Vie ouvrière., 1 janvier 1987, juin-juillet
JUIN-JUILLET 1987 CONTES D'ÉTÉ JAPON: LE MIRACLE EN CRISE BALS DE FINISSANTS UNE FOI QUI S'ENRACINE LES SESSIONS DU CENTRE ST-PIERRE: UN MOYEN DE CHOIXPOUR ENRACINER SA FOI DEMANDEZ le programme des activités a/s Secteur pastoral 1212, ruePanet Montréal H2L 2Y7 Téléphone: 524-3561, poste 303 Revue féministe bimestrielle [amnwniqu'[Li[5 Êtes-vous intéressée à : ■ suivre l'Actualité des femmes.■ recevoir l'information sur les organismes et les regroupements de femmes, ■ connaître les multiples ressources offertes par le réseau féministe Abonnez-vous dès maintenant! Tarifs d'abonnement : Les Éditions 12 S/1 an Communiqu'Elles 22 S 2 ans 3585, St-Urbain 30 S 3 ans Montréal, Québec 18 S institutions (1 an| H2X 2N6 (514| 844-1761 Ne manquez pas, en août Un dossier sur: le travail précaire Une entrevue avec l'agronome humaniste René Dumont Rencontre avec la cinéaste Sophie Bissonnette LISEZ LE MONDE À BICYCLETTE> Un journal qui veut permettre l'expression d'information et d'idées alternatives dans tous les domaines, avec une constante dans les questions de transports écologiques en milieu urbain, transport cycliste, piétonnier et collectif.Le Monde à bicyclette, C.P.1242, Suce.La Cité Montréal, Qc H2YV 2R3 - Tél.(514) 844-2713 Boîte aux lettres 5Editorial: Mère de la Confédération Raymond Levac 6 Un train qu'on ne peut pas arrêter Entrevue avec Aurore Marceau, leader du groupe La Conscience verte, une passionnée de la nature, une bagarreuse pour le droit de vivre en harmonie.Martine D'Amours 6 10 Tu vas au bal?, j'y dis.Les bals de finissants: victoire annuelle de l'idéologie dominante ou débordements d'une vie qui refuse les interdits?Denyse Lacelle JA Les femmes du Manoir: I* la vie intérieure d'un conflit Au-delà du bras de fer entre deux protagonistes, Gérald Larose et Raymond Malenfant, le conflit du Manoir Richelieu tel que vécu par 300 femmes.Un témoignage de Jocelyne Néron Aa Vie quotidienne: AW Vivre à l'heure.! Aline St-Pierre.•:■'■ 24 NOTICE HtS S A U S FflKK BM« UUtmOEED BniY B PMMfTH) un s pwsNtac ma JAMES UM Japon: le miracle en crise SOMMAIRE d'évangélisation dans un contexte révolutionnaire.28 Bande dessinée: La lettre de la mère à Julie.Vivian Labrie 30 Si la ville m'était contée.La culture japonaise si déconcertante, son modèle économique tant vanté en Occident cachent bien des surprises, notamment celle d'un «miracle» en crise! Raymond Levac Des groupes de découverte urbaine alternative proposent de découvrir les gens d'une ville, plutôt que ses monuments.Martine D'Amours 32 Gagner sa vie en pédalant 26 Lettre de Totogalpa Après sept années passées au Nicaragua, Henri Coursol, prêtre des Missions étrangères, envoyait cette lettre-bilan, bilan d'une expérience Les aventures d'un courrier cycliste dans la jungle automobile du centre-ville de Montréal.Entrevue réalisée par Claire Morisette.Qy| Avez-vouslu?Trois critiques de livres 15DOSSIER Histoire d'en rire.ou d'en pleurer! CONTES D'ÉTÉ Quatre nouvelles inédites, sorties de l'imagination fébrile de Josée Desrosiers, Dorothy Leigh-Lizotte et André Leclerc.VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET 1967/3 Le personnel du Local Ensemble Le personnel du LOCAL ENSEMBLE appuie la position que vous avez mise de l'avant dans vos deux récents éditoriaux traitant de la difficile question de l avortement.Quand nous considérons la faiblesse des politiques sociales de notre société qui place les couples et la femme en particulier dans une situation qui exige souvent de l'héroïsme de leur part il ne faut pas s'étonner si plusieurs femmes considèrent le recours à l'avortement comme la solution la moins pire à envisager.(.) Nous sommes contre l'avortement comme nous sommes contre n 'importe quel drame qui pourrait être évité.Nous ne sommes pas contre les femmes qui y recourent.(.) Notre position face à la femme qui entreverrait l'hypothèse d'un avortement serait la suivante: l'aider franchement et honnêtement en lui donnant toutes les informations possibles sur ce qui l'attend selon qu 'elle se fait avorter ou selon qu 'elle décide de garder son enfant, sur les secours auxquels elle sera en droit de s'attendre ou de ne pas s'attendre, sur sa situation économique, sociale et personnelle, sur les valeurs qu 'elle porte en elle et qui influenceront sa paix intérieure.Nous n 'avons pas à imposer nos valeurs.Ce sera en fonction des valeurs qu'elle porte et qu'elle décidera de prioriser que cette femme prendra finalement SA décision que nous respecterons.(.) Nous voulons vous remercier du courage que vous avez manifesté en abordant cette épineuse question Cela nous a amené-e-s comme équipe d'intervenant-es auprès des femmes et des couples à faire le point sur le sujet et à nous situer nous aussi, à situer nos véritables solidarités, à prendre l'option des opprimées sur le système oppresseur.L équipe du personnel du LOCAL ENSEMBLE Ma pratique rejoint votre analyse Bravo pour votre numéro sur l'avortement.Ma pratique et ma réflexion rejoignent votre analyse.et votre analyse m'aide à poursuivre ma pratique et ma réflexion.L'audace évangé-lique exige de telles prises de position .il faut continuer Merci.Jean-Yves Sédillot St-Hubert Une éditorial juste Bravo pour la justesse de votre éditorial sur l'avortement.Vous m'aidez à nommer les enjeux et à éclairer mon jugement moral et de foi Francine Lebeau Berthierville Cette grande souffrance portée par les femmes Bravo pour l'article de novembre '86 sur le libre choix face à l'avortement et pour la mise au point de janvier - février '87.Aide précieuse pour une réflexion et une sensibilisation à cette grande souffrance portée par des femmes.Merci, continuez vos articles "questionnants».Marie-Paule McNamara Masson N.D.L.R.Il s'agit des dernières lettres que nous publions sur notre position concernant l'avortement.Merci à tous ceux et celles qui nous ont écrit sur ce sujet.L'information sur les conflits ouvriers Au cours des années, les travailleurs et travailleuses ont dû lutter longtemps et très fort pour obtenir de meilleures conditions de travail.Cependant, nous constatons à regret que ce que les travailleurs ont obtenu, ils (elles) sont en train de le perdre, morceau par morceau.Prenons l'exemple des travailleurs et travailleuses du Manoir Richelieu.À l'emploi de cet hôtel depuis de nombreuses années, ils se retrouvent du jour au lendemain dans la rue, parce qu'il passe entre les mains d'un nouveau propriétaire.Du coup, les employés perdent leur syndicat qui n 'est plus reconnu et certains peuvent être ré-embauchés, mais à un salaire de 2.00$ de moins l'heure.Les chefs de famille ne sont plus capables de vivre à ce salaire.De plus, nous constatons qu 'il y a de plus en plus de préjugés à l'endroit des travailleurs et travailleuses Les positions et les déclarations des patrons sont facilement véhiculées par les médias d'information.Les lignes ouvertes vont facilement colporter que ces travailleurs sont paresseux, qu 'ils refusent de travailler.Devant ces faits, nous membres du Mouvement des Travailleurs et Travailleuses Chrétiens, nous souhaitons que soit donnée une meilleure information sur les conflits ouvriers et en particulier sur celui du Manoir Richelieu, et nous espérons que le travail puisse redevenir un lieu et un moyen d'épanouissement et non d'exploitation L'équipe du M.T.C.de la Basse-Ville de Québec, par: Emile Perron, responsable Québec Oubli: Les photos reproduites sur la couverture de notre numéro d'avril-mai nous ont été fournies par Développement et Paix, l'AQOCI et Pierre Vaillancourt.Nos excuses pour avoir oublié d'en faire mention.VOLUME XXXVI numéro 202.Vie Ouvrière.Revue fondée en 1951.publiée en collaboration avec la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), le Mouvement des Travailleurs Chrétiens (MTC) et le Centre de Pastorale en Milieu Ouvner (CPMO).Ses prises de positions éditoriales n'engagent cependant pas ces organisations.Directeur: Raymond Levac • Conseil de direction: Roger Poirier, Gilles Dubois, Denise Labelle, Réiean Mathieu, Monique Pellenn • Secrétaire a la rédaction: Martine D'Amours • Comité de rédaction: Normand Comte, Diane Levasseur, Monique Tremblay, Claude Hardy.Jean Ménard • Membres des sous-comités Jeunes, Femmes, Église, International: Louise Bessette, Madeleine Bousquet, Nicole Brais.Marie-Hélène Deshaies.Josée Desrosiers.Sylvie Désautels.Isabelle Drole't Jocelynê Gamache, Diane Lalancette.Sylvie Lavallée.Jacques Lauzon, Luce Pelletier, Lucie Raiche • Abonnements: Raymond Levac • Maquette, montage comptabilité Yolande Hébert-Azar • Couverture et graphisme: Anne Bnssette • Bande dessinée: Vivian Labrie • Imprimerie: Payette et Simms • Photocomposition: Photocomposition Tréma Inc.• Distribution: Diffusion Parallèle, tel (514) 525-2513 • Abonnement régulier: 15$/an.de soutien: 20$/an.28S/2 ans.a l'étranger: 185/an.commande de 6 abonnements et plus: 12$ chaque Références' Les articles de la revue Vie Ouvnère sont répertoriés dans le répertoire analytique d'articles de revues du Québec (RADAR), de la Bibliothèque nationale du Québec • Dépôt légal à Ottawa et à la Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0229-3803 Courner de deuxième classe, enregistrement no 0220 Revue Vie Ouvrière, 1212 Panet, Montréal.Que H2L 2Y7.tél.: (514) 523-5998 4/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 ÉDITORIAL Mère de la confédération Raymond Levac Assise dans sa cuisine, vieillie malgré son jeune âge, elle se sent fatiguée et lasse d'avoir été abusée successivement par tous ses maris qui lui avaient promis mers et mondes.Elle se sent usée de s'être occupée seule,nuit et jour, de tous ces enfants dans lesquels elle ne s'était jamais reconnue et qui ne lui ont montré que mépris et ingratitude Elle éprouve toujours une profonde rancoeur à l'endroit de ce beau René qui lui a littéralement fait perdre la tête et qui l'a brusquement laissé tomber.Elle regarde maintenant Robert, son nouveau mari, qui, sourire au lèvres, s'apprête à offrir des cigares à tout un chacun.Voilà qu'il se «pète les bretelles» d'avoir mis au monde la plus belle enfant jamais née.«Comme si c'était lui qui mettait les enfants au monde.Cher Robert! Il ne changera donc jamais.Comme la première fois Cela lui rappelait tellement la première fois avec Georges-Etienne.Lui aussi s'était vanté de sa paternité.On lui avait même érigé des monuments partout au pays.Tout comme aujourd'hui, elle n'avait pas donné son avis.On ne lui avait d'ailleurs pas demandé.Elle avait «fait son devoir» comme une bonne épouse et, une fois la fête terminée, c'était elle qui avait du mettre tout le reste de sa vie au service de l'enfant.Le même scénario se reproduisait à chaque rejeton.Les pères comme Georges-Etienne, Richard B., Mackenzie ou Pierre-Eliott (celui pour qui un non veut dire un oui) se gonflaient d'orgueil.Ils ne s'intéressaient ensuite aux enfants qu'en autant que cela pouvait servir leurs intérêts ou leur pouvoir.Et ils ne lui donnaient à elle que le minimum nécessaire pour subvenir au bien-être des enfants et des hommes du clan dont elle devait aussi s'occuper.Chaque fois aussi, c'était le père seul qui décidait à quelle école les enfants devaient aller.En grandissant, les petits apprenaient alors à mépriser leur mère et à mettre au premier rang les intérêts des hommes du clan dans une langue qu'elle comprenait bien mal.Séduite et abandonnée Tout cela recommençait.Bien sur.les temps avaient changé.Il y a quelques années, elle s'était révoltée et avait exigé son autonomie.Cela avait créé toute une commotion.Les hommes du clan s'étaient même divisés entre eux sur la conduite à tenir Elle avait rencontré René dont les paroles étaient si envoûtantes.Elle avait eu le goût de partir avec lui et d'abandonner cette famille qui l'opprimait depuis si longtemps.Et son amant lui parlait si bien de grand large et de liberté.Ce dernier l'invita à devenir autonome.avec lui.Son invitation était cependant bien étrange.Il avait d'ailleurs toujours une drôle de façon de poser ses questions.Elle ne comprenait pas vraiment ce qu'il voulait Que se passait-il?René ne faisait pas partie des hommes du clan et il aurait bien aimé en être.Elle s'interrogea soudain: par son invitation, René voulait-il son autonomie à elle?N'était-ce pas plutôt une pression sur la famille pour qu'elle l'accepte dans le clan?Puis elle se sentait l'objet des pires menaces de la part de sa famille dans le cas ou elle dirait oui à René.Elle eut peur N'allait-elle pas perdre non seulement son mari et la sécurité de sa cage dorée, mais aussi son amant sans vraiment gagner son autonomie?Déçue, elle refusa l'invitation.Le nouveau père Les temps avaient changé.Robert l'avait demandée en mariage en lui jurant d'être un nouveau mari et un nouveau père Un jour de printemps, par une nuit chaude de pleine lune, sur le bord du Lac Meech, il lui fit un enfant.«Regarde comme elle est belle notre fille, lui dit-il.Comme elle te ressemble! Je te jure que cette fois-ci, ça sera différent.Tu ne seras plus seule à t'occuper de l'enfant.Je partagerai les tâches avec toi.Tu pourras aussi faire une carrière.Nous déciderons ensemble du type d'éducation qu'elle recevra et des valeurs qu'on lui inculquera.Les intérêts et le pouvoir des hommes du clan passeront en second pour moi.Et tout cela se fera dans une langue que tu comprendras.» Puis, elle le vit partir seul; tout décider sans elle avec les hommes du clan dans une langue qu'elle ne comprenait pas.Elle le vit parler en son nom, prendre sa défense et s'entendre avec les autres sur son avenir et celui de l'enfant II fallait faire vite, disait-il II n'avait pas le temps de lui expliquer grand chose ni de lui demander son avis au fur et à mesure des discussions.Elle eut l'impression d'assister à un spectacle qui ne la concernait pas.Elle se met à soupçonner que malgré les belles paroles, elle devra à nouveau porter seule le fardeau de ce nouvel enfant à qui on apprendra encore à la mépriser et à mettre au premier rang les intérêts et le pouvoir des hommes du clan dans une langue qu'elle ne comprendra toujours pas.Face à ce nouveau père de la confédération, elle ne se sent pas tellement la force de se révolter à nouveau et de gagner son autonomie.Elle sent pourtant sommeiller en elle cette sourde colère qui ne pourra que se réveiller un jour A VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET1987/5 04 avec Aurore Marceau, initiatrice du groupe La Conscience verte «^^n ne peut pas arrêter ce [ j train; il faut le laisser pas-^^ ser».Nous sommes à l'été '83.Derrière son bureau où trône une pile de télégrammes de protestations, Camille Laurin, alors ministre de l'Éducation, se rend.Il cède devant la détermination d'une poignée de femmes qui, depuis trois ans, se battent pour qu'un cours d'horticulture leur soit dispensé par le Jardin botanique de Montréal.Le groupe de femmes avait un nom: la Conscience verte inc.Et le train avait une locomotive: Aurore Marceau, une passionnée de la nature, une bagarreuse pour le droit de vivre en harmonie.propos recueillis par MARTINE D'AMOURS 6/VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET1987 Un train qu'on ne peut pas arrêter Martine: La Conscience verte, c'est trois ans de lutte pour le droit d'étudier l'horticulture.D'où vous venait cette aspiration?Aurore: J'ai grandi à la campagne.Sur une petite terre de roches du Bas-du-fleuve où, grâce aux conseils d'un oncle agronome, mon père a presque réussi des miracles.En dépit d'un été très court, la terre produisait et notre famille de douze personnes n'a jamais manqué de rien.La terre c'est presque divin.Puis je suis venue travailler en ville, dans les maisons privées de Westmount.J'ai rencontré un fils de cultivateur, malheureux en usine, et je l'ai épousé.Nous avions comme plan d'avenir de reprendre la terre de mon père et d'y vivre.Mais voilà mes parents l'ont d'abord offerte à mes frères, en commençant par le plus vieux.Or, tous avaient appris un métier; aucun n'a démontré d'intérêt pour reprendre la terre.Et à moi qui la voulais, on me l'a refusée parce que, disait mon père, «la terre c'est trop dur pour une fille».Finalement, ils l'ont vendue à un étranger.Peu de temps après, en 1971, mon mari s'est suicidé et je suis restée seule avec deux enfants.Souvent j'allais au Jardin botanique et je regardais les jardiniers travailler.Plusieurs avaient été engagés sur la base de leur expérience mais maintenant, disaient-ils, on n'engageait que des diplômés.Martine: Racontez-nous un peu la bataille de la Conscience verte-Aurore: Cela commence en 1980.Je me présente à l'école Louis Riel pour m'inscris en horticulture.Moi qui étais débarquée en ville avec une 6ième année, j'avais complété mon secondaire par les soirs.Je possédais donc les cours prérequis, et plusieurs expériences: présidence d'un jardin communautaire dans la Petite Bourgogne, animation auprès des Jeunes naturalistes etc.Réponse du directeur de l'école: le cours d'horticulture est offert seulement aux jeunes.Avec une compagne qui souhaite aussi suivre le cours, nous sommes allées rencontrer M.Bourque, le directeur du Jardin botanique.Il comprend l'importance pour nous de gagner notre vie dans ce genre de travail et forme un comité chargé de nous bâtir un cours en agrotechnique à temps partiel.Pendant ce temps, Juliette et moi allions faire des démarches auprès de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) pour obtenir des fonds.Réponse négative: ces gars-là ne comprenaient pas grand-chose à notre amour des plantes et à notre projet d'études! Sur le conseil du directeur du Jardin, qui nous avait encouragées à défendre notre droit à l'éducation, nous sommes allées au Centre de main-d'oeuvre.«Nous avons bien le mandat de nous occuper d'éducation des adultes, nous a-t-on dit, mais nous offrons seulement des cours à temps plein, pour un maximum de 52 semaines».Il a fallu réajuster pas mal de choses: le cours initialement conçu par le Jardin botanique devait durer deux ans, à temps partiel.Il a aussi fallu, à la demande du Centre de main-d'oeuvre, produire une étude de marché prouvant qu'il y aurait des emplois pour nous dans ce secteur.Finalement, en décembre 81, la Commission d'emploi et immigration acceptait de financer notre cours et en avril 82, les $90,000 prévus à cet effet étaient transférés au ministère de l'Éducation du Québec.Notre groupe comptait maintenant 21 personnes, dont 19 femmes.Martine: Le cours pouvait donc commencer.Aurore: Mais nous n'étions pas au bout de nos problèmes Au moment où l'argent du fédéral nous a été accordé, le ministère de l'Éducation du Québec a décidé que, n'étant pas une institution d'enseignement reconnue, le Jardin botanique n'avait pas le mandat de donner le cours.Il nous a suggéré d'en confier la responsabilité à des institutions situées à Joliet-te, St-Hyacinthe, Châteauguay.inaccessibles pour plusieurs, en raison du voyagement et des charges familiales.Cela nous prendra une année supplémentaire de démarches pour obtenir que le cours initialement prévu se donne à Montréal.Martine: Est-ce à ce moment que vous avez reçu l'aide du groupe Action travail des femmes.Aurore: Oui, c'est cela Quand on a vu que l'argent du cours risquait de nous échapper, on s'est incorporées sous le nom de La Conscience verte inc Puis, on J'ai eu de la difficulté à convaincre les membres de la Conscience verte de demeurer solidaires.Je leur ai dit: «Pourquoi est-ce qu'on accepterait un cours à rabais, reconnu seulement par une attestation, plutôt que le cours et le diplôme du Jardin botanique, pour lequel on se bat depuis trois ans?» En juin 83, le groupe Action travail des femmes a organisé une conférence de presse: 800 groupes ont envoyé des télégrammes d'appui à notre lutte!» a contacté Action travail des femmes.Avec une des permanentes, nous sommes allées rencontrer le directeur de la DGEA (Direction générale de l'éducation des adultes, l'une des sections du ministère de l'Éducation du Québec NDLR).Il nous a dit: «vous demandez quelque cho- VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987/7 se qui n'existe pas», ce à quoi on a répondu: «nous, on veut le faire exister».Le ministère poursuivait quand même son idée.Il avait même envoyé l'argent de notre cours à Châteauguay et commencé la publicité pour recruter des étudiants pour un cours d'horticulture dispensé à Châteauguay.Nous avons appris aussi qu'il s'agissait d'un cours moins complet que celui bâti par l'équipe du Jardin botanique, qui n'utiliserait qu'une partie de l'argent et qui nous donnerait une attestation plutôt qu'un diplôme.Les responsables se sont mis à contacter une à une les membres de La Conscience verte pour leur dire de s'inscrire! Depuis un an, nous nous étions tenues pour dire «non» aux propositions du ministère mais à ce moment, certaines se sont demandé si elles ne feraient pas mieux d'accepter.J'ai eu de la difficulté à les convaincre de demeurer solidaires.Je leur ai dit: «Pourquoi est-ce qu'on accepterait un cours à rabais, reconnu seulement par une attestation, plutôt que le cours et le diplôme du Jardin botanique, pour lequel on se bat depuis trois ans?Pourquoi est-ce qu'on accepterait seule- ment des pelures de patates plutôt que les patates?» En juin 83, Action travail des femmes a organisé une conférence de presse pour dénoncer la situation.Là nos membres ont compris ce que je voulais dire.Des groupes de femmes ont démontré leur solidarité en envoyant des télégrammes; le ministre Laurin en a reçu 800! Alors il a pris la décision de faire donner le cours au Jardin botanique, à titre de projet-pilote II aurait dit à son sous-ministre: «On ne peut pas arrêter le train; il faut le laisser passer.» Le cours a débuté en octobre 83.Le rythme était fou — 60 examens en deux semaines — et certaines d'entre nous avaient de la difficulté à arriver avec leur allocation de chômage, mais on avait ce qu'on voulait! Martine: Après la bataille pour le cours, j'imagine que vous avez dû entreprendre la bataille pour l'emploi.L'horticulture est quand même un secteur d'emploi non-traditionnel pour les femmes.Aurore: On s'est «refilé les tuyaux» entre nous, de telle sorte que, quatre mois après la fin du cours, tout le monde avait trouvé de l'emploi.La Ville de Montréal et d'autres municipalités en ont embauché la moitié.Les autres se sont placées dans l'entreprise privée.«Si le gouvernement dépense des millions pour faire passer des avions porteurs de bombes au-dessus de nos têtes, il faut réagir.Si une minorité est prête à détruire l'environnement, il faut protester.Souvent, les citoyens ne parlent pas assez, ne disent pas assez aux politiciens qu'ils sont responsables de leurs actes.» Moi, j'ai été employée chez un pépiniériste.À $5.25 l'heure pour commencer, mais j'étais tellement contente de travailler en horticulture! Quand on aime ce qu'on fait, on ne travaille plus pour l'ar- 8/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 "Puis les jardins communautaires se sont multipliés.C'était comme si le Jardin botanique s'était répandu en 1 000 petits morceaux, en fournissant des loisirs à bon marché à nous et à nos enfants.Quand t'es capable de faire ça, il me semble que t'es proche de la paix, de l'harmo- gent, mais pour son mieux-être.N'empêche qu'au bout de huit mois, j'ai dû chercher ailleurs pour avoir un meilleur salaire.À la pépinière, j'aurais pu gagner davantage, si comme on me l'avait dit, on m'avait confié la responsabilité des serres.Mais un gars plus ancien que moi voulait ce poste et l'a obtenu.Il m'a dit: «Si tu veux avoir $8 de l'heure, ma petite, va falloir que tu couches».Alors avant de commencer à haïr l'horticulture à cause d'un homme, je suis partie.Récemment, j'ai trouvé un emploi de décoratrice florale dans un grand magasin.Enfin je fais ce que j'aime! J'ai de l'ouvrage toute l'année, contrairement à ce qui se passe souvent dans les pépinières où on met à pied pendant l'hiver.Je suis respectée; j'ai tout l'équipement nécessaire; je suis en charge de mon département un peu comme si j'avais ma propre business.En même temps d'ailleurs, j'ai démarré une petite business à côté, de décoration florale à domicile, mais c'est trop petit pour que je puisse en vivre.Martine: Vous êtes issue d'un milieu rural mais vous avez été aussi très impliquée à Montréal, dans les quartiers populaires.Aurore: Oui.Pendant mon premier mariage, je me suis beaucoup impliquée dans St-Henri.Le mini-prix (comptoir de vêtements), la garderie, le travail d'animation en vue de l'implantation du CLSC: c'était mieux qu'une famille! Je me souviens du premier jardin communautaire qu'on a créé dans le quartier.Il y avait un vieux terrain plein d'automobiles bonnes pour la ferraille, un terrain non-clôturé où les enfants risquaient de se faire mal.On a écrit à la Ville de Mon- tréal pour lui demander de le clôturer et d'y mettre un fond de bonne terre, de façon à pouvoir le transformer en jardins.Ça a marché: 300 familles ont retiré chaque année entre $300 et $400 de légumes tout en améliorant la qualité de vie.On en était très fiers.Puis les jardins communautaires se sont multipliés.C'était comme si le Jardin botanique s'était répandu en 1000 petits morceaux, en fournissant des loisirs à bon marché à nous et à nos enfants.Quand t'es capable de faire ça, il me semble que t'es proche de la paix, de l'harmonie.Martine: Avez vous des projets?Aurore: Ce que j'aimerais un jour, ce serait d'avoir une boutique de fleurs et une serre, un commerce qui offrirait aussi des services à domicile: décoration, entretien, location de plantes.Martine: Et la Conscience verte?Aurore: Le groupe s'est dissous mais les membres continuent de se voir.La Conscience verte était un organisme sans but lucratif.S'il avait été à but lucratif, on aurait pu se transformer en coopérative.Mais d'autres projets pourraient bien prendre forme.Par exemple un regroupement d'hortieulteurs et d'horticultrices qui lutterait pour la qualité de l'environnement Martine: Justement, la nature est menacée de plusieurs façons actuellement: les pluies acides, la pollution.Aurore: Oui c'est révoltant.Certaines personnes n'ont pas de conscience, sauf pour la piastre.Mais il faut faire du bruit, ébranler, prendre en mains nos droits.On n'a pas seulement le droit de vote.Si le gouvernement dépense des millions pour faire passer des avions porteurs de bombes au-dessus de nos têtes, il faut réagir.Si des groupes veulent faire passer l'autoroute sur notre terrain, si une minorité est prête à détruire l'environnement, il faut protester.Souvent les citoyens ne parlent pas assez, ne disent pas assez aux politiciens qu'ils sont responsables de leurs actes.Il faut brasser ces gens-là, comme nous on a brassé pour obtenir de l'argent pour notre cours.Il a fallu en faire des choses, des lettres, du lobbying.Il a fallu brasser jusqu'à leur faire perdre l'équilibre.Mais quand le train est parti, on ne peut plus l'arrêter A VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987/9 JEUNES Tu vas au bal?, j'y dit.par DENYSE LACELLE Juin revient.Pour des milliers d'étudiantes et d'étudiants, c'est l'euphorie.Adieu veaux, vaches, profs ennuyants, règlements embêtants.adieu, école secondaire! Cet événement mémorable n'arrive pas seul.Bague, bal, album, remise de prix, discours, activités de financement: la préparation de tout le «cérémonial de sortie» occupe une bonne partie de l'année, draine les meilleurs énergies, puise abondamment dans tous les budgets - celui de l'école, celui des étudiant-e-s, celui des parents.Faut-il comprendre que, reléguant allègrement la contestation aux poubelles de l'histoire, les tinissant-e-s de l'école secondaire ont choisi de faire une entrée remarquée dans la société de consommation?Ce serait peut-être faire lecture trop rapide.Ce serait surtout ne pas voir que, pour un soir et avec la bénédiction générale, les ados font la fête tous azimuts, en envoyant valser les angoisses et en transgressant les interdits.Plus l'année avance et plus c'est la panique à bord.Il faut que tout soit «im-pec», que tout soit royal! Et quand on dit s'énerver, on dit s'énerver.Dans certains cas, comme l'an dernier à l'école secondaire Marguerite de la Jemmerais, on commence à préparer ce bal., en secondaire IV, plus d'un an à l'avance! Quelquefois, comme ce fut le cas cette année à l'école secondaire Louise Trichet, on ira jusqu'à tenir une assemblée générale pour déterminer quelle sorte de bal on veut.Ça prend bien une raison aussi impérieuse pour qu'une assemblée générale soit autorisée dans une école secondaire.Tout cela est sûrement plus intéressant que la plupart des cours.surtout en cette dernière année, la plus longue et la plus pénible de toutes.Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir tant d'étudiantes et étudiants s'y investir au maximum Pour plusieurs, ce sera la première vraie occasion d'organiser quelque chose par eux-mêmes, de découvrir leurs potentialités.Mais de telles activités mobilisent aussi d'autres jeunes, déjà impliqués à d'autres niveaux (journal, conseil étudiant, équipe de JEC) au grand désespoir des responsables de ces organisations subitement désertées.À ce sujet, il faut voir que si les directions d'école ne voient pas d'un trop bon oeil ces divers types d'organisations étudiantes, elles encouragent vivement, en revanche, la participation aux comités bague-bal-album.Tous les moyens, toutes les permissions si difficiles à obtenir en d'autres cas, sont généreusement accordés: locaux, matériel, profs-responsables etc.Il faut comprendre les étudiant-e-s aussi: pour une fois qu 'ils sont sûrs que leurs efforts obtiendront succès, soutien et excellente mobilisation! En robe longue ou en Jeans?Eh oui, la question se pose.et les jeans l'emportent rarement! Il y a quelques années, un courant contre-culturel relativement important mettait à l'honneur les jeans, symboles du refus de l'autorité et de valeurs morales aussi conservatrices que désuètes.De toutes façons, pour plusieurs, il était hors de question de mettre les pieds à quelque chose d'aussi «straight», d'aussi insignifiant qu'un bal de finissant-e-s! Les temps ont changé: les finissantes 10/VIE OUVRIÉRE/JUIN-JUILLET1987 et finissants vont maintenant massivement à leur bal.et le mieux vêtus possible.La robe — ou la cravate — qui sera de mise ce soir-là fait l'objet de longues réflexions et de nombreuses discussions et confidences.On magasine soigneusement.On économise longtemps aussi.Et si on ne trouve pas ce qu'on veut, ça va mal: dans certains cas, on va même jusqu'à se faire faire une robe sur mesure, quitte à ce qu'il en coûte $180! (école Louise Trichet, '87) «Écoute, c'est sérieux: un bal de finissants, ça arrive une fois dans ta vie» (comme le mariage!?!) La chose prend des dimensions tellement importantes que certain-e-s s'abstiendront tout simplement de participer à la fête, faute de vêtements convenables.Pour d'autres, les moyens-ou-pas-les-moyens, on se lance.C'est ainsi qu'à la polyvalente Henri-Bourassa, on a pu voir quelques jeunes, vivant pourtant de façon autonome avec de très maigres revenus, se présenter au bal en smoking et limousine, Champagne à bord s'il-vous-plait! Pour combien d'années se sont-ils endettés?Eux seuls le savent, mais on s'en doute.Tout le monde n'y va pas aussi fort, d'autant plus que plusieurs parents y mettent les freins.Mais chose certaine, tout le monde fait très très attention à son allure ce soir-là.Et s'il n'y avait que les vêtements! Mais de si beaux atours requièrent un décor plus sélect que la cafétéria de l'école.On réquisitionne donc les hôtels du centre-ville, qui sont d'ailleurs devenus particulièrement attentifs aux goûts fastueux de cette jeune clientèle; gros souper, alcool, musique.Pour faire plus chic, on pourra imiter le groupe des finissant-e-s 85-86 de la polyvalente Georges-Vanier et louer un bateau.Pourquoi pas hein?un bateau, ça a un charme certain.Et le charme, voyez-vous, c'est très important puisque, vous l'aurez deviné, le bal de finissants est beaucoup plus qu'un quelconque party: on doit être accompagné-e (le drame de ceux et celles qui «pognent pas» ou qui sont de grands timides.); cela commence généralement par une valse et, pour une fois, tant les parents que l'école sont d'accord pour qu'on rentre tard.Ça n'arrive qu'une fois dans la vie., même que c'est la première fois qu'on vit quelque chose qui ressemble à du cinéma.Non seulement on devient des adultes, mais des stars à part ça! Victoire annuelle de l'idéologie dominante?À regarder tout cela, on peut se dire que le vent de la contestation a le souffle bien court.Même les militant-e-s les plus ar-ticulé-e-s se mettent de la partie.sans donner dans l'excès, mais ils y vont! Quoiqu'ils en disent et quelles que soient par ailleurs leurs angoisses devant le taux de chômage réel ou devant le choix d'orientation au cégep, les jeunes exposent ce soir-là l'image d'eux-mêmes à laquelle ils aspirent.Une image d'adulte, qui sort en auto et qui boit un coup.mais aussi une image d'adulte «en moyens» qui ne regarde pas à la dépense! Quoi qu'ils en disent.mais qu'en disent-ils, justement?Que ça n'arrive qu'une fois.que donc ça vaut la peine d'y mettre les frais.Que c'est pas une course à l'élégance, qu'ils y vont pour souligner le départ de l'école, pour être ensemble une dernière fois.Qu'ils veulent fêter ensemble la fin d'un secondaire long et pénible.Et c'est vrai: au travers tout ce décorum, une telle réflexion est présente.C'est tellement vrai qu'un groupe d'étudiantes de l'école Marguerite de la Jem-merais a, il y a quelques années, mis sur pied un projet pour sensibiliser l'ensemble des secondaire V au sens profond d'une telle rencontre et à l'importance de ne pas tomber dans le défilé de mode.Mais ce qui est vrai par ailleurs, c'est qu'un autre groupe de jeunes, de la polyvalente Thérèse-Martin de Juliette, a fait le total des dépenses occasionnées par cet événement.et a évalué ce qui pourrait être fait avec une telle somme.aider des sans-abris, par exemple.Les cartons de sensibilisation ont vivement été arrachés par les finissant-e-s, qui ne tenaient pas du tout à ce qu'on vienne «maganner» leur beau party avec des problèmes de conscience! La fête, c'est la fêtai Le bal de finissants est donc objet de beaucoup de dépenses Mais, autre aspect très significatif, il est aussi prétexte à la transgression de plusieurs interdits.Et pour un-e adolescent-e, ils sont nombreux! Défense de rentrer tard, de consommer drogue ou alcool, de faire l'amour, de conduire une bagnole, etc.À des degrés divers, on fera ce soir-là ce que l'on n'a pas le droit de faire d'habitude.Cette dimension jette une autre lumière sur le phénomène.Transgresser les interdits, en gang à part de ça.: ce comportement n'a pas été inventé par les jeunes des écoles secondaires Ces débordements de vie, ces excès ponctuels, on les retrouve dans toutes les sociétés, à tous les moments de l'histoire.Les carnavals, les fêtes sacrées.sont autant de moyens de permettre, à certains moments et dans certaines balises, cette dépense extravagante d'énergie, frisant la violence parfois, qui a l'air de faire tellement de bien à tout le monde.Il est également possible de penser que les bals de finissants ressemblent à un rite d'initiation, qui marque le passage à la «vie adulte»; une initiation où les principaux intéressés ne savent pas encore que, par les temps qui courent, la jeunesse s'étire.jusqu'à 30-35 ans! Illusions ou pas, ce qui cherche à s'exprimer, à travers les débordements de la fête, c'est la force de la vie, opposée aux normes.C'est la force du présent, de l'immédiate-té, intensément vécue par cette génération du «no-future» Alors, la fête, c'est la fête.A Denise Lacelle est une ex-permanente de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), région de Montréal Elle travaille maintenant sur un protêt au FRAPRU (Front d'action populaire en réaménagement urbain) VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET 1987/11 FEMMES les femmesdu Manoir Vu par la lorgnette des médias, le conflit qui perdure dans la région de Charlevoix a pris des allures de bras-de-fer entre deux hommes: Gé-rald Larose, président de la CSN et Raymond Malenfant devenu, en décembre 85, propriétaire du Manoir Richelieu.Il suffirait pourtant de refaire légèrement le focus pour faire apparaître, au centre de la lentille, 325 travailleurs dont 85% sont des travailleuses, en lutte pour conserver leur emploi et leur syndicat.On ne connaît que trop bien l'histoire.Le nouveau propriétaire s'obstine à ne vouloir embaucher que les ex-travailleuses qui font son affaire, à moindre salaire et sans leur syndicat évidemment.Les syndiquées, elles, réclament leur réintégration en bloc et la réhabilitation de leur syndicat.Le 25 octobre dernier, lors d'une manifestation de l'Halloween, Gaston Harvey décède, après qu'un agent de la Sûreté du Québec lui ait appliqué une prise du cou.Le ministère de la Justice n'a pas porté d'accusation dans cette affaire.Ce que l'on connaît moins en revanche, c'est ce que nous raconte l'une des travailleuses, Jocelyne Néron, dans le texte qui suit.Ce que l'on connaît moins, c'est l'amour du travail, que chacun-e a effectué pendant 25 ans en moyenne; ce sont les souvenirs brisés; c'est le patelin divisé, la peur, l'immense désir de solidarité.Et la dignité, peut-être surtout la dignité.Au moment d'écrire ces lignes, le conflit pourrit toujours.Le gouvernement du Québec, qui a vendu le Manoir Richelieu à Raymond Malenfant, n'a pas bougé.Il croit encore la conciliation possible.Pourtant voici presque cinq mois que son conseiller spécial Raymond Leboeuf a recommandé au gouvernement de faire en sorte que le Manoir passe en d'autres mains.Dans l'esprit de M.Leboeuf, il n'y a pas de conciliation possible entre les visées de M.Malenfant et la volonté des travailleuses d'être réintégrées avec leur syndicat.Au moment d'écrire ces lignes, les syndiquées du Manoir sont en tournée à travers le Québec pour faire connaître leur lutte.Elles préparent activement la manifestation nationale prévue pour le 30 mai sous le thème: «On pique une pointe à Pointe-au-Pic».Une pressante demande de solidarité! 12/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 La vie intérieure d'un conflit Une petite histoire qui commence le premier jour de juin 1971.Quittant un rang de campagne, renonçant au soleil couchant derrière les montagnes, d'un geste de main frêle, je disais au revoir à mes parents pour me retrouver, à peine âgée de quinze ans, devant les portes du Manoir Richelieu.À cette époque, mon rêve le plus précieux était d'étudier.Mais les saisons ont passé et le Manoir a été mon école pour toute une partie de ma vie.Au printemps, mon visage retrouvait le sourire que j'avais laissé avec les poussières dans cet hôtel à la fermeture de l'automne.D'étage en étage j'ai appris, j'ai donné et j'ai pleuré.De femme de chambre à réceptionniste j'ai vu, connu et aimé le public.On m'a enlevé mes souvenirs et ma jeunesse.Aujourd'hui, sur le trottoir avec trois cent cinquante compagnons et compagnes, je partage, je revis le beau temps à l'aide de ma mémoire.Avec la complicité de l'imagination je perçois le matin des retrouvailles.De m'avoir arraché sans raison l'amour de mon travail, ce lieu attachant, me fait mal et me révolte.Je suis assoiffée de l'immense besoin de croire en la solidarité.Je crois même que le Manoir en souffre lui aussi; il a perdu mon âme, mon coeur et mon histoire.Le conflit est profondément difficile à vivre dans cette région du Québec où tout le monde se connaît et où presque tous sont parents.Du Centre d'achat au Centre ville, la conversation commence et finit sur le conflit.À la fête des Mères, tout le monde va voir maman et la chicane éclate.Il ne reste rien pour l'anniversaire de papa.Des familles déchirées peuplent maintenant le patelin.Un samedi soir, Charlevoix a vu un mort.Sur ce sol paisible, une femme, une soeur, vit le deuil; deux enfants souffrent le départ prématuré et cruel d'un père.Depuis un an déjà mes espoirs sont des déceptions et mes hésitations sont devenues des convictions.Une petite femme qui a vieilli certes, mais qui a conservé un peu de sa naïveté.Je suis envahie d'une douleur amère face à l'atroce vérité d'un gouvernement irresponsable qui se permet de vendre une partie de notre vie sans considérer l'être qui s'y rattache.Dans cette guerre, la détermination et la force de caractère doivent être continuellement cultivées.Sans cesse, je dois conserver le courage de vouloir être.Des larmes, des cris de douleur, des tentatives d'abandon souvent me hantent.Pourtant, je sais que je dois continuer.Mes forces sont pour chacun de mes frères et soeurs.Que de forces morales et intellectuelles j'ai dû employer pour convaincre mes proches que cette bataille est essentielle pour ma survie individuelle et sociale.Lorsque la peine, la cruauté détruisent la beauté et le charme de la vie; quand je regarde ces gens qui nous vendent pour la modique somme du salaire minimum, la question de Shakespeare se pose: «Être ou ne pas être.» J'y réponds: je suis! Évidemment mes proches ont été surpris, ont refusé de voir que j'ai mes idées, mes goûts et que je suis une syndicaliste bien convaincue.Je ne suis la propriété de personne, nul ne peut se permettre de décider de ma vie, car je suis une indivi-due à part entière.Devant l'échec du chantage et des gros mots, on a utilisé la ruse.J'ai dû contrôler bien des peurs puisqu'on m'imprégnait de ce sentiment au départ de la maison.Comme tout le monde, j'ai été arrêtée.En ces moments, une très grande inquiétude s'est emparée de moi d'abord pour mes enfants.Je savais que mes deux raisons de vivre, âgées de sept et cinq ans, s'attendaient à ma présence au foyer à leur retour de l'école.J'ai subi l'humiliation de quêter que l'on prévienne mon mari à son travail pour que je sente mes petits en sécurité.Après douze heures de détention, on décide de prendre mes empreintes et ma photo; ensuite ce fut l'interrogatoire.On s'acharne à me briser, à me détruire, en me traitant comme une dangereuse criminelle, alors que mon seul crime est celui d'appartenir à une race fière.J'aurais tant aimé raconter ce cauchemar mais pour m'écouter je n'ai trouvé que le silence.Quelquefois j'ai la sensation que seul mon chat semble savoir ce que mes larmes goûtent.La course folle entre la maison, la ligne de piquetage et le palais de justice m'épuise physiquement.Mais le soir, en regardant l'arrivée des étoiles, il est si doux, si bon de constater que mes forces psychiques résistent.Lentement le calme s'installe dans la famille.Que l'on m'accepte comme je suis et non comme on aimerait que je sois, se savoure avec délices et un peu avec orgueuil.Je me sens bien et libre malgré toutes les misères de cette guerre.Du côté monétaire, j'ai subi des coupures et j'avoue que les fins de mois sont difficiles à boucler; mais je sais qu'un jour la nuit sera le jour.La découverte d'amitié sincère, la confiance en soi.la force de vouloir être et la foi en la solidarité sont des allocations qui nourrissent bien mon esprit et mon âme.Au fond de mon être, je ne regrette rien.Dans les jours tristes, dans les heures pénibles, j'essaie de trouver un sourire dans la plus petite chose vécue.Le conflit m'a appris qu'il faut aimer la vie.Le mal ressenti à certains moments agrandit l'intérieur, le rend plus fort.Voilà que l'amour et le courage de vivre sont acquis.Ici dans mon pays, il y a la forêt qui me sort de ma solitude.Le chemin de la rivière me prouve que j'ai un but à atteindre.Je vois que les terres de pierres si difficiles à cultiver réussissent à produire.Mon admiration est pour cette rose dont le coeur est déjà fané et qui a su atteindre le plus bel épanouissement avec la pluie et les vents.Et cette marguerite des champs près de la tige de blé m'apprend qu'il est beau d'être grand mais qu'être humain l'est encore davantage.Tous ensemble nous avons grandi, ensemble, nous continuerons jusqu'à la victoire.A JOCELYNE NERON le 2 décembre 1986 VIE 0UVRIÈRE/JUIN-J0ÏLLE7 1987/13 Du nouveau dans le mouvement des femmes au Salvador Où en sont les femmes, dans le mouvement populaire de plus en plus actif du Salvador?Les femmes salvadoriennes, les premières touchées par le chômage et le sous-emploi et les premières à sentir l'éclatement de la famille causé par la guerre, ont fait un cheminement qui reflète leur réalité et qui s'est traduit dernièrement par des mesures importantes, d'abord, la mise sur pied progressive, depuis environ un an, de Comités féminins à l'intérieur de syndicats membres de l'UNTS (Union nationale des Travailleurs salvadoriens), une large coalition syndicale militante et d'autre part, le regroupement en mars dernier des six organisations de femmes qui travaillent dans les zones rurales en conflit.C'est ce que rapportaient Marta Perla, membre du comité féminin de la Fédération des Associations syndicales du Salvador (FEASIES), et Mireya Lucero, représentante de l'Union des Femmes salvadoriennes pour la Libération «Melida Anaya Montes» (UMSLMAM), lors de tournées au Canada qu'elles ont effectuées ce printemps à quelques semaines d'intervalle.Mme Perla a expliqué que les comités féminins des syndicats font du travail de formation technique auprès des femmes afin de les rendre moins vulnérables face aux mises à pied massives dont sont victimes un grand nombre de travailleurs et de travailleuses salvadorien-ne-s depuis quelques mois.De plus, les comités réalisent des ateliers de formation syndicale sur le code du travail salvadorien et sur les décrets qui régissent actuellement l'espace syndical.Mme Lucero a pour sa part précisé la nature assez exceptionnelle du travail de l'Union des Femmes salvadoriennes, formée le 8 mars dernier par AMES, AMPES et quatre autres organisations de femmes.L'Union des Femmes travaille en effet dans les zones rurales en conflit, donc dans des villages que se disputent l'armée gouvernementale et le FMLN (la guérilla).L'UMSLMAM vise à promouvoir la prise en charge des femmes dans le domaine de l'hygiène et de la santé préventive, entre autres, puisque très souvent les zones en conflit n'ont d'autres services médicaux que la tournée irrégulière de la Croix-Rouge.D'autre part, l'UMSLMAM a lancé récemment une campagne d'éducation sexuelle qui prend la forme de discussions sur la contraception et les maladies transmises sexuellement.«Dans un contexte de guerre, a expliqué Mme Lucero, où les relations de couple se font et se défont rapidement, l'éducation sexuelle s'imposait».Un mouvement de femmes est donc en train de s'articuler au Salvador, mouvement auquel il faudrait ajouter le Comité des Mères de disparu-e-s et de prison-nier-ère-s politiques COMADRES, qui lutte pour le respect des droits humains, et le groupe de femmes chrétiennes CE-PROCID, qui fait du travail de conscienti-sation politique en amenant les femmes à discuter des problèmes sociaux qu'elles vivent et de la dimension politique de ces problèmes.CARLOS 0S0RI0 Rédacteur à Salvapresse Professionnels au service du Tiers-Monde «CONSULIDARITÉ» est un groupe de jeunes professionnels qui veulent mettre bénévolement leurs connaissances au service de groupes et de collectivités du Tiers-Monde.Il cherche à recruter de nouveaux membres, en particulier parmi les: — ingénieurs en électricité — agronomes — architectes — ingénieurs civils — ouverture pour d'autres compétences techniques selon les besoins du groupe.Les personnes recherchées veulent s'engager pour le Tiers-Monde, en mettant à contribution leurs connaissances et expérience professionnelles.Ces personnes peuvent donner deux heures ou plus par semaine de travail bénévole.Le groupe se réunit en moyenne une fois par mois.Pour plus d'informations ou pour poser sa candidature, on peut contacter le (514) 933-4802, ou encore écrire à CONSULIDARITÉ, C.P.54, Succursale «C», Montréal, QC, H2L 4J7.Réf ugié-e-s: Levée de boucliers contre le projet Bouchard Le 5 mai dernier, le ministre Benoît Bouchard déposait le projet de loi C-55, qui prévoit un nouveau processus de reconnaissance du statut de réfugié au Canada.À peine né, ce projet de loi n'a pas tardé à faire l'unanimité contre lui.La Coalition de Montréal pour les Réfugiés, porte-parole d'une cinquantaine d'organismes, a en effet exigé son retrait, s'in-quiétant en particulier de ce que le projet: — constitue une politique de refoulement des réfugiés.Les critères de sélection pourraient signifier le renvoi de 80% à 90% des demandeurs de refuge, dans un délai de 72 heures suivant leur arrivée; — ne reflète aucunement le consensus issu de consultations antérieures et qui réclamaient, pour les demandeurs de refuge, un accès universel à une procédure simple, juste et efficace, son application par un organisme impartial, une audition dès la première instance, le droit d'appel et celui d'être représenté par un avocat.— n 'est pas conforme aux obligations du Canada en vertu de la Convention de Genève, à la Charte des droits et libertés, etc.— bref parce qu'il s'agit d'une procédure expéditive, qui ferme les frontières canadiennes et fait reposer sur les pays du Tiers-Monde le fardeau de l'assistance aux réfugiés.Pour s'informer et agir sur la cause des réfugiés, on peut contacter la Coalition de Montgréal pour les Réfugiés, 4101 St-Dominique, Montréal, QC, H2W 2A6.Tel: (514)844-2681.14/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 DOSSIER Histoires d'en rire.et d'en pleurer Qî eoîssant ue se passe-t-il quand le Très-Haut | attrape un souverain ras-le-bol de l'humanité?Hum, perspective angoissante.Mais sûrement pas plus angoissante que l'atmosphère d'une journée de pluie, lorsqu'on a six ans et la certitude d'avoir été abandonnée.Parlant d'abandon, les mauvaises têtes sont priées de noter que leurs têtes de Turc préférées pourraient bien un jour les laisser tomber, comme ça, avec un brin de folie et sans aucune nostalgie.Mais avis à tous nos voyageurs: la folie, la vraie, pourrait bien tenter un retour en force, derrière le comptoir d'un certain dépanneur.Pour en savoir plus long, prière de lire les quatre nouvelles inédites, tirées de l'imagination fertile de Josée Desrosiers, Dorothy Leigh-Lizotte et André Leclerc.VIE OUVRIÊRE/JUIN-JUILLET1987/15 DOSSIER Branle-bas là-haut par DOROTHY LEIGH-LIZOTTE L'Ange Exterminateur sonna de la trompette.E n Amérique du Nord, chacun était rivé au petit écran pour la finale de la coupe Stanley, opposant les glorieux Canadiens de Montréal à ces salopards de Bruins de Boston.En Amérique Centrale, de même qu'en Amérique du Sud, les gouvernements continuaient leur jeu de la chaise musicale et se renversaient à qui mieux mieux.En Europe, on tentait encore vainement de s'entendre sur la meilleure façon d'échanger équitablement services et produits, chaque pays voulant un peu plus «d'équitable» que l'autre.En Afrique, on n'y voyait toujours pas très clair! La famine déménageait de région en région et même sans les Idi Amin Dada et les Hailé Sélassié, il s'en trouvait encore de ces petits rois, moyens présidents ou gros généraux qui continuaient de s'engraisser en puisant voracement dans les fonds et les réserves alimentaires envoyés pour secourir le petit peuple.En Asie, on se marchait sur les pieds mais dans l'ordre et la discipline.La position du Parti était très ferme là-dessus!.En Océanie.Heu !.en Océanie, on ne sait pas trop ce qui se passait au juste.Ils n'occupaient pas souvent la une des manchettes.Mais il nous est permis de croire que la situation ne devait pas être paradisiaque là-bas non plus, car, quoi, on l'aurait su, auquel cas il y aurait eu une poignée d'illuminés qui se seraient empressés d'aller y semer la zizanie, histoire de nous retrouver tous au même diapason.Devant le peu d'effet de son premier signal, l'Ange Exterminateur souffla plus fort et un son strident se fit entendre.Les humains réagirent enfin, scrutant le ciel pour détecter la provenance du bruit.L'Ange Exterminateur enjoignit les séraphins, chérubins et autres zoin-zoins de commencer leur concert.On entendit vibrer du firmament la Cinquième de Beethoven.Les Allemands étendirent le bras en saluant à la manière hitlérienne, sous un tonnerre de protestations! L'orchestre céleste entama donc une pièce d'un compositeur inconnu, pour apaiser la colère de l'Ange Exterminateur et alors tintinnabulèrent les notes d'une harpe gigantesque qui charma tout l'auditoire des humains qui se pinçaient, croyant rêver.16/VIE OUVRIÉRE/JUIN-JUILLET1987 — Mais bonsangdebondieudemerde! hurla l'Ange Exterminateur, l'heure n'est pas aux symphonies mais aux règlements de compte! Rangez-moi vos casseroles! Je m'occuperai de tout moi-même, comme à l'accoutumée.Il se retourna brusquement pour agripper son grand parchemin, suspendu au bord d'un nuage et faillit trébucher en piétinant un pan de sa longue robe.Il en résulta une drôle de pirouette qui permit à ceux qui se situaient juste en-dessous de vérifier qu'en vérité, en vérité, les anges n'ont pas de sexe! Retrouvant un peu de dignité, l'Ange se gourma puis annonça aux damnés de la terre qu'ils avaient dépassé la mesure et que leur Créateur en avait ras la frange ! On allait tourner la page et passer à une autre histoire, pour une autre éternité, car ce coup-ci, tout avait lamentablement foiré! Mais auparavant, on devait procéder à la distribution des prix et des punitions et surtout, qu'on ne se bouscule pas, il y en aurait pour tout le monde! On chercha, parmi l'assistance, à voir derrière l'orchestre si on n'apercevait pas Lucifer et sa fourche, mais il ne semblait pas être au rendez-vous.Les trompettistes entonnèrent ensuite «Il silencio» et un murmure s'éleva de la foule.Puis Dieu apparut dans toute sa splendeur et sa magnificence, son grand Registre sous le bras, dans lequel Saint Pierre avait scrupuleusement inscrit chacune des bonnes et mauvaises actions de la vie de tous.Saisis par cette vision divine, les gens se prosternèrent et de là-haut on ne vit plus que cinq milliards de derrières en l'air! Dieu grimaça et s'installa dans son grand fauteuil, en attendant qu'ils se redressent.Peureusement, des petits groupes osaient lever les yeux au ciel, puis s'enhardissant, ils se mirent à crier dans toutes les langues: «Yaweh!», «Notre Père!», «Allah!», «MeinGott!», «Jéhovah!», «Boulou-Boulou!».— Taisez-vous, bandes de caves! Je ne veux plus rien entendre! Vous seriez capables, crétins que vous êtes, de repartir en croisade! Si je vous ai tous réunis sur cette boule, c'était pour vous transmettre ma loi, mais vous avez failli, misérables! La terre n'est plus qu'un immense merdier et mes puits de patience et de miséricorde sont épuisés.Nous allons tout reprendre, depuis le début.Que chacun reprenne sa place.À vos marques! À mon signal, nous allons inaugurer cette deuxième tranche d'éternité, mais attention! Contrairement à ce que vous avez toujours cru, l'enfer ne sera pas pour vous d'y brûler, mais plutôt de devoir tout recommencer.! Pour les flammes, les fourches et toute l'affaire, j'ai dit à Luci- DOSSIER fer de laisser faire.Seulement pour cette fois.si vous gardez la foi.ajouta-t-il, menaçant! J'ai décidé de changer les choses et d'inverser les rôles.Ça sera peut-être plus drôle! Par conséquent, les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.Quand à ceux qui sont au milieu, qu'ils y restent! Je vous l'ai déjà laissé à connaître: «JE VOMIRAI LES TIÈDES!»! Bon, sur ce, au travail et n'abusez plus de ma clémence! Penauds, les humains recommencèrent à vaquer à leurs occupations, encore tout remués par ce qui s'était avéré être une fausse alerte.Les bafoués d'hier montèrent en grade, prirent les postes de commande et s'y complurent, traitant leurs subalternes comme des pelures.! On eut beau repartir à neuf, il était évident qu'on courait à la catastrophe! Plus les changements s'exerçaient, plus les résultats se ressemblaient! Les mêmes guerres, la même bêtise, les mêmes excès, la même soif de pouvoir et de domination, bref, les hommes étaient toujours aussi cons! Du haut de son paradis.Dieu réussissait à peine à voir ce qui se tramait sur cette pauvre vieille terre malmenée, encrassée, polluée, auréolée de crachins de fumée, de vapeurs chimiques toxiques, puant le pétrole et l'argent, qui quoi qu'on en dise a bel et bien une odeur, celle de l'avidité, de la pourriture, de la corruption.— Christ!, cria-t-il.Son fils, assis à sa droite, sursauta.— C'est décourageant, reprit-il! Ils sont indécrottables! — En effet, père.Ça ne vaut vraiment pas la peine de me faire mourir pour eux, avança prudemment le fiston.Qu'ils aillent au diable! — Ah que non! protesta Lucifer.Je n'ai rien à branler de ces suppôts de Satan.Je me suis déjà assez laissé berner quand j'ai racheté leur âme qu'ils me vendaient.J en ai des pleins entrepôts où s'entasse le vide, le vide et encore le vide! Si vous ne savez plus quoi faire de leurs carcasses, réduisez-les en poussière, comme vous l'aviez promis.Dieu était perplexe.— J'ai pourtant tout essayé, dit-il, en caressant sa barbe blanche.— Je n'en suis pas si sûre!.Dieu fronça les sourcils.Qui osait le contredire?— Il reste peut-être une solution.C'était la voix chaude et calme de Marie-Madeleine, qui attendait ce moment depuis déjà très longtemps, cet instant où le Divin Esprit serait à court de génie! — Vous croyez avoir tenté l'impossible.cet impossible dans lequel vous vous êtes égaré, quand il y avait encore tant de possibles .que vous n'avez jamais envisagés.Que diriez-vous de donner enfin leur chance aux femmes.?Dorothy Leigh-Lizotte fait partie d'un groupe de loisir littéraire et a déjà publié des textes dans L'Écrilu et dans Vie ouvrière.Elle a gagné cène année un concours de critique littéraire organisé dans le cadre du Festival national du livre.VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987/17 DOSSIER L'angoisse d'une pluie par JOSEE DESROSIERS Là-bas, les arrière-cours sont noyées de brouillard.Les nuages descendent pour mieux éjecter leur surplus d'eau sur le sol.Ils se tordent dans l'obscurcissement du crépuscule.Des cordes à linge balancent des cotons et lainages détrempés.Aux lisières de la ruelle s'enluminent les poubelles soûles d'ordures.Ici, les canaux d'égout avalent à pleine gorgée l'eau fangeuse.Elle ruisselle à travers les fissures du bitume et immerge les jeunes pousses qui y croissent.La pluie tombe au même rythme que les sons et lumières d'un ordinateur qui se dérègle.Aucun oiseau ne chante sur ce tempo pourtant grisant; même aucun n'apparaît pour se délecter des lombrics qui prennent leur bain au grand air.Le dos des vers, luisant, tout à coup réfléchit un rayon de lumière.Il tonne — ça vous étonne — c'est l'automne.Une petite fille enlève ses doigts de ses oreilles.Sa mère sourit et l'étreint.La dame au parapluie déambule entre les trous d'eau et la fillette affiche son pied ma- rin dans sa recherche des flaques plus creuses.Le duo mère-fille va faire des courses chez l'épicier.Au coin de la rue, des enfants s'affairent dans des manoeuvres navales sur une immense mare.Un regard réprobateur maternel et des yeux suppliants cherchent un accord; la fillette part rejoindre ses copains.La mère entre dans l'épicerie.Une longue planche de bois flotte sur l'eau stagnante; à son bord, des navigateurs nains.Les rocamboles-ques histoires de baleines méchantes se transforment en excursion de pêche: — J'vas ramer fort avec cette palette-là et on va avancer vite vite.— Ben non! pas avec c'te bâton là, on va ressembler à des tortues.— O.K.j'vas pêcher.Avec des cuillers pis des hameçons comme mon père.— Tu vas pêcher des poissons?— Pis des grenouilles, pis des tortues, pis des mouches.— Des oiseaux-mouches! — Pis des canetons! Ils s'esclaffent.— Est bonne celle-là! — Mais moi, vous allez voir.18/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 DOSSIER j'vas pécher des gros gros poissons pour en manger beaucoup beaucoup.Pis quand on va les faire cuire, on va les coudre avec une aiguille.— Hein! avec une aiguille — Ben oui! ma mère le fait chez nous.— Ça va faire des petits trous dans les poissons.— Ben moi, si y'a des trous dans l'bateau, y va rentrer en dessous de l'eau mais, mais,.ben moi, j'vas toutes vous emmener en avion qui va atterrir sur l'eau.- J'vas-tu pouvoir amener mon chat Pistoune?— Oui.Pis tous les poissons, pis les tortues, pis les mouches, pis les chats, pis, pis les grenouilles.— C'est ça mon petit, rentre à la maison avec ton arche de Noé.Deux femmes amènent leurs enfants.La petite fille accroupie au-dessus de la planche, seule, trempe ses mains parmi les ronds dans l'eau.Il fait plus noir quand on est isolé.Le ciel menace plus impétueusement en crachant ses myriades de postillons.Le vent glace l'air humide.Des frissons ondulent sur le corps de la fillette.Ses bottes de caoutchouc sucent les pieds à chaque mouvement.Elle se met à éternuer et, transie, se recroqueville.Elle est soudainement effrayée par la pluie blanche dans les ténèbres, par l'étrangeté des gens qui défilent près d'elle.Inopinément, une pensée surgit dans sa tète: si maman était sortie de l'épicerie et m'avait oubliée! Son imagination amplifie toute nouvelle hypothèse.Toute sa vision du monde chambranle Puis l'épouvante la surprend.Tête à gauche, à droite, les petites jambes se mettent à galoper vers la quiétude de son domicile.Les lampadaires, les fenêtres, les arbres rachitiques.les poteaux de clôture, les poubelles défilent vertigineusement.Elle sanglote à pleine voix.La cadence de la pluie augmente; les conséquences hoqueteuses de ses pleurs ralentissent sa course.Elle s'adosse à croupetons contre une boîte aux lettres.Elle pousse de longs gémissements qui se confondent à la musique pluviale.Les pieds d'un passant la distraient.Ils s'immobilisent.Elle lève sa tête et ses paupières gonflées: un géant adulte devant qui elle doit s'expliquer.La fillette a peine à formuler une phrase; son langage enfantin et son immense peine entravent la compréhension de l'étranger.Il lui tend sa grosse main velue.— Non.Je veux voir ma mère.Ses pas de course happent une fois de plus le trottoir.— Pourquoi que maman m'aurait oubliée.J'ai été gentille aujourd'hui.c'est elle qui est pas fine.Moi, je l'ai attendue.En arrivant chez nous, elle va voir.j'vas pleurer tellement fort.Les chiffres des adresses augmentent de dix en dix.Elle approche.Enfin, voilà sa maison.Elle se précipite sur la porte, s'acharne à tourner la poignée.Rien ne bouge.Son index malmène la sonnette.Tout s'écroule.Faux espoirs.Une source d'eau salée coule sur ses joues.Elle s'assoit sur le perron, éplorée.L'écho de ses jérémiades est accentué par le vent qui pousse la pluie, sur la galerie, suivant un rythme obsessionnel Puis après quelques instants de torpeur, la fillette rebrousse chemin, ventre à terre.La fillette distrait de nouveau les occupants de la ruelle.Un ver de terre y laisse son âme, écrasé sous les pas de la gamine.Les éclaboussures de sa galopade dérangent la sérénité de la venelle assoupie.La lumière du commerce d'alimentation s'approche de l'éperdue.À bout de souffle, elle ralentit son allure.À ce moment, la porte de l'épicerie s'ouvre.La petite fille aperçoit sa mère chargée de paquets.Les gouttes de pluie s'illuminent et, aux oreilles de l'enfant, entonnent une joyeuse sonatine.Josée Desrosiers poursuit un bac en études littéraires à l'UQAM.Elle est aussi membre du comité «jeunes- de Vie ouvrière.Angoisse d'une pluie est sa première nouvelle publiée.VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987/19 De mauvais souvenirs plein la tête par DOROTHY LEIGH-LIZOTTE Il évitait les tête-à-téte et elle croyait bien savoir pourquoi.Il n'aimait pas sa tête.Dommage, t.est la seule qu'elle avait et elle l'avait dure.Une vraie tête de pioche! Elle s'était mis en tête de l'apprivoiser, ce sauvage, et même si leur relation n'avait ni queue ni tête, elle s'entêtait à persévérer.Après tout, il était un peu tête enflée mais quand il consentait à lui sourire, elle en perdait la tête.Elle passait alors l'éponge sur ses fréquentes sautes d'humeur et l'efforçant de lui plaire, elle acceptait, pauvre tête heureuse, de lui servir de tête de Turc! Elle s'était rapprochée de lui.Mauvaise tête comme il n'est pas permis, il s'était allongé sur le plongeoir et restait là, pour éviter de lui parler.Elle insista, haussa le ton et se mit à lui crier à tue-tête: -Mais qu'est-ce que tu as à me faire la tête?» En guise de réponse, il piqua une tête dans la piscine, demeurant longtemps au fond de l'eau, pour lui faire peur.— Qu'elle se casse un peu la tête! Ça lui apprendra à oser me tenir tête! Quand il émergea enfin de l'eau, il la regarda et vit qu'elle était blême.Elle avait une tête affreuse.Elle s'était fait du mouron pour lui, encore une fois, cette tête de clou! Non.mais a-t-on idée de se mettre martel en tête au moindre petit incident, sans importance.Il aurait parié qu'elle avait mal à la tête à présent.Incroyable! C'était vraiment une têtc-à-claques! Il sortit de la piscine, majestueux, et il alla s'étendre sur sa serviette de plage, prenant soin de lui tourner le dos.En fait, il avait derrière la tête l'idée de mesurer l'ampleur de son emprise sur cette tête carrée qu'il s'amusait à torturer.Elle le suivit et s'étendit près de lui, tête bêche, pour ne plus voir la piscine.Elle avait à présent la tête vide.Dcpuisdcs mois qu'elle le supportait, elle comprit soudainement que la coupe était pleine.Il feignit d'avoir la tète ailleurs quand il l'entendit dire: -Je rentre!- Ils n'étaient à l'auberge que depuis deux jours Les vacances n'allaient pas se terminer comme ça, bêtement, parce qu'il avait voulu se payer un peu sa tête! Allons, allons, il devait sortir sa grande scène du coup du charme, sinon cette tète de mule pourrait vraiment décider de partir.Et comme c'était elle qui tenait le portefeuille, il avait intérêt à ne pas faire la mauvaise tête.— Voyons donc, p'tite tête! C'était juste une plaisanterie, la fausse noyade! dit-il, mielleux.Je te promets de ne plus me jeter à l'eau tête baissée sans t'avertir, puisque ça t'a fait si peur! — Ma peur fut de te voir remonter, pas de te savoir au fond.J'ai vu des têtes de morts dans tes yeux quand tu es remonté! Elles me prévenaient d'un danger.Celui de continuer avec toi.Elle courut jusqu'à l'auto, s'installa au volant, démarra puis fila dans l'allée avant de freiner brusquement, effectuant un spectaculaire tête-à-queue, pour venir s'arrêter pile devant lui.Elle sortit une poignée de billets qu'elle lui lança froidement par la tête.— Tu pourras payer la chambre avec ça.Je n'emporte rien.Garde tout, même mes effets personnels.À partir de tout de suite, je ne veux pour moi que du neuf! Sur quoi elle repartit, roulant à vive allure vers la ville.Dans son rétroviseur, le panneau indicateur de l'auberge était presque de la grosseur d'une tête d'épingle.Jamais elle ne s'était sentie la tête aussi légère! 20/VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET 1987 DOSSIER Encore un dépanneur par ANDRE LECLERC En tout cas, le p'tit sacrement, si, à quinze ans, y est pas capable s'habiller comme du monde avec l'argent qu'on y donne, y va prendre la porte pi vite.Lise n'en croît pas ses oreilles.Lui, si calme, si bon, changer autant, aussi vite.Ce qu'elle avait longtemps pris pour de la tolérance, voire de la sagesse, n'était peut-être au fond que de l'indifférence.Elle le croyait mou avec le «p'tit» lorsqu 'il était enfant.Il n'avait peut-être que «fait le dos de canard», pendant toutes ces années, au cours desquelles il semblait flotter dans les vapeurs de sa bière, le regard perdu dans l'écran de télévision.Gérard avait quitté son emploi de pompier et acheté un dépanneur.Cette décision suivait de longs mois au cours desquels il avait développé un intérêt marqué pour les affaires.Il suivait des cours du soir, lisait la revue Commerce, le journal Les Affaires, consultait les cotes de la bourse.Lui, plutôt taciturne et rarement enthousiaste, il s'enflammait de plus en plus lorsqu'il parlait «d'entrepreneurship».— Faut arrêter, nous autres les Canadiens-français, de se plaindre dans notre coin.On se sortira jamais du trou en quémendant.Faut prendre notre place.Les gars qui ont des «business», y passent pas leur temps au bureau d'assurance-chômage, pi au BS, y prennent des risques, y travaillent fort, pi y bâtissent quequ'chose.* * * Les affaires, passe encore, pensait Lise.J'comprends qu'y soit mordu pour ça, qu'il y mette toute son énergie.Mais c'est sa mentalité qui change de plus en plus.Y prend la mouche pour un rien.Avant, y était plutôt bonasse avec le p'tit.À c't'heure il le critique tout le temps, y peut pas lui parler sans crier.Gérard a acheté le dépanneur de M.Labrecque pour une bouchée de pain.Un vieux recoin encombré de caisses, mal éclairé, qui sentait le renfermé, où pendant trente-sept ans, le sourire en coin, un petit homme narquois vendait ses bonbons-à-cenne, ses chips pi d'Ia «liqueur».— On va débâtir la chiotte, avait clamé le nouveau propriétaire en mettant les pieds dans sa nouvelle acquisition.— On pourrait continuer comme ça, pour voir si ça marche avant de faire des changements.— Toé, t'as une mentalité de pauvre.Non! C'est pas de même qu'on fait des affaires.Moé, je jette tout à terre, je recommence en neuf.Faut que ça soit clair ici-dedans.Pendant c'temps-là, j'va faire mes démarches pour avoir la licence de bière et de vin.Lise n'avait pas soupçonné qu'autant d'énergie bouillonnait dans cet homme.Avant de s'intéresser aux affaires, il était sorti de sa torpeur, en faisant du jogging avec son voisin flic; il avait cessé de fumer, cessé de boire.Faut croire que cela n'a pas été facile puisqu'il a adhéré aux AA.Puis, il a commencé à aller à toutes sortes de conférences avec son ami policier: celle d'André Moreau, le jovialiste, de Jean-Marc Chaput, le motivateur, du docteur Brunet.le naturopathe.Moins amorphe, il avait maintenant des opinions sur tout et les soutenait avec vigueur, avec agressivité.Les rénovations terminées, il y en avait pour 47 000$! Des frigos neufs, des étagères neuves, une caisse électronique neuve.— On n'a rien pour rien.On n'attire pas les mouches avec du vinaigre.Les crottés du «boute» vont en avoir plein la vue.Ça va v'nir de d'autres quartiers pour acheter icite! — Regarde ça, les sacraments! Il était rouge lorsqu'il brandit à Lise la copie du Journal de Montréal dont la photo de première page était traversée par un gros titre jaune: ENCORE UN DÉPANNEUR.Sur la photo, un homme ensanglanté à qui une secouriste dispensait les premiers soins.En page trois, sous le titre: «Un autre dépanneur atteint d'une balle par un voleur», le texte suivant: «Le propriétaire d'un dépanneur du centre-ville de Montréal repose entre la vie et la mort, après avoir été VIE OUVRIÉRE/JUIN-JUILLET1987/21 DOSSIER atteint d'une balle tirée par un voleur, sous les yeux horrifiés de sa femme.» — Moé, y m'auront pas comme un niaiseux, les hosties! D était sorti en claquant la porte.— C 'est pas vrai que j ' va les laisser manger mon profit à mesure que j'va l'gagner.J'ai mis 50 000$ tomates dans c'business là.Chaque cenne qui va rentrer dans c'cash là, c'est sacré! Au grand effroi de Lise, il avait ouvert une boîte de carton sur un gros objet noir et froid: un revolver.Par la suite, à force de le voir monter et démonter son arme, l'astiquer, l'inspecter sous tous ses angles.Lise a fini par la trouver familière, inoffensive.* * * — J'te l'ai dit p'pa, ça m'intéresse pas de faire de la livraison.J'va m'en trouver une job.De toute façon, j'te demande pas d'argent! — Ça serait ben l'restant, p'tit crotté.Si tu penses que j'va payer pour tes habits de drogué.Tu peux ben manger d'la marde.— Crie pas après moé, avait répondu le p'tit en esquivant une taloche.Gérard, qui n'avait jamais touché son fils lorsqu'il était enfant, le frappait de plus en plus souvent.Ce soir-là, l'adolescent n'est pas rentré.Ni le lendemain, ni les jours suivants.— Laisse-le faire.Y r'viendra ben manger quand sa gang de bum va cesser de l'nourrir.— T'as entendu, y'a du bruit en avant, dit Lise à voix basse, en réveillant Gérard.— Qu'est-ce qu'y a.Il s'était assis dans le lit, la main sur la crosse du «38» qui dormait toujours à ses côtés sur la table de nuit.A pas de loup, il longea le corridor qui menait au magasin.Un rideau de dentelle obstruait partiellement la porte vitrée.Il distingua une silhouette humaine accroupie derrière le comptoir.Le coeur lui débattait très fort.Les idées se bousculaient dans sa tête.Il serrait l'arme de ses mains moites, à bout de bras, comme un flic.Rassemblant toute son énergie, il hurla: — T'es fait, chien sale! L'ombre se redressa subitement.Il tira à travers la vitre.Le «p'tit» s'affaissa sur le comptoir, échappant le tiroir-caisse par terre.André Leclerc est permanent à la FTQ.Il est aussi poète, auteur notamment des recueils Poussières Taillibert et Journal en vers et avec tous.22/VIE OUVRIÈRE/JUIN-JUILLET 1987 AU QUOTIDIEN Vivre à l'heure.par ALINE ST-PIERRE Tic-tac! Tic-tac! Dès le réveil, je vis au rythme effréné d'un Big Ben.Tic-tac! Alors, commence une course folle contre la montre pour être à l'heure au travail.Ce matin, j'arrive de justesse.Ouf! Un mauvais quart d'heure de moins à passer en haut lieu.Tic-tac! Tic-tac! Pressée par la cadence de mon ouvrage, je vire comme une toupie.Et d'heure en heure, la tension monte.Dring.! Non! ce n'est pas le téléphone, c'est la pause-santé.Ouais! À peine le temps de s'arrêter et on recommence.Tic-tac! Tic-tac! J'entends une voix à la radio: «.au signal horaire, il sera midi.» L'heure du lunch! En vitesse, je règle ma montre-bracelet à l'heure juste et je cours engloutir mon repas.Tic-tac! Tic-tac! Je reviens au travail.Toujours à la merci de ce neuf à cinq.Et moi, qui suis poète à mes heures, je n'ai pas le temps de rêver à la mer.Tic-tac! Tic-tac! Cinq heures tapant.Vite, je rentre chez moi.C'est l'heure de pointe.Pendant ces minutes interminables, j'écoute, à la radio, les nouvelles de dernière heure.Tic-tac! Tic-tac! À la maison, je prépare le repas à l'heure avancée de l'Est.Je programme tous mes appareils électroménagers.Je me précipite à la moindre sonnerie pour en finir.Ainsi, ma journée s'achève dans un rythme infernal.Comme je suis encore crlnkée comme une horloge, je ne peux pas m'arrèter, immédiatement.Quand, enfin, vient l'heure des doux et tendres épanchements, j'entends derrière moi le tic-tac! tic-tac! de mon Big Ben de malheur.Celui-là même qui régente ma vie.Du matin au soir et du soir au matin.Quelle vie! À quand mon heure?Mais.j'y pense tout à coup.Demain, c'est samedi.Ah la belle vie! Enfin! Je vais faire le tour du cadran.à la bonne heure! Aline Si-Pierre est bénévole et membre du Conseil national de Développement et Paix VIENT DE PARAITRE [colloque mjjHJHS OEVEJ.OP*t."tMT I COMMOMAUTAWg •16 i □ LES ACTES DU COLLOQUE Un outil indispensable pour qui se préoccupe d'organisation, d'action ou de développement communautaire.$19.95 □ LE BOTTIN COMMUNAUTAIRE DU QUEBEC Les coordonnées de plus de 3500 groupes $19.95 Ajoutez $2 par exemplaire pour l'expédition COMMANDEZ MAINTENANT À LA: \ Conptyujtion dt Développement Corn/iumouiaint.dti &s 28/VIE OUVRIERE/JUIN-JUILLET1987 \- I ,u >- ont .• ^ G6H°0A \1 ^JStt,OM ft'CnuCVUftL a/nuA-t-Ca^»^ d**v U.AMÏL, 6»'°% (j/ijja.tX TQfUA; Stu> , jïX, Lx ^Q/iA^ii£nsL , £.'aa£ QmQ.Sa.t/ù.mX~ a*w
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.