La Revue moderne., 1 novembre 1920, lundi 15 novembre 1920
LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.IL EST UN BONHEUR qu'envie la femme de goût, aussi bien que l'homme éclairé: c'est la vie heureuse, dans le cadre attrayant d'un confortable et élégant intérieur soumis aux habitudes de leur existence et aux exigences de la Mode actuelle.C'est une exquise satisfaction que de recevoir ses invités dans le "Home" idéal reflétant la note du sentiment intime et du goût délicat qui ont présidé à son organisation.Nous éprouvons tous ce même besoin de se créer un Intérieur et nous aspirons à cette même satisfaction de vivre dans un décor de style, au milieu de meubles, tentures, tableaux et bibelots disposés au goût du jour.Pour la décoration d'Intérieur il faut savoir allier l'utilité à la beauté, l'intimité au bien-être et coordonner des ensembles de façon à obtenir le résultat d'une parfaite harmonie générale.Arrêter le choix des étoffes, tons de peinture, meubles et objets d'art, est chose particulièrement délicate et souvent difficile pour bien interpréter l'atmosphère que vous voulez créer.gn\t Hs> frais légaux d'aucune sorte, les problèmes qui se présenteront à vous.COURS D'ANGLAIS Rapide, complet et efficace, pour peu que l'élève travaille.Le but de ce cours est de faire penser anglais avant de de faire parler anglais.Ce résultat une fois obtenu, on procède à la culture de l'oreille, avec gymnastique appropriée pour la langue rebelle.Le côté grammatical complète ce cours où l'étudiant acquiert infaillib'ement dans l'anglais les règles nécessaires pour !e par'er et l'écrire correctement.LA COMPAGNIE CANADIENNE DES COURS PAR CORRESPONDANCE 309B, rue Saint-Denis ^4>\ MONTRÉAL CANADA 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE RAMASSONS DES ARMES p— MADELEINE La question de l'enseignement de l'anglais dans les classes primaires vient d'être remise sur le tapis.Des articles ont donné lieu à de vives protestations, et plusieurs ont répété avec M.Athanase David cette exclamation si sincère: "J'ai trop souffert de ne pas savoir l'anglais".Les Frères des Ecoles Chrétiennes, qui ont dirigé l'enseignement commercial dans notre province depuis nombre d'années, et qui ont mis l'anglais au programme de leurs études, sachant trop bien quelle valeur cette langue incarne pour l'avenir de nos enfants, se sont vus condamner de façon plutôt sévère, et ce à la profonde indignation de leurs élèves.De toutes les classes de la société, un cri unanime a jailli, condamnant ces théories surannées.L'auteur de ces articles est sincèrement convaincu que l'enseignement de l'anglais dans les classes primaires, nuit à l'étude du français, et il voudrait que l'anglais ne fut appris que plus tard.Nous sentons que cette opinion est dictée par le plus pur patriotisme.Reste à juger si nous pouvons l'accepter sans danger pour l'avenir de nos enfants.L'ignorance de l'anglais nous est-elle permise ?Nous avons senti ce que nous perdions en le sachant trop peu ou trop mal.Aurons-nous le courage de condamner nos enfants à la médiocrité matérielle à laquelle notre ignorance de l'une des langues officielles du pays nous a trop souvent condamnés?Pouvons-nous nommer un seul de nos hommes publics qui ait pu se passer de l'anglais?Et jusqu'où aurait -il monté s'il n'avait possédé ce levier puissant?Dans l'industrie et le commerce trouvons-nous un seul homme ou une seule femme, ne sachant pas l'anglais, qui occupe une situation supérieure ?On admet peut-être, à la rigueur, les manœuvres et les femmes de peine, et encore.L'expérience nous a trop démontré la nécessité absolue de l'anglais pour qu'une propagande, si bien établie et servie soit-elle, puisse dorénavant prévaloir contre la force des choses.Nous savons que toutes les situations nous sont fermées, même dans les milieux canadiens français industriels et commerciaux, si nous ne possédons parfaitement la langue anglaise, indispensable là tout autant que dans l'industrie et le commerce anglais.Et si, même chez les nôtres, l'ignorance de cette langue nous constitue une infériorité marquée, comment voulons-nous arriver à des situations dans les milieux canadiens-anglais ?On ne se préoccupe que de l'école primaire, craignant par-dessus tout que l'enseignement d'une langue étrangère nuise à l'étude de la langue française.Nous respectons profondément ce souci patriotique, mais nous nous demandons, d'autre part, si les conditions matérielles qui existent ici, et auxquelles nous ne pouvons rien changer, nous autorisent à exclure l'anglais de notre enseignement primaire.Combien d'enfants n'auront pas la facilité de poursuivre leurs études au-delà des classes premières, et seront ainsi condamnés à végéter toute leur vie dans des situations inférieures.Aurions-nous vraiment le droit de condamner les nôtres aux métiers inférieurs, auxquels trop longtemps notre ignorance de l'anglais nous a contraints.Allons-nous prendre la grave responsabilité de retrancher de la vie canadienne cet élément de force et de progrès que représente la langue anglaise?Les pères de famille, ceux-là qui savent mieux que tous les éducateurs, combien la lutte est rude, consentiront-ils à ce que leurs enfants soient privés de ce moyen indispensable de faire face à la vie matérielle, et accepteront-ils de les voir condamner à une infériorité voulue ?Dans les milieux éloignés des grands centres, là où l'anglais ne se parle jamais, ce programme sera, peut être, accepté sans récrimination, mais ailleurs?Dans les villes, ou près des villes, là où la vie de tous les jours nécessite l'emploi de l'anglais, et où son ignorance constitue un embarras constant, acceptera-on aussi bénévolement de se laisser déposséder des moyens d'acquérir cette connaissance indispensable?Nos écoles ne seront-elles pas désertées pour les écoles anglaises, et les pères de familles ne seront-ils pas justifiables d'en agir ainsi?Est-ce bien favoriser le développement d'une race que de la priver sciemment d'un moyen d'action tel que celui-là.?Nos petits Canadiens-français des écoles primaires, et hélas! souvent des autres, parlent déplorablement le français et baragouinent à peine quelques mots d'anglais, et cela à part de très rares exceptions.Jusqu'ici l'étude de l'anglais a été vraiment trop sommaire pour qu'on puisse lui attribuer la pauvreté de notre français.L'enfant y apprend les premières notions, rien de plus, et il lui faut plus tard suppléer à cette insuffisance par un travail pénible et long.Tout de même il bénéficie des leçons qu'on songe à lui disputer, et qui lui permettront d'acquérir plus facilement ce qui lui reste à apprendre.Un jeune homme, ancien élève des Frères, me disait hier: "Qu'aurais-je fait dans la vie si je n'avais appris l'anglais comme j'ai pu l'apprendre au Mont Saint-Louis?un vidangeur ou un camionneur, sans doute.J'avais pourtant d'autres ambitions", termi-na-t-il en souriant.Ce jeune homme qui s'est déjà créé une situation enviable dans les affaires, était justement indigné de voir si mal compris un programme d'études auquel il avait largement et heureusement puisé.Le moyen de voir déserter nos écoles pour des centres d'éducation plus pratiques, ne serait-il pas justement d'adopter de semblables réformes, et ne serait-ce pas une suprême maladresse, au moment où se propage un mouvement sérieux en faveur de l'étude Voyez la page 76 pour sommaire des annonces. 10 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.généralisée du français, de susciter de nouvelles luttes et de nouveaux ennuis?Le Franco-Américain réclamait l'autre jour l'enseignement du français, au programme des écoles américaines, et un peu partout, le miracle français se manifeste.Ce miracle, nous le devons à la France, à son héroïsme, à sa valeur morale, à son génie.Le monde subjugué par les admirables exemples reçus d'elle, reconnaît aujourd'hui quel rôle doit lui concéder l'univers, et pour mieux subir son rayonnement, les peuples étudient la langue souple et merveilleuse qui est le plus splendide moyen de traduire la grande pensée humaine.Cet hommage, la France le mérite.Et ici, chez-nous, au sein du petit peuple né de sa vaillance et de son âme, n'est-ce pas en apprenant à nos enfants, sur les bancs des écoles comme des collèges, tout ce que nous devons à la gloire de nos origines, que nous ferons monter plus haut le respect, l'amour, et l'attachement à la langue française ?Quand ils auront compris tout ce que comporte de grand et de sublime l'histoire de notre race, depuis les héros de 1608, jusqu'à ceux de 1914-1918.ils sentiront une fierté profonde de leur sang et de leur langue, que rien ne saura jamais plus amoindrir.Récemment une foule immense rendait hommage, dans Rimouski, aux héros de la dernière guerre, auxquels on élevait un monument.Nul doute que le matin, à la messe solennelle, avec leurs professeurs et leurs institutrices, tous les étudiants des collèges, couvents, écoles étaient là, au premier rang, priant pour tous les braves tombés pour eux, les plus jeunes, là-bas, bien loin sur la terre de la belle France.L'après-midi, j'imagine encore ces mêmes enfants groupés au pied du Monument que l'on dévoilait dans une véritable apothéose, et recevant là, de leurs aînés, morts pour la liberté du monde, la plus splendide leçon qu'une jeune race puisse écouter.C'est à de tels exemples que s'instruit la jeunesse.C'est devant de tels spectacles qu'elle éprouve la noblesse de son sang.Les Dollard sont loin, mais les Brillant et les Keab-ble sont là tout près.Et les enfants béniront cette histoire de leur pays où dans chaque page se retrouve le même héroïsme.Nos enfants apprendront l'anglais, ils savent qu'ils en auront besoin, et que tenter la lutte, sans cette préparation obligatoire équivaut à la déroute de leurs ambitions les plus profondes.Ils portent trop haut la conscience de leur valeur pour consentir à devenir des dupes et des inférieurs.L'intelligence qui bouillonne, la fierté qui réclame, le cœur qui appelle, tout leur clame qu'ils ont le droit d'aspirer à une supériorité matérielle qui sauvegardera leur supériorité morale et intellectuelle.Ils veulent, dès le bas-âge, recevoir l'éducation qui leur donnera confiance en l'avenir.Et cette éducation appelle impérieusement l'étude de l'anglais sans lequel leur espoir sera limité aux situations inférieures.Loin de nuire dans les jeunes intelligences, à la langue maternelle, cette connaissance d'une langue étrangère, beaucoup moins riche, quoique plus accessible aux affaires, leur fera établir une nette et rapide différence entre les deux.Et la nôtre, dans le domaine qui lui est propre, triomphera aisément.En tout cas, la question se pose nettement.Et c'en est assez de ces théories qui tentent de domestiquer la race canadienne française.Il faut que nous sachions l'anglais pour nous défendre et vaincre.N'ayons pas des âmes de vaincus, montons à l'assaut! Ramassons des armes.nous en avons besoin.Madeleine.Les amis de notre revue dont l'abonnement est expiré sont priés de remplir le bulletin placé dans la page 76 et de nous l'adresser aussitôt.Le nouvel hôtel "ALGONQUIN" bâti par le Pacifique Canadien à St-Andrews-by-the-Sea, N.B., pour remplacer celui qui fut détruit par le feu il y a quelques années.Il est le centre d'attraction d'un grand nombre de touristes. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE II CHRONIQUE LITTERAIRE » "LA VIEILLE MAISON" ~ -Par LOUIS D A NT IN- J'ai un ami qui peine comme moi dans la critique, mais bien plus méchant que je ne le suis.C'est un de ces critiques férocement exacts à qui rien n'échappe, qui guettent les fautes avec une sorte d'obsession féline, qui ne pardonnent jamais une injure faite à l'art et n'ont de pitié pour aucune faiblesse.Je le rencontrai l'autre jour ayant à la main La Vieille Maison, et je vis à son air maussade qu'il ne l'avait pas goûtée.Il m'en dit un tas de choses brutales qu'on pourrait résumer ainsi: "Voici un volume qui a du talent, une certaine facture, pas mal d'intentions poétiques, mais qui malgré cela reste inférieur parce qu'il n'est pas travaillé, pas fini.Il lui manque la conception une et forte qui resserre l'idée en un tout compact, la précision et la concision qui marquent la conquête du mot.Il a quelque chose de lâche, de flou, d'éparpillé, de confus.C'est un salon où les bibelots sont assez jolis, mais traînent par terre à l'aventure.L'auteur a voulu trop dire, trop enserrer dans ses menus cadres.Ces pièces sont étouffées de choses qui se mêlent sans ordre et sans plan.Description, sentiment, famille, religion, patriotisme, chaque morceau veut être un traité complet.Comme expression, c'est souvent fort bien, mais sans rien d'achevé, de définitif.A la fois rudimentaire et livresque, pas assez "malin" et pas assez naïf.Et puis, les négligences de forme! les mètres irréguliers sans excuse, les strophes hâtives, les mots placés comme à la loterie! La "facilité" étendant sur le tout une certaine saveur uniforme! Intéressant quand même, et méritoire, mais, avec de fortes qualités, manquant de la qualité maîtresse qui en ferait une œuvre d'art." Ce verdict rageur ne me surprit pas de la part d'un misanthrope, qui de plus ne croit pas à l'art féminin.C'eût été peine perdue que de discuter: ce que j'eusse pu répondre, et ce que j'eusse admis peut-être, j'aime mieux le dire ici à tête reposée.Mlle Blanche Lamontagne n'est peut-être pas artiste dans tous les sens ultras du mot.Sa poésie n'est peut-être pas le tissu raffiné, la bijouterie savante qu'on pare surtout de ce nom; — mais de là à méconnaître la vocation poétique de son âme, les éléments essentiels de beauté que renferme son œuvre, il y a loin.Avouons qu'après tant de siècles littéraires nous sommes devenus bien blasés.Les mots ont été dits et redits de tant de façons qu'il nous les faut maintenant tordus en gestes impossibles, apprêtés à des sauces inouies.L'art simple, croissant comme l'herbe des prés, coulant à la façon des sources; l'art direct, exprimant les êtres par leurs symboles les plus immédiats et les plus clairs, nous semble enfantin et primitif.Nous aimons encore Mignonne, allons voir si la rose chez Ronsard; nous ne le supporterions pas chez Rostand.Il faut pourtant se dire qu'il y a une poésie des choses .toujours vraie, toujours vivante, en dépit des modes passagères; — et quiconque arrive à la saisir et à la fixer est vraiment poète.Mlle Lamontagne relève de cette poésie fondamentale et profonde.Pour comprendre avec quelle force elle en a entendu l'appel, rappelons-nous que cette jeune fille est née aux Escou-mains, dans un coin reculé de nos campagnes, où survivent toutes les traditions de foi, d'honneur et d'agricul- ture de nos pères, mais très peu des traditions de la littérature française; qu'elle a reçu l'éducation commune que donnent nos couvents, où les théories de l'abbé Sylvain dominent de haut celles de Verlaine; que rien, dans les dehors de sa vie comme dans son entourage, ne la prédisposait à la poésie.C'est donc par une intuition native, par un attrait inné et intime, par une sorte de révélation personnelle, qu'elle a découvert la Beauté des choses et senti l'impulsion de devenir une de ses voix.Etre poète aux Escoumains, c'est l'être par une vocation certaine et, comme disait Renan, par un décret nominatif.Dans ce milieu calme et uni, entourée des visions tranquilles du golfe, des champs et des bois, émue des seules joies et des seules tragédies de la famille, son âme s'est pénétrée des deux grandes forces qui constituent notre patrie canadienne: la nature et le foyer.Telle est la source parfaitement limpide de son inspiration.Les falaises roides de Gaspé, les voiles glissant sur ce fleuve qui est une mer, le roulis caressant ou la colère soudaine des vagues, la paix des prairies peuplées de vaches sereines, le triomphe des moissons entassées dans les granges, voilà ce qu'elle aime et glorifie.Mais surtout la "Maison", la maison blanche au pignon aigu, aux volets verts, aux solives enfumées, où travaillent, luttent, jouissent, souffrent et se reposent des êtres vivante, les siens; la maison où sont morts les ancêtres, et que leur présence invisible emplit encore et solen-nise.Et dans la maison, chaque meuble, chaque instrument des rites domestiques, mais d'abord le berceau, le "ber", symbole de la perpétuité de la race, de l'espoir obstiné de nos âmes françaises.Autour de ces entités inspiratrices naissent des sentiments qui leur sont sympathiques et fraternels: l'élan vers Dieu, l'attente courageuse de ceux qui espèrent, l'attachement au sol, la communion avec ses énergies, la tendresse pour tout ce qu'enclôt le cercle familial, la religion des aïeux, la joie simple et saine de la vie, l'amour aussi, l'amour paisible et fidèle des humbles.Il n'est pas un vers de Mlle Lamontagne qui ne soit ému de ces souffles et qui n'en tire une dignité, une élévation constantes.La vieille maison, c'est la chapelle où tous ces cultes se réunissent et joignent leur cantique.Et sans doute cette poésie n'a rien de commun avec celle de Jean Moréas, mais c'est de la poésie tout de même, puisque c'est celle de Lamartine et de Brizeux.D'ailleurs, ces éléments se traduisent en paroles sincères, d'un enthousiasme frais et vierge; en strophes fort bien moulées aussi (quoique pas toutesV ayant, à défaut du métier sûr et de la science, l'intuition du mot et de l'image, la grâce et la subtilité féminines, souvent de réels éclairs qui dévoilent un instant les hauts sommets.Ce que la forme perd en effet plastique, elle le regagne peut-être en chaleur, en spontanéité.Le vocabulaire bien français s'enrichit du lexique de notre terroir, et c'est là un attrait de plus.Les divisions de l'œuvre sont celles de la Maison elle-même.C'est la porte qui s'est ouverte pour accueillir les jeunes époux, qui garde le secret des existences pures et que franchissent les morts aimés; — la fenêtre par laquelle entrent la joie des aubes et les scènes changeantes des set- 12 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.sons; — le poêle où circule la vie bienfaisante du feu; — la lampe qui éclaire les soirs reposants et calmes; — la croix du mur sur laquelle les regards se tournent dans l'angoisse;— et, comme un autel dans ce temple, le "ber" où les générations grandissent et préparent l'avenir.Puis viennent quelques pièces détachées sur "les Absents", de menus "Tableaux" d'observation rustique, — et le volume se clôt sur une "Vision" de confiance et d'espoir chrétien._ L'auteur nous donne, dans la Prière pour la Maison, un exemple gentil de sa manière habituelle: Quand ils eurent bâti leur maison De bouleau, de sapin et d'érable, Avant d'y faire entrer le poêle vénérable Qui devait allumer leur pipe à son tison; Avant de mettre chaque armoire En son coin, d'accrocher les corbeilles à pain, De placer le vieux banc, la huche de sapin, La boîte à bois et les tasses à boire; Avant d'installer le "baudet", Pour veiller près du feu quand la nuit est venteuse, Le lit des étrangers à la blanche "menteuse" Et la chaise berçante où la fille brodait; Avant de fixer sur les poutres Les fusils à cartouche et les fusils à plomb, De mettre le vieux ber et la table d'aplomb Et de plier leur belle veste en peau de loutres; Avant de clouer sûrs et droits Les accroehoirs portant le froc et la mantille.Même avant de songer à souper en famille, Sur le mur de bois franc ils ont placé la croix.L'Heure des Vaches est un autre charmant tableau exhalant l'odeur des pacages et la bonne fraternité des hommes et des bêtes.C'est du meilleur réalisme, relevé d'un brin d'émotion: Elles venaient, faisant sonner leurs sabots lourds Dans une rayonnante marche, Ainsi que du soleil éparpillé qui marche, Et levant leurs yeux de velours.Voici la Noire, la Barrée, La Rougette à la douce peau, Et Satin, reine du troupeau, Dont la croupe est ronde et dorée.Viens t'en viens! Viens t'en viens! Que vach' que! Qué'vach' que! Et les vaches venaient d'un pas lent et rhytmé.Elles avaient parfois de grands airs triomphants.L'orgueil se levait-il sous leur têtevivace?Car elles ont leur part dans l'espoir de la race.Les vaches dont le lait a nourri nos enfants.Les bonnes vaches maternelles, Les bonnes vaches à l'œil clair.Savent-elles que ceux dont le pays est fier, Nos filles et nos fils, seraient moins beaux sans elles ?Et ce Dimanche d'Eté, n'est-il pas riant, lumineux, exquis de légèreté dans sa notation exacte et minutieuse?Dimanche.Les portes ouvertes Laissent voir les collines vertes Qui, dans la fraîcheur du matin, Rafraîchissent leur teint Pour plaire à Dieu, le Maître.Dans un charme nouveau le sol veut apparaître.Tout chante, le mont et le champ; La tige est fleur, la brise est chant.La nature comme un grand cœur joyeux s'épanche.La nature, elle aussi, célèbre le dimanche.Aux calmes abords d'un ruisseau Des canards gris pataugeant dans un seau, Et dans l'herbe où l'onde se noie Surgit le dos immaculé d'une oie.Les coqs chantent, perchés; Les habitants endimanchés, Attendant les pieuses sonnailles, Jasent du temps et des semailles; Et moi, dans ma fenêtre ouverte sur les cieux Par laquelle m'arrive un veni délicieux, Je regarde passer, belle en sa robe grise, Ma voisine, menant sa fillette à l'église.Mais ici, signalons de suite un défaut assez commun à ces morceaux, et qu'avait relevé mon grincheux ami.L'auteur ne se contente pas d'avoir saisi au passage un tableau vif, une impression significative; elle y ajoute très souvent en guise de commentaire, de moralité, un autre morceau, même plusieurs, où toutes les "leçons" sont déduites, où la suggestion discrète et déjà comprise s'allonge en exhortations et en réflexions.Le ton de ces parties juxtaposées diffère nécessairement; parfois même on ne voit pas très bien leur soudure.C'est ainsi qu'à la suite des vers si agiles qu'on vient de lire se placent deux séquences assez lourdes, bien moins originales d'ailleurs, et proches parentes de la Prière de Hugo: Oui, conduis ton enfant au temple du Seigneur, Mère, afin que la foi grandisse dans son cœur; Afin que, la douceur de Dieu tombant sur elle, Sa tâche soit un jour noble et surnaturelle.Mère, apprends à ta fille à prier, apprends-lui Qu'une douce lumière au fond de l'ombre a lui, eto.Je ne discute pas la portée morale de ces appendices, mais je mets sérieusement en question leur à-propos artistique.Ils dissolvent l'unité d'impression, ils diluent la pensée et l'alourdissent, ils nous ôtent le plaisir de conclure et de deviner.De cette place d'église ensoleillée et verte qui me plaisait tant, je passe dans la nef humide où le sermon mouline son geste au dessus des têtes somnolentes.C'est ainsi que la pièce II Neige a quatre panneaux distincts, dont chacun, au besoin, eût pu former un tout complet.L'Hymne à la Vieille Maison en a neuf, unis par un lien assez frêle et qui ne font pas un ensemble bien serré ni bien suivi; — elle gagnerait à être condensée, rétrécie.Et c'est déjà quelque chose d'avoir à se restreindre: d'autres ont tant de peine à s'épancher! Faisons une autre réserve quant à la métrique de ces vers.J'admets fort bien qu'on rime à la mode symboliste et qu'on s'affranchisse des entraves que l'ancienne versification multipliait comme à plaisir.Mais convient-il vraiment de marier dans une même page le vers libre et le vers classique?Entre ces deux procédés contradictoires, la logique et le goût ne veulent-ils pas qu'on choisisse ?Or ce mélange hybride nous heurte ici à chaque instant.L'auteur glissera un hexamètre dans une strophe de huit pieds sans autre excuse que la gêne de mieux faire; elle accolera à des stances régulières un quatrain où pas un ver s ne sera semblable à l'autre; elle forcera une ligne de onze syllabes à baiser un alexandrin; dans telle autre elle supprimera toute césure, et ce vers, seul de son espèce, fera l'effet d'un révolté au milieu de frères parfaitement dociles et bonshommes.Son mépris des règles est étourdissant, anarchi-que.Il s'étend jusqu'à la prosodie des mots: elle donne deux syllabes h fuir qui n'en a qu'une et à gracieux qui en a trois.Tout cela semble de l'audace, et n'est au fond que de l'indolence.L'œuvre y prend une mine un peu négligée, comme si cette jeune fille composait derrière l'éventail et en croquant des bonbons fins.Ou plutôt elle écrit comme le rossignol chante; mais c'est bien plus facile de chanter que d'écrire. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE Je m'empresse de reconnaître que plusieurs poèmes sont d'un travail mieux soigné et joignent à leurs qualités d'invention et à leur bel envol une forme poétique presque parfaite.Ainsi, dans le petit tableau II Vente, il y a une idée, une impression unique poursuivie et développée avec soin.Les couplets de la Chanson du Vieux Ber sont originaux et bien rimes.Il y a quelque chose d'entraînant, de joyeux, dans ce berceau chantant sa propre menuiserie avec un luxe de mots techniques.Le Large est une marine de haute facture qu'emplit la nostalgie des flots profonds et des horizons sans bornes.Vision est d'un souffle et d'une grandeur quasi épiques.Si je devais choisir, je mettrais à part deux poèmes où Mlle Lamontagne semble donner sa vraie mesure, et que j'admire sans restrictions.L'un est intitulé Survivance et, dans son symbolisme, condense et résume tout le recueil.C'est le dialogue des aîtres de la vieille maison regrettant les jours disparus, le vide laissé par les absents, et pleurant l'abandon, la solitude future.Il s'ouvre sur des touches virgiliennes dont le charme rappelle les arnica silentia lunœ.C'était, l'heure du rêve calme, du mystère'; L'air était imprégné des parfums de la terre Et le soir sentait bon.Au fond de la forêt La nuit silencieuse et vagabonde errait.La pièce entière est d'une beauté soutenue, et dans son dernier mot toute l'âme canadienne vibre et s'exalte: La fenêtre reprit: Je vois un champ immense Où le rlot des moissons sans cesse recommence; Les matins sont brillants et les épis sont beaux, Mais la-bas nos enfants dorment dans leurs tombeaux.Quels bras moissonneront les récoltes prochaines ?Qumit au métier un nouveau programme.Cette fois trente personnes formaient' l'audi- Voyez Va pane 76 pour sommaire des annonces.toire et aucune ne bougea avant la fin du récital.Ces concerts devinrent de plus en plus populaires et en 1912 cinq à six mille personnes les écoutaient.Comme professeur, M.Dussault a toujours occupé les plus hauts postes: professeur d'harmonie et d'orgue chez les Religieuses de Villa Maria pendant douze ans.professeur d'orgue et de piano à McGill trois ans: et aujourd'hui professeur de piano au couvent des Dames du Sacré-Cœur, Sault au Récollet.C'est au sein de sa famille que M.Dussault passe ses plus agréables moments, s'oc-cupant de musique et de lecture avec ses enfants—il n'est pas non plus indifférent aux questions d'actualité et c'est avec son enthousiasme naturel qu'il étudie et discute.Interrogé sur la question des diplômes, la réponse de M.Dussault ne se fait pas attendre: "Ah! faites-moi grâce, le seul mot diplôme m'horripile"—et La-bouchère dans le "Truth>\ de Londres, ne pouvait mieux s'exprimer, lorsqu'il demandait l'abolition de la "diplomanie" et des "manufactures de diplômes".Le 21 novembre, à l'occasion de la fête de Sainte Cécile, M.Dussault donnera à Notre-Dame, son 54ième récital d'orgue.Le programme comprendra la 7ième symphonie de Widor.Des foules iront l'entendre.Mademoiselle Adrienne Dussault, violoniste de talent jouera au récital de son père, le 21 courant, et attestera qu'elle continue la tradition familiale.Cette jeune artiste a étudié à Montréal avec M.Alfred DeSève, puis à New York, sous la direction de Sam Franko.Durant son séjour à New York elle joua dans un concert de Bach, la Valse Sentimentale de Schubert Franko et remporta un véritable succès.Cet hiver, Mademoiselle Dussault se fera entendre dans différents concerts, entre autres à l'ouverture du "Ladies' Morning Musical Club." Mademoiselle Dussault a l'intention de s'occuper tout particulièrement de concert et d'enseignement.A la jeune musicienne, nous souhaitons un bel avenir.Marc Desombres. 18 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.Discours de M.Ferdinand Roy Pour le dévoilement du Monument Cartier le 6 septembre 1920.Eminence, (1) Mesdames et Messieurs,— Après tant de discours et d'éloges que la reconnaissance nationale lui a adressés, supposons que l'âme de Cartier vient, un moment, animer cette statue, et écoutons Cartier nous parler à son tour.—Je suis l'Histoire.L'hommage qui me vient des vivants est vain si ma vie ne vous fait pas, vous qui êtes le présent, jeter en terre, pour assurer les miossons de l'avenir, les meilleurs fruits du passé.Homme d'idées et d'action, c'est dans le nuage des passions humaines que, naguère, j'ai cherché et suivi mon devoir d'état.Aujourd'hui dans la lumière de mon impassible sérénité, je peux, sans vanité ni orgueil, juger mon œuvre et dégager de ses faiblesses mêmes, la leçon que mon pays peut en tirer.Le grand fait de votre passé, c'est la lutte que se sont livrée les deux peuples qui, depuis des siècles, se sont disputé l'empire intellectuel ou matériel du monde.Quand mon intelligence s'ouvrit à l'idée de patrie, les faits dont je fus témoin, continuaient, tout simplement, de démontrer l'âpre survivance de cette rivalité.Car depuis cent soixante ans, en ce pays où j'ai vu couler, psi mi la poésie de sa tranquille majesté, le plus noble des fleuves, le flot de vie humaine qui passe emporte pêle-mêle, vers un océan inconnu, les enfants de ces races qui ont créé les deux nations canadiennes.Frêles rameaux détachés de deux arbres géants, ces nations poussaient alors leurs jeunes racines dans ce sol nouveau, et essaimaient sur ce trop vaste territoire leurs fils qui ne s'aimaient point.Toutes deux mineures, elles devaient, par un destin encore plein de mystère, vivre ensemble et chercher puis poursuivre un but commun.La première, fille de la nation guerrière et généreuse, était passée, l'âme en deuil, avec les fils hautains de la seconde, sons la tutelle du peuple aux sangs divers qui, de son île étroite, étend sur l'univers sa domination.L'une matait mal sa rage de vaincue.L'autre promenait l'œil d'un vainqueur sur cette terre promise enfin gagnée, (1) S.E.le cardinal Bégin.archevêque de Québec.Sir Georges Etienne Cartier et, la conquête du sol achevée, commençait de poursuivre celle des esprits, sans même se soucier de tenter la conquête des cœurs.L'air que nous respirions était trop plein de ces passions pour que la raison n'y fût pas souvent obscurcie.Les droits, garantis, plus encore que par les traités, par la loi divine et universelle, étaient méconnus ou menacés; les abus de la force tyrannique étaient tempérés par la seule sagesse puisée dans l'amer souvenir d'une amputation récente réussie au pays voisin.Et, pour hâter la trop lente gestation des libertés politiques conçues dans ce chaos, sans trop savoir ce que disait la saine raison, mais sachant d'instinct qu'il n'est guère de sacrifice stérile, je fus, moi aussi, de ceux qui, prématurément, donnèrent le baptême du sang à cette liberté qui allait naître pour ma patrie.Puis, la mince fumée de cet inégal combat s'étant dissipée, les luttes, éternelles celles-là, de la politique me réclament, et, soldat toujours, je réponds: présent! Autre terrain, autres batailles, mais même objectif : la patrie à défendre.Ce n'est plus de détruire le camp adverse qu'il s'agit; mais de construire et de meubler l'édifice national où les deux camps pourront, sinon tout de suite fraterniser, du moins trouver enfin le repos de l'ordre.Je deviens donc homme public.Or, la science politique, comme l'art militaire, signifie action.Et, l'homme politique, sachant que dans cette sphère d'activité, seule l'action collective est féconde, doit ou s'abstenir ou prendre parti.Loyalement, nettement, je prends parti.Et, fidèle à la parole donnée aux collaborateurs de mon choix, c'est toute l'énergie de mon âme que je mets à l'entreprise de réaliser le vœu qui alors, s'échappe, en expressions diverses, de toutes les âmes sincères.Ce vœu, pour les deux jeunes nations qui, marchant côte à côte ne se pénétrent point, c'est de trouver, chez elles, la paix, en formant un seul peuple, c'est en se mettant d'accord, de créer un Etat.Divisées par leur nature ethnique et par le souvenir de leurs discordes, unies par le seul lien de l'intérêt territorial, elles étaient encore des entités politiques distinctes, qui, sans savoir leur voie, cherchaient à tâtons un asile stable où abriter au moins leurs rares aspirations communes.Les deux races n'avaient jusque-là contracté entre elles que des alliances illégitimes, l'une ayant violenté l'autre; d'où, le caractère passager et précaire de ces unions forcées.Comme des tribus nomades, elles dressaient leur tente, tantôt dans une province tantôt dans une autre; et leur gouvernement, mal équilibré, accentuait davantage entre elles les divergences, alors que d'urgence, il fallait réunir en faisceau les désirs d'accord.Le désordre était partout.Et c'est dans cette confusion des espoirs et des haines que, pour engendrer un grand peuple, sous l'inévitable suzeraineté- du Pouvoir vainqueur, je crus à la force d'une alliance librement consentie entre les deux races canadiennes, à la vertu d'une sorte de mariage de raison entre le fils d'Albion et la fille de France. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 19 La raison aussi a ses raisons que le cœur ne comprend pas.Ma foi hardie en cette solution du problème irritant, on finit par y adhérer.Et, ainsi, des deux races formant un seul Etat, pour abriter le peuple canadien naissant, je me fis l'architecte de la Maison canadienne.* • * * Cette maison où loge votre vie politique a pour fondement l'unité centrale des intérêts généraux du pays, pour murs de soutien la diversité autonomique des pouvoirs régionaux.Sous la clé de voûte britannique, chacune des deux races y a, dans des salles à elles, comme un arsenal de droits garantis qui protègent la libre allure de son développement propre.Que vaut cette œuvre ?Mon regard posthune n'y découvre pas la trace d'un génie puissant ayant su tirer du chaos tous les éléments d'une création parfaite, et capable de prévoir la force et la direction des vents mauvais qui, à la base ou au sommet, viendraient battre l'édifice, l'ébranler, y rendre le séjour parfois pénible.Et, j'ai bien vu déjà, de mes yeux d'homme vivant, que je n'avais pas réussi l'impossible tâche de fonder un vrai foyer où l'esprit de famille établirait un bonheur que les peuples comme les individus poursuivent en vain.N'étant pas poète, je n'y ai pas mis d'art.Et ses lignes sévères ne révèlent pas ce caractère d'éternelle durée que rêve l'architecte de tout édifie?.Mais ces lignes ne mentent pas: elles disent que l'instabilité de la vie politique des peuples souverains eux-mêmes se complique, pour ceux dont la tutelle doit un jour finir, de la précarité et de l'imprécision de leurs libertés d'adolescents; elles disent qu'un Etat colonial est essentiellement un Etat transitoire.Et ce que j'ai construit, pour un peuple sans gîte, est quand même une demeure solide, où, avec la paix tant désirée, la prospérité matérielle est tout de suite venue loger, et qu'éclaire toujours, malgré des nuages passagers, l'idée maîtresse qui en a inspiré le plan.Les deux races devaient y être chez elles,: elles y sont.Sans doute, le régime démocratique infligeant, aux minorités de race ou d'opinion, la tyrannie des plus nombreux, le gouvernement populaire fait aux deux nations canadiennes, malgré leurs droits égaux, un sort différent.Il arrive que l'une, trouvant une supériorité dans la force du nombre, traite l'autre en inférieure.Sans doute, des actes, parlementaires ou ministériels, ont contredit aux paroles rassurantes de MacDonald que répète son successeur d'aujourd'hui.C'est le sort des traités d'être violés; c'est la gloire de l'homme civilisé d'en proclamer le respect; c'est le devoir des victimes de réclamer quand même justice et d'espérer toujours en son triomphe.Mais, même armée du droit, une nation opprimée ne peut attendre que d'elle-même son salut; si la force numérique lui manque, il faut qu'elle trouve en son génie propre, une supériorité qui y supplée.Et c'est pourquoi, si l'on me fait gloire surtout d'avoir édifié la maison confédé-rative, ma mémoire s'honore davantage d'y avoir déposé, pour mes successeurs, des armes qui, bien maniées, peuvent suffire à la défense de toutes les positions, et d'avoir enrichi ma province, avant qu'elle y entrât, d'une dot qui lui assure, contre les hasards du régime nouveau, les moyens d'affirmer toujours cette supériorité.Codification des lois civiles, système d'instruction publique; c'est en effet l'armature de la nationalité et c'est la source où puiser, avec ce qui fait la beauté de vivre, la vraie vigueur.N'a-t-ori pas méconnu ou ignoré la vertu cachée et la puissance défensive de ces deux armes ?Et pourtant ce système d'instruction, encore que l'esprit d'initiatjve y soit trop sacrifié à des garanties sans doute nécessaires, offre à l'homme éclairé et énergique qui saurait le manier, un outil de première valeur pour forger chez l'enfant l'âme avide d'apprendre qui à son tour formera l'élite nécessaire.Et n'a-t-on pas un peu tardivement compris la nécessité d'un développement universitaire sans lequel tout vrai progrès est condamné à piétiner sur place?Et n'a-t-on pas eu le tort de ne voir dans le code civil qu'un livre à l'usage exclusif des initiés, et d'oublier que ces textes condensent les formes diverses d'une pensée et d'un sentiment qui durant mille ans, a éclairé le cerveau et fait battre le cœur de ceux qui nous ont transmis leur intelligence et leur sang ?Est-ce que certaines violations du traité canadien eussent été possibles si l'on n'eût pas fermé l'oreille à cet écho toujours vibrant de la voix des anciennes générations, et si vos mœurs, dont ce code était l'expression écrite, fussent demeurées d'accord avec vos belles traditions?.Mais tout regard sur le passé n'est utile que s'il fait mieux voir l'avenir.* Pour cet avenir, qui sera ce que vous tous, Canadiens, le ferez, quels sont les enseignements du passé auxquels ma voix d'outre-tombe fait écho ?D'abord, "avant tout, soyez Canadiens." Toute autre politique est une trahison envers votre vraie patrie.Toute autre politique d'ailleurs, qu'elle s'inspire d'un impérialisme exotique ou d'un provincialisme exclusif, est vouée à l'avortement parce qu'elle irait à l'encontre des lois de la nature, des lois de l'histoire.Soyez, avant tout, le peuple que vous êtes.Aussi longtemps que le divorce ne sera pas consommé entre elles, les deux nations principales qui le composent sont tenues de collaborer, dans l'union, à l'œuvre commune.L'isolement de l'une, s'il est voulu par elle, est une abdication; s'il est imposé par l'autre, c'est de l'ostracisme: dans chaque cas, s'il dure, il est une faute, il devient un crime.Mais, pour que le tout soit harmonieux et fort, il importe que chacune de ses parties garde et fortifie son originalité.Car, hors la sphère politique, la race qui, pour être exclusivement canadienne, cesserait d'être ou anglaise ou française, deviendrait vite la proie de l'autre.La reconnaissance officielle des droits des deux races qui ne veulent pas être confondues, marque d'ailleurs nettement la légitimité de ce développement distinct de sa propre nature que chacune doit poursuivre.Canadiens, Français ou Anglais, conservez donc, pour le bien du patrimoine commun, tout votre patrimoine individuel.Ne désertez rien, ni le sol qui nourrit votre corps, ni les vertus de la race qui alimentent votre âme.Et puis, en même temps que vos richesses matérielles, faites fructifier ces trésors intellectuels qui forment votre plus précieux héritage.Prenez garde de vous croire arrivés au terme d'une perfection qu'aucune des deux races n'a atteint.Comme le sol canadien, l'âme de chacune est d'une riche fertilité: constatez toutefois que l'une et l'autre sont encore à peu près incultes.Voycr la pac?76 pour sommaire des annonces. 20 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.Les temps sont venus de sortir du défrichement, Et la grande erreur serait, pour les deux races, de se croire capables, avec leurs seules ressources locales, d'arriver au plein épanouissement de leurs dons intellectuels.Si elles dédaignent de s'alimenter aux anciens et riches foyers des mères-patries, fatalement, et dès avant l'absorption définitive, c'est à la source américaine voisine qu'elles puiseront toutes deux le poison mortel.Est-ce que déjà, oubliant ce que vous êtes et d'où vous venez, vous n'avez pas laissé s'acclimater chez vous des usages qui répugnent à votre passé; et, en contemplant sa richesse matérielle, ne vous arrive-t-il pas de ne plus voir ce qu'il y a d'éphémère dans la force apparente d'un peuple qui n'a pas de tradition nationale parce qu'il a coupé trop tôt derrière lui tous les ponts qui le reliaient à ses origines?.Et c'est pour vous surtout, Canadiens-Français, qu'il importe de la poser ainsi, cette question de race.—Non pas pour y trouver de faciles sujets de récriminations, mais pour vous assurer un progrès personnel dont s'aidera le progrès national.La solution, qu'on a vainement cherchée dans des sentiments passionnés et maladroits, se trouve plus haut, dans la lumière de cette idée qui, éclairant tout, est productrice d'ordre et de mesure.La voie où vous devez marcher en devient lumineuse.C'est à ce que j'ai appelé naguère "l'élément personnel national," "race, langue, éducation, mœurs," qu'il faut donner vos meilleurs soins.C'est la mine connue et inépuisable qui se trouve au fonds hérité des aïeux qu'il vous faut exploiter.Et puisque les moyens de culture, qui manquent ici, abondent ailleurs, n'hésitez pas; prenez votre bien—je ne dis pas le mal—où il se trouve.Ne permettez pas le suicide intellectuel de la race en confondant l'idée séduisante d'un régionalisme utile avec l'idée néfaste d'une exclusion des méthodes, des leçons, des modèles qui, dans toutes les sphères, s'offrent à vous au pays de votre origine.N'allez pas rétrécir aux limites du territoire habité l'idée de patrie.L'âme nationale s'étiolera si, enfermée dans cette enveloppe matérielle, elle n'est pas vivifiée par le souffle puissant de la vie ancestrale.Canadiens par le pays où vous vivez, Français par l'âme et le sang dont vous vivez, Canadiens-Français par votre nature et par l'état civil que la constitution sanctionne, gardez-vous d'amputer la patrie, où les autres Canadiens partagent avec vous le sol, de votre patrimoine ethnique et religieux.Pendant qu'autour de la Maison politique de votre pays, on étend de belles pelouses anglaises, dessinez, vous, vos jardins à la française.Et pour vous grandir à vos propres yeux, pour augmenter aussi votre prestige auprès des fils de l'autre race, gardez pieusement le souvenir de l'ancienne France, mais gardez aussi contact avec la France intellectuelle et morale de toujours.Ne rompez à aucune date la lignée de vos ancêtres.Pour faire vôtres toutes les gloires de votre sang, réclamez-vous de votre parenté avec les génies et les héros, antiques ou contemporains, qui ont élevé votre mère-patrie au premier rang des peuples.Puis, mettant au service du Canada tout entier, la dignité de vie individuelle et nationale qu'exigent ces titres de noblesse, marchez, dans la fierté totale de votre race et avec l'énergique assurance que ce bronze symbolise, marchez vers l'immortalité.F.R.\ REVUE MODERNE estfjheureuse de présenter à ses lecteurs un délicat poète, M.Charles Moravia, ministre plénipotentiaire d'Haïti à Washington qui nous honore de sa collaboration et nous offre cette pièce inédite: %OSÉE Savez-vous que la Nuit aime, aime éperdument ?Elle aime, et le Silence est son timide amant.Et depuis que le monde est moyxde, sous ses voiles, Elle souffre, la Nuit au front paré d'étoiles.Patiente, elle attend le moment de l'aveu, Ajoutant chaque soir an astre à ses cheveux.Or.c'est un chevalier étrange, le Silence, Et la Nuit se désole à son indifférence.Est-il, ou n'est-il pas vraiment indifférent?Elle espère en doutant et doute en espérant.Mais c'est au désespoir que l'amour s'alimente, Et moins on l'aime, hélasl plus elle aime, l'amante] Et depuis que le inonde est monde, cet amour, Découragé sans cesse, augmente chaque jour.La Nuit sait bien qu'elle est belle et soigne sa toilette: Elle fait d'un brouillard léger une voilette, Elle met dans les plis de sa robe d'azur Perles et diamants de l'éclat le plus pur, D'un bois fait une alcove et d'un arbre une harpe, D'un étang un miroir, d'un nuage une écharpe; Tantôt médaillon d'or, tantôt pâle croissant, La lune est un bijou sur son sein frémissant; Son haleine s'embaume avec toutes les roses; Pour s'assoupir, elle a de langoureuses poses, Puis, se réveille et danse, et triste tour à tour Et joyeuse, elle rit et sanglote d'amour; Elle est parfois splendide et parfois elle est sombre, S'habille de lumière ou bien se voile d'ombre; Son âme est dans le chant troublant du rossignol, Dans les frissons de l'air et les souffles du sol; Elle rit dans la source et dans la cascatelle, Elle gémit avec la colombe; c'est elle Qui pousse ce soupir si profond qu'on croirait Entendre soupirer l'âme de la forêt; Elle qui fait que l'air nocturne est lourd de fièvre, Et que les fleurs des bois ressemblent à des lèvres, Qui fait que des amants, errant dans un jardin, Sans se dire un seul mot se comprennent soudain.Mais c'est un chevalier étrange, le Silence, Et la Nuit vainement attend la confidence^ L'espérance revient dans son cœur chaque soir, Elle attend jusqu'au jour, et c'est le désespoir \ Et de ses pleurs, alors, la terre est arrosée.La Nuit pleure, et ce sont ses larmes, la roséel Charles Moravia. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 21 CROQUIS DE GUERRE 1915-1917 .Par MARCEL de VERNEUIL.III.—DEVANT LA BASSEE (Suite) 7 août 1916 Ce matin, jour de marché à Béthune, vers onze heures, je passai sur la Grand'Place.La jolie et plaisante cité!(l) J'aime cette place bien ordonnée, avec ses vieilles maisons serrées autour de l'antique beffroi, son haut clocher qui la domine; et les avenues ombragées de peupliers et de platanes, les ruelles tortueuses et grimpantes, les anciennes et hautaines demeures.Ce matin donc la Grand'Place était encombrée d'une foule joyeuse et affairée; autour des étalages abondants de fruits et de légumes, autour des éventaires chargés de pacotilles, ménagères et soldats se pressaient.Quantité de voitures, de charrettes et d'automobiles stationnaient entre le beffroi et l'hôtel de ville; de ce côté l'affluence était grande, parce qu'il y avait revue de conscrits.Dans les ruelles adjacentes, c'était un mouvement ininterrompu de citadins et de soldats, de campagnards endimanchés et d'ouvriers, de cavaliers et d'autos, où les jupes écossaises mettaient leur note pittoresque.Un peu avant midi, mes achats terminés, je repassai sur la place.En me frayant avec peine un chemin dans cette cohue bigarrée, je pensai aux bombardements tout récents d'Isbergue et de Lillers; et je frémis à l'idée que des obus pourraient tomber ici sur cette fourmilière humaine.Dix minutes plus tard j'avais quitté Béthune et je regagnais Labourse.A midi, on entendit une forte explosion du côté de la ville.Nul ne se rendit compte de ce qui arrivait; au front on a accoutumé d'entendre tant de bruits insolites qu'on n'y prête plus guère attention.Pourtant, à intervalles réguliers, les éclatements se succédaient; cela devenait étrange et inquiétant.Bientôt le bruit courut, avec cette rapidité prodigieuse des nouvelles transmises oralement, que Béthune était bombardée.Et lorsqu'on vit rentrer en toute hâte, éperdus d'horreur, les villageois qui avaient été au marché, et qu'on les eut interrogés, ce fut une certitude.Les récits étaient effrayants: il était tombé une vingtaine de gros obus, des 380 croyait-on, il y avait des centaines de tués et de blessés, un quartier était en feu, que sais-je encore! A la fin de l'après-midi, n'y tenant plus, je retournai à Béthune et j'allai droit à la place.Elle offrait un spectacle lamentable.Un des obus était tombé sur le trottoir nord du beffroi, là où les boutiques en plein vent étaient le plus pressées, creusant un vaste entonnoir.Trois des maisons qui sont adossées à la vieille tour n'avaient plus de façade; elles avaient été crevées par la force de l'explosion; et l'on en voyait la coupe tragique, les deux étages d'habitation, les greniers et les mansardes; des objets fragiles avaient été épargnés, d'autres plus résistants étaient broyés, un lit était suspendu dans le vide.Ah! la détresse de ces pitoyables intérieurs bouleversés et saccagés par la marmite allemande.D'autres maisons avaient été ébranlées par la commotion formidable; la plupart offraient au regard des plaies toutes vives: mouchetures d'éclats, (1) Elle se trouvait alors à environ dix kilomètres des lignes.Voyez la page 76 pour sommaire des annonces.carreaux, glaces et vitrines brisés, le pavé était jonché de débris de verre.Un autre projectile était tombé dans un pâté de vieilles bicoques, à une centaine de mètres du premier, écrasant et pulvérisant tout ce plâtras; un autre près de l'hôtel du Paon d'Or, un autre encore sur l'hôpital installé dans le collège Saint-Vaast où il avait allumé un incendie vite éteint, — une douzaine en tout, à raison d'un toutes les cinq minutes.Ruines navrantes! désolation sinistre! Tout autour des points atteints, c'était le vide, plus saisissant après le spectacle tout frais encore de la matinée grouillante et gaie.Les rues étaient désertes, les maisons inanimées.De place en place une ombre se glissait rapidement le long des murs.Car les monstres avaient semé la mort et l'épouvante: deux cents victimes, dont les deux tiers d'habitants, étaient restées sur le carreau ; et le reste se cachait dans les caves ou avait fui en toute hâte dans les bourgades environnantes.Ah! les brutes! les brutes!.10 août 1916 Retourné à Béthune cet après-midi.Depuis lundi il n y a pas eu de nouvelle alerte.Alors la ville a repris un aspect moins triste; et de nombreux habitants, qui avaient fui dans l'affolement de l'heure, sont rentrés chez eux.Mais la sécurité relative où l'on avait vécu jusque-là a disparu; un exode partiel et définitif a commencé; et ceux qui restent, fidèles au poste, aménagent leurs caves et font à leur ville une vraie toilette de siège.Une menace terrible pèse sur la cité jolie, qui se sent maintenant à la merci des barbares.Et c'est d'une tristesse poignante (1).24 août 1916 Les Boches sont plus calmes; ils ont le bon goût d'espacer grandement les bombardements de notre arrière-front.La division en a profité pour organiser son concours hippique, déjà remis à deux reprises, fin juin et fin juillet; et il a eu lieu cet après-midi, sans incident fâcheux.Une foule considérable de red tabs (2), d'officiers de troupe et de Tommies se pressait autour de la piste improvisée.La première partie du programme consista en exercices de saut: de beaux chevaux de selle, de médiocres sauteurs, peu de bons cavaliers.Il y eut des incidents comiques, — des chutes sur le sol ferme, des plongeons dans le fossé d'eau, — accentués et soulignés impitoyablement par les pitreries moqueuses de deux soldats déguisés en clowns.Le concours d'attelages suivit.De nombreux corps y prirent part, l'ambulance notamment; huit jours à l'avance, on s'y était préparé en engraissant les bêtes, en lavant, en astiquant, en fourbissant voitures et harnais.C'était un beau spectacle de voir les fourgons et les charrettes peints à neuf et vernis, les cuivres et les aciers étinceler, et surtout les attelages, des paires de magnifiques chevaux, au poil luisant, aux larges croupes, resplen- (1) Béthune marqua, au sud.l'extrême limite de l'offensive allemande d'avril 1918, mais fut presque entièrement détruite par elle.(2) Officiers d'état-major. 22 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.dissants de force et de santé, pomponnés à plaisir.On donna des prix, la musique joua pendant la fête, et une collation la termina.Le temps avait été passable, du soleil et des ondées, mais désagréablement moite.A la fin de la journée, l'animation' s'est continuée dans les rues du village, — l'animation des soirs de paye.Les estaminets regorgeaient de soldats et étaient pleins du bruit des verres, de fumée et de clameurs soudaines.Les galants s'enhardissaient auprès des servantes: "Promenade avec moâ, ce soâr, mad'meselle ?" (Cet euphémisme anglais a, dans notre langue, une saveur particulière).Les filles coquetaient et riaient, provocantes.Dans les arrière-cours, c'était une procession ininterrompue de buveurs.On était content et joyeux, sans savoir pourquoi.Dans la rue, une clique de tambours et de fifres paradait, suivie de morveux admira tifs: dzimbaboum! baboum! baboum! dzimbababoum! babouin! (ça ressemble plus du reste à une musique nègre qu'à une musique militaire); la grosse caisse surtout et ses moulinets entre-croisés attiraient tous les regards.Il y avait tant de bruit et de gaieté que mon propriétaire m'a dit: "Vrai, on se croirait presque à la ducasse (1)." Et mes camarades et moi nous avons fini notre soirée au cinéma divisionnaire.31 août 1916 L'été s'enfuit, les nuits s'allongent, et la rouille automnale marque déjà la médiocre végétation de ce triste pays.Le jour a agonisé en nuances amorties et douces, dans un ciel tourmenté et tragique.Le contraste était vif, de ces verts d'eau éteints, de ces jaunes fanés, de ces vieux-roses passés, avec l'océan tumultueux des nuages cuivrés et livides, amoncelés en montagnes énormes, ou bien étirés et échevelés par leur fuite rapide.Et la nuit est venue, noire, ténébreuse.Tout se tait: nos canons, nos mitrailleuses, et les leurs, tout ce' qui, des deux côtés de la barricade, crache la mort.C'est apparemment le calme d'une soirée d'été orageuse, en temps de paix.Mais les deux armées sont toujours là, aux aguets, prêtes, au moindre signal, à se ruer l'une sur l'autre.L'esprit le sait, il imagine aisément cette veillée guerrière qui est tapie à quelques kilomètres vers l'est, dans les tranchées muettes.Et ce soir, le profond silence, la grande paix des champs et des cieux étreignent l'âme jusqu'à l'angoisse, tant on les sent insolites, factices, menteurs.3 octobre 1916 Le changement de l'heure abrège les jours, et on est tout surpris de l'arrivée de la nuit.Vers six heures, ce soir, comme je revenais de Béthune, elle commençait déjà à envahir les champs.Au creux des vallons, des écharpes de brume bleuâtre flottaient, immobiles.Pas de vent.Des résonnances lointaines — cris de joueurs, musique militaire, aboiements — se mêlaient en une clameur assourdie et confuse.Une grande solitude, un grand calme, — l'apaisement soudain et grave d'un crépuscule d'automne.Puis l'ombre s'épaissit, et, dans la nuit montante, ur.clairon égrena lentement l'aigre sonorité de ses notes nostalgiques.(1) Nom donné à la fête patronale en Flandre, dans le Hainaut et dans une partie de l'Artois.6 octobre 1916 Il faisait grand vent, quand nous partîmes, X.et moi, pour accomplir un pèlerinage patriotique à Notre-Dame de Lorette, en prévision d'un départ que les gens bien informés disent prochain.La route d'Arras courait, large et droite, dans la plaine.Au fur et à mesure que nous avancions,'la vie se raréfiait; au loin, vers l'est, des plis de terrain s'allongeaient, et on distinguait des corons déserts et des fosses inanimées.Une fois le chemin de fer franchi, entre Sains et Bully, nous entrâmes dans l'ancienne zone des tranchées françaises, avant les combats de mai 1915.Après avoir traversé Aix, nous prîmes la route de Bouvigny, puis, en longeant le bois de Noulette, nous marchâmes vers la colline.Le bois escalade une hauteur, derrière laquelle on est parfaitement défilé à la vue de l'ennemi.Des groupes de soldats montaient aux tranchées ou en descendaient; à notre droite, une pièce lourde tirait à longs intervalles.Un homme interrogé nous dit que le front était calme et qu'il était possible d'aller jusqu'à la crête, mais que par prudence il était préférable de ne pas la gravir, car elle est à bonne portée de fusil et bien en vue de l'ennemi.A un tournant du chemin, un spectacle charmant s'offrit à nos regards.Assis sur les marches d'un escalier rustique qui grimpe parmi les abris souterrains, des soldats casqués devisaient gentiment avec de jeunes marchandes qui s'étaient aventurées dans ces parages mauvais; éclairés par un pâle rayon de soleil qui filtrait au travers des grands arbres jaunissants, les uniformes khaki, les corsages clairs, les paniers chargés d'oranges et d'objets multicolores, et les visages rieurs s'étageaient et se groupaient avec une simplicité harmonieuse.Quelques pas encore, et enfin la colline sacrée apparut, sorte de longue échine toute dénudée et sèche, qui se termine brusquement dans le ravin de Souchez.Entre le bois de Noulette et Lorette se gîte un vallon, fermé du côté des Allemands par un léger renflement de terrain.Plutôt que de faire ce grand tour pour arriver au pied de la colline, nous coupâmes court au travers d'un sol désert, bourbeux et couvert de longues herbes; peu de traces de bataille étaient visibles, quelques objets abandonnés, des trous d'obus, une fausse batterie de 75, caissons et pièces faits de bois et soigneusement camouflés.Derrière nous, le bois; sa partie orientale, que la mitraille a criblée, était plus clairsemée, les feuillages plus pauvres, les troncs étriqués.Arrivés sans encombre au but, nous nous assîmes derrière des buissons pour contempler le panorama.Le vallon et ses hauteurs ont conservé leurs traits, car on ne s'est battu ici qu'avec de l'artillerie légère, et la végétation a vigoureusement repoussé depuis dix-huit mois.Mais autour de nous c'étaient le silence et le vide.Quelle solitude émouvante! Ce paysage enclos a une âme; il est empreint de spiritualité grave; bien qu'on n'y voie pas de tombes séparées, c est comme une vaste et noble nécropole où repose le souvenir de ceux qui sont tombés là, en ces vermeilles journées de 1915, pauvres gens blessés et misérables, héros abattus en pleine ivresse de victoire.Et, dans nos coeurs, nous nous inclinions pieusement sur eux tous.Au loin, vers l'est, c'étaient Angres et Givenchy, et les corons innombrables, puis Liévin, et plus loin encore, se perdant dans la brume, l'agglomération de Lens, avec les rangs 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 23 pressés de ses cheminées en pleine activité, toutes fumantes.Des quarts d'heure passèrent ainsi.Bientôt le soleil déclina; ses rayons obliques faisaient flamber des vitres, là-bas, à l'horizon, et rutilaient sur les toits de tuiles rouges épars dans la plaine immense; et, dans le vallon, les hautes herbes frémissantes en étaient toutes dorées.Pourtant nous ne cessions de regarder; nous nous bercions, sans nous lasser, au rythme intérieur de nos pensées et de nos sentiments; nous ne pouvions nous arracher à ce sanctuaire du sacrifice français.Tout à coup des canons de campagne enterrés quelque part, dans notre dos, lâchèrent une salve; puis bientôt, devant nous, un, deux et trois obus vinrent éclater, à six cents mètres, sur la route.Le charme était rompu; il était temps de partir.Nous revînmes sur nos pas.Comme nous descendions en longeant le bois, nous dépassâmes une compagnie qui venait des tranchées et allait à l'arrière; les hommes marchaient lourdement, mais leurs visages heureux faisaient plaisir à voir; on eût dit qu'ils renaissaient à la vie; et c'est avec je ne sais quel air attendrissant d'allégresse contenue que leur capitaine, un tout jeune homme, répondit à notre salut.Arrivés au coin du bois, nous nous retournâmes.Le crépuscule commençait à estomper les contours de toute chose; des nuages gris couraient au ciel, et le vallon glorieux s'embrumait de vapeurs et de mélancolie.IV.—L'HIVER DANS LA SOMME Bois de Bernafay, 20 octobre 1916 Hier après-midi, à deux heures, nous avons quitté notre campement misérable des Sandpits (I), pour venir nous installer près de ce bois, qui se trouve entre Montauban et Longueval, l'ambulance devant fournir exclusivement des équipes de brancardiers à l'infanterie des tranchées.Il pleuvait et il faisait froid quand nous nous sommes mis en route.Jusqu'au cimetière de Fricourt, — tombes éventrées, monuments brisés, chapelle béante, —• la voie était à peu près libre, et, malgré la boue liquide et les pierres roulantes de la chaussée, nous avons pu avancer assez rapidement.De temps en temps une auto nous dépassait, ou un motocycliste pétaradant, dans un giclement de fange qui dispersait les équipes de cantonniers encapuchonnés aux gestes lents et monotones.A droite et à gauche de la route, de quelque côté qu'on regardât et autant que la vue pouvait s'étendre, on découvrait les innombrables parcs et camps qui s'étalent dans les vallées, escaladent les collines, franchissent les anciennes tranchées, et qui mettent leur pittoresque grouillement dans le paysage livide de cette terre surpeuplée, piétinée, bouleversée.Mais après le cimetière de Fricourt, laissant sur notre gauche les pans de murs informes et les arbres ébranchés du village, ça alla de mal en pis.Nous avions d'abord rattrapé des convois qui montaient comme nous.Puis nous croisâmes des colonnes d'infanterie qui descendaient, sans doute des bataillons de la division que la nôtre relève.Fantassins, artillerie, camions se succédaient sans interruption, allant au petit pas, s'enchevêtrant aux carrefours, s'embarrassant les uns les autres, avec d'innombrables et fatigants arrêts.Et la route devenait exécrable; les ornières se creusaient, la boue liquide aug- (I) Une trentaine de tentes sur la route d'Albert à Bray, entre e Carcaillot et la Croix-Comtesse.mentait, et il en découlait une telle quantité sur le terrain, à gauche, en contre-bas, que les tombes du petit cimetière allemand qui aligne là ses rangées de croix bizarres formaient comme des îlots au milieu de cette marée limoneuse et envahissante.Enfin nous quittâmes la route de Maricourt et atteignîmes celle de Mametz et de Montauban.Celle-ci est stupéfiante; ce n'est plus une route, c'est une piste défoncée et informe; à chaque instant on enfonce jusqu'à mi-mollet dans des mares de boue et on s'éreinte les pieds sur les pierres roulantes.Et pourtant les voitures y circulent et les automobiles s'y aventurent.A un certain moment, la presse et 1 encombrement étaient tels que le colonel, qui marchait à notre tête, fit mettre son monde en file par deux: et nous voilà partis zigzaguant entre deux convois d'artillerie,— l'un montant, l'autre descendant, — recevant des éclaboussures des deux côtés à la fois, évitant une roue pour tomber sur des chevaux nerveux, et la pluie nous cinglant toujours.Marcel de Verneuil ( A suivre ) ¦ THE BELGIAN BABY -H y Stella Gertrude Semple- "There'- rosernary, that's for remembrance.and there's "pansies that's for thoughts.There's fennel for you and "columbines, there's rue for you—and here's some for me.'* Through my head the Unes went insistent in their.gracefulness, piteous in their prettiness, as I watched the Belgian Baby pull the columbines between his fat little fingers and heard his laugh when a purple, or mauve, or red and yellow bell fell at his feet.The stalks grevas high as his head.What merrier gaine than to tory to grasp the swaying, nodding, frilled mass in a dance set by the blossoms?His was the nimblest of steps.But for me was rue alas! growing that morning in the garden with my heart attuned.I was mending a sock for the Belgian Baby to wear on the morrow.He was going away.I could not see the stitehes well.The fault of the rue, I felt.And suddenly, I was clear about the rosernary filling a corner not far away.It fitted in perfectly, as bit by bit, I put together and began to quite understand the beginning and the end of the story.So, when the little mischief trod upon the pansy bed and sat down unexpectedly thereon, the thoughts came with a rush, of course.Pansies for thoughts, we ail know.When he half turned his brown head amid the smiling flower faces, he expected to see a shaking finger aimed at him, no doubt.But I pretended not to see, as indeed I scarcely did.Ophclia-like, I could hâve attempted no conséquent phrasing just then.For surely, she too, had tears in her eyes that day of wild search in the woods for crow-flowers, nettles and daisies, with the violets withered long since.Then with loosened rein the Baby continued his diversions.It seemed that tho rue in a shady nook grew for me alone.Out in the sunshine he hohhed here and there among the shrubs.Small gurgles of laughter, the pure joy notes of a child's mirth, came haek to me where I listened and watched.On ail fours he excavated for hiddcn treasure.Never was there one more enainorod of the earth and its multitudinous species.Fancv-hued bugs attracted him and woolly caterpillars were allowed Voyer la page 76 pour so nmaire des annonce?. 24 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.to exercise on his bare legs where his socks stopped.A shower of questions, irrelevant as the zigzag of a butterfly caught in a sunbeam's way, were scattered as he went.Answers mattered not at ail, just so long as they carried on the necessary chord of appréciation.For he had lived his little life with me among ail the friendly growing things outdoors, watching the honey bees weigh down the flowers in sudden descent, following the birds among the vines, his voice chirping in unison with the crickets at sundown.That morning he was in high revel mood, and as I winked my lashes to keep them free from mist and blurr — a sky overhead one vast dome of blue — I caught sight of him now beside the larkspur and lilies, or again, he skipped and jumped from behind the phloxes — the pinky red, and rose, and white, whose fragrant heavy heads are a glory in September.* * .He had been mine three months, and I had promised to bring him up in the garden, and so, worry no one.A séries of flying visits to a metropolis, a voluminous correspondence, and finally a travelhng agency had arranged the matter.The small fellow was delivered at the door much like an ordinary express package.I had been looking for first violets down near the stream that edges the garden to the south, when they told me he had corne.His first crying match was'ofîset by his déposai on to a clump of fern, and instead of picking violets, I threw fiât stones and cried: "Splash! Splash!" as into the water they went.After a moment, of course he smiled, an April smile of tears with sunshine glistening through.And when he in turn began to throw stones and make them splash I sat awhile to read his mother's letter pinned among his belongings.It was signed "Rose Marie Plessard." And I mused aloud "What a pretty name — Rose-Marie!" His father had been killed in the war.The struggle to keep three was beyond her strength, so she had been per-suaded to let Yves François go.The good God would protect him, Madame would be kind to him as of her own, she, Rose-Marie, would never forget him.That was ail.The odd pièces of clothing the bundle contained were redolent of mother love.A small faded plaid coat had a newly turned collar, a hand scallopped linen hat wore a silken pompon with a touch of pride.Pathetic little under-garments were patched, but edged with lace that only foreign women make."Poor Rose Marie!" thought I.Thus he arrived and slipped in to a place, it seemed, that had ever been awaiting him.In a summer house on the lawn his day was planned, to join with the sun creeping through the lilacs banked to the east, and timed to fade only with the western glow, when he swung asleep in his cot.At once the garden wakened to the vividly human touch of a child's présence.The wonder of his delight filled hitherto silent places.The little chirp in his voice the robins grew to know, and they perked their heads at him as the.v ran along the grass.As by magie, a sand heap appeared in a convenient spot, a miniature mountain to toil up and down while clasping a bucket and spade; and various toys and fascinating picture books looked suddenly at home on the lawns.To the initiated, story telling in the quiet hours at the end of the day, became an art of subtle charm.The friendly birds and frisking squirrels of the daytime, were changed, perhaps, into elves and goblins who danced in the dusk if watched ?Down near the stream on still warm evenings fire-flies glowed in mysterious fashion, and strange beetles, bright and somber, came and went in varied procession.On mossgrown stepping-stones solemn green-brown frogs sat gazing, listening, too.We would find them there and" leave them in undisturbed placidity, where periwinkle grew blue among the sedges, and water lilies white and yellow gleamed up.I fell to mapping out his future as the days went on.It appeared he must possess excellences uncommon in other children, for bravery, endurance and the white flame of patriotism burned of right in his little soul.Then too, his eyes held the aim of a single purpose I discovered in games and clever ways of his.Naught but the goal set could swerve those sturdy legs in a race.Arguments of pointed worth alone availed as factors in sudden storms.There were such signais of distress at times — and a lowering of flags when least expected! Sometimes, turned by a disarming smile of sweetness, righteous wrath fell from its purpose, for candor clear and dauntless met your gaze in his.A week ago the letter came — and it turned out to be a war story with a happy ending.After the first shock it seemed as though it might have been expected.Rose Marie could never have forgotten the baby — "Rosemary for remembrance." To-morrow she is coming for him with his father who was not killed but missing and ill for long months.He has sought out his wife and now they want Yves François again for their own,—"le petit" they call him.Together they wrote the pleading letter and though the Belgian Baby was mine to have and to hold, I could send back but one answer.For ail the sun and the endless blue overhead, a tangle or rue shades my eyes and further away the columbines dance in a mist.To-morrow though, I will see clearly for they must not guess my hurt.I would have it a perfect day with the sun glancing across the trees and flooding the lawns in streaks of radiance to light my garden as for a fête.A world of love will fill it.Happily, there never were as many flowers as just thèse days.Midsummer roses twine about, gay poppies are bright and daintily straight, and sweet old fashioned gilly-flowers look up to drowse the air with heavy scent.I would have a surprise or two look in on them, thèse weary war-torn people: a tea-party on the lawn restful, refreshing, for travellers who have come a long way, and music from beyond the shrubbery when they least expect it.Just simple songs of home they heard once, and airs they danced to, in village streets across the sea.On the slope towards the west where the sun stays late we shall watch awhile, and for me the day will not be long enough.The Belgian Baby is coming this way again with a battered toy boat he had left near the stream.He clutches in his eager arms posies of wild things found in the little wood, to thrust on my knees, I know.The boat we have sailed a hundred times together, and he has learned with the sweetest stumbling the names of the grasses and tufts he brings.I may not tell him there scarce is place for his treasure."There's rosemary that's for remembrance" and my hands are filled to overflowing.Stella Gertrude Semple.Les amis de notre revue dont l'abonnement est expiré sont priés de remplir le bulletin placé dans la page 75 et de nous l'adresser aussitôt. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 25 UNE GARDIENNE DE LA LANGUE FRANÇAISE: MADEMOISELLE IDOLA SAINT-JEAN Par MYKTO Toute jeune encore, la mort qui dénoue tant d'espoirs, lui apprit brutalement que son existence d'enfant insouciante et gâtée était close, et qu'elle ne connaîtrait plus désormais qui! les joies qu'elle aurait elle-même conquises.Ce désastre qui tombait sur sa jeunesse comblée, la trouva forte et résolue.Intelligente et instruite, elle chercha un moment sa voie, et la trouva rapidement.Son souci du beau parler, qui est notre meilleur héritage, lui avait, souventes fois, fait déplorer le peu d'importance attaché dans nos milieux sociaux, même les raffinés, à la jolie diction qui est tout un art et tout un charme.Elle se versa alors dans l'étude des meilleurs auteurs, suivit des cours soignés, et en peu de temps se qualifia pour enseigner cette langue que les fantaisies de notre prononciation déguisent si maladroitement.Mademoiselle Saint-.Iean devint une gardienne de la langue française, elle la défendit, l'enseigna, la fit aimer, en propagea le culte par tous les moyens d'action possibles, et s'attira dans une carrière qu'elle créa pour ainsi dire, chez nous, les respects et les admirations de tous ceux qui la regardèrent à l'oeuvre.Soutenue et guidée par une mère intelligente et droite, elle multiplia ses travaux, déploya une activité ardente, organisa cours et conférences, monta des spectacles fort suivis et mit par le feu de sa belle action, tout le public au travail, car de toute cette initiative était née le goût, jusqu'ici, à pou près inexistant de bien parler la langue de France.La sympathie qu'elle obtint n'était nullement de l'engouement ou de la pose, la jeune professeur avait réellement réussi à éveiller la conscience canadienne-française au respect de sa merveilleuse langue.Ses débuts avaient été marqués du plus vif succès, mais trop consciente et trop fine pour s'arrêter là, Mademoiselle Saint-Jean comprit qu'il fallait donner à son talent ce quelque chose d'achevé et de parfait qui ne se trouve qu'en France, et comme tous nos vrais artistes, elle aspira à puiser à cette source géniale et féconde.Nous la retrouvons à Paris en 1905, étudiant avec le grand Coquelin et Mademoiselle René Du Minil de la Comédie française, et affirmant si nettement et si bellement sa personnalité que l'Alliance française lui décerna une médaille en bronze, avec les félicitations et les souhaits de la France, voulant reconnaître ainsi les services qu'elle rendait à la langue française.De retour au pays, Mademoiselle Saint-Jean se dévoua à la diction française, et toute sa vie fut remplie par le noble souci de faire profiter notre jeunesse des admirables leçons reçues là-bas.Les couvents et les écoles bénéficièrent de son savoir et de son dévouement.Depuis onze ans, nous la trouvons à la direction des cours publics de diction donnés sous les auspices de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.Sa belle énergie n'a fait que monter dans l'activité d'une carrière qui en aurait ex- cédé bien d'autres moins éprises de leur art, et moins confiantes en la vie.Dans tous les mouvements intellectuels et sociaux, vraiment intéressants et progressifs, nous avons trouvé Mademoiselle Saint-Jean, attentive et dévouée, prête à seconder des succès qui lui semblaient nécessaires à l'avancement de la race.Car il faut le dire aussi, cette femme brillante est une ardente patriote, et le désir grave et profond de contribuer à l'éducation des siens l'a toujours inspirée et guidée.En 1920, les cours de Mademoiselle Saint-Jean sont suivis par 540 élèves qu'elle nous présentera bientôt, dans une séance plénière, au Monument National, et à laquelle assisteront des éducateurs choisis.Cette vie féminine est un exemple qui devrait remonter tous les courages vacillants, et guérir toutes les craintes timides; elle atteste supérieurement combien la femme qui sait vouloir, se défend contre l'adversité, et de quelle façon elle dompte le sort.Mademoiselle Saint-Jean du jour au lendemain, sans préparation spéciale, ne possédant que son taient et son courage, a su s'élever à une situation intellectuelle et matérielle des plus enviables, et cela sans bruit et sans heurt, en dominant ies écueils et les embûches, en dominant la vie et ses laideurs de toute sa hautaine morale, de son élégante supériorité.Mademoiselle Saint-Jean est donc essentiellement ce que les Anglais appelle- raient une "self-made Woman", et nous l'en félicitons vivement et simplement, avec la nette conviction que l'énergie féminine est une force immense qui s'affirme de plus en plus dans la vie moderne, énergie que certains hommes faibles et paresseux s'appliquent à railler, sans que leurs quolibets empêchent la vaillante femme de nos jours de courir vers le progrès, sans craindre ni l'étude, ni le travail, ni même le découragement, avide d'enrichir son intelligence, de meubler son esprit, et d'affermir sa vocation dans les domaines les plus variés.Myrto.PROVERBES JAPONAIS Les diseurs de bonne aventure ne connaissent rien à leur propre sort.La grenouille, dans sa mare, ignore le grand océan.Grands mots, pauvres actes.PENSEES SAUVAGES Tout en fumant leur calumet.1 es Arabes avec entente i euvent encor dresser leur tente.Ma.s leur belle-mère.jamais'.Mademoiselle Idola Saint-Jean, dam son cabinet de travail. 26 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.mamm LIVRES ET REVUES mm Recueil de vieilles chansons canadiennes.— Nous accusons réception d'un élégant recueil de vieilles chansons canadiennes-françaises, intitulé "Chansons of old French Canada", que vient de publier la compagnie du Pacifique Canadien.Précédé d'une intéressante introduction par M.C.Marius Barbeau d'Ottawa, qui comme on le sait, est reconnu comme une autorité lorsqu'il s'agit de chansons du terroir, et fort joliment illustré ce recueil aura pour but de faire mieux connaître au public de langue anglaise et surtout aux nombreux touristes des Etats-Unis qui fréquentent notre province, ces anciennes ballades qui ont bercé notre enfance et qui sont aujourd'hui parmi les chefs-d'œuvre du folk-lore de ce continent.Par LOUIS CLAUDE Apportées de France par les explorateurs et par les colons qui défrichèrent les premières paroisses situées sur les rives du St-Laurent, il y a plus de deux siècles, ces chansons furent composées pour la plupart, par les troubadours qui parcouraient autrefois les campagnes de notre ancienne mère patrie, en les chantant dans les villages et les châteaux.Elles nous ont depuis, été transmises oralement d'une génération à l'autre, jusqu'à ce que finalement, elles soient devenues partie intégrale de notre apanage national.Le répertoire des anciens Canadiens comptait un nombre incalculable de chants et de complaintes, s'adaptant à toutes les phases de la simple existence que menaient alors ces braves colons et cou- reurs des bois.Le folk-lore canadien renferme en effet près de quatre mille versions différentes de toutes sortes de chai sons, et l'on dit que les chercheurs pourraient encore en découvrir un grand nombre qui se sont conservées parmi le peuple.Le recueil édité par le Pacifique Canadien ne contient pas toutes ces chansons, ces berceuses et ces rondes mais il en renferme une douzaine des mieux connues, avec accompagnement par Miss Margaret Gascoigne, comme "A la Claire Fontaine", "En Roulant ma Boule,', "Dans les Prisons de Nantes," "Sur le Pont d'Avignon," etc., qui seront suffisantes pour donner au connaisseur une idée de la valeur du folk-lore canadien-français.Le geste du Pacifique Canadien, en présentant ce recueil au public, est tout à son honneur et montre l'intérêt qu'on porte aux vieilles traditions nationales dans les bureaux de la puissante organisation de transport.* * Le Canada Français vient de réapparaître et tous les liseurs sérieux seront heureux de retrouver les pages substantielles et littéraires offertes par cette intéressante publication.*, * L'Opinion du plus éminent stratégiste en matière navale est le titre de la brochure répandue gratuitement par la Ligue Navale du Canada, et contenant le rapport de l'Amiral Jcllicoe sur sa mission navale au pays.Ce rapport est purement technique et fort intéressant.Il initie aux détails de toute l'organisation navale et s'arrête à ce domaine.L'Amiral Jellicoe a eu le tact de rester dans la note exacte de sa mission, et de s'abstenir de toute propagande.La Ligue navale s'est chargée de cette campagne de persuasion, et croit en mêlant la politique nationale avec la politique impériale, convaincre tous les esprits.Sa résolution, dont voici le texte est suffisamment claire: "QU'IL SOIT RESOLU que la Ligue Navale du Canada favorise une politique navale pour le Canada qui tiendra compte des besoins de tout l'Empire Britannique; en arrêtant ce programme, on devra mettre de côté les exigences des partis politiques et ne considérer que l'opinion des stratégistes les plus éminents en matières navales : L'idée fondamentale de ce programme sera la défense navale de l'Empire.Les unités de la flotte pourront être ou acquises ou construites, les Dominions gardant le De tous les hôtels du Pacifique Canadien, celui de VANCOUVER, la métropole de la côte du Pacifique, est le plus moderne et le plus luxueux.Il renferme 500 chambres et peut rivaliser avec les plus beaux de la république voisine. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 27 contrôle de leurs navires.On adoptera un système uniforme de personnel, de navires, et d'équipements, le tout des meilleurs qui soient.En temps de guerre toutes les flottes relèveront d'un même commandement suprême." C'est de l'impérialisme aigu.Tout en étant de ceux qui ont cru nécessaire, voire même indispensable, notre participation à la guerre 1914-18, parce qu'il s'agissait de se défendre et non d'attaquer, et que la question était mondiale, nous déclarons intempestif et dangereux le zèle de ces patriotes qui seraient prêts à sacrifier tous les jours la patrie canadienne sur l'autel de l'empire.Si la nécessité d'une flotte devient nécessaire, que sa création soit un principe reconnu de défense nationale, et rien de plus.Si nous jugeons utile et nécessaire de recommencer avec notre armée navale, les lourds et impitoyables sacrifices que nous avons consentis pour défendre le monde menacé de l'oppression, qu'il soit d'avance airété que nous le ferons de plein gré, et non parce qu'un engagement antérieur, lourd de conséquences et de sacrifices, nous y obligera.Gardons toutes les libertés que nous garantit notre Constitution, et ne donnons pas dans les mouvements de ces ligues qui nous versent l'impérialisme à pleine coupe! Le High School of Commerce de Toronto nous adresse le fort intéressant prospectus de sa prochaine année scolaire, et nous constatons que le programme, des mieux élaborés, comporte l'enseignement du français.Nous félicitons cette institution du souci remarquable apporté au perfectionnement de la cause éducaùonnelle.Les détails consignés dans le prospectus et soulignés par des vignettes nous apprennent combien l'hygiène occupe une large place dans l'esprit des éducateurs de cette école qui pourrait soutenir la comparaison, et brillamment, avec les meilleures collèges européens.Miss Conlin qui a déjà clairement manifesté sa sympathie envers La Revue Moderne occupe la chaire des langues modernes dans cette maison d'éducation de tout premier ordre, où l'on comprend si bien qu'un Canadien doit savoir les deux langues officielles de son pays, et les apprendre dès l'école.* * Les Influences Françaises en Amérique par M.Jean Charbonneau est une œuvre littéraire, historique et philosophique ou l'auteur a mis tout son talent et toute son âme.Cette œuvre, la troisième d'une série, fera l'objet d'une Chronique littéraire et nous ne voulons, ici, que souligner son apparition en librairie, en lui souhaitant le grand succès qu'elle mérite.Le livre est remarquablement édité par la maison Beauchemin, qui depuis des années participe brillament au progrès de notre littérature, et qui, de plus en plus, et de mieux en mieux, vise au perfectionnement de sa patriotique propagande.En éditant M.Jean Charbonneau, qui, généralement se fait publier en France, la Librairie Beauchemin affirme nettement sa supériorité.Nous accusons réception d'un joli bouquin intitulé "Brins d'Herbe" par Monique, bouquin que nous repassons également à notre collaborateur M.Louis Dantin, et auquel nous souhaiterons simplement aujourd'hui bienvenue et succès.L'oeuvre autographiée est en vente chez l'auteur 124 rue Sainte Famille."Brins d'Herbe" se trouve dans toutes nos bonnes librairies au prix de 75 sous.* * * Nous remercions le Comité du Monument aux Braves élevé dans Rimouski à la mémoire de tous les soldats de ce district morts au champ d'honneur, en France, pour l'envoi du splendide programme du dévoilement.Cet hommage magnifique à la vaillance fut surtout l'œuvre d'un homme, admirablement secondé d'ailleurs par toute une élite intelligente, qui avait compris l'héroïsme surhumain de tous les sacrifiés.M.Charles Taché fut donc le promoteur et l'exécuteur de l'œuvre dont s'enorgueillit à bon droit toute la belle région du bas de Québec.Nous le félicitons vivement de ce succès que ne devront jamais oublier aucun de ceux qui se rattachent par les liens du sang et de l'affection aux héros dont les noms se lisent sur le monument élevé dans la petite ville fière et silencieuse qui garde le Saint Laurent, là-lias.* Le Mauvais Passant par M.Albert Dreux est un recueil de beaux vers, que notre collaborateur Louis Dantin appréciera dans sa Chronique littéraire, et auquel la Revue moderne est heureuse de souhaiter le plus complet succès.Le Mauvais Passant a été édité par M.Roger Maillet, et sa toilette typographique très soignée, d'allure toute française fait honneur au nouvel éditeur.Voilà donc de beaux vers, très bien présentés auxquels le public fera un fervent accueil.* Au cœur de l'histoire est un intéressant ouvrage que M.Raoul de Lorimier vient de publier, et qui contient des évocations et récits tirés de la Chronique et de l'Histoire de la Nouvelle-France, avec des annotations du plus grand intérêt.L'œuvre est préfaciée par M.l'Abbé Elie Auclair, de la Société Royale du Canada.Ce livre, qui évoque merveilleusement les temps de la fleur de lis, nous charme par toutes ses pages si éloquentes dans leur résurrection de l'époque française et des personnages : héros et grands seigneurs du temps.A notre critique littéraire, M.Louis Dantin, appartient la tâche de rendre à cette œuvre, tout son mérite.La Revue Moderne tient à saluer l'apparition du premier volume de M.Raoul de Lorimier, d'un hommage sincère d'admiration et de sympathie, et souhaite que tous les liseurs aillent demander à cette œuvre d'un érudit, de nouvelles raisons d'honorer leurs ancêtres, et de glorifier leurs origines.* Madame A.B.Lacerte qui avait déjà à son crédit, nombre de piécettes, saynètes, comédies musicales, etc, vient de publier deux nouvelles œuvrettes qui feront les délices de tous ceux qui aiment à organiser des soirées dramatiques, comédies de salon, etc., etc."La Belge aux gants noirs" et "Mes trois castels" offrent de l'intérêt dramatique, et sont écrits de façon alerte et gracieuse.Ils devront avoir du succès, et il me fait plaisir de recommander, à ceux qui recherchent des œuvres de ce genre, le répertoire de Madame Lacerte, qui très moral et très captivant, est une véritable mine pour nos cercles dramatiques.Nos remerciements et nos compliments à l'auteur.Louis Clatjde UN CINQUANTENAIRE ARTISTIQUE Le mercredi.1er décembre, nous assisterons à un événement, le premier du genre en notre pays: le cinquantenaire artistique de M.Eugène Lassalle, artiste dramatique qui après avoir brillé sur bien des scènes européennes, se fixa définitivement à Montréal, après une saison ou deux, marquées des plus flatteurs succès, et devint alors le directeur du Conservatoire qui porte son nom.Nous aurons le plaisir d'évoquer les belles années disparues, en applaudissant encore une fois, l'artiste renommé, dans les "Ouvriers'' de Eugène Manuel et " Ruy Blas." Ce sera le chant du cygne.M.Lassalle fera ses adieux à la scène pour ne plus se consacrer qu'à l'enseignement, où ses succès ne se comptent plus.Cet événement artistique, pour lequel M.Lassalle a rallié les concours les plus brillants, attirera au Monument National, une foule sincèrement admiratrice du beau talent de l'artiste dramatique et du professeur de diction française.Nous félicitons l'auteur de "Artistes et Cabotins" — car M.Lassalle est aussi un écrivain de mérite.— d'avoir su rester jeune, pour célébrer brillamment son cinquantenaire artistique.M.G.H.Les amis de notre revue dont l'abonnement est expiré sont priés de remplir le bulletin placé dans la page 75 et de nous l'adresser aussitôt.Voyez la page 76 pour sommaire des annonces. 28 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.EN FLORIDE Par LUDOVIC FRANCE Le train où nous roulions depuis deux jours que nous avions quitté New-York, venait d'entrer en gare à Jacksonville.Nous touchions au sol de la Floride.Le passage rapide d'un climat à un autre, a toujours le don de vous émerveiller.Le changement de latitude, à cette heure, à cette minute, s'offrait à nous d'une façon claire, irréfutable, magique.A l'intérieur du wagon, par les fenêtres et par la porte entr'-ouvertes, des brises tièdes entraient, sentant bon le printemps, et qui témoignaient par leur douceur, qu'on était loin déjà de ce Greater New-York, quitté l'avant-veille, par un après-midi de semaine, extraordinairement froid et brumeux.Le long du convoi en repos, sur les quais, cherchant des connaissances ou de la distraction, des gens s'affairaient, vêtus d'habits frais: complets légers, jupes claires, mousseline, corsages échancrés, laissaiit voir une bonne partie de la gorge et de la nuque, chapeaux de paille, bas de soie; en un mot, l'attifement ordinaire et complet des jours d'été dans nos régions.Le train allait reprendre sa route en destination de Key West, quand la nouvelle nous parvint d'un blocus.Nous étions bel et bien stationnés en gare à Jacksonville, pour une période indéterminée.Une inondation, comme la chose est fréquente en Floride, oû le sol est bas et marécageux, s'était produite, noyant dans sa course, sur une longue étendue, la voie ferrée dans la direction du Sud-Est.Des pluies torrentielles, tombées pendant plusieurs jours, en étaient la cause naturelle, inévitable.Contrairement à ce qu'il arrive, ce contretemps ne nous aigrit pas trop.Et c'est plutôt avec une cei'taine bonne humeur, tempérée de philosophie, que nous l'accueillîmes.Un peu angoissés tout de même.Quand allions-nous atteindre Miami ?Nous le sûmes dès le lendemain.Et, pour le dire tout de suite, l'interruption ne fut pas longue.On eût tôt fait de rétablir le service.Et, dès l'après-midi du jour suivant, des convois nombreux s'éloignaient de la ville, en destination de Miami et de Key West.Mais le soir de la nouvelle, l'anxiété était plutôt grande.D'aidant que des touristes, se prétendant bien renseignés, nous assuraient que l'accident était sérieux, et qu'il ne faudrait pas moins d'une semaine ou deux, d'un dur et opiniâtre travail, pour tout restaurer.Ce qu'il y avait à faire ?Mais accepter de bon gré la situation faite, accueillir avec sérénité le séjour agréable, sinon prévu, pour l'instant du moins, dans l'intéressante cité où nous venions d'entrer; sur le champ prendre contact avec les habitués d'une région qui se présentait à nous avec tout le charme, toute la grâce d'une inconnue; sauter bas du train, héler un taxi, nous faire conduire, nous et nos colis, à l'hôtel que nous désignait notre carnet de voyage., et puis enfin.attendre là, la levée du blocus.C'est ce que nous fîmes sans trop de peine, après les quarante-huit heures de réclusion, dans l'étroite prison d'un "State-Room." Le Parc Hemming et VHôtel Windsor, Jacksonville, Floride. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 29 JACKSON VILLE.Jacksonville possède des parcs magnifiques.Le Parc Hemming, en face de notre hôtel, est le plus fréquenté.On s'y attarde volontiers, soit pour goûter l'ombre des palmiers, soit pour y entendre de la bonne musique.Des musiciens payés par la ville y donnent, tous les après-midis et tous les soirs de beau temps, de fort jolis concerts.C'est, du reste, une coutume à peu près universellement suivie dans toutes les villes de la Floride.Chaque municipalité entretient son corps de musique aux frais des contribuables qui souscrivent largement, généreusement, pour ces réjouissances quotidiennes.Une estrade se dresse vers le centre, auprès du monument érigé à la mémoire des "Etats Confédérés".Des bancs s'alignent tout autour.Une foule élégante, en habits clairs, joyeuse, circule dans les allées, puis, à l'heure du concert, vient se grouper autour de l'estrade.Elle se fait aussitôt silencieuse, admirative.On a vite deviné l'engouement passionné de tous ces gens pour la musique, rien qu'à constater l'empressement manifesté pour la minute où les musiciens ont commencé de dérouler leurs partitions.Chaque habitué a pris sa place sur un banc, et ne bougera de la durée du concert, que pour saluer par de frénétiques applaudissements la finale des morceaux.A la reprise, le silence renait; un silence grave, religieux, impressionnant, et de bon augure pour les virtuoses s'apprêtant à enlever avec brio une sonate difficile.Le concert terminé, la foule s'écoule lentement, regagne son logis, mais pour revenir le soir suivant.C'est de même tous les jours.Le soir, c'est un caractère tout nouveau.Le Parc revêt alors un aspect féerique.De longues théories d'ampoules électriques se déroulent tout le long du parc, dessina?it dans la nuit sa forme régulière, cependant qu'au-dessus de vos têtes, en longs chapelets de feux multicolores, se développe un immense dais, ou dôme, lançant dans les airs des milliers de jets lumineux, d'innombrables escarboucles.On dirait un palais de fée.C'est dans un tel décor, aux accents d'une musique joyeuse, dont les notes légères s'égrenaient dans l'air, à la clarté des étoiles, que se fit notre premier contact avec la première ville du Sud, à notre sortie de la gare; et notre impression fut telle, que notre contretemps, dût-il se prolonger, iwus apparaîtrait, en somme, assez supportable dans ce séjour forcé à Jacksonville.Le lendemain matin, un autobus de la "Royal Blue Line" vient vous prendre à votre hôtel pour vous conduire à travers les rues de la ville.C'est d'abord une visite aux quartiers des affaires.Les rues débordent de gens pressés, le front soucieux, barré d'un pli, allant d'un pas nerveux, énergique, à leurs affaires.Leur démarche contraste vivement avec l'allure lasse, indolente de la population noire.Les magasins, les échoppes, les boutiques, défilent devant vos yeux avec l'étalage pittoresque des produits tropicaux à leur devanture: légumes, fruits, en rangs pressés, en pyramides géantes, le long de la chaussée, sous des abris temporaires; tout le commercialisme, en un mot, des villes populeuses, dans le décor ordinaire de la réclame et de la montre.Puis vous allez par des rues largement ouvertes, spacieuses, vers les résidences riches, bourgeoises.C'est pour nos yeux, habitués dans nos climats à une ornementation plus sévère, un décor tout nouveau.Elégante file d'habitations à silhouette fine, avenante, aux portiques à colonnades grêles, supportant des balcons encadrés de fleurs, et s'ouvrant sur des parterres où fleurissent des dahlias, des tulipes, et cette petite fleur, si délicate, qu'on nomme hibiscus.Des palmiers, des cocotiers dressent, sur une double rangée, le long de la chaussée fraîche, leurs longs fûts droits, écail-leux.C'est donc sous un dôme de verdure que s'achemine votre auto, pendant que des mousses végétales, suspendues aux branches noueuses de chênes vigoureux, ont l'air de vouloir barrer la route, de ralentir votre allure.Le même spectacle vous accompagne sur tout le parcours, quand vous longez la rivière; et voilà que tout à coup, par un détour aussi subit qu'impréiru, après avoir jeté un regard rapide sur les navires nombreux ancrés dans le port, et sur la longue file de bateaux amarrés le long des quais, vous êtes brusquement ramenés au perron de votre hôtel.Votre Cicérone vous remercie d'un geste gracieux.Il s'excuse de n'avoir pu vous promener dans "Park River Side", pour la raison que l'inondation dont j'ai parlé, couvre en ce moment les allées et les pelouses.Ma foi, tant pis\ Le tour que nous venons de faire est bien suffisant pour nous dessiner la physionomie générale de la ville, et pour le moment, du moins, nous nous en contenterons, puisqu'aussi bien notre maître d'hotel vient nous apprendre tout joyeux, que la circulation sur les rails est maintenant rétablie et que, si nous le voulons, rien ne nous empêche plus de continuer notre voyage.Après le dîner donc, en route pour Miami et pour Palm-Beach.Ludovic Fbancb.(A suivre dans le prochain numéro).VOYAGES EN FRANCE Nous apprenons que le consulat général de France au Canada et l'Office national du tourisme, qui dépend du ministère des Travaux publics de France, s'occupent conjointement d'organiser des voyages à bon marché de 15, 30 et 45 jours en France, à l'usage spécial des Canadiens français.Ces tournées seraient accompagnées et constitueraient un circuit complet de la France, avec visites à Paris, aux champs de bataille de l'Artois, à deux ou trois grands lieux de pèlerinages (Lourdes, Paray-le-Monial), à la Méditerranée, à la vallée du Rhône, etc.Nous nous réjouissons sincèrement de cette nouvelle, et nous souhaitons la complète réussite de cet intéressant projet, dont les détails ne tarderont pas à être connus.LES ABONNEMENTS D'ÊTRENNES Plusieurs jugent avec beaucoup de tact qu'un abonnement à la Revue Moderne est une étrenne fort jolie et fort aimable.Ceux qui, l'an dernier, en ont eu l'heureuse idée, nous ont dit combien leur cadeau avait été apprécié.Nul doute que cette année, bien des bibliothèques seront heureuses de s'enrichir de la belle et saine littérature nationale que la Revue Moderne offre dans toutes ses éditions, ainsi que des quatorze ou quinze romans qu'elle publie annuellement.C'est un cadeau vraiment coquet et qui sera la distraction de tous ceux et de toutes celles que l'on voudra en faire bénéficier.Cette étrenne sera bien accueillie partout, mais à la campagne, elle sera particulièrement la bienvenue.Les jours sont longs et les soirées monotones.On les embellit de lectures aimables et instructives.Et rien ne vaut ce souvenir symbolisé par le livre intéressant et joli.La Revue moderne est plus qu'un livre, elle est douze livres complets, captivants et luxueux.Chaque donateur ou donatrice d'un abonnement d'étrennes peut nous confier sa carte de visite que nous aurons le soin d'attacher à la Revue, de façon à ce que l'on sache bien d'où vient ce cadeau charmant.Voyez la page 76 pour 80inmaire des annonces. 30 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.+ + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + * + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + * + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + +++++++++++++++++++++++++++++++++++' (REGISTERED) Costumes Manteaux Robes Jupes Blouses Chapeaux Chandails Corsets Bas et Chaussures 20% a 50% de Réduction EXEMPLES DES VALEURS OFFERTES Costumes Styles garnis de fourrure, brodés de fantaisie et styles tailleur.Régulièrement $55.00 à $246.00 $36.67 à $163.34 Manteaux Modèles de fantaisie, styles garnis de fourrure et aussi manteaux pratiques.Régulièrement $70.00 à $195.00 $46.67 à $130.00 Blouses Très jolis styles de fantaisie ainsi que styles tailleur.Régulièrement $18.00 à $60.00 $9.00 à $30.00 Jupes Plaids, serge et tricotine — styles plisssés ainsi que styles unis.Aussi jupes confectionnées de soies de fantaisie.Régulièrement $27.00 à $85.00 $13.25 à $39.75 Robes et la rue.Styles ainsi que robes de pour l'après-midi simples, gracieux, toilette.Régulièrement $65.00 à $175.00 $43.34 à $116.67 Chapeaux Très jolis petits chapeaux avec voiles.Spécialement marqués à $15.75 Toronto Choisir à bonne heure c'est choisir avantageusement i Fairweathers Limited Rue Ste-Catherine près Peel Montréal Winnipeg 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 31 Il ne semble pas que le meurtre abominable de Blanche Garneau ait soulevé, dans l'opinion féminine, la tempête d'indignation qui a marqué le procès de la femme Gagnon.Pourtant ce drame est autrement plus sinistre que l'autre, et appelle une vengeance terrible! Une sage jeune fille, après une journée de travail, retourne à la maison.Des bandits, évidemment au courant des allées et venues de cette innocente, la guettent sauvagement.Sons-ils deux ?trois ?Un seul misérable a-t-il perpétré le crime ?Cela se peut encore.Le mystère le plus impénétrable enveloppe cette affaire monstrueuse.Les potins circulent, et ils sont terribles.L'opinion gronde.et réclame.Trois crimes de ce genre nous remontent à la mémoire: celui d'une pauvre petite, dont le nom m'échappe, et qui, souillée et déchiquetée, fut trouvée dans un magasin de chaussures de la banlieue québécoise; celui de la petite Michaud, trouvée morte dans un terrain vague de Westmount; celui de Blanche Garneau complète la sinistre liste.Ces trois crimes menacent de rester impunis.Comment se fait-il que la police ne puisse jamais venger de pareils forfaits?Voilà la question qui se pose nettement à l'heure qu'il est, et qu'il convient de résoudre immédiatement.Des racontars prennent corps qui sont effroyables.Des accusations ont été lancées qui salissent.Néanmoins, le plus complet silence a accueilli les articles qui fouaillaient les consciences, et'en appelaient à des explications que le public ne saurait attendre plus longtemps.Le Directeur du Franc-Parleur de Québec, dont nous saluons la courageuse attitude, et les autres journalistes qui ont suivi le mouvement semblent avoir parlé dans le vide.Rien ne répond, et il appert que le silence doive désormais planer sur toute cette affaire douloureuse.et honteuse.Comme femme, et comme mère, je réclame la punition de ce meurtre abominable d'une jeune fille que des misérables ont assaillie, violée, brutalisée, puis tuée, avec un luxe de détails que je n'oserais écrire, et qui font frissonner d'horreur.On croirait que des cannibales ont opéré; que des bêtes fauves sont sorties du bois.Rien ne peut dépeindre toute cette atrocité.Si j'étais juge, je serais sans pitié pour de tels misérables, et j'imaginerais, je le crois, des supplices inédits, pour les faire expier.Leur crime est celui de la bête, de la bête fauve.Nous toutes, les mères qui avons des filles, trouvions épouvantable le martyre d'une petite Aurore Gagnon, mais si nous avions à choisir pour notre fille, nous préférerions mille fois la voir souffrir les supplices de cette enfant, dont la chasteté fut sauvegardée, que de la voir livrée le soir au coin d'un bois au satanisme de satyres immondes.Nous aimerions mieux les coucher dans leurs tombes, nos filles, de nos mains, fermer leurs yeux.leur voir endurer toutes les souffrances, regarder leur chair pâlir, leur yeux s'assombrir, joindre leurs petites mains pour l'éternel sommeil, plutôt que d'accepter de voir leur grâce pure sombrer dans des outrages infernaux.Sur tous ces crimes de jeunes filles souillées, martyrisées, assasinées, le silence se fait.La police si dévouée soit-elle ne trouve jamais.Si vraiment nos policiers sont inaptes à de telles tâches, qu'on leur donne de l'aide.La police française émerveille le monde.Elle procède avec science et déduction.Elle flaire et trouve.Qu'on fasse appel à ses lumières et ses ressources.De même que l'on envoie nos étudiants vers les universités françaises, que l'on dirige également vers les classes policières, nos détectives et nos agents, afin de leur donner de l'école.Le crime de cette jeune fille assassinée dans un moment d'ivresse bestiale, appelle le juste châtiment.Les coupables existent.Il faut connaître leurs noms.Si nos policiers sont incapables de les découvrir, que l'on fasse appel à des compétences étrangères.L'important est que Blanche Garneau soit vengée et, avec elle, toutes les jeunes filles saisies par des êtres ignobles qui croient accomplir leur mission d'hommes, en semant la honte et la douleur de par la vie.Il faut que les femmes comprennent que ces crimes sont autrement épouvantables que tous les autres, il faut qu'elles sentent la nécessité d'en réclamer la vengeance absolue et prompte.Il faut que les mères défendent leurs enfants.Et si ces crimes, comme le proclament l'horreur des détails, sont l'œuvre de dégénérés, qu'on enferme tout de suite ces brutes sinistres et que soit vengée la jeune fille assassinée horriblement par des monstres.MADELEINE LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.CHRONIQUE MUSICALE Le concert de Enrico Caruso a brillamment ouvert la saison musicale 1920-1921.Cet illustre ténor à chanté à l'Aréna Mont-Royal le 27 septembre dernier devant une salle archi-comble.La réputation de cet artiste avait attiré la foule, et ce soir-là, 8,000 personnes environ étaient venues l'applaudir.Au programme l'Aria "The Gelida Trarira" de "La Bohême" de Puccini; "Una Furtiva Lagrima" de "L'Elisir d'Amore" de Donizetti et l'Aria "Vesti la Guibba" des "Pagliacci" de Leoncavello.Dans les deux premières pièces précédemment citées, Caruso eut quelques intonations criardes.Pourquoi forcer un organe vocal si naturellement développé ?Car le volume de sa voix est absolument au-dessus de toute comparaison, et c'était pour lui un jeu de remplir l'immense édifice qu'est l'Arèna.Caruso se laissa rappeler un grand nombre de fois et chanta alors en français et en anglais: sa prononciation dans ces deux langues n'est pas parfaite, mais son articulation est toujours excellente.Après l'Air des "Pagliacci." Caruso, en dépit des acclamations du public en délire, se tut définitivement, sans doute pour nous laisser sous la bonne impression créée par la manière merveilleuse dont il avait rendu ce morceau.Mademoiselle Alice Miriam, soprano et Monsieur Albert Stoessel, violoniste, complétèrent fort agréablement le programme.Mlle Miriam qui possède un joli timbre de voix nous chanta assez froidement l'Aria "Depuis le jour" de "Louise" de Charpentier; L'Aria "Un bel di" de "Madame Butterfly" de Puccini et quelques autres pièces de moindre importance.M.Stoessel joua Prélude et Allegro de .Paganini-Kreisler; Berceuse de Fauré; Passepied de Délibes-Gruenberg ainsi que deux pièces de sa composition, qui lui valurent un vrai succès.Cet artiste est un violoniste distingué qui mériterait d'être réentendu dans notre ville.M.Salvatore Fucito était l'accompagnateur de Caruso et M.Louis Gruenberg celui de Mlle Miriam et de M.Stoessel, qu'il seconda avec la perfection qui lui est habituelle.* * Le 13 octobre, au Théâtre Saint-Denis Madame Amélita Galli-Curci s'est fait entendre pour la première fois à Montréal.Plusieurs fois pendant son concert cette artiste pourtant si réputée se permit de faire des vocalises qui manquaient de netteté et même des trilles pas très.justes: en outre sa diction est assez mauvaise pour qu'il soit parfois difficile à l'auditeur de percevoir dans quelle langue elle chante.Chez une autre, tous ces petits travers n'auraient même pas été remarqués: mais Elle!! C'est que voilà, on s'attendait à la perfection et elle n'est pas parfaite! N'empêche qu'elle plait.elle plait beaucoup même.Son programme comprenant les genres les plus opposés,—depuis la Polonaise de "Il Puritani" de Bellini jusqu'à des Ber- gerettes du XVIIIme siècle arrangées par Veckerlin, était d'une difficulté que bien peu auraient pu aborder.Mme Galli-Curci a su gagner le public non seulement par son extraordinaire talent, mais aussi par son amabilité et sa grande simplicité.Après "Prière et Barcarolle" de Meyerbeer, gentiment elle s est tournée vers ceux qui n'avaient pu avoir de siège ailleurs que sur la scène et a chanté un rappel tout exprès pour eux.Deux fois au cours de la soirée elle nous a fait le plaisir de s'accompagner elle-même.Mme Galli-Curci était secondée par M.Bérenguer flûtiste et par M.Homer Samuels accompagnateur émérite.*' * * Notre saison musicale si bien commencée; ne semble pas devoir s'en tenir là.Nous aurons le 16 courant, au théâtre Saint-Denis une représentation de Thaïs; cet opéra peu connu ici sera interprété par des chanteurs de la "Metropolitan Opéra Co." et de la "Chicago-Opéra Co.", ainsi que par des artistes de la Société Nationale d'Opéra, fondée récemment par Messieurs Roberval, Vaillancourt et Désautels.* * * Serge Rachmaninoff, le grand pianiste compositeur russe jouera ici le 10 décembre.Plus tard nous entendrons Emmy Destinn, soprano et Morgan Kingston ténor.Pour le mois de janvier M.Maugé nous promet Edmond Clément.ANNE M.D'HALEWYN.AUTOMNE L'été se meurt.Déjà sous le premier frisson de l'automne, les feuilles, que les rayons attiédis du soleil ne parviennent plus à réchauffer, se décolorent et sèchent.L'hirondelle inquiète inspecte l'horizon et s'apprête à s'envoler vers des cieux plus doux et plus cléments.Les fleurs jettent un dernier éclat: leur parfum discret et mourant n'a plus l'énervante pénétration du lilas, de la pivoine ou de la giroflée.J'aime à me promener derrière notre vieille maison de pierre, sous les pommiers disposés en quinconce au bord de la rivière.Leurs grandes branches tordues s'abaissent comme pour attirer mon attention.Je m'arrête et je m'appuie contre le tronc noueux de l'un d'eux.Au travers du feuillage déjà dénudé, j'aperçois un coin du ciel semé de gros nuages blancs.L'air «st comme une caresse.Un souffle, sans chaleur aucune, passe et, en fermant les yeux, je hume délicieusement cette brise câline qui n'effleure que ma figure.J'entends, sans la voir, la rivière qui roule difficilement, sur les gros cailloux, en grondant sourdement devant l'obstruction de son cours.Les feuilles qui se détachent une à une tombent en bruissant tristement.Je pense soudain combien ma vie ressemble à ce paysage d'automne.Ma jeunesse s'est évanouie.Je vivais heureuse, oubliant tout, sans oser regarder derrière moi pour penser aux disparus, encore moins regarder en avant.Ce matin, pourtant, assise à ma toilette, je remarquai un premier cheveu blanc qui tranchait sur les tresses brunes, et, angoissée par ce oyez la page 76 pour sommaire des annonces.signe avant-coureur de la vieillesse, j'approchai mon visage du miroir et je constatai la flétrissure, encore à peine apparente, sur ma figure jadis d'une pureté de lignes exquise.Telle les feuilles de ce verger qui perdent leur admirable teinte d'émeraude, ma figure a perdu son épi-derme velouté et la transparence de la chair a disparu.Ce n'est pas encore, c'est certain, la teinte jaunie de vieux parchemin, tachetée de plaques rougoatres que nous remarquons souvent chez les personnes âgées, mais ce n'est plus hélas! la délicate fraîcheur de mes vingt ans.Je comprends que mon automne, à moi, est proche, tout comme celui qui s'annonce dans la nature, et qu'il va falloir m'habi-tuer à me dire avec regret: "je suis vieille", et à me retirer djsbrètement devant la génération nouvelle qui commence à nous bousculer, pleine de sève pour les années à venir.Ah! je ne veux pas détruire le frêle échafaudage d'espérances de mes enfants, construit par leur inexpérience de la vie.Je désire les laisser vivre tout remplis de leurs folles illusions, et me contenter de jouir silencieusement de la douce chaleur que me procure leur voisinage et leur pétulance.Le temps aura vite fait de détruire une à une, ainsi que ces feuilles qui tombent autour de moi, leur chimérique espoir, et à leur tour, ils prendront comme nous le chemin de la vieillesse.Laure de Sizeraie.NOVEMBRE Novembre, mois sombre, où la nature perd toutes ses grâces, avec ses bois dépouillés, un ciel gris, une brise froide; Novembre avec ses croix et ses linceuls; Novembre c'est la mélancolie des adieux que chacun porte dans le deuil de son cœur; Novembre, c'est le soir, le vent qui se plaint, des fantômes qui causent de la mort à voix basse.Novembre, c'est le champ du repos, où, sur les lombes chères nous nous agenouillons doucement, de peur de réveiller ceux qui sommeillent là, à l'ombre de la Croix.Novembre] Tous nos disparus reviennent hanter noire souvenir.Il semble qu'ils sont là, parmi nous, à leur place coutumiére, et qu'ils vont nous parler, nous supplier peut-être de retenir leur souvenir qui, à notre insu, déserte déjà notre cœur.Et nous ne demeurons pas insensibles à leur muette supplication; chaque soir, au premier son du glas, dans les foyers où le culte du souvenir est sacré, la famille se réunit et prie pour les absents.Novembre, c'est encore la légende du "soir des Morts": les trépassés reviennent sur la terre demander les prières aux vivants.Si la légende dit vrai,' combien doit être amere la déception des morts de ne plus retrouver ici-bas que l'oubli.l'abandon."0 morts, ne sortez pas de vos tombeaux, ne demandez pas aux humains combien de temps votre deuil a suspendu leurs fêtes; combien d'heures, de jours, votre souvenir a duré.Morts, ne venez pas\ Les amis d'autrefois ne sauraient vous reconnaître, et votre spectre les ferait frémir de frayeur] 0 morts ne revenez pas parmi les vivants, car vos yeux pleureraient] Fleurette de Givre. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 33 m m études m m graphologiques CONDITIONS POUR LES ETUDES GRAPHOLOGIQUES.Trois ou quatre pages d'écriture courante, à l'encre, sur papier non rayé; pas de copie; cinquante sous en timbres ou mandat-poste.Si on désire conserver le manuscrit, inclure une enveloppe adressée et affranchie.Pour les études particulières envoyées directement: $1.00.ENOMIS.— Un peu légère, gaie, très imaginative, elle a un gros orgueil qui lui donne une fameuse assurance et un grand contentement de soi : aussi prend-elle très mal les reproches.Elle a un bon cœur capable d'affection mais inconstant.La volonté est vive, variable et incapable de résolution et de ténacité.Et cependant, cette faible est autoritaire quoique peu en état d'établir son autorité.Elle peut se dévouer mais elle est trop inconstante pour que le dévouement se soutienne.Il ne fallait pas envoyer des vers; je veux de l'original.MUGUET.—Pratique, positive, sensée.Elle est pas mal égoïste, et ne se dérange pas beaucoup pour les autres; elle est très susceptible et portée à revenir sans cesse sur ses griefs.La volonté est énergique, résolue, tenace, assez égale.Elle a un bon cœur; ses affections sont calmes : elle n'est ni tendre ni démonstrative.Très franche et de la droiture.Elle est active, soigneuse, et les qualités pratiques deviendront bientôt prépondérantes.Elle tient à ses idées qui sont absolues et pas toujours justes, et elle discute vivement et avec raideur.Portée à voir les défauts des gens et lours erreurs plutôt que leurs jolies qualités.Petits accès de tristesse assez fréquents et peu motivés.Jeune et susceptible de grandes réformes si elle le veut car elle est droite et énergique.LISE.—Elle a du bon sens et elle est positive: elle sait réfléchir et raisonner, et si, quelquefois, elle fait des erreurs de jugement c'est qu'elle a des partis-pris dans lesquels elle s'entète sans vouloir réfléchir.La réserve est extrême et due en grande partie à la timidité et à la presqu'impossibilité d'exprimer ce qu'elle ressent profondément.Elle craint aussi de se laisser connaître et elle passe pour être raide, brusque, un peu dure, et cependant, au fond, elle est très sensible, et la tendresse, retenue et comprimée, pourrait s'épanouir au contact de l'affection dont elle a besoin.Volonté précise, résolue, énergique : vives impatiences et manque absolu de souplesse.Malgré l'énergie, elle se laisse facilement attrister.Elle est irritable et un peu nerveuse.Très capable d'organiser et de conduire; mais elle le fait avec trop de raideur pour être toujours aimable.Elle est toujours naturelle, sans l'ombre de vanité, et elle a une conscience droite et un peu intransigeante.PERLE NOIRE.—C'est une enfant qui a du bon sens et dont le jugement se formera car elle ne manque pas de réflexion et l'imagination est sobre.Pour le moment, elle est un peu étourdie: elle est simple et sincère mais bien renfermée.L'orgueil est susceptible.Elle est active, courageuse et assez persévérante.La volonté est impulsive et autoritaire.Portée à la contradiction et aux discussions inutiles.Bon petit cœur affectueux qui cache son besoin de tendresse et de sympathie.Elle est enjouée et optimiste.BLANC HON.—L'i magi nation, vive et active, peut nuire au jugement, et je ne me Fierais pas sans examen à ses appréciations qui ne sont que des impressions souvent exagérées.Elle est vive et fine.Besoin d'amitié et de confiance.La sensibilité est délicate et facilement blessée.La volonté est très vive, impulsive et inconstante: à coté de petits entêtements raides, il y a de la mollesse, des hésitations, une grande facilité à subir les influences ambiantes.Bonne, dévouée, tendre et généreuse.GAMALIEL.—Esprit clair, précis, logique et juste.Excellent jugement.Sous une apparence de calme et de modération se cache une vive sensibilité: il est bon, délicat et affectueux.La volonté est active et courageuse.Il a à la fois de l'initiative et une certaine obstination, mais je ne le crois pas très persévérant.Généreux, bienveillant, porté à voir le bon côté des gens et des choses, mais sans illusions fâcheuses.Il a de la méthode dans le travail, mais personnellement il n'a pas un ordre minutieux.Très grand besoin de confiance, d'affection et il donne les siennes entièrement.Humeur et activité inégales.Impatiences, petits emportements courts.L'HIRONDELLE.—Sentimentale, romanesque, elle doit éviter d'alimenter une imagination qui porterait facilement à l'exaltation.Elle a cependant du bon sens et un coté pratique, qui, en se développant, fera contrepoids à la sentimentalité.Bonne nature, droite et sincère.Elle a de l'amour-propre et les reproches la fâchent quoiqu'elle en sente la justesse.Elle n'est pas jalouse, mais qu'elle se défie: elle pourrait le devenir et c'est un bien vilain défaut.La volonté est énergique, assez résolue, et tenace.Elle est active et courageuse et l'initiative est bien marquée.Elle contredit vivement et elle tient à ses idées.Besoin d'affection et d'expansion, mais sa réserve nuit à ses confidences : elle dit moins les choses qu'elle ne les écrit.Beaucoup de délicatesse.PETIT OISEAU BLEU.—Elle a de la réflexion, du bon sens, et le jugement est sûr.Le coté pratique est exercé et à l'adresse, elle joint de l'ordre, du soin, de l'exactitude et une activité sereine qui ne devient jamais de l'agitation, car elle se possède bien.La volonté est énergique, égale, avec quelques vivacités ici et là: elle a de l'initiative, du courage et de la persévérance, et elle n'est pas beaucoup influençable.Elle a de l'orgueil et elle est fière : elle ne manque ni d'assurance, ni de confiance en soi, mais je ne vois pas que cela aille jusqu'à la présomption.SANS AMOUR.—Beaucoup, beaucoup d'imagination et une sensibilité fine lui font une âme ardente, un peu extrême, souvent inquiète et triste et si renfermée que bien peu de ses amis la comprennent.s'il y en a.Elle a une nature volontaire, indépendante, qui déteste toute contrainte.Elle a des indignations, ROBE D'APRÈS-MIDI confectionnée à nos ateliers par notre modiste.Dupuis Frères Limitée.des colères rageuses qu'elle s'efforce de dissimuler mais qui éclatent parfois.L'esprit est brillant, mais le jugement n'est pas sûr: elle est trop absolue et trop exagérée pour ne pas avoir beaucoup de préjugés et cela favorise les injustices.Son besoin de tendresse et de confiance la fera souffrir tant qu'elle ne pourra le satisfaire, et elle est timide et orgueilleuse, alors ça ne se fera pas tout seul I Un coté pratique et positif lui permet d'avoir deux vies et dans son travail de bureau, elle doit être capable, raisonnable et soigneuse.Elle redevient, en liberté, une enfant imagi-native, rêveuse, inquiète et beaucoup moins raisonnable.Elle est entêtée, et devant l'opposition, elle se raidit et devient sèche et dure.COLOMBE.—C'est une colombe qui aime bien à lisser ses plumes et qu'on l'admire, et j'admets qu'elle est gentille.L'esprit est clair et juste; elle me paraît aimer beaucoup à parler et elle veut qu'on tienne compte de ce qu'elle dit.Elle est gracieuse, bienveillante, bonne et affectueuse, mais d'une réserve orgueilleuse qui nuit aux élans généreux.La volonté est vive, impulsive, un peu autoritaire, avec une souplesse qui empêche la dureté et favorise l'habileté: elle sait s'y prendre pour en arriver a ses fins.L'orgue»! est facilement blessé mais elle sait bien le cacher.Du goût, de la distinction et beaucoup de modération et de calme apparent.La sensibilité est assez grande mais "bien en main." Elle deviendra une très sage personne.Activité égale et sereine.Adresse, ordre et minutie.BLANCHE.—I magi nation développée aux dépens de la réflexion et qui nuifrau jugement.Blanche est exagérée dans ses appréciations et dans ses discours.Elle est vive, un peu étourdie, gâte, et d'une animation bruyante qui confine à l'agitation.Bon cœur sincère, affectueux.La volonté est obstinée, sans initiative, et Blanche se laisse complètement influencer par ceux avec qui elle vit, et surtout par ceux qu'elle aime.Active et adroite.Elle est vaniteuse, un peu coquette et elle est portée à la jalousie.Très impressionnable et inconstante.Vous n'êtes pas la seule à avoir attendu longtemps ! SUZETTE (GRAVEL BOURG.)—Juste la moitié trop d'imagination et de fantaisie, Mamzelle Suzette! Elle est très étourdie et habituée à ne voir que la surface des choses.Sensible, impressionnable et délicate, elle est gaie, un peu bavarde et ses récits sont très peu exacts.La vanité est bien marquée et accompagnée d'un vif désir de plaire: elle a du dépit si elle n'est pas remarquée.Le cœur est délicat, aimant et exclusif.La volonté est impulsive, indépendante, autoritaire; je vois des emportements, une habitude de contredire qui engendre les discussions inutiles.L'activité est ardente et un peu agitée, car elle est nerveuse et excitable.Elle est gracieuse, très femme.Elle est déraisonnable mais charmante quand son humeur changeante n'est pas maussade.X.X.X.—Ecriture renversée qui cache plus une personnalité qu'elle ne la révèle.Un peu légère et très positive.Pas du tout pratique, elle est dépensière et elle doit être un peu gauche.L'ordre est déplorable.Elle a un bon cœur rempli d'affection sincère et simple.Ce n'est pas elle qui cherchera les complications sentimentales ! Volonté capricieuse et impulsive qui réserve bien des surprises et de l'impiévu aux siens.C'est une volonté instable et faible mais capable de coups de tête.Elle aime le plaisir, elle est dépensière et pas du tout sérieuse.AUTOMNE.— Impressionnable, très nerveuse, délicate, sensible et tendre, elle a une humeur variable et elle est portée à la tristesse.Vive, irritable, elle s'emporte facilement.La volonté est trop inégale pour être très forte, elle est cependant capable de résolution et elle est très entêtée.Affections jalouses et exclusives.L'ordre est médiocre et l'économie lui ressemble.Elle se fatigue aisément et les difficultés lui font peur.Elle a un cœur bon et délicat qui s'apitoie facilement.L'activité procède par à coups et dépend des dispositions morales.HEBE.—Simple, naturelle, sensée, elle n'a pas l'ombre de vanité et c'est un de ses charmes.Bon cœur sensible et affectueux, mais une réserve fermée, un peu hautaine, qui tient les gens à distance.Elle est active et énergique, avec une volonté un peu absolue, l'habitude de contredire et de discuter, de l'entêtement, de l'initiative et du courage.L'activité est plus ardente que persévérante, mais elle se renouvelle constamment.Elle manque absolument de souplesse, et on lui reproche sa brusquerie et sa raideur.N'empêche qu'elle a de la bonté, du dévouement, une animation gaie, de l'affection plein le cœur et une jolie sincérité, avec ça on rend les siens heureux même si on les bouscule un peu.E.MONCARD.—Ces six lignes sont insuffisantes.C'est un homme sensé, réfléchi et qui a un bon jugement.L'orgueil est très susceptible et la délicatesse le rend sensible aux moindres nuances.Bon, sincère, affectueux.Il manque absolument d'ordre dans les détails de la vie et cela nuit sérieusement à sa vie d'affaires.La volonté est passive, et il est d'une obstination muette irréductible.GRIFFONNETTE.—Délicate et sensée, elle a une imagination gracieuse et qu'il faudrait surveiller pour empêcher certaines exagérations qui nuisent au jugement.Active et animée à ses heures, elle est quelquefois nonchalante et triste à propos de rien.Réserve fermée qui empêche l'expansion et les démonstrations.Elle est affectueuse et constante.L'humeur est très capricieuse.Elle est bonne, d'une obstination tantôt douce, tantôt raide et toujours difficile à vaincre.Un peu d'égoïsme, bien dissimulé et d'ailleurs combattu, nuit parfois au dévouement ou le rend plus péniblo.La sensibilité est contenue ce qui accentue l'apparence de caprice.Vanité susceptible qui développe l'amour-propre.Vive, fine et charmante quand elle le veut.ROLLANDE.—Trop d'imagination et un gros orgueil vaniteux nuisent au jugement assez sérieuse-* ment.Elle est sensible et tendre, et je la crois un peu jalouse et très susceptible.Gaie et étourdie, son manque de réflexion la porte à beaucoup parler, quelquefois trop.Le cœur est bon, et elle protège ceux qu'elle aime, les petits, ceux qui souffrent.La volonté est impulsive, autoritaire, avec certaines ténacités, des vivacités emportées, et un caprice qui nuit absolument à la persévérance.Animation, activité un peu nerveuse et agitée.En somme un grand manque de réflexion et de pondération mais un bon cœur chaud capable d'un dévouement inégal et exclusif pour les siens.Humeur très inégale.( A suivre à la page 72 ) 34 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920 Nos produits ont une réputation établie et reconnue.GARANTIES PU**5 Contribuez au progrès de Montréal en achetant des produits RAYMOND Les produits Raymond sont appréciés des connaisseurs. 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE__35 COURRIER DE MADELEINE BRAVO! — Merci! Naturellement je suis très contente de l'issue de la cause Gagnon, et je crois profondément que la justice a été juste entièrement et absolument.Les femmes qui désirent la mort et la réclament, ont une curieuse mentalité, en effet.Il faut y être tenu par son strict devoir pour oser se prononcer ainsi sur le sort d'autrui.et comment il se fait que l'on décide de la culpabilité et de la responsabilité d'un être humain quand l'on n'est pas contraint de le condamner, voilà qui dépasse votre intellect,— et le mien également.Mais tout cela est passé, n'y pensons plus, et regardons dans le présent, et vers l'avenir.JE SUIS EN PEINE.—Madame Jacques se fera un plaisir de vous tirer d'embarras.Vous pouvez consulter son annonce, et lui raconter votre tourment.Elle vous préparera un billet conforme à vos idées et vous ne serez plus en peine.MADRERRIA.—Le Consulat Général de France est à Montréal, au No 50 ouest, rue Notre-Dame, 1er étage.C'est là que vous pouvez vous adresser pour souscrire à l'emprunt français, tel qu'annoncé dans la Revue moderne, et qui offre un placement extrêmement avantageux.Vous ne sauriez actuellement faire un meilleur emploi de vos capitaux, avec la perspective de doubler et plus votre capital.VIVE MADELEINE!—Merci du joli souhait exprimé dans le pseudonyme.Je souhaite, en effet, vivre longtemps, car j'aime la vie, et j'essaie de la remplir le plus utilement possible.PETITE MADAME.— Ce livre de André Lichtenberger est joli au possible.Vous le trouverez chez Déom et Frères.Consultez l'annonce de cette maison dans notre revue du jour.TOUTES LES ELEGANCES.—Je comprends que vous appréciiez les élégances de la Maison Holt et Renfrew, car nous y trouvons des modèles autrement plus chics que dans les grands magasins newyorkais.Il faudrait être fous pour aller chercher à 1 étranger ce que vous pouvez si aisément vous procurer ici.X.Y.Z.—Vos prétentions sont fort justes, et vous auriez tort d'y renoncer.BADINEUSE.—Jamais de la vie, vous voulez rire je le comprends, et je trouve drôle et spirituelle cette façon d'interpréter les faits ennuyeux.LA PETITE BABETTE.—J'accepte vos félicitations et je suis très heureuse en vérité de l'issue de cette cause qui se termine de la façon la plus juste et la plus humaine.ENFANT IMPRESSIONNABLE.—Il faut vous aguerrir, et prendre la vie comme elle est, avec ses tristesses et ses luttes.Courber le front est s'avouer vaincue, et vous êtes trop fière, trop consciente de votre valeur pour consommer une telle abdication.Allons un peu de courage.Tous ces nuages se dissiperont, et le soleil luira plus haut et plus clair.RAGEUSE—Vous vous repentez aujour-d hui d'avoir souhaité la mort de la pauvre misérable folle qui vient d'échapper à l'échafaud.En effet, rien ne pouvait autoriser votre conscience de chrétienne à nourrir un tel désir.Soyez sans crainte, la réclusion perpétuelle est une punition assez dure, et le crime sera expié comme il mérite.Mais ce crime fut l'oeuvre d'une dégénérée, et il faut plaindre tous ceux qui subissent la rançon des nervosités dont ils ont hérité d'un ' sang vicié à travers les générations.Tant de misérables expient en cette vie des crimes dont ils sont irresponsables.Ceux-là.il faut les plaindre et se garder de les condamner.Mais votre repentir vous vaut la plus complète absolution.TIN TIN.—Vous trouverez certainement ces toilettes à la maison Fairweather que je puis vous recommander comme l'une des meilleures du pays.MERE.—Vous ne sauriez donner votre consentement à un mariage aussi peu recommandable.Tachez par tous les moyens possibles de détourner votre fils d'un tel projet, et montrez-lui combien sa vie serait misérable auprès d'une femme qu'il ne peut respecter, et qu'il est prêt tout de même à choisir pour la mère de ses enfants.On peut pardonner une erreur, on le doit même.Mais aller chercher la compagne de sa vie dans les bas-fonds du vice, faire sienne une femme que sa mère refuserait d embrasser, et que l'on n'oserait pas présenter à ses soeurs, voilà qui dénote une aberration terrible, et je vous plains.Madame, d'avoir à soutenir un tel combat.Vous serez peut-être vaincue, mais au moins, aurez-vous la satisfaction d'avoir fait tout votre devoir.MISANTHROPE.—C'est de la démence.Réagissez! QUENOUILLE.—C'est très curieux, mais aussi très ennuyeux.Il faut tout de même vous sortir de là.et le plus élégamment possible.Une explication sincère est encore ce qu'il y a de plus propre, moralement parlant.N'hésitez plus.GAI PINSON.—Bonjour petite fille tendre et confiante.Il ne faut pas se décourager.A votre âge.la vie promet tant de belles choses; il faut savoir les attendre et espérer ferme.Un mari et une fille.Oui je connais cette communauté; elle est admirable, et vous vous y trouveriez très heureuse si vous aviez la vocation, comme votre soeur.Il est consolant de soigner des malades et de soulager la souffrance en enseignant la résignation.FLAMBERGE AU VENT.—Etes-vous assez belliqueux tout de même, et la cause que vous défendez est si belle qu'il faut vous en louer hautement.Je trouve en effet que vous avez raison.ALBERTINE C —Il faut avoir le courage de ses convictions et les soutenir, sans tapage ni colère, mais loyalement et sincèrement.YVONETTE DE BERNIERES.— J'ai été heureuse de lire quelques lignes de vous, aimables et sympathiques.Je suis contente des nouvelles que vous me donnez et de votre part, le dévouement à notre oeuvre ne saurait m'étonner.Je vous remercie de tout coeur.MME J.M.F.—Je ne vous oublie pas tandis que vous pensez que je suis bien lente à remplir mes promesses.Il faut vous en prendre au surcroit de travail et non à ma bonne volonté.J'aime l'enthousiasme avec lequel vous prêchez votre cause* Comment y résister ?Je n'essaie même pas.ROSE EPINE.—Nous vous avons immédiatement adressé les revues désirées, et j'espère que le tout vous est parvenu en parfait ordre.Je suis heureuse que vous aimiez la revue, et je souhaite vous garder toujours mienne.REVEUSE SENSITIVE—Je regrette que vous ne soyiez pas venue.J'ai toujours, toute occupée que je suis, de bons moments à consacrer à toutes ces amies qui viennent de toutes parts me dire bonjour.Ne vous ai-je pas dit qu'à la revue, toutes nos amies seraient les bienvenues ?Lorsque l'occasion se représentera, n'hésitez pas et venez frapper, l'on vous ouvrira avec empressement et joie.J'espère que votre gorge est guérie maintenant, et que vous n'avez plus d'ennui de ce côté ?Vous avez raison, il ne faut jamais croire qu'une femme puisse être aussi abominable sans être folle, et je suis ravie de savoir que dans votre village, vous avez su parler ce langage sincère qui a sans doute beaucoup étonné.Qu'importe ce que l'on vous a dit alors, la réflexion aidant, l'on conviendra bien vite que votre douceur était la vérité, et l'on vous estimera pour tout votre fier courage.N'oubliez pas que vous êtes attendue.EXCELSIOR.—Mes opinions ne changent pas.ma toute bonne; je crois avoir déjà affirmé dans un de mes courriers précédents que la Caisse Nationale d'Economie était une institution pleine de bénéfices et je le réaffirme à vous, personnellement.Que les personnes trop exigeantes ou induites en erreur par des agents peu consciencieux, veuillent retirer de la Caisse Nationale d'Economie du 100 ^ d'intérêt libre à elles; pour ma part, ayant inscrit les miens depuis près de vingt ans, je ne redoute rien de l'avenir, quand je vois les bénéficiaires de 1920 toucher du 30 % d'intérêt, sur leurs propres versements.Vous dites n'avoir reçu qu'un certificat d'admission, lorsque vous fûtes inscrite, l'an dernier, ce qui vous contente ni peu ni prou.Que ne faites-vous alors la demande au bureau de la Société d'une copie des Statuts et Règlements qui vous expliquent et détaillent les garanties, les avantages et facilités dont jouit chaque sociétaire en entrant dans la Caisse.Ces Statuts et Règlements étaient en voie de réimpression en 1919.J'examine en ce moment les nouveaux certificats émis par cette Société de rentes viagères et je constate que la lacune mentionnée par vous, n'existe plus: les certificats de 1920 sont de véritables polices d'assurance, avec toutes les clauses nécessaires à la satisfaction du nouveau membre.J'ai d'ailleurs une confiance absolue dans cette institution à laquelle nous nous sommes faits un devoir d'abonner notre enfant.( A suivre à la page 70 ) Voyez la pane 76 pour sommaire des annonces. 36 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 37 PETITE PRINCESSE PAR HENRI GRÊVILLE i Sous les orangers, d'un vert luisant et foncé, où brillaient des oranges encore toutes petites, mais déjà dorées, une voix lente et douce s'éleva, chantant un peu: ' — Où est la petite princesse ?Un homme répondit, avec l'accent italien de la côte, une phrase embrouillée où surnagèrent clairement ces paroles: — .Quelque part, dans le bout du jardin.Le silence retomba sur la terre chauffée, odorante, sur les murs tellement surchargés de roses qu'on n'en voyait plus les pierres, sur les citronniers qui faisaient mine de cacher des topazes dans leurs branches; une porte retomba mollement dans la villa, et le bruit joyeux de la lance, cinglant les gazons, éveilla l'idée de gouttelettes d'eau, par myriades, voltigeant au-dessus des pelouses vertes.Lioudmila, qu'on appelait, le plus souvent, Mila, regarda le ciel bleu, à peine strié de légères bandes de nuages, pareilles à des écheveaux de soie floche, passa ses deux mains derrière sa nuque pour y appuyer sa chevelure épaisse et lourde, s'étira, sourit à ce qui l'entourait et murmura tout bas: — C'est pourtant vrai qu'il fait délicieux, que c'est adorable de vivre, que je viens d'avoir dix-sept ans et que je suis une petite princesse! J'en suis ravie! Elle s'étira encore un peu plus dans ce fouillis de fleurs où elle disprais-sait tout entière, s'appuyait tout simplement sur le parapet à balustres tournés, suivant la mode italienne, qui bordait la voie ferrée tout près de la station de Men-ton-Garavan.Le grand jardin de la villa formait une sorte de coupe où se concentrait toute la chaleur d'un novembre pareil à nos mois de juin, toute la lumière du soleil et de la Méditerranée, entre les deux bras de terre dont l'un était la vieille ville de Menton, l'autre l'Italie, découpée en promontoires; le plus lointain offrant aux yeux Bordi-ghiera comme une corbeille de fruits ambrés.Le boulevard de Gara van, avec ses solitudes d'oliviers antiques, encore respectés par l'impitoyable main des défricheurs, bornait, au nord, la demeure élégante et commode; plus bas, c'était le chemin de fer; personne n'aurait pu dire pourquoi la petite princesse, au risque de rouler sur ia voie, avait choisi, entre tous, cet endroit bizarre pour y loger sa personne et ses méditations.C'était probablement parce que nul n'aurait jamais l'idée de la chercher là.C'était pour elle un plaisir extrême que de voir de si près la locomotive, de sentir la chaleur du monstre, l'éblouissement de ses cuivres brillants; mécaniciens et chauf- feurs la connaissaient bien: ils lui souriaient souvent au passage, maintenant, contents, presque fiers de la voir si brave.Le train arrivait, faisant mine de se beaucoup dépêcher, en réalité n'allant guère vite, la station n'étant pas à cent' mètres; aux fenêtres des wagons à couloirs se tenaient quelques figures d'hommes ennuyés du long voyage, ou 1 peut-être impatients de l'arrivée.L'une d'elles s'illumina tout à coup en reconnaissant les cheveux d'un blond foncé, les yeux gris, si profonds et si rieurs, le chapeau de paille, la robe blanche.le train avait passé.— Oh! fit Lioudmila consternée, c'est Maurice De Vère qui vient voir papa! Il m'a reconnue! Il va raconter que je me tiens là, avec mes jambes pendantes! Ce que je vais attraper! Elle regarda les coupables jambes, tout à fait enveloppées dans la jupe de piqué blanc, mais c'est le piqué blanc qui avait reçu des marques ineffaçables de fumée! — Et il faut que j'aille changer de robe! dit-elle en se retournant sur le sable de l'allée par un "rétablissement" si adroit qu'aucun gymnaste de profession n'eût pu faire plus vite, ni plus élégamment.Qu'il tâche de ne pas me parier de mes jambes devant la famille, car je nierai tout! Je dirai qu'il a vu la nièce du cuisinier! Pouffant de rire à l'idée de faire passer pour elle le gros paquet informe,vêtu de couleurs criardes, qui répondait au nom bizarre de "la Tordiella", la jeune fille prit sa course dans le jardin, coupant droit devant elle.— Oh! Princesse! s'écria le jardinier, au moment ou Mila sautait éperdument sur la pelouse, au travers du jet de sa lance.— C'est pour laver ma robe! expli-qua-t-elle en courant.II On déjeunait dans la grande salle à manger de la villa Lumineuse, dont tout un côté vitré donnait sur la mer.Une échappée que l'architecte avait su ménager habilement au milieu des villas voisines et de leurs jardins, permettait aux habitants de jouir du merveilleux point de vue, sans avoir à souffrir du trop proche voisinage des vagues.La santé de la princesse Orlansky nécessitait beaucoup de ménagements; malgré sa très réelle beauté et son apparente résistance, elle supportait fort mal ou, pour mieux dire, pas du tout, l'hiver russe.Comme beaucoup de ses compatriotes, la princesso était délicate, malgré sa grande taille, son élégance, la pureté et la noblesse de ses lignes; sur quatre enfants, elle avait perdu deux petits garçons, nés après ses deux filles, et tous les médecins de l'Europe, par un hasard qui mérite vraiment d'être signalé, s'étaient trouvés d'accord pour lui ordonner un séjour de plusieurs hivers dans le Midi.Et c'est à Menton que la famille s'était installée.Ce genre de vie suffisait à la princesse; elle avait eu beaucoup de joies, et, depuis six ans, elle avait connu beaucoup le chagrin.On ne se console pas d'avoir perdu des enfants, même quand il vous en reste d'autres; ia perte était plus sensible encore parce que les deux petits disparus étaient des fils, et que le prince avait passionnément désiré un héritier de sa race.Elle était jeune encore et pouvait espérer de voir les berceaux revenir dans la maison, mais il lui était resté un si grand fond de tristesse, qu'elle ne savait plus espérer rien d'heureux.Son mari la regardait avec une affection presque paternelle, s'assurant qu'elle mangeait en réalité, au lieu d'en faire semblant, ainsi que cela arrivait parfois.Quand elle eut brisé la coquille du second œuf à la coque, il sourit avec bonté.— Deux œufs, ma chère! dit-il.C'est un bon commencement.Tout à l'heure nous allons voir si vous mangez consciencieusement votre côtelette.— Papa est sévère! fit la princesse avec un doux sourire fatigué, en regardant d'abord ses filles, puis le jeune Français assis à leur table.— Papa a raison! affirma le prince.Et maman est obéissante.Mila rit pour tout de bon; sa sœur Véra se contenta de sourire.Une jeune fille qui va sur ses dix-neuf ans ne peut pas rire comme si elle n'en avait que dix-sept.— Voyons, De Vère, dit le prince à son hôte, vous n'êtes pas venu, j'espère, pour me donner une fausse joie ?Allons-nous, pour tout de bon, recommencer à travailler ensemble ?— Il le faut bien! répondit Maurice.Ma mère est installée à Beaulieu pour l'hiver, comme l'an dernier, et, je le crains, l'an prochain encore.elle est toujours très fragile, et Paris lui est absolument contraire dès les premiers brouillards.Je ne peux pas vivre à rien faire.— Naturellement, approuva le prince avec un signe de tête énergique.— Alors, si vous le permettez, nous continuerons nos recherches en chimie.J'ai dû donner ma démission.— Oh! fit Orlansky, avec un regTet plein de sympathie.— Que voulez-vous ?reprit le jeune homme.Un congé ne se prolonge pas indéfiniment.Ma mère n'a au monde que moi, — et je n'ai qu'elle, quoique notre famille soit, en apparence, assez nombreuse.Je ne puis la laisser vivre seule, dans un isolement absolu; car vous savez, monsieur, ce que sont les connaissances qu'on peut faire en ce pays.et à Beaulieu ! 38 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.— Délicieux, Beaulieu! déclara le prince, mais ce n'est pas un centre! J'avais envie de nous y installer, mais ma femme n'a pas voulu à cause des petites.— Oh! papa! clamèrent ensemble les deux jeunes filles scandalisées.— Vous n'êtes donc plus des petites ?Vous vous croyez passées dans les grandes?fit le père en riant.Soit.Et nous sommes ici, continua-t-il, pour perfectionner notre piano, notre chant, nos aquarelles, notre anglais, notre italien, enfin tout le train-train.Moi.méfiez-vous, De Vère, vous allez sauter! — J'y suis habitué, dit philosophiquement le jeune homme; c'est même ma profession, celle que je reprendrai quand la santé de ma mère me permettra de redemander un emploi officiel.•— Précisément; eh bien, nous sauterons ensemble, car, cette année, je m'occupe de recherches sur les explosifs.— C'est ingénieux, répondit le jeune chimiste.Mais ne saute pas qui veut: à Polytechnique, nous faisions des expériences; on est jeune.cela nous aurait parfois amusés de voir un peu de boucan, de faire sauter une éprouvette.C'était bien rare! Je suis prédestiné à une vie calme, paraît-il.— Ne vous y fiez pas, dit la princesse; cela saute de temps en temps chez mon mari; je dois avouer que, jusqu'ici, les dégâts n'ont jamais été considérables et que cela s'est toujours passé à la campagne, chez nous, en Russie.Mais il ne s'occupait pas des explosifs, alors.— Et cela ne vous inquiète pas, madame ?demanda De Vère.— Cela ou autre chose! dit-elle ensuite.— Nous sommes toujours un peu fatalistes, nous autres Russes, dit le prince, excepté, peut-être, ceux qui prétendent ne croire à rien du tout, la nouvelle génération.Pour nos travaux, j'ai choisi le pavillon qui servait à loger le concierge.Au moins ce n'est pas dans la maison.— Fort bien pensé, approuva Maurice.Et le concierge?— Il n'y en a plus! s'écria Lioudmila, fatiguée de ne rien dire.Il avait installé sa famille dans nos chambres, l'été dernier, pendant que nous étions en Russie.— Et qui est-ce qui ouvre la porte, à présent?demanda Maurice, amusé par la facile philosophie de Mila.— Qui est-ce qui vous a ouvert, à vous ?riposta la jeune fille.— Personne! La porte était ouverte, je suis entré.— Eh bien, voilà! C'est comme ça à présent.Et l'année dernière, comment faisiez-vous ?Les convives, l'air plus ou moins malicieux, suivant leur disposition naturelle, attendirent sa réponse; il chercha un peu et dit, en hésitant: / — II me semble qu'il en a toujours été de même! Un rire satisfait salua cet aveu; la princesse elle-même partageait la gaieté générale.Le déjeuner fini, on alla prendre le café sur la terrasse, couverte d'un balcon qui formait une sorte de loggia.Le prince Orlansky possédait, à un degré rare, le sens pratique de la vie.Il voulait jouir de tout ce qui en vaut la peine, et faisait peu de cas du reste.Des goûts du prince se retrouvaient dans l'éducation qu'il avait donnée à ses filles.Il n'avait pas chargé leur in- telligence de ces choses qu'on oublie dès qu'on a passé les derniers examens, mais il leur avait fait connaître, en plusieurs langues, tous les bons auteurs, anciens et modernes; elles avaient des notions générales des sciences naturelles, et leur mère leur avait enseigné, dès l'enfance, l'art de conduire une grande maison avec ordre et sans secousses.Il convient de dire que cette éducation spéciale est moins difficile en Russie, dans les domaines éloignés en province, où le personnel est nombreux et volontiers serviable.De Vère retournait vaguement ces idées dans sa tête.Il aimait la maison, il s'était attaché à ses hôtes, bien qu'il ne fût relié à eux que par un fil ténu et fragile: le goût du prince pour la chimie.Ils s'étaient rencontrés à Paris, l'année précédente, chez un illustre savant, et s'étaient plu réciproquement dès la première minute.En apprenant qu'ils allaient tous deux dans le Midi pour y passer l'hiver, ils avaient ressenti le même désir d'approfondir la connaissance l'un de l'autre.Bien peu de temps après, le prince avait proposé à De Vère de lui servir de préparateur.De Vère ne pouvait pas remplir cet office; la santé de sa mère ne lui permettait pas d'offrir une collaboration régulière, mais cela ne les empêcherait nullement de travailler ensemble.Il n'était pas riche, mais sa mère, dont il était le fils unique, possédait une assez jolie fortune; plus tard, il espérait se faire un nom, devenir quelqu'un.Véra s'avança vers le jeune homme avec une tasse de café; elle était beaucoup plus silencieuse, plus fermée que sa bavarde et fantasque sœur, mais tout aussi jolie, quoique avec un caractère de beauté très différent.— Du café, monsieur?fit gravement Véra.— Du sucre, monsieur ?ajouta Mila d'un ton moqueur; pendant qu'il puisait au sucrier, eue reprit:—Voyez si nous n'accomplissons pas admirablement les rites ?C'est le culte moderne du dieu Café.On ne fait pas de libations avec sa liqueur parcequ'on attraperait des taches.Véra s'était éloignée; tout à coup Mila rougit jusqu'aux oreilles: le mot taches venait de réveiller ses craintes.Comme c'était une brave petite princesse, elle alla au-devant du danger et le regarda bien en face.Maurice souriait d'un air qu'elle jugeait énigmatique.elle posa le sucrier sur la balustrade de la loggia, en pensant: — Il va me parler de mes jambes, je le sens, j'en suis sûre.— Mademoiselle, dit le jeune homme, savez-vous que c'est horriblement dangereux ?Elle avait envie de feindre l'ignorance, mais elle en eut honte.— Si vous tombiez, continua-t-il, si un objet dépassait la locomotive, ou les-wagons et vous blessait.Il y va de votre vie.— Cela vous ferait de la peine?demanda Mila avec une brusquerie qu'elle voulait rendre impertinente.Il s'inclina gravement.— Autant que j'ai le droit de le dire, oui, mademoiselle, cela me ferait de la peine, dit-il d'un ton fort sérieux.Elle fit de la main un mouvement léger, pour indiquer que la peine de M.De Vère n'était pas importante; mais elle rougit en même temps, car son bon petit cœur lui en faisait reproche.— C'est très amusant! fit-elle, plaidant sa mauvaise cause.— Il y a beaucoup de choses très amusantes qui sont dangereuses, répondit-il à regret.— Quel sage vous faites, monsieur! dit-elle avec un demi-sourire qui relevait très gentiment les coins de sa bouche.Et vous pensez que je suis une jeune folle, c'est évident!.— Oh! mademoiselle!.imprudente est le vrai mot.— C'est la même chose! proféra Mila.C'est égal, c'est gentil à vous de me l'avoir dit à moi, au lieu de l'avoir raconté à papa ou à maman.et puis.Elle coupa court à ses réflexions par un petit éclait de rire.—; Si je recommençais, reprit-elle, vous le diriez à mes parents, bien sûr?— Il me semble que ce serait un devoir envers vous.Et cependant je n'aurais pas le courage.— De me trahir ?Alors vous vous mettez de mon côté ?Elle le regarda franchement, sans hardiesse déplacée pourtant, et soudain lui dit: — Amis! Monsieur Maurice.Vous ne le direz pas, parce que je ne le ferai plus.Parole donnée! Elle tourna sur ses talons et le laissa stupéfait.— Mila, dit la princesse, toi qui a de si bons yeux, regarde ce bateau qui entre dans le port; qu'est-ce que c'est?— C'est notre yacht, répondit tranquillement le prince, en déposant la lorgnette dont il se servait depuis un instant.— Vous avez un yacht ?demanda Maurice, non sans surprise.— Un yacht, et pas de chevaux, ni de voiture, ici, du moins; mais oui, mon cher monsieur.J'ai fait venir mon yacht, qui est ordinairement sur la côte de Crimée, afin que nous puissions nous en servir pour nos promenades; et puis, qui sait ?peut-être le ferai-je courir aux régates.Le prince emmena le jeune homme dans son laboratoire, et la princesse resta seule avec ses filles.Le joli yacht blanc et or s'était gra-cieusement approché du quai où il avait pris sa place; la vapeur inutile s'échappait en tourbillons blancs par la cheminée et les soupapes; l'équipage déployait les voiles, afin de leur faire goûter un peu l'air, après la longue traversée, faite sans leur aide, de peur des coups de vent; parmi les autres, peu nombreux, d'ailleurs, ancrés dans le port, celui-là était le plus élégant et le plus frais.Appuyées à la balustrade, les jeunes filles échangeaient leurs commentaires à demi-voix; la princesse les appela tout près d'elle.— Mila, dit-elle, ii faut te trouver une coiffure; tu ne peux pas passer ta vie avec tes cheveux sur les épaules.— Oui, maman, vous savez qu'en voyage je les porte relevés, mais je pensais qu'ici, à la campagne.— Nous ne sommes pas à la campagne, fit la princesse, en souriant, car cette assertion semblait un paradoxe, le regard ne rencontrant de civilisé que le port et les yachts, encadrés dans la verdure.Et puis tu es une demoiselle, Mila; il faut t'habiller en demoiselle.— Heureusement, les demoiselles portent, à présent, des robes qui ne sont pas Voyez la page 76 pour sommaire des annonces 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 39 trop longues.Voyez.'Çmaman, celle-ci est bien ?La princesse examina la délicieuse silhouette de sa fille.— Pas mal, dit-elle, mais tu étais mieux, ce matin, en piqué blanc.Pourquoi as-tu changé de costume?— J'avais attrapé de l'eau en traversant la pelouse, répliqua la délinquante, non sans rougir un peu; c'était très laid et j'étais mouillée.— Etourdie! fit la mère avec un peu de reproche.Elle poussa un soupir, regarda la mer, puis sans s'adresser à personne en particulier: I — Nous allons avoir des visites: le comte Nébéline et le général Vazoumof sont à Cannes; ils viendront passer quelques jours à Menton.Mila regarda sa sœur; Véra tenait ses yeux obstinément fixés sur le yacht.— Vous tâcherez d'être gentilles, n'est-ce pas, mes enfants?Ce sont des jeunes gens très bien, de bonne famille, de fortune et de situation très honorables; ne faites pas de bêtises; ne laissez pas croire que je n'ai pas assez surveillé votre éducation.j'en aurais du chagrin, car je ne l'ai pas mérité.D'un air soumis, Véra s'approcha de sa mère et baisa la belle main blanche, un peu trop chaude; sa sœur fit de même, sans témoigner plus d'enthousiasme.— Eh bien, allez, mes chéries, dit la princesse en les congédiant.Ecoutez.priez Mlle Brot de venir me parler.Les deux sœurs s'éloignèrent d'un pas mesuré.Dans le hall, Mila s'arrêta.— Véra, dit-elle, qu'est-ce que tu en penses ?— Je pense, répondit gravement l'aînée, que nous n'avons qu'a nous bien tenir.— C'est certain.Nébéline a vingt-sept ans, c'est pour moi ; Vazoumof en a trente-cinq, c'est pour toi.Clair comme eau de roche.et aussi insipide.Est-ce que tu épouseras Vazoumof, toi ?Véra secoua la tête lentement, avec décision.— Je ne l'aime pas, dit-elle.Je sais très bien qu'il est bon, brave, bien en cour, général très jeune, aide de camp de Sa Majesté.C'est fort bien; mais il faudrait l'aimer, et je ne l'aime pas.— A quoi sais-tu que tu ne l'aimes pas ?La prudente Véra regarda autour d'elle et au-dessus, dans l'escalier.— On n'a pas besoin d'avoir des raisons pour ne pas aimer, dit-elle.— Et puis, fit tout bas sa sœur, dans son oreille, peut-être bien que tu en aimes un autre ?Véra ne répondit pas.Après un court silence, consacré à des réflexions intimes, Lioudmila déclara: — Et moi, je n'aime personne.Allons chercher Mlle Brot.III Mlle Brot se montra sur la terrasse, un plaid sur le bras; avant de prononcer une parole, elle avait enveloppé les pieds de la princesse jusqu'aux genoux, ramené sur la poitrine les pans flottants de la pèlerine en fine laine d'Orembourg, baissé un store, relevé celui d'à côté, bref, avait arrangé tout pour le mieux autour d'elle.— Merci, chère mademoiselle, dit la princesse lorsque tout fut arrangé.Asseyez-vous, je vous prie, j'ai quelque chose à vous dire.Mlle Brot s'assit et fixa ses yeux intelligents sur la mère de famille.— Véra va sur ses dix-neuf ans, comme vous le savez, dit celle-ci; nous avons pensé, mon mari et moi, qu'il serait temps de la marier.Un silence ayant suivi, Mlle Brot répondit.— Elle est jeune.— Sans doute, reprit la princesse du ton de quelqu'un qui a prévu l'objection, mais sa sœur est encore plus jeune et nous avons songé à la marier aussi.Mlle Brot ne dit rien; les parents sont les maîtres de la destinée de leurs enfants, aussi longtemps que ceux-ci n'ont pas atteint leur majorité.Or, la majorité des deux jeunes filles étant encore éloignée, elle n'avait à émettre aucune objection; et puis, elle eût couru le danger de se faire dire que cela ne la regardait pas, et c'était une chose à laquelle on ne la verrait jamais s'exposer.— Je le vois bien, dit la princesse, avec un léger frémissement douloureux de tout son être, vous trouvez que c'est trop tôt.— C'est très tôt, insista Mlle Brot, pour Lioudmila surtout.— Je ne le sais que trop! reprit la mère, en se soulevant légèrement sur ses coudes appuyés aux bras de la chaise longue; mais si je venais à mourir, et si mes filles restaient seules avec leur père, cela vaudrait-il mieux que le mariage ?car si je meurs, dit lentement la convalescente, le prince se remariera; il ne peut pas vivre seul.C'était vrai, Mlle Brot y avait songé plus d'une fois.Tout à coup elle s'avisa d'une autre idée.— Mais, princesse, pourquoi parler de votre mort?dit-elle; vous allez beaucoup mieux que l'été dernier; vous paraissez même presque tout à fait remise.— Ne vous fiez pas aux apparences, fit la mère avec un demi-sourire.Avant cinq ou six mois d'ici je puis être morte, le plus naturellement du monde.Voyez combien de nos amies ont disparu depuis si peu de temps.Les yeux de l'institutrice s'ouvrirent tout grands; la lueur de la compréhension y passa comme un éclair, puis une expression de grande bonté envahit son visage.— Vos inquiétudes peuvent être légitimes, dit-elle, mais rien ne prouve que vous ne deviez pas vivre encore trente ans et plus.Il est certain, cependant, que le prince n'est pas fait pour surveiller les actions de ses filles; mais Véra est très raisonnable.— En êtes-vous sûre ?demanda la • mère avec ce demi-sourire amusé, qu'on a, lorsqu'on est certain de prendre les gens en faute.Vous ne la croyez pas un peu romanesque ?Si elles étaient mariées, elles seraient à l'abri; le général Vazoumof est un homme sérieux, posé; son caractère ressemble assez à celui de Véra; il l'aime.c'est-à-dire qu'elle lui plaît infiniment; rien ne s'oppose à ce qu'ils soient heureux ensemble.— La différence d'âge ?suggéra Mlle Brot.— Oui, il y a seize ans de différence, c'est beaucoup.mais Véra n'est pas frivole.Pour Lioudmila, il est clair que le comte Nébéline est juste ce qu'il faut: jeune, aimable, gai, ami du plaisir et de la société; ils s'accorderont à merveille.Mlle Brot médita un instant.— Et s'ils ne se plaisaient pas réciproquement ces quatre caractères?dit-elle.La princesse sourit.— On verrait à s'arranger autrement! répondit-elle.Ce ne sont que des désirs, non des ordres; nous ne voulons pas contraindre nos enfants, vous le savez; ce que nous faisons, c'est pour leur bien, si le ciel en décide autrement, nous nous soumettrons aux arrêts du ciel.Mais, ces messieurs devant venir ici, j'ai cru de notre devoir de vous avertir, chère mademoiselle.Vous êtes devenue pour nous une amie très précieuse, dont le concours nous est nécessaire.Elle tendit sa main à Mlle Brot qui la serra vigoureusement.— Et vous seriez libre de retourner dans votre cher pays, après lequel vous soupirez sous toutes les latitudes! ajouta la princesse en souriant.— J'aimerais mieux n'y jamais retourner que de voir l'une ou l'autre des enfants malheureuses! dit à demi-voix la bonne Suissesse._ LTn regard de Aime Orlansky la remercia.Des voix masculines se faisaient entendre dans le hall.-— Il faut rentrer, ma chère, dit le prince en aidant sa femme à se lever.Ces jours de novembre sont chauds comme des jours d'été, mais ils sont plus courts.C'est l'ennui de ce merveilleux pays, ajouta-t-il en se retournant vers Mlle Brot.Mais dites un peu, mademoiselle, est-il quelque chose au monde de plus beau que cette baie, à cette heure, rosée par le soleil du soir?— Il y a le lac de Neuchâtel, riposta bravement la Suissesse; au moins nous avons les Alpes pour fond de paysage; ici elles sont derrière notre dos.— Bravo, mademoiselle! dit .Maurice en riant.Vous avez raison.On doit aimer son pays par-dessus tout.UN GRAND POINT D'ÉLÉGANCE C'EST D'ÊTRE BIEN CHAUSSÉ Notre assortiment de Chaussures est le grand chic, comme toujours de 1ère qualité.Mesdames, messieurs, vous êtes cordialement invités à venir faire votre choix.THOMAS DUSSAULT 281 Est, S.-Catherine Montréal 40 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.— Par-dessus tout ?fit la voix argentine de Mila.Je vous demande pardon, monsieur, c'est sa femme, ou son mari qu'on doit aimer par-dessus tout.— Mila! fit Mlle Brot sévère.— Mais, mademoiselle, vous nous l'avez dit l'autre jour! — Il n'était pas question de patrie, ce jour-là, répliqua l'institutrice, de façon à clore le débat.IV Le général Vazoumof vint, le dimanche suivant, passer la journée à Menton, sous le prétexte ingénu de choisir un hôtel; il se présenta vers deux heures, fit une promenade à pied avec le prince et ses filles, rentra, fut invité à dîner et accepta.Véra ne broncha pas.C'était une jeune personne parfaitement élevée; elle était coiffée à l'air-de son visage, vêtue à ravir; de toute sa charmante personne émanait un indéfinissable parfum de grande aristocratie, ce je ne sais quoi que rien n'enseigne.Vazoumof la regardait, charmé.Cette royale beauté ferait une incomparable maîtresse de maison; comme elle trônerait bien à sa table, où viendraient s'asseoir des têtes quasi-couronnées, et peut-être couronnées pour tout de bon, car il était ambitieux, et rêvait de passer dans la diplomatie.Elle était exquise; sa froideur même était un charme de plus; il est bon d'avoir un extérieur froid, dans la diplomatie, pourvu qu'on s'en départe dans l'intimité.Il se retira conquis et mécontent; pas un mot n'avait été échangé entre les parents et lui, ni entre lui et Véra, qui pût indiquer autre chose qu'une simple visite cordiale de politesse; cependant, quand il reprit le train, il se sentait un peu engagé, avec la pleine confiance que Véra ne l'était aucunement.— C'est ridicule! se dit-il dans le train en allongeant outre mesure sa moustache noire.Les femmes sont toutes les mêmes! Elles ne disent rien, on ne peut pas savoir ce qu'elles imaginent: oui, général, non, général! et cette jeune beauté sait parfaitement que je suis venu pour elle, alors que je ne sais pas seulement si elle pense de moi autre chose que ce qu'elle penserait du premier venu! Suivant l'usage, en ce pays de gens plus ou moins bien portants, on avait dîné de bonne heure, et Vazoumof s'était retiré presque aussitôt.Quand il fut parti, le prince et sa femme causèrent confidentiellement à une extrémité du vaste salon, pendant que les jeunes filles, à l'autre bout, rangeaient la musique éparse et refermaient le piano.— Eh bien, Véra ?fit Lioudmila tout bas.— Eh bien ?rien! — Il ne te plaît pas ?— J'ai dit: rien! Il ne me déplait pas non plus.Rien.— Alors, tu ne l'épouseras pas ?— Non! Lioudmila songea un peu.— Ce serait plus honnête, fit-elle ensuite, de le lui dire tout de suite, avant qu'il ne se soit rendu ridicule.Sa sœur la regarda d'un air étonné.— Où prends-tu tes idées ?demanda-fr-elle.La jeune fille frappa à deux ou trois reprises, de son index délicat, le large front blanc à demi enseveli sous les cheveux ondulés.— Je suis pleine d'idées, répondit-elle, et puis elles sont excellentes.— Toujours modeste, Mila! fit Mlle Brot qui s'approchait.— Certainement, mademoiselle, mademoiselle chérie.Vous savez très bien que j'ai des idées excellentes.— Par exemple ?— Voici ma sœur, qui.mais non! Je ne vous le dirai pas aujourd'hui, fit-elle en se reprenant, sur l'avertissement que lui donnait le regard inquiet de Véra.Aujourd'hui, nous avons été sages tout plein.— Quel français! — Tout plein! insista la jeune fille; c'est dimanche; il y a office, et aussi sermon, mais pour personne, il n'y a de grammaire le dimanche.Pas vrai, papa?cria-t-elle à son père qui les écoutait de sa place.— Cela se voit! répondit-il tranquillement.Qu'est-ce que vous pensez de notre hôte d'aujourd'hui, petites perruches ?ajouta le père, d'un air indifférent.— Sournois, va, cher papa! dit tout bas Mila dans le cou de sa sœur.Moi, d'abord.— Quelle façon de parler! interrompit Mile Brot un peu inquiète.Le moi est haïssable, et d'abord aussi.— Eh bien, soit! moi, après, je déclare que le général est délicieux, bien élevé, sur son trente-et-un.— Mila! — Sur son soixante-deux, alors, car il est deux fois plus correct que n'importe qui, même que vous, papa! Vous êtes très correct, mais pas à ce point-là! jamais! Vous avez beau protester dans votre coin, vous n'avez jamais pu être correct comme ça.Ce n'est pas le général qui parlerait "l'argot des salons" comme ce mauvais sujet de Serge Nébé-line! Une rougeur subite embrasa le beau visage régulier de Véra; le prince avait laissé échapper un léger mouvement; sa fille cadette le surveillait étroitement sous son air étourdi.— Qu'est-ce qu'il t'a fait, pour que tu le débines ?demanda le père.— Ah! je vous y pince.oh! pardon! je vous y prends à employer des mots de vocabulaire courant, pas académique! Mais dès qu'on prononce le nom de Nébéline, c'est comme ça! — Je te demande ce que tu as contre celui-là, à présent ?insista le prince.Déjà ennuyé de la froideur de sa fille aînée, il pensait que voir repousser le même jour deux prétendants, triés sur le volet, serait , une épreuve un peu rude.— Mais, papa! je n'ai rien contre lui! Je l'aime tout plein! — Encore! fit Mlle Brot.— Cette fois, papa ne me grondera pas, mademoiselle, dit la fine mouche.Il dit des monologues.— Comme si les monologues étaient de la poésie! fit dédaigneusement l'institutrice, i — Qu'est-ce que c'est alors?des vers?Je veux bien; je ne suis pas entêtée.Il dit des monologues, reprit-elle en comptant sur ses doigts; il rame bien, il nage.mal.— Qu'est-ce que tu en sais ?fit la princesse abasourdie.— C'est lui qui me l'a dit, répliqua promptement l'interpellée.Enfin, il joue très bien la comédie.Voyez la page 76 pour sommaire des annonces.— C'est aussi lui qui te l'a dit ?demanda le prince qui se retenait de rire.— Naturellement! Quand est-ce qu'il viendra, celui-là ?Les époux échangèrent un regard.Véra n'avait pas dit un mot; Mlle Brot regardait tour à tour ses deux élèves, cherchant à comprendre.— Mardi, fit lentement la princesse.— Oh! c'est bon! On va s'amuser.Bonsoir, maman, bonsoir père! Les jeunes filles prirent congé de leurs parents, avec mille caresses; et montèrent l'escalier, accompagnées par Mlle Brot.Sur le palier du second étage, où elles avaient des chambres contigues, Mila s'arrêta.— On va bien chez nous, dit-elle, on n'a pas le temps de s'ennuyer! Dimanche le général; mardi, Serge Nébéline; demain lundi.ah! oui, Maurice De Vère.C'est pour papa, celui-là.Mademoiselle, Moiselle chérie, écoutez donc.De Vère, ça s'écrit en deux mots, n'est-ce pas ?Avec un grand D ?— Oui ; pourquoi ?— J'aime à m'instruire en ortographe, même le dimanche.Les De Vère sont une très ancienne famille, dites ?— Oui, répondit machinalement l'institutrice.Noblesse normande; un De Vère accompagnait Guillaume le Conquérant.Une branche de la famille est restée en Angleterre; une autre fut en Egypte avec saint Louis, à la bataille de la Mansourah.— Hein! Est-elle savante, notre mademoiselle! fit Lioudmila, moitié sérieuse, moitié raillant.Un vrai dictionnaire! — Vilaine moqueuse! Vous savez bien que j'ai fait ces recherches-là pour le prince, quand il voulait s'attacher M.Maurice comme préparateur.— Mazette! un préparateur qui a eu un ancêtre tué à la Mansourah! Il allait bien, papa! — Pourquoi pas ?répliqua la Suissesse, forte de son éducation démocratique.S'il avait eu besoin d'argent?— Bien sûr! mademoiselle, je vois clairement la vérité: vous nous avez tous trompés; vous êtes amoureuse de M.Maurice De Vère.— Petite peste! fit l'honnête fille en rougissant par habitude.Voulez-vous bien ne pas dire -de bêtises.— .Sur le palier, parce que les do- • mestiques peuvent entendre! repartit l'invincible Mila.Vous avez raison, Moiselle, et je vous fais les excuses les plus amincies que vous pouvez souhaiter: des excuses passées au laminoir.Vous les acceptez?Je vous remercie; alors, demain, M.De Vère, pour papa, et, mardi, Serge Nébéline, pour.Bonsoir, mademoiselle, dormez bien.V Avec le jeune comte Nébéline la vie et le mouvement entraient partout; non qu'il fût bruyant, car il était très bien élevé; mais il avait le don de mettre dans la circulation générale les qualités ou les ressources les plus cachées de tous ceux qui lui tombaient sous la main.Il ne demandait qu'une chose: être admis dans la maison; son esprit inventif lui suggérait que dans une famille comme celle-là, il trouverait certainement l'application de ses facultés originales.Les deux jeunes filles lui plaisaient, il se trouvait heureux en leur société; il en épouse- 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE 41 rait une, c'était sûr, laquelle?il ne se l'était pas encore demandé.C'était un excellent garçon, que pas une infortune ne laissait indifférent.Son défaut principal — il lui en fallait bien deux ou trois petits — était d'avoir dépensé un peu plus que ses revenus, ce qui l'avait contraint à fairo l'année précédente une forte coupe dans ses forêts patrimoniales.C'est môme cotte coupe brutale et foroée qui l'avait décidé à se marier.— Je donnerai la clé du coffre-fort à ma femme, disait-il; et elle m'apprendra l'économie.— Vous me faites dresser les cheveux sur la tête! lui avait répondu le vieil ami de sa famille, auquel il ouvrait ainsi son âme.Cependant, en le voyant fréquenter assidûment la maison Orlansky, l'ami s'était rassuré: ces deux jeunes filles savaient ce que coûte la direction d'un intérieur luxueux, et la clé du coffre-fort ne courrait pas de dangers trop épouvantables.Il vint le mardi, vers les deux heures, comme avait fait son collègue, le général Vazoumof, et innocemment, offrit son prétexte.— On m'a dit que l'air est excellent ici, fit-il; j'aimerais à m'y reposer quelques semaines, et je suis venu voir si je trouverais un hôtel à mon goût.Véra feignit de ne pas comprendre.Les mains repliées devant elle, dans la plus irréprochable attitude de la jeune fille bien élevée, elle écoutait la conversation un peu banale, passablement décousue, que la princesse entretenait, non sans peine, avec le visiteur.— C'est drôle, pensa Mila, que Véra soit si sérieuse; je sais bien qu'elle est "la jeune personne" parfaite, mais tout de même, une sympathie si extraordinaire entre ces deux philosophes.Les discours de Nébéline devenaient de plus en plus ternes, à mesure qu'il regardait les sœurs avec plus d'attention.Tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas à la hauteur de sa renommée, il s'écria: — Mais, princesse, au nom du ciel, qu'est-ce qu'on fait ici pour s'amuser ?— Rien! répondit Mme Orlansky en souriant.On ne s'amuse pas, et pourtant je ne crois pas qu'on s'ennuie.— Pas de bals ?pas de concerts ?pas de fve o'clock, pas de théâtre?Mais vous mourrez d'ennui! Son regard interrogeait les jeunes filles.— Il y a de tout cela un peu, répondit la mère; on se voit entre soi, et je vous assure que c'est une société très choisie.— Pas de rastaquouères ?demanda ingénument Nébéline.— Il en vient, mais ils ne trouvent pas à s'enraciner; le sol ne leur est pas favorable.— Ils font comme les marionnettes, dit gravement Lioudmila: trois p'tits tours et puis s'en vont.Nébéline éclata de rire: la glace était rompue.— Voyons, dit-il, si nous faisions des tableaux vivants ?C'est drôle, surtout pendant qu'on les prépare.— Vous n'aurez de public qu'après le nouvel an, dit la princesse: d'ici là, nous aurons le temps d'y penser.En attendant, voulez-vous voir le jardin?Nébéline ne tenait pas absolument à voir le jardin, mais il avait grande envie d'être avec les jeunes filles autrement qu'en visite de cérémonie.Il accepta, et tous les trois descendirent lentement les degrés de la terrasse.Quand ils eurent tourné le coin, et regardé suffisamment les étonnantes collines qui font à Menton le cadre le plus original, le plus mouvementé de toute la côte, il s'arrêta.— Savez-vous, dit-il aux deux sœurs, qu'il me semble avoir été loin de vous pendant.pendant dix ans! Lioudmila indiqua, de la main, la hauteur d'une toute petite fille, regarda la belle stature du jeune homme, et répondit d'un ton railleur: — Vos souvenirs vous trompent: nous n'étions pas si bébés que cela, lorsque nous avons eu le plaisir, — elle esquissa une révérence, — de vous voir pour la dernière fois à Moscou, au mois d'avril dernier, après Pâques.— A Moscou, c'est vrai, chez le général gouverneur, à une soirée sans cérémonie.— Deux cents -invités seulement, répliqua Mila.C'est la première fois qu'on me "sortait", précisément parce que c'était sans cérémonie.Et vous dansâtes avec le fruit vert que j'étais alors; c'était très bien de votre part, vous savez! — Pourquoi donc ?demanda Serge Nébéline, de très bonne foi.— Parce que je n'étais qu'une marmotte.A présent, nous sommes pareilles, ma sœur et moi.dans la considération des peuples, veux-je dire.— Comment cela ?— Vous faites toujours des questions; c'est une habitude américaine: il faudra vous en débarrasser! Ce n'est pas un pays à interviews, ici.Cependant, je répondrai encore cette fois.Nous sommes pareilles parce que nous allons dans le monde toutes les deux, et qu'on nous habille de même.quand il n'ar- rive pas d'accidents à mes robes, ajou-ta-t-elle, par remords de conscience.Le jeune homme les regarda tout à tour.Pas pareilles, malgré les costumes élégants de fine laine gris pâle, si bien moulés sur leurs formes juvéniles.Pareilles en rien, ni par l'expression, ni par la structure des deux jolis visages.Il admira la brillante et somptueuse chevelure de Lioudmila, ses yeux rieurs, son teint de pêche, son air enjoué, puis reposa ses yeux sur le visage délicat, la coiffure virginale, l'expression indéfinissable de Véra; l'autre était la vie; celle-ci semblait en incarner le secret.— Et qu'allez-vous faire cet hiver?demanda-t-il.— Nous m.Avant que l'imprudente Mila eût terminé le mot: marier, Véra lui avait coupé la parole; une onde rose avait empourpré son visage, elle semblait mille fois plus belle.— Nous amuser de notre mieux, répondit-elle.Il y a des batailles de fleurs délicieuses, un carnaval très drôle, des ventes de charité, enfin à peu près tout.Et puis des promenades — et le yacht de papa.— Me permettrez-vous de revenir.souvent?demanda Serge les yeux baissés, sans regarder ni l'une ni l'autre.— Mais certainement! riposta Lioudmila.Parle donc, toi, tu ne dis rien! ajouta-t-elle en poussant un peu le coude à sa sœur.Celle-ci lui jeta" un regard qui, pour Serge, renfermait un mystère.Il y avait dans ces beaux yeux noisette du reproche, du regret, de la pudeur contrainte.Le jeune homme ne pouvait en démêler le pourquoi.— Vous serez toujours le bienvenu, dit lentement Véra.• — Ecoutez, monsieur, reprit Mila; vous venez chez nous depuis plusieurs années, et, malgré ça, vous ne nous connaissez pas du tout: c'est une étude à faire.Moi, ce ne sera pas long; je suis une boîte ouverte; ma sœur est un mystère.mais je vous avertis qu'elle vaut cent fois mieux que moi! — Chère mademoiselle! murmura Serge, touché.— Il n'y a pas de chère mademoiselle qui tienne.Je suis une étourdie, pas méchante; ma sœur est la sagesse et la bonté.Et puis, pas raseuse, vous savez?C'est joliment raseur la sagesse en général.Il ne faudrait pas vous figurer qu'elle est de ce bateau-là.! — Mila! fit doucement la Sagesse, d'un ton de reproche.LA SOCIETE D'ADMINISTRATION GENERALE, % rue saint-jacques, - - - -1 -Edifice du Crédit Foncier Franco-Canadien.- Capital souscrit: $500,000.Reserve et Profits non distribués: $164,594.79.Fonds administrés: $9,719,217.20 Administration de Successions de Fidéi-commis de Fortunes Privées Téléphonez ou écrivez pour renseignements.Syndic autorisé du Gouvernement Fédéral pour les liquidations et faillites.VOUTES DE S VRETÉ - DIRECTION : ASSURANCES: Incendie, Bris de glaces, Automobiles, etc.MARTIAL CHEVALIER, Directeur Général.J.-THEO.LECLERC, Secrétaire. 42 LA REVUE MODERNE 15 novembre 1920.— Est-ce mon français ou mes sentiments que tu désapprouves?Nébéline restait interdit entre elles, ne comprenant pas très bien et comprenant pourtant un peu.Tout à coup Lioud-mila prêta l'oreille, répondit un: Oui, mademoiselle, à un appel imaginaire, et disparut.Les deux jeunes gens se trouvèrent en tête à tête.Véra n'était pas la plus embarrassée; son instinct de femme lui donnait à cet instant périlleux une dignité presque touchante.— Votre soeur est délicieuse, dit Nébéline, pendant qu'ils longeaient la voie ferrée, dans une allée de rosiers dont les bouquets fleuris les retenaient parfois au passage.— Elle est très bonne, répliqua Véra.— On m'a dit.Il s'arrêta; c'était bien difficile à répéter, ce qu'on lui avait dit.— On m'a dit que ie général Vazou-mof était à Cannes, reprit-il.Je ne l'ai pas encore rencontré.Vous l'avez vu ?— Oui, répondit brièvement Véra dont le visage s'était empourpré.Il lui jeta un regard de côté, passablement inquiet.Tout à coup, il s'avisa d'un subterfuge: — On prétend, dit-il, que le général souhaiterait d'épouser votre sœur?C'est peut-être très inconvenant de ma part de vous en narler.Mais il y a si longtemps que nos familles se connaissent, ajouta-t- ' en manière d'excuse.Véra était devenu pourpre.— Ma sœur ?fit-elle, en hésitant, je ne crois pas.c'est une enfant.1 — C'est bien ce que je pensais; le général, quel que soit son mérite, est un homme mûr, ce n'est plus un jeune homme.il a au moins quinze ou seize ans de plus que.que vous.Véra baissa la tête.m — Ma sœur ne l'épousera pas, dit-elle, avec l'assurance que donne la certitude de la vérité.— Tant mieux, dit Serge, sans enthousiasme.Il ne faut pas une trop grande différence d'âge entre mari et femme.ainsi, moi.j'ai vingt-sept ans.je ne pourrais déjà plus épouser une toute, toute jeune fille.Ils marchèrent silencieux pendant quelques secondes.Un chardonneret chantait à perdre haleine sa chanson du soir dans les oliviers; la côte italienne se colorait d'un rose vif, et l'air devenait très frais.— Et puis, reprit Serge, je ne sais, il me semble que lorsque l'on a beaucoup ri, quand on a fait beaucoup de bruit dehors, on a besoin de trouver un logis calme, avec une femme tranquille, ma mère parlait très peu; c'est peut-être son souvenir qui m'a donné ce goût; moi, je me remue sans cesse.cela ne m'amuse pas toujours, mais cela emplit les journées et les soirées aussi.Pourtant, je vous assure, je vaux mieux que cela.je crois que je ferai quelque chose.si j'étais encouragé.— Encouragé.à quoi?demanda Véra en levant sur lui ses yeux sombres.—A m'employer utilement.Ça n'empêche pas de s'amuser, entre temps.Servir l'Etat, chez nous, c'est difficile, voyez-vous! — Il me semble, répondit la jeune fille en regagnant le perron, que c'est votre carrière, et puis, qu'un homme doit faire quelque chose d'utile; avec un peu de patience, vous arriveriez à rendre des services.— Alors, fit-il avec un mouvement imperceptible pour l'arrêter sur le seuil, vous seriez d'avis.— Il faut travailler, dit-elle gravement.Mon père travaille.Elle entra dans le salon.La princesse et Mlle Brot lisaient sous l'abat-jour d'une grande lampe.— Comment Véra ?dit la mère, où donc est ta sœur ?— Me voici, mamam, répondit joyeusement Lioudmila qui s'était glissée derrière les jeunes gens.Quel malheur que ces journées soient si courtes! Les soirées qui commencent avant quatre heures sont terriblement longues! Mme Orlansky regardait tout à tour ses deux filles et son visiteur qui s'approchait d'elle.— Vous nous quittez déjà ?fit-elle comme il lui baisait la main, en prenant congé.Je pensais que vous seriez resté à dîner ?— Merci mille fois, répondit-il.Venu pour m'installer dans cette ville, je n'ai pris encore aucune mesure, et je ne veux pas repartir sans avoir choisi mes quartiers d'hiver.— Alors, demanda la princesse, vous vous êtes décidé pour Menton?— Pour Menton, absolument, répondit-il d'un ton ferme.Quand il fut parti, les jeunes filles se mirent au piano, et personne ce jour-là ne parla plus de Serge Nébéline.VI — Enfin! dit le prince, en voyant apparaître la silhouette élégante et ferme de son jeune compagnon de travail.Maurice s'était débarrassé de son pardessus, l'avait accroché à une patère dans le hall, avec son chapeau; sa tête fine et intelligente levée vers le jour, ses clairs yeux bleus de Normand brillant sous ses cheveux coupés en brosse, son franc sourire dans sa barbe courte et bien taillée sous ses moustaches châtaines, il avait l'air alerte et dispos.— Toujours sous pression ?dit le prince en riant.— Toujours; mais j'ai aussi des flâneries.— Ce sont vos soupapes; sans cela, mon cher, on sauterait! — Comment.sauter?C'est donc pour aujourd'hui ?fit Lioudmila en passant la tête par une porte entr'ouverte.Bonjour, monsieur.C'est vous qui avez apporté les ingrédients nécessaires pour nous faire sauter ?— Bonjour, mademoiselle.Ce n.'est pas moi: les ingrédients sont ici à portée de la main; c'est le mélange qui est la condition essentielle.— Le mélange, répéta le prince pensif; le mélange et la trituration.C'est sérieux aujourd'hui, De Vôre, vous savez ?Les doses sont préparées; si cela réussit, nous aurons résolu un grand problème.— Et si cela ne réussit pas ?demanda Lioudmila qui était restée dans la porte entre-baillée, le corps invisible, sa jolie tête fine tout embroussaillée de cheveux frisés.— Si ça ne réussit pas, tiens-toi bien! dit son père.Mais ça réussira.Nous n'aurons plus qu'à faire construire les appareils.— Et qu'est-ce que vous aurez trouvé, papa, s'il n'y a pas indiscrétion ?— Il y a indiscrétion.Je te le dirai tout de même.Nous aurons trouvé le moyen de faire marcher les bateaux, les trains et les voitures, sans virpeur et sans électricité! — Oh! fit Mila en ouvrant des yeux énormes.Là dessus elle disparut, et ie prince emmena son jeune ami dans le laboratoire.De son côté, Lioudmila s'en alla trouver son camarade le jardinier.— Balotto, lui dit-elle, vous n'arrosez pas aujourd'hui ?— Mà, principessa, la pluie a arrosé très bien les jardins avant-hier.— Oui, Balotto, mais il ne pleuvra pas aujourd'hui, pour sûr! Le jardinier regarda le ciel.— Pour sûr, affirma-t-il en hochant la tête d'un air satisfait.— Alors, il faut arroser Balotto.Il la regarda stupéfait.— Mà, dit-il, le gazon n'en a pas besoin du tout.Lioudmila prit un air sévère.— Balotto, dit-elle, vous n'aimez pas à arroser.Les jardiniers n'aiment jamais à arroser, je le sais, mais c'est très mal."Et moi, j'aime les belles pelouses." Le brave homme jeta un regard d'amoureux sur le velours vert qui s'étendait entre le laboratoire et la maison.— Mà, dit-il, "celle-ci" est magnifique! Il prononçait ce mot comme s'il eût eu la bouche pleine jusqu'aux oreilles.— Je la veux plus belle encore, Balotto.Allons, vous allez visser les tuyaux sur la prise d'eau; je vais vous aider, en vous regardant faire.— Arroser.maintenant ?demanda Tin-fortuné.Mà.c'est l'heure de mon "di-jiouner".— Je le sais, Balotto, et je ne voudrais pas vous faire retarder cette importante cérémonie.Je veux seulement vous voir visser les tuyaux, et mettre le vaporisateur circulaire sur la pelouse, et puis vous irez "dijiouner" si le cœur vous en dit.Je changerai le vaporisateur de place moi-même, s'il le faut.Allons, faites vite, vous déjeunerez plus tôt.L'argument était sans réplique.Balotto ne pouvait pas faire très vite, parce que ce n'était pas dans sa nature de se dépêcher, mais il se hâta de son mieux; dix minutes après, la mécanique en mouvement couvrait la pelouse d'une pluie d'étincelles, sous le grand soleil de dix heures.Lioudmila regarda le jardinier s'éloigner d'un pas lourd.— Sont-ils drôles dans ce pays-ci ! Ils déjeunent toute la matinée, à trois reprises! Ensuite, ils font la sieste.Je n'ai encore jamais pu savoir quand ils travaillent comme on travaille ailleurs, quatre ou cinq heures d'affilée.Et l'ouvrage se fait tout de même; mais ça coûte cher! Tout en se faisant ces réflexions philosophiques, la jeune fille regardait d'un air inquiet les fenêtres du laboratoire.Derrière les vitres sans rideaux, elle voyait aller et venir les formes de son père et du jeune chimiste, qui vaquaient tranquillement à leur besogne.Elle s'svisa soudain d'une question et courut à la 'maison.— Où est la princesse ?demanda-t-elle au premier domestique qu'elle rencontra.— Mme la princesse est sortie en voiture avec Mlle Brot| répondit le valet de chambre.— Et ma sœur ? 15 novembre 1920.LA REVUE MODERNE — La princesse Véra est dans sa chambre.Lioudmila retourna à sa chère pelouse et s'assit sut un banc, à peu de distance du pulvérisateur.Tout doucement, le coude à son genou, le menton dans sa main, Lioudmila se mit à chantonner une cavatine italienne; c'était un air do la "Pie voleuse", si complètement oubliée de nos jours, un de ces jolis airs de Hossini, que la voix chante pour chanter, avec le plaisir innocent de se répandre dans l'air ambiant, avec des roulades et des fioritures qui ne veulent rien dire du tout, et qui sont aussi délicieuses, aussi fraîches, aussi amusantes que celles d'un jeune oiseau heureux de vivre.Di piacer mi balza il cor.Le cœur me danse de plaisir, chantait Lioudmila, grisée par le mouvement giratoire des gouttes d'eau et par l'odeur des fleurs de citronnier.Une secousse violente la souleva du banc; elle se trouva debout, la mains sur le pulvérisateur, les pieds dans l'eau de la pelouse.Un bruit sec avait déchiré l'air; en même temps, la porte du laboratoire s'ouvrit et Maurice sortit dans un nuage de fumée, la barbe roussie, le plastron de sa chemise empesée flambant; le prince, tout pareil, le suivait.Sans hésiter une seconde, Mila avait décroché l'appareil, remis la lance au tuyau, et d'un jet puissant, car la pression était forte, elle inondait les deux expérimentateurs.— Bravo! Mila! cria le prince, tire sur le tuyau, et arrose dedans.Les vitres avaient sauté en miettes; De Vère qui ne flambait plus, prit la lance trop lourde et dirigea le jet à l'intérieur du laboratoire, par les fenêtres béantes! Véra, blême, apparut sur le perron.La fumée noire et nauséabonde se dissipait lentement.— Arrêtez, dit le prince, il faut que je vérifie s'il n'y a pas quelque chose qui brûle dans un coin.Il rentra et ressortit aussitôt.— Voyez, dit-il, comme il est nécessaire de n'expérimenter que sur de petites quantités.et pas de provisions dans le laboratoire! On s'entre-regarda.— Mon Dieu! s'écria Lioudmila, que vous êtes drôles! Roussis et trempés! Elle éclata de rire et soudain sanglota à perdre haleine, sur la poitrine de son père.— Voyons, Loulou, dit celui-ci en la caressant, toi, la femme forte, tu ne vas pas avoir une attaque de nerfs.La jeune fille se remit sur-le-champ, et repoussa les cheveux qui tombaient sur ses yeux.— Non, papa, dit-elle, ce serait trop bête.Seulement, j'ai été un peu émue, parce que je m'y attendais.— Tu t'y attendais ?Ce serait une raison pour être calme, à ce qu'il me semble.— Je veux dire que, depuis une heure, j'en avais peur.— C'est différent.Tout de même, c'est heureux que le pulvérisateur se soit trouvé là, si à point."Balotto, dit-il au jardinier, qui accourait, un morceau de pain à la main, je suis content que vous ayez pensé à arroser aujourd'hui.— Ma, signor prince, ce n'est pas moi, c'est la jeune principessa; moi je ne voulais pas! dit l'honnête homme.Le père regarda un instant sa fille, qui avait l'air honteux.— Tu es une brave enfant, dit-il, et plus prévoyante que moi.Et toi, aussi, ma pauvre pâlotte! dit-il en baisant le front de Véra.Mais quelle bonne idée j'ai eue d'envoyer maman se promener en voiture! VII Une heure après, tout le monde était à table, au milieu d'une gaieté un peu nerveuse, un peu bruyante, comme il arrive quand on a dû comprimer de violentes émotions.— Enfin, dit la princesse, dont les yeux brillaient en regardant sa fille cadette, il me semble que l'eau du pulvérisateur est arrivée très à propos ?— Pas trop, maman! Elle n'a pas empêché papa d'être fortement roussi, ni M.de Vère d'être gentiment flambé.Tous les regards se portèrent sur le jeune homme.Tondu au plus près, sinon tout à fait, rasé par le valet de chambre du prince, il portait au visage quelques rougeurs, pansées à la vaseline et à l'arnica, qui lui donnaient une apparence très différente de l'ordinaire, et ses yeux étaient passablement gonflés.— J'espère que madame votre mère ne nous en voudra pas trop! lui dit la princesse.Je sais bien que si je voyais revenir un enfant à moi, dans un sem- blable état, j'aurais quelque peine à me défendre d'une petite colère contre ceux qui l'auraient ainsi arrangé! — Personne ne m'a arrangé, fit Maurice avec son imperturbable bonne humeur; je me suis arrangé moi-même.— Pardon, interrompit le prince, c'est moi qui triturais le mélange, et je sais très bien qu'ayant rencontré un petit grumeau sous la spatule, au lieu de le retirer, ce que j'aurais dû faire, je l'ai écrasé vivement contre le mortier; cela me servira de leçon, entendez-vous, mesdemoiselles ?Ne jamais s'impatienter contre les petits grumeaux; vous en voyez les conséquences.— Le fait est que c'est un principe, dit Maurice en réfléchissant.— Il ne faudrait jamais s'impatienter du tout, insista la princesse avec douceur.Mlle Brot approuva du menton.Le déjeuner fut vite expédié, et, sitôt après, Maurice prit congé.Quand les membres de la famille furent seuls, on s'expliqua.— Ce que je ne comprends pas, dit la princesse à son mari, c'est que ce soit toi, Michel, qui triturais, comme tu dis, et que, certainement, c'est M.de Vère qui a été le plus mal traité ?— C'est bien simple! Lorsque l'explosion s'est produite, il regardait dans Zliie fânune sans fiar/it,m es*t~ u,ne&/rvtn/>*:uicmyrne
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