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Titre :
Cité libre.
Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950. Ses auteurs alimentent la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. [...]

Cité libre voit le jour à Montréal dans une période ponctuée de signes de mécontentement face au traditionalisme de la société québécoise et du gouvernement de Maurice Duplessis. La revue fait son apparition un an après la grève de l'amiante d'Asbestos et deux ans après la parution du manifeste Refus global.

D'abord trimestrielle, Cité libre est la revue d'idées québécoise la plus connue des années 1950, alors que son influence est plus grande que son tirage pourrait le laisser croire. De 1500 exemplaires en 1951, celui-ci ne dépassera pas 6000 ou 7000 exemplaires. En leur qualité d'intellectuels, des auteurs de la revue se voient offrir une tribune à la télévision de Radio-Canada et participent aux conférences de l'Institut canadien des affaires publiques.

Cité libre est perçue comme la revue d'une génération de penseurs influents. Plusieurs de ses collaborateurs des années 1950 se sont côtoyés durant leurs études et ont été de prééminents militants de la Jeunesse étudiante catholique. Le personnalisme chrétien est d'ailleurs manifeste dans l'engagement social des auteurs. Selon ce courant spirituel, l'homme d'action rationnel doit être au coeur d'un catholicisme renouvelé, parce qu'intériorisé plutôt qu'ostensible et socialement omnipotent.

Le respect des auteurs de Cité libre pour l'Église ne les empêche pas de poser la revue en porte-étendard du combat libéral contre le cléricalisme, le duplessisme et la collusion entre l'Église et l'État, par la dénonciation de l'idéologie traditionaliste et la mise au jour de la corruption électorale.

Intellectuels, les auteurs de Cité libre sont imbus de philosophie politique et profitent de leur tribune pour alimenter la réflexion sur les moyens de changer le monde politique pour accélérer le progrès économique, social, intellectuel et spirituel du Québec. La perspective éthique et juridique libérale adoptée par les auteurs vise à favoriser le développement et le respect des droits de la personne dans un esprit humaniste et universaliste.

Plusieurs auteurs de Cité libre conviennent que l'émancipation de l'homme moderne passe aussi par la reconnaissance de la lutte des classes. Dans les années 1960, l'amalgame du socialisme et de l'indépendantisme québécois sera toutefois la cause d'intenses tiraillements au sein de la revue.

Cité libre est publiée mensuellement de 1960 à 1966, puis de façon saisonnière sous le titre des Cahiers de cité libre jusqu'en 1971. De 1991 à 2000, Cité libre réapparaît d'abord comme revue bimensuelle, puis saisonnière. Le fédéralisme et l'unité canadienne sont alors ses principaux chevaux de bataille.

Quelques grands collaborateurs de Cité libre : Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Fernand Dumont, Pierre Vadeboncoeur, Léon Dion, Gilles Marcotte, Jean Paré, Réginald Boisvert, Charles Taylor, Charles Gagnon, Jean Pellerin, Naïm Kattan, Jean Le Moyne, Pierre Laporte, Marcel Rioux, Pierre Vallières, Guy Cormier, Louis O'Neill, Jeanne Sauvé, Jacques Hébert, Guy Rocher, Vincent Lemieux.

BÉLANGER, André J., Ruptures et constantes - Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, la JEC, Cité libre, Parti pris, Montréal, Hurtubise HMH, 1977, p. 65-135.

LALONDE, Marc, « Ce qu'est pour moi Cité libre », Cité libre, vol. 28, nº 4, automne 2000, p. 33-35.

LÉVESQUE, Michel, « À propos du tirage de la revue Cité libre », Bulletin d'histoire politique, vol. 3, nº 2, hiver 1995, p. 151.

WARREN, Jean-Philippe et E.-Martin MEUNIER, « De la question sociale à la question nationale - La revue Cité Libre (1950-1963) », Recherches sociographiques, vol. 39, nº 2-3, 1998, p. 291-316.

Éditeur :
  • Montréal :Syndicat coopératif d'édition Cité libre,1950-1966.
Contenu spécifique :
juin - juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Cahiers de cité libre.
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Références

Cité libre., 1993, Collections de BAnQ.

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«Ça l'a tu du bon sang la magniére qu'on parle, 'stie ! ! ! » Jean-Louis Roux Rencontre avec le XXIe siècle: le sens du non sens Bujor Nedelcovici Les intellectuels québécois et le pouvoir: collision ou collusion Pierre Billon rencontre ses lecteurs le deuxième jeudi de chaque m ois «L'Art prééminent» -r phoio paul gél1has par Robert La Palme Caricaturiste Après l'exposé de notre invité, les lecteurs de Cité libre pourront lui poser des questions, exprimer leur opinion sur le sujet et même, si ça leur chante, faire la critique du dernier numéro de Cité libre.Retenez vos places aujourd'hui même.Heure À partir de I 7heures30, on peut prendre un apéritif à ses frais.Le dîner lui-même commence à I8heures30 et se termine à 21 heures 30 précises.Lieu La Maison Egg Roll 3966, Notre-Dame ouest (à l'ouest d'Atwater) Métro Place-Saint-Henri Avantages Grande salle moderne pouvant accueillir 350 convives Stationnement gratuit.À 300 mètres du Métro Place Saint-Henri Buffet (cuisine du Sechuan, du Hunan et de Canton, sons monog/utomote de sodium, et quelques plats canadiens.) Prix 20 $ par personne; 10 $ pour les étudiants et les chômeurs Réservations Téléphoner au plus tôt à Marc-Bernard Lévesque (514) 933-8723 S'il n'est pas là, surmontez votre aversion des machines et dictez à son répondeur automatique combien de places vous réservez ainsi que votre nom et votre numéro de téléphone.Les places étant limitées, on est prié d'avertir 24 heures à l'avance en cas d'annulation Le siècle de quoi?Anne-Marie Bourdouxhe «A; quoi bon les lois (même tordues), à quoi bon les grandes déclatations de i principe et les manifestations de tous gentes, si on n'utilise plus le français dans le quotidien ?Si on sait à peine l'écrire?» — Eye chose! C'est ben pluss le fun d'allet manifeste! pat un beau soir de mai au Parc Lafontaine que de s'esquintet sut une analyse grammaticale, tépondtaient sans doute à Jean-Louis Roux ceux qui se sont téunis pout entendte le docteur Laurin sur les méfaits du projet de loi 86 qui autotise l'anglais, en petit, sut les affiches.Une chose est certaine, en tout cas, les intellectuels qui ravivent la flamme nationaliste en ce soir du 10 mai, n'ont pas choisi d'être seuls.Comme le note Piètre Billon dans ces pages: «On ne peut pas dire qu'ils soient les moutons noits de la famille, ni qu'ils scandalisent leuts aînés.Leuts prises de position se dématquent tatement de ce que Flaubett appelle «les idées reçues » — ces idées qui sont le ctedo du joui pout une majotité de bien-pensants.Et alots, ne devrait-on pas se féjouit de cette hatmonieuse intégration des intellectuels à l'intelligentsia ?Il faut au conttaite s'en alatmet» soutient Billon.«Cai la pire forme de provincialisme qui pourrait affectei le Québec — que le Québec soit pattie intégiante du Canada, indépendant dans l'inteidépendance ou souvetain dans l'association — c'est le provincialisme de l'esptit.» Provinciaux de l'espiit.Cettes nous le sommes, mais qui ne l'est pas de nos jouis ?Comme l'écrit Bujoi Nedelcovici ici même: «On a appelé le XVIIL siècle le «siècle des lumières».On pouirait baptiseï le XIXe siècle, «siècle des ombres» et celui dans lequel nous vivons «siècle de la méfiance».Aitiveions-nous comme il le suggète à: « Passeï de la peut de l'autre à la peut pout l'autre » qui est, selon lui, « la condition nécessaire pout changet de siècle.» ?Hélas je crains qu'au Canada, comme pattout ailleurs dans le monde, ce ne soit pas demain la veille.Vous n'avez qu'à lire, dans ce numéro, Roget-Paul Gilbert, sur l'avenir de l'Algérie et Nicolas Gilbert, sur le Salvador.Quand Louis-Philippe Rochon a entendu Kim Campbell déclarer, lors de son premiei débat télévisé, qu'elle tègletait le problème de la dette en cinq ans il s'est d'abotd inquiété de son état de santé mentale, puis, de ses notions en économie.Tout comme Richaid L'Heureux, l'autre économiste du comité de rédaction, il nous expose dans ces pages ce qu'il en est de ce problème national qui fait la une des journaux, depuis l'échec constitutionnel d'octobre dernier.A les lire vous comprendrez que Kim Campbell n'est pas la seule à n'avoir aucune vision de l'avenir du Canada.«D'ailleurs, quand on y pense», souligne, non sans ironie, Stephen Schectet dans Kim Campbell et la fin de la social démocratie, «c'est seulement Preston Manning qui nous offre une vision et un programme, des diagnostics ptécis et des propositions détaillées.Sa voix est un peu étrange, pressante; elle devient aigùe fetvente et avide lotsqu'il traite de la dette et de ce qu'il faudrait en faire.Ce qui se résume, somme toute, à démantelet le gouvernement.Pendant ce temps-là, les gouvernements NPD au pouvoit dans les provinces sabrent les budgets comme des commissaires du peuple à la quête du blé des koulaks.» A ce compte-là aussi bien aller manifester contre la loi 86 pat un beau soir de mai.Là, au moins, on y comprend quelque chose.C'est simple, faut pas donnet un pouce aux Anglais ! Or les Anglais, j'entends ici ceux qui sont restés au Royaume Uni, s'intéressent au Canada.Au point d'avoir fondé une association, The British Association for Canadian Studies, dont les membres se sont réunis en mats der-nier au King's College de Cambodge, pout écouter, entre autres confétenciets, Matgaret Atwood et Lise Bisson-nette sur «Le Canada: premier État postmodetne ?» Danielle Millet y était ! «.Décortiqueur de réputation, nécrophage, pomo-graphe, vautour, rat, fouilleur de poubelles — celle-là est de Georges Pompidou — dernier des Cauchon».De qui, Marie Desjardins, nous parle-t-elle ce mois-ci?Mais de quelqu'un qui a fait la joie de mon adolescence, à la télévision, tous les dimanches matins, à 11 heures, et que j'ai retrouvé, trente années plus tatd, à peine vieilli, toujours à la télévision et toujours le dimanche, mais à 23 h40, cette fois-ci, et sut TV5.Cela ne vous dit tien ?Allez voir page 37.Louis Cornellier l'avoue: «J'aime Bernard-Henri Lévy.[.] C'est au contact de ses livtes (metci Piette Milot de me les avoit fait connaître!) que j'ai appris à écrire.A penser même.On lira donc ce qui suit comme un hommage.Les vivants aussi y ont droit.On l'oublie ttop souvent».Il aime moins, cependant, le dernier ouvrage de Gilles Lipovetski.Tout sut l'éthique indolore.À lire ! Bonne lecture.CITÉ LIBRE juin-juillet I 9 9 i 3 À qui appartient Cité libre 1 ans sa livraison de février 1951, soit la deuxième année de son existence, Cité libre répondait à cette question de la façon .suivante: «Personne ne possède la revue.Tirée à 500 exemplaires, le premier numéro nous coûtait 250 dollars.Les dix collaborateurs ont misé chacun 25 dollars et sont rentrés dans leurs fonds en distribuant chacun cinquante exemplaires à 50 cents pièce.Les administrateurs de carrière souriront; nous sourions aussi».En janvier 1960, pour marquer son dixième anniversaire, Cité libre s'est réorganisée.Devenue mensuelle, elle s'est constituée en coopérative d'édition en bonne et due forme comptant environ une centaine de membres.Et les portes ne sont pas fermées.Lors de l'Assemblée générale de ses membres, tenue le 9 décembre 1991, Cité libre a fait peau neuve en décidant de poursuivre ses activités sous le nom d'une compagnie nommée Cité libre Information, incorporée le 10 février 1992 en vertu de la Partie III de la Loi sur les compagnies du Québec.Comme c'était le cas pour l'ancienne coopérative, tous les membres de cette corporation sont les propriétaires de la revue.Réunis en Assemblée générale annuelle, ils élisent un Conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la Revue.Sommaire Volume XXI • numéro 3 * juin- juillet 1993 3 Le siècle de quoi?.Anne-Marie Bourdouxhe 5 Kim Campbell et la fin de la social-démocratie.Stephen Schectet 6 Le Canada, entte le nationalisme et le postnationalisme.Danielle Millet 8 Problème canadien, solution suédoise.Richard L'Heureux Il La dette: mythes et réalité.Louis-Philippe Rochon 14 El Salvador: la loi d'amnésie.Nicolas Gilbert 15 L'Algérie à la croisée des chemins.Roger Paul Gilbert 17 Rencontre avec le XXI' siècle: le sens du non sens.Bujor Nedelcovici 24 «Ça l'a tu du bon sang la magniére qu'on parle 'stie!!!».Jean-Louis Roux 30 Les intellectuels québécois et le pouvoir: collision ou collusion.Pierre Billon -Q/T7^^- 37 Veritas odium parit.Marie Desjardins 40 Bernard-Henri Lévi, écrivain.[0lm CornelIier 41 Lipovetski et les barbares.Louis Cornellier Illustration de la page couverture : « Con petinte» par Robert La Palme Cité libre Citt libre Information C 0 M S E IL O'AOHINISTAATION Jean-Pierre Goyet, président Guy Sarault, secrétaire Roxane Roy, tTésorière Jean-Pierre Bourdouxhe, Alain Clavet, Jacques Hébert, Robert Davies, Paul-Christian Nolin, Gérard Pelletier, Isabelle Randria RÉDACTION Directrice de la revue: Anne-Marie Bourdouxhe Secrétaire de rédaction : Marie Desjardins Comité de rédaction: Louise Landry Balas, Jean-Pierre Bourdouxhe, Louis Comelliet, Robert Davies, Richard L'Heureux, Danielle Miller, Gérard Pelletier, Louis-Philippe Rochon, Stephen Schecter Révision de texte: Marie Desjardins illustration: Robert La Palme PRODUCTION infographie: Claude Guérm Pnotocomposition : Topographie Saji Impression : Intergtooe me.Photomecanitfue.Photo Synthèse A d t e s 111 SIÈCE SOCIAL Bureau 2500, 1250, boul.René-Lévesque Ouest Montréal, QC.HJB4Y1 Tél.: (514) 846-2317 /Télécop.: (514) 846-3427 RÉDACTION 3846, ave du Parc Lafontaine Montréal, P.Q.H2L3M6 Tél.: (514) 398-6754 Téléc.: (514) 398-7364 SERVICE D'ABONNE Ml HT Periodica CP.444, Outremont P.Q.H2V 4R6 Tel: Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais: 1-800-361-1431 Téléc: (514) 274-0201 vente au numéro Messageries de presse Benjamin 0160, Jean Milot Lasalle, P.Q.H8R 1X7 Tél.: (514) 364-1780 Téléc.: (514) 364-7245 vente aux libraires Diffusion Dimedia 539, boul.Lebeau Ville St-Laurent, P.Q H4N 1S2 Tel: (514) 336-3941 Téléc.: (514) 331-3916 Dépôt légal : 2' trimestre 1991 1SSN:1183-7144 Envoi de publication: enregistrement no.101 CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 4 L'ère de l'abdication généralisée Kim Campbell et la fin de la social-démocratie M Stephen Schecter ince alors! comme dirait mon filleul en France.Enfin le ptemiet ministre s'en va, j ne serait-ce que pout être remplacé par son fac-similé.Peut-êtte, cher lecteut et chère lecttice, que ces longues années de ptatique ont fait de monsieur Mulroney un ventriloque de métier; sa basse profonde ressort maintenant dans le soprano léger de la madame pinup de Vancouver dont je n'ai pas encore vu la photo.Cela, toutefois, n'est peut-êtte pas essentiel.Les médias l'ont vue, en ont parlé et, à partit de trois fois tien, ils ont fabtiqué une petite manie, question de se sortit de l'ennui profond de l'après-Charlottetown, de l'économie en pet-pétuelle teprise, de nouvelles qui se réduisent à des pronostics.Sondages obligent ! Un tiets des Canadiens et des Canadiennes setaient ptêts à voter conservateut avec madame Campbell à la tête du patti.Tout patdonné, tout oublié.Le peuple est vraiment ttop bon.Après tant d'années au cours desquelles nos leaders nous ont expliqué qu'ils ne sont pour rien dans la dégringolade collective, nous avons fini pat les ctoire.Désormais, les partis ne comptent plus, ils sont seulement une maniète d'organiser le vote, de faite en sotte que la demande agtégée, pour parler économie, se ttansforme en pouvoir d'achat, et que la commande soit placée.Et vogue le navire! C'est un peu inquiétant.Pout ceux et pout celles qui croient encore à la modernité et qui pensent dans ses termes, cela doit être ahurissant.Chaque malheur, cependant, porte en lui une leçon insttuctive, et la course au leadetship conservateur n'est pas une exception.Elle nous flanque en pleine gueule la nouvelle vérité postmoderne: la politique ce n'est plus important; la fonction représentative est en panne; les prétentions à la bonne gestion sont à peine crédibles.Les gens ont compris que personne n'est responsable de rien et qu'un pantin ferait aussi bien la job.Il dita avec autant de conviction que les forces internationales, la compétitivité inlassable, le ttop-plein de démocratie dépassent les meilleurs efforts du gouvernement.Bettolt Brecht disait, lors du soulèvement des ouvtiets allemands en 1953 contre le régime communiste, que le message était clair: il fallait dissoudre le peuple et en élire un autte.De nos "~ jouts on est beaucoup plus tolétant, on a l'éthique indolote.On n'a qu'à se maquiller un peu, se faire faire un petit lifting comme dirait Odette de Crécy, et on tepart à zéro.Kim Campbell entre en lice, et ce n'est même pas sa faute.Dès le début, sa candidature ne lui appartenait pas.Maintenant elle est ptise avec, ses conseillers aussi apparemment, qui passent des nuits blanches à lui formuler un programme.Je l'ai entendu, celui-là, à Radio-Canada, aux nouvelles du matin, juste avant une oeuvte de Scarlatti.Mais Scarlatti c'est du baroque, la joie d'un monde plein qui croit encore à la transcendance, d'un monde capable de la reconnaître, tandis que moi, cher lecteur et chère lecttice, tout comme vous, je l'écoute de mon fin-fond postmo-derne, éclaté, où le patientent et la classe moyenne ont déjà ptis le triste chemin de la chait.Vous comprendrez, cher lecteut et chère lecttice, que si le peuple canadien est ptêt à réélire les conservateurs, madame Campbell n'en est que le prétexte.Comme tout ptétexte, il doit êtte bon.Ainsi les gens peuvent-ils se faite une taison.Et à une époque où l'attrait du chef est le seul critère qui reste pour exercer son droit de vote, la populatité soudaine de madame Campbell s'explique par la loi de l'offre et de la demande.Si elle réussit à se faire élire à la direction de son parti, les autres pouttont peut-être s'insctite eux aussi dans des coutses au leadetship, nous offtant ainsi le spectacle de leuts élections avant qu'on ne leut offre le spectacle de la nôtre.Après tout, Une élection, dans ce contexte, ressemble drôlement à une convention collective.On fixe le cadre et après on négocie, en permanence; le contrat social n'étant plus ni présumé ni assumé.l'été s'en vient; et comme l'économie traîne encore, on n'aura pas beaucoup de sous pour se divertir.On risque de s'ennuyer à balconville, et même si on part en roulotte, la télé vient avec, le paysage dans le dépaysement.D'ailleurs, quand on y pense, c'est seulement Pteston Manning qui nous offre une vision et un programme, des diagnostics précis et des propositions détaillées.Sa voix est un peu étrange, pressante; elle devient aigùe, fervente et avide lotsqu'il ttaite de la dette et de ce qu'il faudtait en faite.Ce qui se tésume, somme toute, à démantelet le gouvernement.Pendant ce temps-là, les gouvernements NPD au pou voit dans les provinces sabrent les budgets comme des commissaires du peuple à la quête du blé des koulaks.S'ils ne peuvent pas aller aussi loin que monsieur Manning le souhaiterait, c'est simplement parce que des lobbies ne le permettent pas, tout comme ils ne le petmettront pas au Reform Party.Car le secret de la CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 5 politique contemporaine se trouve dans le fait qu'elle se défoule non pas dutant les élections mais entre celles-ci.Les élections n'ayant lieu que pour mettre en poste des gens moyennement tolérables, de ceux qui ne pratiqueront pas la politique du pire.De ce point de vue les partis ttaditionnels sont une garantie, ils freinent tout élan vers le cataclysme précoce, faisant croire aux gens qu'on peut décliner en douceur, anondir la vie d'un sommeil.Entre les élections, on lutte, on mobilise, on revendique, et surtout on cultive son jardin parce que la vie publique s'est réduite aux dimensions de son périmètre.Une élection, dans ce contexte, ressemble drôlement à une convention collective.On fixe le cadre et aptes on négocie, en permanence; le contrat social n'étant plus ni ptésumé ni assumé.D'un jour à l'autre il change, le gouvernement servant de boîte postale aux multiples demandes qui y entrent et qui en sortent: hélicoptères par-ci, lignes aériennes canadiennes par-là, coupures dans les paiements de ttansfett aux provinces, grignotements dans l'assurance chômage; des projets aussi, bien qu'ils le demeurent: gatdeties, formation de la main-d'oeuvre, contrôle de la violence.Dans les coulisses du quotidien, une société procédurale hors de ses gonds: subventions de toutes tailles, droits et poursuites, et constamment le discours «gare à vous», jusqu'à ce que tout le monde en ptenne note et rentre chez soi vaquer à ses affaires comme le petit banquier que l'on nous somme de devenir.C'est alors qu'on lit dans le journal qu'une femme poursuit son pattenaite sexuel pour lui avoir un peu trop mordu les fesses, et que le juge accepte d'en statuer.Comme nous de voter, j'imagine.Eh oui, cher lecteur et chère lectrice, la démocratie n'est plus ce qu'elle était.Dépassé, le discours grommelant des exclus du système, les revendications liées au mouvement ouvrier qui frappait à la porte d'une société politique pour l'obliger à respecter ses propres idéaux.La société politique d'aujourd'hui est devenu purement idéologique.On évoque les puissants aussi bien que les petits pout justifier un ordre dont le plus gtand idéal est de s'émanciper du reste du monde, le triomphe délirant du despote devenu l'homme moyen.Et elle s'accomode de tout le reste: le déclin de la famille, de l'école, des classes moyennes, pour aboutir à ce que l'autre appelait, sans trop s'énerver, l'ère du vide.Face à cela, est-il vraiment raisonnable de prôner la social-démocratie comme remède à nos maux ?Non pas que je ne l'estime pas.Je crois qu'elle reste encore ce qu'il y a de mieux quand on a des convictions politiques.Elle a le souci noble de l'alliance et de la charité.Mais son moment historique est révolu; et tout appel à la constellation des mesures qu'elle a historiquement véhiculées ne fait que renforcer les tendances qui la minent.Le plein emploi est certes louable, mais à quoi sert-il lorsque la manufacture est en chute libre, que les robots font presque tout dans la grande industrie ?Les droits sont magnifiques, mais quelle fin visent-ils lorsqu'un homme demande à la cour de lui donner la garde de l'enfant qu'il a fait avec sa propre fille?Force est de constater, cher lecteur et chère lectrice, que ce dont on souffre ce n'est pas d'un manque de démoctatie mais d'un excès de bêtise, que le drame politique contemporain consiste précisément dans le fait que personne, à commencer par le premier ministre, ne prend de responsabilité pour quoi que ce soit.C'est l'ère de l'abdication généralisée.Les bourgeois se retournent dans leurs tombes.Au début de l'époque moderne, lorsque le moyen âge tirait à sa fin, les cités libres arboraient la devise: l'air de la ville rend libre.À la fin de l'époque moderne, on pourrait dire que l'air de la ville rend bête, et ce, malgré les maisons de la culture.C'est ainsi que le divertissement est devenu une problématique, les loisirs une industrie, la culture une question de temps libre.Tout comme les journalistes, nous risquons de mourir d'ennui.C'est peut-être pour cela que nous ne protestons pas trop devant le spectacle de Kim Campbell et de ses cinq petits copains.À vrai dire, comme disait le bon vieux Kropotkine, au lieu de gueuler, mieux vaut tout simplement faire mieux à côté.& Le Canada entre le nationalisme et le postnationalisme Danielle Miller 1 setait irresponsable, pour ne pas dire naïf, de nier l'état désastreux de l'économie canadienne, mais il serait tout aussi naïf et même dangereux de prétendre que c'est le seul ou même le plus important des dilemmes qui confrontent notre pays.De la même manière que la constitution fut employée pat nos politiciens fédéraux et provinciaux pour nous disttaire des difficultés socio-économiques qui nous attendaient, l'économie n'est-elle pas devenue le problème fétiche du jour?Ainsi, ne voulant pas nous compliquer la vie — ou ne voulant pas se compliquer la vie — nos «leaders» se contentent de ttaitet d'un problème à la fois.Trait qui ne faciliteta pas leut sutvie dans un environnement mondial ! En effet, quoique impottante, l'intégration économique n'est qu'un des nombreux changements auxquels doivent faire face le Canada et ses partenaires occidentaux dans leur marche vers ladite mondialisation.Je reviens justement d'une conférence de l'Association britannique des études canadiennes (BACS), qui s'est déroulée fin mars au King's College de Cambridge.Le thème de cette conférence, « Le Canada : premier État postmoderne ?» fut discuté, non sans une certaine réti- CIT É LIBRE juin-juillet 1993 6 cence, par une flopée d'intellectuels canadiens et britanniques, dont les mieux connus étaient Matgatet Atwood et Lise Bissonnette.Ce qui m'a paru fascinant, à pan les nombteuses communications sut des thèmes économiques, politiques, et littéraires, ce fut la confrontation entte les vieux défenseurs du nationalisme (canadien et québécois) tels Atwood et Bissonnette, et les penseuts «postnationalistes» qui, tout en analysant le tôle du Canada, ont situé le pays dans un contexte plus global.Conttastant avec la thétorique fatiguée et peu productive d'Atwood et de Bissonnette, certains penseurs — comme Jocelyn Létoumeau, histotien de l'Univetsité Laval, et Anthony Giddens, sociologue de Cambfidge — ont su temettte en question le concept du nationalisme et faire en sorte que le débat sut l'identité canadienne/québécoise se déroule sut un fond international.De loin les patticipantes les plus célèbres, Atwood et Bissonnette livtètent des communications décevantes.Leurs messages nationalistes canadien/québécois, bien que véhiculant des opinions tadicalement opposées, n'en étaient pas moins fatigués et fatigants.Invitée par l'Association à ptononcet l'allocution inaugurale, Margaret Atwood ne semblait malheuteuse-ment pas inspirée pat le thème.Tout comme une enfant gâtée l'autait fait, elle a déconsttuit le titte de la confé-rence et les coutumes du pays à coups d'ironie, les dénuant de tout sens.Or les questions pertinentes dont elle aurait pu ttaitet telles le tôle des médias, le chambat-dement de nos symboles cultutels, ou même le sort de notre vie artistique face à la mondialisation ne manquaient pas.Mais non ! Elle a préféré tessuscitet, non sans une certaine ironie cette fois, les vieux clichés nationalistes des années 1970.Elle s'est contenté de livtet une tirade «granola» contre le gouvernement conservateur et la gTande entreprise, et de définit le Canada comme étant «a share set of citcumstances» (un ensemble de circonstances pattagées) qui était «situationally challenged" (menacé situationnellement).Pite, elle nous resservit ses mêmes blagues, racontant pour la nième fois l'histoite du concours qu'elle avait aidé à organiser dans le cadre duquel les participants devaient complétet la phtase «êtte aussi canadien que.» l'exemple donné étant «aussi américain que la tarte au pomme».La réponse gagnante fut «as Canadian as possible undet the circumstances» (aussi canadien que possible étant donné les circonstances) ! C'est à se demande! si cette approche postmoderne, ironique et déconstructive sert à quelque chose.Bien que cela soit important, il n'en demeute pas moins qu'il est facile de tout critiquer, surtout si on n'a rien à proposer à la place.Et n'eut été du discours généralisateut à la bulldozer de Lise Bissonnette pour souligner les quelques mérites de l'approche atwoodienne, la communication de la romancière m'aurait paru complètement frivole.Digne de Lewis Carroll, la conférence de Mme Bissonnette sur la débâcle constitutionnelle et sut l'échec de l'accord de Charlottetown, ne révéla rien d'autre que sa capacité inouïe à trier et à interpréter certains faits pour leur faire dire ce qu'elle veut.Ainsi, la victoire du «non», affirma-t-elle, marque le début de la marche vers l'autonomie québécoise.Les éléments socio-politiques, qui font la joie de certains journalistes, n'y étant pout rien.Aucune mention du fameux dîner Cité libre du 1er octobte, de la proportion indéniable de «non» fédétaliste au Québec, et encore moins de la prestation embarrassante de Jacques Patizeau lots de son débat télévisé avec Boutassa.Mais de toutes ces merveilles, ce fut la compataison qu'elle fit entre le Québec et le Danemark qui m'a le plus ébahie.Que je sache le Québec n'est pas encore un État-nation reconnu pat l'ONU et son rejet de l'accord de Charlottetown n'est d'aucune manière un phénomène semblable à celui du rejet du traité de Maastticht pat les Danois.Et Mme Bissonnette de poursuivre son analyse à coups de marteau devant un auditoire qui, quoique ennuyé, demeura poli.Leur politesse fut d'ailleurs récompensée car, en dépit des communications décevantes d'Atwood et de Bissonnette, la conférence BACS donna l'occasion à certains penseurs plus stimulants de faire connaître leurs idées sur le Canada et sur son rôle dans le monde.C'est à se demander si cette approche postmoderne, ironique et déconstructive sert à quelque chose.Au lieu de s'acharner à défendre une réalité qui, en vingt ans, autait peut-êtte évoluée, M.Létourneau et M.Giddens ont tenté non seulement de cerner certains changements socio-économiques et technologiques qui affectent le sujet contemporain, mais de remettte en question les ptincipes sut lesquels on a fondé nos sociétés.De manière générale, ils ont souligné la croissance d'une technologie indomptable — surtout dans le domaine des médias — l'épuisement intellectuel, et le patadoxe de cette dernière décennie de néo-conservatisme (en Gtande-Btetagne et au Canada) durant laquelle un parti politique qui se voulait le défenseur de la tradition et de nos symboles culturels a présidé à leur desttuction.C'est face à un tel chaos, d'après le professeur de Laval, que le sujet contempotain se sent petdu.Jocelyn Létoumeau ne s'est pas contenté de nous imposet une vision politique.11 a disséqué la société canadienne et mis en relief les influences technologiques, économiques et intellectuelles qui façonnent notre manière de penser.A partit de la prémisse selon laquelle le sujet contempotain est déchiré entte les contraintes de son environnement immédiat et celles d'un monde plus latge qui, grâce aux médias, lui est plus accessible, M.Létourneau a relevé l'émergence de trois phénomènes.Il y a d'abord la fatigue de l'infiastructute politique actuelle due en pattie au désir confus du sujet qui, tout en s'apercevant qu'il n'est plus le citoyen d'un pays mais du monde, cherche néanmoins à exercer une influence plus directe dans l'arène politique; puis la remise en question des intérêts de l'État-nation pat des problèmes plus globaux tels que le sida, l'écologie et les multinationales et enfin le CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 7 refus de la population de croire aux grands récits unificateurs.Or, malgré les problèmes qui hantent notre pays, nous sommes loin d'être les seuls à subir un tel sort.Pout les participants canadiens, le discours du sociologue britannique Anthony Giddens eut l'effet d'une douche froide.Nous forçant à nous réveiller et à sortir de l'introspection nationale dans laquelle nous nous noyons, il souligna l'univetsalité, du moins dans les pays occidentaux, de l'angoisse actuelle.À la satisfaction de tous, il commença par dénoncer le terme «postmoderne», qui pour lui encourage une frivolité intellectuelle particuliè-rement dangereuse étant donné les problèmes qui confrontent le monde — la surpopulation, la prolifération nucléaire, l'effet de serre.À l'instar de Létoumeau, il accusa la mondialisation d'avoir bouleversé notre perception traditionnelle du temps et de l'espace.Le nationalisme, selon Giddens, ne setait alors qu'une réaction d'incertitude du sujet désotienté qui cherche à s'ancrer dans un environnement particulier De plus, un tel changement de perception a engendré la période de transition «posttraditionnelle» que nous vivons, et où les tapports familiaux/sexuels sont constamment remis en question.Malheureusement, toute tentative organisée de retourner à un mode de vie traditionnelle est souvent perçue comme relevant du «fondamentalisme».Il va sans dire que sortir d'une telle débâcle ne sera pas chose facile.Encore une fois, les analyses postmodernes, pour Giddens, n'offtent pas de solution.En effet, cette méthodologie ne fait qu'encoutager l'autoréflexivité institutionnelle en nous forçant à filtrer toute information pour en arriver à une définition élaborée de ce que nous connaissons déjà.Ne se permettant pas de nous proposer des remèdes, Giddens nous a prévenu, toutefois, que dans ce monde «posttraditionnel», les deux options qui demeurent encore ouvertes semblent être la violence et le dialogue.Il nota en conclusion qu'à l'heure actuelle et dans l'arène internationale, il n'est plus petmis aux nations de se payer le luxe de s'absentet, de se couper des problèmes globaux.Si les analyses de Giddens n'offrent pas de solution, elles nous aident à comprendre notte situation présente.A la suite de la conférence de Cambridge, certaines observations m'ont paru pertinentes.Ainsi, la mondialisation ne ttanscenderait pas le domaine économique ?Or, n'autait-elle pas des effets socio-culturels que nous ne pouvons plus nous permettre d'ignoter sous prétexte qu'ils coûtent trop chers ?Puisque nous vivons dans un monde qui dépend de plus en plus des satellites pour nous informer, mais qui subit aussi un chambardement des symboles culturels, ne faudrait-il pas se demander à qui appartiennent ces satellites et quelles sont les images qui nous sont transmises?Véhiculent-ils des valeuts que nous voulons promouvoir?Sur un plan plus général, nous sommes en train de faire le deuil de l'État-nation.Cependant, nous ne pouvons vivre sans structure, et puisque nous payons encore des taxes à des gouvernements fédéral, provincial et municipal, ne pouvons-nous pas encore leur réclamer un minimum de services ?Ne serait-ce que pour nous faci- litet la transition vers un environnement mondial; d'où l'importance d'un système d'éducation qui, tout en nous préparant à vivre dans un environnement international, nous donnerait aussi le sens de notre identité nationale.Nous sommes déjà bien partis avec le bilinguisme.Ainsi, sans faire de morale, je voulais simplement noter ici les idées intéressantes qui ont été abordées lors de la conférence annuelle de la British Association for Canadian Studies.En dépit des dinosaures, il existe au Canada des penseurs qui, au lieu de se cacher derrière les grands récits fatigués (l'économie, le nationalisme) essaient d'analyser les différents facteurs qui ont une influence sur notre situation actuelle, et qui tendent à placer notre pays dans un contexte international.Evidemment, la resttuctutation affecte non seulement l'économie mais toute institution qu'il s'agisse des écoles, des musées, ou des hôpitaux.Bien qu'il y ait de nombreux problèmes qui ne peuvent être étudiés qu'à l'échelle mondiale, la manière dont chaque pays s'organise pour survivre dans un marché mondial dépend encore de chaque État-nation.11 setait peut-être temps de laisser tombet les vieilles histoites de nationalisme et de se pencher non seulement sur l'économie mais sur les autres institutions qui nous sont chères afin de bâtir un Canada qui pourra s'épanouir dans un environnement international.& Conjoncture économique Problème canadien, solution suédoise?Richard L' Heureux On ne s'étonnera pas que, devant l'ampleur des problèmes de l'économie canadienne, l'attitude la plus courante semble en être une d'impuissance, de défaitisme, de fatalisme presque.Quelle que soit la politique appliquée, elle semble d'avance plus ou moins vouée à l'échec.Les indicateuts statistiques annoncent la fin de la récession mais même si la production reprend, l'emploi stagne et plus de 11 % de la main-d'oeuvre est en chômage.Même quand on gagne, on a l'imptession de perdre.Les partis au pouvoir ont les mains liées par l'obligation de réduire le déficit et la dette publique.Ils coupent dans tous les programmes, en attendant que la relance économique vienne gonfler les recettes fiscales.Quant aux partis d'opposition, ils ne donnent guère de raisons d'espérer, quant à une reprise en mains par les gouver- CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 8 nants du contrôle de l'économie.Aucune solution crédible.La dernière trouvaille: templacet la taxe sut les produits et setvices pat une taxe sur la valeur ajoutée.La dirfétence, si elle existe, ne risque guère de se rettouvet dans les poches des citoyens.La taxe actuelle sur les produits et setvices est en fait une taxe sut la valeut ajoutée.La taxe sur la valeur ajoutée setait intégrée dans le prix facturé, au lieu d'apparaître séparément sut la facture.C'est bonnet blanc, blanc bonnet.Quelle innovation! Au plan des politiques économiques, les Canadiens ont taison de se méfier.Il ne suffit plus de proposer une politique de plein emploi.S'il y a un message qui a été bien compris ces dernières années, c'est bien celui de se méfiet de ceux et celles qui promettent dette prodigues avec l'argent du public sans égatd aux conséquences futures pout l'équilibre des finances publiques.Pour la plupart des citoyens canadiens, la notion de dette publique est plus ou moins claire.Une saine politique conjoncturelle commandetait, en pétiode de récession, de relancer l'économie en injectant des fonds additionnels qui viennent compenser l'insuffisance de la demande des consommateuts et des entreposes.Cette stratégie n'est d'ailleurs viable à long terme que dans la mesure où les déficits anticycliques sont suivis en pétiode de surchauffe économique, d'excédents visant à réduire la demande globale.Elle suppose également que le gouvernement ait le loisit de pouvoir retatdet certaines dépenses pour les périodes de récession, autrement dit, qu'il ait des dépenses discrétionnaires.Ces dépenses discrétionnaites lui donnent cette matge de manoeuvre qui lui petmet de moduler l'ampleur de son budget en fonction de la conjoncture.Le hic, c'est que depuis près de vingt ans, qu'on soit en récession ou en période de hausse, les gouvernements provinciaux et fédétal ont encouru des déficits budgétaites qui ont alourdi la dette publique.De là le fait que le paiement de l'intérêt sur l'ensemble de la dette publique canadienne est passé à 19% des dépenses coûtantes en 1990 ( 17% en 1992), alors qu'il n'était que de 12% en 1970.En 1991, la dette publique canadienne est passée au-delà du seuil de 50% du produit national brut, une proportion qui a doublé en moins de 15 ans.Pout la plupatt des citoyens canadiens, la notion de dette publique est plus ou moins claire.Elle le devient un peu plus quand la dette est détenue par des éttangets puisque son remboutsement implique un transfert de fonds au profit des ctéanciets étrangers.Dans le cas de la dette publique canadienne, la situation est moins claire: en 1991, 77% de la dette publique canadienne était détenue par des institutions et des particuliers canadiens.Cette portion de la dette publique, nous nous la devons donc à nous-mêmes; alors, pourquoi s'en préoccupet?Le remboursement de cette dette intérieure ne serait-elle qu'une fotmalité comptable ?Pas vtaiment.Parmi ceux qui détiennent des créances sur l'État, il y a bien sûr des citoyens fottunés mais aussi, et suttout, il y a les institutions financières, les compagnies d'assurance, les caisses de rettaite, les banques.Que les gouvernements manquent à leurs engagements financiers et ces institutions à leut tour ne seront pas en mesure de respecter les leurs.Et alors là, ce sont de vastes secteuts de la population qui setaient touchés.Il faut bien s'y résoudre.Pour s'assurer d'un accès futur aux marchés financiers, le remboursement de la dette est incontournable.Faut-il pout autant mettte la population au tégime, tationner les services publics?Peut-être, encore qu'il y ait toutes sortes de façons de le faite.des façons de faite plus équitables que d'autres.Les gouvernants n'ont pas toujouts réussi à évitet de faite porter le poids des testtictions budgétaires sut les moins démunis.Ce n'est pas uniquement une question d'équité sociale.Ainsi, le chômage engendté par les coupures budgétaires entraîne également des diminutions de rentrées fiscales, ce qui aggrave le déficit.Faudtait-il en atriver à réduire la dette à zéro?C'est théotiquement possible mais en ptatique, cela équivaudrait à faire porter aux générations actuelles le fardeau fiscal de toutes les immobilisations dont profiteraient les générations futures.On fêtait en quelque sotte l'inverse de ce qui s'est fait au Canada depuis vingt ans.Idéalement, la dette publique ne déviait finance! que les dépenses de capital ainsi que les déficits encouius en pétiode de récession pout stimulet la demande globale.Cette dernière pottion de la dette vatierait donc avec la conjoncture, diminuant grâce aux surplus budgétaires réalisés en période de boom économique.Tout cela est bien connu, mais il y a loin de la coupe aux lèvres, de la théorie à la ptatique.Tous les gtands pattis ont eu l'occasion de mettre l'épaule à la roue: les libétaux et les conseivateuts au niveau fédéral, les néodémocrates, péquistes et ctéditistes dans les provinces, sans en arriver à une situation satisfaisante.Il n'existe pas de paiti politique au Canada qui ait une crédibilité au plan de la politique budgétaire.Devant ce scepticisme généralisé, il peut être intéressant de regaidet ailleurs ce qui se fait quelquefois avec succès pour résoudre les problèmes économiques dans lesquels nous sommes empêtrés.Prenons l'exemple de la Suède, pays reconnu pour l'étendue de ses politiques sociales, véritable laboratoire social du monde industtiel.La Suède n'est pas un ttès gtand pays.Sa population est infétieute à 9 millions d'habitants.Contrairement au Canada, elle n'a pas de pétrole et a dû, par conséquent, faire face au choc pétrolier des années soixante-dix, amplifié pat l'importance de ses besoins énetgétiques de pays notdique.A partit de 1978, son déficit budgétaire a pris des proportions imposantes, passant de 6 milliards de couronnes qu'il était cette année-là à un sommet de 69 milliaids de couronnes en 1983 (5 couronnes valent environ 1$) à un point tel qu'en 1986, la proportion de la dette publique pai tapport au PNB de la Suède atteignait 63% ! Au cours des années suivantes, le gouvernement assainissait les finances CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 9 publiques.En quatre ans, le déficit colossal de 69 milliards de couronnes était éliminé, au point que l'exercice budgétaire de 1987 se soldait par un excédent de 21 milliards de couronnes.Malgré ce virement de cap soudain, tout en subissant le contrecoup d'excédents budgé-taites, l'économie suédoise réussissait à maintenir un taux de croissance réelle de 1,7%.Compte tenu du fait que la population suédoise n'augmente que de 0,7% par année, c'est là une performance très acceptable.Le revenu par personne y augmentait de 1 % par année.Toujours durant ces années 86-91, l'économie canadienne croissait au rythme de 1,1% par année.Avec une croissance de sa population de 1,3% par année, cette performance représentait une diminution de l'ordre de 0,1% par année du revenu par personne.Ces différences de pourcentage semblent peut-être insignifiantes.Ce qui l'est moins, c'est que durant cette période, la Suède diminuait sa dette publique d'un niveau représentant 63 % à un niveau représentant 41% du PNB alors qu'au Canada, la dette publique passait de 45% à 53% du PNB.Pour couronner le tout, le taux de chômage en Suède, malgté l'assainissement des finances publiques, n'était que de 3,2% fin 1991, tandis qu'au Canada, il était de 10,3%.En Suède, le gonflement des dépenses publiques dans les années 70 était dû aux subventions accordées aux industries en difficulté, au développement de l'emploi dans le secteur public et à d'autres mesures destinées à soutenir le marché du ttavail et ainsi diminuer le chômage.Il était devenu évident toutefois que cette politique n'était pas viable, puisqu'elle amenait vite la dette publique à un niveau tel que le service de la dette allait absorber une part excessive des recettes fiscales.En 1982, changement de cap: le gouvernement suédois entreprend d'une part de téduire ses interventions dans l'économie en diminuant les subventions ditectes aux entreprises, d'autre part d'améliorer la compétitivité des entreprises par une dévaluation de la monnaie nationale.Ainsi, l'effet négatif sur la demande globale de la baisse des dépenses publiques étaient compensé par cette augmentation de la demande extérieure pour les biens et services suédois, ctéée par la dévaluation de la monnaie.Le problème du déficit budgétaire se résolvait à la fois pat la réduction des dépenses et pat une augmentation des recettes fiscales attribuable au redressement de l'économie.Le succès de cette politique économique fut aussi aidé par une conjoncture internationale favotable, caractétisée par une baisse des prix du pétrole et une hausse des ptix des produits forestiers.Le gouvernement canadien n'a pas fait preuve de la même prudence dans l'application de ses politiques de redressement économique.Après avoir appliqué avec succès des mesures de restrictions budgétaires à partit de 1984, il imposait (la banque du Canada) à partit de 1987 des taux d'intérêt élevés.Ce virage monétaire allait faire grimper le taux de change et augmenter le coût du financement de la dette.Cette politique économique était restrictive sur tous les plans: elle diminuait la demande d'investissement et les exportations dans un contexte de restriction des dépenses gouvernementales.Une politique en fait qui ressemblait plus à un châtiment qu'à un ajustement, et qui venait renforcer l'impact de la récession américaine sur l'économie canadienne.Résultat net: le ratio dette publique/PNB est toujours aussi élevé et le taux de chômage reste au-dessus de 11%.Y aurait-il une justice immanente ?La Suède a connu une mauvaise année en 1992, avec une diminution de son PNB, diminution qui devrait se poursuivre en 1993, tandis que le Canada a connu une année de croissance en 1992, qui devrait être suivie, selon les prévisions de l'OCDE de la plus forte croissance pour l'ensemble des pays de l'OCDE, après la Turquie.La production industrielle suédoise est en chute libre depuis 1990.Le taux de chômage est passé de 1,5% qu'il était en 1990 à 5,4% à la fin de 1992.Il n'existe pas de parti politique au Canada qui ait une crédibilité au plan de la politique budgétaire.Le déclin actuel était ptévu dès 1989 et même avant, notamment dans les études de l'OCDE.En Suède, les dévaluations des années 80 avaient dispensé le secteur des entreprises de s'ajuster aux conditions changeantes du marché international.Les parts de marché et leurs taux de rendement diminuaient.Le gouvernement aurait pu avoir recours de nouveau à la dévaluation de la monnaie nationale, mais il choisit plutôt, vu la volonté de la Suède de s'intégrer au matché européen, de la maintenir à un taux de change fixe, tout en amorçant une série d'ajustements destinés à accroître la compétitivité de l'économie suédoise.Ces ajustements passent par une diminution des interventions de l'État dans l'économie, accompagnée d'un allégement marqué des impôts directs et indirects.Sur le plan de l'emploi toutefois, la Suède garde son avantage, avec un taux de chômage de 5,4% tandis que dans notre Canada en croissance économique, il était de 11,8% en fin d'année et devrait se maintenir à ce niveau au cours des mois à venir.Toutefois, cet avantage ne s'est maintenu qu'à travers la croissance des emplois dans le secteur public, une stratégie entraînant des niveaux de taxation très élevés, difficiles à maintenir au moment où la Suède veut s'intégrer au marché européen.Le virage amorcé par la Suède est tadical, au point que selon l'Observateur de l'OCDE, le modèle suédois n'est plus.Ainsi, ce ne serait pas tout d'avoir une situation de plein emploi, encore faudrait-il une économie suffisamment compétitive pour garantir des revenus adéquats.La Suède a ainsi décidé que le maintien de sa position économique valait le tisque d'augmenter de quelques points son taux de chômage.Le modèle suédois a ses limites qui ne valident pas pour autant le «modèle canadien» car il reste à répondre à cette question: «Une économie qui laisse inexploitées un douzième de ses ressources humaines est-elle vraiment performante ?» & CITÉ LIBRE |u i n-1 u i 11 e t 1993 10 La dette MytKes et réalité Louis-Philippe Rochon Aies entendre débattre du déficit et de la dette du Canada, on dirait que la plupart de nos économistes ont évacué la dimension politique des sciences économiques.Car s'il est un débat qui est éminemment idéologique et politique c'est bien celui qui oppose, à l'heure actuelle, les tenants de l'élimination de toute intervention de l'Etat en matière de relance économique à ceux qui pensent, au contraire, que l'intervention de l'Etat est liée de ttès près à la croissance économique, au bien-être des citoyens, à la productivité acctue du secteur privé.On se croirait revenu cinquante ans en arrière, avant que John Meynatd Keynes ne publie sa Théorie générale .Ptécisons, dès l'abotd, que ces oppositions sont plutôt nébuleuses dans le débat politique actuel.Si la droite véhicule le discouts hayékien du laissez-faire économique fondé sur l'individualisme et le minimalisme étatique, la gauche a, par contre, adopté dans un cet-taine mesure le discours anti-keynésien de la droite.11 n'y a qu'à observer les politiques adoptées par les gouvernements néo-démocrates au Canada pout constatet qu'ils ont bel et bien renié les principes économiques ttaditionels de la social-démocratie.Cela est gtave.Quand j'entends Kim Campbell promettre la réduction du déficit en 5 ans, je me dis qu'elle est complètement cinglée, ou qu'elle n'y comprend tien.Quelle sorte de Canada voulons-nous ?Cela n'entre manifestement pas en ligne de compte pour ceux qui prônent la réduction du déficit à tout ptix.On justifie les politiques d'austérité en nous disant que la dette canadienne a explosé, que le ratio dette/produit intétieur brut (PIB) a atteint un niveau tecoid de 54,6%, et que bientôt, on ne sera pas mieux que l'Argentine.Le Canada, nous répète-t-on, possède le ratio dette/PIB le plus élevé de tous les pays industrialisés.Cette affirmation est aussi tidicule qu'elle est malhonnête.On ne peut en effet comparer ce ratio entre les pays puisque ce qui constitue une dépense publique au Canada — assutance-maladie, assutance-chômage — n'en est pas une dans un pays comme les États-Unis, pat exemple.Il y eut une époque dans l'histoire du Canada où ce tatio était ptès du double de ce qu'il est aujourd'hui.A la fin de la seconde guerre mondiale, notre ratio dette/PIB était de 106,6%.Étions-nous pris de panique 7 Non.Étions-nous au bord de la faillite ?Non.Loin de là.Grâce à l'endettement, le Canada a connu pendant plus de 30 ans une période inégalée de croissance économique ainsi qu'un accroissement impressionnant du niveau de vie de tous les Canadiens.En outre, les programmes sociaux, l'éducation, le système de santé, sont tous des programmes qui ont vu le jour sous le «poids» de cette énorme dette.Et la consttuction des routes et du réseau fettoviaite, le développement des réseaux commerciaux, ont également profité à l'entreprise privée.Pourtant cet aspect de l'endettement de l'État n'est jamais souligné ni même reconnu.Il y a selon moi 6 mythes principaux qui sont au coeut du débat sur la façon de régler la dette et le déficit: 1) Le déficit et la dette sont inflationnistes puisque les dépenses gouvernementales s'ajoutent à la demande globale.2) Le déficit et la dette mènent à des taux d'intérêt élevés et, pat le biais de «l'effet d'éviction», ils téduisent les investissements privés.Les économistes plus duts estiment que chaque dollat dépensé pat le gouvernement téduita d'un montant égal l'investissement privé.3) Pour contrôle! la croissance de la dette, le gouvernement ne peut faite que deux choses: réduire les dépenses courantes ou augmentei les impôts.Selon Keynes, dans le contexte d'une économie capitaliste d'incertitude, il y a nécessairement conflit entre les entrepreneurs et les rentiers.Ces derniers réussissant à imposer leur volonté.4) Pour financer sa dette, le gouvernement devta se toutnet vets l'extétieut en emptuntant à l'éttanget puisque les fonds consentis en ptêts au Canada — c'est-à-dire l'épargne — sont limités.5) Une dette lourde représente un fardeau énorme pour les générations futures.L'État «responsable» — que l'on compare à une entreprise — ne doit pas s'endetter puisque cette dette devta être éventuellement remboursée, ce qui diminuera la consommation et le niveau de vie des Canadiens dans l'avenit.Ainsi, ne devons-nous pas «hypothéquei» l'avenit.6) Puisqu'une plus gtande partie des revenus du gouvernement (32%) est consactée uniquement au setvice de la dette (paiements d'intétêt), le gouvernement n'a plus les moyens de s'acquittet de ses responsabilités ttaditio-nelles ni même de mettre sut pied de nouveaux programmes sociaux, tel le programme de garderies.Si l'on fonde son argumentation sur ces mythes, on suppose qu'il y a crise budgétaire.Ot, ce n'est pas une ctise budgétaire que nous vivons.Le problème actuel a peu à voir avec l'état de santé des finances publiques ; elles se comportent plutôt bien.Il faudtait plutôt parler ici de crise monétaire.C'est elle qui est à la soutce de nos problèmes économiques, dont la dette.De ce point de vue, nous ne pouvons ignorer l'impact de la politique CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 monétaire restrictive anti-inflationiste de la Banque du Canada sut le déficit et la dette.Lorsque nous examinons en détail les composantes de la dépense budgétaire du gouvernement fédéral, nous constatons que le problème premier du déficit sont les paiements d'intétêts sur la dette.Si nous omettons cette composante du calcul du déficit, nous obtenons le «solde des opérations» du gouvernement; c'est à dire la différence entre ce que le gouvernement perçoit sous forme d'impôt et de taxes et ce que ça lui coûte pout administrer les programmes.Or, depuis 1988, le Canada affiche un solde positif dans ce domaine.En 1991, pat exemple, nous avions un surplus des opérations de 12 milliards de dollars.Ce n'est que lotsque nous ajoutons le service de la dette que nous avons un déficit.En 1991, les paiements d'intérêt étaient de 42 milliatds de dollars.Or, de quoi dépendent les intérêts sur la dette si ce n'est des taux d'intérêt ?Réduire les taux d'intérêt, c'est réduire les paiements d'intérêt sur la dette.Durant les années d'après-guerre, alors que la dette était relativement beaucoup plus importante, les taux d'intérêt réels étaient plus bas qu'ils ne le sont aujourd'hui; affichant une valeur moyenne de 1,4% entre 1933 et 1985.Ce n'est que depuis 1980 que les taux d'intérêt se sont mis à flamber; imposant de ce fait à l'État un fatdeau insupportable.Depuis 1982, le gouvet-nement fédéral a consacré 270 milliards de dollars en paiements d'intérêts seulement, ce qui a largement contribué au gonflement de notre dette.Il n'est donc pas surprenant, qu'après 9 ans de politiques austères, le gouvernement ne soit pas arrivé à éliminer le déficit.Ceux qui prétendent que le gouvernement ne dispose que de deux choix pour régler le déficit — réduire les dépenses ou augmentei les impôts — ceux-là se trompent.Le gouvernement poutrait aussi exiger que la Banque du Canada réduise le taux d'intétêt.En fait, si le taux d'intérêt était ramené à son niveau historique de 1,4%, le gouvernement économiserait de 6 à 7 milliards de dollars durant la première année et plus de 11 milliards de dollars par année, après la troisième année.Si cette politique avait été mise en place pendant la période 1980-1993, la dette nationale ne serait pas ce qu'elle est aujoutd'hui.Il va sans dire qu'une telle politique ne serait pas bien vue par la majorité des banquiers et des grands financiers du Canada.Une chute des taux d'intérêt signifierait pour les propriétaires de la dette, dont ils sont, la perte d'un revenu considérable.Selon les économistes Mario Seccareccia et Andrew Sharpe, «Si un gouvernement s'endette simplement pour payer des frais d'intérêt, et effectue des transferts à de riches rentiers qui ont une forte propension à épargner, l'effet sera fondamentalement différent de celui d'un déficit qui aurait pour cause des transferts aux pauvres et aux chômeurs».Bref, les politiques budgétaires et monétaires profitent d'abord aux rentiers.Les économistes orthodoxes diront qu'une baisse des taux d'intérêt entraîne des conséquences négatives, telles que l'inflation et la chute de la valeur du dollar canadien.Regardons de près ces deux propositions, et voyons si elles concordent avec «l'expérience des faits», comme disait Keynes.La Banque du Canada croit que l'inflation est «partout et en tout temps un phénomène monétaire», comme l'a déjà dit Milton Friedman.En d'autres termes, l'inflation résulte d'une surabondance de monnaie dans l'économie, ce qui a tendance à réduire la valeur des biens et à en gonfler le prix.La monnaie serait un bien au même titre que les pommes et la bière.Si l'on pouvait réduire l'offre de monnaie, celle-ci deviendrait plus rare.Et le prix de la monnaie refléterait sa rareté.Comme c'est le cas pour les autres biens, la valeur de la monnaie serait déterminée par les lois de l'offre et de la demande.De même, si, comme elle le prétend, la Banque du Canada pouvait contrôler la masse monétaire, et donc la réduire, cela augmenterait les taux d'intérêt sur lesquels elle dit n'avoir aucun contrôle.À ce compte là, le raisonnement inverse s'applique tout aussi bien : des taux d'intérêt plus bas signifieraient une surabondance de monnaie dans l'économie.Ce qui ferait augmenter les prix.Et des taux d'intérêt bas encourageraient la consommation et la demande, augmentant ainsi les prix des biens.Ce sont les investissements qui déterminent l'épargne, et non l'inverse.C'est dans ces termes que la Banque du Canada justifie sa politique monétaire car c'est ainsi qu'elle entend atteindre son objectif d'inflation zéro.Or, toujours d'après les économistes orthodoxes, quand les gouvernements entreprennent des projets d'investissement en s'endettant davantage, ils augmentent la demande de monnaie ce qui accroît d'autant plus la valeur des taux d'intérêt.Toujours selon ces économistes, la hausse des taux d'intérêt gênerait l'initiative ptivée et réduirait les investissements dans ce secteur, parce que, entre autres, la disponibilité des fonds (l'épatgne) s'en trouverait réduite.Or l'histoire récente le prouve, une politique monétaire restrictive ne réduit pas nécessairement l'inflation.Au contraire, elle peut même l'encourager.De nombreuses études empiriques ont prouvé qu'il n'existe aucune corrélation sûre entre le déficit et les taux d'intérêt, ni même l'inflation.Par exemple, au cours des années 1942-45, les taux d'intérêt étaient en moyenne inférieurs à 3 % , alors que le déficit représentait en moyenne près de 18% du PIB.Au cours des 6 années précédentes où le déficit ne représentait que un pour cent du PIB, les taux d'intérêt y étaient légèrement supérieurs.Le même phénomène s'est répété tout au long de notre histoire.En 1981-1985 alors que le déficit a quadruplé, les taux d'intérêt ont diminué de 15,22% à 11,04% .Enfin, tout dernièrement, une téduction du déficit en pourcentage du PIB s'est accompagnée d'une CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 12 hausse des taux d'intérêt.Selon les économistes John Maynatd Keynes et Michael Kalecki c'est l'accroissement des coûts de production de l'entteptise et non l'excédent de la demande qui est la cause de l'inflation.Quand la masse salatiale ou les taux d'intétêt augmentent, les coûts de production des entteptises augmentent.Celles-ci doivent donc augmente! le piix de leuts biens afin de técupétet leur marge de profit.Mais quand les prix augmentent, le salaire réel des travailleurs chute.En ce sens, l'inflation setait plutôt un phénomène social, une question de tedisttibution de la tichesse.Le calcul du déficit doit être repensé.Il est insensé que nous incluions sous la même rubrique les opérations courantes du gouvernement et les dépenses publiques d'investissements.Pour ce qui est de l'effet d'éviction comme tel, il setait imptudent de croire que les investissements ptivés et publics s'excluent toujouts mutuellement.De manière génétale, les études empitiques n'ont tévélé que peu d'exemples de l'effet d'éviction.En pétiode de plein emploi, l'idée pourrait avoir certains mérites puisque les entreprises privées et le gouvernement seraient en concurrence.Dans le monde réel, cependant, l'économie ne se trouve jamais — ou rarement — en pétiode de plein emploi.Et puisqu'à l'heure actuelle, le déficit s'inscrit dans le contexte d'une técession prolongée, où la demande est faible et où il y a sous-utilisation des ressources, il serait plus réaliste de croire que les investissements publics contribueraient à accroître la richesse nationale, surtout lorsqu'il n'y a pas d'investissements ptivés.Le contexte d'incettitude et d'instabilité inhérent au capitalisme découtage les investissements ptivés patce que les «esptits animaux» — les sentiments d'optimisme ou de pessimisme soudain — prévalent chez les dirigeants d'enttepiises.Selon Keynes, le capitalisme, laissé à lui seul, tendtait à produire un niveau d'investissements inadéquat.C'est pout cette taison que dans la Théorie générale, Keynes a souligné l'importance de l'intervention de l'Etat et de la «socialisation de l'investissement».Il ne faudrait pas assimile! toutefois les idées de Keynes au ptincipe marxiste de la prophète étatique des moyens de ptoduction.Selon Keynes, dans le contexte d'une économie capitaliste d'incettitude, il y a nécessairement conflit entre les entrepteneuts et les rentiers.Ces derniers réussissant à imposer leur volonté.Cette contrainte se traduirait par une perte des «esprits animaux» qui aboutit à une situation de chômage persistant.La seule solution de rechange crédible serait, selon Keynes, que l'État intervienne davantage pour «organiser l'investissement» et ainsi relancer l'emploi et la croissance éco- nomique.Il s'agit clairement d'une politique à long terme et non d'un ensemble de mécanismes contre-cycliques.L'intervention de l'État est nécessaire (cela peut allet jusqu'aux «deux-tiers ou trois-quarts des investissements totaux») pout que l'on arrive à bout du capitalisme rentier En influençant l'investissement, l'État contribue à l'augmentation du stock des biens de capital jusqu'à ce qu'ils ne soient plus rares.En ce sens, la socialisation de l'investissement mène au déclin du capitalisme tentier dont l'existence dépend de la rareté du capital financier.Quant au dollar canadien, encore là de nombreuses études ont démontté qu'il n'y avait pas de corrélation solide entre le taux d'intérêt et la valeut du dollar Même si une téduction du taux d'intérêt menait à une chute du dollat canadien, ce ne serait pas la fin du monde.Depuis bon nombres d'années, plusieuts économistes répètent que le dollat canadien est sutévalué.Selon l'économiste Piètre Fortin, le dollat canadien devrait se rettouvet près de son niveau naturel, soit de 70 cents, «et même de 60».Pour ce qui est du financement de la dette pat des emprunts à l'éttanget, cette ptatique n'est pas nécessaire et n'aurait même jamais dû exister.Les gouvernements devraient êtte en mesure de financer leurs déficit en empruntant au Canada seulement; comme ce fut le cas à la fin de la seconde guerre mondiale, alors que la situation était plus précaire.D'où viendrait cette épatgne ?Les économistes otthodoxes prétendent qu'il y a une limite à l'épargne canadienne à laquelle le gouvernement peut avoit tecouts.Cette affitmation est fausse, bien entendu.S'il y avait une limite à ces fonds, elle autait pout otigine la structure actuelle des taux d'intérêt.Pout Keynes, l'épatgne découle du tevenu qui est facteur des investissements, c'est ce que les économistes post-keynésiens ont appelé les «investissements généta-teuts de revenu».Les gens n'épatgnent pas s'ils n'ont pas de revenu.Or, en réduisant les taux d'intérêt, on réussirait à acctoîtie les investissements qui généreraient des revenus donc l'épatgne nécessaire.Ce sont les investissements qui détereninent l'épargne, et non l'invetse.Enfin, ceux qui prétendent que la dette représente un fatdeau pour les générations futures ne tiennent pas compte de la réalité.J'espère avoit démontré, ici, que la question du financement de la dette ne se limite pas à une augmentation des impôts dans l'avenit.Nous ne sommes pas obligés de laisser aux générations futures la responsabilités de payet pour nos «dépenses extravagantes».Et posons-nous la question.Quelle sotte de fardeau laisserions-nous à nos petits-enfants si nous coupions dans l'éducation, dans les programmes sociaux, dans l'inftasttuctute, dans la fotmation professionnelle, et dans la techerche et le développement ?Ce qui ne veut pas dire que j'encourage les gouvernements à faire de folles dépenses.Loin de moi cette idée, mais soyons clait quant aux dépenses qu'il faut envisaget.En guise de conclusion, notons une dernière chose.Le calcul du déficit doit être repensé.Il est insensé que nous incluions sous la même lubrique les opérations cou- CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 13 rantes du gouvernement et les dépenses publiques d'investissements.Il est bien évident qu'il s'agit de dépenses différentes et qu'elles ont un impact distinct sur l'économie.L'effet stimulateur des investissements publics renfloue le revenu national et le stock de biens de capitaux légués aux générations futures est d'autant plus élevé.C'est une distinction que Keynes a toujouts faite dans ses conseils politiques.Le budget des dépenses courantes ne devrait êtte équilibré qu'à la fin d'un cycle économique.Pour ce qui est des dépenses d'investissements, elles comportent des avantages évidents et, grâce à leur effet multiplicateur, elles sont «capables d'autofinancement» et«n'enttaînent [donc] pas l'accroissement graduel de difficultés budgétaires».& El Salvador La loi d'amnésie Nicolas Gilbert On a beaucoup parlé de la Loi d'Amnistie' adoptée par le Salvador en mars dernier, notamment à l'occasion de l'élargissement, en vertu de cette législation, de deux officiers reconnus coupables de l'assassinat de six jésuites en novembre 1989.Pourtant, cette libération n'est pas l'effet le plus pervers de la nouvelle loi.Fallait-il, oui ou non, amnistier les chefs militaires et les dirigeants du FMLN responsables de violations des droits de l'homme, s'est-on demandé.En fait, la question posée n'était pas la bonne puisqu'il ne s'agit pas seulement d'une amnistie.Celle-ci est, pat définition, un «pardon génétal»; or, le gouvernement salvadorien ne s'est pas contenté de pardonner aux (rares) militaites déjà condamnés pour abus, il a aussi renoncé à enquêter sur les violations non élucidées.Bref, tout est oublié (y comptis les victimes), même si les responsables de la répression ne regrettent rien.Ce n'est pas une loi d'amnistie, c'est une loi d'amnésie ! Ainsi, dans le cas du meuttre des six jésuites de l'Universidad Centroamericana — un crime parmi tant d'auttes, hélas — le plus scandaleux n'est pas la libération du colonel Benavides et du lieutenant Mendoza car, en ce qui les concerne, la lumière a été faite.Libres ou non, ils sont reconnus comme des assassins.Ce qui devrait choquer davantage, c'est qu'en vertu de la loi d'amnistie, les chefs militaires qui avaient ordonné l'assassinat sont désormais à l'abri de toute poursuite judiciaire, bien que la Commission de la vérité mise sur pied par l'ONU ait clairement établi leur responsabilité dans le meurtre des jésuites.2 L'un de ces officiers, le général René Emilio Ponce, était jusqu'en mars ministte de la Défense ; il a démissionné après la publication des conclusions de la commission (tout en déplorant que l'armée soit «injustement accusée» de violation des droits de l'homme).Mais d'autres occupent toujours des postes élevés car, en plus de promulguer l'amnistie, le président de la république Alfredo Cristiani a catégoriquement refusé de destituet les officiers dénoncés dans le rapport de la commission, arguant que celui-ci «ne répond pas au désir de réconciliation de la majorité des Salvadoriens qui est : pardonner et oublier».3 Une véritable téconciliation nationale est-elle possible alors que l'armée reste truffée d'assassins ?Les dirigeants salvadoriens ont-ils pensé un instant à toutes les questions qui demeureront sans réponse si la Loi d'amnistie reste en vigueur ?Par exemple, les familles de milliers de «disparus» ne sauront ni ce que ceux-ci sont devenus ni l'identité des ravisseurs.Et les responsa- Une véritable réconciliation nationale est-elle possible alors que l'armée reste truffée d'assassins?bles des multiples atrocités qui ont jalonné la guerre civile — notamment le massacre de centaines de civils par l'armée à El Mozote en 1981 — n'auront jamais à répondre de leurs actes.Donc, quoi qu'en dise M.Cristiani, ceux qui dénoncent la loi d'amnistie ne s'opposent pas à la réconciliation nationale, pas plus qu'ils ne réclament vengeance; ils demandent tout simplement que justice soit faite et que la vérité soit dévoilée.Toute la vérité.Certains sont même enclins à une tematquable clémence: le père José Maria Tojeira, provincial de la Compagnie de Jésus, a recommandé l'amnistie des auteurs de violations des droits de l'homme qui avoueraient leurs crimes.On peut difficilement l'accuser de prêcher la loi du talion! «Si ctuelle que puisse être dans certains cas la vérité, la reconnaissance de ce qui s'est passé au Salvador est la première étape essentielle pour s'assurer que cela ne se reproduise plus», précisait le communiqué de l'ONU annonçant la publication du rapport4.On ne saurait mieux dire.Et si, face à la cruelle vérité, le premier réflexe du président Cristiani est celui de l'autruche, on peut douter que le peuple salvadorien ait vraiment envie de l'imiter.Pardonner à des criminels est une chose; les laisser en liberté avec leuts armes en est une autre, beaucoup plus risquée.& notes 1.Officiellement, Loi d'amnistie générale pour la consolidation de la paix.2.UN Human Rights Coordinator, Summary of the Truth Commissions's report - El Salvador, Communiqué émis le 19 mars 1992.3.La Presse, 22 mars 1993, p.B-3.4.UN Human Rights Coordinator, op.cit.CITÉ LIBRE | u i n - j u i 11 e t I 1 ?J L'Algérie à la croisée des chemins Roger Paul Gilbert Depuis le 26 décembre 1991, l'Algérie a vu s'interrompre un processus électoral crucial pour son avenir.Le Front islamique du salut (FIS) avait gagné le ptemiet tour des élections législatives modelées sur le système français à deux tours.Le FIS allait probablement gagner au deuxième tout une majotité des deux tiets des sièges de l'Assemblée nationale, ce qui lui eût petmis de gouverner seul, sans devoir s'associer à d'autres forces politiques, d'amender la Constitution et d'imposer une forme de régime intégriste totalitaite.Le cas de l'Ayato-lisme iranien était encote suffisamment présent à l'esptit des dirigeants algétiens pout que ceux-ci intetviennent à temps afin de bloquet le détapage vets l'obscurantisme.L'armée algérienne, incarnée par son haut commandement et notamment pat le ministie de la Défense nationale, le général major Khaled Nezzar, décide de pousser le président Chadli Benjedid, lui-même porté à accepte! la cohabitation avec un gouvernement islamiste, à la démission.Le vide constitutionnel résultant de l'absence d'auto-rité ptésidentielle enttaîna la création d'un haut comité d'État (HCE) composé de cinq membtes présidé par Mohammed Boudiaf, ancien leadet histotique de la révolution algérienne, et dont l'homme clé est le ministie de la Défense nationale.Restautet l'autorité de l'État devait, aux yeux du HCE, reposer sur la sécurité et sur le dialogue avec toutes les fotces sociales qui rejettent la violence.Dès lors, des mesures sécuritaires se sont imposées, axées sur la répression des Islamistes dans le cadre de la proclamation de l'État d'uigence et de l'instautation du couvre-feu dans les wilayates (dépattements) du centre du pays.Les principaux leaders islamistes, notamment Cheikh Abassi Madani et Ali Belhadj se virent empri-sonnés en même temps que des milliets de leurs compagnons pour lesquels des camps d'internement ont été ouveits au sud du pays.Au demeurant, le dernier rapport d'Amnistie internationale a consacré un chapitre affligeant à l'Algérie.Les Islamistes ctient bien sûi à l'injustice, eux qui avaient gagné les élections démoctatiquement et qui ont été tenveisés par la force militaire.La tentation était forte de protester par la violence: attentats contre des policiets et militaires, pose de bombes notamment à l'aéroport d'Alger et dans les institutions publiques, assassinat du président Boudiaf, (on compte à peu près mille morts des deux côtés au cours de l'année 1992).Ces actes sont les signes manifestes d'un mal plus profond, dont l'ampleur conduit au désespoir et à la guerre civile.De leur côté, les Islamistes occupent une position de force sut le terrain (alimentée pat des armes venues de l'extérieur, ce qui a enttaîné la suspension des relations diplomatiques de l'Algétie avec l'Iran et le Soudan) ; ils se sont, en outre, mérités des appuis chez certains militaires qui ont déserté avec leurs armes et dont un nombre important vient d'être jugé pat les ttibunaux militaires de Ouatgla et de Bechar.Dans ces conditions, on imagine aisément les loyautés et l'adhésion d'une partie de la population, en ptoie au chômage et à la pauvreté, aux mots d'otdte et à l'action du FIS.Le pouvoit se voit contraint de rechercher des points d'entente pat le dialogue et des solutions de compromis, auxquels le génétal Nezzat setait devenu particulièrement sensible.Est-ce pour cela que Nezzar vient d'échappet à un attentat à la voiture piégée dont la technique ttahit une main et une organisation des plus professionnelles ?Le pouvoir algérien se ttouve-t-il divisé contre lui-même et incapable de parvenir à une solution qui ne soit autori-tatiste ?C'est vraisemblablement la position d'une partie de la hiérarchie militaire qui ne croit pas à une solution politique.Cela semblerait être aussi l'avis de l'actuel ptemiet ministre, Belaid Abdessalam.Ce detniet ptopose de telancet l'économie par un retout à la gestion centtalisattice de l'Etat.Cette démarche s'oppose à celle qui avait été adoptée, à l'époque du ptésident Benjedid et de son ptemier ministre Hamrouche, pout assurer le passage à l'économie de marché (libération du commerce extétieur, préparation de la convertibilité du dinat, incitation aux investissements étrangers directs, accotd cadre avec le Fonds monétaite international , en vue d'une réforme radicale du système bancaire, douaniet et fiscal).Ot, Abdessalam se ttouve à contre-courant des téfotmes ptécitées en obligeant les entteptises à vetser des salaires sans contrepartie productive, en s'immisçant dans leuts actes de gestion contrairement à l'autonomie qui leut est toujouts dévolue par la loi; bref il s'agit du retour aux méthodes bureaucratiques de l'ancien système.Le ptemiet ministte refuse en outre d'obtempérer à la recommandation du FMI au sujet de la dévaluation du dinat (50%), de la réduction des dépenses de l'État et de la ptivatisation d'une partie du secteur public.Il rétotque, au contraire, pour l'exercice 1993, par un budget avec un déséquilibre prévu de 168 milliards de dinars, sans toutefois ptéciset comment seta financé ce déficit, si ce n'est pat la planche à billets, avec des dangers d'aggravation d'une inflation déjà insoutenable pour les catégoties moyennes et démunies.Alors que les produits de luxe abondent, (voitures, équipements électroniques, audiovisuels et autres), les produits essentiels comme les médicaments sont rares et terriblement coûteux, et la gestion des services sociaux est réduite à néant.On rapporte le cas d'un hôpital qui, depuis plusieurs semaines, disposait d'une seule seringue pour l'ensemble de ses malades.L'économie parallèle pro- CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 IS duit une abondance factice au-dessus des moyens de la grande majorité des citoyens et nourrit des fottunes spéculatives qui échappent à tout contrôle fiscal.La crise du logement, aggravée par une pénurie de matériaux de construction (fer à béton, ciment, etc.), trouvera-t-elle un début de solution gtâce au prêt de 280 millions de dollars US de la Banque mondiale pour le logement social en Algérie ?Selon certaines indications statistiques, deux millions de logements corrigeraient l'extrême précarité de la grande majorité des familles entassées dans des espaces d'une exiguïté incroyable, quatorze à seize personnes vivant dans un logement normalement destiné à une famille de quatre ou cinq petsonnes.(Songez que la population de l'Algérie atteint presque les 30 millions d'habitants et doublera vraisemblablement d'ici l'an 2030).Le nouvel ordre mondial ne doit-il pas tenir compte de l'impératif essentiel selon lequel l'équilibre des pays et des peuples est aujourd'hui fondé sur des frontières sociales et non pas militaires?Cet apport de capitaux est dérisoire par rapport aux exigences réelles d'une relance véritable de l'économie algétienne qui souffre d'abord d'un manque d'argent frais, condition essentielle à la création d'industries et d'emplois dans un pays où le chômage atteint 18% de la population active et où le système d'éducation déverse plus d'un quart de million de jeunes diplômés (autant que la France) sur le marché du travail; la plupart des jeunes doivent se contenter d'initiatives dans l'économie parallèle et le matché noir.Fini les régimes de bourses gracieusement offertes par les pays de l'Est et les études supérieures en Europe (ne parlons pas du Canada!).L'économie algérienne ne peut plus comptet sur le commerce de troc avec ces pays (une situation qui a perdu Cuba au lendemain du départ des Soviétiques), mais sur des échanges indexés sur les cours mondiaux en devises fortes.En outre, les ressources exportables, gaz naturel et pétrole, sont mobilisées à un niveau de 80% pour le paiement des services de la dette extérieure qui est de 26 milliards de dollars US.Il s'ensuit une pénurie de produits essentiels normalement impottés.La solution du FMI et son remède de cheval (rééchelonnemenf en échange de mesures draconiennes au coût social accablant, v.g.licenciements massifs, privatisations, dévaluation de la monnaie) place l'Algérie, au rang de bien d'autres pays, devant un échéanciet qui ne lui permettra pas de respirer avant quelques années.Or, le devoir de l'Occident tout entier est d'aider de tels pays à se développer parce qu'ils ont toute la capacité d'une grande exploitation économique (ressources naturelles, infrastructure, potentiel industtiel, ne demandant qu'à être de nouveau relancés par des investisse- ments directs de l'étranger) susceptible de créer la richesse et de réduire les tensions sociales qui amènent ces pays au botd du chaos.En termes d'équilibre Est-Ouest aussi bien que Nord-Sud, un pays comme l'Algérie est porteur d'un fardeau énorme, lourd de conséquences et de dangers de déséquilibres politiques pouvant faire pâlir des conflits comme celui de l'ex-Yougoslavie.Imaginons des «boat people» se lançant sur l'Europe et l'Amérique à partir des pays du Maghreb, victimes des vagues obscurantistes qui s'abattent sur eux ou de la misère dans laquelle leurs pays s'enfoncent pat manque de comprehension, de dialogue et d'assistance (coopération, aide à la formation, prêts de la Société canadienne pour l'expansion des exportations, etc).Le cas de l'Algérie est-il tellement différent de tant d'autres?Ces pays doivent apprendre à produire des richesses au moyen d'un partage du savoir-faire et de la technologie occidentale.A cet égatd, l'Algérie devra s'efforcer de surmonter certains complexes hérités de son passé colonial et rechercher des équilibres culturels et techniques qui s'offrent à elle par le biais de la francophonie, un instrument valable pour son épanouissement et qu'il serait injuste de repousser au nom d'une arabité que personne ne saurait contester.Le nouvel ordre mondial ne doit-il pas tenir compte de l'impératif essentiel selon lequel l'équilibre des pays et des peuples est aujourd'hui fondé sur des frontières sociales et non pas militaires ?La sécurité n'est plus affaire de bellicisme armé, mais de pauvreté et de besoin de sutvie.L'Europe pourrait connaître une nouvelle invasion des Maures, celle-là composée de pauvres gens désespérés plutôt que de producteurs de la civilisation encore visible à Cotdoue et Grenade.La plupart des pays du Sud sont détenteurs de ressources d'ordre stratégique.Serait-il utopique d'imaginer un partage équitable des richesses de la planète dans le cadre d'un partenariat où les pays du Nord, sans s'appauvrir, pourraient servir de locomotives du progrès social et de la paix civile des populations du Sud ?Pour le Canada, un tel engagement signifierait un retour à sa vocation diplomatique initiale (maintien de la paix, coopération, développement des peuples démunis) et non pas à une forme de continentalisme étroitement commercial, comme ses derniers énoncés politiques semblent le suggérer.Un tel effacement du rôle du Canada dans des régions, hier encore stratégiques à bien des égards, sera aussi préjudiciable aux Canadiens qui connaissent bien les exigences de l'intetdépendance et ses bienfaits.L'engagement traditionnel du Canada dans les opérations de maintien de la paix, là où elle se trouve menacée, allait de pair avec une impulsion globale qui anticipait d'abord sur les besoins des peuples et notamment de leur accès à la technologie et à la coopération canadienne comme moteur de leur développement.Le commerce n'en souffrait pas pour autant.Loin de s'atténuer, ces besoins et ces attentes se sont au contraire accentuées, au point de nous interpeller plus vivement.& CITÉ LIBRE j u i n-1 u 111 el 1993 16 Rencontre avec le XXIe sièc le Le sens dut non-sens Bujor Nedelcovici Le sens c'est d'abord conscience : le sens, c'est L e XXe siècle est-il un siècle stupide ¦ et abettant ?Le siècle de la souffrance et du bonheut tendus obligatoires pat décret ?Celui du naufrage des illusions ?On a appelé le XVIIIe siècle le «siècle des lumières».On pouttait baptiser le XIXe siècle, «siècle des ombres» et celui dans lequel nous vi-vons «siècle de la méfiance».C'est l'«enfant-poète» devenu ensuite «Rim-baud-le-Voyou» qui, dès 1871, a donné le ton de cette époque de mystification et d'auto-mystification géniales et de folie suprême.Il a ouvert la boîte de Pandore, a tué l'Espétance et a fait le ptemiet pas sut le chemin fissuré de l'aliénation en proclamant: «Je est un autre».C'est lui encore qui après avoir écrit un «Projet de constitution communiste» s'apprêtait à éctite: «Dieu est mott» sut les murs d'une église — ce qui aurait fait le bonheut de Nietzsche et de Dostoïevski.Cette existence btisée, prophétisée pat Rimbaud et teptise sur le plan ontologique pat Katl Jaspers (la souffrance, le combat, la faute et la mort), rejoint un avettissement plus ancien d'un autre visionnaire, Montaigne, qui affitmait: «Nous n'avons aucune communication à l'être» (Apologie de Raimond Deboud, Essais 11-12), affirmation que Claude Lévi-Strauss considère comme «la plus forte phrase, peut-être, qu'on puisse lire dans toute la philosophie».La démocratie patlementaire — vieille aristocrate à voilette dont la vision est discutable, mais modèle historique — est courtisée par les pays de l'Est et invitée à leurs dînets de pauvres.Tandis que de l'autre côté de la Méditerranée, la grande dame à «tchadot» exhibe son charme séducteut en érigeant le fondamentalisme reli- ce qui instruit la «à dire» et -à penser» — Paul rlcoeur gieux en arme de combat contte une époque dominée pat le ptagmatisme et la technique.On parle d'un nouvel ordre mondial garanti par une seule puissance mondiale, les USA; mais cette dernière, dénuée de sttatégie et d'idéologie globales, voudrait partaget ses responsabilités avec l'Europe et le Japon.Cette fin de XXe siècle, siècle de la souffrance absutde, du non-sens et du non-penset, recèle toutes les chances d'un nouveau désotdte mondial: guerres commerciales, crises économiques, nationalismes, exttémismes, fondamentalismes, xénophobie, migtation du Sud vets le Notd, déracinement des hommes et des cultures, exil métaphysique, croisades sans croix ni Saint-Sépulcre.Disons que le XXe siècle avait commencé avec le Requiem de Mozart, entonné dans la nuit du 19 juillet 1914, lors de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France et à la Russie.Il a ptis fin avec la Neuvième symphonie de Beethoven exécutée à la Potte de Btandeboutg à Betlin, la nuit du 2 octobre 1990, date de la téunification solennelle des deux Allemagnes.Date aussi de la fin de la Deuxième Guerre mondiale.Nuit de joie éphémère où les gens s'embtassaient dans la rue sans se rendre compte que dès le lendemain allait commencer un nouveau «désordre mondial».Mais peut-on explique! le Grand Mal en se limitant au niveau histotique, politique ou social?Un cycle se referme sur un autte qui s'ouvre, dans une durée qui ne peut être qu'étemelle.L'homme, condamné à la souffrance et à l'expiation, y essaie de comprendre dans quel monde il vit avec ces seuls horizons : la crise, le néant et la mott.A-t-il le temps de pénétrer et de comprendre le sens du Bien et du Mal ?Le sens du non-sens ?A la recherche du Nouveau Qraal «Celui qui combat pour l'existence suprême doit se priver des joies suprêmes de l'existence.» — klrkegaard La civilisation occidentale a connu une ptofonde ttansformation aux XVIIe et XVIIIe siècles, lots de la rupture histotique entte le temps traditionnel et le temps CITÉ LIBRE juin-juillet I V93 17 moderne, quand l'homme a perdu la dimension sacrée de l'existence.Dans un espace qui bifurque et un temps de souffrance est apparue «l'impossibilité de survivre seulement au niveau de l'immanent, sans aspitation à une transcendance spirituelle »(Kant).Double paradoxe: d'un côté la pensée moderne, rationnelle, incapable de répondre aux besoins des frustrés de l'histoire et de l'idéologie matérialiste et déterministe et de la société de consommation, de l'autre, la pensée traditionnelle inadaptée aux exigences actuelles de la société de notre siècle.Peut-êtte la crise a-t-elle commencé bien avant, au moment de la pré-Renaissance, quand dans les toiles et les fresques de Fra Angelico (1387-1455 — La Crucifixion avec Saints) sont apparus les premiers signes du réalisme qui annonçait la Renaissance: les gouttes de sang du Christ coulant jusqu'à terre le long de ses jambes et de la croix.La souffrance transcendante de Celui qui avait dit: «Demain, je serai avec toi» n'avait pas besoin de ces «gouttes-signes» qui, tenant de l'immanent, étaient inutiles à sa vision d'homo religiosus.Cette «deuxième chute» se serait-elle produite au XV1' siècle, et ces gouttelettes, symboles du profane, seraient-elles devenues, le temps aidant, les gouttes informes et chaotiques (le vide du siècle) des toiles de Pollock dans les années 50?Le XXe siècle, celui de l'homo politicus, a-t-il totalement perdu le sens du ttanscendant et du sacté ?Kant a laissé un héritage : la logique, l'analytique et la dialectique transcendantales (Critique de la raison pure).Néanmoins, le ptophète de l'apocalypse de la société bourgeoise et du capital, c'est Marx.Il a entraîné l'esprit de l'époque dans le délire.Le régime totalitaire soviétique, comme ceux qu'il a inspirés, se sont réclamés fièrement de lui sur le plan de la théorie économique et de l'histoire politique.Le matérialisme dialectique de Marx constitue «un renversement», c'est-à-dire un remplacement du sens de la dialectique hégélienne.À l'absolu, a été substitué l'homme, à l'être pensant, l'être agissant, à la conscience divine, la conscience humaine.Marx soutenait aussi que l'esprit était le produit le plus élevé de la matière.Si j'ai insisté sur la présence de Marx dans le siècle, c'est que son visage de patriarche barbu, avec celui, méphistophélique de Lénine, celui encore moustachu, arrogant et grotesque d'Hitler, celui enfin, poilu, de cet assassin qu'était Staline, sont des figures symboliques qui ont marqué de leur empreinte ce siècle: ils l'ont momifié en siècle du mensonge, de la dénonciation, de la peur et de la terreur.Mais revenons à notre question: comment l'homme a-t-il pu petdre le sens du sacré, de l'épiphanie et du miracle intérieur — la grâce, l'initiation et la rédemption ?Comment se fait-il qu'il demeure seulement dans l'espace et le temps profanes ?Pourquoi reste-t-il le regard rivé sur la terre, et maintenant dans le présent ?Pourquoi hésite-t-il tant à lever les yeux vers le lendemain de l'éternité ?L'homme moderne a désacralisé son monde et assumé pleinement son existence profane.Il y a deux modalités d ette dans le monde: le profane et le sacré.Et deux types d'homme, l'fiomo religiosus pour le sacré, l'fiomo politicus (homo democraticus) et l'fiomo aestheticus pour le profane.L'fiomo religiosus a une pensée religieuse, mythique et magique.Il vit dans un temps sacralisé, cosmique, en harmonie avec l'espace (choisi rituellement), la nature et le cosmos.Son langage est poétique et symbolique.Il n'oublie pas qu'au commencement était le Verbe.Le Logos est un principe fondateur qui définit le dialogue permanent avec le Cosmos.Il sait que l'Être se trouve au-delà des coordonnées historiques et conjoncturelles (Claude Lévi-Strauss, Mircea Eliade, Georges Dumézil, René Guenon).On a appelé le XVIIIe siècle le «siècle des lumières».On pourrait baptiser le XIXe siècle, «siècle des ombres» et celui dans lequel nous vivons «siècle de la méfiance».L'fiomo politicus a une pensée pratique (praxis), il vit dans un temps profane, limité, tragique.Sa logique de marché nie la transcendance, accepte la relativité de la réalité.Il doute du sens de l'existence, ne tefuse pas le vide, le vertige, l'absurde et la mort.Il se reconnaît uniquement sujet et agent de l'histoire.Il vit dans un espace clos, dans une maison, une «machine à habiter» (Le Corbusier).L'fiomo aestheticus, à l'opposé de l'fiomo carnalis, est à la recherche d'un sens, d'une éthique.Il voudrait instituer, au delà de la réciprocité, une éthique de la responsabilité inéversible exigeant un nouveau type d'ascèse et d'initiation qui lui permettraient d'atteindre la connaissance et le devenir.Son ontologie inclut la valeur et le devoir.L'fiomo aestheticus ne se considère pas seulement comme un être connaissant, sentant et agissant, il veut penser la totalité de l'homme, mener une réflexion éthique et métaphysique sur son essence et son pouvoir d'agir.11 veut inventer une nouvelle utopie, une nouvelle fiction ou un nouvel imaginaire qui lui permettraient de sortir du vide et de l'absurde.La pensée historico-politique et philosophique du XX' siècle Qui songerait à surnommer ce siècle qui s'achève «siècle des lumières», ou même, comme celui de Voltaire, «siècle des philosophes» ?Il n'a pourtant pas manqué de penseurs dans le domaine de la philosophie.La pensée historico-politique a été dominée par deux livres qui ont changé la face du monde: Le Capital (marxisme-léninisme) et Mein Kampf (nazisme).La Phénoménologie de l'Esprit de Hegel demeure l'oeuvre charnière entre le XIXe et le XXe siècle, la source d'inspiration des principaux philosophes de notre époque: Heidegger, Jaspers, Husserl, ainsi que Gabriel Marcel, Jean-Paul Sartre et d'autres.Oeuvre maîtresse et CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 18 fondatrice, elle est considérée par Emmanuel Lévinas comme un des plus beaux livres de l'histoite de la philosophie.On pourrait la comparer à ces Bildungsromane, ces romans de formation, l'Emile de Rousseau, le Wilheim Meister de Goethe, L'Hyperion de Hôlderlin.La Phénoménologie de l'Esprit — oeuvre de formation initiatique et prophétique — abotde les thèmes-véhicules du siècle: aliénation, conscience malheureuse et dialectique du maître et de l'esclave.Ce dernier thème est surtout teptis pat Nietzsche.Dès son début, le XXe siècle s'est trouvé à une croisée des chemins: il pouvait prendre soit la voie du dépassement de soi de Vhomo spiritualis (doute, effott, lumière, conscience religieuse), soit celle de Yhomo poli-ticus, anticipée par Nietzsche qui affitmait: «Dieu est mort dans la conscience des hommes de l'Europe.J'en dis simplement la nouvelle».Il prophétisait aussi: «Nous devons nous attendte à une longue suite, à une longue abondance de démolitions, de desttuctions, de tuines et de boulevetsements» (Le Gai Savoir).Dostoïevski ne disait pas autre chose: «Si Dieu n'existe pas, tout est permis».Avant de se suicidet, Kitilov (Les Possédés) déclare: «Si Dieu n'existe pas, je suis Dieu».L'homme-dieu n'a pas tésisté.A l'Est de l'Europe, là où il voulait remplacer Dieu, la mort de Dieu s'est accompagnée de celle des idoles.Celle de Matx notamment, dont les débris s'éparpillent aux quatre vents.La place est à prendre ! La Phénoménologie de Husserl, après avoir été une logique, puis une philosophie de l'esptit, est devenue une philosophie de la vie.Elle a exercé une profonde influence sur Scheller, Heidegger et l'existentialisme ftançais: Sartre, Metleau-Ponty, Gabriel Marcel et Paul Ricoeur.Heidegger, le philosophe-prophète de la «décadence de l'époque moderne», si contesté pour sa position pronazie en 1933 (expliquée en détails dans Réponses et Questions sur l'histoire et la politique au Mercure de France, 1977), n'en a pas moins posé en tetmes nouveaux la question de l'homme et celle de l'Etre — centre de sa réflexion.Il a aussi posé la question du langage poétique, seul lieu de la révélation de l'Être (Die Sprache).Être et Temps a eu une influence déterminante sur l'existentialisme français.Dans L'Être et le Néant, Sartre y emptunte presque toutes ses analyses tandis que Camus y a trouvé la notion de l'absurdité de l'existence.A cet égatd, le retard pris dans la traduction de Être et Temps en français est troublant.Écrite en 1927, partiellement ttaduite en français en 1938, puis en 1964, la version définitive de l'oeuvre maîtresse de Heidegger n'a été publiée en fiançais qu'en 1986, dans la tiaduction de Ftançois Vezin, c'est-à-diie cinquante et un ans aptes sa veision allemande.Le soit téseivé en Fiance à la Phénoménologie de l'Esprit est encore plus troublant.Publié en allemand en 1807, l'ouvtage de Hegel ne fut tiaduit en ftançais qu'en 1939-1941, pat Jean Hyppolite, puis de nouveau en 1991 (après cinquante ans) par Jean-Pierre Lefèvre.La découverte de Hegel à partit de 1930, écrivait Jean Hyppolite, fut contemporaine de la découverte de ses adversaires : l'existentialisme et le marxisme.Du fait de ce repli sur soi, pour ne pas parler de censure de la philosophie française, l'oeuvre capitale de Hobbes, Leviathan, écrite en 1660, ne fut traduite et publiée qu'en 1971 puis en 1991.Peu tiaduits en fiançais également, Heimann Cohen (mott en 1918), ptincipal représentant du néokantisme, fondateut de l'École de Matbout, ainsi qu'Adorno et Hotkheimet, les animateurs de l'École de Francfort.Comment expliquer la négligence dont ont été victimes ces philosophes ?Était-elle préméditée ?La pensée était-elle viciée ?Ou bien la faute en incombe-t-elle au «moment histoiique» ?Cela explique peut-êtte pouiquoi un cettain nombre de penseuts fiançais, René Gitaid, Paul Ricoeut, Alain Touiaine, se sont expatriés outre-Atlantique quelques années.Mais revenons à notre question: comment l'homme a-t-il pu perdre le sens du sacré, de l'épiphanie et du miracle intérieur—la grâce, l'initiation et la rédemption?Après la Deuxième Guerre mondiale, la philosophie française s'est retrouvée sous l'influence de l'idéologie téductionniste et dogmatique de la Gauche.Sartte, et particulièrement Althusset, ont dominé la pensée de l'Univetsité française en confottant l'action politique des patties de gauche qui s'obstinaient à tester dans leur ghetto marxiste.Ainsi l'ombre de Marx planait au-dessus de l'Occident et justifiait idéologiquement, socialement, motalement, l'empiise soviétique sut l'Europe de l'Est et son influence sut le monde.Certes, il y eut des ctis d'alatme, mais qui les écoutait?Victoi Setge, Panait Istiati (Vers l'autre flamme), Kiavchenko (J'ai choisi la liberté), Kôestlet (Le Zéro et l'Infini), Robert Conquest (La grande terreur), Emmanuel Mounier de la revue Esprit, auxquels se sont joints Camus, Raymond Aron, Eugène Ionesco qui donnaient de la voix dans le désert.Rien ni personne ne pouvait ébranler le socle sut lequel s'étaient hissés Althusseï «qui a tué sa femme et voulait téconciliet Lénine et Thétèse d'Avila» (Jean Guitton), et les intellectuels de Gauche de la revue Les Temps Modernes: Sartre (qui conseille à Camus d'allet vivre aux Iles Galapagos), Simone de Beauvoir, Claude Roy, etc.Simone de Beauvoii éctivait dans l'article Morale de l'ambiguïté publié dans Les Temps Modernes (octobre 1946): «Supptimer cent opposition-nels, c'est sûrement un scandale; mais il se peut qu'il y ait un sens, une taison.Peut-être représente-t-elle seulement cette paît nécessaire d'échec que comporte toute consttuction positive».La position motale de Camus était aux antipodes: «Rien et jamais ne viendia justifier un monde sans justice et une justice sans contenu».Le procès intenté à Kiavchenko {j'ai choisi la liberté) a divisé l'intelligentsia ftançaise ; Les Temps Modernes, et L'Humanité contre celui regroupé autour d'Esprit, Combat et Franc-Tireur.La justice a beau ne pas lui donnet gain CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 19 de cause, le premier camp persiste et intente un nouveau procès à David Rousset (1950) qui avait dénoncé les camps staliniens.L'idée que derrière le messianisme communiste se cache l'horreur d'un système pervers leur était inconcevable.Il faudra trente ans à Claude Morgan, ancien directeur des Lettres Françaises pour déclarer: «J'ai pensé écrire un article : Kravchenko, vous aviez raison!».Quant à l'Intelligentsia française, si entichée d'idéal communiste, il lui faudra vivre les événements de 1956 en Hongrie et ceux de 1968 en Tchécoslovaquie, la publication de L'Archipel du Goulag pour reconnaître enfin — et partiellement — son erreur historique, son malaise profond, et l'intention, pas toujours suivie d'effet, de quittet le Parti.Les nouveaux philosophes, Bernard-Henri Lévy et André Gliicksman, qui dénoncent le totalitarisme avec retard, le font tout en préservant leurs positions gauchisantes et sans mentionner leurs sources d'inspiration: les penseurs de l'école de Francfort Horkheimer, Adorno et Matcuse.Ainsi l'ombre de Marx planait au-dessus de l'Occident et justifiait idéologiquement, socialement, moralement, l'emprise soviétique sur l'Europe de l'Est et son influence sur le monde.J'ai évoqué ces quelques événements de l'histoire des courants philosophiques afin de souligner l'importance ontologique exercée par le concept phénoménologique tout au long de ce siècle, pas seulement dans le processus de connaissance de l'Etre en soi, mais également dans celui de formation des idéologies et utopies qui ont représenté le suppott épistémologique de l'idée de polis et d'ethos.Le mal qui s'installe dans la pensée, la politique, la morale, la spiritualité trouve son origine dans les systèmes philosophiques qui dominent l'époque.Or, la philosophie qui pèse sur le siècle — à l'exception de rares éclats de lucidité — a eu une influence néfaste, voire perverse.«Seule la flamme de la connaissance claire, disait Fichte, entièrement transparente à elle-même et se possédant librement elle-même, est capable de garantir, par cette clarté même, la présence immuable de l'absolu».Entre le Bien et le Mal Le XXe siècle est absurde et malade.Tout le monde le proclame.Est-il cependant plus malade et plus absurde que les autres ?Si oui, d'où provient le mal ?Unde malum1.Se cache-t-il dans la polis, l'etftos, la praxis, le cogito ou dans l'ego ?Ou est-il encore plus profond, déjà là au commencement ?Paul Ricoeur a essayé de répondre à cette question dans Symbolique du mal (1963) et Le scandale du mal (Esprit, 1988).Pour comprendre le mal moral, le péché (l'homme pécheur et l'homme victime), pour savoir pourquoi l'homme fait souffrir l'homme par la méchanceté et la violence, pourquoi l'homme tue son frère, il faut faire appel à la pensée mythique et biblique évoquée au début de cet essai.Le mythe, le récit fonda-teur, présente l'avantage (Paul Ricoeur) de «nous dire comment toutes choses ont commencé.Il ne distingue pas entre le bien et le mal en termes d'origine (archétype)».Citant quelques penseurs qui s'interrogeaient sur l'origine du mal (Saint-Augustin, Leibnitz, Hegel, Leopold von Ranke, Mircea Eliade, Karl Barth, etc.), il a fait remarquer qu'il faudrait d'abord séparer la pensée morale chrétienne (si vous souffrez, c'est que vous avez péché) de la pensée mythique.Ce que Hegel reproche à Kant, par exemple, c'est d'établir une distinction entre la méchanceté (acte de faire le mal accidentellement) et la malignité diabolique (acte de faire le mal pour le mal).L'idée de la rétribution, de la récompense dans la vision chrétienne (Livre de ]ob) devrait être remplacée par celle, mythique: «le mal comme donnée inexplicable, comme fait brut», constate Paul Ricoeur.Le meurtre d'Abel par Caïn et l'élection d'Abraham (Genèse 12) «annoncent la possibilité d'une humanité qui, elle-même, se trouve dès l'origine confrontée avec le «mal qui est toujours déjà là».Même si le commandement «tu ne tueras point» est une exigence biblique, les commencements (les archétypes) ont été violents et meurtriers.La mythologie grecque abonde en guerres, vengeances, châtiments et crimes.Ainsi le mythe de Dédale: ce maître architecte, peintre et sculpteur, prototype de l'artiste et de l'intellectuel, aptes avoir initié aux arcanes de son art son neveu Talos devient jaloux de son talent et le tue.Ptemier archétype du mal : l'envie, la vanité, la superbe.Arrivé à la cour du roi Minos où il est teçu avec bienveillance, Dédale y construit une vache dans laquelle se cache la reine Pasiphaë qui se fait féconder par un taureau et accouche du Minotaute.À la demande du roi, Dédale construit aussi le labyrinthe où seront enfermés le Mino-taure et.lui-même pour avoir été complice de la reine.Il s'en échappe.Son fils Icare tombe dans la mer.Lui survit.Deuxième archétype du mal: la perversion morale n'est pas toujours punie, ce sont souvent les téméraires, ceux qui osent regarder vers le ciel qui payent.Le mal n'est pas extérieur à nous-mêmes et la culpabilité n'incombe pas à ce minotaure que nous nous acharnons à enfermer dans le labyrinthe.Le mal est en nous (être desttucteut, Hegel), qui sommes complices de sa naissance.Chacun de nous peut consttuire une vache de bois pour y cacher sa propre fourberie, chacun de nous est un Dédale en puissance.Mais il ne faut pas séparer la compréhension du mal dans le monde de la réaction d'insoumission et de révolte: «la lutte éthique et politique contre le Mal.la violence étant supprimée, l'énigme de la vraie souffrance serait tout simplement mise à nu» (Paul Ricoeur).Comment sortir du labyrinthe du XXe siècle Le conflit entre l'Est et l'Ouest n'existe pratiquement plus.Une seule puissance mondiale, les États-Unis d'Amétique, doit choisir une «pax americana» et une «pax universalis" fondées sur un partage des responsabi- CIÎÉ LIBRE juin-juillet 1993 20 lités avec l'Europe et le Japon.Les conflits à ctaindte pour l'avenit sont ceux qui éclateront entte le Notd et le Sud.A leur origine, des problèmes socio-politiques d'une ampleut croissante: pauvteté, épuisement des tessouices naturelles, guenes inter-ethniques, démogiaphie galopante, fondamentalisme teligieux, flux migratoire du Sud vers le Noid.Les Etats-Unis n'ont encore ni vision philosophique ni stratégie politique globale leut peimettant d'assumet les responsabilités de la supet-puissance politique et militaire qu'ils sont devenus aptes l'écroulement de l'empire soviétique.Certes, le progrès a pris un tour indéniable, la formule antique «panem et circenses» a pris une forme moderne.Quant à l'Europe, elle sera menacée pat les ctises et même les guerres nationalistes et sépatatistes de l'Europe de l'Est et de ce que fut l'Union soviétique.Nous avons assisté, impuissants, à la guerre civile en Yougoslavie.Ce danger guette l'Union soviétique et les pays de l'Europe centrale.En proie aux crises politiques, au chaos économique et à l'inflation ils connaissent des problèmes écologiques dévastateurs et ne peuvent se débarrasser de l'héritage mental du totalitarisme communiste : population assistée, État consi-déré comme «pater socius», corruption, absence de responsabilité politique et de motivation dans le travail, etc.L'apparition dans ces pays de mouvements extiémistes, racistes et xénophobes risque de s'aggraver encore.«Notre monde est tiiste, terne, froid, glacé et l'expérience de la liberté n'y est guère réjouissante», constate Oliviei Mongin (La peur du vide).La société de consommation de la démocratie libérale est dominée pat la morale cynique du progrès et du profit, du succès matériel comme symbole de la valeur individuelle, de 1 egoïsme sauvage et cynique, de l'indifférence généralisée et froide, de la marginalisation, de l'art devenu diveitissement ou «non-paiticipation méditative» (Julien Giacq: La littérature à l'estomac), du tettoiisme médiatique qui introduit chez tout le monde la guerre et la mort en direct, la perversion sexuelle, des générations d'enfants qui jouent soit en tapant sur un clavier d'ordinateur, soit dans des cours pleines d'ordures en mâchant de la gomme améticaine et un walkman sut la tête.On ne pourrait pas faire mieux en matière de lavage de ceiveau.Et on s'étonne que ce siècle qui finit en beauté soit langoureusement couitisé par la drogue et le sida.Certes, le progrès a pris un tour indéniable, la formule antique «panem et circenses» a pris une forme moderne.Si la démocratie parlementaire a représenté pendant ces derniers siècles la forme politique souhaitable, impat-faite mais perfectible, nous voici arrivés à une croisée des chemins où force est de constate! que cette perfectibilité a atteint ses limites: il nous faut imaginei de nouvelles foimes d'oiganisation sociale.Voilà l'impasse de la pensée sociale, politique et phi- losophique ! Minerve, la déesse de la sagesse, invoquée pour chasser Lethé, la déesse de l'oubli — assiduement fréquentée pendant un demi-siècle — nous éclairera-t-elle ?Le Sphinx voudra-t-il patlet ?Par quelle porte entrer dans le XXIe siècle ?Vers la pensée mythique et sacrée Si l'homme moderne s'est empressé de démythiser et de désacraliseï l'existence et la pensée philosophique, le moment n'est-il pas venu — sans s'opposet à la pensée scientifique — de redécouvrit l'impoitance et la valeui de la pensée mythique et sacrée, celle des mythes fonda-teuts qui pouitaient nous placet «autiement» dans l'espace et le temps?Poui cela, il faut d'aboid accepte! l'idée que «le moi piofond» n'appaïaît et ne disparaît qu'en même temps que notre existence temporelle.Ainsi l'angoisse qui nous petmet de percevoir l'abysse, mais aussi l'absolu, aurait-elle un sens, et le vide et le désert existentiel moins d'emprise sut nous.Ainsi vivtions-nous non pas dans un temps linéaire ou cyclique (L'étemel retouf de Nietzsche), mais dans une dutée «longue et relative», la durée beigsonienne que confiime Einstein.L'existence dans le temps et dans l'histoire tend obscure la perception «du sens et du non-sens» mieux saisie par le mythe ou la légende.Le mythe, la parabole, la légende nous présentent une explication des commencements, unique et globale, nous confronte à l'archétype qui nous délivre du temps et de l'espace profanes et nous projette dans le temps et l'espace du sacré.Le phénomène qu'on appelle «hiéro-phanie ou théophanie» est cette irruption du sacré dans l'existence profane: «un signe pour mettre fin à la tension provoquée pat la relativité et l'anxiété, nourries par la déso-tientation, en somme pour ttouvet un point d'appui absolu (Le sacré et le profane, Mircea Eliade).De très nombreux écrivains se sont inspirés des mythes et légendes de la pensée traditionnelle.Même le cinéma d'aujoutd'hui, pauvre dans l'ensemble, y a parfois recours.Ainsi dans Le Roi-pêcheur, film de l'Américain Terry Gillian, le personnage principal est un «chevaliet sans atmute à la recherche du Sacré Gtaal».Jung disait du Graal qu'il «symbolise la plénitude intétieure que les hommes ont toujouts cherchée».En effet, on retrouve le chaudron (vase) sous des noms divers dans la littérature celtique (chaudron du Dagda), chinoise (le vase Ting) et dans la mythologie grecque (la Corne d'Abondance).Supposons l'homme ayant sut sa table une coupe symbolisant le Gtaal délivté de l'angoisse existentielle face à l'éternité.Vers un nouveau type d'expérience religieuse La diminution du pouvoit de l'Église et de la religion n'implique pas la disparition de la religiosité et du besoin du sacré.La multitude de sectes religieuses éparpillées aussi bien en Europe qu'outre-Atlantique prouve qu'après le modèle républicain, démocratique puis matxiste, et sans qu'on puisse parier de retout du modèle chtétien, une religion laïque est à l'oeuvre sut les deux continents de la civilisation occidentale.CITÉ LIBRE juin-juillet I 993 21 L'homo democraticus peut s'allier à l'fiomo religiosus contre l'homo carnalis.De cette confrontation peut naître un homo spiritualis.Si l'on prend dans l'histoire des doctrines religieuses l'idée de panthéisme par exemple, on s'aperçoit que le besoin de répondre logiquement à la nécessité ontologique concernant l'existence de Dieu n'est pas spécifique à l'époque moderne.Le panthéisme a été la doctrine des stoïciens (Dieu est la force immanente vitale au monde), de Spinoza (le principe Deus sive hlatura identifie Dieu et la nature), de Hegel (Dieu se réalise dans l'histoire humaine et dans l'histoire dialectique de la nature; triade dialectique, religion de la nature, art et religion révélée), de Kant (conscience morale), de Fichte (conscience de notre finitude et d'une activité originaire en nous plus profonde que nous-mêmes) et même de Voltaire l'iconoclaste qui affirme: «Si Dieu n'existe pas, il faudrait l'inventer».La diminution du pouvoir de l'Église et de la religion n'implique pas la disparition de la religiosité et du besoin du sacré.Les problèmes concernant le cosmologique et l'ontologique, concepts qui servent à démontrer théoriquement l'existence de Dieu, ont ptéoccupé les philosophes du 20e siècle : Jaspers (théorie des signes et du sentiment religieux), K.G.Jung (la notion d'archétype), etc.Qu'adviendrait-il si, après avoir séjourné dans le purgatoire du XXe siècle et sur le point de passer le seuil du XXIe siècle, nous osions contredire Nietzsche, Dostoïevski, Feutbach, Marx, renoncer à la logique cartésienne et revenir à la logique pascalienne qui ne voyait pas de divorce entre la capacité d'inventer une machine à calculer et l'étude scientifique du vide et de la foi ?Le commandement biblique «tu ne tueras point» serait alors à la fois une pensée qui, d'une part, nous ferait renoncer au chemin perdu du fait d'une religion laïque et, d'autte part, nous petmettrait d'en retracer un à l'aide du passé, la Création, d'un présent, la Révélation, et d'un avenir, la Rédemption.Vers une nouvelle idée de l'altérité Dans Le Banquet, Platon nous parle de l'amour de Diotine comme d'un demi-dieu, entendant par Amour (Eros-Thanatos) «le désir de l'autre».Ainsi apparaît l'idée d'altérité (aheritos), le fait d'être un autre ou datéron (l'autre).Chez Plotin (Enneades), l'Un n'a même pas conscience de soi; s'il l'avait, il serait déjà multiple mais en punirait la perfection.Nietzsche pensait que si Dieu n'existe pas, «je» est impossible.Emmanuel Levinas considère que c'est en regardant la face de P«autre» que se forment en nous une attitude morale et notre responsabilité à son égard.«Le visage de l'autre est ce qu'on ne peut pas tuer.Tu ne tueras point.C'est pourquoi on bande les yeux des fusillés».Pour Heidegger (Sein und Zeit), la relation à l'autre est suspendue car n'existe que «la relation avec la Mort où tout ce qu'il y a de non authentique dans la relation avec autrui se dénonce, puisqu'on meurt seul».Heidegger introduit dans la relation avec autrui le temps, la solitude, l'angoisse: thèmes préférés des existentialistes.Lévinas s'efforce de démontrer que «le savoir est en téalité une immanence et qu'il n'y a pas de rupture, d'isolement de l'Être».Par contre: «la subjectivité n'est pas pour soi, elle est pour l'autre.Être moi signifie ne pas pouvoir se dérober à la responsabilité de l'autre».Cependant Lévinas n'explique pas quelle attitude avoir devant l'agression et la violence.Que faire quand dans le rapport Moi-Tu s'introduit un tiers Lui, qui en dépit des faces contemplées se livre au meurtre, guidé par l'idée homo hominis lupus est (Hobbes).L'idée de l'altérité peut nous aider à sortir de l'individualisme égoïste et de l'indifférence cynique, et servir de fondement au «dialogue avec le mystère», c'est-à-dire avec le XXIe siècle.Vers une autre responsabilité Prendre conscience que «autrui nous regarde» nous amène à commencer d'agir pour lui, à nous mettre à son service.Ainsi naît le sentiment du devoir et de la responsabilité civique, patriotique, politique, professionnelle, familiale, etc.L'homme politique détient une responsabilité pour servir (et non point pour être servi) et il faut une cohérence entre la promesse et son accomplissement, entre le discours et l'acte.Le sens de l'honneur et de la parole donnée, fort ignoré de nos jours, devrait nous préserver de l'opportunisme et de la corruption.Après la traversée du vide et du désert du XXe siècle, il faudrait que les anciennes vertus viennent rencontrer les passions civiques, politiques et libérales.Le discours égoïste de la réussite à tout prix et de la compétition effrénée engendre inéluctablement un déficit de citoyenneté.Le critère de la réussite dans la vie pratique qui a remplacé le critère de l'existence valeur (Max Scheler) mène à un monde en déroute qui s'entte-déchire.L'obsession de la réussite immédiate (Olivier Mongin: La peur du vide), la pauvreté spirituelle, l'épuisement des émotions, le sentiment que la démocratie est inapte à échafauder un monde, éloignent des affaires de la cité la plupart des citoyens.Passer de la peur de l'autre à la peur pour l'autre est la condition nécessaire pour changer de siècle.Une renaissance des responsabilités et des consciences ne saurait être réalisée que sur la base solide d'une éducation civique et morale, du devoir envers l'autre primant sur l'intérêt personnel, du bien commun comme but social ayant la primauté sur le bien individuel.Il est sans doute difficile de pratiquer la morale de l'exemple personnel dans une société où les modèles, les directeurs de conscience ou d'opinion, les héros, les poètes, les saints et les martyrs, voire les hommes politiques d'envergure se sont égarés on ne sait pas très bien où ni dans quelle époque.Mais entre tout et rien, choisissons la voie de celui qui n'a pas perdu espoir et «agis de telle sorte que tu traites l'humanité dans ta personne ou CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 22 dans celle d'autrui non pas seulement comme un moyen mais toujours aussi comme une fin en soi» (Kant).Vers une nouvelle fiction, un nouvel imaginaire, un autre horizon mental Ce n'est pas la première fois qu'on invoque l'art pour sauver l'existence d'un êtte hystéiisé par le vide et l'absurde.Nietzsche ne clamait-il pas déjà: «À présent quand un danget suprême menace la volonté, apparaît ce magicien tédempteut, guérisseut: l'Art».Le rapport entre histotique et esthétique est un rapport d'influence réciproque conditionné par le régime politique.Ainsi le système totalitaire de l'Est a transformé l'art, à l'aide du réalisme socialiste, en un simple moyen de propagande, en l'annihilant en tant que forme autonome d'expression du beau et du sublime.Passer de la peur de l'autre à la peur pour l'autre est la condition nécessaire pour changer de siècle.Dans les pays démocratiques de l'Occident, l'ait a perdu son rôle de moyen d'instruction, de connaissance, d'initiation au transcendant pour devenir un produit de divertissement dont le piemiet souci est de séduite un public indifféient et de gagnet de l'atgent.Peut-on sauvei l'ait de l'invasion de l'image qui ttansfotme le spectateut en otage contiaint d'assistei en direct à la guerre, à la mort, à l'acte sexuel ?Une certaine élite intellectuelle semble encore le croire.Pour elle, la littérature, la musique, la peinture, le cinéma nous offrent un imaginaire sans lequel la vie devient impossible, cai on oublie de dialogue! avec l'autie, avec soi-même.On oublie de penset et de se penser Son poste de télévision éteint, gotgé de sa dose quotidienne de publicité, l'homme moderne qui tefuse le dialogue avec le Sacté doit inventet un têve-hotizon mental qui polarise ses pensées, ses espoirs, son regard intétieur, afin de pouvoir faire, le dernier jour venu, sa dernière rencontie.Quel territoiie imaginaire accueillera ses pensées, ses illusions, ses espoits, et lui permettra de faire face au lendemain ?Celui qui affronte en vérité le poids et la douleui de l'existence tend vers ce quelque chose qui transcende sa vie quotidienne.Il inventera son propre imaginaire, une illusion, dont il sait ne rien devoir exiger.Il devient pour lui-même créateur d'un art en soi: remède et tédemption dans notre monde à la dérive.Vers une nouvelle utopie philosophique Nous nous sommes enfermés dans un cercle vicieux : à peine délivrés de l'utopie et de l'idéologie réduction-nistes de type communiste, nous voici à la recherche d'une autre utopie qui nous assure, elle aussi, un avenir radieux.Perpétuellement insatisfaits, toujours à la recherche d'un impossible horizon! La mythologie mat-xiste s'est avérée incapable de forger l'«homme nou- veau».L'Histoite a rejeté le suihomme de Nietzsche.L'homme n'est ni nouveau, ni vieux, encoie moins sut-homme ou infia-homme: seule sa pensée peut évoluer dans un champ plus ou moins vaste en fonction de nouvelles découvertes scientifiques.Cettains plaident pour le ralentissement du ptogtès technique, pour la conservation des tessouices naturelles, de la solution des problèmes hic et nunc: faim, maladies, sida, drogues, natalité, migiation, matginalisation, etc.Poui d'autres, seuls le progrès technique et la science peuvent sauvet l'humanité de la «ciise de l'humanité, ctise de discouis, cécité aux idées» (Hussetl).Il incombe aux intellectuels d'amoicet une nouvelle renaissance qui nous petmette de sortit de la pensée binaire — société de masse ou société individualiste — et de piomouvoii une élite capable de nous trouver un chemin qui nous mène au delà du froid, du désert et du vide qui ont figé le XXe siècle.Si dans le domaine de la recherche fondamentale, la science ne cesse de progresser, les grands penseurs font défaut.Notre siècle a privilégié la technique au déttiment des sciences humaines et de la pensée philosophique.Le Nombte a été placé devant la Parole, devant l'Etre.La crise actuelle est une crise du discours, une crise de la philosophie incapable de réaliser le passage d'un siècle d'ouverture des idées et de la parole.En refusant de penseï, la philosophie a cédé son rôle à des idéologies conjecturales.Mais la question fondamentale était comme toujours ailleurs : sens ou absence de sens de l'existence.Comment vivre dans un monde où l'événement historique n'est qu'élan illusoire et déception amèie ?L'énigme des énigmes! Nous sommes confrontés au paradoxe éternel: être-sujet pour le monde et être-objet dans le monde.La polarisation dualiste a été d'une grande utilité à partit du moyen-âge jusqu'à Pascal, Kirkegaard et Heidegger Peut-être la confrontation entre la technique, la métaphysique et.la faim obligera-t-elle la philosophie du 21e siècle à admettre la théoiie du tiets-inclus et de trouver une troisième voie, pour découvrir un supra-sens au sens.À quoi penserons-nous, les coupes de champagne à la main, la dernière nuit de la Saint-Sylvestre de ce siècle lorsque nous crierons: «Voilà l'an 2000!» Le monde ne prendta pas fin dans une apocalypse biblique et le Messie ne fêta pas non plus son appatition.Alois qu'attendtons-nous ?Cat nous attendons quelque chose !.Peut-être nous reste-t-il seulement l'attente, la convetsion et la disponibilité, peut-être pencheions-nous — pat la pensée et par la poésie — nos têtes devant un dieu absent, mais qui jadis nous a appiis que le Vetbe a tout engendté.Commençons le XXe siècle pat le commencement, c'est-à-dire avec le Logos.•Écrivain à'aligne roumaine — interdit de publication et sujet à des persécutions politiques et policières il est contraint de quitter la Roumanie en 1987 — Bujor Nedelcovici, 57 ans, est membre de l'équipe de la revue Esprit.En 1986, le Pen Club francos lui décernait le Prix de la Liberté pour son septième roman Le second Messager dont Libération disait le 9 août 1985 : «A côté du Second Messager, 1984 est un roman photo et Ormell un débutant.Bujor Nedelcovici, lui, /ait dans le vrai.• CITÉ LIBRE juin-juillet I 11 i 23 «Ça l'a-tu du bon sang la magniére qu'on parle 'stie !!!» Jean-Louis Roux* C onsidérons d'abord le titre de cette communication et livrons-nous à un exercice I qui est définitivement passé de mode, de nos jours, exercice qui pourtant, à l'époque, tout le long de nos études, nous a renseignés — gens plus ou moins de mon âge — sur les mécanismes de la langue et familiarisés avec ce que je pourrais appeler son «mode d'emploi: l'analyse grammaticale.Je devrais préciser qu'il s'agissait de ce qu'on appelle aujourd'hui, avec plus ou moins de dédain (plus que moins, en réalité), le français «international» ou «normatif», langue sans caractère, langue morte, langue impersonnelle, sans saveur, sans couleur, sans odeur, si on la compare à la langue québécoise si riche, si relevée, si pittoresque, si énergique, si musclée, si odorante, si colotée, si enchanteresse, si évo-catrice, si sonore qui, comme chacun le sait, nous vient tout droit du dix-septième siècle de Molière, de Racine, de Corneille, de Louis XIV, etc.Analyse grammaticale «Ça»: pronom démonstratif neutre, sujet de «a», verbe de la proposition principale; (premier écueil pour qui a le malheur de parler un français «normatif»); probablement monosyllabe euphonique, peut-être empruntée à la consonne «1» du pronom démonstratif «cela», qu'on ne saurait d'aucune façon utiliser dans une langue vivante; non plus qu'on ne saurait utiliser le «ç'», pourtant admis dans la langue quotidienne (ce serait trop simple!).Allons-y donc pour «ça l'a», qui rappelle le parler des enfants en bas âge - n'est-ce pas charmant ?; «a»: troisième personne du singulier du présent de l'indicatif du verbe «avoir» ; «tu»: (deuxième écueil pour qui a le malheur, etc.).Qu'est-ce que vient faire là ce pronom personnel à la deuxième personne du singulier ?Explication possible : ce «tu» désigne l'interlocuteur à qui l'on s'adresse, auquel cas, on suppose que cet interlocuteur est un familier, pour ainsi le tutoyer.s'il s'agissait du Très Honorable Pierre-Elliott Trudeau, on dirait sans doute: «Ça l'avez-vous du bon sang.?».Mais, chose certaine, le «québécois» coloré, odoriférant, etc., ne doit absolument jamais utiliser le pronom personnel neutre «il» ; ce qui donnerait «cela a-t-il.» ou «ça-t-il.», formules banales, plates, précieuses, sans caractère.; «du»: article indéfini, curieusement emprunté de la langue «normative», au même titre que.photo 'y ' lfccl «bon» : adjectif qualificatif, masculin singulier, qualifiant «sang» ; «sang»: avec ce substantif masculin singulier, nous retrouvons notre belle «parlure» ; en effet, dans un français «normatif», on trouverait ici le substantif «sens».Mais comme «bon sang ne saurait mentir», est-il besoin d'expliquer que ce «sang» réfère à l'onctueuse sève qui irrigue le parler québécois; «la»: article simple, au féminin singulier, visant le substantif «magnière» ; «magniére»; substantif féminin singulier; antécédent du pronom relatif «que»; des esptits mesquins diraient «manière»; mais le Québécois enrichit et personnalise sa langue, changeant le grave pour l'aigu et mouillant l'on», pour ainsi le rendre plus harmonieux ; «qu'»: pronom relatif; encore une fois, ici, on constate l'ingéniosité du «québécois».Colonisés par la métropole française, d'aucuns emploieraient le relatif «dont».Comme c'est alambtqué ! Le complément direct est beaucoup plus fort; «la magnière qu'on parle.» et non pas: «la manière dont on parle.» ; «on»: pronom indéfini; comme «on exclut la personne qui parle», il est évident que l'auteur de cette phrase ne se sent pas visé par la condamnation qu'elle comporte.C'est une attitude assez répandue : quand on parle de défauts, c'est toujours chez le voisin qu'ils se trouvent; «parle» : troisième personne du singulier de l'indicatif présent du verbe de la proposition subordonnée: «parler».Rien d'autre à signaler: on se retrouve malheureusement dans la norme; «'stie»: vous avez remarqué que j'ai passé rapidement sur tout ce qui précède, pour en arriver au chef-d'oeuvre exclamatif : le juron.Et pas n'importe quel juron; le juron dans une forme élidée par devant, ce qui en accentue la frappe.Aucun Québécois qui se respecte ne peut se passer d'un juron caractéristique.La preuve en est que dans les feuilletons télévisés, ce qui identifie par dessus tout un personnage, c'est sa façon de jurer.Cela transcende toute psychologie.Résumons-nous.Que pourrions-nous dire, en français normal pour exprimer la même chose que ce: «Ça l'a-tu du bon sang, la magnière qu'on parle, 'stie !».La formule la plus proche serait : «Cela a-t-il du bon sens, la CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 24 manière dont on parle!».On pourrait modifier l'exclamation à l'infini, jusqu'à déclater: «Est-elle insensée, notte maniète de parler!».Ou bien: «Nous parlons comme des débiles!».Ou: «Nous parlons comme des malades mentaux!».Ou bien: «Nous patlons dans un jatgon incomptéhensible!».La démonstration est faite.Ces formules sont banales, exsangues, et, surtout, y manque la detniète frappe, le coup de génie, ponctuation définitive, matque nationale, indélébile, le «stie» magistral! Vous l'avez deviné, mon opinion (je ne dis pas ma thèse, car je n'ai ni le temps, ni la fotmation nécessaire pour me livrer à un exercice aussi savant), mon opinion, dis-je, est que nous parlons une langue défigurée, boiteuse, appauvtie et excessivement limitative.S'il s'agissait d'une thèse, j'ouvrirais, ici, un chapitte à caractète histotique, dans lequel je m'efforcerais de rettacet l'évolution de la langue importée en sol notd-améticain, il y a plus de quatte cents ans, pat les ptemiets explorateuts français.J'établirais — probablement — que c'est aptes deux ou ttois génétations de nés-natifs que la langue a commencé à dériver; je découvrirais — j'imagine — qu'en conséquence de la victoite anglaise de 1760, l'élite française — surtout les militaires et les fonctionnaires — est tetournée en France — en moins grand nombre qu'on ne croit, paraît-il pour ce qui est de l'élite «intellectuelle» et, en son sein, pour ce qui est de ceux et celles qui s'occupaient d'instruction et d'éducation — et que ceux et celles des enseignants qui sont restés ont fotcément été remplacés par des «Canadiens», au fil des ans.Cette situation a sans doute été détetminante dans l'évolution de notte langue.Mais, encote une fois, le temps et le talent me manquent pout faite une telle démonstration.Je me contentetai donc de reculer d'environ cinquante ans et d'essayer de me rappeler, de façon empirique, l'état de notte langue, à ce moment-là, pout tenter de voir s'il y a vraiment eu dégradation notoire jusqu'à aujourd'hui.Dans mon jeune temps, il y avait une façon bien imagée d'exprimer cette complaisance.On disait: «Y fait chaud; ça pue; on est ben!».Quelle est ma perception de la langue ftançaise patlée et écrite, au Québec, disons: au début de la Deuxième Guette mondiale7 — Pout ce qui est de l'écrit, elle se portait mieux, me semble-t-il, qu'à l'heure actuelle.Du moins en ce qui concerne ce qu'il est convenu d'appeler l'élite; c'est-à-dite ceux et celles qui avaient le privilège de ftéquentet les institutions religieuses au delà du primaire et de recevoir une formation dite «classique».Sans entrer dans les détails, le caractère des programmes d'étude — avec insistance sur l'orthographe, la grammaire et la syntaxe et incitation constante et appuyée à la lectute des gtands auteurs, don- naient des tésultats évidemment bénéfiques dans ce domaine.Pout ce qui est des couches moins favotisées de la population, qui en constitutaient hélas! la gtande majotité, j'imagine — sans en avoir de preuve scientifique — que la ptoportion d'analphabètes était même plus élevée qu'elle ne l'est de nos jours, ce qui n'est pas peu dire.On a réclamé le droit, pour une langue, d'évoluer indépendamment de celle qui lui a servi de souche.J'en conviens.Mais, on a omis de souligner qu'un écart ne se trouve pas justifié du simple fait d'être un écart.Comment se comportait le fiançais parlé ?Là aussi, il y a lieu de distinguer non seulement entie les couches favotisées et défavotisées de la population, mais aussi entte le milieu urbain (presque limité à la région montréalaise, à ce moment-là) et les milieux tutaux.L'élite des villes s'efforçait généralement au «bon parier français»; souci qui, la plupart du temps, tésultait en une langue assez pointue et plutôt empruntée, langue dans laquelle les «t» étaient excessivement toulés, à la mode ecclésiastique.Les effotts étaient louables; mais les tésultats, douteux.Reste que gtammaire et syntaxe étaient mieux respectées.En milieux ruraux, je crois que ce n'est pas céder au romantisme que de due qu'avant l'avènement de l'ère audiovisuelle, la langue parlée par le commun maintenait une réelle qualité.Avec des assonances et un goût de terroir.Malheureusement, à mesure qu'on s'approchait des concenttations urbaines - et surtout de celle de Monttéal -, les choses se gâtaient, sans avoit atteint l'état désastreux d'aujourd'hui.Phénomène social détestable, à cette époque et jusqu'à — pourrions-nous dire — l'apparition de la télévision privée, une chasse gatdée était exercée par les «bien parlants» qui, dans la ptatique, bâillonnaient les «mal pariants», leut intetdisant l'accès des moyens de communication, suttout s'ils étaient contrôlés pat l'État.Même du temps de la radio, à moins que ma mémoire ne me trompe, Nazaire et Bamabée n'avaient droit de parole qu'à CKAC.Puis, entte 1952 et la moitié de la décennie des années 1960, eutent lieu des événements déterminants pout notte avenit collectif, en tant que minotité francophone dans un continent latgement anglo-saxon; 1) l'avènement de la télévision; 2) l'éclatement des carcans et des tabous, sous l'effet de ce qu'on a appelé la «révolution ttanquille», consécutive à la mott de Maurice Duplessis et à l'agonie de l'Union nationale; et 3) la démocratisation du système d'éducation.Événements qui furent accompagnés, en la provoquant d'ailleuts en gtande partie, pat une tectudescence du sentiment nationaliste, atteignant un point qu'il n'avait encote jamais atteint auparavant, malgré ses récurrences cycliques.CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 25 Sans nier les effets bénéfiques de ces très importants phénomènes, il faut bien avouer qu'ils eurent également des conséquences néfastes, plus ou moins généralisées.La télévision, tout en ctéant une nouvelle culture de l'audiovisuel qui allait à son tour déboucher sur la culture de l'électronique, provoqua un abandon — dans certains cas, total — des habitudes de lecture qu'avaient acquises les générations précédentes, et servit de tribune à la propagation d'une langue la plupart du temps défigurée par les anglicismes et par l'ignorance — souvent déterminée et volontaire — de toute grammaire et de toute syntaxe «normatives».La révolution dite «tranquille» amena une révolution fulgurante que, dans l'euphorie d'une liberté toute nouvelle, personne ne songea ou ne parvint à maîtriser ou à canaliser.C'était le tout-petmis tous azimuts, dans le domaine de la langue, comme dans tout autre domaine.La démocratisation du système d'éducation, tout en ouvrant virtuellement le savoir et la culture à toutes les classes de la société, fut cause — force est de la constater — d'une baisse de qualité générale dans l'enseignement; le milieu étant mal préparé pour répondre aux besoins massifs de personnel enseignant, qui se firent ptesque instantanément sentir.Enfin, l'exacerbation du sentiment nationaliste, tout en fournissant la possibilité d'une prise de conscience de la collectivité et l'affirmation robuste de son identité, s'accompagna fatalement d'un mouvement de tepli sur soi-même au moment où, par ailleurs, la perception planétaire et la notion de «village global» commençaient à s'imposer.Ce repli s'est manifesté de façon particuliète-ment spectaculaire dans le domaine de la langue parlée et écrite.Ce fut le triomphe du québécois joualisant, triomphe qui se prolonge encore de nos jours.Je précise pourtant mon point de vue, au sujet du «jouai».J'admets que le phénomène en a été, jusqu'à un certain point, essentiel.Il a agi comme une sorte d'exorcisme; dans ce sens que les «mal parlants» osaient mal patler, s'afficher avec la fierté d'une langue qui portait les cicatrices des coups et blessures de deux siècles de colonialisme et de discrimination.Ce qui a faussé les choses, à mon avis, c'est qu'on s'est mis à en rigoler et qu'on a forcé la note pour provoquer le rire.D'où le succès de tous ces monologuistes comiques qui jouent habilement la débilité et la faiblesse d'esprit.Parlons des Belles-soeurs.Si la pièce avait été bien comprise, à sa création, si elle était bien comprise de nos jours, spectateurs et spectatrices en sortiraient fouettés et furieux.Furieux de se voir peints sous de telles couleuts et affichant de telles moeurs et de s'entendre parler une telle langue.Et, en même temps, fouettés, ils se diraient sans doute, à l'instar — paraît-il — des Russes devant la peinture que Tchékhov faisait d'eux: «S'il en est vraiment ainsi, il faut en changer!».Mais, tous et toutes croient sans doute que c'est le voisin qui est ainsi teprésenté et on se tape sur les cuisses, avec des éclats de rire sonores.Ou pire: on se reconnaît bien et on se trouve irrésistiblement drôles (être traités de tabamacos, n'est-ce pas un riche titte de gloire ?).Dans mon jeune temps, il y avait une façon bien imagée d'exprimer cette complaisance.On disait: «Y fait chaud; ça pue; on est ben!».Et, ce qui n'a pas arrangé les choses, c'est qu'il y eut une récupération de cette langue populaire par les intellectuels; ils l'ont fait claquer comme un drapeau nationaliste.On a codifié la gaucherie, régularisé Teneur, justifié l'ignorance, en la propageant du haut des chaires mêmes d'où le savoir est prodigué.Soit dit en passant, plusieurs de ces intellectuels gardaient exclusivement pour eux la possibilité d'utiliser un français plus large et bornaient les démunis à leur langue limitative, leur en insufflant le vain orgueil.On a clamé partout qu'il nous fallait parler une langue «incarnée».Comme s'il y avait plus de chair dans l'expression: «Dis-moi le.» que dans le correct: «Dis-le moi.».Plus de personnalité, lorsqu'on dit: «Ce dessin, c'est moi qui l'a faite.» au lieu de: «C'est moi qui l'ai fait.».Allons donc! En réalité, les intellectuels de cette époque se sont livrés à ce qu'un écrivain français des années 1930, Julien Benda, a appelé la «trahison des clercs».Au lieu de protester contre ce que je considère être un abaissement spirituel, même s'il était demandé au nom de la Patrie, ils se sont faits les prosélytes d'une nouvelle religion de l'âme nationaliste et de la race.Ceux qui n'étaient pas d'accord ont été emportés par le courant.C'était pourtant le moment rêvé, grâce à l'ouverture démocratique du système d'éducation, de donner un grand coup de barre et de nous munir d'une langue qui réponde à son véritable rôle: c'est-à-dire une langue qui corresponde — bien sûr — à un mode de pensée spécifique, mais qui soit un authentique outil d'expression et de communication.Une langue qui nous permette de créer des liens, des amitiés, plutôt que d'élever des banières et de provoquer des affrontements.Pour justifier leur prise de position, les intellectuels ont invoqué de nombreux arguments.On a réclamé le droit, pour une langue, d'évoluer indépendamment de celle qui lui a servi de souche.J'en conviens.Mais, on a omis de souligner qu'un écart ne se trouve pas justifié du simple fait d'être un écart.Quand il est créé par la paresse intellectuelle, par la nonchalance, par le laisser-aller et la facilité, voire par la vanité de se distinguer du français français, l'écart ne peut plus être justifiable.Et c'est pourtant ce qui caractérise, d'après moi, la presque totalité des écarts de la langue québécoise, par rapport au français «normatif».On a clamé partout qu'il nous fallait parler une langue «incarnée».Comme s'il y avait plus de chair dans CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 26 l'expression : «Dis-moi le.» que dans le correct: «Dis-le moi.».Plus de personnalité, lorsqu'on dit: «Ce dessin, c'est moi qui l'a faite.» au lieu de: «C'est moi qui l'ai fait.».Allons donc! Pour qu'une langue s'incarne, autrement dit pout qu'elle prenne chair et y pénètre, il faut autte chose que de telles puériles gaucheries.Dans le monde, il y a un groupe épars de 350 millions d'individus qui se disent ftancophones.Il est notmal que la langue patlée, dans chacun des dizaines de pays qui en font pattie, diffère l'une de l'autre à certains égards: jusqu'à quelquefois «ne pas désignet les mêmes réalités par les mêmes mots», comme on l'a déjà souligné.Il est normal que le ftançais du Québec ne soit pas identique au français de Seine-et-Oise; que les accents ne se confondent pas, que certains mots et cettaines expressions soient d'invention spécifique.Ce qui ne me semble pas notmal, c'est cette situation qui est en train de s'implanter et qui a pour effet que le français parlé au Québec soit presque incompréhensible pour des oreilles antillaises, africaines, suisses, belges ou françaises - même en tenant compte de la possible mauvaise volonté de cet-tains de ces interlocuteurs.Chacun des groupes mentionnés pourrait du teste, sans doute, s'adresser plus ou moins le même reproche, par rapport aux autres groupes de la francophonie.En ce qui me touche personnellement, je suis horrifié de constater, tous les jouts, ce qui se passe dans mon milieu professionnel, je veux dire celui du théâtre.On a oublié la rigueur de la langue.Dans les écoles de théâtre, pour des raisons purement politiques, on a abandonné ou on néglige les cours de diction, de prononciation, de phonétique.Les jeunes comédiens et les jeunes comédiennes ont institué le tégime de deux langues.L'une, pout l'usage quotidien, est farcie d'anglicismes et d'onomatopées et ponctuée de jurons.Elle se patle sans musculature, avec une économie d'efforts, qui est le couronnement de la paresse et de la nonchalance.Elle est pauvre en vocabulaire et ignore les règles les plus élémentaires de grammaire et de syntaxe.Elle prétend reflétet notre âme collective, se voulant un affranchissement du français dit «international» ou «normatif».L'autre langue, que l'on voudrait justement être un français universelle-ment compréhensible, est utilisée pout jouer les auteurs classiques.Le résultat est prévisible; en tout cas, il est perceptible même à une oreille distraite.Lorsqu'ils jouent ces grands auteuts classiques, les jeunes comédiens et les jeunes comédiennes emploient une vatiété de niveaux de langage, qui rend invraisemblable les rapports sociaux et familiaux des personnages.Ils parlent une langue qui leur est étrangère.Et cela s'entend aussi nettement, aussi clairement que s'ils jouaient en anglais ou en espagnol avec un accent québécois.C'est pénible à dire, c'est presque incroyable: ils jouent dans une langue étrangère, lorsqu'ils veulent jouet en fiançais ! Ne se setvant plus du fiançais, on en a petdu le génie.Plus souvent qu'autrement, l'expression, le mot fiançais ne fait plus image, supplanté en cela pat le mot anglais.Une vendeuse ou un vendeut, dans un magasin, se voit ttès bien «punchei un objet sut son cash», alors qu'elle ou qu'il ne se voit pas le «poinçonne! ou l'inscrire à sa caisse».Revenons à mon milieu.On ne «fait plus de pause», on ne «prend plus un repos», entre deux péiiodes de répétitions, on «ptend un break».On réclame son «eue», plutôt que son «signal» (encore que «eue» viendrait du «queue» fiançais: «queue de réplique»; mais cela, on l'ignore généralement).On ne paile plus du «foyet» d'un ptojecteut, mais de son «focus»; on fait donc le «focussage», plutôt que la «mise au foyei» ou le «point».On «overlap» les répliques, plutôt que de les «chevauchei».Plusieuts même parlent du «stage», plutôt que de la «scène».Etc., etc.Je pourrais allonger cette liste indéfiniment.C'est le mot anglais qui déclenche le processus de la ctéation de l'image, dans l'intelligence et l'imagination.Lorsqu'ils jouent ces grands auteurs classiques, les jeunes comédiens et les jeunes comédiennes emploient une variété de niveaux de langage, qui rend invraisemblables les rapports sociaux et familiaux des personnages.Ils parlent une langue qui leur est étrangère.Et cela s'entend aussi nettement, aussi clairement que s'ils jouaient en anglais ou en espagnol avec un accent québécois.Et pouitant, mes camatades, en gtande majorité, sont des indépendantistes, syndicat en tête battant abusivement la marche.Ils se battent pout la langue d'affichage (l'anglais caché à l'intéiieut et escamoté à l'extérieur : quelle farce!).Heureusement, on songeiait à modifiei cette loi.Ils ont patticipé à des manifestations pour proteste! contte l'utilisation du teime «stop», qui est pouttant internationalement admis et qu'on retrouve inscrit jusque sut le pavé de Moscou.À quoi bon les lois (même totdues), à quoi bon les grandes déclarations de principe et les manifestations de tous genres, si on n'utilise plus le français dans le quotidien ?Si on sait à peine l'écrire ?Même ceux qui prétendent utiliser un français «normatif» l'utilisent souvent de façon ettonée, à l'oral puis à l'écrit.Prenons le cas des journalistes qui, du haut de leur autoiité et de leut tribune, propagent la manière boiteuse dont il leut anive de pailei et d'écrire.Quelques exemples, qui en valent la peine, je crois.D'aboid les liaisons.De nos jours, on n'en fait presque plus, parce que cela paraît-t-affecté.(oh! pardon.) paraît haffecté.J'ai entendu dire, dans un bulletin de nouvelles: Les Hisraéliens.C'est sans doute la même personne qui parlait des -z-handicapés ! Il faut dire CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 V les handicapés et — bien sûr — les -z-Israéliens, à la condition de ne pas appuyet outrancièrement sur la liaison.Pourquoi les jeux holympiques ?Pourquoi les jeune ommes?Les liaisons «discrètes» tendent la langue parlée beaucoup plus harmonieuse.Un ancien professeur au Conservatoire de Paris, Georges Leroy, disait : si trop faite de liaisons est prétentieux et quelquefois dangereux, n'en pas faire assez est blâmable et quelquefois vulgaire.N'ai-je pas entendu un jeune Roméo dire: «les larmes des amants coulent hà flots.», alors que, puisqu'il s'agit d'un pluriel, à plus forte raison dans une langue lyrique, il eût été obligatoire de dire: «Les larmes des amants coulent à flots.».Ou alors, liaisons erronées qui frôlent le «cuir».Avant-hier, j'ai entendu une commentatrice qui, à propos d'un ancien modèle de la statuaire officielle de la ci-devant URSS, déclatait qu'il posait maintenant dans des ateliers de «second-n-ordre» ! Il eut été difficile de dire «second hordre»; mais le très simple «second ordre» lui est probablement apparu trop savant.À quoi bon les lois (même tordues), à quoi bon les grandes déclarations de principe et les manifestations de tous genres, si on n'utilise plus le français dans le quotidien?Si on sait à peine l'écrire?Autres erreurs répandues par la presse électronique.Combien de fois n'entend-on pas que les «astronotes» en sont à leur deuxième semaine dans l'espace ?Le mot se prononce comme il s'écrit : «astronautes».Certains météotologues déclarent que le ciel se dégage «au-dessus» de la Gaspésie, alors que la prononciation correcte est «au-dessus» ou, mieux, «au-d'ssus».Il y aurait d'ailleurs un chapitre à consacrer aux élisions, qu'à tort on évite scrupuleusement, lotsqu'on s'efforce de «bien parler».Ce qui contribue à faire sonner la langue française «normative» — j'en ai déjà mentionné le cas au théâtre — comme une langue étrangère mal maîtrisée.Faute, peut-être encore plus grave, la façon dont on répand l'utilisation de termes impropres ou de formules bancales.Guy Lafleur «se mérite» une place au temple de la renommée.Il «mérite» une place, tout simplement; ou «son mérite lui a valu une place.».Quelqu'un a «posé» un «geste» coutageux ! Alors que ce quelqu'un devrait avoir eu «une conduite courageuse».Dans aucun dictionnaite, on ne trouve au verbe «poser», de définition qui justifie semblable abus.On entend de plus en plus et même on lit que l'on a besoin «de d'autres» moyens de pression.D'où vient cette nécessité de doubler la préposition 1 Qui me le dira résoudra ce qui reste pour moi une énigme.On a besoin «d'autres» moyens de pression.On traduit l'expression anglaise «to be involved» par «être impliqué».Non: on «s'engage», on «se sent concerné».On parle des «argents» abusivement consacrés à la défense.Ce sont des «sommes» ou des «fonds».Encore une fois, j'arrête : nous pourrions y passer la nuit.D'aucuns sourient et disent qu'il s'agit là de chinoiseries; qu'il faudrait simplifier tout ça: orthographe, grammaire, syntaxe, problèmes de sémantique.Et pourtant ! Pourtant, tous ces détails, ces nuances constituent la beauté, le charme, le génie d'une langue.C'est le mot de passe qui nous permet de nous reconnaître, le code qui nous rend aptes à communiquer correctement, sans possibilité d'erreur ni d'ambiguïté, avec ceux et celles qui partagent, avec nous, le joyau d'une langue commune.Méfaits de la presse écrite et — surtout — parlée.J'ai déjà mentionné, à propos de la civilisation de l'image, l'érosion de nos habitudes de lecture.Je ne suis pas de ceux qui croient que le livre est appelé à disparaître, supplanté par l'image et l'écran de l'ordinateur.Les modes de culture s'ajoutent les uns aux autres; ils se complètent, les uns les autres.Ils ne s'annulent, ni ne se détruisent.Vous me direz que l'électricité a tué la bougie et l'éclairage au gaz.C'est vrai.Mais, 1 electricié est venue remplir exactement le rôle de la bougie et de l'éclairage au gaz, en l'améliorant incommensurablement.Ce qui n'est absolument pas le cas de l'image ou du texte lumineux, à l'égard du livre et de la lecture.L'abus de l'image — c'est un truisme — encourage la passivité et la paresse; elle favorise la fabrication de milliards de sportifs voyeurs, qui ne se livrent plus au moindre exercice physique; elle impose des schémas et des formes de pensée, au détriment de l'exercice mental et intellectuel.L'image est une chose merveilleuse; mais il faut savoir s'en servir, comme de toute technique, et non en devenir l'esclave.Habitués à regarder, on ne pense plus; et les fabricants d'images nous poussent dans ce sens.Les méthodes du vidéo-clip sont appliquées jusque dans le domaine de l'information.Le cinéaste Peter Watkins, dans un documentaire-fleuve intitulé Le voyage, a démontré, en se servant de bulletins de nouvelles de la Société Radio-Canada, qu'une image y dure en moyenne 5 secondes.C'est-à-dire juste le temps de ne pas avoir le temps d'y penset.Et le commentaire doit suivre le tempo syncopé de l'image.C'est le triomphe de la formule choc.Me voici loin de mon propos, croyez-vous.Pas tant que ça.Car, en fait de langue, non seulement la civilisation de l'audiovisuel, par diffuseurs interposés, propage-t-elle fautes, erreurs, gaucheries et impropriétés, mais encore nous réduit-elle au silence, nous asservit-elle.Les lèvres, comme les livres, restent closes; et les esprits, engourdis.Quand on ne se sert pas d'une langue, ou qu'on s'en sert mal, on devient facilement victime du schéma, de la simplification, du flash brutal, de la publicité et de la propagande.Serait-ce abusif de voir un lien entre l'appauvrissement de l'activité intellectuelle, consécutif à la passivité des publics de télévision et à l'usage d'une langue anémiée, et la recrudescence des nationalismes dans le monde ?Vous allez me dire que je suis justement en train d'essayer de vous endoctriner.Et c'est vrai que j'exagère.CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 28 Bien sûr, la télévision a été bénéfique pout notre société; tout n'y est pas mauvais.Bien sûr, il y a des gens — même parmi les plus défavorisés — qui savent s'exptimet, de façon nette, voite éloquente.Bien sût, le personnel enseignant n'est pas que «joualisant» (une nouvelle loi ptévoierait, à ce qu'on nous dit, des périodes acctues pout l'enseignement de la langue, à tous les niveaux: on ne peut que s'en réjouit).Bien sût, de jeunes comédiens et de jeunes comédiennes savent dite cotrectement les classiques.Encore plus : bien sût, la loi 101 n'est pas inconstitutionnelle pat tous ses articles.Mais, j'ai exa-géré.J'ai voulu frapper vos imaginations, cat le danger est réel.Comment le conjurer?Ça, c'est une autte histoire.Tout commence par la famille; tout se poutsuit par l'éducation et tout se complète pat les liens avec la fran-cophonie internationale.Mais, si on n'est pas convaincu de la beauté et de la nécessité du ftançais «notmatif», les efforts les mieux agencés seront voués à l'échec.Serait-ce abusif de voir un lien entre l'appauvrissement de l'activité intellectuelle, consécutif à la passivité des publics de télévision et à l'usage d'une langue anémiée, et la recrudescence des nationalismes dans le monde?Je ne suis pas fanatique.Je ne prêche pas l'évangile de la langue que j'aimerais qu'on parlât.Je tespecte la liberté de ceux et de celles qui ptéfètent parler «québécois», même si mes oreilles en souffrent et si, parfois, il me ptend des envies de m'exiler.Je ne veux que leur dire qu'en parlant une telle langue, ils se matginalisent et qu'ils hâtent le moment où on ne parlera plus qu'anglais, en Amérique du Nord.Car, je ne crois même pas nécessairement en la pérennité de la langue ftançaise dans notre continent.Lotd Durham prévoyait l'assimilation tapide des franco- phones «by working of natural causes».C'est à peu près ce que répétait le Sénateur Stan Waters (vous vous rappelez?).D'ailleurs, si l'on regarde les chiffres, l'un et l'autre autaient taison.Au moment de la publication du tapport Dutham, en 1839, il y avait en Amérique du Notd, en gtos, 450 000 ftancophones pout environ 12 000 000 d'anglophones.Une proportion donc de 3,75% (et non pas 3., qui est anglais!).De nos jours, un peu plus de 150 ans après — toujouts en chiffres approximatifs —, il y a 6 000 000 de ftancophones pout 275000000 d'anglophones: la ptopottion est tamenée à un peu plus de 2%.Si, comme on dit, cette tendance se maintenait, on assistetait à l'extinction du fiançais, dans le continent notd-améticain, au début du vingt-troisième siècle.Je ne dis pas qu'il peut y avoit des mitacles : je suis agnostique.Mais, l'histoire — par un de ces paradoxes dans lesquels elle se complait — pourrait faire mentit l'arithmétique.Pourtant, je suis si peu fanatique que je respecterais même l'option selon laquelle, en se fondant sui les chiffres, on déviait abandonne! l'enseignement et l'usage du fiançais, pout celui de l'anglais.On ne ferait ainsi que ptécipitet le courant de l'histoire.Mais alois, me direz-vous, pourquoi cette communication, ce soil?Parce que.Parce que j'aime ce qui est gtatuit.Parce que, nostalgie des films sur la légion étrangère peut-être, j'ai un faible pour les barouds d'honneur.Plus sérieusement, parce que je ctois en la veitu d'une langue bien pariée et bien éciite, quelles que soient les conditions sociales, politiques, démogtaphiques et géographiques dans lesquelles elle se patle.Qu'il s'agisse du fiançais, de l'anglais, ou.du chinois.Le chinois! L'espéranto de l'avenit, comme chacun le sait.Alois, pratiquons le raccourci: lançons-nous dans l'étude du chinois.En fait de langue populaire, c'est à peu pies ce que patient les Québécois.«Mais, de même, tout ça, c'est du pettage de bioue, chum ! Finalement, tu vois ben que ça l'en a du bon sang, la magnière qu'on parle, 'stie !».& * Version intégrale de la confàence donnée par l'artiste dramatique lors du dîner Cité Libre du 8 ami 1993.Cité libre rencontre ses lecteurs à Ottawa «Ça l'a-tu du bon sang la magniére qu'on parle, 'stie !!!» Jean-Louis Roux Le mercredi 16 juin 1993, 5h30 p.m.Au Cercle des journalistes 150, rue Wellington, Ottawa Renseignements/réservations: Mme Rollande Beauchemin(819) 770-2467 CITÉ LIBRE juiu-|uillet 1993 29 intellectuels québécois le pouvoir: Collision ou collusion Pierre Billon* ¦ On doit exiger que je cherche la vérité, non que je la trouve.Diderot D ans un article publié l'an dernier sur la (dialectique de la «société distincte», j'avançais que le symptôme le plus inquiétant de la crise constitutionnelle était, de loin, le silence de l'intelligentsia québécoise.A la réflexion, j'aurais dû parler «des intellectuels» et non de «l'intelligentsia».Ces termes ne sont pas synonymes.Ce sont des catégories gigognes — la ptemière représentant un ensemble plus vaste que le groupe des intellectuels, qu'elle intègre.De fait, l'intelligentsia est une brochette éclectique de personnes plus ou moins en vue, provenant du monde du spectacle, des médias, de la politique, de la finance, des syndicats.Dans cette bergerie, l'intellectuel est un loup solitaire.On irait jusqu'à dire qu'il fait partie de l'intelligentsia à son cotps défendant, et qu'il doit parfois s'obliger à prendre ses distances à l'égard de ceux-là mêmes qui pourraient aider à sa réussite sociale en assurant sa visibilité dans un monde frappé de médiatisation.Et alors, ne devrait-on pas se réjouir de cette harmonieuse intégration des intellectuels à l'intelligentsia?Il faut au contraire s'en alarmer.Etre intellectuel, c'est choisir d'être seul.C'est consentir à la marginalité quand la notme est d'êtte «in».C'est afficher sa dissidence quand la famille devient une secte.C'est prendre le maquis quand les bourgeois collaborent.C'est donner sa vie pour une idée quand les autres s'entre-tuent pour des possessions.Une telle définition de l'intellectuel pêche par idéalisme, mais on peut se la permettre à une époque qui souffre d'une carence en utopie.En règle générale, pour ce qui a trait à ce «projet de société» qui est notre défi collectif le plus exigeant, les intellectuels québécois ne se singularisent pas au sein de l'intelligentsia dont ils font partie.On ne peut pas dire photo michel gutliel qu'ils soient les moutons noirs de la famille, ni qu'ils scandalisent leurs aînés.Leurs prises de position se démarquent rarement de ce que Flaubert appelle «les idées reçues» — ces idées qui sont le credo du jour pour une majorité de bien-pensants.Et alors, ne devrait-on pas se téjouir de cette hatmonieuse intégtation des intellectuels à l'intelligentsia ?Il faut au contraire s'en alarmer.Car la pire forme de provincialisme qui pourrait affecter le Québec — que le Québec soit pattie intégrante du Canada, indépendant dans l'interdépendance ou souve-tain dans l'association — c'est le provincialisme de l'esprit.Ces intellectuels cantonnés dans l'intelligentsia, qui sont-ils ?Dire de quelqu'un qu'il n'est pas un intellectuel frôle l'injure.Autant dire tout de suite qu'il n'est pas intelligent.Pourtant, les gens intelligents ne sont pas tous des intellectuels, alors que les intellectuels sont générale-ment des gens intelligents, voire ttès intelligents.Qu'est-ce qui différencie les gens normalement intelligents des gens très intelligents ?C'est le fait que les gens très intelligents accordent une valeur essentiellement relative à l'intelligence, et en proposent une définition qui retranche à leur gloire.Alors que rien ne stimule davantage un esprit médiocre, dans sa compréhension de l'être humain, que le quantitatif, le catégotisable, le psychométrique.Alain écrivait : «Je plains ceux qui ont l'air intelligent: c'est une promesse qu'on ne peut tenir».Ce n'est ni la qualité de son intelligence ni sa quantité qui définit l'intellectuel, c'est le fait que la qualité discipline la quantité.L'érudition n'est pas gtand-chose si elle n'est pas servie par le sens critique, et le sens critique n'est rien s'il n'est pas ordonné à une CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 30 pensée rigoureuse et libre.Si la seule érudition ne suffit pas à valider le propos de l'intellectuel, en tevanche le manque d'érudition gtève ce même propos d'une hypothèque souvent fatale.Quand il n'y a pas fondement d'érudition en amont de la pensée, il y a génétalement logorrhée en aval.Et on atteint à la bouffonnerie lotsque l'ignotance se drape dans sa dignité et exige qu'on l'appelle «liberté d'exptes-sion».En passant, tappelons pour le plaisir ce trait de Paul Valéry: «La liberté, ce mot qui a fait tous les métiets».Journaux et magazines ouvrent leurs colonnes à des gens qui puisent aux seules tessoutces de leur cerveau, au seul génie de leur inspiration-du-moment pour exposer leur «libre opinion», qu'ils avalisent pat leut spontanéité et leut sincétité.Or il n'y a pas grand-chose de spontané dans la ptatique de l'honnêteté intellectuelle, mais au conttaite une défiance du ptemier mouvement et une lutte de chaque instant contte les émotions, comte la tentation de justifiet une opinion antétieute, contte le désir d'avoit raison.A la question: «Ëtes-vous un intellectuel?», la réponse la moins inexacte est sans doute: «Pas tou-jours!».Etre intellectuel n'est ni un état, ni un métiet, ni une vocation: c'est un effort.Un médecin malade n'est pas en contradiction avec lui-même, car sa maladie ne relève pas d'un choix délibéré.Et un catdiologue qui fume trois paquets de cigarettes pat joui ?Certes, celui-là ne pratique pas ce qu'il piêche, mais sa faiblesse de carac-tète, si elle l'affecte personnellement, n'infiime pas sa compétence dans sa ptatique médicale.En tevanche, un chirurgien alcoolique qui opère en état d'ébriété commettra une faute professionnelle qui le discrédite.Il en va de même pout l'intellectuel, qui peut avoir les comportements les plus déraisonnables dans sa vie personnelle, mais qui se discrédite quand, en sa qualité d'intellectuel, il s'exprime publiquement sous l'influence de fac-teuts qui altètent la rigueur de sa réflexion.«Pas plus que les simples mortels, les intellectuels ne se libètent de la logique des passions, éctit Raymond Aron.Au contraire, ils sont plus avides de justification patce qu'ils veulent réduire, en eux, la part d'inconscience.» A quoi teconnaît-on un intellectuel ?Avançons d'abotd que l'intellectuel est considéré comme tel pour le mérite de ses propos sur la personne et la société, sut les rapports passés et présents de l'une et de l'autre.Si tel peintre ou tel mathématicien, tel chorégraphe ou tel architecte sont tenus, au vu de leuts oeuvtes, pour des créateuts de génie et des visionnaites, l'opinion ne les accepte pout intellectuels qu'en autant qu'ils intetvien-nent dans les affaires publiques, en marge de leurs activités propres, par une réflexion écrite inspirée d'une morale non ptescriptive.A notet que l'écriture n'est pas un médium supérieur aux auttes fotmes d'exptession, mais c'est celui qui offte le plus de résistance à l'ambiguïté, et le moins de prise à l'esbroufe.Tel homme public est un redoutable dialecticien.A l'écouter, on a l'impression que son argumentation gagne en autotité à mesure qu'il la développe, bref, qu'il a raison et que ses conttadicteuts ont tott.A présent, demandez à ce beau parieur de coucher par écrit ce discours si convaincant: vous courez le risque de récoltet un texte inconsistant et bancal, quand même vous y tetrou-verez tous les arguments qui, dans sa bouche, sonnaient comme paroles d'Évangile.Pout le potte-plume, pout celui que Jean Cocteau appelle «la machine à écrite», l'angoisse de la page blanche est un avertissement: attention aux mots, ils dépouillent la pensée de ses artifices.Vous ne faites pas illusion longtemps quand le lecteut peut telite votte der-niet patagtaphe.C'est aussi pour cette raison que les prestidigitateurs n'acceptent jamais de faite deux fois de suite le même tout.Vous ne faites pas illusion longtemps quand le lecteur peut relire votre dernier paragraphe.Peut-on faite oeuvre d'intellectuel sans être de facto un humaniste ?A cette question complexe, proposons la réponse suivante: le rôle de l'intellectuel dans la cité a pout fin ultime la petsonne humaine et son épanouissement.S'il agrée cette définition, l'intellectuel acceptera alors de prendte sa place historique aux côtés de la victime, de l'opprimé, du minoritaire.Qu'il déserte ce poste, et c'est la civilisation toute entière qui vacille.Bernanos disait qu' « une collectivité n'a pas de conscience.Lorsqu'elle pataît en avoit une, c'est qu'il y subsiste le nombte indispensable de consciences téftactaites».Réftactaires, c'est-à-dite rebelles à l'ordre établi.L'intellectuel se disctédite quand il s'associe ou se laisse associet à l'opptesseut, à la force brutale, au bourreau.Les délires antisémites de Louis-Fetdinand Céline sous l'Occupation sont d'autant plus consternants qu'ils oblitètent une oeuvre magistrale sous d'auttes aspects.Faute d'avoir compris à temps le ptix exotbitant de l'intolétance et du racisme, des intellectuels québécois de haute volée ttaînent comme un boulet des propos malheureux (et sincèrement téttactés depuis lors), écrits au temps de leut jeunesse sous l'influence des Lionel Groulx et auttes maîttes à penset de l'époque.De la même façon, les chanttes du nationalisme québécois qui peignent aujoutd'hui le diable sut la muraille multiplieront demain les mises au point pour réfutet la réputation de xénophobie que leut aura valu leur intégrisme linguistique.Avant de donnet de la voix dans la chotale de la nouvelle droite, ils auraient intétêt à méditet cet avertissement du même Céline: «L'Histoire ne repasse pas les plats».Un phénomène a marqué notre siècle: dans tous les pays, des intellectuels se sont laissés intoxiquet par des idéologies et, «ivres d'avenir par l'abus de l'espoir»1, ils ont cautionné des révolutions jusqu'à fermer les yeux sur leurs pires excès, de la Terreur au goulag.Peut-être trou- CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 31 vera-t-on quelque consolation à constater que, tôt ou tard, l'Histoite fait ses comptes et sanctionne les intellectuels qui ont failli à leur mission, qui est d'exiger que la raison et la justice toujours l'emportent sur les raisons d'État et sur les appareils judiciaires.Montet la garde aux côtés de la victime, en effet — encote que l'identification de la victime ne soit pas toujours aisée, l'histoite contempotaine ne distribuant plus aussi clairement que par le passé les rôles de l'oppresseur et de l'opprimé.Dans les crises d'Oka et de Kahnawake, par exemple, qui était la victime de qui ?L'intelligentsia québécoise ne s'est pas distinguée par ses réponses à cette intenogation.Prendre le parti quasi systématique de la victime entraîne un corollaire: l'intellectuel ne couche pas dans le lit du pouvoir — même si ce pouvoir a été démocratiquement conquis.Ou s'il le fait, c'est à ses risques et petits — le vitus électoral provoquant l'amollissement du vetbe, quand ce n'est pas l'impuissance du texte.Au fil du siècle qui achève, trois textes majeurs ont proposé des définitions divergentes de la mission de l'intellectuel.Dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale, dans un ouvrage dont le titre — La Trahison des clercs — est devenu une formule, Julien Benda dénonçait la démission des intellectuels, qui succombent à la tentation d'un engagement qui les soumet aux pouvoirs temporels ou spirituels.Il écrit: «La condensation des passions politiques en un petit nombre de haines très simples et qui tiennent aux tacines les plus profondes du coeur humain est une conquête de l'âge moderne.[.] Notre siècle aura été proprement le siècle de l'organisation intellectuelle des haines politiques.Ce sera un de ses grands titres dans l'histoire morale de l'humanité.» En 1945, Jean-Paul Sartre dénonce la « tentation de l'irresponsabilité» et oppose à Julien Benda une conception radicalement opposée de la mission de l'intellectuel.Dans le premier numéro des Temps modernes, il avance que la nécessité de l'engagement est fondée sut l'impossibilité pour un livre de ne pas être un fait social.«Puisque l'écrivain n'a aucun moyen de s'évader, déclare-t-il, nous voulons qu'il embrasse étroitement son époque; elle est sa chance unique: elle s'est faite pour lui et il s'est fait pour elle.[.] Serions-nous muets et cois comme des cailloux, notre passivité même serait une action.» Dix ans plus tard, avec Lopium des intellectuels, Raymond Aron adopte une position médiane, reconnaissant la légitimité de l'engagement personnel, mais dénonçant l'asservissement de la pensée à toute idéologie doctrinaire.Il écrit: « L'intellectuel qui attache du prix à l'organisation raisonnable de la Cité ne se contentera pas de marquer les coups, de mettte sa signature au bas de tous les manifestes contre toutes les injustices.Bien qu'il tâche de troubler la bonne conscience de tous les partis, il s'engagera en faveur de celui qui lui paraît offtit sa meilleure chance à l'homme [.].L'intellectuel ne tefuse pas l'engagement et, le jour où il participe à l'action, il en accepte la duteté.Mais il s'efforce de n'oublier jamais ni les arguments de l'adversaire, ni l'incertitude de l'avenir, ni les torts de ses amis, ni la fraternité secrète des combattants.» À partir de 1981, l'intelligentsia française de gauche s'est laissée piéger par la victoire des socialistes.Des intellectuels qui avaient galvanisé les énergies et séduit les imaginations quand ils servaient de pensée à l'opposition sont devenus aphasiques ou bègues après avoir accepté nominations, récompenses et honneurs de la part d'un pouvoir qu'ils auraient mieux servi en le contestant, notamment en dénonçant des pratiques qui, de magouilles en scandales, sont devenues des «affaires», avant d'entraîner le lessivage électoral qu'on sait.Prendre le parti quasi systématique de la victime entraîne un corollaire: l'intellectuel ne couche pas dans le lit du pouvoir — même si ce pouvoir a été démocratiquement conquis.Un scénario comparable s'est joué au Québec.Nombre d'intellectuels se sont laissé «enfitouaper» par la victoire de René Lévesque en 1976.Maîtres d'oeuvre de la Révolution tranquille des années soixante, ils ont été les forces vives de la montée du sentiment nationaliste au début des années soixante-dix.Lorsque le Parti québécois a remporté les élections, ils auraient dû, à la lumière des leçons de l'Histoire, se dissocier du pouvoir politique, pout occuper à nouveau les postes de l'avant-garde, dépasser les «idées reçues» (celles-là même qu'ils avaient contribué à formuler), jouer les trouble-tête et baliser l'avenir sans s'inféoder au présent.La majorité d'entre eux ont choisi de se taire et de laisser les ténors du Parti québécois écrire le livret des « lendemains qui chantent».Ils n'ont pas dénoncé l'incurie en matière de politiques culturelles, ni l'indigence des moyens mis à la disposition des créateuts et des intellectuels, à une époque où les vaches n'étaient pas aussi maigres qu'aujourd'hui.Les intellectuels français sont revenus du patriotisme militant du début du siècle; ils sont revenus de l'existentialisme et du marxisme, puis du sttuctutalisme et de la «Nouvelle philosophie» — et aujourd'hui, essoufflés et désotientés, ils n'en reviennent pas d'être revenus de tant de courants de pensée en si peu de temps.Et ici, au Québec, de quoi les intellectuels sont-ils revenus ?A première vue, on pourrait penser que nombre d'entte eux ont le mérite de la constance, en ce qu'ils ne semblent pas être encore revenus du «souverainisme» des années soixante-dix.Mais est-ce bien sûr?Et si, au contraire, la plupart en étaient revenus, mais sur la pointe des pieds, sans faire de bruit ?Nous aurions alors le début d'une explication de leur grand silence — ce silence dont les politiciens sont les principaux bénéficiaires, et qu'ils utilisent sans vergogne, comme on encaisse un chèque en blanc.Une société qui abandonne à ses seuls politiciens le CITÉ LIBRE j u i n ¦ | u i 11 e l 1993 32 soin de définir son avenir se condamne à entrer dans l'Histoite à reculons.Le politicien a déjà assez de mal à maîtriser le ptésent, ne lui demandons pas de conjuguer le futur II a parfois des vues sur un sujet, rarement une perspective.Et il n'a pas horreut du vide, au conttaire : il n'est à l'aise que dans la vacuité des valeuts foncières, qui offre le milieu le plus propice à l'approximatif, aux atet-moiements, aux compromis.De quel péché le Québec, de quelle faute le Canada se sont-ils tendus coupables pout qu'en cette fin de siècle la Providence les afflige de politiciens aux visées si longues et à la vision si courte ?L'intelligentsia québécoise n'occupe plus le «no man's land» pétilleux entte le pouvoit, les idées reçues et le peuple.Elle n'ouvte plus la marche de la société, elle n'exige plus l'impossible, elle ne têve plus à haute voix.Elle tatiocine, en btodant sut des canevas dépassés.L'intellectuel a une méfiance viscétale des évidences et de la facilité, une suspicion instinctive à l'égatd de l'unanimité et de l'uniformité.Il est la proie d'un besoin compulsif d'aller voir derrière les apparences.Une idée qui plaît au plus gtand nombte lui donne de la démangeaison, une solution finale des sueuts froides.Parlez-lui de l'opinion publique, il n'aura de cesse de se forger une opinion privée.Il souffre de strabisme divergent acquis : un oeil sut l'ici, l'autte sut l'ailleuts.Il est tiraillé en permanence par des mouvements contraires, écartelé entte l'immédiat et l'éternité, entte le particulier et l'universel, entte l'humain et l'humanité.Être courageux, pour lui, c'est faire preuve de ce que Bernard-Henri Lévy nomme «l'esprit de complexité».Éclairer le dilemme sans influencer le choix est un art réservé au petit nombre, en ce qu'il requiert une disposition de la personnalité peu fréquente, même chez les élites: la capacité d'anesthésier son émotivité, d'occulter momentanément ses préférences et d'opérer à froid sur un sujet chaud.De tous les maux qui affligent l'intellectuel, celui dont une partie de notre intelligentsia semble la plus épargnée est ce sens douloureux de la relativité des choses.Le nombtilisme est la vertu catdinale des contemplations nationalistes.Sans comptet qu'au Québec comme ailleurs, les ultras font dans le dtamatique, dans le solennel, dans le messianique.On fait appel à l'esptit de clocher pout sonner la onzième heure, on sollicite le réflexe cocardier, on rameute les troupes en flattant l'instinct grégaire.S'est-on demandé pourquoi l'humour et l'ironie sont si tares dans les innombrables écrits sur la «question québécoise» 7 C'est parce que l'humour est à base de relativisme, et que l'ironie est toujours une façon de prendre ses distances.Les intégristes qui ont le nez dans leur credo sont rarement de joyeux drilles, et l'ethnocentrisme de Jacques Parizeau n'annonce pas la partie de rigolade.Les «Québécois de souche» ayant comme trait distinctif une coupable propension à aimer rire et fêter, il faudra de fortes doses de sinistrose et d'humiliations appréhendées pour les amener à composition.Mais que les commis voyageuts en apocalypse se rassurent : en pétiode d'incertitude, le pire est toujours un article très demandé.Des diverses formes de nécrose qui grugent la pensée, l'inféodation à une docttine est la plus pernicieuse.L'attachement de l'intellectuel à des valeuts motales fotge son jugement en autant qu'il dispose de la liberté intétieute de remettre ces valeurs en cause, au besoin de les renier.Son esprit les domine, il n'est pas dominé par elles.C'est la différence entre la conviction intellectuelle, qui a une valeut relative, et la croyance dogmatique, qui a une valeut absolue.L'une sert la conscience, l'autre l'asservit.S'il veut maintenir son intégtité dans un milieu où foutmillent sollicitations et séductions, l'intellectuel doit se souvenir combien est ténue et fragile la ligne qui sépare le compromis de la compromission.Guy Laforest déclatait dernièrement à cette même tribune qu'il y aurait toujouts, dans toutes les formations politiques, des exaltés et des nostalgiques de la droite pour prôner des opinions extfêmes.Certes, mais ce ne sont pas les propos de têtes btûlées qui déconsidèrent un mouvement ou un parti politique: c'est le fait que les intellectuels qui y militent restent silencieux devant des déclarations qui ttavestissent ou ttahissent leut idéal.Les propos d'un intellectuel fidèle à ses valeuts et à ses convictions supportent mieux la patine du temps.Ils peuvent paraître surannés, un peu ridicules même, ils sont rarement méprisables.Les propos inféodés à une docttine vieillissent mal, et se retournent tôt ou tard contte leurs auteuts pout les dénoncer.Il y a quarante ans à peine, des hommes de haut savoit, docteurs en philosophie et en médecine, publiaient des opinions savantes sut les méfaits du «plaisir solitaire», qui apparaissent aujourd'hui pour ce qu'elles ont toujours été, de pitoyables inepties.Mais quiconque les eût dénoncées en ces tetmes se serait fait mouchet de belle façon pat les élites de l'époque.Les nouveaux doctrinaires qui s'appliquent aujoutd'hui à justifier l'usage du mot «arrêt» sur les panneaux de signalisation routiète se doutent-ils que dans trente ou quatante ans leurs doctes considétations amuseront la galerie, comme autant de petles ajoutées au florilège des élucubtations masturbatoires ?Pour l'intellectuel, le courage consiste parfois à refuser de choisir, à remettre au lendemain une prise de position qui pourrait être adoptée le jout même.Sa procrastination est de bon aloi quand elle tetaide son adhésion à l'opinion de la majorité, quand elle le tetient de joindte trop vite les rangs des bien-pensants.Elle n'est jamais plus judicieuse que lotsqu'elle le prévient de faire un choix qui serait l'évacuation d'une indécision.Pour échapper à l'inconfort de l'ambiguïté, la tentation naturelle de l'esprit est en effet de choisit, de trancher.L'intellec- CI T É LIBRE juin-juillet 1993 33 tuel cultiverait-il quelque secret masochisme en faisant ainsi son nid dans l'hésitation ?Si masochisme il y a, l'intellectuel le comblera de bonheur par son attirance vers le difficile, et par l'élan contradictoire qui le porte vers le simple.Ses lumières ont une prédilection pour les zones obscures, sa boussole pour l'inexploré, sa perversité naturelle pour le tabou et l'interdit.Dans un débat de fond comme, par exemple, celui de l'euthanasie ou celui de l'avortement, il est plus facile de justifier son adhésion à l'un ou l'autre des groupes de pression (en reprenant à son compte les arguments des «pour» ou ceux des «contre») que d'analyser objectivement les données du problème, ses tenants et ses aboutissants.Le rôle de l'intellectuel n'est donc pas toujours de prendre parti, surtout lotsque prendre parti est à la portée du tout-venant, mais de fournir aux indécis les éléments de réflexion conduisant à une décision autonome et éclairée.«On craignait jadis qu'à trop vouloir interpréter le monde on finisse par oublier de le transformer, écrit le philosophe Robert Maggiori.Il s'est aujourd'hui tellement transformé qu'on pounait finir par oublier que, pour l'interpréter, les outils les plus complexes de l'intelligence sont nécessaires.» La question n'est pas de savoir s'il y a de la xénophobie et du racisme au Québec (il y en a), ni même s'il y en a davantage qu'en Suisse et moins qu'en Australie (quelle importance), la question est de savoir comment, dans la conjoncture, tenir matée la bête qui rampe dans nos bas-fonds collectifs.Éclairer le dilemme sans influencer le choix est un art réservé au petit nombre, en ce qu'il requiert une disposition de la personnalité peu fréquente, même chez les élites: la capacité d'anesthésiet son émotivité, d'occultet momentanément ses préférences et d'opérer à froid sur un sujet chaud.Est-ce notre héritage latin ?Nous avons au Québec des tempéraments vifs, desservis par cette mentalité d'état de siège dont a parlé Gérard Pelletier à cette même tribune.Nous souffrons d'une hypersensibilité à la en-tique, surtout quand elle est formulée par des Québécois «hors souche».La pratique de l'indignation vertueuse est le péché mignon de notre intelligentsia.Accuse-t-on par exemple les Québécois de xénophobie ou de racisme, aussitôt les gardiens de la fierté nationale font de ['hyperventilation imprécatoire et n'auront de cesse que les iconoclastes soient fustigés.Dans ce climat, il faut à l'intellectuel québécois de la témérité pour rappeler que toute collectivité porte en elle les germes du racisme, du fanatisme, de l'intolérance.La question n'est pas de savoir s'il y a de la xénophobie et du racisme au Québec (il y en a), ni même s'il y en a davantage qu'en Suisse et moins qu'en Australie (quelle importance), la question est de savoir comment, dans la conjoncture, tenir matée la bête qui rampe dans nos bas-fonds collectifs.Nos politiciens, pour la plupart à l'abri du génie, traitent du racisme avec le même aveuglement qui a inspiré la lutte des pouvoirs publics contre le sida.Ergotant sur l'ampleur du problème et se renvoyant la balle, fermant les yeux pour être en prise plus directe avec leur conscience, ils appliquent cette consigne des enfants qui jouent à la marchande et qui est en passe de devenir notre devise nationale: «On ferait comme si qu'on serait».Nous avons vécu trop longtemps dans une société incantatoire.Existe-t-il un seul intellectuel québécois, même parmi les plus «engagés», même parmi les plus sectaires, qui n'ait éprouvé dans un moment d'abandon une sensation de nausée devant la sempiternelle récitation des mêmes formules, de part et d'autre des liturgies en présence, devant le rabâchement des mêmes arguments dans les problématiques fédéralistes et séparatistes?Existe-t-il un seul spectateur qui n'ait souffert, dans le mélimélodrame québéco-canadien, du caractère prévisible des répliques, de la répétition des situations, du vieillissement des acteurs, de l'effroyable ennui sécrété par une mise en scène essoufflée et par une intrigue qui n'en finit pas de finir ?L'observateur éttanget désireux de saisir en profondeur la mécanique de la psyché québécoise serait bien inspiré d'étudiet au préalable le fonctionnement de la pensée religieuse.L'hypothèse selon laquelle la Révolution tranquille a transformé notre mentalité en l'espace de vingt-cinq ans, alors que la même métamorphose a pris plus d'un siècle en Europe, tient de l'image d'Épinal.Cettes, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nous avons progressé de façon tout à fait impressionnante, notamment en ce qui concerne l'émancipation des esprits et la laïcisation des institutions.Mais les structures intellectuelles, les fondations de l'édifice social dans lequel nous vivons ont été posées par la génération des plus de quatante-cinq ans, qui a conservé dans sa personnalité collective des réflexes d'obédience au doctrinaire, à l'autoritaire, au hiérarchique.Dans leurs écrits, dans leurs déclarations publiques, les pères du nationalisme québécois manifestent souvent qu'ils ont troqué une Église pour une autre, et la récitation du chapelet pour la psalmodie doctrinaire.Si on a gardé un souvenir si vif de la tolérance et de l'ouvetture d'esprit de René Lévesque, ce n'est pas parce que ces qualités étaient la règle chez ses frères d'armes, mais au contraire parce qu'elles tranchaient sur le lot.C'est par son humanisme que Jean XXIII fait tache dans l'histoire de la papauté.Que les élites de l'époque aient été imprégnées de l'esprit de leur temps, rien là d'étonnant ni d'affligeant.L'inquiétant est ailleurs.Il est dans l'absence de relève intellectuelle.Où sont les frères Untel dans la famille des Parizeau-Landry, les colleurs d'affiches, les casseurs de baraque, les empêcheurs de danser en rond, les jeunes CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 34 loups impertinents et contestataites ?Les unanimistes peuvent ptêchet tranquilles, il y a peu de fausses notes à la chorale de la grand messe nationaliste.Il n'est pas facile de conteste! l'orthodoxie quand on risque l'excommunication.Se souvient-on de la volée de bois vert administtée jadis par nos éditorialistes à Robert-Guy Scully pout avoit osé tenit des propos d'humeut sur ses compatriotes dans un journal éttanget ?Le cletgé de la nouvelle religion séculière et leurs ouailles dévotes ne sont pas tendres pour les libres penseurs.Qu'un artiste québécois affiche des couleurs auttes que celles de l'étendard sacré, qu'un écrivain mette en doute le dogme de la «société distincte», qu'un immigrant ose exprimet des craintes sut la perspective d'avenir qu'on lui propose, et hop ! l'apprenti sorcier sort les épouvantails de son chapeau, cependant que l'exotciste dénonce l'apostat pout sa traîttise à la race, l'hététique pout son mépris du peuple québécois.2 L'hypothèse selon laquelle la Révolution tranquille a transformé notre mentalité en l'espace de vingt-cinq ans, alors que la même métamorphose a pris plus d'un siècle en Europe, tient de l'image d'Épinal.«On ferait comme si qu'on aurait» une cultute pure laine, alors que notre culture est inextricablement métissée, et pout son plus grand bien.«On fêtait comme si qu'on serait» menacés d'assimilation, alots que nous tirons un excellent patti des influences qui s'exercent sur nous.La cultute québécoise ne s'est jamais mieux pottée que depuis qu'elle s'est ouverte sur le reste du monde.L'Expo 67 nous a aidés à être davantage nous-mêmes, pas l'inverse.On se souviendra d'ailleurs que Elie Wiesel, Yehudi Menuhin, Jorge Amado, Umberto Eco et une quarantaine d'intellectuels, dont plusieuts prix Nobel, ont apporté técemment leur appui à ce concept du métissage des cultures.Aussi longtemps que nos dirigeants politiques et notre intelligentsia accepteront de cautionner, explicitement ou par leur mutisme, des prémisses boiteuses, l'«assemblage québécois» continuera à branler dans le manche.L'une de ces prémisses, rarement formulée en tetmes clairs, est qu'il y aurait légitimité motale d'établir des degrés qualitatifs dans le statut de Québécois.Dans le débat public sut le «projet de société», la voix d'un citoyen ftancophone pure laine serait ainsi plus authentique, plus autotisée et pertinente' que la voix d'un citoyen allophone, immigrant de fraîche date.On créerait de la sorte différentes classes d'actionnaires dans le contrat social.Ce grégarisme primaire, outre qu'il serait indigne des Québécois, se traduirait inexorablement pat une manière d'entropie sociale: notre collectivité implosetait dans un trou noir culturel.Une autre ptémisse discutable, celle-là officiellement déclarée, est qu'il y a nécessité de protéger la langue française au Québec par des mesures coercitives.On justifie cette nécessité en atguant que le français est menacé et, qui plus est, menacé pat les autres, pat ceux qui ne patient pas fiançais.A-t-on observé que les ardents piomo-teurs de la coercition et leuts «vigilantes» n'évoquent quasiment jamais l'atgument de la qualité de la langue, c'est-à-dire de sa santé, et passent sous silence les dangets qui la menacent de l'intérieur, c'est-à-dire provenant de la collectivité ftancophone elle-même ?Ils font penset à ces amants maladivement jaloux qui ne tolèrent pas qu'un autre pose l'oeil sui leut maîtresse, mais qui s'arrogent le droit divin de la maltraiter En matière linguistique, lois et sanctions sont injustifiées aussi longtemps que les objectifs qu'elles visent peuvent être atteints pat des mesures d'incitation, pat l'émulation et la persuasion.La coercition répugne d'instinct à l'intellectuel, qui n'y souscrita à la tigueut qu'après avoit acquis la cettitude que les autres avenues ont été explorées en vain.Qui oserait prétendre que les pouvoits publics québécois, que ce soit sous le régne du PQ ou sous celui des Libéraux, ont épuisé les moyens d'incitation pour protéger et promouvoir la langue française ?Certes, un effort national soutenu en matière de langue et de culture coûte chef.Mais ce n'est pas tant l'atgent qui a fait défaut que la volonté politique d'agir.Où sont en effet les programmes d'envetgure destinés à assutet aux finissants francophones du collégial une maîtrise de leut langue répondant aux exigences minimales du niveau univetsitaire ?Où sont les mesures d'incitation visant à favotiset l'intégration hatmonieuse des immigrants à la communauté ftancophone ?Les mouvements pout le «bon parler français» n'existent plus.Pourquoi?Serait-ce parce que la qualité de la langue est devenue telle qu'il n'y plus besoin de la promouvoir?Évidemment non.C'est parce que la langue française a été prise en otage pat les idéologues indépendantistes, pout obtenir une rançon qui n'a rien à voir avec son salut.Prenons l'exemple d'une convetsation quotidienne chez un groupe de Suisses romands.S'imagine-t-on qu'ils parlent le français international?A Genève, on ne gaule pas des noix, on les « déguille ».On ne trébuche pas, on « s'encouble» (au Québec, on «s'enfatge»).On ne fait pas du boucan, mais un «schnabte» terrible.Et si la «cafiote» «éclaffe» les tomates dans sa «filoche», on ne la traitera pas de «niaiseuse», mais de «niquedouille».Or, lorsque j'étais à l'école primaire, à Genève justement, et que notre institutrice nous donnait une composition française à rédiger, nous pouvions gagner des points supplémentaires chaque fois que nous utilisions un romandisme, à condition de le mettre entre gudlemets.On nous donnait de la sotte un double message: le premier, que notre langue régionale avait de la valeut et qu'il fallait l'utiliser pour la garder vivante; le second, que la récompense attachée à son usage dépendait de notre capacité à la distingue! du français du dictionnaire.CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 35 La plupart des articles et des déclatations publiques traitant de la chose linguistique au Québec appellent une question qu'on hésite souvent à poser, par crainte de froisser les susceptibilités: de quelle langue parle-t-on ?La langue française n'est pas un monolithe.Elle possède un tronc commun, avec un vocabulaire et des règles qui permettent à toutes les collectivités francophones du monde de communiquer entre elles et de se comprendre.A partit de ce tronc commun, elle se diversifie en plusieurs branches, qui ont elles-mêmes d'innombrables ramifications, surtout dans la langue parlée.Et l'intégrisme linguistique, qui se donne pour mission de promouvoir et de protéger le caractère «distinct» de la société québécoise, entraîne paradoxalement une atrophie de la capacité de «distinguer».Le débat linguistique au Québec gagneta en clarté et en sérénité lorsque cette dualité de la langue française sera reconnue pour ce qu'elle est, une richesse et non une menace.Le ftançais québécois ne peut exister qu'en symbiose avec le français international.L'usage courant du premier et la maîtrise du second ne sont pas antagonistes, au contraire.Ils sont la condition sine qua non de la survivance du fait français en Amérique du Nord.Et l'intégrisme linguistique, qui se donne pour mission de promouvoir et de protéger le caractère «distinct» de la société québécoise, entraîne paradoxalement une atrophie de la capacité de «distinguer».C'est là un handicap sévère et injuste pour une majorité d'étudiants québécois ftancophones, qui ne savent plus où leur langue commence ni où elle finit, et qui jettent le manche après la cognée, faute d'avoir appris à distin-guet entre l'arbre et la forêt, entre la branche et le tronc.À l'instar de tous les regroupements humains constitués en société, le Canada, le Québec se qualifient par des acquis de civilisation.Certains de ces acquis sont enchâssés dans la Constitution ; d'autres sont protégés par des lois et des institutions; d'autres, plus intangibles, inspitent en filigrane notre mode de vie, nos rapports sociaux, notre relation à l'autorité, les actes de civisme quotidiens que nous posons spontanément, sans y être contraints.Ces «acquis de civilisation» exercent une influence prépondérante sur la qualité de la vie au sein d'une communauté humaine — prépondérante, c'est-à-dire plus importante que l'influence des facteurs économiques.L'illusion la plus coûteuse que puisse nourrir un peuple, la faute la plus lourde de son intelligentsia est de tenir ces acquis pour permanents, pour inamovibles, de les considérer comme un dû, une concession à long terme accordée par la Providence en récompense d'on ne sait quelles vertus.Or le spectacle de l'actualité, en cette fin du XXe siècle qui passera sans doute à l'Histoire comme la période des «grands effondrements», témoigne avec une éloquence tragique de l'extrême fragilité de ces acquis, et démontre avec quelle rapidité ils peuvent être balayés par des changements de conjoncture, au profit des tribalismes les plus sanguinaires, des intégrismes les plus intolérants.Si un génie libéré de sa bouteille m'offrait le choix de trois voeux pour notte devenir collectif, je les formulerais tous trois à l'adresse des jeunes intellectuels québécois, c'est-à-dire de la garde montante de notre intelligentsia.Le premier voeu serait de souhaiter que leur travail de réflexion se fonde sur une connaissance comparative et une appréciation objective de nos « acquis de civilisation» — ces acquis qui valent aux Canadiens, toutes comparaisons rendues, une place enviable et une réputation privilégiée au concert des nations.Et que, forte de ce savoir, la génération montante renonce à cette croyance trop longtemps entretenue par ses aînés, selon laquelle la défense et la gestion de nos valeurs foncières peuvent êtte confiées à un parti politique ou, mythe plus illusoire encore, laissées aux mains des politiciens.Mon second voeu serait que les jeunes de la relève exercent à fond leur prérogative au chahut et à la contestation dans le domaine des choses de l'esprit, qu'ils secouent le cocotier, suscitent la controverse et opposent la revendication de la complexité aux solutions démagogiques des grands simplificateurs.Qu'ils se distinguent de ces derniers en renonçant à l'idée de posséder la vérité (et à la tentation de « coniger» ceux qui ne l'ont pas), mais sans tenoncer pour autant « au souci de la vérité, à la quête, la recherche humble, la formulation rigoureuse et laborieuse de propositions plus vraies (ou moins fausses) que d'autres »4.Emile Cioran a écrit que «le scepticisme est l'élégance de l'anxiété».Mon troisième voeu serait de souhaiter que les jeunes intellectuels québécois témoignent avec bonheur de cette sorte d'élégance, qui n'accepte aucune vérité sans examen critique, aucune affirmation sans vérification — ce scepticisme qui ne doit rien au cynisme et tout à la curiosité, qui met l'intelligence en alerte et la foi au repos, et qui entretient le doute de l'esprit tout en se fortifiant aux certitudes du coeur.& * Version intégrale de la causerie donnée par l'écrivain Pierre Btllon lors du dîner Cité libre du 13 mai 1993.notes 1.Emile Cioran.2.Esther Delisle et l'historien Fernand Ouellet pourraient nous édifier sur les coups bas qu'on leur a portés dans nos institutions dites de « haut savoir ».3.Citons pour mémoire cette déclaration de René Lévesque, qui doit être entendue dans son contexte, à savoir la campagne référendaire de 1980 : « C'est le Québec français qui prendra la décision, personne ne la prendra pour nous.[.] Nous ne devons pas permettre qu'une décision majoritaire du Québec français soit renversée par une minorité qui, de bonne foi mais terriblement conditionnée à une solidarité excluant tout débat démocratique, s'apprête à voter contre le besoin fondamental de changement d'une société nationale.» 4- Robert Maggiori.CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 36 Arts et lettres à lire, relire, ne pas lire Veritas odium parit Marie Desjardins 1 I «Qi Henri Guillemin I uiconque veut sauver sa vie la perdra '[Évangiles].Deux routes: «sauver _^sa vie», faire âprement de son existence une poutsuite de succès et de plaisirs, construire son destin comme une entteptise de félicité, ne songet qu'à la vanité, à l'orgueil, à l'égoïsme, téussit avant tout, gagnet de l'argent, gagnet de la gloire; ou bien ttavaillet pour tout autre chose que nous-même, ptendre au sérieux ce que nos lèvres de chrétien répètent chaque jout, vouer sa vie à l'avènement du «règne de Dieu», tout donnet, n'aimer que cela vraiment, ce labeut, cette longue peine, petdte sa vie, en somme, aux yeux du monde mais restet fidèle, pour toujours.» Guillemin, Henri Guillemin écrivait ces lignes en 1989, dans Parcours, qu'il faut lite, si Guillemin nous intétesse, de même que tous ses autres livres, pour comprendre mieux l'homme qu'il fut, qui il côtoya, comment il travailla.Deux choses à notet dans cette exergue.Guillemin a emprunté la deuxième «toute», tout au long de sa vie, mais il a cueilli quelques ftuits de la ptemière: argent, succès, gloire — même si à peu près personne ne le reconnaît ouvertement, because l'envie.C'est dite que l'on gagne à choisir la bonne voie.Celle de Dieu.J'entends déjà des grommellements.Encore ce prêchi-prêcha façon comtesse de Ségut (bien que cette Rostop-chine setmonnait seulement patce qu'elle voulait que ça bouge).C'est assommant, à la longue, ces tics chrétiens, ces rappels au bon ordre! Mais non.Il s'agit seulement de comptendte Dieu comme Guillemin l'a fait, de voir que Dieu est tout simplement cette «ptéférence essentielle pout le bien et le beau que chaque homme a au fond de soi».Un «élan vets le beau, le bien» ptécisait-il, je ctois, dans L'affaire fésus.Résumé ?Gloire à ceux qui font le bien.Ot, Guillemin méptisait la gloite, la gloire terrestte, vile; mais il détestait plus encote les honneuts, pout la simple et bonne taison qu'il ne voulait pas êtte confondu avec ceux qui en obtenaient sans les métitet, comme cela est ttop souvent le cas dans notte société de pistons.Amusant, digne de penset de la sorte, et d'avoit le courage de le dire, en cette époque où, comme en toutes les autres, la course aux honneurs, à la nototiété, à l'égocentrisme est devenue, non pas frénétique, mais bien aérobique.Montet, montet, montet.Pour l'honneur, pour l'argent (que, à l'instar de Guillemin, je ne méprise pas), pour l'exposure, la conscience en l'air, au rencart, l'intégtité au diable, et la générosité — la vraie, pas celle dont on se pique parce que ça fait bien, poliri-cally correct — la générosité, donc, teléguée aux oubliettes depuis le début de l'ascension natcissique.Ette connu, populaite; devenir une grosse légume, êtte une vedette, quel bonheut ! Se faite teconnaître à L'Express, au Bouchon ou au Continental, même det-rière ses lunettes atchi-noires parce qu'on a tourné des scènes de trois minutes dans des films de quatrième ordre, parce qu'on a gagné un prix littéraire alors qu'on ne sait même pas éctite.J'attête.Ça me déprime jusqu'à la nausée, cette médioctité, cette sottise, cette vacuité d'un monde dominé pat la convoitise et l'envie et dans lequel les fotts et les bons — les vtais — sont honnis, tepoussés dans le silence, dans le noir, tout simplement patce qu'ils font peut.Évidemment, ce réquisitoire me tamène à Guillemin, ce fott, ce bon, que les ctitiques, en très grosse majorité, et parmi eux des historiens, des écrivains, ont férocement aspergé de fange à chaque fois qu'il osait publier une autre de ses «saletés».Encote fallait-il les écrire, ses saletés, et se documente!, parfois pendant des photo tvwmarie pierre CITÉ LIBRE juin-juillet I 111 37 années, pour qu'elle vissent le jour.Ce qui m'étonne le plus, dans toute cette rage que les travaux de cet historien hors série provoquèrent au sein de la cour littéraire et historique française — travaux prodigieux d'érudition et de méticulosité — c'est qu'ils furent avidemment lus, relus, analysés, examinés dans l'intention, bien sût, la plupart du temps, de les rabaisser, les prendre en faute, les balayer de dédain, bref dans l'intention d'amoindrir leur portée, de nuire à leur succès.Peine perdue.Les lecteurs de la francophonie connaissent, même s'ils ne l'ont jamais lu, ni vu, cet écrivain, cet illustte Guillemin.Et les historiens qui ne l'apprécient pas, le traitent de tous les noms, se cachent néanmoins, j'en suis certaine, dans les réduits les plus obscuts et les plus malodotants pour le lire et être au coûtant de ce que LUI a découvett, avant et sans doute mieux qu'eux.C'est dans ce petit livre succulent, tant il rend bien les jalousies et les mesquineries des écrivains entre eux, que l'on apprendra ou réapprendra que Guillemin fut qualifié de «décortiqueur de réputation», de «nécrophage», de « pornographe », de «vautour», de «rat», de «fouilleur de poubelles» — celle-là est de Georges Pompidou — de «dernier des Cauchon».La meilleure façon, encore aujourd'hui, de connaîtte Guillemin est de le lire, bien entendu, mais aussi de se procurer cette compilation des haines et des admirations qu'il a soulevées, établie et commentée par Patrick Ber-thiet (Guillemin légende et vérité).Encore une suggestion qui suppose une recherche intense en librairie d'occasion.C'est dans ce petit livre succulent, tant il rend bien les jalousies et les mesquineries des écrivains entre eux, que l'on apprendra ou réapprendra que Guillemin fut qualifié de «décortiqueur de réputation», de «nécrophage», de «pornographe», de «vautour», de «rat», de «fouilleur de poubelles» — celle-là est de Georges Pompidou — de «dernier des Cauchon».On lira avec délices le tollé provoqué par la publication de Hugo et la sexualité.Un certain Adrien Gentil, outté, dressait alots la future liste des ouvrages de Guillemin: «Les pollutions nocturnes de Paul Verlaine, Les coliques de Jean-Arthur Rimbaud,[.], Les crachats de Stéphane Mallarmé», etc.Pauvre Guillemin, «très vieil homme, au plus haut degré vulnérable», disait-il de lui-même à la veille de mourir, et qui passa sa vie, sa vie complète, à servir Dieu, entendons le Bien, et donner à la France une page de sa véritable histoire.En France, l'on a parfois un étrange sens de l'humour : l'on se moque volontiers des autres et fott peu de soi-même.En d'autres termes, on n'aime pas que soient découverts ses fautes, ou ses travers.Guillemin, on ne peut plus Français, même si, Bourguignon, il n'aimait pas le vin, s'est indigné, lui, de cette navrante réalité et il a entrepris, mû par sa quête du Bien, justement, de chercher dans l'Histoire et dans la littérature, non pas de quoi encenser ou glorifier les grands personnages de son pays, mais bien ce que fut la réalité, la vérité.Peut-on lui reprocher d'avoir tenté ce vaste nettoyage des mythes et légendes français, cette remise à leur place des dieux français, ce réajustement des faits?Il faudrait être de mauvaise foi, mauvais joueur.pas vraiment fait-play.Ainsi, Guillemin a montré, preuves, sinon raisonnements et argumentations éclairants à l'appui, que Jeanne d'Arc — l'intouchable Jeanne d'Arc — n'était sans doute pas une sainte vierge épargnée de la tentation de la chair.Régine Pernoud, vraisemblablement, a passé, à cette lecture, à deux doigts de la syncope.C'est tout de même incroyable, que dans la deuxième moitié du XXe siècle, on soit à ce point à cheval sur les questions de sexualité.Qu'une historienne de ce calibre, de cette rigueur intellectuelle, réagisse avec cette véhémence devant cette interprétation tout simplement humaine.Guillemin, en effet, évoquant le fiancé de Jeanne, songeait qu'elle lui avait peut-être, avant de partit en croisade, offert ses lèvres, qu'elle avait peut-être éprouvé l'envie d'être une femme entre ses bras.Point à la ligne.Scandale.Guillemin le «rat», le «guetteur d'alcôves» souille la mémoire de Jeanne en imaginant cette saleté.Il a également montré, après avoir, toujours animé par un souci d'exactitude, scrupuleusement interrogé les archives, que Napoléon 1er, qui avait posé lui-même sur sa petite tête une grosse couronne, était un fat, un prétentieux, un être désagréable, un voleur de grand chemin, un sanguinaire, responsable de la mort et du destin ttagique de milliers et de milliers d'hommes.Tout cela pour la gloire, la sienne, qu'en France, on cultive toujours d'ailleuts.Guillemin, ensuite et entre autres — loin de moi l'idée de passer au travers d'une oeuvre monumentale tant dans la masse que dans le détail; il n'est question, ici, que de se rappeler d'un grand homme — Guillemin, donc, a prouvé que Chateaubriand, que l'on portait aux nues depuis qu'il publiait René, vers 1802, était un homme fascinant, génial, certes, mais fabulateur, menteur, aniviste, un personnage mesquin et irrespectueux.Et que Vigny était un vendu, Benjamin Constant un délateur, de Gaulle un individu ambigu, «clair-obscur»; que Georges Sand avait l'instinct plus luxurieux que maternel, que Madame de Staël, «harcelante, obsédante, tuante [.] un spécimen exemplaire et véritablement hors série d'.stop!» était une oppottuniste qui, «pour rentrer en grâce [frappée d'exil par Buonaparte] essaie, sans bruit, une petite glissade sur la flaque de sang».On admirera, ici, le style, la noble habileté de l'image.Le sang d'Enghien.Je ne peux pas me prononcer, n'ayant pas lu Staël.Mais elle m'a toujours été antipathique.Imposante, envahissante, pédante.La soeur de Sophie de Ségur, qui l'avait aperçue une fois, vers 1812, en Russie, l'avait aussitôt détestée.Madame Rostopchine mère, recevant cette vedette chez elle, lui avait froidement répondu que, non, CITÉ LIBRE j u I n - j u 111 e t 1993 38 elle n'avait pas lu son dernier roman.Suffisante Staël.Les portraits crus de Guillemin en ont choqué plus d'un.Spécialement les tenants de la «nouvelle cti-tique» — qui commence à dater sérieusement d'ailleuts — qui en arrivèrent dans leur délire intellectuel (bien qu'il ait beaucoup de bon et qu'il fut néces-saire) à tetitet son mérite à l'éctivain pout ne ptivilégiet que son oeuvte, le toman pour le roman, le texte pour le texte, le mot pour le mot, la vitgule pour la virgule, etc., et massactet tous les histotiens de la littérature qui prétendaient expliquer l'oeuvre par l'homme.Par quoi ?L'homme: un coeur qui bat, un esprit qui fessent.Guillemin tappelle que «chaque écrivain est un échantillon humain qui nous ptésente sa vision du monde» et que «son oeuvte est souvent son action».Il faut donc ne pas oubliet que la littétatute est à la fois forme et fond.Et ce qu'on lit a été d'abotd pensé par son auteur.Je voulais consacrer cet À lire relire ne pas lire à un historien (mais non agrégé d'histoire, d'où la hauteur des historiens à son endroit) qu'il serait effroyable d'oublier déjà, un an seulement après sa mort.«Peut-être le plus grand historien français contemporain», de reconnaître, fort justement, Claude Roy, mais qui «agace les dents» d'ajouter François Mitterand.Savoir que tel éctivain, qui ptêchait la charité dans son oeuvre la pratiquait dans sa vie m'appataît intéressant.L'homme était en harmonie avec son oeuvre.Mais savoir que Claudel, par exemple, le converti, le chtétien, l'illuminé, qui la prêchait aussi, ne rendit visite à sa soeur Camille, enfermée dans un asile de fous par ses soins, qu'à des années d'intervalle, alors qu'elle l'en suppliait dans ses letttes, ça, ça me détange.Et lotsque je lis de lui des passages sur la foi, je ne peux pas m'empêcher de penser au côté sec de cet homme que Guillemin, au demeutant, bien qu'il était son ami, m'a fait connaître aussi clairement que Jacques Cassar, qui ne l'était pas.A lite, dans Parcours, la conclusion de Guillemin sut Claudel.Il faut, pour avoir écrit ces lignes ftanches, beaucoup de coutage.De même, aptes avoit, gtâce à Guillemin et à son Homme des mémoires d'outre-tombe, m'êtte fait une idée un peu plus juste de Chateaubtiand, de ses talents de marketing avant la lettre, de sa tendance pathologique à l'exagération et à faire le compte de ses exploits — même inventés de toutes pièces —, de sa malhonnêteté et de son égoïsme à l'égatd des femmes et même de sa soeur qu'il adotait appatemment, je ne suis plus tout à fait convaincue que son Génie du christianisme soit uniquement un profond cri du coeur, un texte apologétique, une téflexion d'élu.Je crois plutôt que Chateaubriand, dans toute sa bonne foi, chetchait désespétément la gloite et que s'il avait fallu, pout se tailler en deux temps trois mouvements une place d'écfivain phénoménal dans la Fiance du lendemain de la Teneur, écrire que Dieu était un farceut, il l'aurait fait.La preuve c'est que son Génie fit l'effet d'une bombe dans ce pays dévasté où, depuis plus d'une décennie, on évitait de piiet de peut de petdte sa tête.Fiançois-René avait eu du pif en privilégiant, de concert avec son compete Napoléon, bien qu'il ne lui fût pas lié, le retoui de la mode chrétienne.Mais je m'égare.Je voulais consacrer cet A lire relire ne pas lire à un historien (mais non agtégé d'histoiie, d'où la hauteut des historiens à son endroit) qu'il seiait effroyable d'oublier déjà, un an seulement après sa mort.«Peut-être le plus giand historien français contempotain», de feconnaîtte, fort justement, Claude Roy, mais qui «agace les dents» d'ajoutei Ftançois Mitteiand.Il faut tetenii que Guillemin a voué son existence à la lechetche de la vétité, que cela l'obligeât non pas à salit un êtte, mais à constatei le mauvais en lui, que cela l'amenât à découvtii le bon et à téhabilitet, par conséquent, cet êtie.On lui doit, à Guillemin, le pottiait de tous ces éciivains que l'on connaissait mal, ou peu, ou étionément: Rousseau, Chateaubtiand, Hugo, Lamat-tine, Vigny, Zola, Péguy, Claudel, Bernanos, et j'en passe paice que le nombte d'études guilleminiennes est faramineux, exemplaire d'une vie de ttavail acharné, vie de discipline, d'oidie, de foi en la nécessité de diie ce que l'on pense, ce que l'on croit vrai, bref une vie de conviction.On lui doit des essais historiques qui vont complètement à l'encontre des idées reçues, notamment sur la guerre de 1870, sur la Commune, sur les catholiques en Fiance au XIXe siècle.On lui doit, en somme, un tas d'études laborieuses, un immense dépouillement d'atchives jusqu'alots inconnues, doublé d'un commentaite on ne peut plus efficace, une mise en lumièie d'une kyrielle de documents inédits (car Guillemin n'était pas avaie de ses découvertes; on le lui a assez teptoché d'ailleurs après s'en êtie grandement délecté), une oeuvie magistrale, remarquablement fouillée, que peu d'histotiens ont eu la patience, le couiage, l'énetgie et l'imptessionnant talent de menet sans jamais prendre le temps de reprendre leut souffle.Guillemin a donné, tant qu'il a pu, sans jamais se laisset abattre pat les coups — duis — qui ont jalonné sa vie.Ses renseignements, ses éclaircissements, ses intei-prétations — oui — pout que la véiité, cat il y en a une, n'en déplaise à ceux qui n'y croient pas (on est bon ou on est mauvais, ne setait-ce que cela) pour que la vérité, les vérités, apparaissent enfin en pleine lumière, à la face de ces autiuches, ces tristes sites qui s'acharnaient à les cachet ou à ne pas les découvrir.Jusqu'à la fin, la poursuite du viai, chez Guillemin.Jusqu'à Malheureuse Église que tous les chrétiens qui se disent tels déviaient lire, question de savoii en quoi ils croient, au moins.Dommage, qu'ici, à cause de mon empottement habituel, je n'aie pas eu le temps d'analyseï le style brillant, le génie des images, le laffinement des tournures d'Henri Guil- C IT É LIBRE juin-juillet 1993 39 lemin, cet art d'écrire, brutal et délicat à la fois, qui faisait de lui, comme quelqu'un l'a si bien dit, un poète.& Guillemin Henri, Hugo et la sexualité, Gallimard, 1954; L'homme des -Mémoires a"outre-tombe», Gallimard, 1964; L'affaire Jésus, Seuil, 1982; Madame de Staël et Napoléon, Seuil, 1987; Parcours, Seuil, 1989; Malheureuse Église, Seuil, 1992.berthier Patrick, Guillemin légende et vérité, Utovie, 1982.cassar Jacques, Dossier Camille Claudel, librairie Séguier, 1987.à suivre Bernard-Henri Lévy, écrivain Louis Cornellier J'aime Bernard-Henri Lévy.Ses frasques.Son style envoûtant, rythmé, qui berce même quand il s'applique à éclairer les tragédies du siècle.J'aime son goût immodéré du spectacle, de la mise en scène, des femmes.Ses chemises ouvertes.Son éclectisme intellectuel.Ses romans.Son Baudelaire, plus particulièrement.J'aime ses idées.Son entêtement, parfois, à les défendre.La barbarie à visage humain, Le testament de Dieu, Questions de principe, Éloge des intellectuels.C'est au contact de ses livres (merci Pierre Milot de me les avoir fait connaître!) que j'ai appris à écrire.A penser même.On lira donc ce qui suit comme un hommage.Les vivants aussi y ont droit.On l'oublie trop souvent.Le jugement dernier.Le titre est cérémonieux afin d'insister sur l'ambition du projet: «Mon principe, moi, serait plutôt: «l'histoire du siècle est faite pour aboutir à un grand spectacle.»» déclare Anatole, le personnage principal de la pièce.Théâtre dans le théâtre donc.Un metteur en scène sur son retour, prétextant une commande d'un mystérieux Auteur, joue sa carrière.Appuyé par sa maîtresse (qui le trahit sans qu'il le sache), il recherche des acteurs de l'histoire meurtrière dans le but de les transformer en pions pour son spectacle qu'il veut «vérité».Seront ainsi convoqués en entrevue la dernière infirmière de Lénine, un chef de gare à la retraite qui opérait à l'époque sur le trajet menant à Auschwitz, un professeur ayant enseigné la philosophie à Pol Pot, un cardinal au fait des magouilles tramées par le Vatican, Monsieur Pan-gloss, un chanteur rock qui fait dans l'aide humanitaire télévisée et Tchen, le célèbre Chinois de la place Tien An Men.La pièce sera authentique ou ne sera pas: «L'idée, bien sûr, la grande idée, c'est de jouer la vérité.Le théâtre-vérité.Puisque je ne prends que des gens qui joueront leur propre rôle.C'est la fameuse phrase de Brecht.La phrase de «L'Achat du cuivre».«Nous ne voulons pas créer d'illusion.» Bernard-Henri Lévy, lui, dirige et module.Autour du concept hégélien de fin de l'Histoire récemment remis à la mode par le philosophe américain Francis Fukuyama, il procède par avancées et volte-face au portrait du genre humain façon XXe siècle.Plutôt que de dénoncer clairement et avec génie les aberrations qui ont entraîné les acteurs de cette page de l'histoire dans leur sillage (comme il l'a fait dans ses meilleurs essais de philosophie politique), il donne la parole à de pauvres bougres afin d'éclairer la face d'ombre et de déraison de l'âme humaine : «Oui, un musée de l'homme.Un musée des passions, des gestes, des attitudes, des rêves humains.» (p.l 16) Bernard-Henri Lévy, lui, dirige et module.Autour du concept hégélien de fin de l'Histoire récemment remis à la mode par le philosophe américain Francis Fukuyama, il procède par avancées et volte-face au portrait du genre humain façon XXe siècle.À l'origine du projet, donc, une idée, fort simple, que l'on pourrait résumer ainsi: la Raison, le Concept et la Théorie sont impuissants quand il s'agit de saisir l'essence des comportements humains.Ainsi, l'idée du nazisme comme défetlement de haine ne résiste pas au témoignage de Martin Holzweg, chef de gare, qui adorait son ftère et maintenant son petit chien.Pour lui, faire le décompte des Juifs déportés n'était qu'un boulot.Qu'il s'efforçait de remplir avec le zèle du bon employé.L'ex-professeur de Pol Pot, partisan des Khmers rouges dirigés par son ancien élève, aurait-il été un assassin enragé ?Mais non, seulement un admirateur du genre humain qu'il croyait purifier en l'expurgeant de ses éléments indésirables.Tchen, l'étudiant de Tien An Men, un héraut de la démocratie ?Encore là, malentendu.C'est pat hasard, et en écoutant Purple rain de Prince, qu'il a défié le tank.Aussi, foin des explications ronflantes et argumentées ! L'Histoire, parce qu'elle comporte des acteurs fragiles et incertains, reste indéchiffrable.Et infinie1.Théâtre à thèse ?Peut-être.Mais là n'est pas l'enjeu.Il se peut bien, en effet, que la dtamatuigie de Bernard-Henri Lévy soit trop cérébrale pour passer avec succès l'épreuve de la scène.Certains critiques français, d'ailleurs, ne se sont pas gênés pour signifier au philosophe que ce genre ne lui convenait définitivement pas.Pourtant, je persiste à le dire, l'essentiel s'y trouve.Le Jugement dernier est un modèle de littérature parce qu'il parvient à plonger au coeur du brouillard existentiel qui mine à l'avance toute tentative de discours définitif sur l'Homme et ses actes.Et que le rôle de l'écrivain se situe précisément dans cette plongée.CITÉ LIBRE j u i n -| u i 11 e t I 9 1 i 40 Écrivant cela, j'entends déjà mes détracteurs, nombreux, et ceux de BHL, plus nombreux encore, crier à l'imposture.Mais, qu'à cela ne tienne, la défense des maîttes relève parfois du devoir2.Le mien étant fait, je suis en droit d'attendte la pareille des offusqués.D'ici là, et en attendant le jugement detniet, qu'on me permette de vocifétet.A suivre.& notes 1.Le Jugement dernier annonce d'ailleurs le prochain virage du chaos : «C'était au sujet des religions.On répète toujours, n'est-ce pas : «c'est fini, les religions.on est au bout de cette histoire.Dieu est mort, etc.» Eh bien il dit, lui, qu'on n'a encore rien vu.et qu'elle a, cette histoire des religions, un avenir immense devant elle.(.) C'est comme la botanique, les religions.C'est comme les fausses mandarines, greffées, sur de vrais brugnons.Il va y avoir des greffes ! Des rencontres invraisemblables ! Il va y avoir - c'est toujours son idée - des christianismes islamisés, des judaïsmes hérétiques, des protestantismes tantriques, des shintoïsmes protestants.» (p.201) 2.La critique aussi d'ailleurs.Sur le conflit yougoslave, par exemple, je n'adhère pas du tout à la position de Lévy qui, quoique pro-bosniaque, est très anti-croate.Je serais plutôt d'accord avec Alain Finkielkraut qui identifie clairement l'agresseur, la Serbie, et presse l'Europe de réagir avant qu'il ne soit trop tard, (voir son essai Comment peut-on être croate .', Gallimard, 1992 et l'entretien qu'il a accordé à la revue l'Actualité, 1er mars 1993, p.41-43).Le jugement dernier (théâtre), Bernard-Henri LÉVY, Grasset, 1992, 216 pages.I À suivre ' Lipovetsky et les barbares Louis Cornellier Gilles Lipovetsky a du flair.Ses fines analyses de la société occidentale contempotaine (L'ère du vide et l'Empire de l'éphémère) ont su, depuis 1983, subjugue! tant les milieux intellectuels que les lecteurs «grand public» intéressés à connaître l'époque actuelle.Simples, touche-à-tout et teintés d'un optimisme peu courant face à l'évolution des démocraties modernes, ses livres, et c'est probablement pour cela qu'ils plaisent tant, prennent à revers les discouts moralistes et dénonciateuts toujours prompts à annoncer le retout des barbares (je pense, entre autres, à L'Âme désarmée d'Allan Bloom et à La Défaite de la pensée d'Alain Finkielktaut).Lire Lipovetsky, en quelque sotte, c'est se tassurer sur le monde qui nous entoure.Jean-Paul Enthoven, ctitique littéraire au Nouvel Observateur, résume ainsi l'attitude de Lipovetsky et ses admitateuts: «C'est dire que les Optimistes, fidèles à la leçon d'un Tocqueville qui savait se résigner à la fatalité démocratique incarnée par l'avènement de la dynastie des Orléans, ont choisi de se téconciliet avec le monde tel qu'il est.Nous sommes parvenus à l'«ère du vide» ?C'est bien possible.Mais ce vide lui-même n'est-il pas — comme la frivolité ou les esthétiques à obsolescence incorporée — la manifestation d'un lien social réconcilié avec son désir d'autonomie ?» (Le Nouvel Observateur, coll.Dossiets, n" 2, octobre 1990, p.52-53).Peut-être.Mais qu'en est-il de ce «crépuscule du devoir» dont Lipovetsky voudrait nous faire croire qu'il n'est pas incompatible avec un entichissement démocratique ?D'abotd, tirons les choses au clair.Le schéma évolutif proposé pat le philosophe comporte trois temps distincts qui paraissent inéfutables.Avant l'avènement de la modernité, phase pré-Révolution française qui correspond au premier temps, la conception du devoir qui prévaut en Occident est ancrée dans la tradition, ce qui revient à dire soumise aux principes fondamentaux de la religion chrétienne.Faire son devoit, c'est agit de façon à gagnet son ciel.Le souci de l'Autre pré-humaniste est intéressé.Pour sauver son âme, les vertus d'abnégation et de désintéressement sont toutefois incontournables.Le guide, c'est Dieu.Lire Lipovetsky, en quelque sorte, c'est se rassurer sur le monde qui nous entoure.À pattit de 1789 (Lipovetsky recule même jusqu'en 1700), les motivations susceptibles de pousset à l'accomplissement du devoir changent.Le laminage des références religieuses laisse un vide rapidement comblé par un humanisme laïque issu de la pensée philosophique des Lumières.La nouvelle morale laïque persiste à mettre de l'avant les vertus du devoit envers auttui, donc le désintéressement, mais leurs justifications sont ramenées sur terre.C'est parce que la valeur humaine est la plus importante que tout humain doit être considéré comme fin et non comme moyen (impératif kantien).Métamorphose des fondements, donc, mais reconduction des comportements.Le devoit demeure une obligation morale.Depuis 1950, toutefois, c'est le culte du devoir lui-même qui est disparu: «Après le temps de la glorification emphatique de l'obligation morale rigoriste, voici celui de son euphémisation et de sa décrédibilisation.[.] Le «il faut» a cédé le pas à l'incantation au bonheut, l'obligation catégotique à la stimulation des sens, l'interdit irréfragable aux régulations à la carte.La thétotique sentencieuse du devoit n'est plus au coeut de notre culture, nous lui avons substitué les sollicitations du désit, les conseils psy, les promesses du bonheur et de la liberté ici et maintenant [.] La culture sacrificielle du devoir est morte, nous sommes entrés dans la période postmoraliste des démocraties» (p.48-49).Certains, d'ailleuts, s'en inquiètent.Le souci de soi exatcetbé n'est-il pas le symbole le plus probant d'une décadence civile et culturelle avancée ?Cet ego trip généralisé n'annonce-t-il pas un chaos social susceptible de ramener l'humanité à la loi de la jungle où le «chacun pout soi» tient lieu de commandement suprême?Mais non, écrit Gilles Lipovetsky.L'évolution sociale CITÉ LIBRE juin-juillet 1993 41 récente tendrait plutôt à démontrer le contraire, à savoir que le crépuscule du devoir s'accompagne d'un renouveau éthique tout à fait conforme aux exigences démocratiques, le crépuscule du devoir, en d'autres termes, s'inscrit dans le «devenir-cool» du monde que décrivait L'ère du vide.Paradoxe ici reformulé par Lipovetsky: «La représentation catastrophique de la culture individualiste postmoraliste est caricatutale : la dynamique collective de l'autonomie subjective est désorganisatrice et autoorganisatrice, elle sait téinscrire d'elle-même un ordre social dont le levier n'est plus ni la contrainte sociale ni même le conformisme.Désormais la régulation des plaisirs s'agence sans obligation ni sermon au travers du chaos apparent des atomes sociaux libres et divers: le néo-individualisme est un «désordre organisateur».» (P.51-52).C'est cela que Lipovetsky oublie: l'éthique indolore dont il parle est peut-être pleine de bons sentiments, mais le fond d'indifférence sur laquelle elle s'édifie constitue un net recul dans l'appréhension d'autrui, un véritable danger pour la démocratie.L'individualisme total, pourfendu par les grincheux, générerait donc ses propres limites.La course effrénée à l'épanouissement personnel, parce qu'elle élève l'individu au rang de valeur inviolable de quelque manière que ce soit, est inséparable de la création de nouvelles attitudes éthiques qui s'offusquent dès qu'on attaque leur noyau dur.Centté sur lui-même, le sujet postmoraliste ne tolère pas les atteintes faites au nouveau dieu du monde : l'individu.Bien sûr, le concept «autrui» n'a plus pour lui les résonances d'avant 1950, mais «dans des sociétés où la priorité est au moi, chacun peut penser et agir à sa guise dès lors qu'il ne nuit pas aux autres, notre tolérance est postmoraliste, elle traduit moins un commandement de la raison qu'une indifférence à l'autre, moins un idéal dirigé vers autrui qu'un mouvement d'auto-absorption individualiste, moins un devoir catégorique qu'un droit subjectif.Enregistrons à nouveau le paradoxe: c'est lorsque règne le culte de l'ego que l'emportent les valeurs de la tolérance, c'est lorsque disparaît l'école du devoir qu'est consacré l'idéal du respect des différences.La marche de la morale a ses raisons que la raison morale ne connaît pas» (p.154-155).Tout va presque pour le mieux, donc, dans le seul monde qui nous soit accordé.Cette thèse du chaos organisateur, radicalisation du processus d'autonomisation individualiste d'une part et émergence d'une nouvelle éthique indolore mais fidèle aux fondements de la démocratie d'autre part, est appliquée pat Lipovetsky à tous les domaines médiatique- ment in à l'heure actuelle: suicide, euthanasie, sexualité, sport (soins corporels), tabagisme, drogue, travail, bienfaisance médiatique, bénévolat, famille, nationalisme et quelques autres qu'il décrit et analyse.Et si le premier moment de chacune des sections, celui de la description, convainc, le second, celui de l'analyse, laisse plutôt froid.Quand, par exemple, il affirme que le crépuscule du devoir n'a pas empêché les shows de bienfaisance médiatique d'amasser plus d'argent que jamais et qu'il en tire la conclusion qu'il s'agit, somme toute, d'une amélioration par rapport à l'ère précédente, la faiblesse du constat désole.Finkielkraut, dans La Défaite de la pensée, critiquait déjà, et à très juste titre, cet optimisme: «Pour justifier ce rajeunissement général et ce triomphe du cucul sur la pensée, on invoque habituellement l'argument d'efficacité : en pleine période de quant-à-soi, de volets clos, de replis sur la sphère privée, l'alliance de la charité et du rock'n'roll réunit instantanément des sommes fabuleuses; [.] A y regarder de près pourtant, un tel pragmatisme se révèle totalement illusoire.Les grands concerts pout l'Ethiopie, par exemple, ont subventionné la déportation des populations qu'ils devaient aider à nourrir.C'est le gouvernement éthiopien, on s'en doute, qui est responsable de ce détournement de fonds.Il n'empêche: le gâchis aurait pu être évité si les organisateurs et les participants de cette grand-messe mondiale avait consenti à distraire leur attention de la scène pour réfléchir [.]» (éd.Folio, p.178).C'est cela que Lipovetsky oublie : l'éthique indolore dont il parle est peut-être pleine de bons sentiments, mais le fond d'indifférence sur laquelle elle s'édifie constitue un net recul dans l'appréhension d'autrui, un véritable danger pour la démocratie.Dans les deux derniers chapitres du Crépuscule du devoir, on voit poindre un soupçon de lucidité critique.Après avoir exposé l'envahissement éthique dont font l'objet l'écologie, les sciences biomédicales, les médias et le monde des affaires, Lipovetsky nous met en garde : le délire éthiciste, écrit-il en substance, n'est pas garant d'honnêteté et d'efficacité.Il faut être vigilant, c'est-à-dire pragmatique et raisonnable.Toutefois, il persiste à refuser la critique radicale de ce délire.Dans l'ensemble, croit-il, et malgré le danger de récupération auquel fait face l'éthique dans ces milieux où il est de bon ton de s'en servir pour aboutir à des fins pas toujours très édifiantes, il n'y a pas lieu de s'alarmer.Le chaos organisateur nous protège.Aussi, lira-t-on le dernier essai de Gilles Lipovetsky en ayant soin d'entretenir une distance critique.Car, en plus de présenter plusieurs longueurs assommantes (décidément, cette manie de faire long quand on peut faire court!), Le Crépuscule du devoir offre un visage un peu trop complaisant de la société actuelle.Les barbares sont peut-être plus près de nous que ne semble le croire Gilles Lipovetsky.À suivre.0 Gilles LIPOVETSKY, Le Crépuscule du devoir, Gallimard, 1992, 300 pagesO CITÉ LIBRE | u i n-j u i 11 e t 1993 42 Les dîners de Cité libre Des événements à ne pas manquer libre rencontre jeudi 10 juin l 993 ses lecteurs le deuxième jeudi de chaque m ois «L'exil et l'écrivain» par Bujor Nedelcovici Écrivain d'origine roumaine, auteur de La Falaise de Sable, Le Second Messager; membre de l'équipe de la revue Esprit Après l'exposé de notre invité, les lecteurs de Cité libre pourront lui poser des questions, exprimer leur opinion sur le sujet et même, si ça leur chante, faire la critique du dernier numéro de Cité libre.Retenez vos places aujourd'hui même.05 Heure À partir de I 7 heures 30, on peut prendre un apéritif à ses frais.Le dîner lui-même commence à I8heures30 et se termine à 21 heures 30 précises.Lieu La Maison Egg Roll 3966, Notre-Dame ouest (à l'ouest d'Atwater) Métro Place-Saint-Henri.Avantages Grande salle moderne pouvant accueillir 350 convives Stationnement gratuit.À 300 mètres du Métro Place Saint-Henri.Buffet (cuisine du Sechuan, du Hunan et de Canton, sons monoglutamate de sodium, et quelques plats canadiens).Prix 20$ par personne; 10$ pour les étudiants et les chômeurs.Réservations Téléphoner au plus tôt à Marc-Bernard Lévesque (514) 933-8723 S'il n'est pas là, surmontez votre aversion des machines et dictez à son répondeur automatique combien de places vous réservez ainsi que votre nom et votre numéro de téléphone.Les places étant limitées, on est prié d'avertir 24 heures à l'avance en cas d'annulation.0 0065385722206
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