Et cependant A peine inaride, il vous quittait, sur votre ordre, pour se mettre à la tête d’un petit détachement.Pendant plus d'un mois il courut les forêts, souvent sans pain et sans feu, poursuivi, se battant comme un lion, toujours pensant à vous.Un jour, enfin, accablé par le nombre, ayant perdu la moitié des siens, il fut jeté sur la frontière et fait prisonnier parles Autrichiens.Que de longues heures il passait dans sa prison à parler de vous, à arroser de larmes ce petit médaillon que vous Ini aviez donné et qui contenait une mèche d’adorables cheveux noirs ! Et quelle joie, lorsque vous vîntes lui dire de cette voix douce qu’il aimait tant : “ Aussitôt que je vous ai su prisonnier, cher et bien-aimé maître, j'ai réalisé le plus d’argent possible et me voici.Votre évasion est préparée, ce soir vous serez libre ! " 11 était fou ; il riait et pleurait comme un enfant.Mais vous dites encore, non sans baisser les yeux et rougir beaucoup: “Je vous accorde trois jours, cher seigneur, trois jours seulement.et vous irez ensuite rejoindro nos frères.” Trois jours! c’était l’éternité, c’était une seconde! Trois jours! il n’y croyait pus ! Il s'évada.Le quatrième jour il partit pour la frontière avec quelques amis.Ils n’allèrent pas loin.Surpris par des Cosaques, ils se réfugièrent dans une cabane abandonnée.Comme ils vendirent chèrement leur vie I Pendant deux heures ils luttèrent; ils avaient épuisé leurs dernières munitions, lorsque tout à coup une gerbe de flammes s’échappa de la toiture; la maison était en feu, et les Cosaques paradaient et gambadaient devant la porte avec des hurlements et des cris de démons.Eux se prirent par la main, levèrent les yeux au ciel et crièrent Vive la Pologne !" Lui, dans un coin, prononçait votre nom.Ce fut tout.Et à travers vos sanglots et vos larmes, lorsque cet épouvantable événement vous fut connu, l'on vous entendit distinctement dire: “Je l’aime mieux moit pour la patrie qu’inutile :\ côté de moi !” Non-seulement la femme polonaise gouverne le pays d'une façon absolue, mais encore elle s’empare de l’étranger et le façonne suivant son cœur.Kien ne lui résiste ; elle étend son empire où il lui plaît.11 y a quelques années, longtemps avant qu’on pfit prévoir l'insurrection qui a éclaté, un Allemand fort riche s’était établi dans le royaume et y avait épousé une jeune fille dont la fortune ne le cédait en rien à la sienne.La politique lo préoccupait médiocrement ; il consacrait toute son activité à la culture de son immense domaine.Que lui importait la libération du pays?les autorités russes ne le tracassaient point.11 allait et venait en toute liberté.Sa place n'était point marquée en Sibérie il coup sûr.Aussi dès les premiers mouvements il fit, la sourde oreille : ce n'était point son affaire.Mais lorsque les premières bandes se formèrent, sa femme lui demanda s’il ne prendrait point part il l'insurrection.Il si mit à rire ; elle insista.Il voulut la persuader, lui montrer que cette nouvelle tentative ne saurait aboutir ; il lui lit entrevoir les dangers qu’ils »llaicnt courir, la ruine totale, la misère, la prison, l'exil, le gibet peut-être.Peines perdues! “ Vous n'êtes point mon époux! demain je vous abandonne; j'irai moi-même au camp ! ” Et elle y fût certainement allée.Il le savait bien ; aussi, feignant de céder à ses instances, il partit le lendemain ; mais peu désireux de risquer sa vie pour une cause qui n’était pas la sienne, il se rendit directement Vienne.Là il se reposait de scs fatigues attendant la fin d’une levée de boucliers qu’il maudissait de tout son coeur.Mais bientôt sa femme apprit qu'il n’était point dans les rangs des combattants ; elle découvrit sa retraite et s’en alla l’y chercher.Que lui dit-elle ?par quelles prières, par quelles touchantes supplications l’entraîna-t elle?Nous ne savons, mais elle gagna son cœur et son bras.Cet.homme, un peu gros, un peu lourd, tenant à son bien-être, il sa fortune, A sa vie, se fit le champion de la liberté.Il combattit avec répugnance d'abord, car la nature ne l’avait point fait extraordinairement brave, mais il avait sa femme à côté de lui, toujours au premier rang, et il lui faisait un rempart de son corps, s'exposant aux balles par amour pour elle.Peu il peu il s’enhardit; l’enthousiasme le gagna; il comprit tout ce qu’il y avait de grand et de noble dans cette lutte héroïque, il sc fit Polonais par l’âme, soldat par conviction, et bientôt il fut un des chefs les plus redoutables de ces valeureuses bandes qui les dernières résistèrent aux Russes.Lorsqu’il fut bien prouvé que tous les efforts étaient superflus et qu'une plus longue lutte ne ferait qu’augmenter inutilement le nombre des victimes, sa femme lui dit: “C’est bien! nous avons fait notre devoir! prenons maintenant la route de l’exil!” Mais lui ne voulut point.“ Quand on défend le droit et la justice, dit-il, il faut triompher ou savoir mourir ! ” Elle fut tuée à ses côtés : lui fut pris et pendu.— Revue de Par h.A.de Kollakd.Lh DIVORCE ( Suite.) X La journée se passa paisiblement ; vers le soir, le docteur Twibault revint et s’assura que la situation de Marguerite restait satisfaisante; il ferma le rideau du lit, laissant l’enfant doucement endormie, et il alla s'assoir dans 1e salon voisin.Odile lo suivit et s’efforça de lui témoigner de nouveau sa reconnaissance.Elle sentait vivement ce qu'elle exprimait, et pourtant, sa voix trembla, sa parole devint embarrassée sous le regard étrange qui s’arrêtait sur elle.“ Madame Odile, répondit le médecin, je vous ai dit ce matin qu'un sentiment particulier m’avait inspiré, et je vous le répète encore ; maintenant, me devinez-vous?me comprenez-vous?” Elle resta silencieuse comme l’oiseau sous le regard aigu qui le fascine.“ Odile continua-t-il, je vous aime, je vous ai toujours aimée.Oui, depuis votre enfance, vous avez été pour moi l ien plus que la fille de mon ami.Je ne vous l’ai jamais dit: à.quoi bon?Vous aimiez un j une homme de votre Age, et vous auriez ri de l’amour du vieil ami do votre père.Maintenant la loi vous a faite libre ; mais cette liberté, c’cst l’isolement. 234 L’ÉCHO DU CABINET c’est l’abandon, c’est une solitude mille fois pire que le veuvage.et peut-être m’écoutercz-vous aujourd’hui.Je vous ai rendu votre enfant, Odile, je vous aime plus qu’on ne vous a jamais aimée.Me comprenez vous enfin ?Voulez-vous que je sois votre mari?Je n’ai pas besoin de vous promettre tendresse et dévouement, mou cœur est tout à vous, mais je vous jure que je serai pour votre enfant le plus vigilant des amis, un père, oui, un père, quoiqu'elle soit l’enfant de l’homme que j'ai le plus détesté ici-bas.Parlez, Odile m'acceptez-vous?” Elle secoua la tête, un poids affreux oppressait sa poitrine.“ Vous me refuseriez ! continua-t-il ; vous rejetteriez, sans même y réfléchir, un amour sans bornes, une adoration sans égale ! vous, seule, abandonnée! Vous me haïssez donc bien ! ” Elle fit un effort.“ Dieu me préserve, dit-elle, de haïr l'homme à qui je dois la vie de mon enfant ; mais, puisque vous m'interrogez, puisque vous voulez sonder le fond de mon âme, eh bien ! je ne vous aime pas comme vous voudriez être aimé, et je ne veux pas, d'ailleurs, profiter du bénéfice du divorce.Je ne me remarierai pas.” Il la regarda fixément, avec une expression de colère et de douleur.“ Vous aimez encore cet homme ! dit-il, vous vous sacrifiez à celui qui vous méprise et qui, dans les bras d'une autre, se rit de vous et de vos larmes.Et vous me dédaignez, moi ! moi qui vous donnerais le sang de mes veines.Non, Odile, cela n'est pas possible : une femme ne peut pas repousser du pied l’homme qui n'aime qu’elle sur la terre.Parlez, voulez-vous quitter Gand, la Belgique, l'Europe ?Voulez-vous fuir dans le Nouveau Monde jusqu'au souvenir de votre première union ?Rien ne sera plus facile.Je réaliserai ma fortune, je vous ferai là-bas une vie douce, généreuse : vous oublierez tout excepté moi.vous m'aimerez alors.l’odieux passé ne sera plus entre vous et moi.Nous recommencerons une vie nouvelle.essayez, essayez, Odile.— Je ne puis pas accepter votre sacrifice, dit-elle, car je ne saurais le récompenser.Ne prolongez pas cette entreprise, monsieur, afin que je puisse l'oublier moi-même.— C'est votre dernier mot ?— Oui, répondit-elle avec fermeté.Pardonnez ! je ne puis pas vous aimer.” 11 se frappa le front.“ Une si longue attente vainc et tant d’efforts perdus! s’écria-t-il.Car,sachez-le bien, si je n’avais pas excité Ida à se rendre maîtresse du eœur de Walmeire, votre mariage n’eût pas été troublé ni votre divorce obtenu.Je vous voulais libre, afin que, dégarée des préjugés de la première jeunesse, vous fussiez à moi.— Hélas! répondit-elle, vous avez agi comme mon plus cruel ennemi.Plaise au ciel que je ne vous revoie jamais.— Vous serez exaucée! dit-il avec fureur.Adieu, Odile, vous ne me reverrez plus.” Il sortit violemment, la laissant en proie un trouble inexprimable.Tous ses chagrins s'étaient réveillés, et, en jetant un coup d'œil sur le passé, elle avait compris •le quel poids l'ardente et téméraire passion de cet homme avait pesé dans sa vie.11 avait agi sur son père, sur madame Frank, sur (iuido, sur elle-même pour arriver à son but ; et elle s'était jetée, en aveugle, dans le précipice creusé sous scs pas.“ Un peu do patience eût déjoué ses projets, se dit-elle au milieu des larmes les plus amères ; Guido serait revenu à moi, et je ne serais pas méprisée du monde, sans protection, sans amis ; mon enfant aurait un père, et lui, lui.ne serait pas l’époux d'une autre femme !.” Elle pleura longtemps en silence auprès du lit de Marguerite, et ce ne fut que vers le matin qu'elle alla chercher un peu de repos.XI La matinée était avancée, et Odile dormait d’un sommeil accablé, quand sa femme de chambre la réveilla et lui dit d'un ton inquiet : “ Levez-vous, madame, levez-vous vite, il u:e semble que la fièvre revient depuis une heure.’’ Madame AValmeire se leva et courut au lit de Marguerite.Son instinct ne la trompa point : l’enfant avait perdu tout le bien acquis depuis deux jours : une fièvre ardente brûlait ses mains, son regard n'avait plus sa placidité et sa parole précipitée accusait le trouble de son cerveau.“ Maman ! où est maman ?répétait-elle rapidement, pendant que sa mère la pressait sur sa poitrine.— J’ai envoyé chercher le docteur, je suis bien surpris qu'il ne soit pas venu ce matin, dit M.Paulus à sa fille.— Monsieur, dit ù voix basse un domestique qui venait d’entrer, M.Thibault est parti hier pour Paris.— 11 est parti ! c'est impossible, vous vous êtes trompé, Jean.— Non, sûrement, monsieur, il est parti et bien parti.— Il se venge ! se dit Odile, ô mon Dieu ! secourez-nous ! ” Elle tourna vers son père son visage consterné : “ C’est-à-dire que je n'y conçois rien, dit celui-ci, Thibault s'en aller quand 011 a besoin de lui ! — Mon père, envoyez chercher un autre médecin, Marguerite se meurt.0 mon Dieu ! ne me frappez pas dans mon enfant ! ayez pitié de nous, Seigneur ! " Deux autres médecins accoururent : la situation de l'enfant empirait d'heure en heure; une série de complications rendait soudain mortelle la maladie qui, la veille, semblait presque, finie, et vers le soir, le plus Agé des deux docteurs dit gravement à Odile : “ 11 faudrait, madame, avertir le père de l'enfant que s'il veut la voir encore une fois.” Odile entendait ce terrible arrêt avec la stupeur du désespoir ; mais, pressée par le médecin, elle rédigea un court télégramme qui fut envoyé sur-le-champ à liruxellcs.A demie-mourante, elle attendait deux choses, l’arrivée de son mari et le dernier soupir de sa fille.Chaque bruit la faisait tressaillir : enfin, on lui apporta un pli cacheté : elle l'ouvrit et lut ces mots signés par le fondé de pouvoirs de Guido : “M.et madame Walmeire, absents pour voyage de “ noces, sont en Autriche.N'ont pas laissé leur adresse.'1 C’était une blessure vive dans des blessures mortelles.Odile baissa la tête.Sans désir et sans espoir désormais, les yeux fixés sur Marguerite qui s'endormait du dernier sommeil, appuyée sur son sein, elle la vit expirer au moment où le jour so levait et colorait de rose le faîte des monuments de la ville. DE LECTURE PAROISSIAL.235 “ Elle est auprès de Dieu ! lui dit Gabriclle qui était accourue, et qui avait partagé cette triste veillée.Tu as deux anges gardiens maintenant.” Ces chagrins affreux ne tuent pas, ccs coups de massue nn foudroient pas ; Odile survécut il l'horreur de la première certitude, au spectacle des funèbres cérémonies, au vide qui s'était fait dans la maison et dans son âme ; elle eut des jours de désespoir, des nuits de sanglots, quelquefois elle perdit le sentiment de ses maux et oublia ee qui s’était passé, jusqu à ce qu un réveil terrible lui apprît qu’il était vrai, et que la mort avait emporté sa petite Marguerite.Elle vécut, et, tout en gar-dant au fond do son coeur une plaie incurable, au bout d’une année elle avait presque retrouvé auprès de son père son attitude accoutumée.Le docteur Thibault n’était pas revenu à Garni ; il faisait, disait-on, un voyage scientifique en Orient.Odile ne pouvait penser à lui sans un mouvement de haine: il avait laissé mourir son enfant.Pour Guido, elle avait des larmes, mais pour le docteur elle ne trouvait qu'un cri de malédiction, et elle souffrait de 1 entendre nommer si souvent par son père et de n oser révéler ee qui s’était passé entre eux.lia douleur, les peines secrètes et dévorantes n levaient pu user sa vie, si jeune encore et si robuste ; mais sa santé se trouvait altérée, et son père résolut de la mener A Spa, où les eaux et les plaisirs bruyants parviendraient peut-être à lui faire quelque bien.Elle céda : rien ne l'intéressait assez désormais pour qu'elle eût envie de lutter ou de résister.11 est triste, le moment où on se dit avec le poëtc : “ Que me fait le sulril ?Je n'attends rien des jours! et où l’on ne se dit pas encore avec le psalmi-te : Mon espoir est en Dieu, cl je ne serai pas confondu.XII (juoi de plus charmant que la vallée où Spa est assise, ces coteaux boisés, ces eaux éeumeuses, ces groupes de rochers qui s’ouvrent pour encadrer des sites tous délicieux, et cette ville blanche et parée, qui offre aux voyageurs ses maisons riantes, ses promenades ombragées, ses hôtels splendides où le luxe de Paris éclot au milieu des arbres et des fleurs ?Mais, pour jouir de Spa, pour jouir des lieux créés en vue du plaisir, il faut y apporter soi-même un peu de bonheur ; l’âme dépouillée et souffrante est trop eu contradiction, non avec la nature, toujours consolante, mais avec les hommes amoureux de fêtes, avides de jouissances et de bruit.Odile éprouva pleinement ce sentiment si douloureux de l'isolement au milieu de la foule, de la tristesse parmi des gens disposés ù la joie, du deuil intime et secret traîné parmi les bals et les joyeuses cavalcades.Rien ne répondait à sa pensée dans ce beau séjour, où les malades eux-mêmes ne songent qu’à se distraire ; où tout est gracieux, riant, léger ; où la plus belle nature est condamnée i\ servir de cadre à toutes les folies de la mode, ;\ tous les divertissements des rois de la fortune et du plaisir.Pourtant, eux aussi n’échappent pas à la condition humaine, à cette dure loi qui pèse sur les fils d’Adam, et parmi ces femmes brillantes qui laissaient traîner sur le sable leurs robes de soie, qui montaient à cheval avec tant de grâce et d’ardeur, qui dansaient le soir, couronnées de fleurs, qu’on voyait partout et toujours ; combien de cœurs agi- tés, de cerveaux travaillés par les soucis, d’âmes mornes et consistées ! Odile faisait comme elles: elle suivait son père aux promenades et aux concerts, elle s’en allait, parée et mélancolique, digne de pitié, et probablement excitant l’envie.Son père le voulait ainsi.On ne peut pas toujours pleurer, que diantre ! disait-il.Il faut se distraire un peu, et, pour mon compte, j’ai diablement besoin des distractions, depuis que la pauvre petite Marguerite est morte et que M.Thibault est parti.Mais, en attendant, il faut nous amuser.” On s'amusait donc, et Odile promenait ses chagrins de la l'rominade il sept Heures à la Cascade de Coo, de Y A liée du Marteau aux bruyères solitaires; mais il est i\ Spa un lieu qui, bien mieux que les fontaines riantes ou les campagnes sauvages, attire les voyageurs.Le jeu publie ouvre dans une espèce de palais, caverne de Veau-d’Or, ses vastes salles où résonne la voix du croupier, le retentissement du rateau d'ivoire et le son brillant de l’or que l'on jette sur la rouge ou la noire.Là, viennent les gentilshommes du grand monde et du demi-monde, pour achever leur ruine commencée à Paris ou à Londres ; les Belges présomptueux y risquent la valeur île quelques beaux domaines, les Hollandais y accourent, malgré leur prudence proverbiale ; on y voit des fermiers du nord de la France venir risquer sur une carte le produit de leurs moissons; les pauvres, les riches entourent ces tables fatales ; de midi à minuit, elles sont sans cesse environnées d’un cercle de figures avides, fatiguées, souvent désespérées, quelquefois ricanaut d’une triste joie.Ces joueurs servent de spectacle, les jours de pluie, il ceux qui ne jouent pas, et M.Paulus, qui aimait assez les émotions par reflet, était un des visiteurs assidus de la salle des jeux.Un soir, Odile vint l'y rejoindre, et, pendant que son père lisait les journaux au salon de lecture, elle s’assit dans l'embrasure d'une fenêtre, et suivit des yeux cette foule agitée et silencieuse qui se mouvait sous les feux du lustre.La banque était en veine ce soir-là, et l’implacable rateau attirait sans cesse il lui l’or, l’argent et les billets de banque : fortune, espoir, pain du jour, honneur peut-être que les joueurs voyaient fuir devant eux.Plusieurs femmes étaient assises à la roulette; l'une d'elles, qui venait de perdre une forte somme en numéraire, paraissait inquiète et impatientée : elle tournait fréquemment la tête vers la porte, et enfin, se levant, elle courut à la rencontre d'un homme qui venait d'entrer et lui adressa la parole avec vivacité.Odile les avait reconnus tous deux.C'était Ida, aussi belle qu’autrefois, et Guido vieilli et changé.Ses tempes ét.ient dégarnies, son teint avait pris une teinte maladive, et sa haute taille se courbait comme si une pénible pensée eût pesé sur lui.Pourtant, il attacha sur sa nouvelle femme un regard assez affectueux ; niais, à mesure qu’elle parlait, son visage s’obscursit : elle insistait, elle semblait plaider avec chaleur, il résista, mais plus faiblement, et il finit par tirer soiuporte feuillc et lui remettre deux billets de banque.Elle retourna au jeu, il alla se placer derrière elle.Le croupier crin ; Faites le jeu, Messieurs.Ida plaça sur lu roue un du ses billets.— Rien ne va plus', dit la voix ; la noire sortit, et le billet alla rejoindre le tas d’argent que le directeur avait devant lui.Le second billet eut le même sort : il n’avait fallu que six minutes; un troisième, arraché par une prière ù Guido, les pièces d'or qu’il avait dans sa poche L’ECHO DU CABINET s’en allèrent dans le rateau : la veine était obstinée,.Odile avait suivi cette scène avec un battement de cœur ; on aurait dit que sa fortune et sa vio étaient risquées sur le tapis vert.Le ressentiment qu'elle avait toujours conservé contre Guido venait de tomber tout à coup, et une immense compassion le remplaçait ; Guido paraissait si malheureux, on devinait tant de choses dans le regard impérieux d'Ida, dans l'élégauce outrée de sa toilette, dans ce goût du jeu, obstiné et malheureux, qu’il eût fallu que ie cœur d’Odile fût forgé d’un triple airain pour ne pas se laisser pénétrer de remords et de pitié.Elle regardait toujours, s’abreuvant de cette vue si douloureuse pour aile.Ils étaient unis, mariés ; cette femme, au nom de la loi, avait sur lui des droits incon-testibles ; elle portait son nom, levait la tête, disposait du bien et du coeur de l'époux, tandis que l’épou«e véritable, celle qui, devant Dieu, avait reçu la foi de Guido, délaissée, tremblante, troublée, cherchait à éviter les regards orgueilleux de sa rivale.Ceci était la triste vérité ; mais l’épousc légitime n’avait-elle pas cédé ses droits, abandonné son poste, et manqué à la fois de force et d'amour ?Odile accusait et Guido et elle-même ; elle accusait surtout la loi qui à côté du mariage a mis le divorce, la tentation à côté de ce qui est parfois l'épreuve.“ J'ai voulu ma liberté, dit-elle, je lui ai rendu la sienne, et tous deux nous sommes misérables! Plût à Dieu qu’aucun lien n’eût été brisé ! plût à Dieu que je fusse encore dans la maison de mon mari, dussé-jc y souffrir mille morts ! ” Elle ne pouvait retenir ses larmes à.ces pensées ; mais Guido, qui avait enfin décidé Ida à quitter le jeu, s’avançait de son côté.Odile s'enfonça dans l'ombre, scs vêtements de couleur foncée ne la dénonçaient pas, et monsieur et madame Wulmeirc passèrent devant elle.Il parlait d'une voix basse et animée, et Odile surprit ces mots dits par une voix dont elle connaissait toutes les réfactions: “ Il faut plus de prudence, le crédit, la réputation d un banquier., ” Elle ne put en entendre davantage., M.Paulus venait vers elle du fond de la salle ; il s'effraya en la voyant défaite et tremblante.“Je viens de voir Guido, mon père, dit-elle : il est ici avec sa femme.— Eh bien ! tu y es avec ton père ! — Oui, sans doute, mais sa vue m’a fait mal.Partons, mon père, quittons Spa.allons ailleurs.— Tu le désires?je le veux bien, car je te trouve toute pâle, et tu sais que les tristesse et les airs catafalque* ne me vont pas.Nous irons ailleurs, et nous tâcherons de nous ; muser un peu; car, enfin, je te le demande, à quoi bon vivre si on ne se divertit pas.” XIII “ Ma très-chère Odile, “Tu dois bien t’étonner de mon silence prolongé; toi qui m’as écrit fidèlement de Spa, d’Aix-la-Chapelle, d’Ilambourg, de JJa.de et enfin de Nice, où tu es fixée poir l’hiver.Qu’as-tu pensé ?La vérité, sans doute; tu t’es dit que ta pauvre amie Gabrielle était accablée sous le faix des occupations, et qu’en pensant beaucoup à toi, elle ne trouvait pas le temps de te le dire.“ J'ai éprouvé bien des peines et des inquiétudes depuis ma dernière lettre.Que Dieu soit béni ! il envoie l’épreuve, et dispense aussi la force et la consolation.Mes pauvres enfants sont tombés malades il tour de rôle et j'ai failli perdre Jenny, l’amie do ta Marguerite.Est ce que ce petit ange l’appelait du ciei ?Mou fils aîné, Hubert, m'a fait passer de mauvais jours et do plus tristes nuits, et la dernière née, Antoinette, est encore bien délicate.Nous avons eu aussi un petit revers de fortune, Dieu soit encore béni ! Mon mari n'a pas obtenu l’avancement sur lequel il avait droit do compter, et au'moment où nous savourions cette déception, la tante de mon mari, la tante Christine, dont tu as entendu parler bien souvent, est venue A mourir, et son testament nous déshérite complètement au profit d’un cousin qui lui faisait, il est vrai, une cour assidue.Question d’argent, mais qui n’est pas tout il fait insignifiante quand on possède cinq enfants ; question de cœur aussi, car enfin nous n’avions rien fait qui pût nous mériter une si dure exclusion.N’importe ! la volonté de Dieu est très-bonne en ceci comme en toutes choses; qui sait si nous aurions fait un saint emploi do cette place et de cette fortune?Notre cœurest si faible aux tentations ! Une autre peine a suivi celle-là : mon bon Eugène est tombé malade û son tour ; les agitations et les contra riétés de ces derniers temps lui avaient fait beaucoup de mal, et j’ai craint jviur sa vie.Oh ! chère Odile, quelle douleur, quelle crainte ! Le compagnon de ma vie, mon ami, mon confident, celui à qui je suis unie par un lien unique qui ne ressemble à aucun autre, le père de mes enfants, je l’ai vu malade A l’extrémité, je lui ai vu apporter le saint viatique et recevoir les dernières onctions; j'ai vu la séparation imminente et le tombeau ouvert entre nous, entre nos coeurs, liés l’un à l'autre par tant de souvenirs.Eh bien ! au milieu de ces angoisses, j’ai goûté encore à quel point Dieu est bon : je sentais que rien ne périssait en nous que le corps, que notre finie et ses affections étaient immortelles ; jamais, non jamais je n’ai eu 1 intime conviction de l’immortalité comme en présence de ce lit où mourait ce que j’ai le plus profondément aimé sur la terre.Ce qui m’aimait en lui ne mourait pas, et, sur d'autres rivages, je retrouverai cet amour et tous les autres amours saints et légitimes.Lui-mêmc était pénétré de cette pensée.“ Ce n’est que pour peu de temps, chère Gabrielle, me disait-il après avoir reçu la sainte communion, lin voile va s'étendre entre nous, mais je te verrai ainsi que.mes enfants, et un jour le voile so déchirera ?” Et il était si tranquille I “ Mais Dieu a permis que l’extrême douleur fut suivie d’une extrême consolation.Paisible, résigné à tout, Eugène est revenu à la vie ; maintenant il est tout à fait hors de danger, et nous avons assisté, il y a trois jours, à une messe d’action de grûcc.Nous étions entourés do nos chers enfants.N’cst-ce pas que Dieu est bon, et qu’il faut l'aiiuer autant qu’on le peut ?Ah ! chère Odile, quand donc le connaîtras-tu, ce divin Maître ! Tu souffres, vas donc A ce lui qui a dit : Venez à moi, vous tous nui êtes accablés ! Tu pleures, il u
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