L'oiseau bleu /, 1 janvier 1939, décembre
REVUE MENSUELLE ILLUSTRÉE POUR LA JEUNESSE PUBLIÉE PAR LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL VOLUME XX No 5 MONTREAL, DECEMBRE 1939 Le numéro : 10 sous 98 L'OISEAU BLEU Si 3A quel mot magique! Que de tableaux merveilleux il évoque, que de [souvenirs heureux il K ^ rappelle.Bethléem, Joseph \et Marie, le Roi-Messie sur qui reposent les espérances d'Israël.Puis les anges qui annoncent aux bergers la joyeuse nouvelle et qui chantent: Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.Puissiez-vous avoir la paix promise aux hommes de bonne volonté; la paix dans vos consciences d'écoliers, dans vos foyers chrétiens, dans notre cher pays le Canada.Si la paix renaît, si la paix règne partout, ce sera la joie qui à son tour inondera nos coeurs, réjouira nos familles et se répandra d'un océan à l'autre.C'est le souhait sincère, c'est le voeu ardent que j'adresse à tous pour la Noël de 1939: Paix et joie.Le Directeur de /'Oiseau bleu L'OISEAUBLEU 99 LÉGENDE DU SAINT-LAURENT LE LOUP GAROU Adaptation de François CRUSSON AVANCE donc, la Grise, lu es bien paresseuse ce matin! La vaillante jument de monsieur le curé dressa les oreilles et n'alla pas plus vite.C'est qu'elle savait bien que ce n'était pas son maître, monsieur le curé de Beauséjour, qui la conduisait, mais le bedeau, et puis elle n'était pas attelée sur la petite voiture de promenade; elle traînait un lourd camion à caisse rempli de sacs de grain.— Encore un petit coup de coeur, la Grise, on arrive.La bonne bête n'en pouvait plus quand elle s'arrêta, enfin, à la porte du moulin.— Joachim, Joachim, cria le bedeau, vient donc m aider à décharger ma voiture.Un homme, tout blanc, tout couvert de fine poudre de farine, apparut sur le pas de la porte.— Tiens, bonjour bedeau, tu viens faire moudre tes VINGT-SIXIEMES! — Eh oui! tu vois qu'il y a encore du bon monde à Beauséjour et que la dime a été généreusement payée.Au lieu de lui répondre, Joachim Crête, le meunier de Beauséjour, saisit un sac de grain avec une sorte de fureur, le chargea sur son épaule droite et disparut dans le moulin.Le bedeau fit de même et les deux hommes vidèrent le camion à caisse sans rien dire.Quand ils eurent fini, les sueurs les aveuglaient.S'essuyant la figure du revers de sa manche, le meunier dit: — Viens prendre un coup, bedeau, lu l'as bien gagné.— Merci, tu sais bien que je ne bois pas.— Tu prendras toujours un pichet de cidre; je n'ai plus de whiskey, Hubert est allé en chercher au village.Le bedeau suivit le meunier dans la cuisine du moulin, et but avec plaisir une lampée de cidre: — Excellent ton cidre! — Pas mal, en effet, mais j'aime mieux le.whiskey.— Est-ce que tu ne Taimes pas un peu trop, Joachim?— Peut-être bien; qu'est-ce que tu veux, bedeau, c'est mon seul plaisir.— Mais pas ton seul défaut?— Que peux-tu me reprocher à part d'aimer prendre un petit coup de temps en temps?— Joachim, as-tu payé la dîme à monsieur le curé, cette année?— Non, je ne l'ai pas payée, et tu pourras dire à ton curé, bedeau, que le VINGT-SIXIEME minot, je le garde, tout comme le VINGT-CINQUIEME et le VINGT-SEPTIEME.— Tes écus, tu les gardes aussi, car tu ne donnes jamais rien à la quête, le dimanche! — Et je ne donnerai jamais rien, non plus.— Comment veux-tu que monsieur le curé vive alors?— S'il ne vit pas, qu'il s'en aille; ce n'est pas moi qui le retiendrai.— Joachim, ne fais pas le fanfaron, je sais bien qu'au fond tu n'es pas aussi méchant que tu en as l'air, car tu fais maigre le vendredi et tu jeûnes pendant le carême.Tes mauvaises idées, c'est Hubert Sauvage.au qui te les met dans la tète.Pourquoi aussi gardes-tu au moulin cet homme sans religion?— Parce que lui seul sait jouer aux dames, ici.D'ailleurs, ça, c'est de mes affaires.— Attention, Joachim, il t'arrivera malheur! — Bedeau, va conter tes histoires de malheur aux enfants de choeur.Tu leur feras peur plus facilement qu'à moi.Les deux hommes vidèrent leur gobelet, puis le bedeau se leva pour partir.Arrivé à la porte il dit: — Sans rancune, meunier.— Sans rancune, bedeau.L'OISEAU BLEU Revue mensuelle illustrée pour la jeunesse Rédaction et administration, 1182, rue Saint-Laurent, Montréal, Canada.Abonnement: Canada et Etats-Unis: $1 Conditions exceptionnelles aux collèges, couvents et écoles.Téléphone: PLateau 1131 100 L'OISEAU BLEU — Allons, marche la Grise! Sans se faire prier davantage, la jument dr monsieur le curé partit au trot, contente de se réchauffer un peu, car elle commençait à avoir froid.On approchait de la Sainte-Catherine et les paroissiens de Beauséjour espéraient bien avoir une bordée de neige pour le vingt-cinq novembre.Il semblait, en effet, qu'elle ne tarderait pas à venir, car le vent était froid et le ciel chargé de gros nuages blanchâtres.Le meunier resta quelque temps dans la porte, suivant d'un oeil distrait le bedeau qui s'en allait dans la campagne grise et dénudée.Il avait à peine disparu au tournant de la route que Joachim Crête aperçut une voiture qui venait en sens contraire.Il reconnut aussitôt son employé Hubert Sauvageau, et il sourit de plaisir en pensant à la cruche de whiskey qu'il rapportait certainement.* * * Environ un mois plus tard Joachim Crête et son employé, Hubert Sauvageau, jouaient aux dames ensemble, comme ils le faisaient presque tous les soirs.Us s'arrêtaient assez souvent toutefois, pour remplir leur gobelet de whiskey, qu'ils buvaient ensuite à petites gorgées, tout en fumant leur pipe.Les cloches de l'église égrenèrent tout à coup leurs notes argentines dans le silence de la nuit: Ding, din, dong; ding, din, dong.Elles sonnaient, joyeuses, comme pour convier, semblait-il, les fidèles à une grande fête: Ding, din, dong; ding, din, dong! — Le bedeau devient-il fou, demanda Hubert, qu'est-ce qu'il a à sonner les cloches en pleine nuit?Joachim Crête sentit la rougeur monter à son front.Il se leva et se rendit à la fenêtre, d'où, le dos tourné, il répondit à Hubert: — C'est Noël cette nuit, il sonne pour appeler les fidèles à la messe de minuit.Il vit qu'en effet, dans toutes les maisons, il y avait de la lumière, et que déjà les berlots, les traîneaux et les sleiglis s'engageaient sur la route au son joyeux des grelots et des clochettes.La neige s'était mise de la fête: les légers flocons blancs tombaient lentement du ciel *t couvraient la terre d'un immense manteau tout pailleté de cristal scintillant.Et là-bas, au loin, la cloche jetait gaiement sa musique joyeuse dans la nuit.Joachim soupira tristement, et revint à la table où Hubert, sans rien dire, versa un peu de whiskey dans son gobelet.Les deux hommes trinquèrent, sans joie, et burent en silence.— Eh! meunier, viens-tu à la messe de minuit?Crête reconnut la voix de son voisin, le forgeron.Il entr'ouvrit la porte, et les mains en porte-voix lui cria: — Non, il fait trop froid! Comme il reprenait sa place, le boulanger l'interpela: — Joachim, viens-tu à l'église?— Non, merci, il neige trop! Dès qu'il eut fermé la porte, Hubert lui dit: — Veux-tu que je les fasse taire de la bonne façon?— Certainement, si tu le peux.— Tu vas voir.Hubert ouvrit la vanne du moulin: l'eau se précipita aussitôt sur la roue et tout le mécanisme se mit à fonctionner comme pour un jour de travail.— Là, dit Hubert en ricanant, ils vont bien s'apercevoir que, pour nous, Noël n'est pas un jour différent des autres.Joachim Crête pâlit un peu, mais n'ajouta rien au blasphème d'Hubert; il dit simplement: — Continuons notre partie de dames.Comme les deux hommes jouaient sans enthousiasme, brusquement, tout le mécanisme du moulin s'arrêta.Dans le silence de la nuit ils entendirent les dernières notes de la cloche qui semblait se perdre une à une dans la danse des flocons de neige.Surpris, inquiets, ils se levèrent, et essayèrent de remettre le moulin en marche, mais ils ne réussirent pas.Une puissance plus forte que la leur semblait paralyser tous leurs efforts.N'y comprenant plus rien, et voulant quand même faire les braves malgré la crainte qui s'emparait d'eux, Hubert et son maître se versèrent chacun une rasade de whiskey et retournèrent à leur damier.Joachim cependant était distrait.Il se souvenait, malgré lui, d'un autre jour de Noël, bien différent de celui qui commençait à cette minute-ci.Il y avait longtemps de cela, car il pouvait avoir, dans le temps, treize ou quatorze ans au plus.Quelques jours avant Noël, le maître de chapelle s'était vu affligé d'une grave extinction de voix.Il lui avait fallu aussitôt confier à d'autres les solos qu'il s'était réservés pour la messe de minuit, et il avait demandé à Joachim, doué alors d'une fort belle voix, de chanter le Minuit, chrétiens.Joachim avait accepté avec plaisir et même avec un peu de fierté, bien légitime après tout, pour un enfant de-cet âge.Tous les jours, à chaque nouvelle répétition, Joachim chantait encore mieux que la fois précédente, si bien que le maître de chapelle se réjouissait de son extinction de voix, puisqu'elle L'OISEAU BLEU 101 lui permettait de faire connaître un talent encore inconnu dans la paroisse.Mais, à la dernière minute, voilà que tout se gâta.Quand Joachim vit que l'église se remplissait de monde, que le bedeau allumait les cierges et préparait le missel pour la grand'mes-se, et que tous les membres de la chorale le regardaient fixement, il fut pris d'une panique soudaine et refusa net de chanter.Demandes, exhortations, supplications, rien n'y fit, Joachim ne voulait plus chanter.Il est minuit moins dix et pas de soliste pour chanter le Minuit, chrétiens.Le vieux maître de chapelle eut tout à coup une véritable inspiration.Il prit Joachim par la main et le conduisit tout en avant du jubé.De sa grosse voix étouffée il lui dit: — Ecoute, Joachim, tu vas chanter, mais pas pour moi, je n'en vaux pas la peine, ni pour monsieur le curé, ni pour tes parents, ni pour personne dans l'église, mais vois-tu, là-bas, on vient de déposer VEnfant-Jésus dans la crèche, sur la paille, c'est pour lui, pour lui seul que tu vas chanter.Vois comme il est beau avec ses cheveux blonds, sa figure rose, sa petite robe de lin blanc: on dirait qu'il te regarde.Alors pour lui, Joachim, pour lui seul! Incapable de répondre, tant il était ému, Joachim fit signe que oui.L'harmonium préluda et comme monsieur le curé entrait dans le sanctuaire, Joachim entonna: Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'homme Dieu descendit jusqu'à nous, Sa voix s'élevait, dans le recueillement du lieu saint, fraîche, pure et si cristalline qu'un frisson passa sur tous les fidèles et que monsieur le curé oublia de commencer les prières au pied de l'autel.Joachim, les yeux fixés sur l'Enfant-Jésus, chantait avec une émotion contenue: Pour effacer la tache originelle Et de son Père apaiser le courroux.C'était comme s'il se confessait lui-même auprès du divin Enfant, afin de détourner la colère de Dieu.Puis de toute son âme il chanta: Le monde entier tressaille d'espérance En cette nuit qui lui donne un Sauveur.Et la voix était si mélodieuse, si douce, et si vibrante de foi, que les fidèles se sentirent touchés jusqu'au plus intime de leur âme, et bien des yeux dans la petite église se mouillèrent de larmes.Quand Joachim attaqua les deux derniers vers du cantique: Peuple à genoux, attends ta délivrance, Noël, Noël, voici le Rédempteur.il y eut dans sa voix harmonieuse de tels accents de piété, de ferveur et d'amour, que plusieurs tournèrent la tête pour voir si c'était bien Joachim Crête qui chantait ou si ce n'était pas plutôt un ange descendu du ciel, comme autrefois à Bethléem, pour annoncer la joyeuse nouvelle, aux hommes de bonne volonté.Joachim cependant, les yeux toujours rivés sur l'Enfant-Jésus, crut s'apercevoir, comme il laissait mourir la dernière note, que l'Enfant-Dieu lui sou- 102 L'OIjéAU BLEU riait.Il y avait si longtemps de cela qu'il ne savait plus si c'était vrai, ou si tout simplement quelques larmes d'émotion ne lui avaient pas causé cette touchante illusion.— Dis donc, Joachim, veux-tu jouer, oui ou non.Tu es bien dans la lune, ce soir?Furieux de se voir brusquement rappelé à la triste réalité, Crête répondit rageusement: — Que le diable t'emporte avec ton jeu de dames, moi je m'en vais me coucher.Comme il se levait, la lanterne qui éclairait le moulin s'éteignit et les deux hommes furent plongés dans l'obscurité.Hubert fit quelques pas au hasard et son maître l'entendit dégringoler lourdement dans l'escalier en hurlant de douleur.Le meunier frotta aussitôt une allumette sur la table et ralluma la lanterne.Comme il tremblait de frayeur et cherchait un peu de courage au fond de son gobelet de whiskey, il entendit des pas feutrés derrière lui.Convaincu que son copain remontait l'escalier péniblement, il se retourna sans hâte.Quelle ne fut pas sa stupeur en apercevant devant lui un énorme animal qui n'était ni chien, ni loup, mais entre les deux.Les yeux de cette bête flamboyaient et elle ouvrait une gueule affreuse, découvrant des crocs aigus.— Au secours, Hubert, au secours! cria le meunier, tremblant de tous ses membres.Dans le silence de la nuit, seule la voix de la cloche, tintant doucement pour annoncer l'élévation, répondit à son appel de détresse.Joachim Crête comprit: il tomba à genoux et murmura: — Pardon, mon Dieu, pour tous mes péchés, délivrez-moi du loup-garou.Comme le hideux sorcier pliait les jarrets pour s'élancer sur le meunier, celui-ci saisit un crochet de fer, en frappa violemment l'animal à la tête et tomba évanoui.Une agréable sensation de fraîcheur lui fit ouvrir les yeux.Joachim fut quelque peu surpris, en reprenant connaissance, de voir Hubert penché sur lui, tenant à la main une serviette trempée dans l'eau froide, avec laquelle il lui avait lavé la figure.Les yeux hagards, Crête vit, sans en être frappé d'abord, un mince filet de sang qui s'échappait de l'oreille de son employé.— Hubert, ton oreille saigne, lui dit-il, d'une voix traînante, qu'est-ce que ça veut dire?— Rien, répondit celui-ci, embarrassé, je me suis égraligné, voilà tout.Retrouvant subitement toute son énergie, Joachim Crête bondit sur ses pieds et saisit Hubert Sauvageau à la gorge en lui criant: — Ah! malheureux, le loup-garou, c'était toi! A demi étranglé, Hubert lui répondit: — Oui, c'était moi; grâce à Dieu en faisant-couler mon sang, tu m'as délivré, ne m'étouffe pas maintenant.Le meunier lâcha prise et son employé continua.— Joachim, je suis un grand pécheur.Pendant sept ans, je n'ai pas fait mes Pâques, aussi Satan s'était emparé de mon âme et toutes les nuits, à minuit juste, il me changeait en loup-garou.Voici que tu m'as délivré et je veux maintenant changer de vie.Je te demande pardon de tous les mauvais exemples que je t'ai donnés.— Moi aussi, je veux clianger de vie, j'ai honte de moi-même.Pour commencer, Hubert, vidons la cruche dans le ruisseau.— Dépêche-toi, Joachim, et partons ensuite pour l'église.Nous arriverons peut-être pour la messe de l'aurore, ou au moins pour celle du jour.¦ Aussitôt dit, aussitôt fait.Les habitants de Beauséjour furent grandement surpris, en sortant de l'église, de voir bien humblement à genoux, en arrière, priant avec ferveur, la figure inondée de larmes, le maître du moulin et son employé Hubert Sauvageau.François CRUSSON Peur rire On a dit à Bébé: — Ne demande jamais rien à table; les petits garçons doivent attendre qu'on les serve.Or, l'autre jour, on oublia de servir Bébé.Que faire?Bébé réfléchit, cherche le moyen de se rappeler au souvenir de sa maman.Puis tout à coup: — Maman, les petits garçons qui meurent de faim, est-ce qu'ils vont au Paradis?Gérard Lefebvre est le plus grand importateur d'images et d'articles religieux à Montréal Demandez catalogued, prix-courant et échantillons.4388, rue Saint-André Montréal L'OISPAUBLEU 103 L'UN DES NÔTRES André MATHIEU < On voit ici André Mathieu croqué sur le vif, à son piano.— Il travaille ainsi plusieurs heures tous les jours.PONTE DE NOËL, légende du Saint-Laurent, conte de fées sont des titres ou sous-titres qui font tout de suite espérer quelque récit merveilleux, bien au-dessus de ce que nous réserve la vie de chaque jour.Celle-ci, pour se venger des hommes, semble-t-il, qui se creusent la tête pour transporter leurs jeunes lecteurs dans un monde fantastique, présente parfois des personnes, des enfants même, ou des événements que l'imagination la plus audacieuse n'a jamais osé créer.C'est ce qui fait dire aux Anglais, avec beaucoup de justesse, que souvent la réalité est plus extraordinaire que la fiction.André Mathieu,'un tout petit bout d'homme de neuf ans, est la pleine justification de ce dicton.Les garçonnets de cet âge qui donnent concerts, récitals et auditions sont plutôt rares, en effet, et plus rares encore ceux qui, en ces occasions, font entendre leurs propres œuvres.Tel est bien le cas pourtant d'André Mathieu, jeune Canadien français, né à Montréal, il y a neuf ans.Son père, M.Rodolphe Mathieu, pianiste renommé, est directeur de Y Institut canadien de Musique.Madame Mathieu est une violoniste de talent, André a donc grandi dans un foyer 104 l'OISEAU BLEU où l'on aimait la musique, où l'on exécutait de la musique, où l'on comprenait la musique.Son intelligence musicale s'éveilla ainsi de bien bonne heure et dans une atmosphère des plus favorables.Dès l'âge de trois ans, André joue du piano et prouve qu'il est bien doué pour la composition.Les enfants aiment très souvent inventer des histoires ou des récits bien à eux.André, musicien-né, en invente à sa façon et c'est sur le clavier qu'il les raconte.Les titres de ses morceaux, alors qu'il avait quatre ou cinq ans: Les Gros chars, Les Abeilles piquantes, Dans la nuit, Danse sauvage, révèlent bien une imagination enfantine, mais la musique, si elle est d'un enfant, est d'un enfant prodige, pour ne pas dire plus.A l'âge de cinq ans André donne à Montréal, son premier récital, puis se fait aussi entendre dans les principales villes de la province.Il fait aussi ses débuts à la radio.Il étonne ceux qui l'entendent : cet artiste est doué d'une manière tout à fait exceptionnelle pour l'exécution et la composition musicale.Le Gouvernement de la province de Québec lui octroie une bourse d'étude en 1936.Tout de suite André quitte Montréal pour Paris, accompagné de ses parents.Le 15 décembre de la même année, il se révèle au public parisien: public difficile, exigeant entre tous — et surtout pour les enfants prodiges.Ce premier grand succès ne l'étourdit ni ne le grise; bien loin de perdre la tête, il se met à l'étude avec ardeur, sous la direction des meilleurs professeurs de Paris.Plusieurs heures par jour, il travaille, il étudie, il exécute les chefs-d'œuvre des maîtres, car André se rend compte que le talent, même le talent le plus brillant, ne vaut que peu s'il ne s'appuie sur la base solide d'un travail méthodique, opiniâtre et constant.Après vingt-sept mois d'étude et d'application, il donne un second récital à Paris.Les sommités du monde musical y assistent et André Mathieu y remporte un véritable triomphe.Elles le comparent à Mozart et vont même jusqu'à écrire que "Mozart, à son âge n'avait rien créé de comparable à ce qu'il a exécuté avec un brio étourdissant".La Boîte à musique se hâte d'enregistrer sur disques plusieurs de ses compositions.Les critiques musicaux de la Ville lumière, économes de compliments, répètent à l'envi que cet enfant est un musicien-né, un extraordinaire pianiste-compositeur, un prodige, un génie.Enfin, ils résument tout d'un mot, d'un nom plutôt: C'est Mozart! Et voilà! N'est-ce pas que la vie, la vie réelle, se venge parfois de tous ceux qui se plaisent à écrire des contes, des légendes et des récits merveilleux ?André Mathieu n'est pas un mythe, mais un jeune Canadien français bien vivant, l'un des nôtres, qui a ravi des centaines et des milliers d'enfants qui l'ont entendu.Puisse-t-il continuer de remporter toujours le succès que méritent son talent et son application au travail! Il fait vraiment grand honneur au Canada français./ L'Oiseau bleu Riens un peu Pour terminer la leçon de Zoologie, le maître demande en plaisantant: — Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus désolant qu'une girafe qui aurait le torticolis?— Oui, monsieur! Un mille-pattes qui aurait des cors aux pieds.Un célèbre écrivain, affligé d'un appendice nasal proéminent, jouait aux échecs avec un ami; torturé par un terrible rhume de cerveau, il reniflait souvent avec fracas.Son adversaire impatienté, s'écria: — Mouchez donc votre nez, mon cher! — Mouchez-le vous-même, répondit-il en riant; il est plus près de vous que de moi.Petits chantres exécutant des cantiques de Noël. L'OISEAU BLEU 105 No 82 Décembre 1939 AFFILIÉS À LA SOCIÉTÉ CANADIENNE D'HISTOIRE NATURELLE ET RECONNU8 D'UTILITÉ PUBLIQUE PAR LE GOUVERNEMENT DE LA PROVINCE DE QUÉBEC $ tjf t£j Les céréales de votre déjeuner.par Cosette MARCOUX JE sais que vous aimez les belles histoires, chers naturalistes.Je vais vous en raconter une.Voulez-vous?Il était une fois une petite fille qui s'appelait Michelle.Elle se promenait un beau jour dans un bois.Elle était si heureuse d'admirer tout à son aise les grands arbres tout verts et le beau ciel tout bleu, qu'elle était déjà un peu éloignée lorsqu'elle se dit: "Oh! que je suis fatiguée! J'aimerais rencontrer un endroit où je pourrais me reposer." Elle continua quand même sa promenade, mais bientôt elle se dit encore: "Comme j'ai faim! Je voudrais bien manger quelque chose." C'était bien malheureux que Michelle eût faim et qu'elle fût fatiguée, n'est-ce pas?parce qu'elle était si gentille, si mignonne.Tout le monde l'aimait.Tout à coup, qu'est-ce qu'elle aperçoit?Une jolie maisonnette, oh! bien originale, une petite maison qui n'était pas comme les autres.Celle-là était habitée par trois petits animaux bien poilus, des ours: un bébé ours, la maman ourse, le papa ours.Ce n'était pas des méchants ours.Ils étaient bons, aimables, très gentils, et ils aimaient beaucoup avoir de la visite.Mais dans le moment, la maison est vide.Les petits ours sont allés se promener.Alors, Michelle s'approche doucement, elle ouvre la porte, elle entre dans la maison.Les petits ours n'y sont pas! Que voit-elle?Trois chaises.Une toute petite chaise, une grande chaise, et une moyenne.Elle s'assoit sur la petite chaise; elle est bien trop petite pour elle.Elle essaie la grande chaise: elle est bien trop grande.Elle essaie la moyenne, qui lui fait justement très bien.Elle se met à se bercer, se sentant heureuse comme si elle était au paradis.Elle trouve la maison tellement jolie! Tout à coup, elle se souvient qu'elle a faim.Elle regarde dans l'armoire.Il y a trois plats de bonnes Céréales faites avec du Blé.Un tout petit plat: c'est bien trop petit.Un grand, c'est bien trop grand, et elle a peur d'être malade.Elle n'est pas gourmande, non plus! Il y a aussi un autre plat, ni trop grand ni trop petit, ju«-te de la grandeur qu'elle désire.Alors, mange, et mange, et mange, elle trouve ça bon comme tout.Pensez-y, des Céréales! Michelle trouve les Céréales belles, tellement elles sont bonnes à manger.Et elle se dit en les goûtant, car c'est une élève de l'Eveil: "Je voudrais savoir pourquoi toutes ces choses sont belles!" Et son désir fut réalisé.Comme la petilc fille était fatiguée, elle s'en va dans la chambre à coucher, et elle choisit le lit qui pour elle n'est ni trop grand ni trop petit.Elle s'endort, bercée par les anges, et elle fait un rêve merveilleux! Je vais, mes petits amis, vous raconter ce beau rêve.* * * 106 L'OISEAU BLEU Michelle se trouve dans une immense prairie naturelle.Elle se frotte les mains de plaisir: "Le joli champ que ce beau champ de blé!" En effet, ce sont des épis de Blé dont les grains sont couleur or.Le soleil, en les faisant mûrir, a laissé sur eux des rayons de lumière.Penchons-nous sur ces merveilles, et cueillons une tige.Elle a la forme d'un tuyau rond et vide.Dans certains pays, on fait sécher ces tiges qu'on appelle chaumes.Elles servent de toit à de petites maisons rustiques nommées pour cette raison chaumières.La tige séchée sert également à confectionner de coquets chapeaux de paille qui vous rendent braves, petits amis, devant le brûlant soleil d'été.Et voyez, maintenant, à l'extrémité de la tige, tous ces petits grains qui se tassent les uns contre les autres.Ce sont les fruits du Blé.Un petit fruit très sec, d'apparence bien ordinaire, mais une véritable merveille! C'est un petit magasin en miniature: on n'y trouve ni jouets, ni bibelots, mais ce qui est indispensable à chacun de nous pour vivre.Ce petit fruit, qui est la graine, est, grâce à l'ingéniosité des hommes, broyé en farine.Avec cette farine, le boulanger prépare le pain quotidien que nous devons gagner à la sueur de notre front.Beaucoup de belles images représentent un meunier, tout poudré de sa blanche farine, qui muse et chantonne au tic-tac de son moulin à vent dont les quatre ailes se dessinent sur le bleu du ciel.Ces gravures sont très jolies à contempler.Cependant, elles ne sont plus d'actualité puisque aujourd'hui la fabrication du pain s'effectue au moyen de machines bien perfectionnées et bien modernes, qui en produisent des milliers et des milliers comme par enchantement! Travaillé différemment, ce petit grain de blé donne aussi le spaghetti, le macaroni, et, ce qui est très intéressant, quantité de Céréales Se votre déjeuner: les biscuits au blé, — en anglais, "Shredded Wheat", — la crème de blé, la Force, céréale très croustillante, vraiment bien nommée puisqu'elle donne l'énergie nécessaire pour le travail de chaque jour.Monsieur le Blé aime les grandes prairies et voyage dans tous les pays du monde.Il a l'habitude de se tenir le corps plutôt droit, mais quelquefois il courbe sa tête blonde, tout simplement parce qu'un oiseau, attiré par les grains, se pose sur la tige, qui casse! et l'oiseau voleur, alors, s'envole en chantant: c'est sa façon à lui de payer par des ritournelles.Il ne faut pas agir comme l'oiseau volage: il faut aimer monsieur le Blé et ne pas le briser, parce qu'il est bon pour nous.Son ami s'appelle l'Avoine.La petite Michelle, en rêve, en a vu aussi un immense .Ce que Michelle a trouvé bien joli aussi, c'est le champ de blé d'Inde.champ.On le distingue facilement d'avec le Blé.Les grains de Blé sont groupés tous ensemble, tandis que ceux de l'Avoine sont disposés à la manière d'un petit sapin.Votre maman fait du gruau avec la farine d'avoine, pour que vous soyez toujours en excellente santé.Cette Céréale, connue sous le nom anglais de "Oatmeal", vous aidera à supporter vaillamment les rigueurs de l'hiver et vous rendra vigoureux, si elle figure à votre petit déjeuner.Donc, prise au sens propre, l'expression "manger de l'avoine", ou "faire manger de l'avoine à quelqu'un" pourrait avoir une signification agréable.Ce que Michelle a trouvé bien joli aussi, c'est le champ de Blé d'Inde.Vous savez avec quel plaisir vous mordez dans les grains savoureux de l'épi.La prochaine fois que vous en mangerez, comptez le nombre de rangées de grains qui entourent l'épi.La réponse sera toujours un chiffre qui se divise par deux; si vous en trouviez dont le nombre était impair, téléphonez immédiatement au Jardin Botanique de Montréal: vous aurez fait là une grande découverte.Et remarquez, chers petits amis, que les flocons de maïs ou "Corn Flakes" que nous dégustons au déjeuner sont les grains écrasés du Blé d'Inde.Et Michelle, en dormant, a vu tout à coup un petit enfant à la peau toute jaune: "Un Chinois ou un Japonais"! pense-t-elle aussitôt.Il a sur sa tête un chapeau pointu, véritable parasol! Ses cheveux noirs et luisants forment des nattes amusantes.Ses yeux sont taillés en amandes.Son habit fleuri est protégé par un tablier blanc brodé de couleurs voyantes.Notre, petit homme se trouve près d'une rivière et examine attentivement une tige semblable à celle de l'avoine; mais ce n'en est pas! C'est.du L'OISEAU BLEU 107 .Notre petit homme se trouve près d'une rivière et examine attentivement une tige samblable A celle de l'avoine; mais ce n'en est pas ! C'est.du riz ! riz ! Le riz pousse en effet dans les pays chauds et dans les lieux humides.Bien préparé, il donne d'excellentes Céréales: le riz soufflé, blanc et léger comme une plume, le riz crispé qui fait cric-crac quand on y verse du lait ou de la crème, à la grande joie des petits enfants.* * * Et voilà, chers naturalistes, que vous penserez maintenant en vous régalant de Céréales, à votre déjeuner, aux blonds épis de Blé, aux épis d'Avoine gracieuse, aux imposantes tiges de Blé d'Inde, et au délicieux riz chinois.Toutes ensemble, elles vous disent: "C'est nous, les bonnes Céréales! Nous travaillons fort pour nourrir le monde entier.Nous sommes surtout très contentes quand tous les petits enfants, garçonnets et fillettes, aiment à nous manger.Car nous portons en nous du soleil!" MA PREMIERE LEÇON DE BOTANIQUE A L'EVEIL J'étais très heureux d'aller suivre des cours au Jardin Botanique.Enfin était arrivé le jour que je désirais tant! Le matin même, nous nous sommes rendus au Jardin de l'Enfance, et de là nous avons pris l'autobus qui nous conduisit à destination.Mlle Marcelle Gauvreau était très contente de nous voir arriver; elle nous souhaita la plus cordiale bienvenue.Son premier cours fut très captivant, car elle nous parla de toutes sortes de racines.Sur sa table étaient déposés des spécimens de carottes, de betteraves à sucre, de betteraves potagères et de betteraves pour les animaux, des navets, des radis, des panais, etc.Elle nous montra que toute racine était proté- gée par une coiffe, ou sorte de doigt de gant, au-dessus de laquelle est la partie qui pousse; un peu plus haut se trouve le manchon de poils: puis plus haut encore commence la tige.Pour notre attention soutenue, Mlle Gauvreau nous récompensa en nous donnant du cinéma.Notre professeur a fondé l'école de l'Eveil dont nous faisons partie parce que nous suivons ses cours."Je veux savoir pourquoi toutes ces choses sont belles", telle est la devise de l'école.Une grande surprise nous attendait à la fin du cours.Le Révérend Frère Marie-Victorin nous fut présenté par Mlle Marcelle Gauvreau, qui nous fit subir une récapitulation en sa présence.Le Frère Marie-Victorin nous félicita de nos bonnes réponses et nous engagea à être fidèles à la botanique, science nouvelle pour nous.Guy DESJARDINS, 9 ans Jardin de l'Enfance d'Hochelaga.Peur rire Un homme fort gros, étant sur le point de faire un voyage, envoya son domestique lui retenir deux places à la diligence.De cette façon, pensa-t-il, je serai plus à mon aise! Le domestique revint avec les deux billets.Mais il avait pris une place dans le coupé, et l'autre sur l'impériale.* * * — Garçon, mon homard n'a ni pinces ni pattes.Comment cela se fait-il?Le garçon.— Nos homards sont si vivants qu'ils se battent entre eux comme des diables à la cuisine.Le client.— Bien.Enlevez celui-ci et apportez-moi un des vainqueurs.* * * Un paysan des environs de Québec, à foi ce d'économies et d'avarice, s'était rendu acquéreur de plusieurs métairies.Un de ses fermiers, voulant traiter avec lui une affaire de vente d'animaux, l'invita à boire au cabaret.— Je ne bois ni vin, ni cidre, ni liqueurs, dit le bonhomme.— Eh! bien, ce que vous voudrez! insista poliment le fermier; mais prenez quelque chose.— Ce sera donc pour vous être agréable.Je prendrai donc.un timbre-poste; ça peut toujours servir.Et il en prit un qu'il mit dans son porte-monnaie. 108 L'OISEAUBLEU LA REVANCHE CLAUDE, JANINE, PIERRE, NICOLE vite, montez vous coucher, si vous voulez que le petit Jésus vous apporte des cadeaux.C'est demain Noël, il faut être sage.— Grand'maman, dites-nous un conte de Noël, demande Claude.— Pas ce soir, mes petits, il est trop tard.— L'an dernier vous nous avez raconté une belle histoire la veille de Noel, pourquoi pas cette année encore, grand'maman ?plaida Janine.— Mes petits, il est moins cinq; si à 8 heures vous êtes en pyjama et en robe de chambre, je vous raconterai une histoire.Ce fut un cri de joie, une course, puis un brouhaha indescriptible.Au dernier coup de huit heures les quatre enfants revinrent.Claude aidait sa petite soeur Nicole à mettre sa robe de chambre rose, tandis que Janine et Pierre essayaient de défaire les noeuds de la cordelière de leur robe de chambre.Les petits s'assirent par terre près du beau sapin, qui se garnirait, comme par enchantement, après leur coucher; pour l'instant il embaumait la pièce du parfum des forêts.La grand'mère regarda ses petits-enfants, aux belles têtes brunes et blondes qui Ventouraient, puis commença: — C'était, comme ce soir, la veille de Noël, il y a de cela bien, bien longtemps.Dans une petite maison d'un village entre Montréal et les Trois-Rivières, habitaient seuls, le vieux Nicolas et sa femme.Ils n'avaient jamais eu d'enfants.Ils s'en étaient souvent plaints au Bon Dieu, et aussi à monsieur le curé, qui avait fini par les convaincre que chacun, ici-bas, doit porter une croix, et que si le Bon Dieu voulait leur imposer celle-là, il fallait la porter chrétiennement.Le vieux Nicolas, menuisier de son métier, s'en était consolé en faisant des berceaux.Depuis plus de vingt-cinq ans il ne faisait rien autre chose que des berceaux, et plus on lui en demandait plus il les faisait beaux, plus aussi il les travaillait avec amour, sachant bien que dans plusieurs familles dix, quinze, et parfois vingt petits Canadiens français y gazouilleraient tour à tour.En cette veille de Noël de l'année 1760, le vieux Nicolas, sans entrain et sans joie, mettait la dernière main à un berceau qu'il devait livrer le soir même.Vers 9 heures, sa femme, Marie, lui demanda: — Te couches-tu, avant la messe de minuit, Nicolas f — Non, car il me faut finir ce berceau et le livrer avant d'aller à l'église.— Alors, n'oublie pas de me réveiller à 11 heures 15; je vais me reposer.— C'est bien, Marie, compte sur moi, je ne l'oublierai pas.Et le vieux Nicolas se remit au travail.Mais son coeur n'y était pas et une immense tristesse l'envahissait peu à peu.Sa tristesse, tout à coup se changea en rage et furieux le vieux Nicolas saisit une hache et la leva pour détruire Voeuvre de ses mains.Son geste brusque imprima au berceau un vif mouvement de balancement.Le pauvre menuisier, quand il vit son berceau neuf se balancer de droite à gauche, comme pour endormir un petit enfant, sentit son coeur fondre dans sa poitrine; et il se mit à pleurer.Il s'appuya sur le berceau et laissa couler ses larmes, toutes les larmes qu'il refoulait depuis un an: celles d'abord qu'il n'avait pas versées quand le marquis de Montcalm avait été mortellement blessé et défait sur les plaines d'Abraham, celles qui lui avaient rougi les yeux quand le chevalier de Lévis brûla ses drapeaux dans l'île Sainte-Hélène plutôt que de les rendre aux Anglais; celles, enfin, qu'il avait retenues à grand'peine l'autre jour, quand un officier anglais lui avait commandé le berceau qu'il finissait en cette veille de Noël.Voilà donc ce qui lui causait tant de chagrin: ses berceaux seraient maintenant remplis de petits Anglais, et les petits Canadiens français qu'il avait tant aimés, pour qui il avait fabriqué des berceaux avec tant d'amour, allaient être anglicisés par les orgueilleux vainqueurs d'hier, qui, déjà, prenaient les moyens nécessaires pour imposer leur langue et leur religion aux habitants de la Nouvelle-France.Et le vieux Nicolas, anéanti par la douleur, laissa couler ses larmes brillantes dans le beau berceau neuf.A sa grande surprise, le pauvre menuisier vil tout à coup une de ses larmes se gonfler, grossir, grandir puis se vaporiser.Du léger nuage qui remplit le berceau sortit soudain une délicieuse petite personne, vêtue d'une longue robe blanche, toute parsemée de fleurs de lis d'or; une couronne de feuilles d'érable entourait sa tête.Le vieux menuisier lui demanda: L'OISEAUBLEU 109 DES BERCEAUX — Qui êtes-vous f — Je suis le chérubin, chargé par Dieu, de veiller sur les berceaux canadiens-français, et chaque fois qu'une larme y est versée, je viens pour consoler le petit enfant qui pleure.Comment se fait-il, vieillard, que ce soit vous qui versiez des larmes dans ce berceau ?— Beau chérubin, c'est que j'ai le coeur déchiré à la pensée que ce berceau sera occupé par un petit Anglais, et qu'il en sera peut-être de même de tous mes berceaux.— Non, non, les petits Canadiens français vont continuer de rêver aux anges dans vos berceaux.— J'aimerais mieux, beau chérubin, que mes berceaux restent vides aujourd'hui, si demain, les petits Canadiens français qui les habitent doivent être anglicisés et protestantises par les nouveaux maîtres de mon pays.— Vous n'avez rien à craindre, mon brave ami, car je monte la garde autour des berceaux, et je ne suis pas seul.Toutes les mamans canadiennes veillent aussi avec moi, et demain comme hier, elles fredonneront pour leurs petits les vieilles chansoiis de France.— Ah ! si j'étais sûr que les Canadiens vont demeurer français et catholiques, avec quel bonheur je continuerais de fabriquer des berceaux ?— Allez-y, allez-y, car les Canadiens, malgré les conquérants, vont demeurer français et catholiques, et même ils vont se multiplier, comme le grain qui tombe dans la bonne terre ?— Comme celui qui rapporte trente pour un ?— Plus que cela, mon ami ?— Soixante pour un ?— Encore plus.— Cent pour un, alors ?— Oui, oui, comme le grain dans la terre la plus fertile.— Seigneur de Dieu, y pensez-vous, bon chérubin du ciel ?Alors, bien loin de nous angliciser, nous allons demeurer Français et catholiques, nous allons nous mtdtiplier, notis centupler même?— Oui, c'est bien cela, et de soixante-dix mille que vous êtes actuellement, avant deux siècles vous serez sept millions?— Sept millions ?quel miracle, mon beau chérubin du paradis ?Pensez-vous à tous les berceaux qu'il va falloir ?Ce sera la revanche des berceaux ?— Oui, vieillard patriote, ce sera vraiment la revanche des berceaux ?* * * — Nicolas, Nicolas, réveille-toi, tu dors appuyé sur ton berceau.Dépêche-toi, il est 11 heures SO; nous allons être en retard pour la messe de minuit ?— Marie, nous serons sept millions au Canada, sept millions avant deux siècles ! La revanche des berceaux, Marie ! * * * — Maintenant, mes chers petits, vite il vous faut vous coucher ?— Mais dites, grand'maman, demande Claude, est-ce simplement un rêve que fit le vieux Nicolas ?— C'est un rêve qui est devenu une réalité, mon chéri.Quand tu seras un homme, Claude, il y aura au Canada et aux Etats-Unis — car il ne faut pas oublier nos frères, les Franco-Américains, celle moitié de nous-mêmes — il y aura sept millions de descendants des soixante-dix mille laissés par la France sur les bords du Saint-Laurent, il y a moins de deux siècles f Petit Pierre, qui avait Vesprit pratique, malgré son jeune âge, dit aussitôt: — Claude, si cette revanche des berceaux n'est pas encore finie, noiis pourrions peut-être devenir riches, toi et moi, en fabriquant des berceaux ?Et les quatre mioches, convaincus que le chérubin, chargé par Dieu de veiller sur les berceaux canadiens, se tenait près de leurs petits lits, se couchèrent sagement.Cet ange dirait sûrement à VEnfant-Jésus qu'ils avaient bien écoulé leur grand'maman et méritaient de recevoir de beaux cadeaux au jour de l'an.François Crusson 110 L' O I SEAU BLEU Les nôtres sur la scène universelle BIEN, je crois que la guerre n'affectera pas autant que je le redoutais la tenue de cette chronique.Voici qu'elle paraît pour le troisième mois consécutif: vous allez voir qu'il y a matière à la maintenir, car les nôtres continuent de se faire valoir, même à l'étranger.Au fait, on me demande d'expliquer le titre que j'ai donné à cette série d'articles, de préciser ce que j'entends par les nôtres.Très volontiers et tout de suite.Les nôtres, pour un petit Canadien français, ce sont ceux de sa race, les Canadiens de descendance française.Ils se rencontrent d'abord tout autour de lui: ce sont ceux avec qui il a le plus de rapports: les membres de sa famille, ses autres parents, ses ami1?et connaissances, les individus qui dirigent ou qui fréquentent son école, les gens de sa paroisse, puis de sa ville, de la province de Québec et de tout le Canada français.Ceux-là, vous le sentiez déjà, votre coeur et votre esprit vous le disaient, ce sont bien des nôtres.Mais la race dont ils font partie, la race qui a été la première à coloniser le Canada et une grande partie de l'Amérique du Nord, est aujourd'hui répandue bien au delà des limites du Québec.300,000 de ses enfants sont établis dans l'Ontario: il y en a peut-être autant dans les Provinces Maritimes (qu'on appelle souvent Aca-diens) et plusieurs milliers dans les provinces des Prairies: que dis-je?peut-être plus de 2,-000,000 vivent dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre, sous l'appellation générale de Franco-Américains; il s'en trouve encore un certain nombre en Louisiane, en Californie, etc.Eh bien! tous ceux-là, comme aussi tous ceux, de la même race qui sont éparpillés dans le monde, vivant plus ou moins isolés, de passage ou à demeure dans une contrée quelconque, nous pouvons les revendiquer comme les nôtres.Oui, il y a des Canadiens français partout, et ils font l'honneur de leur nationalité.Commencez-vous à le croire?Ce sont tous ces vaillants-là qui vous donnent des exemples à imiter (qu'on peut appeler pour cela vos précurseurs), que je fais passer chaque mois devant vos yeux comme sur le plateau d'un théâtre.Vous savez pourquoi maintenant j'intitule cette page Les nôtres sur la scène universelle?Voyons les gestes des nôtres qui méritent de retenir notre attention, ce mois-ci.Un expert De la capitale d'abord, il y a quelque temps, on nous apprenait que notre compatriote Jean- Claude Lessard était nommé économiste de la Commission du Transport.Cette charge est très importante et, pour que l'un des nôtres y soit nommé, de préférence à un anglophone (citoyen de langue anglaise), il faut qu'il soit bien qualifié, je vous assure.M.Lessard, en effet, est bachelier ou licencié de plusieurs universités canadiennes et états-uniennes, et il possède maints autres titres.Nous avons raison d'être fiers du choix fait par le gouvernement de l'un des nôtres pour occuper ce poste.Honneur conféré à notre historien national Au cours du mois d'octobre, M.l'abbé Lionel Groulx, professeur d'histoire du Canada à l'Université de Montréal, fut fait président de la Canadian Catholic Historical Society, à l'Université Queen's de Kingston, en Ontario.Vos maîtres et maîtresses ou vos parents ont dû vous parler de ce vaillant professeur de fierté nationale.Apprenez ici, chers jeunes amis, que la profession ouverte de la fierté de sa race n'empêche pas de voir tôt ou tard ses mérites reconnus par les étrangers.En conséquence, ne pas manquer d'agir en patriotes convaincus chaque fois que l'occasion s'en présente.Un artiste qui nous fait honneur Il y a quelque temps, à New-York, Mlle Anne Mayrand, pianiste de Québec, donnait un récital d'oeuvres difficiles de Bach, de Chopin, de Schumann, de Debussy, de Ravel, de Cha-brier et de Severac.Néanmoins, elle fut chaleureusement applaudie par son auditoire de choix.D'après les journaux, Mlle Mayrand, à cette occasion, "a fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle et d'une remarquable virtuosité".Deux autres honneurs mérités A la fin d'octobre, à Worcester (Mass.) aux Etats-Unis, Mlle Elise Rocheleau recevait, des mains du consul de France à Boston, "les palmes académiques et le diplôme gravé que le ministère français d'éducation nationale venait de lui accorder en la nommant Officier d'Académie en reconnaissance des nombreux services qu'elle a rendus à la France par son influence dans l'étude du parler français".Mlle Rocheleau enseigne la langue française à l'école North High, de Worcester, et elle a fondé tout un nombre de cercles français dans cette ville.Elle donne de fréquentes conférences, organise des concours de français, des soirées et autres manifestations d'esprit français, collabore à plu- L'OISEAU BLEU 111 sieurs organes de la pensée française aux Etats-Unis.Elle prit une part active au grand Congrès de la Langue française de Québec, en 1937.En outre, Mlle Rocheleau a conquis: diplôme de l'académie Sainte-Anne de Marlborough, diplôme du Dominion College of Music, de Montréal, certificat spécial de français du couvent de Lachine, diplôme du "Worcester State Teachers College", baccalauréat ès lettres de l'Université de Montréal et diplôme avancé de VAlliance française de Paris.Elle a enseigné en plusieurs endroits de la Nouvelle-Angleterre et jusqu'à la Havane, au pays de Cuba.Voilà qui vous donne une idée, mes chers lecteurs, de l'utilisation généreuse de ses talents et aptitudes au service d'une bonne cause.Dans le même domaine, au Manitoba cette fois, c'est M.J.-A.Marion, président de l'Association d'Education des Canadiens français du Manitoba, qui est l'objet d'un honneur semblable.Le gouvernement français a décerné à ce compatriote une médaille d'honneur en reconnaissance des grands services rendus par lui à la cause française en Amérique.M.Marion avait obtenu, quelque temps auparavant, de la part du Saint-Siège, la décoration dite Pro Ec-clesia et Ponlifice."C'est un insigne honneur, écrit la Liberté de Winnipeg, pour notre Association d'Education, de voir son populaire président décoré à la fois par l'Eglise et par la France." Dans Varmée Toujours au mois d'octobre, l'un des nôtres, le colonel J.-P.-U.Archambault, D.S.O., M.C.est promu au grade de commandant du district militaire numéro 4, à Montréal.Le nouveau commandant fait partie de l'armée canadienne depuis au delà de 25 ans.Durant la Grande Guerre, il conquit les décorations D.S.0.et M.C, la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur et plusieurs citations à l'ordre de l'armée.Puis c'est le général Thomas-Louis Tremblay.C.M.G., D.S.O., E.D., A.D.C., qui est nommé inspecteur général de l'armée de l'Est du Canada.Cela lui donne juridiction sur toutes les troupes stationnées dans les Provinces Maritimes et le Québec."Le général Tremblay est un militaire de carrière de grande valeur et il se fit valoir notamment en France durant la Grande Guerre", nous apprend le Droit d'Ottawa.Il fut cité quatre fois à l'ordre du jour et il conquit la rosette de la Légion d'Honneur, en sus des décorations anglaises qui s'alignent à la suite de son nom.Notre champion mondial Dan?un domaine moins important mais qu'on ne doit pas négliger pour cela, les Cana- diens français peuvent se vanter aujourd'hui d'avoir leur champion du monde.Celui qui obtint ce titre est Yvon Robert, lutteur poids-lourd, qui a reconquis sa couronne en remportant une victoire décisive sur Ernie Dusek.La race canadienne-française a toujours eu des hommes forts: car elle est renommée pour sa vigueur physique.En sera-t-il toujours ainsi?On note malheureusement des signes de faiblesse chez elle.A vous, jeunes gens, de réagir et de fortifier votre corps tout en cultivant votre intelligence.Aimez et pratiquez la culture physique, la gymnastique et les sports.Il demeure toujours vrai qu'un esprit sain n'est vraiment à l'aise que dans un corps sain.Jeune musicien de talent Etudiant à Paris, M.Georges Savaria vient d'obtenir un nouveau succès: il conquiert haut la main son diplôme de contrepoint de la Scho-la Cantorum, avec la note excellent.Nos missionnaires toujours et partout C'est vers Madagascar, cette fois, qu'ils attirent notre pensée.Au cours du mois de novembre, trois Frères du Sacré-Coeur de la province d'Arthabaska arrivent dans cette contrée, et se joignent aux dix-neuf Frères du Sacré-Coeur canadiens qui exercent déjà leur apostolat dans l'Ile Rouge, depuis une dizaine d'années seulement que cette mission est fondée.Permettez-moi de vous citer un extrait du Devoir à ce sujet: "Arrivé à Madagascar en 1928, comme fondateur de la mission, le Frère Aldémar, après sept ans de laborieux et fructueux apostolat, dont deux comme directeur général, dut venir refaire sa santé au pays natal.Aujourd'hui, il retourne à sa chère mission, amenant avec lui deux compagnons, ce qui portera à 28, dont 7 indigènes, le nombre de Frères du Sacré-Coeur en terre malgache.Il y trouvera ses Frères desservant huit écoles, enseignant à plus de deux mille élèves et mettant leurs espérances dans leur noviciat indigène, établi dès le début et qui groupe présentement une douzaine d'aspirants religieux".Terminons ici.C'en est bien assez pour un mois, n'est-ce pas?Cette chronique vous intéresse?Puissiez-vous y prendre quelque bonne-leçon de temps à autre.Antoni JOLY 112.L'OISEAU BLEU /'rés ûfe /a crèche ¦BH Cliché de l'Action paroiwiaJe iVous voie/ donc, Seigneur, courbés à vos genoux.Veuillez faire tomber votre pitié sur nous. L'OISEAU BLEU 113 Sriere ?Petit Enfant-Jésus, doux et pâle en vos langes, A qui viennent parler et sourire les anges, O vous, le fils de Dieu, riche en vos pauvretés, Souriant près du boeuf aux grands yeux veloutés, Vous qui tenez nos jours en vos petits doigts roses, Dont la chair est pareille à des lis et des roses.Nous voici donc, Seigneur, courbés à vos genoux.Veuillez faire tomber votre pitié sur nous.En ce jour ineffable, en ce jour de mystère Où des souffles du ciel passent sur cette terre, Jetez vos yeux très purs sur notre impureté, Et versez la lumière en notre obscurité.Notre siècle chercheur de joie et de bien-être, En votre dénûment ne veut plus vous connaître.Sans cesse poursuivant son rêve ambitieux, Hélas! il ne sait plus regarder vers les deux! Autour de nous, Seigneur, la tempête fait rage, Tendez-nous votre main, sauvez-nous du naufrage.Jeune peuple perdu dans ce vaste univers, Sans vous nous ne pourrons vaincre tous les revers.Ah! faites que nos yeux ne perdent pas la trace De la route où marchait, autrefois, notre race.Afin que nous montions vers un grand avenir Daignez, petit enfant, oui, daignez nous bénir! Faites que nous restions, en la lutte méchante, Le peuple fier, le peuple qui peine et qui chante, Le peuple qui, toujours calme et laborieux, Sait conserver la langue et la foi des aïeux! Dans nos coeurs, 6 Jésus, mettez votre croyance! Sur nos lèvres, gardez le doux parler de France! Blanche Lamontagne-Beauregard \ \ ! — La Bonne Parole 114 L'O I SEAU BLEU C'EST l'avant-veille de Noël! La neige, par son absence, boude notre froid climat.Un fort vent d'ouest balance démesurément les longues branches dénudées des arbres et un sourd gémissement, semblable à celui des vagues furieuses de la mer déferlant sur le rivage, passe au-dessus des toits du petit village isolé et pauvre d'un des pays d'en-haut.Les jeunes pastours, inquiets, ferment solidement les portes des étables tandis que les robustes paternels rejoignent les volets des fenêtres et jettent un dernier coup d'oeil de sûreté aux portes verrouillées.A peine aperçoit-on par-ci par-là filtrer un mince filet de lumière s'échap-pant des ouvertures mal jointes.Les tempêtes n'effraient nullement les braves montagnards.Ne se blottit-on pas alors près du poêle à deux ponts qu'un gars de la maison alimente de bûches d'érable et dont le pétillement joyeux met en fuite peur et tristesse?Dans toutes les chaumières, les alertes ménagères ont l'air bien affairé.C'est un va-et-vient continuel.Sur la longue table familiale, la lampe à l'huile éclaire la grande cuisine et dessine sur les murs la silhouette mouvante de ses hôtes.Les marmots sont bien encombrants en ces soirs d'avant-veille de fête, surtout de celle de la Noël et du Jour de l'An.L'accorte cuisinière, en même temps maîtresse du foyer, est la fière maman de sept enfants.Toutes les maisons y comptent leur nombre et rarement trouve-t-on le berceau vide.Ce soir-là, on cuisine fort: fricots, rôtis, tourtières, tartes aux pommes, galettes, petits pains au lait, tout passe par le fourneau et en sort gonflé, doré, appétissant.Imaginez un peu quelle paire d'yeux arrondis font tout ces petits bouts d'hommes et de femmes dont les langues roses s'allongent prématurément sur les lèvres gourmandes.Dans la maison de papa Dubé, on vient de donner le signal du coucher des jeunes.La prière est récitée à haute voix par la grande sœur et tous y répondent pieusement.Jean, Pierre, Jacques grimpent prestement le rustique escalier qui conduit à leur cham-brette et bientôt on peut constater que tous dorment profondément.Quant à Lolotte et Mimi, elles suivent la grande qui les aide à enfiler leur, robe de nuit; elle les dépose dans leurs petits lits respectifs, les borde affectueusement, puis descend.Assise près de sa mère courbaturée par cette longue journée de labeur incessant, l'aînée des enfants éprouve grand'hâte de lui raconter les détails de sa sortie.Elle a l'air mystérieux, voire songeur.Sûrement a-t-elle quelque nouvelle à lui apprendre! Dans l'après-midi, Margot est sortie, histoire de faire quelques emplettes indispensables.Cependant, ne devait-elle pas atteindre le tournant de la montagne, à La cabane du père Aubuchon. L'OISEAU BLEU 115 l'autre bout du hameau où se trouve située la cabane du père Aubuchon, un brave vieux, oh! bien, bien âgé.bien seul.?On ne lui connaît aucun parent, mais tous du village se réclament de sa parenté.On l'aime, car il est bon.Jamais il n'a refusé service ou aide à son prochain.D'où vient-il?Nul ne le sait.A-t-il été mécréant, autrefois dans sa jeunesse si lointaine?On l'ignore.Cependant on sait qu'il a parcouru les forêts, abattu des arbres géants, fait du portage, traversé des rivières en canot, rencontré dans ses courses l'héroïque missionnaire des camps.On connaît tout cela, et les histoires vraies, vécues, racontées durant les longues veillées d'hiver, personne ne les a oubliées.Ce matin du même jour, Marguerite, à la messe matinale à l'humble église, n'a pas rencontré le pauvre vieillard.Inquiète, elle a dirigé ses pas vers la maisonnette.Un coup discret frappé à la porte.une faible voix répond: Entrez.La jeune fille ouvre, puis voit le malheureux couché sur un grabat.Des couvertures grises le protègent mal de la froidure.Point de feu dans le poêle! — Comment, père Aubuchon, vous êtes malade ?— Oh, mamselle.que Dieu est bon de vous envoyer!.Je n'en ai pas pour longtemps.Les forces m'abandonnent.j'étouffe.l'air ne passe plus là-dedans.Pourtant, j'aurais voulu voir encore la Noël.Marguerite a encouragé le moribond, lui a promis la consolante visite de monsieur le curé.Le poêle rallumé répand maintenant dans la pièce une réconfortante chaleur.Une tasse de lait chaud est avalée avec beaucoup de difficulté par le vieux, qui, tôt, s'assoupit.En revenant chez elle, la généreuse enfant avertit la mère Véronique et sa fille qui, toutes deux, depuis des ans, assistent de leurs soins charitables et de leurs prières tous les partants pour l'au delà.— Maintenant, mère, dit-elle, toutes les commissions ont été faites.Il se fait bien tard.Vous êtes lasse de ce long jour de besogne.Allons prendre notre repos.*?*?** Il est six heures du soir.C'est la veille de Noël.Dirigeons nos pas vers l'église du village, toute parée, toute jolie même.Les vieux cuivres des candélabres scintillent à la faible lueur de la lampe du sanctuaire.L'humble crèche faite de sapin odorants de la forêt est sise à droite d'un des autels latéraux; elle est vide encore de son Enfant-Jésus, mais tous les minuscules personnages sont là, attendant patiemment la visite des petits gars du hameau.Dans quelques heures, tout sera animé ici et du clocher, s'envoleront les sons joyeux, répétés par l'écho des montagnes, annonçant à tous l'heureuse nouvelle: un Enfant nous est né!.Il est donc six heures du soir.La porte du temple s'ouvre toute grande, des enfants de chœur revêtus de leur soutane et portant flambeaux en sortent.Monsieur le curé, enveloppé de sa douillette, porte, suspendue au cou, la custode contenant l'Hôte divin.Suivant la grande des Dubé, quelques hommes et des femmes.Une clochette agitée par un garçonnet dit à tous le passage du solennel cortège.On se découvre, on adore.Tout le long du chemin qui conduit à la chaumière du père Aubuchon, les ave s'égrènent.La bise est froide, une neige fine tombe drue et blanchit la route.Cette nuit-là, c'est vraiment une nuit de Noël! Le groupe, grossi de plusieurs villageois, arrive enfin.Mais, entendez-donc! On chante.Les anges dans nos campagnes ont entonné l'hymne des deux et l'écho de nos montagnes.Gloria, gloria, gloria in excelsis Deo.La porte de la maisonnette s'ouvre.On ne reconnaît plus le réduit.Les murs noirs et crasseux sont tendus de draps blancs, le lit est retapé et propret.Un Christ, des cierges allumés, quelques fleurs garnissent la vieille table recouverte d'une nappe de toile blanche.Les derniers Gloria in excelsis Deo, chantés par les enfants ont été entendus par le moribond dont la vie ne tient plus qu'à un souffle.Difficilement, il murmure: Des anges.oh, des anges.le bon Dieu.Le prêtre s'approche du lit, donne une dernière absolution au vieillard qui reçoit son Dieu.Un silence profond règne dans l'humble demeure et doucement.doucement part ainsi le père Mathias Aubuchon allant fêter là-haut la Noël des âmes de bonne volonté —C.F.Ce conte a été rédigé par Maman Marthe, amie de tous les oisillons du Coin.GRAPHOLOGIE Telle écriture, tel caractère! C'est ce que vous dira Soeur Jeanne, notre graphologue, pourvu que vous lui envoyiez dix lignes d'écriture, de composition personnelle, sur papier non réglé, le tout, accompagné de la modique somme de vingt-cinq sous et d'une enveloppe affranchie.Adressez: Soeur Jeanne, L'Oiseau bleu, 1182, rue Saint-Laurent, Montréal, P.Q. 116 L'OISEAU BLEU LE QUESTIONNAIRE DE LA JEUNESSE LA CHASSE Questions.1.Quel est cet animal sortant de la forêt?— C'est un loup.Q.Nommez quelques fables de La Fontaine où il est question du loup ?— Le Loup et l'Agneau, le Loup et la Cigogne, le Loup et le Chien, le Loup et le Renard.Q.Notre province est-elle giboyeuse?— On y trouve le gibier à poil: le lièvre, le rat musqué, le renard, le loup, l'ours, le caribou, le chevreuil, Y orignal; et le gibier à plume: la perdrix grise et de savane, la perdrix blanche, le canard sauvage, le bécassine, la bécasse, la macreuse, la sarcelle, le courlis, le pluvier, le chevalier, la maubèche.Q.Le loup n'entre-t-il pas dans plusieurs expressions françaises ?— En voici quelques-unes: Marcher à pas de loup (sans bruit et avec le dessein de surprendre); Hurler avec les loups (faire comme les autres); Froid de loup (très rigoureux); Loup de mer (vieux marin); Se mettre dans la gueule du loup (s'exposer au danger) Connu comme le loup blanc (de tout le monde); Entre chien et loup (à la nuit tombante); Tête de loup (brosse pour nettoyer les plafonds).2.Que fait ce chasseur?—Il imite le cri de l'orignal.S'il y en a eu un près de là, il se précipite, croyant rencontrer un rival; il se jette même à l'eau pour le rejoindre et lutter avec lui.C'est ainsi qu'il court au-devant des balles meurtrières.3.Que fait l'autre chasseur, genou en terre, tenant son fusil prêt à tirer?—Il attend une victime qui pourrait s'offrir à ses balles.4.Quel est cet animal dangereux ?— C'est un ours polaire.Il y a un ours habitant les montagnes qui est noir ou brun.Q.Donnez des expressions où entre cet animal.— C'est un ours (personne au caractère sauvage); Envoyer à l'ours (envoyer promener); Ours mal léché (personne mal faite, grossière); Pavé de l'ours (gaucherie, maladresse, gaffe).5.Le gentil écureuil est-il prévoyant?— Oui, il accumule dans les trous des arbres des graines et des noisettes pour s'en nourrir durant l'hiver.Q.Est-il nuisible ?— Il mange souvent les bourgeons des arbres et s'attaque aux nids des oiseaux dont il mange les œufs.II y a soixante-quinze espèces différentes d'écureuils.6.Comment se nomme la femelle du lièvre ?— Hase, et ses petits lièvreteaux.Q.Cet animal a-t-il été l'objet d'expressions caractéristiques ?— On remarque celles-ci: Mémoire de lièvre (très courte); Poltron comme un lièvre (excessivement); Courir deux lièvres à la fois (poursuivre en même temps deux projets).7.Dans -quel état voit-on ce chasseur?— Appuyant son fusil à l'épaule, il vise et se prépare à tirer.Un chien moucheté l'accompagne.8.Que voit-on ici ?— Un chasseur à l'affût.9.A quelle chasse se livre cet homme?— C'est un chasseur de canards.A côté de lui est un canard artificiel ou appeau, un couteau et une bande cartouchière.10.Qu'observe-t-on ici?—Un piège, et tout près, une hermine.Q.Que savez-vous de l'hermine ?— Son nom vient de l'Arménie, sa fourrure était jadis travaillée dans ce pays.Elle est très recherchée.Une bande de sa fourrure orne la robe des magistrats et.des professeurs d'université.11.Dites ce que vous savez du sanglier.— Son nom veut dire solitaire (porcus singulars).C'est un porc sauvage inconnu en Amérique.Q.Quelle est la taille et le poids approximatifs de l'orignal ?— Il a de six à huit pieds et peut atteindre un poids de quinze cents livres.13.Quelles sont les principales qualités du castor ?— C'est un habile constructeur, étant à la fois ingénieur et architecte.On peut dire aussi qu'il est maçon; sa queue lui sert de truelle pour transporter une boue mêlée de feuilles mortes, de joncs, d'algues, de mousse et de déchets formant ciment.Sa queue sert aussi à placer, battre et durcir ce ciment de sa composition.Le castor est l'emblème du Canada.14.Que cherche ce chasseur en raquettes?— Du gros gibier, je présume.15.Quel animal vient de tuer ce chasseur?— Un faisan.16.A quelle catégorie appartient cet ours?— C'est un ours gris.17.Quels sont ces divers animaux à fourrure?— Un renard (17), une fouine (18), une loutre (19), une hermine (20) et un chat sauvage (21).Q.Qu'est-ce qu'un nemrod ?— C'est un adroit chasseur.Abbé Etienne Blanchard L'OI SEAU BLEU 117 LA CHASSE 118 L'OISEAU BLEU f/n trésor inépuisable AVEZ-VOUS déjà rêvé, mes jeunes amis, de posséder un trésor inépuisable f Disons un coffret en bois de rose, richement sculpté, incrusté de nacre et d'ivoire, et dont la serrure et les gonds seraient en argent ciselé f Un coffret qui contiendrait pêle-mêle une quantité de pièces d'or, plus brillantes que le soleil; des diamants, scintillants comme les étoiles du firmament, un beau soir d'été; des rubis, rouges comme des gouttelettes de vin cristallisé, des saphirs, bleus comme un coin du ciel et des éméraudes, plus vertes que l'herbe des champs, après la pluie f Eh bien, moi, je connais un tel trésor dans lequel vous pouvez puiser sans jamais l'épuiser.Les livres ne sont-ils pas, en effet, un trésor ?Trésor où s'est réfugiée toute la richesse de la parole divine / Trésor où vous trouverez, condensée, toute la sagesse des siècles passés?Trésor où vous découvrirez la pensée profonde de toutes les grandes intelligences?Trésor infiniment plus précieux que les plus riches amoncellements de gemmes et d'orf Et ce trésor, il est à votre portée, il est vôtre, pourvu que vous vous donniez la peine de le chercher et de le trouver.La somme de toutes les connaissances humaines s'offre à vous dans les livres, et vous n'en profiteriez pas?Ce serait alors renoncer à la richesse intellectuelle, plus durable et plus appréciable que la richesse matérielle, qui se perd, se vole, se dépense, tandis que la première, une fois acquise par l'étude, le travail et la lecture demeure indéfiniment.Dès maintenant, afin d'en prendre l'habitude pour toute votre vie, puisez largement dans le trésor intarissable des livres.Vous trouverez là tout ce qu'il faut pour vous aider à devenir vraiment des catholiques fervents, des patriotes convaincus, des hommes et des femmes dignes de ontinuer la noble lignée de nos valeureux ancêtres.— L'Oiseau bleu.VOUS ou TU ?QUELLE formule employez-vous, mes petits amis, quand vous vous adressez à vos parents?La formule de politesse vous.la formule égalitaire tu?J'espère que tous vous vous servez de la deuxième personne du pluriel, qui est infiniment plus jolie, plus respectueuse et plus naturelle que la deuxième personne du singulier dont l'emploi date de la Révolution français*.Encore aujourd'hui, bien des gens arguent et discutent sur l'avantage de l'une ou de l'autre des deux formules.Quant à nous, nous n'hésitons pas, nous ne pouvons pas hésiter, convaincu que nous sommes que seule la formule de politesse convient le mieux quand les enfants s'adressent à leurs parents.Mgr Antonio Camirand, V.G., a publié sur ce sujet une intéressante plaquette qui en est à sa seconde édition.\S Oiseau bleu la recommande avec instance à ses jeunes lecteurs.Il la signale aussi à leurs parents, surtout à ceux qui se laissent tutoyer par leurs enfants ou seraient tentés de laisser cette habitude s'introduire dans leurs foyers.Cette brochure de Mgr Camirand a pour litre: Le tutoiement des parents par les enfants et se vend dix sous l'unité chez l'auteur: Mgr Antonio Camirand, Evêché de Nicolet, P.Q.Aiiiiim iis-ïh m Jean, après quelques leçons d'équitation, veut faire une sortie à cheval.Il n'est qu'à quelques pas qu'il est envoyé à terre par sa monture.Un passant qui l'aide à se relever lui dit: — C'est la première fois que vous montez à cheval ?— Non, c'est la dernière.Achète BIEN qui achète chez DUPUIS le plus grand magasin canadien-français 865, rue Sainte-Catherine Est — PLateau 5151 L'OI SE AU BLEU 119 /'*ÎK/''*^^'*^/^^/'^^ /^$S /^$S /^$S fJ%\Si^r?ïf>itJi&^^ FEUILLETON DE L'OISEAU BLEU Le Mariage de Josephte Précourt par MLLE MARIE-CLAIRE DAVELUY de la Société Historique de Montréal {Suite) IV.LE COMPLOT UN billet attendait le jeune homme, le lendemain matin, au bureau.Il était ainsi conçu: "Mon cher Authier.— Voulez-vous me remplacer durant une heure?Le premier ministre me fait appeler d'urgence".— Amable Berthelot.Le jeune homme sourit.L'expression "Mon cher Authier" dépeignait bien la noblesse de coeur de son patron, qui le traitait sans cesse en associé ou en ami.Il est vrai que Michel, tout en se montrant obligeant, s'assimilait rapidement cette jurisprudence canadienne, qui intéressait son esprit, en atteignant les fibres secrètes de son coeur.Il savait que les luttes constitutionnelles s'engageaient de plus belle autour des droits de ses compatriotes de langue française.Il continuait d'assister aux séances du parlement où combattait La Fontaine.Aux efforts pacifiques d'aujourd'hui, il rapprochait les actes d'héroïsme d'hier, celle d'il y avait dix ans à peine.Il se félicitait d'être bientôt en état de se joindre à tous ces hommes vaillants, qui ne savaient reculer ni devant la force, ni devant les puissances d'argent, et encore moins devant des menées haineuses, hypocrites ou perfides.La décision de Michel, en choisissant la carrière d'avocat, plutôt que celle de médecin qu'il préférait, avait eu pour motif ce désir de défendre à son tour la liberté politique de ceux de sa race.Surtout, il serait là, à servir à la place de tous ces disparus, qui avaient versé, eux, non des flots d'éloquence, mais leur sang, qui avaient sacrifié sans hésiter tout ce qu'un coeui jeune, noble et enthousiaste peut attendre de la vie."Hélas! pensait Michel, qui revenait sans cesse à ses souvenirs, jamais plus le chevaleresque Olivier Précourt ne monterait à la tribune; jamais plus sa voix chaude, persuasive, si facilement ironique, ne soutiendrait la cause de quelque malheureux ou de ce grand malheureux qu'était le Canada français.Eh bien! il fallait essayer d'être une voix à son tour, une voix qui réclamait, qui exigeait la reconnaissance de droits encore outragés." Michel se sentait distrait, en ce matin pluvieux de juin, qui succédait au soleil éclatant de la veille.Il revivait les scènes de la cérémonie, à Notre-Dame.Ce Jules Paulet lui plaisait de moins en moins, à bien y penser.Il avait quelque chose de dur, d'hostile dans l'expression.Devinait-il qui il était?Michel soupira en voyant se lever à ses côtés la douce figure de Josephte Précourt.Elle méritait certes mieux que ce mondain aux manières aristocratiques, mais aux sentiments vulgaires.Sa soeur semblait charmante.différente, en tout cas, de celle qu'il avait aperçue dans le jardin des Précourt, et qui répondait au nom d'Hélène.Un geste d'impatience échappa au jeune homme.Il repoussa le code qu'il étudiait et prit la Minerve.Mais il rejeta bientôt le journal, vieux d'une semaine.Il regarda pensivement vers la fenêtre.Les passants étaient rares dans la rue Craig, toute ruisselante sous la pluie.Soudain, le jeune homme eut un recul.Du côté de la rue Saint-Dominique, une voiture privée venait à toutes allures et s'arrêtait bientôt à la porte du bureau.Un jeune homme en descendit, puis il tendit la main à une dame, à l'intérieure de la voiture.Elle en sortit vivement en s'abritant sous un parapluie.A sa stupéfaction, Michel reconnut en eux Jules Paulet, son agresseur de la veille, et sa soeur, la blonde et compatissante jeune fille qui lui avait parlé gentiment pour diminuer les torts de son frère.On sonna.Michel dut aller ouvrir.— Monsieur Berthelot est ici?demanda le jeune visiteur, en regardant d'un air abasourdi celui qui venait lui répondre.Lui aussi semblait très étonné de rencontrer Michel.Mais.ajoutait le jeune Paulet aussitôt, peut-être fais-je erreur?.Cette étude.— C'est bien ici, en effet, le cabinet de l'avocat Berthelot, répondit Michel.Entrez, si vous voulez le consulter.Il sera ici à l'instant.— Mais, Jules, s'écria à ce moment la jeune fille, qui s'était occupée jusque là de donner des ordres au cocher, tu ne reconnais donc pas.notre jeune inconnu d'hier?.Bonjour, Monsieur, vous n'êtes pas trop froissé contre nous?.Mon frère regrette bien.Je vous assure.— C'est-à-dire que j'ignorais tout, hier, reprit Jules Paulet, d'un ton hautain, et en haus- 120 L'OISEAU BLEU sant les épaules.Ce sot animal qui est venu m'ennuyer ne vous appartenait pas, paraît-il, Monsieur.Vous ne méritiez nullement l'algarade, alors.Michel s'inclina, sans souffler mot."Ainsi, pensait-il, si le pauvre petit chien inoffensif m'eût appartenu il aurait trouvé tout à fait naturels, ce jeune homme, et l'algarade et le coup brutal qu'il donna à ce faible animal".Il installa, tout en devisant avec lui-même, le frère et la soeur dans la petite pièce où M.Berlhelot recevait ses visiteurs.Il répondit brièvement aux questions qu'on lui posa.Il allait sortir et réintégrer l'angle qu'il occupait au bout du corridor, éclairé par une large fenêtre, lorsque M.Berthelot entra.Il s'exclama aussitôt.— M.Paulet?Je vous attendais.Votre père m'avait promis une explication sur un document.Bonjour, Mademoiselle, toujours blonde et fraîche?.Mais permettez-moi de vous présenter à tous deux mon unique clerc, presque mon associé maintenant: M.Michel Des Rivières-Authier, Américain hier, Canadien aujourd'hui.Le patriote Olivier Précourt aima beaucoup jadis ce jeune homme.Allons, allons, mes amis, finit le bon Amable Berthelot, en souriant, un peu étonné de l'effet produit, ne soyez pas tous aussi confus.La jeunesse va vers la jeunesse, d'habitude.Je ne comprends pas que.— Notre confusion a un autre nom M.Berthelot, c'est de la surprise.répondit enfin la jeune fille, en tendant la main à Michel, M.Des Rivières-Authier, de nom, du moins, ne nous est pas inconnu.Ma soeur Hélène est une amie-intime de Josephte Précourt.— Tenez, c'est vrai, reprit Amable Berlhelot.Je l'avais complètement oublié.Un peu d'embarras parut sur sa figure.Avait-il été indiscret?— M.Berthelot, je me rends au Palais, c'est l'heure, dit Michel avec effort, en prenant" congé- — Bien, mon ami, approuva l'avocat.Merci en tout cas, d'avoir fait les honneurs de mon cabinet à d'aussi charmants visiteurs.Michel s'enfuit, fort ennuyé de l'incident, qui dévoilait son nom et son identité, à qui?A celui à qui il aurait voulu les cacher.Ce Jules Paulet.quel prétentieux personnage! Avec quel air méprisant, il avait été toisé par lui dès que son nom avait été accolé à celui des Précourt.Il avait tort pourtant.Jamais, Michel Authier ne voudrait prétendre à la main de la riche héritière qu'était devenue Josephte.Il essaierait, sans doute, de la protéger de loin, à son insu, et dans la mesure de ses faibles moyens.Mais ce serait tout.Et puis, Josephte de- vait le juger mal, bien mal, depuis son retour au Canada.Quel silence ingrat!.La triste situation que celle d'un orphelin inconnu! se dit Michel.On ne lui accorde aucune chance dans le monde, et si le sort le favorise, on l'accusera des pires motifs d'ambition.Mais Michel se secoua bien vite et se reprocha cette amertume.N'avait-il pas également rencontré, en sa qualité d'orphelin, de touchantes sympathies?Qu'était la morgue de certaines gens, aux sentiments peu élevés, comparée à la chevaleresque protection des êtres d'élite qu'il avait connus?/ Le front de Michel se rassérénait peu à peu.Mais la tristesse demeura dans son coeur.Son chagrin, qui le guérirait jamais?Il diminuerait d'intensité avec les ans, peut-être?Que ce serait long, hélas! de toutes façons, et pénible, cette lutte entre sa raison et son coeur si profondément épris?Du moins, Josephte ne souffrirait pas, ayant appris à le mépriser.Lui seul, regretterait son impossible amour.Chez les Paulet, le soir, au souper, un calme inaccoutumé régna jusqu'au dessert.A plusieurs reprises, Hélène, qui remplaçait sa mère absente et présidait au bout de la table, en face de son frère, regarda tour à tour, en interrogeant des yeux, et son frère, Jules, et sa soeur, plus jeune qu'elle d'un an.Mais tous deux ne répondirent pas à ses regards et continuèrent à garder un mutisme presque complet.M.Paulet, le père, ne s'aperçut nullement de ces échanges de regards.A son ordinaire, il s'absorba dans ses pensées, après s'être enquis de la santé de chacun.Il se leva de table, en voyant qu'on servait le dessert."Il avait à préparer un message important d'affaires et immédiatement", expliqua-t-il, en quittant ses enfants.On ne devait pas le déranger d'ici à une heure, et pour qui que ce fût.Hélène avait donc à veiller sur cette recommandation, "dont s'acquittait avec perfection sa mère, lorsqu'elle était à la maison", avait ajouté M.Paulet, en frappant, au passage, avec affection, sur l'épaule de sa jolie fille aînée.— Bien.Maintenant que papa a disparu, vous allez tous deux m'expliquer votre attitude, s'exclamait Hélène Paulet, en tranchant un appétissant gâteau avec adresse et complaisance.— Toujours curieuse, cette Hélène! remarqua son frère, avec ironie.Comme si la Benjamine et moi nous étions, d'ordinaire, très bavards, comme si tu ne faisais pas toujours les frais de la conversation, ma brave soeur aînée.— Je suis insensible à tes railleries, Jules, lu le sais.Epargne-les, mon cher.A midi, vous étiez d'une humeur sombre, tous deux, mais j'ai L'OISEAU BLEU 121 passé outre.Cela arrive, parfois.Mais voilà que ça dure et de façon plus significative encore, ce soir.Alors, je m'inquiète, j'interroge.Répondez?— Oh! oh! tu t'inquiètes?Le mot n'est pas un peu fort, ma chère?demanda encore Jules, en se moquant.— Si tu veux.Mettons que je me sens intriguée.— C'est mieux parler sa langue, mon trésor.— Ne me pousse pas à bout, Jules.• - Je n'en ai pas l'intention.— Qu'est-ce qui se passe, alors?Dis-le, toi ou notre petite cadette, qui me paraît aussi mélancolique que silencieuse — Elle a un amoureux nouveau, parions, Hélène?fit Jules.Cela vous rend songeuses, Mesdemoiselles, de rencontrer un beau jeune homme inconnu qui vous sourit.— Cela expliquerait à la rigueur l'attitude de notre Benjamine, mais la tienne, Jules, elle doit avoir une autre cause?— C'est peut-être que ce bel inconnu me tape sur les nerfs, à moi?— Alors, il y a un jeune homme en cause?— Oui.— Je le connais?— Pas plus que nous, hier encore.— Jules, je vais faire un malheur si tu me réponds ainsi et si Blanche continue de se taire.— Quelle violence tu déploies! Et tout cela pour apprendre que nous avons fait la connaissance, ce matin, au bureau de Maître Ama-ble Berthelot.— Du nouveau clerc?On le dit beau, intelligent, farouche au possible et très pauvre.— Quel signalement! Qu'en dis-tu, Blanchet-te?— Rien encore.— Petite carpe! fit Hélène d'un ton vexé.— Eh bien ! ma chère Hélène, essaie maintenant de deviner le nom de ce clerc, aux allures romanesques, reprit son frère, en se levant pour prendre sa pipe.— Aucune de mes amies ne le sait, quoique toutes brûlent de l'apprendre.Pourquoi devi-nerais-je mieux qu'elles?Et comment le pour-rais-je, mon pauvre Jules, voyons?Tu es idiot.— Fais appel à toutes tes forces, alors.Je te prédis un choc.— Rien ne m'émeut beaucoup en ce bas monde.— Sauf quand ta petite personne est en jeu.— Pourquoi pas?Charité bien ordonnée commence par soi-même.Alors, ce nom, ce choc?— Ta soeur et ton frère ont été présentés, à dix heures ce matin, en bonne et due forme, par [Maître Berthelot, à M.Michel Des Rivières-Auihier, le protégé, jadis, des Précourt.— N on?— Oui.Regarde la Benjamine.Elle rougit à ce souvenir.Elle a le béguin pour lui, déjà.— Laisse Blanchette tranquille, veux-tu, Jules?Tu finis toujours par la faire pleurer avec tes plaisanteries indiscrètes?— C'est qu'elle a meilleur caractère que toi.— Elle t'aime beaucoup aussi, plus que tu le mérites d'ailleurs.— Ecoute, Hélène, tu m'ennuies à la fin.En ta qualité d'aînée, je te permets une certaine liberté de langage, mais n'abuse pas.— Allons, passons au salon, afin de continuer avec calme cette intéressante conversation.Tu funics comme un cratère, mon frère, et si maman était ici, elle gronderait.La salle à manger n'est pas l'endroit où elle le tolère, tu le sais.— Je te suis.Pour un quart d'heure seulement.Je vais jouer au billard chez des amis Mais où va Blanchette?— Ne t'inquiète pas.— Mais si.Je déteste lui faire réellement de la peine.— Tu passeras l'embrasser avant de sortir tout à l'heure.J'ai à te parler, moi.— Quelle figure animée! Que se passe-t-il dans ta cervelle?— Il y a que je vais t'apporter mon aide darr tes affaires de coeur?— Qu'est-ce que tu dis?Tiens, je m'effondre dans ce fauteuil.Si je m'attendais à une offre pareille! — Ne ris pas.— C'est pourtant assez drôle, tu sais, de te voir te mêler de.de ce qui ne te regarde pas, après tout.Pardonne-moi de te le dire brutalement.— Ne fanfaronne pas avec moi.Je ne suis jamais dupe, he seul rival que tu as à craindre LA PHOTOGRAVURE NATIONALE LIMITEE 282 oueit, rue Ontario, prêt lleury - Montréal 122 L'OISEAU BLEU Ne fanfaronne pas avec moi.Je ne suis jamais dupe.auprès de Josephte vient d'entrer en scène, ne le vois-tu pas?Ne te rends-tu pas compte?Michel, le redoutable, le voici dans la place.Michel.— Tu ne peux pas crier davantage?Ce que tu m'agaces.— Alors, tu es touché?Sans cela, roulerais-tu de tels yeux.J'ai une admirable perspicacité, avoue-le donc.— Tu es insupportable.Tiens, je m'en vais.Cela vaut mieux pour toi comme pour moi.— Très bien.Mais ne viens pas te lamenter auprès de moi au premier échec.— Comme si je l'avais déjà fait! Tu deviens complètement obtuse et fantaisiste.— Tout ce que tu voudras.Alors, c'est entendu, je ne t'aide plus de certains conseils.que tu suis pourtant, parfois.— Il t'arrive d'avoir du bon sens.— Charmant! — Mais qu'inventerais-tu donc, cette fois?Je serais curieux de le savoir, j'ai même la faiblesse de l'avouer, là! — Alors rallume ta ravissante petite pipe, un de mes cadeaux, n'est-ce pas?Rassieds-toi dans ton petit fauteuil et prête bien attention à mes paroles.— Et ma partie de billard?— Tu arriveras en retard, c'est tout simple.On y est d'ailleurs habitué.— Tu as réponse à tout.Oh! ce que je plains ton mari, plus tard.— Pourquoi?Ce sera peut-être le plus heureux des hommes.— Il y a encore quelques aveugles.— Jules! — Je badine, mon petit Machiavel en jupons.— Tu fais mieux.— Allons, parle.— Je me charge de ton rival en devenant amoureuse de lui en deux temps, trois mesures.Voilà en quelques mots mes projets fraternels.— Pas possible! Mais ce Michel, tu ne l'as jamais vu?Et s'il ne te plaisait pas?— Ce serait tout comme.Bien habile qui peut d'ordinaire deviner mes vrais sentiments.La fière Josephte moins que toute autre.D'ailleurs, je sais comment manoeuvrer avec elle.— Quel monstre de conspiration! Et lui?Notre rustique prétendant?— Lui ! JYIais qu'il m'aime ou ne m'aime pas, je l'aurai accaparé, à la vue de tous.Il se sentira enchaîné à mon char, de gré ou de force.Et Josephte, la fière Josephte, s'y trompant, s'effacera, tombera bientôt dans tes bras.— S'il résiste, mon brave rival?Si tes charmes l'épouvantent?— Il n'en aura pas la chance.Je lui donnerai assez de jeu, d'ailleurs, dès que Josephte ne sera pas témoin de nos affectueux rapports.— Tu me fais peur, sais-tu?— Bah! Je ne serai pas dangereuse longtemps.Du moment que Josephte et toi serez fiancés, je me retirerai du combat.— Mais l'amour peut venir aussi, ma chère soeur?— Craintes vaines, archivaines, mon cher frère.Tu le sais bien que je n'épouserai jamais qu'un homme très riche.— Tu peux aimer un homme très riche, d'ailleurs.Ce sera mieux, crois-moi, de combiner les deux.— Comme tu le fais toi-même, sans doute?fit avec ironie, Hélène.— Certainement.— Merci du conseil.On y repensera, ajouta la jeune fille en riant.Alors, c'est entendu, je dresse mes filets, je fais l'assaut d'un coeur que personne ne me contestera, n'est-ce pas?— Oui, moi, Hélène! fit la Benjamine de la famille en paraissant soudain.La soeur aînée se retourna, stupéfaite, non point tant de la réponse de sa soeur que de son attitude décidée, combative.Elle était si douce, d'habitude, si indifférente, surtout, vis-à-vis des jeunes gens, cette Blanchette timide, sensible, un peu ombrageuse! — Tiens! tiens! la Benjamine qui s'éveille à l'amour! — Non, non, ce n'est point cela, Hélène, je t'assure, mais je ne veux pas que tu trompes ainsi ta meilleure amie.— Comment, la tromper?Elle sera heureuse avec Jules, crois-moi, ma naïve petite soeur.Notre frère est riche, un avenir brillant se dresse devant lui.Quelle femme ne serait pas fière de porter son nom? L'OISEAUBLEU 123 — Que d'encens! s'exclama Jules.Tu nous étouffes avec cette fumée, Hélène! Et puis, es-tu sincère?ajouta le jeune homme, qui regardait avec un peu d'inquiétude ses deux soeurs, dressées en ce moment l'une contre l'autre.— Alors, Blanchette, tu te mettras en travers de mes projets et de ceux de Jules?demanda Hélène.— Oui, car je demande que l'on soit sincère avant tout.— Et tu le seras, toi, en trahissant ainsi les voeux des tiens?— Que veux-tu dire?— Ceci, mon bébé.Si tu aimes le beau Michel, très bien, ton jeu est honnête.Mais si tu ne l'aimes pas, qui voudra croire que c'est par pur désintéressement que tu te dresses ainsi contre nous?On te prêtera toutes sortes de motifs plus ou moins agréables, ma petite.Tu seras bientôt plus à plaindre qu'à admirer.— Et si.je l'aimais.ce jeune homme dont tu veux te jouer?— Ah! ah! ah! Que ce sera amusant! Les deux soeurs s'empresseront auprès du même prétendant.Car je n'abandonnerai pas la partie, ma petite, sache-le.Tu serais capable, vois-tu, de te sacrifier pour l'homme aimé.Tandis que moi, n'aimant pas, ces faiblesses me seront inconnues.— Tu ne feras pas cela, Hélène, tu n'es pas sérieuse, tu ne te joueras pas ainsi d'un coeur?— Quels yeux touchants!.Ma pauvre Benjamine, ne prends pas la vie avec ce sérieux.Cela ne te mènera pas très loin, crois-moi.— Je t'en prie, Hélène, ne parle pas ainsi.— Candide, est-elle candide, Jules?.Tiens, il est parti notre cher frère?.Naturellement, qu'il est parti.Sa cause est entre les mains de ses deux soeurs, maintenant.Très bien, ma petite Blanchette, devenons des rivales pour l'instant.Hé! j'y pense, mon plan d'attaque ne va-t-il pas faire à la fois le bonheur de mon frère et de ma soeur?Primo, je sépare à jamais Michel et Josephte.Secundo, je facilite le mariage de Jules.Et enfin, je me sacrifie, je pousse dans tes bras, ma chère, ce Michel adorable et adoré! C'est magnifique! Ah! la vie vaut la peine d'être vécue.avec de pareils objectifs en vue.Mais qu'as-tu, tu ne vas pas pleurer, Blanchette?Voyons, voyons, remercie-moi, plutôt.— Tu me fais.horreur! — Au premier instant, peut-être.Mais tu vas réfléchir.— Ce sera pis encore.— J'ai plus d'expérience de la vie que toi.— Tu le crois! — Quelle amertume! Allons, viens avec moi dans ma chambre.J'ai reçu, un peu avant le souper, cette robe de mousseline qui te plaisait tant.Tu l'essaieras devant moi.— Pas ce soir, oh! non, pas ce soir, j'ai trop de chagrin.Hélène, je t'en prie, laisse le pauvre Michel à ses études et à son obscurité.Si tu voyais comme il y a de la tristesse au fond de ces pauvres yeux.Il adore Josephte, je suis sûre.Il ne nous aimera jamais ni l'une, ni l'autre.Ça m'est égal, moi, du moment qu'il ne sera pas trop malheureux.Et toi, qui ne l'aimes pas du tout, pourquoi l'entraîner dans un monde où il souffrira peut-être?Hélène, Hélène, aie pitié! — Mais tu fais une tragédie avec rien du tout, ma colombe.Allons, retirons-nous chacune dans notre chambre, puisque nous ne nous entendons pas ce soir.— Alors, tu ne renonces pas à tes projets?Je ne te comprends pas bien, ma soeur?— Tu sais bien que je suis entêtée.— Moi aussi, parfois.— Alors risquons la partie.Le plus malheureux ce ne sera pas Michel.Bientôt trois femmes en raffoleront.Bonsoir, Blanchette.— Bonsoir, Hélène.Hélas! je réprouve ta conduite, mais je t'aime quand même.— Moi aussi, moi aussi.Nous serons deux bonnes ennemies, je suis sûre.A demain.V — CHEZ LES PRECOURT L'ETE avait passé rapidement pour Ma-thilde Précourt et sa jeune belle-soeur.Vers la fin de juin, un voyage aux Etats-Unis avait été décidé, et l'on avait prolongé le séjour chez des parents, dans le Vermont, jusqu'à la fin de septembre.Les couleurs reparaissaient aux joues de la jeune fille, que des bains à la mer avaient fortifiée.Des excursions de tous genres avaient été organisées en son honneur et, entre autres, une quinzaine dans un hôtel construit au bord de l'océan.Parfois Ma-thilde Précourt surprenait Josephte à songer, à son ordinaire, les yeux au loin, pleins d'une mélancolie infinie; même cette rêverie se prolongeait durant plusieurs heures ensuite.Mr.-thilde soupirait.Elle devinait que le passé ressaisissait sans cesse Josephte et l'isolait de tous.Mais elle se gardait bien de la questionner.Elle savait par expérience que la jeune fille, comme jadis, l'enfant, ne se confiait que difficilement.Une seule fois, ce coeur, un peu fer- L'Oiseau bleu est publié par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, 1182.rue 8alnt-Laurent.à Montréal.Directeur: Alphonse de la Rochelle.La revue ne parait pas en Juillet et en août. 124 L'OISEAUBLEU Mathilde avait reçu entre ses bras une Josephte qui étouffait sous les sanglots.mé, avait explosé en sa présence; et ce fut lorsque Michel, après trois mois de silence, ne le rompit que pour écrire une lettre péniblement banale, où ne perçait aucun sentiment d'affection.Mathilde pourrait-elle jamais oublier le désespoir de l'adolescente, qui entrait d'un pas lassé dans sa chambre, en froissant nerveusement la lettre de Michel?"Lis cela, cousine, et dis-moi, ce que tu en penses?.Quant à moi, j'ai fini de correspondre avec Michel.Il m'a oubliée.Il a oublié tout notre beau et tragique passé.Eh bien, je vais faire comme lui.Ah! .tu as déjà lu, cousine?.Tu penches la tête.Naturellemeit, tu vas l'excuser.Soit, aie toute l'indulgence de ceux qui n'aiment pas.Comme moi, du moins.Cousine, cousine, je souffre!.Michel, c'était tout pour moi.C'était Grand'mère à qui il plaisait tant.C'était Olivier, notre, cher grand disparu,.c'était toi qu'il appelait si bien ma princesse, .c'était tout le monde enfin, tout l'univers pour moi.Michel! Michel!" Et Mathilde avait reçu entre ses bras une Josephte qui étouffait sous les sanglots et qu'il avait été bien difficile de consoler.Puis, le lendemain, quel contraste!.Plus un mot, plus une larme, un silence obstiné, coupé de quelque petit sourire triste."Cousine, prononçait pourtant avec effort la fillette, vers le soir, ne m'en veux pas.si je reste muette devant toi, qui es si bonne, si compatissante.mais que dire, que je n'aie déjà dit?.Et puis, cousine, tu me feras cette grâce de ne plus jamais, jamais me reparler de Michel.Promets-le-moi, je t'en prie, tout de suite.Cousine!" Et la bonne Mathilde, des larmes dans les yeux, avait accédé à cette mesure rigoureuse.Que Josephte lui avait rappelé son mari, en cet instant d'héroïque détermination ! Il y avait au fond des yeux bleus de la fillette de seize ans la même lueur fulgurante que jadis dans les yeux noirs d'Olivier.Et le pacte avait été respecté, de part et d'autre.Jamais plus le nom de Michel n'était prononcé entre elles.Toutes deux n'y pensaient que trop, hélas! et l'ombre de mélancolie qui voilait le regard de la jeune fille, et en constituait le charme, n'expliquait que t-rop celte résistance de l'âme à oublier, à chasser les sombres réminiscences d'un autrefois tragique.Six heures sonnaient à la vieille et haute horloge du.corridor des Précourt par cette fin d'après-miai de septembre.Le soleil, au dehors, disparaissait à l'horizon, et un vent frais s'élevait.Mathilde Précourt, qui se promenait au jardin, frissonna, rajusta mieux sa mante de laine et hâta le pas.Elle vint s'appuyer sur la clôture en fer forgé qui entourait la propriété.Elle avait entendu s'approcher une voiture.Bientôt, en effet, celle-ci s'arrêtait et Josephte en descendait légère, gracieuse, toute de blanc habillée et coiffée d'une large capeline garnie de roses blanches.Dans sa main, elle tenait un assez lourd courrier, composé de revues, de journaux, d'un petit colis, et de plusieurs lettres.— Enfin, te voilà, Josephte.Je commençais à m'inquiéter.— Pourquoi?La course pouvait être encore plus longue.Songe, cousine, que nous ne sommes revenues qu'hier soir de notre voyage.Tout Saint-Denis le sait déjà, et c'est à qui s'informerait de toi.— Flatteuse! Comme si tu n'étais pas la plus populaire de nous deux.Allons, entrons à la maison.Le courrier que tu tiens à la main nous réserve sans doute des surprises.— Pourvu qu'elles soient agréables, je ne demande pas mieux! J'ai reçu, pour ma part, deux lettres d'Hélène Paulet.Que peut-elle bien me dire dans ce véritable journal, à en juger par le gonflement du papier?— Oh! tu connais Hélène, son imagination l'entraîne toujours au delà des bornes.Tout le contraire de son attachante petite soeur.— Cousine, ta préférence pour Blanche Paulet ne te rend pas un peu injuste pour sa soeur Hélène?— Espérons-le, Josephte, je serai franche, mais Hélène ne me plaît pas beaucoup, en effet.Je me demande même si ta confiance est bien placée.— Oh! ma confiance.— Oui, je sais, tu ne la prodigues jamais.Tu as raison, au fond.— Je me souviendrai, cousine, de cette appréciation que tu ne me fais pas souvent entendre.Tu m'en veux parfois, je le sens, de L'OISEAUBLEU 125 mes dispositions peu communicatives.Mais que veux-tu! Les heures si tristes de ma jeunesse ont pesé sur mon âme.Elle s'est un peu fermée.— Je ne t'en veux jamais, ma petite fille, ne parle pas ainsi.Seulement, il me semble qu'une confidence, de temps à autre, allège d'autant le poids, la détresse de notre âme.Lorsque je te parle longuement d'Olivier, de mon bien-aimé, dont le souvenir enveloppe toujours de triste douceur chaque jour de ma vie, cela me fait du bien, il me semble presque le ramener parmi nous.— Oui, et jamais tu n'en revivras assez avec moi les heures douloureuses passées ensemble ici.Chère cousine, comme je t'aime?.Toi seule qui me restes.fidèle toujours!.Ah! voici que la vieille Mélanie nous aperçoit de la cuisine.Nous n'aurons pas même à allumer les lampes.Le jour nous quitte trop tôt, vraiment, en septembre.— J'aime, moi, ce crépuscule hâtif qui s'étend sur la vieille demeure.Nos ombres chéries y rpviwrineftf avec satisfaction, je suis sûre.— Entre au salon, cousine.Nous soupons dans une demi-heure seulement.Je viendrai t'y rejoindre.Je monte à ma chambre, mettre une robe de laine, c'est très frais ce soir.— Donne le courrier, ou plutôt fais le parta- — Oui.Voici pour toi, cousine, ces journaux, ces revues, ces trois lettres.Il ne m?reste que les deux lettres d'Hélène.Le colis est aussi pour toi, je crois.Mais oui! Que d'amis, cousine Mathilde, que d'amis! Et ce qu'ils ont bon goût! ajouta la jeune fille, en embrassant sa belle-soeur en riant, puis elle se sauva en courant vers sa chambre.— Quelle satisfaction j'éprouve à te voir aussi gaie, petite! ripostait Mathilde qui la suivi' ensuite du regard.Puis, elle soupira."Pourvu, pensa-t-elle, que cette évaporée d'Hélène ne lu1 raconte rien qui l'assombrisse.Je ne sais pourquoi, une sorte de pressentiment me serre le coeur.Cet élégant Jules Paulet ne convoite que trop ma ravissante et sensible Josephte.Est-il vraiment digne de posséder ce trésor".Mathilde ne se trompait pas.Son affection la rendait clairvoyante.Si elle eût été là haut, près de Josephte, quel cri d'alarme elle eût poussé.La jeune fille, sans changer de toilette comme elle l'avait annoncé à sa belle-soeur, sans même enlever sa capeline, s'était empressée d'ouvrir la lettre d'Hélène.A la lecture de la première, elle s'était contentée de hausser les épaules, en souriant: "Quel heureux caractère possède Hélène! Rien ne parvient à l'assombrir, ni à la faire réfléchir à fond!" Puis elle s'était penchée sur la lourde missive de la même.Quel changement!.La pâleur envahissait peu à peu la figure de Josephte; puis, des larmes surgissaient dans ses yeux, un tremblement agitait les doigts qui tenaient les feuilles.Elles se succédaient, se succédaient.Mais lisons ce que racontait cette longue lettre d'Hélène.{A suivre) Marie-Claire DAVELUY © © © © © © © © © © © © Le < « in des rieurs — Pourquoi hurles-tu?— Il m'est tombé une brique sur le pied.— Allons, allons, le pauvre Dupont en a reçu une sur la tête et n'a rien dit.* * * — Comment, vous trouvez ce poulet trop cher?— Oui.— Eh! bien, à un dollar je vous le laisse.— Moi aussi ! * * * Madame, à sa petite bonne: — Faites donc attention, vous renversez la sauce sur ma robe.La bonne: — Oh! cela ne fait rien, madame, il y en a encore à la cuisine.* * * Un homme qui se faisait passer pour magicien disait à un autre: — Voulez-vous parier que je puis dire exactement combien il y a de cheveux sur la tête d'une personne prise au hasard de l'assistance; vous, par exemple.— Dites.— Deux millions cent cinquante-six mille deUx cent vingt-quatre.Vous pouvez vérifier! — Vous avez perdu votre pari, car vous n'avez pas compté celui-là., dit le spectateur en relevant un cheveu tombé sur le col de son veston.©©©©©©©©©OC© 126 L'OISEAU BLEU Concours de décembre 1939 GENS ET CHOSES DE CHEZ NOUS Par COUSINE FAUVETTE MOTS CROISES 12345678 9 10 11 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 VERTICALEMENT 1 — Vertébré ovipare, couvert de plumes, à respira- tion pulmonaire, à sang chaud, dont les membres postérieurs servent à la marche et dont les membres antérieurs ou ailes servent au vol.— De couleur d'azur.2 — Préposition qui marque la situation d'une chose à l'égard de celle qui est placée plus bas.3 — 10e et 15e lettres de l'alphabet.— Nom du soleil chez les Egyptiens.— Pronom indéfini.4 — Revue canadienne-française publiée sous la direction de madame Françoise Gaudet-Smet.5 — Symbole chimique du calcium.— Dépouilles d un ennemi vaincu.6 — Petit ruisseau.— Pronom personnel masculin.— Lettres initiales de Société du Saint-Sacrement 7 — Première note de la gamme ordinaire.— Pétrin, huche pour serrer le pain.— Pronom personnel.8 — Article contracté pluriel.— Genre de légumineuses césalpiniées d'Europe, dont les feuilles sont purgatives.9 — Action de rire, participe passé.— Exprimera au moyen de la parole.10 — Note de musique.— Brosse garnie de pointes métalliques servant à peigner, à démêler de la laine.— Carte à jouer, marquée d'un seul point.11.— Revue canadienne-française publiée aux Trois- Rivières.HORIZONTALEMENT 1 — Métier à tisser fort utilisé au Canada, dans le Québec surtout, pour la petite industrie.2 — Préfixe signifiant égalité.— Il possède.— N'avoir pas dit, avoir caché.— Exclamation.3 — Connaissance d'une chose.— Chiffres romains (20).4 — Faute dans un volume.— Abréviation de conseil- ler du roi.5 — Il possède.— Comté d'Ecosse, port sur le canal du Nord.— Je posséderai.6 — 7 8 — 9 — 10 — 11.— Ville de Chaldée.— Morceaux joués ou chantés par un seul artiste que les autres accompagnent.3e voyelle, 18e et 26e lettres de l'alphabet.Nymphes des vallées.— Note de musique.Action d'avoir avalé un liquide.— Abréviations de l'État du New-Hampshire.— Lieu de délices.Mot latin neutre signifiant: airain, bronze.— Conjonction qui exprime la négation.Mot latin: moi, je.— Intentera, suivra une action en justice.Sorte de panier d'osier, de fil de fer, pour prendre du poisson.— Roi de Juda; il vainquit les Madia-nites et le roi d'Israël Baasa.Faire tenir ses solutions, au plus tard, le 28 décembre 1939, à VOiseau bleu, 1182, rue Saint-Laurent, à Montréal, P.Q.3|| sfc 9JC Solution du problème de novembre 1939 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ; B E A U C H E M I N 2 1 ¦ M R ¦ E T A L E 3 B « Q U E B E C m V 4 A J U S T E ¦ K E 5 U R I m A R M E * UJ 6 D 1 m L T ¦ N p ¦ 7 ai C 0 M 0 « ¦ Z A B 8 E ¦ B A N c A I R E 9 L A n I N m L E R Y 10 Y S • S E N E ¦ Y 4 Gagnants du concours En novembre, le sort a favorisé: 1.— Jean-Louis Gagnon, 8229, rue Saint-Denis, Montréal.Ecole supérieure Le Plateau.2.— Mlle Louise Poirier, 454, rue Caisse, Verdun, Ecole de Notre-Dame-de-la-Paix.3.— Mlle Denise Forand, Waterloo, comté de Shefford, Québec, Couvent de Maplewood.Mlle Thérèse Lamarre, 2380, rue Sainte-Catherine est, Pensionnat de Sainte-Catherine, Congrégation de Notre-Dame.5.— Mlle Hélène Constantineau, Mont-Rolland, Comté de Terrebonne, Québec, Ecole de Saint-Georges.6.— Mlle Louise Choquette, 2024, rue Marie-Anne est (App.A), Montréal, Pensionnat du Mont-Royal.* * * Chacun des gagnants a reçu en prime de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréalla.somme de cinquante sous. L'OISEAU BLEU 127 L'honorable Jean-Baptiste Rolland 1815-1888 Une page d'histoire L'honorable Jean-Baptiste Rolland Son nom restera buriné en lettres d'or dans les annales de Montréal.La Minerve, 23 mare 1888.BEL ELOCE que ces paroles, n'est-ce pas?L'honorable Jean-Baptiste Rolland, qui avait débuté à la Minerve cinquante-six ans auparavant comme apprenti-imprimeur, le méritait bien.Ce sont ses actes qui le louent le plus.Il naquit à Verchères le 2 janvier 1815.Ses parents, à la suite de difficultés d'ordre financier, quittèrent cette paroisse pour aller s'établir à Saint-Hyacinthe.Là, l'enfant fréquenta l'école paroissiale pendant trois ou quatre ans.Et ce fut tout.Ce qu'il apprit par la suite, il le dut à son acharnement au travail et à ses études personnelles.A l'âge de dix-sept ans, il vint tenter fortune à Montréal.Il n'y avait pas de chemin de fer ni d'automobile alors et la diligence, pour ce jeune homme sans argent mais non sans ressources, coûtait beaucoup trop cher.Le 1er avril 1832, il partit de Saint-Hyacinthe (emportant toute sa fortune dans sa poche: trente sous.Les routes étaient impraticables à cause de la fonte des neiges.Il prit trois jours à parcourir la distance qu'il y a entre Maska et Montréal.Il s'aventura même sur la glace du Richelieu et du Saint-Laurent, malgré la débâcle.Le jeune Rolland ne connaissait personne à Ville-Marie; il réussit quand même à entrer à la Minerve comme apprenti-imprimeur.Il y travailla deux ans, puis passa quatre ans au Morning Courier.Il mit alors ses économies en commun avec celles d'un compagnon d'atelier et fonda une maison d'imprimerie et de reliure sous le nom de Rolland et Thompson.Après trois ans, cette société commerciale étant dissoute, M.Rolland devint libraire.Il se fit colporteur dans les campagnes et vendit le Devoir du chrétien, le Miroir des âmes, le Musée des familles.Son commerce prit de l'ampleur.Aux livres, il ajouta la papeterie et les gravures; il importa des marchandises de fantaisie de France, d'Angleterre et d'Allemagne.Ce patriote contribua au développement de l'instruction publique en imprimant de nombreuses séries de livres d'écoles.Il stimula les jeunes auteurs canadiens en publiant leurs oeuvres à crédit et en les faisant connaître jusqu'en France.Il provoqua la fondation de plusieurs bibliothèques paroissiales en facilitant aux curés le payement des livres qu'il avait vendus dans cette intention.A vingt-quatre ans, il épousa Mlle Esther Dufresne; il en eut douze enfants.Quand son commerce de librairie fut bien établi, il l'abandonna aux mains de ses fils.Ce ne fut pas pour se reposer, loin de là.Il devint architecte et entrepreneur et ambitionna de faire reculer les limites de la ville; il construisit cent vingt-cinq maisons, la plupart en pierre de taille.Il bâtit aussi des villas sur la rive du fleuve dans la partie est de Montréal et aida à l'embellissement des quartiers canadiens-français.A cinquante-trois ans, il n'hésita pas à mettre sur pied de nouvelles entreprises.C'est alors qu'il conçut le projet audacieux de fabriquer du papier.Il fonda une usine à Saint-Jérôme et se mit à l'oeuvre.Cette industrie devint l'une des plus importantes du Canada.Qui ne connaît, en effet, le papier de luxe Rolland?M.Rolland fut conseiller municipal à Montréal pendant neuf ans, président de la Société de Saint-|ean-Baptiste et enfin sénateur.Il mourut en 1888, laissant à ses héritiers une fortune très considérable.Il fut vivement regretté de tous ses compatriotes.De cette vie se dégage une leçon de courage, d'énergie et de probité.Apprendre à vouloir, savoir agir, agir, ce sont là trois conditions de succès.Les administrateurs de la Sauvegarde, compagnie canadienne-française d'assurance sur la vie, ne cessent de les rappeler aux Canadiens français.Ceux qui en auront reconnu la valeur se préparent des jours heureux et prospères. ARTICLES pour RÉCOMPENSER les ÉLÈVES Albums d'images — Livres pour la jeunesse, Articles religieux : plaquettes, images, bénitiers, etc.Papeteries, plumes-réservoir, crayons automatiques, Articles de sport, jouets divers Choix varié de jeux intéressants à bas prix.54 ouest, rue Notre-Dame GRANGER FRÈRE5 LAncaster 2171 (Nos magasins sont ouverts jusqu'à 5 hres p.m.les samedis en décembre) 4?4?Il est des vérités qu'il faudrait tonner à coups de canon.Exemple : LA RENTE VIAGERE EST INDISPENSABLE.L'imprévoyant en consommant plus qu'il produit diminue les épargnes des autres.Il est aussi dangereux pour leur santé économique que le contagieux pour leur santé physique.* CAISSE * NATIONALE D'ÉCONOMIE 41 ouest, rue S.-JACQUES Montréal — HArbour 3291 Imprimekii Lm Dbvoir, Montréal
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