Amérique française, 1 janvier 1952, septembre-octobre
AMERIQUE FRANÇAISE REVUE BIMESTRIELLE Directrice : Andrée Maillet — Secrétaire : Colette Courtois VOLUME X ~ No 3 ~ SEPTEMBRE-OCTOBRE 1952 S O M M AIRE Le huitième jour de lu création (fragments) .I.yse Nantais 3 La folle (poème) .François Hcrtel 8 La berge (poème) .Jacques Fcrron 14 M sieur Gédéon .Damase Potvin 13 Zéor (conte drolatique) .Miss Tic 22 Lissai sur le Comique fVj .L.Hamlyn Hobden, M.A., D.Lilt.33 Petit lexhiue franco-espagnol (II) .Marc Monl 40 Letellier de Sailli-Jusl .Jean Brucnési 46 La Garde Napoléon .E.Fabre-Surveyer 50 La boutade Daviaull .Lucien Coll La méthode Monlessori .\ngcle Dupuis 56 Au banc d'essai : Métro.\ndrce Maillet 60 Rêve (poème) .Cécile Cloulier 65 Souvenance (poème) .Jean-Guy Pilon 64 La mise en boîte : Un apprenti philosophe .J.C.E.65 Théâtre et centre d'art à Sl-Jean .Lucien Collin 67 Livres reçus .I lyacinllie-M.Robillard, o.p., Jacqueline Mabil.Roy Royal 68 Le théâtre .\ndrée Maillet 71 Les manuscrits sont soumis à un comité de lecture.La direction ne reçoit que sur rendez-vous.Les manuscrits non accompagnés d'enveloppes affranchies ne sont pas retourné?.Les manuscrits doivent être inédits et porter la mention inédit.Seuls les textes publiés seront rémunérés.Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe.Jfinistère des Postes, Ottawa. c4 paxailxe prochaine ment PROFIL DE L'ORIGNAL LE PREMIER ROMAN D'ANDRÉE MAILLET LE HUITIEME JOUR DE LA CRÉATION (fragments) par Lyse Nantais Je marche dan.) la rue, il pleuvra donc toujours et ce sera demain la mort.J'ai froid, il semble que toute la brume du monde est entrée en moi et que j'ai noyé mon rêve dans une jlaque deau.Meé pieds lourde, meé pieds de boue, je n'ai pas la j'orce de porter haut la tête, ma tête lourde, ma tête pleine d'eau.Des confiné de l'âme une musique chante en moi, seulement un rythme, interrompu, repria, brisé, comme une marée, ou flotteraient des algues, des poissons corrompus cl de pâles lys d'eau.Un lampadaire, la pluie, mon visage en reflet dans une vitre en larmes.],à-bas l'œil rouge d'un passage à niveau clique dans le ciel noir.Un train siffle et m'emporte, une trombe de lumière jonce sur moi.Je reviens de moi-même du fond de l'ombre, pour retrouver mes frères entassés dans des boîtes jaunes, couleur de soufre.A la portière un masque Jlamboie, se lord et tout à coup s'éteint.El te train sifjle encore jusqu'au bout de la nuit.On nous l'a dit, le bonheur est simple mais nous, nous ne le sommes pas.¦A •1 AMÉRIQUE FRANÇAISE 0 toi qui passes courbé sous le poids de ta peine, ouvre les yeux, libère ton regard en dehors de toi-même, libère ton visage du visage des autres.Cherche dans le ciel le coin nouveau, l'instant bleu entre deux barres sombres, là où personne encore n'aura posé les yeux.0 toi qui erres sur tes pieds, pauvre homme, sans billet, sans bagage, toi qui rêves du monde entier mais qui jamais n'iras nulle part, toi qui promènes ton morne ennui, pauvre homme, au (il des rues moisics, c'est à toi que je parle.Je voudrais être simple, te parler dans la langue des mots couleur de jour, et te voler ta peine et la garder pour moi.Quelle est la vraie douleur, la tienne?C'est ta souffrance à toi.Que si je pouvais l'exprimer, j'exprimerais le monde.Parle, prie ou chante — délivre-toi.Prends la terre à pleine main, embrasse l'herbe à pleines lèvres.Pauvre homme comme moi.Bien souvent le soir en face de ta journée, tu constates effaré que tu as été dupe de toi-même, et seul dans ta nuit, tu regardes s'agiter devant ton âme ton propre personnage, ton double que tu voudrais renier.La première mésentente avec la vie ne vient pas de la vie elle-même, elle naît en toi.Il est certains actes, certains mots que tu ne consens pas mais qui te sont imposés.Tant que tu vivras dans le monde, perdu dans la vaste existence commune, tu ne seras qu'un personnage du spectacle, tu fais partie d'un décor, tu joues un rôle et les autres jouent un rôle comme toi. Ui HUITIÈME JOUR DE LA CRÉATION 5 Ton jour à toi, c'est le huitième de la création, le lendemain de Dieu.Toi-même tu seras la Fatalité pour un autre, tu as été créé dans un but immuable, et tu réaliseras ce but malgré peut-être ton amour, ta volonté et ta peine profonde.Souviens-toi, qu'à cette heure, ton heure, tu accompliras ta mission.Ce que tu nommes vices, instincts — ces figures grimaçantes, ces bêtes que seul tu entends s'agiter au fond de toi — tu voudrais t'en délivrer, tu marches en tremblant vers une seule étoile.Mais tout est décidé d'avance.A l'heure venue, tu seras l'ange ou la bête, au huitième jour de la Création.Je t'appellerai Daniel et tu me répondras si tel tu entends ton nom.J'ai soil de la même eau que toi, nous chercherons ensemble le miracle d'Horeb.Dépouille-toi de toutes pensées de la terre, marche à mes côtés, sans désir, sans naine, sans amour, sois pur.Nous marcherons dans la montagne vers la terre promise.Tu verras le rocher d'où a jailli l'eau du ciel.Dépouille-toi de toutes pensées île la terre, nous irons boire à la fontaine du ciel, là-bas, au mystère d'Horeb.* Je m'ennuie, je suis crucifie à l'ennui, je suis l'ennui du monde.Un doir pareil jadid j'ai découvert la mer, j'ai entendu la mer bailee les flanc d'un quai, et.la nuit était sombre, pedant dur mot comme le couvercle d'un cercueil.Tu n ad jamais été seul, cl lu n'as pas payé à la solitude la rançon de la soujjrance cl de la joie quelle donne, si lu 6 AMÉRIQUE FRANÇAISE a ad peu connu la nuit d'au-delà, la nuit de vent, de larmeé et de plainteo.La nuit de la mer our un quai.* Je me regarde vivre béatement, l'absence de moi-même au fond de moi, l'absence de toute inquiétude ne présage rien de bon.Je connais des moments où aucune pensée ne peut me troubler, je deviens un lac immobile qui n'est plus d'une eau véritable.Cela me rappelle une croisée de rivière où je revenais jadis toujours à la môme heure, dans l'espoir que j'arriverais enfin à voir changer cette langue d'eau claire, transparente, où nageaient d'irréels poissons blancs.Il m'arrivait de fouiller le sable avec mes mains, afin de saisir ce que j'y voyais, mais entre mes doigts l'or mouvant des fonds coulait comme une boue.Des heures sur nous sont tombées à vol lent, nous apportant le parfum et la fleur et comme la tige où fleuriraient les vents.Des heures sourdes, des heures lourdes ont sonné pour toi, te rappelant ce monde, cette terre, cette vie, comme la cloche fraîchement coulée exhalant sa première plainte avec son premier glas.Des heures calmes, des heures tièdes ont mouillé ton front.Des heures étranges, des heures mauves t'ont parlé.Oh 1 combien d'heures ainsi passées, moments inquiets où tu te cherches, instants suspendus dans l'arrêt de toi-même.Des jours sans lumière, des nuits chargées de feux, tu as marché hésitant, aveugle, infirme du dedans.Regarde-moi.Que pourrais-tu me dire que je n'aie entendu, que pourrais-tu m'apprendre que je n'aie deviné ?J'ai connu des saisons le charme des heures molles.J'ai connu de l'automne les pluies longues sur nos pas que LE HUITIÈME JOUK DE LA CRÉATION 7 blessait l'herbe dure, j'ai connu les jours ternes, chargés de neige qui tombe trop claire dans le halo mélancolique des fenêtres, au long des ruelles et des lampadaires.Je sais les heures renouvelées des printemps qui s'éveillent et l'odeur qui monte de la terre qui fond.Oui es-tu ?Je le sais mais cherche à l'oublier en te parant de mots, en te fardant de songes qui, mêlés à mes songes, me font croire que tu m'as suivi dans mon rêve.Des heures sur moi sont tombées à vol lent, m'apportant le parfum et la fleur et comme la tige où fleuriraient les vents.Je suis gai sans raison, je suis hors de moi, ma gaieté éclate, ma gaieté n'a plus d'obstacle.Je te cric ma joie, je te crie que j'aime.Un jour pareil j'ai découvert la beauté, c'était une simple maison nue dans un champ vert où stridaient les cigales, le soleil jaune fondait les fleurs en vin.Tu ne connais pas la joie si tu n'as pas vécu l'heure pareille où j'ai désiré boire le jour.4?Cinq heured de l'aprèd-midi, le soleil edl figé daiid Ud jeuilleé rouddied par la première gelée.Quelqued fruild rouged tremblent daiid l'herbe.Immobile, le bec auréolé d'or, un oideau podé dur un fil téléphonique, regarde.Une plume vole au vent et tombe parmi led Jeuilled morled.Un enfant immobile contemple l'oideau.L'enjanl ajttdle une fronde, une pierre brille daiid le ciel transparent.Le bec auréolé d'or, l'oideau immobile gîl parmi led Jeuilled morled. LA FOLIE La Jolie du village cj! en grande démence, Elle chante, éperdue, en ce doir de juillet.Son cri cjI phu tragique et plu.) long qu'un jilence.Il je lord en da bouche oà je meurt un œillet.Mâchonnant celle fleur, elle hurle, la vieille, Daiu le clair crépuscule ou don rêve d'ébat.Son âme de jadid en elle je réveille, El puu n'cjl-il point doux de chanter ici-bad?Promue à celle mort qui noud atteint à l'âme, Sa jolie cdt jagejjc et joii cri cjI appel.Dand ce doir lourd qui joigne, oà lout l'être je pâme, Elle jeule a le dend exact de l éternel.s On taxe de jolie une pure épouvante.N'est-il point, d'âne ce pré ou le soleil je meurt, Un reo!' de sagesse au jronl de la démente?Son deâlin trop meurtri se brise comme un cœur.Ses bras irrêgulierô s'agitent dan,) l'espace, Lite est âcule, au coteau, pendant comme une fleur, Une fleur qu'un destin implacable menace.La Jolie col en détire et hurle sa douleur.L'extase de la folle en jail un être unique.Abolie ces sursauts du simulacre vil ; Secouons ce lin blanc, cette claire tunique : Noire joie est amcrc et ne lient qu'à un fil.Quand ce Jil est rompu la recherche est chimère.Noire lourd intellect s étonne du néant.Qu'on écoule ta voix d'une pauvre mégère : C'est l'humain tout entier qui se nie en étant.«i Nul ne mourut famaia qui ne aouffrit naïaaance.Led joua auront prouvé que L'homme cal maladif.Puia ila savent changer la morne convenance En l'art presque divin du pur palliatif.Nul fruit ne porte ver, nulle fleur ne je Jane, Au glorieux levant de l'cxtaae du jou.Son front a'eat empourpré d'un halo diaphane : Il col roi de Palmy re et tyran de Cor/ou.Il poae don ardeur aur le corpa de la terre Et l'engroaae céana de mille aalrea divers.S'il perdit l'équilibre au contact du my élire, Il aail braver l'affront de l'ordure et deé (fera.Plué jol et déplorable eat ce beau corpa plein d'âme Qu'on appelle à régner aur l'univera dompté ; Tant plua belle eat la voix du moindre âne qui brame Que le cri orgueilleux de ce tnonalre éhonlé.10 0 ma danglante jolie, en dédcdpoir nocturne, Chère âme qui dur'git dana un décor de jeu, Pliu vadte que L'anneau dont d'entouré Saturne, Tu triomphe*) du éort et lu guided te jeu.C'cjI loi la durréelie et c e, le père répondit : — Vas la dételer, Jean.Gédéon ira prendre ses chars à pied.Faut ménager la jument. ZEOR Conte drolatique inscrit au concours littéraire par Miss Tic Neuf heures, un clair matin en fin de mars Une quinzaine d'enfants se dirigent avec leurs traîneaux vers le bord de la côte étincelante de givre.C'est congé : on va glisser sur la (( croûte » solide et toute fraîche.De cette côte à pente vertigineuse, on filera sur une longue surface glacée.La descente sera plus douce vers la plaine jusque près du fleuve.Bientôt tous les traîneaux sont alignés, prêts à partir.Chaque garçon est chargé de conduire une ou deux petites sœurs, d'en prendre bien soin : il serait dangereux de verser *.n partant.Edgar a essayé un arrangement : — Georges, si tu étais fin, tu changerais de petite sœur avec moi.Lise est malcommode ; avec toi, elle serait plus sage.Ta sœur, Gertrude, est autrement plus accorte.— Essaie toi-même, si Gertrude veut donner sa place, ça ferait aussi mon affaire.Mais Gertrude refuse net ; sachant que tout près, en arrière, les maisons du rang sont bien éclairées ; que là, des yeux attentifs surveillent le groupe.En outre, les moqueries des camarades ne sont pas moins redoutables que les punitions maternelles.Edgar n'a qu'à se résigner à s'amuser en famille.Au moment où les traîneaux vont s'ébranler, on entend des cris : — Attendez, attendez, je veux glisser moi aussi.22 ZÉOR 23 C'était Zéor, un sportif de six ou sept ans, déjà populaire pour plusieurs raisons.Son aplomb d'abord n'a d'égale que sa pauvreté intellectuelle et matérielle.Au surplus, on le fait parler tant qu'on veut.Habitué à tout recevoir, il croit qu'il n'a qu'à demander.Aujourd'hui, cependant, il n'aura pas de chance : Jean s'en charge.— Ecoute, lui dit ce dernier, je vais te parler comme à un homme : tu es trop petit pour emprunter un traîneau et une fille avec, regarde, tous les garçons en font asseoir une en avant de leur traîne, toi, tu pourrais la renverser.— Pourtant, dit l'enfant, je voudrais bien descendre avec vous autres.— Attends, dit Jean, j'ai un plan : tu vois le tonneau derrière le hangar, tout près?Nous allons te l'apporter.À l'instant, les enfants roulent le tonneau.Tu n'as qu'à te mettre en boule au milieu.Je te promets que ça va descendre.— Je ne verrai rien là-dedans, dit le petit.— Ah ! si c'est pour voir quelque chose de beau que tu es ici, tu n'as qu'à y rester.Vois en arrière tout ce vert nuancé qui monte jusqu'au ciel : ce sont les monts Notre-Dame couverts de forêts.En bas, devant nous cette blancheur éclatante au soleil : les maisons se regardent en riant, leurs vitres étinccllent comme la glace sous nos pieds.Plus loin la mer fait demi-tour.— Pas la mer, le fleuve, corrige Marguerite.— Laisse-le donc parler comme tout le monde, toi, s'écrie Aline : à l'école c'est le fleuve, ici, entre nous, c'est toujours la mer.Mais Marguerite ne cède pas : — Il me semblait, réplique-t-elle, piquée ; avec toi, Jean a toujours raison ; c'est bien, accoutume-toi pour plus tard, tu pourras peut-être changer d'avis.Mais Jean continue comme s'il n'avait rien entendu : AMÉRIQUE FRANÇAISE — Le tableau est encadré en avant comme en arrière, mais là-bas, tu sair„, ce sont les Laurcntides.A gauche, tu connais ça : c'est le Pain-de-Sucre, un beau pic, hein?Plus bas, l'île aux Grues et l'île aux Oies.Comme le temps est clair ! on pourrait quasiment reconnaître ceux qui passent au bord de l'eau.— Tout ça, je le vois tous les jours, se plaint "Zéor.— Eh bien, descends-tu, oui ou non ?L'enfant se décide et pénètre dans le tonneau.— Bon, comme ça, assis-toi, Très bien.Et psssstt : le tonneau est parti.A Cet instant seulement, les enfants réalisent qu'ils viennent de commettre une grosse imprudence.Ils demeurent immobiles, saisis de crainte, les yeux fixés sur le gros rouleau qui dégringole en bondissant à droite et à gauche, poursuit toujours loin dans la plaine.Enfin l'espèce de bolide s'arrête doucement, mais on en voit rien sortir.« Il est mort », se disent les étourdis, restés sur la côte, figés de stupeur.Soudain, en voyant leurs mères descendre par la route voisine, ils s'élancent sur leurs traîneaux et arrivent, les premiers, auprès du pauvre innocent, évanoui et couvert de bosses.Mais ils n'osent y toucher.La mère de Zéor accourant avec les autres, le retire du tonneau in lui parlant comme s'il eût été conscient : « C'est bon pour toi, petit désobéissant, je l'avais défendu ; c'est bien effrayant comme c'est épouvantable ; tu es puni sur le champ, c'est bien épouvantable comme c'est terrible ; c'est affreux comme c'est épouvantable ! » La mère de Jean fit un signe à son étourneau de fils : — Toi, dit-elle, à la maison.En arrivant, va te couper une belle hart, il faut que j'aide à soigner ce petit, tu m'attendras dans ma chambre.Le lendemain, à l'heure de l'école, Jean fait route avec Aline, sa cousine et sa confidente.— Que s'est-il passé chez vous, hier, s'enquiert-elle ? ZÉOR — Quelque chose de bien triste, va ! D'abord je n'en finissais plus d'attendre dans la chambre ; maman, après avoir aidé la bonne femme Chariot à dorloter son Zéor, s'est mise à préparer le dîner, en arrivant chez nous.N'en pouvant plus, j'entr'ouvre la porte : « Maman, voulez-vous que je me la donne tout seul?— Non, c'est mon ouvrage ça », répond-elle.Tout-à-coup, elle entre, s'assoit et me dit : « Approche une chaise, place-toi dessus.)) Tu sais comment, Aline?Non?Eh bien, comme ça, à plat ventre, la tête et les jambes pendantes.« Découvre-toi », dit-elle.Cà, c'était le pire, j'aurais aimé mieux deux volées de suite que cette pénitcncc-là.Quand ce fut fini, maman ajouta : « Prends ton traîneau neuf et va le porter à Zéor ».— Pauvre Jean, disait Aline, as-tu pleuré?— Non, pas tout de suite, pourtant ça pleuvait dru ; mais en me relevant voyant maman pleurer, je me suis sauvé pour aller cacher mes larmes.— Ça me fait bien de la peine, va, mon Jean, mais il faut convenir que Zéor n'était pas à son aise, lui non plus.— Au moins, lui, il était sans connaissance et le voilà déjà mieux.En effet, on vit Zéor à l'école peu de jours après, pas plus doué, mais aussi loquace.Bientôt ce fut la préparation aux examens de fin d'année C'était encore le temps où ces examens se subissaient oralement, en public, et à la même séance que la distribution des prix Un seul titulaire dans cette école.Les élèves, échelonnés de la première à la huitième année, étaient si nombreux que la maîtresse, dans l'obligation de se faire aider, s'était choisi des monitrices.Celles-ci, pendant l'examen, paraissaient sur le théâtre avec leurs élèves, indiquaient les tableaux de lecture, suspendus au mur et disaient : — Mes élèves savent jusqu'au cinquième, sixième ou huitième tableau.La monitrice de Zéor avait assuré sa maîtresse qu'il ne se tromperait pas.Elle s'avança avec lui, pointa la lettre « A )) avec sa grande baguette et dit : 20 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Monsieur le Curé, cet élève sait la lettre « A ».Monsieur le Curé connaissait bien son paroissien.— Tu vas nous dire quelle est cette lettre-là, mon garçon.Zéor en avait entendu bien d'autres.Il répondit à pleine tête : — Pe.— C'est bien, mon homme, tâche de poursuivre tes études.La mère, aussitôt après l'examen, s'approcha du prêtre : — M.le Curé, pensez-vous qu'il sera temps d'envoyer Zéor au catéchisme l'année qui vient?— 11 est encore jeune.Madame.Est-il intelligent?— Pour ça, je vais vous dire tel que c'est, M.le Curé, c'est pas fou fou, ni fin fin, à peu près comme moi, comme vous puis bi i i en d'autres.À ce compte l'enfant fut admis au catéchisme des préparants trois ans plus tard.— Zéor, où est le bon Dieu, demande M.le Vicaire ?— Il est sus la bonne femme Francis.— Qui t'a dit ça ?— C'est le vieux Bonapate.il sonnait la cloche hier, dans sa voiture et il nous montrait le « boggy » en arrière, en disant aux enfants d'école : « Mettez-vous à genoux, mes enfants, c'est le Bon Dieu qui passe.» M.le Vicaire continue : — Combien de personnes en Dieu?— Il y en a quatre.— Nomme-les donc.— Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, puis Ainsi soit-il, c'est pas un suisse. ZÉOR 27 — Comment fait-on le signe de la croix?— On fait le signe de la croix en portant la main droite à la poitrine gauche.M.le Vicaire essaie une explication, fait recommencer son bon-: homme, garde un grand sérieux de crainte de voir son jeune auditoire passer du fou-rire à la dissipation.— Voyons, Zéor, fais bien attention : où serions-nous allés si Notre-Seigneur n'était pas mort pour nous?— Ah ! bien, chez-nous, si c'avait été comme ça, on s'rait tous monte aux États.M.le Vicaire s'énerve : — C'est ainsi que tu as écouté ce que je t'ai dit?Tu n'apprendras donc jamais rien ! Sais-tu combien il faudrait de dindes comme toi pour couvrir une pagée de clôture ?Pour une fois Zéor reste perplexe.Il ne sera jamais fort en chiffres.— Sais pas, M.le Vicaire, s'ils étaient tous gros comme vous, en faudrait pas beaucoup.— Va te reposer chez vous, tu le sauras mieux l'année prochaine.Zéor poursuit donc son cours comme on le lui a recommandé.Il peut maintenant compter jusqu'à cinq ou six, retenir plusieurs mots.Quant à les bien placer, ça n'a pas tellement d'importance pour lui.Il ne lira jamais « Le Manuscrit » ni le « Psautier de David » comme ses confrères de classe ; il ne fera jamais de différence entre Jacques Cartier et Abraham ; mais il signera quelques jambages qu'il assure être son nom.Il récite sa leçon d'histoire sainte avec aplomb : — Gédéon, qui avait trois mille hommes à sa fuite, le Bon Dieu lui a dit qu'il en avait bien trop.Quand il a vu ça, il en a bien renvoyé, il a gardé le restant, les a attachés deux à deux avec un flambeau allumé à la queue ; leur a fait lancer de grand' pertes dans tout le pays, ce qui causa des dommages considérables. 2S AMÉRIQUE FRANÇAISE Voici l'heure de la géographie : — Comment faites-vous pour vous orienter ?— Pour m'orienter, je place mon nord en avant, mon sud en anière, mon est à droite et mon ouest à gauche.Maintenant, aux exercices de langag; ; aujourd'hui, ce travail porteia sur le masculin et le féminin des noms d'animaux La maîtresse explique : — Apprenez d'abord qu'il y a des noms des deux genres, tels que cygne, éléphant, autruche.Ils sont masculins ou féminins indifféremment.Elzéor proteste : — Mademoiselle, autruche fait autrichon.— Voyons, Elzéar, je n'ai jamais dit ça.— Mais encore hier, vous avez parlé d'un autrichon gris (Autriche Hongrie).Zéor témoigne donc qu'il est assez attentif et assez instruit pour quitter l'école et préparer sa carrière.À peine a-t-il quinze ans qu'un brave industriel de l'endroit, M.Lcclcrc, le prend à son service.Il peut conduire les chevaux au parc, les en ramener et rendre d'autres menus services.M.Lcclcrc avait une nombreuse famille.Un de ses fils, Louis, avait la réputation de conduire Zéor par le bout du nez, et de lui commander au signe Chaque fois qu'on lui disait : — Où travaillcs-tu donc maintenant?Zéor était toujours surpris.— J'compte que tu n'sais pas les dernières nouvelles : v'ià vingt ans que je travaille sus les « Zéclcrc.— Comme ça tu n'es plus jeune?— J'ai eu cinquante ans à la Toussaint, j'aurai trente-quatre à la Saint-Jean-Baptiste, ou vice versa. ZIÎOR 29 — Tu as une marque à la tempe, as-tu eu la petite vérole?— Non, j'ai eu la picotte à cinq mois, j'étais dans le ber, j'm'en souviens, mais c'est bien juste.Un jour de mauvais temps, presque tous les hommes du rang mu-, saient à la forge.Les uns lançaient une blague, les autres chantaient Zéor fui prié de chanter à son tour.— Ah ! merci, dit-il, moi, je sais rien que des chansons de bêtises.— Chante, chante, va ! Si c'est trop scabreux, en te le dira, ne crains rien.Apres s'être fait prier cinq minutes, Zéoi se décide à chanter : — Viv^ Jésus, c'est le cri de mon âme ! Un dimanche, les grands garçons Lcclcrc devisaient ensemble au retour d'une soirée, lorsqu'ils aperçurent leur domestique qui rentrait : — Tu ne dois pas rentrer après minuit, toi, lui dit l'un d'eux.— Bien non, rétorque-t-il, il n'était minuit, ils ont dit qu'il était rien qu'une heure.Le dimanche suivant, Zéor arrive aux petites heures : — As-tu veillé assez tard, cette fois, lui dirent les jeunes gens?— Je suis parti à onze heures après minuit, acquicsce-t-il.Son patron, lui remettait régulièrement quelques pièces blanches afin qu'on n'en abuse pas, et disait aux marchands de l'endroit : — Donnez-lui ce qu'il lui faut et adressez-moi la facture.Notre bonhomme entrait, commandait un habit, et d'un air assuré, faisait retentir un vingt-cinq cents sur le comptoir, en disant : — Payez-vous, j'ai besoin du reste.Un premier jour d'avril, Zéor avait été particulièrement malchanceux : il n'était pas trois heures qu'il avait déjà couru une dizaine de poissons d'avril, sans pouvoir prendre sa revanche.Outré de dépit, il entre dans la porcherie et agite les récipients de manière à produire 30 AMÉRIQUE FRANÇAISE le bruit qui précède la distribution des portions.Aussitôt les animaux accourent et se rangent devant les mangeoires.Notre gars attend que le dernier soit en place et leur cric de toutes ses forces : — Poisson d'avril, mes m.Un autre jour, Louis lui dit à brûle-pourpoint : — Zéor, peux-tu garder un secret, toi ?— Bien mieux que ça, lui répond aussitôt l'intcrpelé, j'ai été voir une fille pendant deux ans, elle ne s'en est pas aperçue, ses parents non plus.Ce qui ne l'empêche pas de penser à fonder un foyer.Le père Lcclerc croit que ça fera l'affaire d'une pauvre fille un peu disgraciée, par suite oubliée, quoique capable de tenir un ménage et de prendre soin de son mari.Dans ce dessein, il fait construire une maison et lui abandonne le terrain environnant.Bonne affaire pour Louis qui se charge de faire l'éducation du soupirant et de lui apprendre à remplir les formalités qui accompagnent le mariage.Un jeudi après-midi d'été, la véranda du presbytère est remplie des prêtres de la localité, venus célébrer la fête de M.le Curé.Le moment semble bien choisi pour commencer, aussi voit-on arriver Zéor.— Bonjour M.le Curé.— Bonjour, men ami, qu'est-ce qui t'amène aujourd'hui ; on ne te voit pas souvent?— J'suis pourtant pas un microbe, M.le Curé, j'entrais vous demander un certificat comme de quoi que je suis dans l'monde.— Bon ! c'est pas mal long à trouver, tu reviendras demain, mon garçon ; j'aurai ce qu'il te faut.Mais le lendemain, Louis passant devant le presbytère, s'entend appeler : — Toi, mon insupportable, je te défends d'envoyer Zéor au presbytère quand il y aura des étrangers : ce n'est pas nécessaire que les confrères croient qu'il n'y a que des fous dans la paroisse. ZÉOR 31 — Merci, M.le Cure, répond Louis, tout-à-fait courtois.Bientôt cependant, tous les galopins du village sont au courant, et préparent un charivari pour le soir des noces.Mais la mariée, pas si bête, demande à M.Leclcrc s'il ne pourrait pas les faire conduire chez des parents, à quelques milles de là.Les voilà donc en voiture, entourés d'un concert de vivats, de bourrahs entremêlés de chants, et des plaisanteries les plus cocasses de nos gamins.— C'est encore plus beau qu'un triomphe d'élection, dit Zéor à sa femme.Voilà notre homme propriétaire ; il utilise ses loisirs à cultiver son domaine, un potager de deux acres.Ce qui intéresse particulièrement les curieux, c'est le compte de la récolte.— Combien de minots de « patates » s'enquiert-on ?Tout fier, le nouveau riche énumère : — J'en ai récolté huit minots, plein le tablier de la Doune et sept, huit belles grosses.— C'est toi qui as fait le plan de ta maison ?— Bien oui, j'ai mis la porte au nord pour être plus proche de l'église ; elle ouvre par dehors, comme la porte du ciel.— Pourquoi donc ?— C'est pour attraper ceux qui aiment à être derrière la porte.Inspiré par cette mystique, Zéor se préparc à franchir les célestes parvis.Il considère la mort comme la suprême éducatricc.Poméla, sa sœur, a subi deux années d'école de réforme.A sa sortie, son caractère ne s'est pas beaucoup amélioré.Un jour, le frère entre en coup de vent chez son patron : — Madame Zéclcrc, voulez-vous venir ensevelir Poméla ?Poméla est morte, ça l'a domptée, va. 52 AMÉRIQUE FRANÇAISE Pour lui-même, aucune inquiétude.Vint le moment où, très malade, on fit appeler le prêtre, un jeune, nouvellement arrivé qui ne connaît pas son pénitent.On lui avait simplement dit : — C'est pour les derniers sacrements de Zéor Chariot.Au cours de l'entretien, il vient un doute a.u confesseur : « Ne serait-il pas trop ignorant pour recevoir les sacrements )> ?se dit-il, « faison-lui subir un examen sommaire : — Combien de sacrements?Nommez les principaux mystères.Qu'est-ce que l'Eucharistie ?Le moribond le regarde, étonné.— Qu'est-ce que la contrition?Tout à coup, un cfTort pour parler : — Paraît que je me meurs, pensez-vous qu'on a le temps de se faire des « devines » ?Vite, le Bon Dieu, avant de partir.Le prêtre demeura près du mourant jusqu'au dernier souffle et dit en le bénissant : — Dors en paix, pauvre Chariot.Amérique Française cherche à promouvoir la littérature d'imagination d'expression française ; elle publie aussi des études philosophiques, historiques, littéraires et sociologiques.Les textes ne doivent pas dépasser dix pages dactylographiées.Toutefois, si un article plus long peut se découper facilement en tranches, il pourra paraître dans plusieurs numéros.* * * Dorénavant, tous les textes publiés par Amérique Française sont absolument inédits, à moins de porter une mention contraire. ESSAI SUR LE COMIQUE par L.Hamlyn Hobden, M.A., D.Litt.C'est Le Rire de Bergson qui constitue de nos jours la plus éminente et la plus originale contribution à l'étude du comique, — le point de départ de toutes les théories modernes sur la question.Si la psychologie expérimentale autorise quelques modifications à son œurre, il reste que, dans l'ensemble, ses observations ont force d'axiomes.Bergson part du principe qu'il n'}' a pas de comique en dehors de l'humain.L'intelligence doit rester en contact avec d'autres intelligences, et le rire a une fonction sociale , qui consiste à châtier la laideur.Il y a cinq étapes du comique.Le comique des Jormeé est celui de l'habitude contractée, vue et exagérée par le caricaturiste.(( Peut devenir comique toute difformité qu'une personne bien conformée arriverait à contrefaire »M.Le comique deo gejlej vient du (( mécanique plaqué sur du vivant ))05.L'esprit s'immobilise dans certaines formes, par exemple dans le pédan-tisme, et le corps se raidit selon certains défauts.Alors l'attention se détourne du fond sur la forme, ou du moral sur le physique.La personne donne alors l'impression d'une chose.Le comique de.i actions et de
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.