L'Echo du Cabinet de lecture paroissial de Montréal., 1 septembre 1862, lundi 15 septembre 1862
SOMMAIRE.Liltor IE.—Chronique.—Le3 rues ù Montréal.—Le Cercle aire.—Ké-imprcssion do lu romance—“ L’Exilé.—Chronique Musicale.—XU Etude Littéraire : Cliateau-briand et lu critique, par M.de Loménie, du Correspondant.—Feuilleton : Uu projet d’Avenir, par Anna Edianez, (suite).—Uu peu de tout : l.c Lancier.—Musique: Mur-ttueritc ferme Ici yeux, Romance, par M.le Baron de St.l’riest.' l’HKONIQlK DE LA QUINZAINE.Nous avons vu ces jours derniers, le grand tableau du jugement dernier de Cornélius, copié par M.Ileiclt, le décorateur habile de l’IIôtel Dieu; nous savons que cette belle page va être exposée, encore une lois, dans la ville et nous croyons devoir en dire quelques mots a nos lecteurs.Cornélius est l’un des plus grands peintres des temps modernes ; en Allemagne on le regarde comme occupant la première place avec Overbeck.Ces deux peintres se sont places tous les deux la tête de cette révolution dans les arts, qui nous ont valu tant de belles compositions reli- gieuses O Ces noms ne sont pas inconnus ici et on a pu juger déjà du talent de ces grands peintres.Ainsi cette grande quantité d’images de piété, qui nous arrivent chaque année d’Allemagne et qui ont un caractère si particulier de sainteté et de pureté sont dues à des élèves des deux grands peintres allemands Cornélius et Overbeck, qui travaillent d’après les dessins et les tableaux de leurs maîtres et toujours suivant leur direction.Tout le monde connaît ccs produits de 1 art Vol.IV.Montréal (Bas-Canada), 15 Septembre 1862.No.18 410 ËCIIO BU CABINET allemand qui forment maintenant, quoique sous un petit format, une collection magnifique.Que de belles figures de saints et d’apôtres, quelles pures et saintes représentations de !a Vierge Marie, comme tout cela est plein d’in-nocence, de pureté, de recueillement et d’expression céleste ! En voyant ces pieuses reproductions, l’âme s’élève, se purifie, oublie la terre, et sent quelle entre dans un monde nouveau, plus pur, plus noble, tout céleste et divin.C’est donc aven une grande confiance que l’on peut s’attendre à trouver dans le tableau du jugement dernier de Cornélius, une page vraiment sainte, vraiment pieuse et chrétienne.Dans bien des tableaux du temps passé, on remarquait principalement deux défauts, choquants pour les admirateurs de l’art religieux.Certaines peintures comme celles du temps du moyen-âge avaient, il est vrai, l’expression chrétienne, le sentiment élevé: tout dans les figures, les attitudes parlait à l’Ame et représentait admirablement la pensée spiritualiste er chrétienne ; mais en môme temps que de défauts d’exécution on avait à regretter, que de fautes essentielles de dessin, de coloris, de perspective, fautes qui éloignaient du premier abord ceux qui recherchent la forme plutôt que l’idée, la beauté extérieure plustôt que la beauté d’expression, enfin l’élément matériel plustôt que le sentiment.Dans d’autres tableaux religieux, c’était le défaut contraire qui prévalait ; il n’y avait pas autant à dire contre l’exactitude des lignes et des contours, la perspective était soigneusement observée, le coloris était savant et habile, l’ensemble du tableau présentait un coup-d’œil plus agréable et plus flatteur, la composition était bien disposée, les mouvements variés, naturels, aisés, sans raideur et sans monotonie ; mais l’expression religieuse ou était-elle ?mais le sentiment chrétien qu’était-il devenu’ les ligures étaient toutes mondaines et sans aucun rapport avec le sujet, les attitudes sans gravité et sans modestie, les costumes plus ou moins inconvenants, enfin l’ensemble présentait toujours quelque chose de heurté, de violent qui pouvait convenir à quelque scène mythologique ou profane, mais qui assurément était souverainement déplacé dans une représentation pieuse.\ oila les défauts de l’ancienne peinture religieuse.Du moins en général, car nous devons faire une exception pour les peintres de génies qui sont complètement sans reproche sous l’un et l’autre de ces rapports.Dans l’une des écoles, celle du moyen-âge, assex de pi.-té mais pas assez d’art ni d’exactitude ; dans l’école qui l’a suivi, beaucoup plus de science, mais point de piété, point de re- cueillement, aucune idée de sainteté, de foi i|c vertu.Des figures vulgaires, mondaines, des attitudes plus que profanes, une affectation de costumes inconvenants, rien enfin qui put rao-peler les idées saintes, élevées, pures de la religion.Tels étaient les grands défauts que l’art religieux moderne a cherché à combattre.Nous n’avons pas, il est vrai, de grands génies à admirer, comme aux grandes époques du XVe et du XVie siècles, qui malgré leurs imperfections resteront toujours les maîtres insurpassables de l’art.Mais des hommes d’un très grand talent ont cherché à allier ce qu’il y avait de vraiment beau dans les anciennes écoles, l’école religieuse du moyen-sge et l’école profane de la renaissance.Et en faisant cela d’ailleurs, ils n’ont eu qu’à suivre les traces des grands maîtres du commencement de la renaissance qui avaient cherché eux-mêmes à résoudre ce difficile problème.Parmi ceux qui se sont le plus signalés dans cette voie, on cite donc maintenant au premier rang Cornélius, et nous croyons que c’est vraiment une bonne fortune pour la ville de Montréal que de pouvoir contempler l’une des plus belles œuvres du grand peintre.Après ce préambule passons à la description du tableau dont nous avons à nous occuper ici.JUUEMENT HKKNIKR DE COBNEMCB.Ce tableau a été exécuté dans la capitale de la Bavière, à Munich, dans l’église de St.Louis et il occupe le fond de l’une des arcades de l’église.Il a près de 3(5 pieds d’élévation sur 22 pieds de largeur, et il renferme plusieurs centaines de personnages.Le sujet se divise on trois parties; au sommet le ciel ; vers la base les antres ouverts de l’enfer; et enfin l’espace intermédiaire est occupé d’un côté par les élus qui s’élèvent vers le séjour du bonheur, et de l’autre par les damnés qui sont précipités dans les ténèbres extérieures.Le ciel occupe un tiers de la superficie environ, et dans cet espace de 20 pieds sur quinze, sont disposés avec talent, les principaux personnages qui occupent la cour céleste.Le Christ est au milieu sur son trône, les bras élevés au centre de l’assemblée des saints, d’une main il bénit, de l’autre il repousse ceux qui se sont déclarés ses ennemis.A droite et à gauche, l’on voit l’assistance glorieuse des Apôtres et des saints ; sur la tête du Sauveur les St.Anges forment une couronne de triomphe, portant dans leurs mains des palmes de victoires, ou les instruments du supplice héroïque des saints martyrs. DE LECTURE En môme temps, aux pieds du Sauveur, l’on voit d’un côté la Ste.Vierge .Marie, de l’autre le grand saint Jean Baptiste, implorant pour les pécheurs, tandis qu’au dessous d’eux un autre groupe magnifique d’Anges termine de la manière la plus dramatique et la plus saisissante cette belle représentation du ciel.Ceci n’est que le tiers du tableau, mais mérite déjà une attention particulière.Rien n’est plus beau que la disposition de celte première partie du tableau, rien de plus digne d’un pareil sujet.X.S.est plein de noblesse, de grandeur et de dignité, il trône véritablement comme le Roi des rois tandis que les regards de tous les personnages, de cette immense toile viennent converger vers lui.Les Anges le bénissent, le louent et semblent l’acclamer, les Apôtres et les saints le remercient de toute l’eflusion de leur âme ; les élus montent vers lui avec des regards pleins de désira et de saints empressements.Les misérables damnés comtemplent la beauté adorable et s’en éloignent avec tous les signes du plus affreux et du plus navrant désespoir.Les apôtres trônent autour du sauveur avec une dignité sainlc et un calme et une quiétude célestes; on respire en contemplantl’expres-sion de ces visages majestueux, une douceur et une paix qui élèvent l’Ame au-dessus du monde et lui font comprendre les splendeurs et les délices du séjour de la gloire et de la sainteté.Marie supplie avec des regards pleins d’amour son divin fils: St.Jean Baptiste semble rappeler au Sauveur avec, énergie les titres qu’il a d’être écouté.Enfin l’on a beaucoup à admirer dans les groupes des Anges ; les uns occupent le sommet du tableau et portent les palmes du la victoire, et d’autres ssont aux pieds de N.S.pres-qu’au centre du tableau, sonnant les trompettes redoutables du dernier appel, tandis qu’au milieu d’eux un Ange assis sur un trône ouvre le livre de la vie, ce livre terrible où tout est écrit, où tout doit apparaître.Cet ensemble est magnifique, saisissant, plein d’une impression profonde, conforme aux saintes traditions, sans confusion malgré le nombre et les différentes expressions des groupes et des personnages.Un coloris lumineux et brillant S"rt à lairc ressortir cette partie du tableau et exprime bien la gloire de ceux qui doivent resplendir comme des astres lumineux dans le séjour de la léiicité éternelle.Mais cette lumière n’a rien de morne ni de blafard comme la représentation ordinaire du ciel, et la clarté est liabilcrnenl rellécliie par PAROISSIAL.411 es vêtements glorieux des habitants de la cour céleste.Maintenant arrivant à la seconde partie du tableau, nous devons dire qu’il y a tant de groupes différents, que notre description semblera forcément indiquer un ensemble confus ou embrouillé à cause de la multiplicité même du sujet ; mais nous pouvons assurer qu’il n’en est rien, la composition est si bien disposée, et si ien ordonnée que l’unité la plus complète existe entre tous ces personnages d’attitude et d’aspects si divers ; d’un côté, nous voyons les Anges ibérateurs avec les élus, de l’autre les démons avec les damnés qu’ils entraînent vers l’enfer.L’ensemble est rempli d’une vie, d’un mouvement, d’une animation qui, au premier coup d’œil, remplit le spectateur de stupeur et d’éton-nernent, mais ensuite son œil saisit un ensemble qui l’émeut profondement, tandis qu’il découvre à chaque personnage una expression diverse et dans chaque groupe une pensée dif-rente propre à représenter les circonstances principales du dernier jugement.Au milieu de la scène, entre le ciel et la terre, à mi-chemin entre les abimes et le séjour du bonheur, entTC les élus qui sont A la droite et la foule des damnés qui sont à sa gauche parait terrible, imposante la figure majestueuse de l’Archange St.Michel, il est armé de toutes pièces, et tient son bouclier d’une main et son glaive de l’autre.11 opère d’un seul geste, mais d’un geste redoutable et effrayant avec son épée qui flamboie comme son regard, 11 opère la séparation irrévocable des bons et des méchants, des élus et des reprouvés, du bon grain et de l’ivraie.A sa droite l’on voit des bons Anges qui éveillent les Ames du sommeil du tombeau, on en voit d’autres qui avec leurs armes arrachent des élus aux efforts acharnés des démons, tandis qu’au dessus d’autres esprits célestes s’élèvent avec des Ames bienheureuses qu’ils conduisent au ciel.Ah! comme ces ligures sont heureuses! comme elles sont tournées avec ravissement avec extase, vers le ciel qui apparaît déjà ouvert a leurs regards ! plus haut encore en contemple un spectacle ravissant, imprévu et charmant, ce sont les SS.Anges gardiens des Ames qui descendent du ciel pour aller au-devant d’elles et qui les rencontrent à mi chemin ; avec quelle joie est accueillie cette rencontre, à quelles saintes expressions de reconnaissance, donne-t-elle lieu ! voilà ce que le peintre a su rendre avec une variété et une force d’expression dignes d’admiration.Entre ces groupes il y en a un qui attire la sympathie, un jeune homme dans la fleur de l’Age rencontre sa fiancée—quelle mort les a séparés ?c’est sans doute quelque triste et 412 ECHO DU CABINET funèbre histoire, mais clans le ciel il n’est plus de larmes, tout est oublié ; dans quelle expression de bonheur se reconnaissent-ils, saintement agenouillés aux pieds de l’ange qui va les conduire au Seigneur.Or, ee dont nous avons parlé n’est encore que la moitié de la seconde partie du tableau.Maintenant nous avons à comtempler la peinture ciïrayante de la réprobation des méchants, de la rage des démons, des abimes et des flammes de l’enfer.Sous la main du Seigneur qui lance sa malédiction, une foule immense d’infortunés repoussée du séjour de gloire lombe en gémissant vers l’abime ; ces fronts frappés de la foudre s’abais-sent sous le coup qui les accable ; quelques âmes malheureuses semblent malgré la terrible sentence vouloir revenir aux pieds du Souverain juge, mais elles sont saisies, enlacées par les esprits de l’enfer qui se jettent sur elles et les entrainent avec une rage effrayante vers les abimes entrouverts.Aux portes de l’infernale demeure est assis Satan entouré des ministres de sa colère, Satan assis sur un trône de feu, tenant à la main un sceptre composé de serpents, dont il flagelle les réprouvés à mesure qu’ils passent près de lui.Devant lui, l’on voit le spectacle effrayant de pauvre?âmes qui gémissent, sanglotent et se tordent de douleur et de désespoir à ses pieds.L’un de ces personnages exprime le dernier degré auquel puisse arriver la douleur humaine —ses yeux sont gonflés et tout enflammés de larmes, ses joues sont comme meurtries et labourées par les pleurs qui ruissellent, tout son corps semble palpiter et frémir d’épouvante, son regard est fixé sur le maître du mal avec une expression de désespoir, d’angoisse frayeur, qui revèle tous les mystères de la réprobation : à côté une pauvre créature se tord lesmainsde douleur, un peu plus loin près du trône infernal deux figures vêtues de vêtements sombres et austères fixent les yeux sur le prince des ténèbres avec un sentiment de surprise de stupéfaction dont aucune parole ne peut donner l’idée.Quelles sont ces âmes ?Ceci est un des mystères de la mort qui en referme bien d’autres—ce sont sans doute des âmes qui se sont trompées elles-mêmes pendant le cours de leur vie et jusqu’au dernier moment, ctqui ont suivi ce chemin dont parle la Sic.Ecriture, te chemin qui //avait droit mais qui conduit à la mort : c’est du moins et que l’on peut penser.Enfin, au bas du tableau est l’entrée de l’enfer, c’est ià qu’a lieu ladernière lutte des Démons avec les reprouves, jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’abime.Ici se présente entr’aulres incidents, une triste épisode de ce terrible spectacle, un groupe de jeunes (illes sont près d’être précipitées ; | elles sont couchées éperdues près des flammes • ah ! quelle expression de douleur,d’abattement ! que de tristes regrets ces pauvres âmes échangent-elles entre elles dans ce moment suprême ! on peut le deviner à l’abattement de leur altitude, à la douleur qui pénètre leurs traits délicats et jeunes.Quel triste et effrayant réveil pour ceux dont la vie aura été renfermée dans les illusions et le rêve do la jeunesse ! Cet épisode seul remplit l’âme de l’émotion la plus profonde et quand l’on a déjà tout contemplé, tout considéré pendant même un long temps, on a de la peine ù se détacher de ce* pauvres victimes de la légèreté et de la folie mondaines.Tel est le tableau de Cornélius, tel apparaît-il au fond des arcades de l’Eglise St.Louis à Munich, encadré parla richesse du style le plus pur d’une Eglise du XIIle siècle, dans le.recueillement et dans le silence du sanctuaire.Après l’avoir décrit et avoir montré le mérite de sa conception et de sa composition, il faudrait encore parler du mérite de l’exécution; Cornélius est un dessinateur du premier ordre et l’on voit qu’il a étudié les grands maîtres.Les personnages sont dignes, graves et majestueux : de plus, le coloris général de la copie que nous avons sous les yeux est satisfaisant, il n’est pas des plus éclatants, mais il a ce ton calme et doux qui convient aux sujets religieux et principalement aux morceaux qui doivent être encadrés au milieu des lignes architecturales de l’Eglise.Outre la dignité et la noblesse des personnages, ce que nous avons encore à remarquer, c’est la beauté des draperies, et la modestie et la réserve que le peintre a observées dans la distribut son de ses costumes, il a évité avec soin la défaut de certains peintres, qui ont prétendu édifier leurs admirateurs, avec une légèreté et une crudité de costumes que l’on n’a jamais pratiquées nulie part, même dans les pays les moins civilisés.Cornélius a complètement évité ce défaut et il s’en est tiré à son honneur en multipliant ces draperies qu’il sait exécuter avec un talent consommé.M.de Montalembert a souvent proclamé le talent de Cornélius; M.Ilippolyte Fortoul mort dernièrement ministre de l’instruction publique, lui a consacré plusieurs chapitres dans son livre sur l'art en Allemagne, et fait le plus grand éloge de scs œuvres.La copie de ce beau tableau a coûté plusieurs années de travail à M.Ileldt ; elle est vraiment remarquable et montre un rare talent pour la peinture de décoration religieuse.C’est une belle occasion pour ceux qui ai-| ment les arts que de venir contempler cette belle DE LECTURE PAROISSIAL.413 reproduction de l’un des chefs-d’œuvres de la peinture religieuse moderne.Enfin, nous pensons que ce serait une précieuse acquisition pour une Eglise, car le prix demandé n’est pas trop élevé cl assurément la même surface exécutée en boiseries ou en vitraux dans l’intérieur d’une Eglise coûterait plus cher.Montréal augmente avec une rapidité étonnante ; tous les ans il s’y fait des centaines de constructions ; on perce de nouvelles rues ; on élargit les anciennes ; on crée des parcs ; on assainit des terrains bas ; on plante des arbres ; et rien ne reste en arrière : pas même les taxe?, pas môme la dette municipale qui va bon train et se porte à merveille.Ce n’est pas l'Echo qui s’en plaindra, puisque les grands journaux qui se disent politiques, n’en soufflent mot : cependant, nous avons, en laveur de l’IIistoirc, une petite réclamation ;'i faire ; ici, nous sommes sur notre terrain.Pourquoi les Conseillers de la ville ne donnent-ils pas à quelques unes des rues nouvelles les noms des fondateurs glorieux de Ville Marie, ou des gouverneurs et hommes illustres du Canada ?Vous chercherez la rue de Maisonncuve, Olier, Talon, d’iberville, Vaudreuil, etc.; et vous trouverez la rue Craig, la Place Dalhousic, —que les canadiens appellent toujours—La Citadelle,—la rue Sherbrooke, la rue Dorches-ler, la rue Molsou.On a suivi au Conseil de Ville le système adopté depuis un temps immémorial par le Ministère des Terres de la Couronne, où, pour baptiser les nouveaux townships, on achève d’épui-ser le catalogue des noms de tous lieux qui, en Angleterre, portent un nom : on en êst réduit aujourd’hui à appeler un township, township de Kars (en mémoire probablement du théâtre des exploits du Général Williams) ; un autre prend le nom de celui qui l’a arpenté ; jusqu’au secrétaire de l’cx-Gouverneur llead qui se nomme comme un township, ou vice-verni.N’est-il pas déplorable de voir l’ignorance ou le mépris de l’Histoire du Canada porté si loin, tandis que noms pages fourmillent de noms illustre!*, et même de beaux noms français nullement difficiles à prononcer pour des gens qui disent Bixborough, Iiinchinbrooke, Gayhurst, Halifax South, Hunterstown, Kilkenny, Aber-eromby, Lingwick, Bulstrode, sans rien se défaire dans la mâchoire.Notez, s’il vous plaît, que cetle dernière série de noms harmonieux désigne tous des townships voisins des vieilles paroisses.A Québec, on est plus canadien et mieux inspiré que nous à ce sujet.Il n’y a pas jus- qu’à l’ancienne division française de Montréal en faubourgs que nous regrettions quelque lois.Ainsi donc, nous espérons que le petit nombre de fidèles que l’Histoire Canadienne et la langue française comptent au Conseil de Ville, prendront cette noble cause en mains et lui feront emporter, nous l’espérons, maint triomphe.C’est ici ou jamais l’occasion de disputer le terrain pied par pied, rue par rue.Monsieur ie Supérieur du Séminaire honorera de sa présence les membres du Cercle Littéraire, à leur réunion de samedi prochain.Tous les membres sont invités de s’y trouver.La jolie romance intitulée: L'Exilé, que l'Echu a publiée il y a quelque temps à la demande d’une foule de personnes, vient d’être réimprimée et mise en vente à Montiéal par la maison Boucher et Manseau, à Québec, par la maison E.Larue et Cic., rue St.Jean, faubourg St.Jean.La lypographie fait honneur à l’établissement déjà si avantageusement connu de M.Eusèbe Sénécal.Nous invitons les amateurs d’une jolie romance à se hâter d’acheter l’Exilé, vu que le tirage a été assez restreint.CHRONIQUE MUSICALE.Hélas ! les vacances sont terminées ; il faut à présent reprendre ses livres ; il m’est imposé de me mettre au piano, et d’étudier mes exercices ! J’étais si bien chez mes parents; mes frères, mes sœurs, mes amis, tous enfin m’entouraient et, à cette heure, il me faut ne songer qu’à l’étude ! Ah ! que la vie est triste !—Voilà bien le langage de l’élève, en)ce moment de cette élève qui, il y a si peu de jours, se distrayait au milieu de sa famille.Et moi, cher lecteur, ne me plaindrez-vous pas en sachant qu’un mien ami, mon cher Cœcilius, m’a demandé d’écrire ccttc chronique ?Que dis-je ; c’est moi qui doit vous plaindre de lire ma littérature, tandis que Cœcilius vous en offre de si spirituelles, de ces jolies chroniques si bien appropriées aux événement qui charment les oreilles montréalistes ! Imaginez, chers lecteurs, que pour m’inspirer tant soit peu, je, me suis vu obligé de me rendre à St.Lambert! Là, entouré de chars, de brouettes, de plusieurs centaines de cordes de bois, dont je ne ferais nullement (i si le Grand Tronc m’en octroyait quelques unes sans taire tort aux actionnaires, je me suis convaincu que le Pont Victoria était un chef-d’œuvre d’art; de plus, 414 ÉCHO DU CABINET j’ai remarqué pour la centième fois que le St.Laurent offrait uue eau verte et limpide dans laquelle les plus beaux yeux pouvaient facilement se mirer.Mais, mon Dieu ! sur ce quai si gai naguère, pas une jeune fille, pas une jeunesse qui se récréait dans de joyeux ébats ! Quelle en est donc la cause ?Ne la devinez-vous pas?C’est que la rentrée des élèves dans les couvents, dans les pensionnats, a enlevé à ces belles rives toutes la partie la plus gracieuse du genre humain.Remarquons que malgré les regrets si naturels que témoignent ces jeunes enfants, le travail ne leur est pas un fardeau, et qu’elles se remettent promptement à l’ouvrage.Elles ont si bien la conscience de leur devoir qu’elles ont l'air radieux à la vue de leurs bonnes maîtresses qu’elles embrassent tendrement à leur arrivée.Et en effet, que faut-il à des cœurs aussi candides à des âmes aussi pures ?c’est le modèle des vertus, l’exemple de l’ordre qui règne dans tous ces établissements religieux, la régularité du travail qui habitue l’élève à savoir compter le temps et à le mettre à profit en étudiant avec méthode.Nous aimerions être certain que la musique, cette branche de l’éducation d’une jeune fille, sera enseignée partout avec méthode et que' la routine est pour toujours bannie de toutes les maisons d’enseignements.La routine peut produire que de tristes croque-sol ou croque-notes,, ad libitum.Puisque les classes sont faites avec des livres qui reçoivent la sanction d’un comité supérieur, pourquoi les chefs d’institution n’exigeraient-ils pas que le professeur de musique enseignât avec méthode afin que les élèves profitassent des leçons et n’aient plus l’air de savoir fort bien jouer du piano, tandis que nous rencontrons journellement des élèves qui sont incapables de lire une note de musique.E*.du reste, les parents s’aperçoivent bien aujourd’hui que quelques musiciens qui prennent le titre de professeur ont abusé de leur crédulité.Les pères et les mères ont un contrôle facile à exercer sur le maître c’est de prendre la méthode et de questionner l’enfant ; si l’élève ne peut répondre, c’est que le maître ne lui a peu appris les éléments de la musique.L’événement du jour est le projet d’association de M.Craig, lacteurde piano, à Montréal.Cette idée est une heureuse conception et nous félicitons sincèrement son auteur de l’initiative qu’il a prise dans cette circonstance.De plus, il nous semble que cette entreprise ne peut-être placée en de meilleures mains : nous avons toujours été frappé de la résignation, de la patience qui distinguent le caractère de cet habile facteur et aussi de la modestie qu’il met dans son action.C’est à lui seul qu’il doit d’avoir le dessus dans ses affaires ; il ne s’est jamais découragé dans les moments les plus critiques, espérant sans doute trouver des jours meilleurs.En effet, il reçoit aujourd’hui la récompense de ses pénibles travaux; dos citoyens respectables ont entrepris de favoriser son projet d’association qui nous parait assis sur des bases si solides que quelques semaines suffiront pour en faire connaître publiquement tous les avantages.Nous pensons que M.Craig ferait bien de nommer de suite un comité de direction qui pourrait dès à présent îépondre à toutes les demandes du publie.Jusqu’à cette heure, cette affaire est presque restée à l’éiat d’entreprise privée, ou plutôt quelques personnes ont pensé que quelques mots avaient suffi pour offrir matière à causer.Non, le projet est sérieux, et d’autant plus intéressant qu’il offre 1111 nouveau placement aux capitaux inactifs et encore mieux aux petites économies de l’humble ouvrier sans exclure les encouragements monétaires des capitalistes de la cité.En dernière analyse, la sécurité dans les affaires de ce genre doit être représentée par celui à qui appartient l’idée du projet.Or, M.Craig est si honorablement connu, sa conduite a toujours été si franche, si loyale, il a montré si fréquemment une grande libéralité dans sos transactions commerciales, que cette nouvelle société offre les garanties les plus sérieuses et les plus durables.Puisque l’industrie nous occupe on ce moment, parlons de l’excellent orgue construit par MM.Mitchell et Porté, pour la chapelle de l’Hô-tcl-Dicude Montréal.Notre vénérable évêque à peine remis de sa grave maladie, a voulu en faire la bénédiction le mercredi, 10 de ce mois au milieu de plusieurs membre du clergé, parmi lesquels ont remarquait M.Trudeau, vicaire général de l’évêché de Montréal, M.l’iamon-don, chanoine, les il.P.Sachez, recteur du collège Stc.Marie, le R.P.Aubert, supérieur des Oblats ; Mgr.Bourget a dit une basse messe pendant laquelle M.Gustave Smith, organiste de l’Eglise St.Patrice, a fait entendre les sons de ce bel instrument.M.Smith avait été chargé par la supérieure de recevoir cet orgue.A cette occasion, M.Mitchell, le facteur, a été l’objet de remarques spéciales sur l’excellence de son orgue.Il est bien certain que la facture en est parfaite et que les sons nous ont semblé admirables.C’est un véritable succès qu’a remporté M.Mitchell, même d’autant plus éclatant que, nouveau dans son art, il a voulu prouver qu’il était à même de satisfaire toute personne qui aurait besoin de ses services.Nous devons même ajouter que M.Mitchell a agi avec délicatesse et libéralité pour la construction de cet orgue.Nous pensons donc que le clergé saura apprécier de si précieuses qualités DE LECTURE PAROISSIAL.415 de la part d’un compatriote qui fait honneur à l’industrie canadienne.Mais, puisque nous parlons de cet orgue, commençons une bonne et heureuse nouvelle.Le petit orgue qui était à l’Hôtel-Dieu a été placé temporairement, nous n-t-on dit, dans le sanctuaire de l’Eglise Paroissiale.Nous désirons que cette innovation soit comprise par la lubrique, car elle a pour effet de rendre généralement aux chantres un véritable service, tant pour le chant que pour l’ensemble des office*.De plus, cet orgue allège le service du grand orgue, donc les fonctions deviendront plus sérieuses par cela mémo que l’organiste aura le temps nécessaire pour faire valoir son bel instrument.L’orgue de la paroisse, construit par M.Warren est encore incomplet, mais tel que nous le trouvons, on y remarque d’excellents jeux.Ce que nous regrettons seulement de dire à son égard, c’est de blilmer fortement la manière dont il a été posé ; il est impossible de voir un orgue placé dans de plus mauvaises conditions, que celui-là, et les dérangements qu’on y constate ne proviennent que de certains vices que nous signalerons prochainement dans un autre article.Quant à présent nous nous bornons à déclarer franchement que la place qui lui a été assignée es! détestable sous tous les rapports.Si les affaires ont périclité pendant quelque temps pour les marchands de musique, nous voyons avec plaisir que la rentrée des élèves a donné de l’activité à ce commerce.On peut dire que la maison Boucher et Manseau est en pleine prospérité.Ce succès tient au bon choix de musique qu’on trouve dans ce magasin et aussi aux prévenances des propriétaires.La diligence dans les affaires est un indice certain de la réussite des affaires ; nous n’avons donc pas lieu d’être étonné des encouragements qu’on a donnés à cette maison canadienne.Parmi les ouvrages d’instruction élémentaire de musique, qui se vendent chez MM.Bouclier et Manseau, nous devons montionner /’Abécédaire Musical écrit pour le pensionnat par M.Gustave Smith, qui, entre parenthèse, vient (l’ètre nommé le seul professeur du Pensionnat des religieuses du Sacré-cœur.Ce livre est.d’une interprétation facile et le prix si peu élevé de cette brochure ajoute encore au succès i qu’il obtint l’année dernière Nous croyons qu’il en reste maintenant bien peu de copies, mais nous sommes informés que M.Smith ira-vaille en ce moment à un nouveau livre qui doit paraître pour la rentrée des classes de l’année1 prochaine.Cet ouvrage comprendra toutes les parties de Part musical et pourra ainsi satisfaire tous les goûts.N’oublions pas non plus do parler des magni , tiques pianos que M.Laforcc vend dans le magasin de musique de MM.Boucher et Manseau.i Nous préférons que les amateurs veuillent bien les visiter, car notre appréciation, pour prendre le titre de réclame, n’ajouterait pas à la supé-rioté qu’on leur a depuis longtemps accordée.Partout nous croyons le progrès, dans les plus petites •••hoses comme dans les grandes ; espérons qu’il nous sera souvent donné de tenir nos lecteurs au courant du progrès de Part musical, le seul qui nous intéresse.Dnm.T ETl DE LITTKKitlKK.XII CHATEAUBRIAND ET LA CRITIQUE.FBBM1KRE PARTIE.Parmi les influences diverses qui agissent aujourd'hui dans un sens défavorable r.la mémoire de Chauteau-briand.il en est de générales qui s'exercent non-seulement sur lui, mais sur toutes les illustrations de son siècle, et il en est d’autres qui le concernent plus particulièrement.Etudions d'abord les premières.M.Sainte-Beuve est incontestablement fondé un droit lorsque, s'emparant d'une phrase éerite en 1S02 dans le Génie du chrintianimc et dirigée contre les auteurs du dix-huitième siècle, il la retourne contre M.de Chautcaubriand lui-même et contre ses contemporains, et quand il répète après lui : " 11 n'est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été en général ! placés trop haut." Ceux de notre siècle sont eu effet dans le même cas que ceux du siècle précédent : tous ont été surfaits, tous seront diminués, et M.de Chateaubriand, surfait comme eux, sera diminué comme eux.Mais dans quelle mesure?Là est la question.C’est à déterminer cette mesure que M.Sainte-Beuve emploie toute la sagacité de son esprit et toute la finesse de son goût ; sans examiner encore si l’éminent critique n’a pas'été quelquefois injuste, surtout dans les appréciations d'ordre moral, constatons seulement un fait évident, un fait que M.Sainte Beuve doit reconnaître lui-même, c'est que les écrivains qui attachent avec raison une grande importance à ses jugements et qui sont le plus favorables à son ouvrage sur 31.de Chateaubriand ont, en général, une tendance très-marquée à dépasser de beaucoup la sévérité du premier âge et à aggraver considérablement sa sentence par la traduction qu'ils eu font.Le premier juge nous dit qu’il s’agit de substituer à l’égard de 31.de Chateaubriand la vrai-critique, la critique judicicmc, à la dévotion.Il se défend à plusieurs reprises de tout parti pris contre la gloire de cet homme illustre, et 1 on vient de voir, pal quelques exemples choisis parmi une foule de témoignages de même nature que nous avions sous les yeux, avec quelle facilité la rigueur plus ou moins mitigée et nuancée de 31.Sainte-Beuve se transforme, sous la plume des critiques de seconde main, en un mépris tus* Inet et très accentué.N’y a-t-il pas déjà dans cette | disposition générale des esprits un signe du temps qui vaut la peine qu on s y arri'te ! Quand 31.Sainte-Beuve nous dit que nous vivons dans un temps • où il n’y a presque pas de critique proprement dite, ou les critiques eux mêmes se font 416 ÉCIIO DU CABINET peuple et poussent à l'idole, i\ la statue,” il a certainement raison ; les choses se passent en effet ainsi tant qu'un homme illustre reste en possession de sa vie et de sa renommée.Tant qu’il peut servir ou nuire, l’éloge ou le blâme désintéressé n’existe pas j*our lui.Il ne rencontre guère que des panégyristes dont les adulations lui tournent la tête, ou quelques ennemis déclarés dont les critiques ne lui servent de rien parce qu'il n’en tient nul compte.Mais il faut convenir aussi que, même dans le cas où il aurait ce bonheur assez rare de faire durer sa renommée autant que si vie, la mort change terriblement sa situation.Notre siècle, qui aime souvent se distinguer du siècle précédent en se qualifiant avec un peu d'emphase «nie époque de reconstruction, semble jusqu’ici caractérisé avant tout par l’instabilité en tous genres.Tout s’y prend à l’essai, rien n’y tient, rien n’y dure; il y souffle un vent qui abat avec la même rapidité les gouvernements, les édifices et les réputations; notre siècle, à la vérité, construit ces trois choses presque aussi rapidement qu’il les détruit.Pour ne parler ici que des réputations, elles se font vite, s’exagèrent aisément et se défont de même, et, s’il s'en trouve quelques-unes qui aient eu ce rare privilège de se conserver pendant une longue vie, la mort les soumet ù une épreuve plus rude qu'elle no le fut à aucune autre époque, car le public de nos jours est remarquablement enclin à se fatiguer d'avoir porté longtemps le poids d'une renommée, si cette renommée est son ouvrage, et à se sentir reconnaissant pour quiconque cherche à le soulager de ce fardeau.Que l’on compare ce qui se passo au sujet de Chateaubriand il ce qui se passait treize ans après la mort de Voltaire et de Rousseau.A quelque point de vue qu’on se place pour juger ecs deux écrivains, le bien et le mal, le vrai et le faux, étaient certainement aussi mêlés-dans leurs œuvres qu’ils peuvent l’être dans celles de Chateaubriand.Leur talent littéraire ne prêtait pas moins que le sien à la critique.Quant leurs doctrines elles étaient à coup sûr aussi discutables que les siennes, elles n'étaient pas plus que les siennes à l’abri du reproche de scepticisme, d'inconséquence, de contradiction, et, dans ce quelles avaient de plus arrêté, elles s’attaquaient non-seulement à des mensonges et des abus, mais aux sentiments ou aux institutions les plus nécessaires à la vie morale et sociale de l'humanité ; toutes les faiblesses de leur caractère étaient complètement dévoilées ; la correspondance du premier, les Con-fmions du second, les montraient à tous les yeux avec des qualités, mais aussi avec de très-grands et même de très-vilains défauts.Ils furent après leur mort vivement combattus, mais non moins vivement défendus, et aujourd’hui encore la mémoire de chacun d'eux, objet de nos disputes passionnées, nous rappelle, pour employer une expression heureuse de M.do Marante, “ le cadavre de Patroclc, que so disputaient avec aelinr-ncment les Grecs et les Troyens.” Comment se fait-il que la renommée de Chateaubriand n’éveille guère chez le public pris en masse qu’un sentiment d'indifférence, où se distingue seulement un peu de curiosité pour les attaques dont elle peut être l'objet ?Nous prévoyons sans peine que notre remarque va paraître bien dénuée d’intelligence à quelques-uns de ces grands esprits qui traitent de haut une gloire i\ laquelle se sont laissé prendre trois générations d'esprits faibles.Ces grands esprits nous répondront que le public ne s’intéresse point Chateaubriand et s'intéresse encore à Voltaire et à Rousseau, parce que ceux-ci représentent quelque chose, tandis que Chateaubriand ne représente rien ; parce que ceux-ci sont des hommes île l’avenir, tandis que Chateaubriand est un homme du passé.A cette sentcnco fastueuse nous opposerons humblement deux objections.La première, c’est que si les questions d'an de religion, de liberté, ne sont pas des questions éteintes des questions du passé, Chateaubriand s'étant beaucoup et puissamment occupé, en bien ou en mal, de ces trois choses, il est permis de s’étonner que le publie ne s oo-cupe un peu de sa mémoire (pic pour prêter une oreille d'ailleurs fort distraite, à cèux qui la déprécient ou l’insultent.La seconde, c’est que l'indifférence du public de nos jours pour les morts illustres qui ont ce désavantage d'avoir été par lui admirés et encensés vivants ne parait pas se borner aux hommes du passé.Il est probable que ceux qui dédaignent Chateaubriand à ce titre sont disposés il considérer comme des hommes de l’avenir Béranger ou J,amenais (celui-lil du moins pour la seconde moitié de sa carrière).Eli bien, on ne voit pas pie ces deux mémoires aient plus que celle de Chateaubriand le privilège d’intéresser vivement le public.11 nous semble au contraire, et nous le prouverons tout ;\ l’heure, qu'après avoir reçu comme la sienne l'hommage suprême et retentissant qui accompagne les funérailles, elles sont tombées dans un délaissement plus grand encore, et que, pour eux comme pour lui, c’est l'attaque plus que la défense qui a le privilège de réveiller un peu l'attention.Il va sans dire que, quand nous rapprochons du nom de Chateaubriand d’autres noms qui ont subi la même destinée que le sien, nous ne nous proposons nullement de plaider sans distinction en faveur de toutes li s réputations de notre siècle, et de soutenir que la déchéance qui les frappe toutes également est également injuste.Nous voulons seulement constater une tendance qu'on ne saurait méconnaître chez les hommes de nos jours et qui consiste à aimer qu’on leur démontre que tcutinort illustre, quel qu’il not a usurpé pendant sa vie leur admiration et leur respect, que toute renommée e-t une affaire de clianco ou d intrigue, qu'aucun talent, aucun caractère, ne résiste à un examen sérieux.Si cette tendance coïncidait visiblement avec un notable progris dans notre goût littéraire et une sévérité toujours croisante dans nos mœurs privées et publiques, il n’y aurait pas lieu de s’en effrayer, on pourrait, au contraire, s en féliciter.Mais, s'il en était autrement, si la rigueur envers les morts était proportionnée au relâchement et i\ la complaisance entre vivants ; si l'homme supérieur, en proie à la flatterie tant qu’il existe, devait être voue quand il n’est plus, non pas à la justice qui rend a chacun ce qui lui est dû, mais à la révolte éternelle do l'esprit d'envie et de dénigrement d'autant plus âpre a lui refuser tout respect qu'il aurait fait plus d etlorts pour l’obtenir, il faudrait alors admettre que Chateaubriand a eu raison lorsque, dans scs accès d une misanthropie à la fois orgueilleuse et découragée, il a dit en mettant seulement à part Napoléon : “ Je suis convaincu que nous nous évanouirons tous: premièrement, l'arc0 que nous n’avons pas en nous de quoi vivre; secondement, parce quo 1e siècle dans lequel nous coiunienyoïi-ou finissons nos jours n .i pas iui-iuOuio do quoi nous DE LECTURE PAROISSIAL.417 faire vivre.Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans loi, vouées au néant quelles aiment, ne sauraient donner l’immortalité ; elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée.” Il faudrait se préparer à voir disparaître chez les intelligences douées de facultés supérieures, pour le bien comme pour le mal, cette préoccupation de l’avenir, qui est souvent l’unique religion qui leur reste, l’unique frein qui les retienne.Du moment où cette croyance en lu postérité, professée même par Diderot, qui ne croyait pas en Dieu, serait absolument éteinte, l'homme habile et fort ne vivrait plus que pour donner satisfaction à ses appétits de domination, do richesse et de plaisir, et, pour employer une autre expression énergique de Chateaubriand, “ il ne ferait pas plus de cas de sa mémoire que de son cadavre.’ Mais, malgré les apparances, nous n’en sommes pas encore là.L'époque ac^tlle est, il est vrai, particulièrement rétive à l’admiration désintéressée des morts parce qu’elle est comme entraînée dans un tourbillon d'événements confus et de surprises qui ne lui laisse que le temps de s’occuper des vivants.Dans ce tourbillon, les vivants eux-mêuies, instruments fragiles de la Providence, s'usent sur un détail, ne durent qu’un jour et voient leur renommée mourir avant eux.Mais au delà du présent il y a l’avenir.Quel que soit cet avenir, il sera sans doute plus fixe que le temps actuel, puisque celui-ci est la mobilité même ; et lorsque les hommes de cet avenir, en contemplant, d'un rivage quelconque, notre tumultueuse et incohérente versatilité, verront au milieu de tant d'ombres fugitives se dresser une réputation qui a pourtant duré un demi-siècle, il faudra bien qu'ils s’arrêtent devant elle, ne serait-ce que pour sc demander comment elle a pu vivre si longtemps.III.Kngagée aujourd'hui dans cette sorte de détroit orageux, au delà duquel s'ouvrent les vastes et pacifiques régions de la gluire, la renommée de Chateaubriand n’a pas seulement lutter contre la résistance des vents qui souffrent sur toutes les autres renommées de son siècle.Si elle était moins solide, elle eût déjà sombré ; car elle s’est engagée dans cc détroit avec une charge très-lourde d’inimitiés personnelles dont la fatalité ne lui a pas permis de s'alléger.Ce fut certainement un malheur pour l’illustre écrivain qu’il ait été obligé de laisser publier ses Mémoires immédiatement après sa mort.Quiconque 1 a approché sait que cette nécessité fut le tourment de ses derniers jours (1).Pour comprendre d’ailleurs combien sont naturels les vif» regrets qu'il exprime dans sa préface, d’avoir été contraint jiar sa pauvreté de livrer prématurément au publie uu ouvrage écrit pour 1 avenir, il suffit de réfléchir que si l’extrême mais sincère ardeur de ses passions politiques ne lui laissait pas le sentiment W) I, auteur des Souvfnim *ur Miiilomc Htcntnicr, auquel on ne peut relu*er l'avantage îles informations sûres.affirme mime qu’il no consentit » itu llre ni comme il dit, *o/i «rend/, et a s .bir un (ucrifke à la lois répugnaut pour sa lierlé et inquiétant pour sa renommée, que parce qu il 9 épouvantait (]
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