Amérique française, 1 janvier 1943, avril 1943
2icme ANNEE Tome II, No 7 ' ' Avril 1943 ' ' Avril 1Q4S FRANÇAISE HENRI FOCILLON .Confidences HELEN MACKAY.Marins français à New York FRANÇOIS HERTEL.Notre Culture MANOLITA GALLAGHER.Littérature sud-américaine PIERRE BAILLARGEON.Goûts et Dégoûts GEORGES AMYOT .Ludmilla Pitoëff YVES THÉRIAULT .Gallu le Chien ESSAIS JACQUES LAVIGNE .La Transcendance est-elle réelle ?GUY FRÉGAULT.Louis XIV, Homme d'Etat JACQUES G.DE TONNANCOUR.Sur l'Art (II) NOTES 85 cents MONTRÉAL South Shore Forest Products Co., Limited REND HOMMAGE A LA PENSÉE FRANÇAISE INDUSTRIELS et EXPORTATEURS de bois à fuseaux.Président: F.-G.TURGEON. AMÉRIQUE FRANÇAISE REVUE LITTÉRAIRE COMITÉ DIRECTEUR Pierre Baillargeon, Jean-Louis Langlois, Roger Rolland, Jacques Lavigne, Julien Hébert, Jean Papineau-Couture, Jacques Melançon, André Giroux, Jacques G.de Tonnancour, Georges Amyot, Roger Duhamel, Dostaler O'Leary, Jean Cusson, Roger Lemelin, Pierre Trudeau, Maurice Cusack, Guy Frégault.Adresser les manuscrits à Pierre Baillargeon BULLETIN D'ABONNEMENT.Veuillez m'inscrire pour un abonnement de un an, six mois.Ci-joint mandat-chèque de $.Un an (10 nos) : $3.; six mois : $2.Nom .Adresse.A., le .:.194.Détacher le bulletin et l'adresser à : Pierre Baillargeon, 546, avenue Bloomfield, Montréal, Canada.Tél.: TAlon 6951 la marque de l'homme bien vêtu .• .Avec les hommages de BElair 3041 JEAN DORAIS Directeur général BUREAU NATIONAL DE RAJUSTEMENT ET DE COLLECTION G.1$.MARTINEAU, Gérard BELAIR, B.L., A.Se.Jacques R.SAUCIER,.Directeur des Services Directeur du Recouvrement Directeur ties delations Extérieures Bureau central: Edifice des Tramways, 159 ouest, rue Craig ACHÈTE BIEN QUI ACHÈTE CHEZ 865 EST, RUE STE-CATHERINE, MONTREAL CONFIDENCES* Ce qui compte le plus dans une vie, c'est bien sa perspective intérieure.Je ne sais si je suis capable de définir le principe qui a ordonné la mienne, mais je puis vous dire d'où je viens, la ligne que j'ai suivie et pourquoi je l'ai prise.Je sors des régions mystérieuses de 1'estanipe.J'ai grandi dans l'atelier d'un artiste, d'une culture vaste et profonde, qui, dès le commencement, me fit aimer les maîtres, les livres et l'homme même.En le voyant travailler, j'appris ces accords de la main, de la matière et de l'outil qui transfigurent l'image du monde.Par mon père, par ses amis, Geoffroy, Carrière, Rodin, Monet, je me rattache avec respect à un siècle et à une famille d'esprits qui toujours ont chéri l'indépendance de la pensée et qui eurent foi dans la générosité de l'intelligence.Cela se passait au coeur du vieux Paris, non loin de la Seine, dans des lieux pleins d'échos.Il ne m'a pas paru que je changeais de climat en entrant à l'Ecole Normale et quand j'y fis, par choix, de la philologie : ce n'est pas la science des structures mortes, mais l'étude de la vie dans les formes du langage, et je sens combien elle m'a servi dans mes recherches.J'ai d'abord enseigné dans de petites villes, où je fus heureux et où je ne me lassai pas d'étudier et de dessiner les églises.J'ai dirigé des musées, rempli des missions lointaines.Je me suis mêlé à mes semblables, ces captivants adversaires, et j'ai trouvé de la force dans l'affection des hommes jeunes.L'art a rempli mes jours.J'y ai vécu dans un monde étrange et familier, non pour l'agrément d'un vain luxe ou pour des faciles complaisances de sensibilité, non pour le dénombrer comme une collection de coquilles, mais d'abord pour y être heureux pour y trouver cet accroissement de nous-mêmes dont nous * Nous remercions les Editions Bernard Valiquettc d'nvoir bien voulu nous autoriser à publier cet extrait d'un ouvrage de Henri Focillon en préparation.1 AMERIQUE FRANÇAISE avons besoin, à travers les choses nobles.Existence à la fois vraie et surnaturelle, dont les plus brillantes évidences conservent le privilège du secret.Puisse l'analyse la plus comprehensive, la plus rigoureuse, respecter toujours ce caractère magique ! Cet "autre monde" qui nous enveloppe, non de fictions, mais de présences, est le lieu des affinités électives et des amitiés.Nous apprenons à y connaître la douceur héroïque de vertus et de charmes que les vivants n'ont jamais, une grandeur dont la nostalgie travaille les meilleurs d'entre nous, et cette paix dorée, siège des pensées hautes, que leur refuse le temps.J'en ai joui.Mais il m'était indispensable de comprendre.Dans des recherches nécessairement diverses, poursuivies trente années, et qui me furent autant d'expériences intellectuelles, j'ai été guidé par quelques principes que.m'avaient inspirés les artistes eux-mêmes dans la familiarité de leur pensée créatrice.Mais je n'ai pas commencé par un système.C'est après avoir longtemps travaillé que j'ai cru pouvoir rédiger quelques conclusions.Les formes sont l'essentiel, elles combinent entre elles certains rapports, elles dessinent à travers l'histoire, des parcours que n'explique pas la pure succession des temps, et, plus que la valeur précaire et mobile de leur contenu, elles révèlent la présence éternelle de l'homme.J'ai souhaité d'abord être le naturaliste de ces mondes imaginaires.Et puis il m'a paru plus utile, et peut-être plus beau, de dessiner, même en traits imparfaits, la logique toute particulière qui semble présider à leur création et s'imposer à leur analyse.J'ai tenté d'esquisser le rapport de cette logique et de la vie historique.Mais ce traité de l'enchaînement des effets et des causes reste un traité de la liberté.L'homme n'est pas un produit passif.Il travaille perpétuellement sur lui-même.Il cherche sans répit sa forme et son style.Si ces pensées ont un avenir, elles intéressent peut-être les études historiques en général.Jean Baruzi, dans ses beaux Problèmes, nous montre que l'histoire des religions peut procé- 2 CONFIDENCES der d'une manière analogue, notamment pour expliquer les origines chrétiennes.En tout cas, nous sommes, nous, des historiens privilégiés.Nos faits nous escortent à travers le temps, denses, riches, complets, même lorsqu'ils sont isolés ou mutilés.Le passé historique est sans cesse sujet à reconstruction et à interprétation, tandis que Rembrandt est là, sous nos yeux, dans son actualité immortelle.Le dangereux succès de nos études ne saurait nous amener à la moindre concession sur la sévérité de ces.recherches.Plus leurs exigences s'accroissent, plus elles deviennent raison de vivre.Je le sens bien, à l'ardeur des équipes qui travaillent avec moi et qu'anime, avec une constante amitié, la constante vertu d'un sacrifice à l'esprit.Il me semble parfois que j'aperçois dans le lointain la perspective de notre enquête avec son développement futur.L'homme seul ne peut la conduire jusqu'au bout.Peut-être aurai-je contribué à lui donner son sens.Henri Focillon.3 MARINS FRANÇAIS À NEW-YORK A la cantine du foyer d'accueil à la Cathédrale, je circulais parmi les marins à cols bleus et pompons rouges cherchant «à les mettre à l'aise, à les divertir.L'un d'eux, un petit brun, — ils sont presque tous petits, les enfants de l'autre guerre —, me demande avec un fort accent du midi : "Croyez-vous qu'en France ils savent que le Richelieu est ici ?" — Mais oui, ils doivent le savoir, pourquoi ?— Parce que deux fois les Boches ont annoncé à la radio que le Richelieu avait été coulé.Alors mes parents, ils doivent croire que je suis perdu.Son camarade, un petit blond avec les yeux de ceux dont les générations ont suivi la mer, intervint: "Mais tu sais, il vaudrait peut-être mieux pour tes parents qu'ils ne sachent pas que tu es à bord, à cause des représailles.Je t'ai dit ce qu'ils ont fait à mon jeune frère, quand ils ont su que j'avais déguerpi".Il se tourne vers moi et m'explique : "Quand ils ont su que j'métais sauvé pour m'engager, ils ont pris mon frère comme otage.Il allait sur quinze ans.A la dernière lettre que j'ai reçue à Dakar, mes parents savaient toujours pas c'qu'il était devenu".* Celui-ci se tenait un peu à l'écart, contre le mur, ses mains dans les poches, regardant les autres danser.Il était grand et maigre, coudes pointus, la pomme d'Adam saillante, — je ne sais pas pourquoi un long nez donne toujours l'air triste.— Et bien, marin Français, comment se fait-il que vous ne dansiez pas ?— Oh, j'aime autant regarder.— Voulez-vous que je vous présente à une jeune fille ?Il y en a qui parlent français.— Non, ne vous dérangez pas madame.— Mais il ne faut rester seul dans un coin quand il y a du monde et de la musique.H faut vous amuser.Vous n'aimez pas danser ?4 MARINS FRANÇAIS A NEW-YORK Regardant par-dessus ma tête la grande salle où soldats, marins, jeunes filles tournoyaient, chahutaient, "J'aimais bien danser", dit-il.Je vis ses mains se crisper dans ses poches.Il dit: ''Il y a longtemps qu'on ne danse plus en France".* Quatre marins nègres, cols blancs et pompons rouges, eux aussi, se tenaient debout dans l'entrée de la salle des fêtes.Deux d'entre eux avaient les traits typiques de leur race ; les deux autres avaient des traits fins, délicats, presque aristocratiques.Ils étaient tous quatre de la Martinique.Je les fis entrer et causai avec eux, cherchant à les mettre à l'aise.Us me racontèrent comment ils étaient arrivés à se trouver sur un pétrolier.C'était une longue histoire qui avait trait à la Croix de Lorraine.Aucune politique, me dirent-ils, sauver la France, sauver son drapeau.Seuls les coloniaux, avec leur amour cultivé, acquis pour la patrie, peuvent en parler avec autant d'ardeur.Plus j'étais touchée de leur loyauté envers la France, plus je voulais qu'ils se sentent les bienvenus parmi nous.J'aurais voulu que cette journée fût pour eux comme un cadeau de liberté, d'égalité, de fraternité.Je ne m'étais pas encore rendu compte qu'un vide s'était fait autour de nous.Que pouvais-je leur dire pour les mettre en train ?"Ne voulez vous pas prendre quelque chose ?" leur denian-dais-je, "là, au bar, il y a toutes sortes de gâteaux et de boissons"."Non merci," dirent-ils, "mais nous voudrions bien danser".La musique était bonne.Il y avait une quantité de jeunes filles.J'allais à plusieurs d'entre elles."Parlez vous français", leur demandais-je.— Oui, un peu.— Voulez-vous danser avec des marins français ?— Mais oui.avec plaisir.J'avais un drôle de pressentiment, "Us sont de la Martinique, ce sont des noirs".5 AMERIQUE FRANÇAISE Une jeune fille après l'autre se rassit, gênée.Une d'elles m'expliqua : "je regrette, on ne nous permet pas." — Qui ne vous permet pas ?— Le règlement.Je pensais en moi-même, ils doivent bien se battre et mourir comme les autres.Je retournais auprès des Martiniquais.Comment les sortir de cet isolement ?"N'aimeriez-vous pas mieux aller au cinéma ?Venez, je vous emmène tous", leur dis-je tout en appréhendant qu'ils acceptent.Nous laisserait-on entrer au cinéma ?Celui qui semblait parler pour les autres me dit: "Merci madame, nous aimerions mieux rester ici pour danser".Ils n'avaient pas encore compris, — ces noirs depuis des siècles adoptés par la France.Helen Mackay.6 NOTEE CULTURE ET SES RETENTISSEMENTS POSSIBLES CHEZ LES AUTRES LATINS D'AMÉRIQUE* Il paraîtra peut-être peu modeste, ce titre, puisqu'il s'agit de nous, Canadiens-français, de nous qui doutons tellement de nous-mêmes que nous refusons de nous appliquer le moindre grand mot.Jadis, il n'en était pas ainsi.Il y a vingt-cinq ou trente ans, nous étions beaucoup moins avancés, par suite beaucoup moins lucides ; et nous ne redoutions nullement le ridicule.C'est à cette époque que nous parlions tant de notre, mission providentielle et que nous affections un mépris souverain pour les valeurs temporelles.Les temps ont bien changé.Voilà que nous sommes en mal de nous orienter surtout vers l'économique et que nous méprisons, maintenant qu'elle existe, cette culture dont nous faisions tant de cas au temps où elle naissait.C'est que nous avons subi et que nous subissons encore une crise de croissance, une crise d'inquiétude.On a beaucoup dit de nous, et ceci était vrai en un sens jusqu'à ces dernières aunées, que nous étions constamment en retard d'une cinquantaine d'années sur l'Europe.Depuis, nous avons découvert, — ce qui est plus exact, — que nous étions plutôt en retard de mille ans.En même temps, nous avons cessé d'être en retard de cinquante ans.Mais, je crois que je ferais mieux de m'expliquer.Autrefois, nous nous plaisions à écrire et à lire dans le prolongement du romantisme.François Coppée et Sully Prud-liomme, les P.P.Delaporte et Longbaye, Etienne Lainy et Louis Veuillot, Montalembert et Ozanani, Lacordaire et Dupanloup: tels étaient nos auteurs favoris, ceux que nous nous plaisions aussi à imiter.Us étaient oubliés pour la plupart dans la France intellectuelle de 1915.Nous continuions de leur rendre un culte.D'autre part, nous jurions nos grands dieux que nous étions classiques du XVIIe siècle, rien que tout ce qui est la plus fine fleur du plus pur classicisme.Cette position, qui ne manquait pas de fantaisie pour un observateur du dehors, a fait * Nous remercions François Hcrtel et madame Manolita Gallagher d'avoir bien voulu nous autoriser n publier le texte de leurs conférences prononcées lors des Journées d'Amérique Latine tenues au Cercle Universitaire sous les auspices de l'Union Culturelle des Latins d'Amérique le 5 et G mars, 1943.7 AMERIQUE FRANÇAISE dire à nos premiers iconoclastes, Asselin et Fournier au premier chef, que nous étions cinquante ans en retard.Or, voilà que les générations montantes, ayant grimpé sur les épaules d'Asselin et de Fournier eux-mêmes, ont découvert la littérature et la pensée françaises contemporaines, que nous avions l'avantage avant la guerre actuelle de connaître presque en même temps que les Français.Et voilà que nous avons conclu, l'ace à la pénurie et au caractère terne des oeuvres canadiennes en regard de la spendeur des oeuvres françaises du XXe siècle, que ce n'était pas cinquante ans de retard que nous avions dans le domaine de l'écriture, mais mille ans.Nous étions précocement vieux comme tous les peuples jeunes.Ce phénomène a fait de nous des douteurs.Les hommes cultivés de chez nous ne lisent guère les oeuvres de nos écrivains.Nos meilleurs écrivains eux-mêmes ne se lisent pas entre eux.Je serais surpris que Kinguet ait lu Koger Brien et Victor Barbeau, Clément Marchand.Sauf quelques exceptions, dont je suis, —je l'admets avec modestie,— nos hommes de lettres ne connaissent à peu près rien de nos lettres.Ils écrivent, les uns assez bien, les autres assez mal, en s'efforçant d'oublier qu'ils sont nés au Canada.Ils croient que ce phantasme tuerait leur art ou leur patience.Toutefois, notre culture s'accroît et s'épanouit au rythme où notre littérature s'évade de l'imitation d'un romantisme douceâtre pour devenir à la fois de son époque et de son pays.Notre culture en effet s'exprimera d'abord dans notre littérature, pour s'épanouir ensuite et parallèlement dans les arts et dans les sciences.Je l'ai écrit dans "Pour un ordre personnaliste", ce qui fait la France, c'est la culture française; et la culture française, c'est d'abord la littérature française.Dans l'étude actuelle, je me bornerai donc à notre littérature, et ce que j'en dirai vaudra, d'une manière sans doute analogue, pour les arts et les sciences.Comme tout curé qui se respecte et n'oublie pas que les sermons doivent être en trois points et qu'il faut toujours faire un sermon, je m'efforcerai d'indiquer les trois conditions de notre influence culturelle chez les autres peuples latins d'Amérique.8 NOTRE CULTURE Voici la première.C'est, d'abord et avant tout, que notre culture naisse assez pour nous conserver nous-mêmes en "vie.Si nous mourons comme peuple, si nous venons à nous étioler tellement que notre existence anémiée, exsangue, ne présente plus assez d'intérêt pour nous, que nous en venions à laisser notre particularisme se perdre, il ne saurait être question d'influence à exercer sur les autres races latines.Je l'ai écrit à plusieurs reprises et je le répète: ce donty nous avons besoin au plus tôt, si nous voulons être appelés non seulement à rayonner un jour, mais à continuer de vivre notre vie périlleuse, ce sont des raisons culturelles d'être.' Nous manquons d'un fonds de culture qui nous soit propre.Notre groupe ethnique ne possède pas en lui-même la nourriture de ses aspirations.Certes, nous puisons aux sources françaises, qui sont de fort bonnes sources ; mais combien plus formerions-nous des générations fiôres d'elles-mêmes et passionnées du souci de se survivre si nous avions chez nous, comme plusieurs pays d'Amérique latine les ont chez eux, un plus grand nombre de ces poètes et de ces penseurs originaux, dont l'oeuvre constitue l'armature solide d'une nation.Toute la Norvège repose peut-être sur Ibsen ; en tout cas, c'est, lui, entre tous, et bien plus que les navigateurs norvégiens, pourtant admirables, qui a non seulement mis son pays sur la carte du monde, mais implanté solidement au coeur des jeunes Norvégiens la légitime fierté d'appartenir à une nation honorée et aussi, ce qui est encore plus important, l'impérieux besoin d'être et de demeurer norgéviens, puisqu'ils ont appris au contact d'un interprète gigantesque de l'âme nationale combien il est beau de vivre une vie humaine en ce pays qui a produit une des lumières de l'humanité.Chez nous, trop longtemps, nous avons vécu du passé.Ce fut un passé grand, un rude passé.Je ne parle pas des soixante dernières années de notre histoire politique, qui se consumèrent en stérile politicaillerie, mais du passé lointain où surgissent, sur un fond de fleurs de lys et de sang versé, les noms de Cham-plain, Maisonneuve, Frontenac, Montcalm, Papineau, Lafon-taine, etc.Ce passé glorieux en faits d'armes, en luttes politiques pour la vie et surtout par un cramponnement désespéré au sol est cependant un passé trop défensif, un passé trop négatif, je dirais, pour qu'il soit parfaitement apte à épauler seul 9 AMERIQUE FRANÇAISE une vie dynamique et montante.Pour ne pas reculer, pour aller de l'avant, comme tout peuple qui réagit victorieusement contre la sclérose et la décadence, il faut surtout l'aire l'ace à l'avenir, et j'ajouterai : à un avenir spirituel.Un peuple qui ne se sent pas une mission messianique, a écrit, en substance, Maurras, est un peuple appelé à disparaître.Or, bien que je sois lamentablement un homme de gauche, je pense que Maurras a raison sur ce point.Notre plus fondamental patriotisme, si un patriotisme est pour un peuple l'instinct essentiel de conservation, doit donc être culturel.Quand nous aurons une culture plus à nous, notre survie elle-même sera plus assurée, puisque nous aurons des raisons criantes et actuelles de vivre, puisque nous posséderons le ferment par excellence des dévouements et des abnégations: une culture spéciale à maintenir et à propager.Ne croyez-vous pas, Mesdames et Messieurs, que les Espagnols attaqués par Bonaparte se fussent beaucoup moins bien battus contre Junot, s'ils n'avaient eu derrière eux un long passé de culture à sauvegarder contre les intrusions étrangères ?Voyez comment les Aztèques et les fiers Incas eux-mêmes, envahis par ces mêmes Espagnols avec des forces peu considérables, ont moins bien résisté et ont tellement cédé à la longue, devant, la race plus cultivée, plus fière et plus tenace par conséquent, qu'on en est réduit de nos jours à des conjectures et à des légendes sur l'existence fabuleuse de ces nations mortes.Pour qu'une nation vive et resplendisse dans le monde, il faut qu'elle soit la propagatrice d'une mystique, mais n'est-il pas évident qu'on ne propage pas ce qu'on n'a pas ?Nos efforts les plus loyaux doivent donc tendre vers l'être, vers l'avoir, vers le posséder.Ensuite, nous rayonnerons.Certes, dès maintenant, nous ne manquons pas de menus flambeaux et de réflecteurs d'un certain éclat.Tendons pourtant à accroître ces premières manifestations de notre identité ethnique, utilisons-les pour les dépasser.Les générations montantes veulent plus et mieux.Don-nous-leur ce qu'elles attendent de nous, faisons mieux peut-être, puisque une culture se mûrit par étages, — guidons-les — vers ces grandes réussites dont nous rêvons.10 NOTRE CULTURE Français par l'histoire, nous sommes Américains par la géographie.Ne négligeons pas un des facteurs essentiels de notre tempérament national.Née en Amérique, venue au monde en un siècle de progrès matériel et intellectuel, à un moment historique où l'audace et l'aventure sont à l'honneur, notre jeunesse ne se dévouera guère que pour des valeurs dynamiques.Ne nous arrêtons donc pas.Partons du passé, niais vers l'avenir.Le jour où dans notre pays les jeunes générations seront l'ières de leur civilisation, des trésors culturels authentiques dont elles s'inspireront et où elles se seront formées, elles seront prêtes à vivre et aussi à mourir pour la patrie.Est-ce qu'une véritable vie ne naît pas de l'esprit et ne se continue pas par l'esprit ?Est-ce que toutes les autres manifestations d'une vie riche: conquêtes sociales, économiques, politiques, ne seraient pas plus faciles et plus fascinantes, si originant d'un point de départ, de fierté consciente elles aboutissaient plus haut et plus loin que les résultats purement temporels ?Donc, avant de donner beaucoup aux autres et pour pouvoir donner plus un jour, constituons-nous au plus tôt un milieu de culture qui soit spécifiquement nôtre.La seconde condition de noire rayonnement culturel est une sorte de corollaire de la première.Pour établir chez nous ce climat culturel qui soit apte à rayonner il faut que notre culture, (qui s'exprimera surtout par notre littérature, je le répète), table sur des valeurs éternelles, il faut donc qu'elle produise autre chose que des écrits d'écrivains d'action en mal de réveiller leurs congénères alanguis.Il faut qu'elle crée.Nous ne sommes pas assez riches pour nous payer le luxe d'une trahison des clercs, ni pour tolérer que nos grands romanciers et nos grands philosophes (si nous venons à en avoir) se permettent d'écrire souvent des articles d'actualité politique.Non.11 nous faut à tout prix quelque chose de plus nourrissant, nous avons faim de création.De même aussi, les peuples d'Amérique latine qui voudraient nous connaître désirent-ils bien autre chose que d'apprendre nos recettes de conservation en serre chaude et les mots d'ordre des messieurs bien de notre intelligenzia.Ils attendent de nous un message spirituel.Grands admirateurs et amis fidèles de la France, ils osent es- 11 AMERIQUE FRANÇAISE pérer que trois millions de Français d'Amérique du Nord auront autre chose à leur offrir que les derniers programmes politiques de leurs illustres partis.Nous avons, hélas, bien peu de créateurs.Est-il nécessaire de rappeler que l'écrivain est par définition un créateur ?Son domaine propre est la fiction, la poésie, la pensée neuve.Seuls méritent à vrai dire le titre d'écrivain ceux qui font oeuvre artistique.Seule la littérature pure demeure.L'essai polémique ou critique meurt; l'essai pur survit aux siècles.On lit toujours les Pensées de Pascal.Qui relit les Provinciales ?Quelques Jésuites amusés.La poésie lyrique, l'épopée et son succédané moderne, le roman, sont par nature immortels.Toute oeuvre littéraire née des événements périt avec eux.Les créations désintéressées vivent.Les grandes oeuvres de nos créateurs de littérature artistique seront nos armes les plus efficaces de survie et de rayonnement parce que c'est dans de tels livres qu'une jeunesse se forme et non pas dans les écrits transitoires des journalistes et des écrivains d'action.D'aucuns croiront peut-être que notre parti pris de faire l'apologie des oeuvres littéraires dynamiques et purement créatrices plus que des oeuvres statiques et reconstructrices, tend à minimiser le rôle de l'histoire.Pourtant, nous savons que tous ceux qui, au Canada français, s'intéressent aux problèmes culturels le doivent surtout à l'histoire et, disons-le, à l'histoire de l'abbé Groulx.Si nous insistons sur la nécessité présente des créations poétiques, c'est qu'elles nous manquent davantage.Nous avons nos historiens.Nous attendons encore nos grands poètes, nos grands romanciers et aussi nos dramaturges.De plus, notre passé n'est pas toujours un stimulant assez vivace; précisément parce que, peuple petit et las de combattre, nous sommes plus portés à survivre à l'ombre des nobles souvenirs qu'à nous livrer résolument au combat pour une plus grande vie future.Notre culture offrira donc à ceux qui voudront bien entrer en contact avec elle des oeuvres de littérature pure ; et nos écrivains bien doués renonceront à l'action, à laquelle ils accorderont tout au plus, à l'occasion, un surplus d'énergie.Le meilleur de leur temps sera consacré à créer.12 NOTRE CULTURE Cette littérature pure que je réclame sera-t-elle une littérature d'imitation ou une littérature originale?Elle s'efforcera d'être originale, c'est-à-dire née du pays et spontanément jail lie de lui.Voilà donc que je semble proposer une apologie du régionalisme.Pourtant, la troisième condition à notre rayonnement spirituel, c'est que nous nous dégagions du régionalisme pour atteindre à l'universel.Comment des Américains du Sud et des Mexicains s'intéresseraient-ils profondément aux travers régionaux de nos gens ?Pour ne pas me mettre tout le monde à dos,- je crois bien qu'il va falloir, ici, apporter quelques précisions.Je pose donc comme troisième condition de notre expansion culturelle, le mot d'ordre de mort au régionalisme, mais je m'empresse de dire de quel régionalisme il s'agit.Si l'on entend par régionalisme l'étroite description d'un coin de terre particulier sur lequel se meuvent des héros qui ne manifestent d'autre originalité que celle des coutumes et des travers locaux, je me range parmi les adversaires du régionalisme; et je reconnais qu'une formule aussi étriquée n'a qu'une valeur temporelle, publicitaire.Il est pourtant une autre l'orme de régionalisme: celui qui, situé dans un temps et dans un lieu déterminés, cherche à se réaliser sur le mode éternel.Ce dernier régionalisme c'est la littérature originale, celle qui s'oppose à la littérature d'imitation.Dans l'Iliade, tout est grec.Cependant, c'est l'homme, c'est l'humanité qui vit et nous intéresse à chaque page.Prenons des ternies de comparaison plus près de nous.Les romans d'Ernest Pérochon, très souvent ceux de Maurice Génevoix, une partie de l'oeuvre de Louis Mercier, décrivent et chantent des provinces de France, des coins de pays bien déterminés.Ces auteurs s'expriment presque toujours sur le mode mineur; ils restent tout près des lieux, ils mettent en scène des personnages dont la vie est fortement marquée d'une empreinte presque uniquement locale.Face a ce type estimable mais secondaire de littérature, évoquons simplement les oeuvres provençales d'Alphonse Daudet.Le contraste est frappant.Différence de manière.Qui soutiendra que Tartarin de Taraseon est une oeuvre régionale ?13 AMERIQUE FRANÇAISE Il y a là des types trop universels, trop caractérisés, pour qu'ils demeurent empêtrés dans le temps.On pourrait en dire plus encore des romans de Mauriac qui se projettent presque tous sur le fond en grisaille du vieux Bordeaux natal, mais qui ne cherchent point tant à évoquer une région définie qu'à nous offrir le décor nécessairement lourd où se meuvent des héros tristes.Le même phénomène d'universalisation du particulier se trouve dans certains ouvrages du Savoyard Eamuz, dans l'oeuvre même de Claudel, de James, de Chardonne.En somme, c'est la manière qui classe une oeuvre, bien plus que les systématisations critiques arbitraires.C'est aussi le génie ou le talent des auteurs.Quand nous parlons de littérature nationale originale, nous n'entendons donc pas préconiser une littérature à thèse nationale, une littérature d'action nationale.La thèse et l'utilitarisme sont de notoires assassins de l'inspiration.La littérature nationale dont nous rêvons est celle qui puiserait dans l'âme des choses et dans celle des hommes ses sujets et ses ornements, mais qui élèverait les uns et les autres à un plan supérieur, en les traitant sur le mode majeur, éternel.Une telle littérature seule est durable et se dégage du régionalisme étroit.Nous devons faire la guerre au roman à thèse, si justement répudié par Paul Bourget, quoique ce romancier soit le plus grand coupable de la propagation de ce genre détestable.Nous répudierons aussi les poèmes purement philosophiques ou didactiques, qui deviennent si facilement une plaie; d'autant plus que notre bagage élémentaire d'idées nous pousse infailliblement à l'apothéose du truisme tintamaresque.Où puiserons-nous donc nos sujets ?Dans notre vie actuelle sans doute; et pourquoi pas aussi dans notre passé historique ou légendaire ?Pourquoi nos oeuvres devraient-elles s'inspirer du folklore grec de l'époque mycénienne, quand elles pourraient être la chair de notre chair, l'évocation d'un passé noble et nôtre ?D'ailleurs, les sujets que nous pourrions traiter sont grandioses et multiples.Fouillons notre histoire primitive, nos légendes.Remontons aux sources perdues de notre folklore.Pourquoi ne tenterions-nous pas d'élever au rang de héros éter- 14 NOTRE CULTURE nels certains de nos héros nationaux ?La France, l'Allemagne, l'Italie, le Portugal et bien d'autres pays nous en donnent l'exemple.Dollard des Ormeaux, ce bel aventurier sans peur, n'est-il point digne de prendre place dans la grande littérature aux côtés du fanfaron Achille, d'Ulysse le rusé, d'Hector et d'An-dromaque ?Les héros grecs ne furent-ils point au début des héros nationaux ?Des grands poètes les ont éternisés en les chantant sur le mode majeur.Cependant, le passé n'est pas la seule source d'inspiration où nos créateurs de fables peuvent et doivent puiser.Qui nous donnera un solide roman de moeurs canadiennes, sur fond canadien ?Grignon s'est approché de la grande formule dans Un Homme et son Péché.Son livre malgré des défauts réels sort de l'ornière du régionalisme étroit pour s'élever à l'étude de l'homme.Certes, Poudrier est incolore à côté du père Grandet.Tout de même, un romancier de chez nous a réussi ce tour de force : créer un type dont on n'oublie pas le nom.Il nous faudrait des romans qui, bien que situés dans un décor canadien, appartinssent à la grande littérature.Menaud, maître draveur de l'abbé Savard est un louable effort en ce sens.Rex Desmarchais sacrifie trop à l'écriture facile pour être à l'heure présente un écrivain d'exportation de tout repos.Les Courriers des Villages de mon ami Clément Marchand ont beaucoup de saveur.Une atmosphère authentique s'y trouve.Ne sont-ils pas un peu trop régionaux ?Ringuet nous a donné un gros roman, 30 Arpents.Bien que composé et écrit dans une technique légèrement vieillie, celle du naturalisme, malgré la grisaille du sujet et du décor, ce livre est une oeuvre que l'on peut sans crainte voir entreprendre le voyage sur mer.Enfin, mon ami Robert Charbonneau me paraît avoir écrit notre roman le plus universel.Voilà donc que, prêchant l'universalisme, je viens de mentionner les oeuvres qui ont le mieux mis en valeur les ressources de l'âme nationale.Je persiste à croire en effet que si l'on est le fils d'une femme avant d'être celui d'une patrie, on ne peut tout de même pas se dépouiller des harmoniques particuliers à chaque nation.Nous aurons donc plus de chances d'être lus et admirés dans les pays d'Amérique latine si, conservant leurs 15 AMERIQUE FRANÇAISE décors et leurs particularismes à l'atmosphère de nos oeuvres écrites, nous avons le souci de nous élever à l'universel.Je me résume.Je vois donc trois conditions à un retentissement fécond de notre culture en Amérique.La première serait que notre culture se fortifie assez pour devenir un foyer de création ; la seconde insiste davantage encore sur l'idée créatrice, puisqu'elle assigne à nos écrivains la tâche de créer des oeuvres de littérature pure de préférence aux écrits d'action transitoire ; la troisième est l'épanouissement même du devoir de création, si je n'ai pas eu tort de proposer à nos écrivains l'idéal d'une littérature originale universelle qui déborderait le champ étroit du régionalisme tout en demeurant profondément canadienne.Voilà, je pense, comment une vie riche et jaillissante pourrait faire de nous les continuateurs actuels de la France dou-leureuse, ses collaborateurs au jour où notre mère-patrie aura retrouvé sa véritable place sous le soleil de l'univers.Voilà aussi comment nous pourrons exercer sur l'Amérique latine une influence heureuse, que cette amie providentielle et plus puissante que nous ne saurait que nous rendre au centuple.François Hertel.16 LITTÉRATURE SUD-AMÉRICAINE Il n'est pas une nation même des plus petites ou des moins peuplées du monde hispano- américain qui ne possède ses poètes, ses romanciers et ses critiques littéraires, et maints chefs-d'oeuvre de littérature, d'art et de philosophie: résultat splendide de la vitalité et de la fécondité de l'intelligence des littérateurs sud-américains.Les premiers initiateurs de cette littérature furent des chroniqueurs, des artisans et des auteurs religieux qui s'inspiraient des modèles espagnols au goût pompeux ou précieux des temps médiévaux.La littérature fut introduite par quelques lettrés de la péninsule ibérique qui avaient suivi les Conquistadors, tel que Diaz del Castillo, l'un des premiers à chanter la conquête du Mexique.Mais ce furent surtout les lettres espagnoles répandues dans les universités dirigées par les jésuites au XVIe siècle qui ont donné naissance à cette littérature hispano-américaine d'aspects généraux et d'origine communs, qui a maintenu dans le continent une sorte de communion spirituelle entre toutes les républiques soeurs par la langue, la religion et les mêmes coutumes ancestrales.Cette littérature se caractérise aussi bien dans le nord que dans les républiques du sud par sa faculté d'assimilation, sa richesse imaginative, la grâce du style, une sensibilité très marquée, qu'il s'agisse d'admirables descriptions de paysages tropicaux ou de récits d'amours heureuses ou malheureuses.Les échanges de livres, de lettres, de poésies, ont contribué à maintenir l'unité de l'âme continentale.Comme, d'ailleurs, tous les Hispano-américains, les littérateurs sont épris de voyages et ils aiment à visiter nombre de pays, particulièrement la France.Du point de vue intellectuel, l'action de la France demeure la-bàs considérable, si Ton peut en juger par deux grands maîtres de la génération actuelle, Ruben Dario.du Nicaragua et Amado Nervo du Mexique, tous deux enthousiastes de Paris jusqu'au fanatisme.La littérature hispano-américaine a fait le genre modcr-nista et le genre amcricanismo ou cricllo.Le modcrnista qui 17 AMERIQUE FRANÇAISE comprend des oeuvres de pure forme littéraire se distingue par la richesse de la poésie, le jeu des liassions, le vocabulaire suave, et exquis.Le genre modcrnista excelle dans la peinture des sentiments les plus délicats de rame, et par la richesse des rimes, la splendeur des images et l'enthousiasme communicatif.A cette école, appartiennent Ruben Dario et, ses fervents disciples, l'éminent Colombien José Asuncion Silva, le Uruguayen Julio Herrera, les Mexicains Manuel Gutierrez Najera et Amado Ner-vo, le Cubain Julian Del Casai, coloriste enchanteur, l'Argentin Leopoldo Lugones, qui se plaît aux jeux les plus audacieux du rythme espagnol, le Vénézuélien Ruf ino lîlanco Fombona, dont la métrique a des trouvailles très curieuses, enfin le Péruvien Santos Chocano d'une éloquence qui convient à son pays ensoleillé.Il y a une pléiade de poètes lyriques et dramatiques à travers toute l'Amérique du sud.Tous, cela va sans dire, sont des sentimentaux au vocabulaire choisi qui savent on ne peut mieux célébrer les bien-aimées, les femmes douces, belles, gracieuses, mélancoliques ou félines.Ils évoquent aussi l'allégresse des jardins publics et des parcs ensoleillés et la suavité des crépuscules intimes.La terre colombienne, je me permets de la mentionner, entre autres, a été de tout temps, une terre de poètes et de grammairiens, et le genre romantique y a fleuri remarquablement.L'amoureux, avec une grâce séduisante, chante son amour dans des vers où palpitent tantôt la passion, le délire, tantôt la pitié, en une langue d'une pénétrante suavité.Même du temps des luttes intestines, la Colombie ne perdit pas l'amour des belles-lettres, qui est un de ses plus beaux titres de gloire.Miguel Antonio Caro, (1843- 1910), qui fut président de la Colombie, a traduit tout Virgile en vers espagnols.Le Venezuela se glorifie d'être la patrie du père des lettres hispano-américaines, Andres Bello.Le Cubain José Marti a composé de petits poèmes charmants, délicats et sensibles.Il va à l'âme par le chemin le plus aimable.Mais tous ces littérateurs ont trouvé leur maître en Ruben Dario, dont la réputation est tout ensemble américaine et européenne.Sa culture française était aussi soignée que sa culture espagnole.Il s'est beaucoup inspiré de ce qu'il y a de plus exquis chez les poètes français, et des grands maîtres espagnols des temps médiévaux, au point, disait-on, de faire danser sa muse dans de petits vers de cinq syllabes.18 LITTERATURE SUD-AMERICAINE D'autres littérateurs ont adopté le genre américanismo ou cricllo à base de nationalisme et de solidarité raciale.José Enrique Kodo, appelé l'Enierson latin, est demeuré par ses écrits le guide de la jeunesse dans les voies de l'idéalisme.Il a exercé sur la présente génération une influence profonde.L'Argentin Manuel Ugarte veut sauvegarder l'idéal latin de la civilisation, hérité de l'Espagne.C'est un grand orateur dont la voix puissante et persuasive a retenti dans presque toutes les capitales de l'Amérique espagnole.Citons parmi ses oeuvres les plus importantes son Manifeste aux Jeunes de toute l'Amérique.Les femmes de lettres occupent une place importante dans la poésie contemporaine.Sont connus surtout les noms de Juana Ibarbourou d'Argentine, de la Cubaine Gertrudis Gomez de Avellaneda, de Gabriela Mistral du Chili, de Teresa de la Parra du Venezuela.Volontiers elles se sont placées sous l'égide de la dixième muse, la célèbre Sor Juana Inès de la Cruz, qui fut la première femme de lettres du continent.Enfin les tournées des acteurs français de renom contribuent à entretenir le prestige de l'esprit et de la langue de Racine, de Molière et de Musset.Parmi ceux qui sont venus donner des conférences littéraires, historiques ou scientifiques, à un public avide de les entendre, on compte Mgr Baudrillart, recteur de l'Institut Catholique de Paris et membre de l'Académie, qui fit un voyage triomphal dans les républiques sud-américaines, le docteur Paul Rivet, le professeur Georges Dumas.L'influence de ces savants a resserré les liens qui unissent à la France les jeunes républiques hispano-américaines.Si les nations du Nouveau-Monde y gagnent, la France y trouve un réel profit pour la diffusion de ce qu'elle a de meilleur à leur offrir, cette culture latine, si naturelle aux nôtres.Manolita Gallagher 19 GOÛTS ET DÉGOÛTS Je n'aime pas trop les profonds.La plupart sont des compliqués.La plupart ne nous dépassent pas, ils nous échappent.A tout leur clair-obscur, il faut préférer l'intensité de la passion.Vive celui qui aime beaucoup, naïvement, dans l'unité de temps ! L'idylle vaut mieux que le roman psychologique et l'âme, mieux que la psychologie.D'ailleurs, malgré l'effort des auteurs, Charles Bovary m'émeut davantage que sa femme, et l'obscur Philottson, plus que Suzanne et Jude lui-même ; en général, les personnages secondaires, sacrifiés à la perspective du roman: ils ne changent pas et, partant, sont tragiques, car que peut-il y avoir de plus tragique que de ne pouvoir être autre que soi ?Ne pouvoir être autre que soi c'est la fatalité, telle que la concevaient les Grecs.Les héros de leurs tragédies se précipitent malgré eux vers la catastrophe finale avec l'accélération de la chute d'un corps.Ils ne peuvent se transformer, d'où viennent leurs malheurs.Mais il n'y a là aucune infériorité de leur part, au contraire, car c'est par la force de sa passion que l'on est supérieur aux autres et non par sa complication ni par sa versalité, cette fausse richesse intérieure.* Que retient-on des romans, même des meilleurs ?Quelques paroles.Autant eût valu n'écrire que celles-là ?Isolées, certes, elles le sont, mais par des chapitres qui les préparent, et en prolongent ensuite en nous la résonnance.* Qui pardonne au romancier de lui avoir fait lire dix pages de description pour une pensée ?Le public voit sa nourriture dans tout ce qui est commun.Le quotidien, pour lui, c'est le pain.* 20 GOUTS ET DEGOUTS Bien que Mallarmé ait écrit le plus beau sonnet de la langue française, le Cygne, il passe généralement pour un poète inférieur à Ronsard et à Baudelaire, qui ont pour eux d'avoir produit un grand nombre de sonnets.* Les règles de la versification française imposent aux poètes l'irrégularité.Il ne se trouve pas deux alexandrins qui soient tout à fait égaux.* Les règles aident le poète à trouver sou poème.Celui-ci achevé, ou mieux, abandonné, le poète pourrait bien supprimer les rimes, changer quelques mots, même faire disparaître toute trace de versification.Mais l'usage est de conserver cet échafaudage.* On paye cher tel bon livre s'il fait acheter tous les livres dont l'auteur le fait suivre, car le plus clair de leur valeur, le plus souvent, n'est que la réputation acquise par le premier.* S'ils savaient écrire, ils n'écriraient pas tant.Pour leur prouver qu'ils ne disent rien que de fort banal, il suffirait de les mettre en bon français.Toute leur profondeur, toute leur originalité, toute leur abondance, ne sont qu'impropriétés dè termes.Ce que j'envie le plus à Montaigne, ce n'est pas les Essais, mais sa tour.* Faites canadien veut dire non pas : décrivez, mais : vivez et écrivez.Inventer plutôt qu'inventorier.* Décrire, ce ne serait pas si mal, après tout.Ce serait un commencement.Mais notre régionalisme ne semble pas avoir de milieu propre ; on n'y trouve encore que des lieux communs.21 AMERIQUE FRANÇAISE Tous nos régionalistes se ressemblent, et, ce qui pis est, n'évoquent aucune région particulière.* J'aime les livres qu'on publie pour soi.* Les Histoires du Canada sont des séries de biographies, liées tant bien que mal entre elles.En cela elles ressemblent aux Histoires des pays étrangers.Mais, à presque toutes, parce que celles-là, du moins, concernent surtout leurs autochtones respectifs, elles sont inférieures, car elles ne s'intéressent qu'aux dignitaires, qui étaient des Français, tout au mieux, les derniers venus au pays.Tant et si bien que c'est dans les légendes, les anecdotes, le folklore, qu'est faite allusion au peuple canadien, à ses us et coutumes, à ses préférences et à ses dégoûts, à ses joies et à ses peines.* Ce qu'il nous faut, ce n'est pas des bilingues, mais des traducteurs.* Depuis que la guerre a perdu tout caractère de sport, de joute, depuis qu'il n'y a plus de corps à corps, de combats d'homme à homme, mais une série de phénomènes soumis aux lois de la physique : chocs de tonnes de fer, pluie de fer et de feu, et le reste, la guerre n'inspire plus d'oeuvres littéraires.Le dernier chef-d'oeuvre inspiré par la guerre, c'est Guerre et Paix, (roman si ennuyeux du moment qu'il s'agit de l'invasion de la Russie par les armées de Napoléon !) * Littérature anglaise.Célèbre mot de Shakespeare: Words, words, words.Vers de Poe cité dans toutes les anthologies: Bells, bells, bells.Il est faux de dire que l'écrivain français n'atteint qu'un petit public par le fait même qu'il se sert d'un des moyens d'ex- 22 GOUTS ET DEGOUTS pression maintenant les moins en usage.Parce que, au contraire, il emploie la langue la plus claire, donc, la mieux traduisi-ble, c'est lui qui peut exercer la plus large influence, car les écrivains n'agissent sur le monde que par les traductions que l'on fait dans toutes les langues de leurs oeuvres quand celles-ci ont une valeur universelle.* Fragment.— L'aviateur ne quitte pas un endroit pour un autre ; il quitte h la fois tous les endroits, il quitte la terre ; il saute, et ne retombe pas ; il fait un pas, et .continue à progresser dans l'air ; il sort du milieu, il entre dans l'élément.A lire A.de Saint Exupéry, il semble que la littérature descriptive d'avant lui ait été l'oeuvre de myopes.On devait se coller sur les choses pour les décrire, et les choses empêchaient de tout voir: la maison dérobant à ses yeux la maison, et l'arbre, l'arbre.Pour lui, les pays ne s'ouvrent pas comme des portes à deux battants.Il les voit s'agrandir sous lui comme des cercles sur l'eau.Il voit l'ensemble avant le détail, la ville avant la maison, la forêt avant l'arbre, à rebours du pèlerin qui va de morceaux en morceaux, reconstituant petit à petit en imagination la mosaïque des choses vues.A mesure que son avion s'approche de la terre, il la voit se verdir comme sous la caresse d'un rayon de soleil.Cette tache verdâtre devient un pré de hautes herbes, cette autre, un bois.Ainsi chacune de ses descentes ressemble à un nouveau printemps rapide et charmant.Pierre Baillargeon.23 LUDMILLA PITOEFF Bien des gens sont allés l'entendre, en Europe, et ici-même.Chacun s'est sans doute fait son opinion sur cette artiste.Quelques-uns ne l'ont pas admirée, parce qu'ils ne l'ont pas comprise.Beaucoup l'ont admirée sans la comprendre.Il en est ainsi pour tous les grands talents.Mais ce qui est rare, c'est l'amour qu'on a pour elle ; ce qui est beau, c'est qu'on l'aime tellement, et si bien.Car au théâtre comme ailleurs il y a une grande différence entre admirer et aimer, et entre le vrai amour et le faux.Il ne s'agit pas ici au premier chef de faire son éloge.Un critique de chez nous a dit très justement qu'il était présomptueux de lui décerner des éloges.Il ne s'agit pas non plus d'expliquer son art.On peut analyser l'art, mais on ne l'explique guère.Seulement il y a certains rapprochements à faire, et des choses à apprendre.Demandons-nous quel est, et quel pourra être l'apport de Madame Pitoëff à la culture de ceux qu'elle touche.Cette fantastique petite présence, qu'est-ce qu'elle nous fait voir de l'art, du monde même ?Je commencerai par une mise au point assez banale, ma foi, mais que, semble-t-il, il faudrait faire et refaire.Bien qu'il y ait un retour exagéré en sens contraire actuellement à New-York, presque toute la critique théâtrale, en Amérique, ces dernières années, nous a donné une idée assez fausse de ce qu'est le grand art dramatique.On a prétendu que pour qu'un acteur soit grand il fallait qu'il se mette dans la peau d'un personnage, et qu'il se transforme physiquement.Nul doute qu'il est très habile de pouvoir ainsi se transformer, mais ce n'est évidemment pas le plus grand art.Même ce n'est pas de l'art du tout, c'est un excès de technique, qui le plus souvent empêche le grand art.La technique, bien qu'absolument nécessaire, n'est que la charpente de la maison; c'est l'art qui doit la couvrir et la meubler.Et l'art c'est tout autre chose.Ludmilla Pitoëff ne se transforme jamais, mais elle se renouvelle toujours.Elle est petite, et ne se grandit jamais.24 LUDMILLA PITOEFF Elle est brune et ne se fait jamais blonde.Elle ne se maquille guère.Elle déguise peu sa voix naturelle, qui est très belle, et très émouvante.C'est toujours la même personne physique, ou à peu près, mais combien de vies n'a-t-elle pas vécues, et quelles belles vies ÎPour peu que l'on goûte la poésie, les émotions grandes et inaltérables ; pour peu que l'on recherche le sens profond des choses, et l'idéal, et l'absolu ; pour peu que l'on soit attaché à tout cela, on ne peut manquer d'être bouleversé par l'art de cette éternelle savante petite fille.Et pourquoi ?Et d'où vient cela ?Du talent ?Evidemment.Sans le talent rien n'est possible.Du travail ?Sans doute.Quel talent peut fleurir sans les longs soins du travail ?De l'hérédité ?Elle est russe, et cela n'y est pas pour rien, car les russes, et à plus forte raison les artistes russes sont souvent remarquables par la flamme rare et magnifique qui les dévore.De l'ambiance ?Georges Pitoëff, et à divers degrés, la France, les amis, les lectures, la vie elle-même l'ont influencée.Mais certainement il reste l'essentiel.C'est la personnalité, ou plutôt c'est la personne elle-même.Revenons à ce que nous avons dit tout d'abord, car cela est très significatif.Beaucoup d'artistes ont été admirés et applaudis, et par conséquent aimés, un peu du moins.Mais Ludmilla Pitoëff qui a été moins applaudie que Sarah Iîern-hardt, Eleonora Duse, et d'autres, est mieux aimée que personne.L'amour que son public ressent pour elle est une chose bien différente de l'admiration, de la considération, de l'idolâtrie même qu'il prodigue aux vedettes, voire les plus grandes.C'est que Ludmilla Pitoëff n'est pas une vedette.Ce n'est pas sa personne qu'elle cherche à mettre en valeur.Ce n'est pas même l'auteur, c'est le texte, c'est l'art, c'est la poésie.Peu d'acteurs résistent à la tentation de se tailler des succès personnels en dépit des oeuvres qu'ils jouent.Il est des artistes qui par leur seul magnétisme captent si bien l'attention du public qu'ils en arrivent à déplacer continuellement le centre de l'action dramatique.Lorsque Ethel Barrymore est en scène on ne voit guère qu'Ethel Barrymore, et elle n'a pas besoin pour cela de faire un mouvement ou de prononcer une parole.Cela est admirable, mais cela peut être très nuisible à la pièce qu'elle joue.Le véritable sens peut bien n'en pas sortir.25 AMERIQUE FRANÇAISE Jamais Ludmilla Pitoëff n'attire à elle l'attention du public quand celle-ci doit être ailleurs.Est-ce à dire qu'elle a moins de charme qu'une Barrymore, ou qu'une Bergner, ou qu'une Morlay ?Autant et davantage.Elle aurait pu être la plus grande des ensorceleuses, mais elle n'y tient pas du tout.Ce n'est pas son but.Elle a son style, c'est indiscutable, et c'est inévitable ; mais jamais ce style n'ira se placer effrontément entre le texte et le public.Il servira au contraire à faire comprendre et goûter le texte.A cela uniquement.Evidemment, lorsqu'on possède une belle voix, et que l'on comprend la musique des mots, il est facile de s'y enivrer et de composer une interprétation qui déforme gentiment un texte.Il est encore plus facile de s'appuyer sur ces gestes, ces inflexions, car alors, plus besoin de réfléchir et de se fatiguer.De cette façon on s'éloigne non seulement du texte, mais du A'éritable soi-même, car c'est à travers soi que l'on voit le rôle.Mais jamais Ludmilla Pitoëff ne cède a la paresse.Un acteur célèbre ne lui disait-il pas un jour: "Ne vous dépensez pas tellement.Faites comme moi ; je songe au caviar que je mangerai après la représentation".Mais Ludmilla ne songe pas au caviar.Elle ne songe jamais qu'au texte.Elle se donne tout entière chaque fois qu'elle joue.J'arrive à une chose encore plus importante, sa compréhension extraordinaire.Pour s'en faire une idée il faut l'avoir vu diriger des acteurs.On aperçoit alors cette chose lumineuse ; l'acteur A*oit non seulement le texte et son sens profond, mais il aperçoit le monde que ce texte révèle, de sorte qu'il en reste parfois ébloui.Ceci n'est pas une exagération, car maints acteurs en ont fait l'expérience.Le coeur, l'esprit, les sens de cette artiste ont puisé dans le monde le rare, l'exact, le subtil mélange qui s'appelle le vrai.Encore une fois il ne s'agit pas ici uniquement de faire l'éloge d'une grande artiste.Elle en a eu beaucoup, et ils ne lui font vraiment pas un très grand plaisir.Mais les grands esprits et les grandes âmes doivent nous apporter quelque chose.En y réfléchissant, on est étonné de voir ce que Ludmilla nous apporte, ce qu'elle nous donne, ce qu'elle peut nous donner d'elle-même.Disons-nous bien que l'art, qui est la synthèse de la vie, 26 LUDMILLA PITOEFF en reflète tous les aspects et toutes les parties.Pensons à la vie du monde depuis vingt-cinq, cinquante ans.En somme ce fut une ère de spécialisation, d'expansion, de construction, de conquête, et tout cela n'a pas été mauvais, mais on voit assez que les hommes impatients, superficiels, enivrés par les grandeurs et les succès faciles ont bâti leurs grands édifices sur des bases bien fragiles.Il en a été ainsi dans tous les domaines, dans la médecine, dans l'éducation, dans les affaires, dans la politique, et jusque dans l'art.Les hommes ont obtenu de grands succès, mais ils ont trop peu songé à la solidité et à la validité des fondations et des prémisses.Ils ont manqué d'une chose surtout: d'humilité.C'est par l'humilité que l'on atteint à la grandeur.Lud-milla Pitoëff ne pouvait y arriver autrement.On peut dire que Balzac et Stendhal ont atteint la profondeur, et qu'ils n'étaient pas humbles.Ils n'étaient pas humbles envers les autres hommes peut-être, et ils avaient bien tort ; leur oeuvre même en est moins grande, car toute fatuité détruit.Mais en la présence de l'art ils étaient humbles certainement.L'eussent-ils été plus que leur oeuvre eût été plus belle, et elle a été belle dans la mesure où ils l'ont été.L'orgueil aveugle celui qu'il possède, et ce n'est qu'en écartant le moi que l'on peut voir et se voir.Que voit-elle donc, Ludmilla Pitoëff ?Que voient les grands artistes ?Que la vérité n'est pas la réalité, que la vérité c'est une roue centrifuge qui tourne, et tourne, et qui nous lance pêle-mêle les fragments que nous nommons réalité.Que l'art au contraire c'est la synthèse de la vie, c'est-à-dire la vérité elle-même.Que Part doit donc être plus véritable que la vie ; que c'est la mission de l'art de nous révéler par la synthèse l'ordre véritable qui existe en dessous et au delà du gigantesque désordre du monde.Et encore ?Que partout où passe la vie, elle y écrit quelque chose.Que les hommes ont beau se cacher, ils se révèlent dans leur oeuvres ; que la vie écrit des volumes sur leurs visages, dans leurs maisons, et sur leurs villes.Qu'il n'y a rien de trop petit ni de négligeable dans le monde à condition d'y voir un signe, un symptôme du vrai.Que rien n'est inutile en soi, mais que toute chose est inutile lorsqu'elle est hors de pla- 27 AMERIQUE FRANÇAISE ce.C'est cela, par exemple, qui fait de la sentimentalité un sentiment inutile ; car c'est un "sentiment égaré.Aux petites choses les petites places, et aux grandes les grandes ; la pureté dans l'art, cette grande vertu que Ludmilla Pitoëff nous apporte, ce n'est pas autre chose.Enfin que l'artiste doit s'agenouiller devant la vie, et travailler, et puiser humblement et joyeusement son art aux sources mômes de l'art et de la vie.Ce sont cette intelligence, cette humilité, cette simplicité, cette profondeur, cette constance, et cette joie — oh, la grande et durable joie — que Ludmilla Pitoëff nous apporte.Demandons-nous quels sont les dieux que nous avons adorés, et s'ils sont les plus grands ?Comment se fait-il qu'un Paul Claudel, et qu'un Charles Péguy, et qu'un André Gide commencent seulement d'exercer l'influence qu'ils méritent, même sur les esprits cultivés ?Et en musique, en peinttire, et au théâtre, devant quels autels nous sommes-nous prosternés ?Ceci n'est pas seulement une question adressée à autrui.C'est aussi l'aveu d'une personne qui a péché autant que les autres, et plus que d'autres.Georges Amyot.COMPARATIVE LITERATURE STUDIES Un groupe de professeurs universitaires français à Londres a récemment fondé un successeur à la savante et vivante "Revue de Littérature comparée", fondée à Paris en 1921 par Fernand Baldensperger, ancien professeur à la Sorbonne, et Paul Hazard, professeur au Collège de France, et suspendue lors de la débâcle de la France.La nouvelle revue, magistralement dirigée par le professeur Marcel Chicoteau, compte parmi les membres de son comité de patronage le regretté sir Hugh Walpole, C.B.E., Walter de la Mare, Hilaire Belloc et sir William Rothenstein.Maximilien RUDWIN.N.D.L.D.—M.Maximilien Rudwin, collaborateur littéraire du "Jour" et du "Travailleur", qui nous a prié d'insérer cette notice, vient d'être nommé directeur de cette revue pour les deux Amériques.Pour tous renseignements s'adresser à M.Maximilien Rudwin, Hôtel Albert, 65 University Pl., New York, N.Y.28 GALLU LE CHIEN Gallu le Chien fut donné à Marie peu après son mariage.Rien que Chien, et pas plus, mais de la sorte qui fait un ami.De la sorte qui s'attache.Il fut donné à la Marie alors qu'il était un tout jeune chien, instable de pattes, agile de langue.Il courut, sauta autant qu'il lui était possible, lécha tout, et s'empoisonna presque plusieurs fois.Mais il grandit et devint chien.Rien que chien, niais bon chien.Tant il grandit, grossit et vieillit, que la Marie aussi vieillit, et que son mari se l'ait tuer dans un stupide accident.Une barque perdue au large, coulant à pic, personne sauf.Ce fut grand'peine, et deuil dans la maison.Longtemps il fut que Marie mit deux plats sur la table, comme avant, et raconta sa journée à Georges, même s'il est mort.Dix ans de ce manège.Gallu aussi était en deuil.Autant il avait été le chien de la Marie, autant il avait été le chien de Georges.Il s'était attaché à lui comme savent s'attacher les chiens.Quand Georges mourut, Gallu ne pleura pas.Les chiens ne pleurent pas.Mais il eut de la peine, et ne courut jamais comme avant, ne fut jamais le Gallu alerte, sautillant, frémissant d'autrefois.Il devint un chien triste, lent, sans la faconde coutumière.Le dimanche, après la messe, il était aux côtés de la Marie quand elle allait prier sur la tombe de Georges.Et la semaine, il la suivait pas à pas, dans tous ses ouvrages, partout où elle allait.Puis, un jour, tout changea.Pas encore pour le Gallu, mais certainement pour la Marie.Avec les années, la peine de la Marie s'était amenuisée, avait pris forme de routine.Quand elle disait: "Pauvre Georges!" elle voulait bien plus dire "Pauvre Marie, qui doit peiner, travailler seule, en- 29 AMERIQUE FRANÇAISE dosser toutes les responsabilités, sans personne pour partager le fardeau." Pauvre Marie !.Ouais.Plutôt que Pauvre Georges ! La peine qui n'en est i>lus une ne vieillit pas une femme.Au contraire.N'ayant plus de ces ébats qui font vieillir une femme, n'éprouvant plus la tension nerveuse du mariage, Marie rajeunissait sans s'en rendre bien compte.Un dimancbe, il vient un monsieur à la maison.Un monsieur qui parla dans les yeux de la Marie toute une veillée.Quand il partit, Marie monta se coucher, et le Gallu la suivit comme il l'avait toujours fait depuis la mort de Georges.Il entendit tous les soupirs de la Marie, toutes les heures d'insomnie qu'elle connut cette nuit-là.De plus, elle oublia la caresse à Gallu, ce geste en relevant le poil qu'elle lui faisait sur le cou avant qu'il ne se couche sur le paillasson, au pied du lit.Gallu se rendit compte que quelque chose se produisait.Dans son coeur de chien, il souffrit un peu.Plus encore le lendemain soir, quand le beau monsieur revint.Comme ça deux mois, et voilà que les choses deviennent plus tendres, plus caressantes, et la Marie dort de moins en moins.Un matin, un matin d'automne, Gallu fut laissé à la maison, et la Marie s'en fut au village, dans la voiture qui vint la chercher.Elle était habillée de neuf, et sur sa figure il y avait un sourire que le Gallu ne lui avait jamais vu.Un grand sourire heureux, en base à des yeux qui pétillent on ne sait de quel feu nouveau.Quand elle revint, presqu'au midi, elle n'était pas seule, le monsieur était avec elle.Il la tenait par la main, et que je t'embrasse une fois la porte fermée, longtemps, farouchement.Et le Gallu qui comprend tout-à-coup que le monsieur, ce grand monsieur brun avec des yeux moqueurs et un sourire méchant, c'est lui qui va remplacer Georges.30 GALLU LE CHIEN Gallu partit, dehors, à travers les terres, jusqu'au grand ruisseau, loin dans le bois.Une excursion qui lui prit toute la journée, et chassa les idées qu'il avait.Pas assez pour qu'il oublie que Georges, son Georges, était remplacé, cependant.Mais que pouvait-il, lui Gallu, contre un homme ! Il revint le soir, et trouva toutes portes fermées à double tour.Va ici, à la porte d'avant, pour la trouver fermée ! Va là, à la porte de côté, que c'est la même chose.Et môme pour la porte d'arrière.Gallu est de cette maison depuis longtemps.Il en connaît tous les coins et racoins.Il ne s'en fera pas pour une porte fermée.Derrière la maison, entre le hangar et la cuisine, il y a un trou dans le mur, que Georges a toujours négligé d'obturer.Il entra donc par là, et monta à la chambre.Il n'aurait pas dû.La Marie était avec Maurice.Quand il vit le chien entrer, il voulut le chasser, mais Gallu qui couchait sur le paillasson depuis dix ans, et n'entendait pas céder son droit de propriété aussi facilement, montra les dents.Le monsieur leva le pied sur Gallu."Marie, tu vas te débarrasser de ce chien-là.Il y a longtemps qu'il me tombe sur les nerfs.C'est pas un chien, c'est un barbet.D'ailleurs, tu vois, il est vicieux." La Marie ne dit rien.Gallu continua de gronder et de montrer les dents.Le monsieur reprit : "Je ne l'endurerai certainement pas dans la maison ! Encore moins dans notre chambre." Gallu allongea le rictus.Il en a des façons le beau monsieur, des façons vite de s'arroger tous les droits: notre chambre.Le beau mâle !.Marie tenta un rapprochement."Ecoute Maurice, c'est un bon chien, bien entrainé pour les vaches, pourquoi s'en débarrasser ?" Et elle ajouta : ".D'ailleurs, c'est le chien de Georges." Raison de plus, pour un homme comme Maurice.31 AMERIQUE FRANÇAISE "Vends-le à qui voudra l'avoir.Le chien de Georges !.Mais c'est justement pour ça que je veux le vendre !" Marie se serra les lèvres et se ferma le visage."Je ne le vendrai pas." Maurice comprit qu'il perdait la partie.Gallu, lui, comprit encore plus.Il sortit de la chambre.Le lendemain matin, la Marie se leva de bonne heure.Gallu était couché sur la catalogue devant le poêle.Les jours se passèrent.Gallu ne monta plus à la chambre, et rien ne survint pour provoquer l'explosion.Maurice le regardait bien d'un air méchant, mais il n'osait rien devant Marie.Et Gallu n'était pas assez bête d'aller se fourrer seul avec lui.Il passait presque toutes ses journées à dormir ou à rêvasser sur sa Catalogne.La Marie non plus n'avait pas entamé le sujet de conversation de l'autre soir.Pas un mot de Gallu à Maurice, et pas un mot à Gallu.Une indifférence qui faisait mal.Pas une caresse, pas un seul des gestes d'autrefois qui faisaient tant de bien au pauvre chien.Une semaine passa ainsi.Maurice entra un soir pour souper, et Gallu dormait.H ne l'entendit pas venir, et Maurice buta dessus.tomba presque.Gallu se réveilla, apeuré, et montra les dents, le poil hérissé sur le dos, prêt à la bataille rangée.Maurice ne fit qu'un saut en arrière, et jeta à Marie: "Tu vois ce que je t'ai dit ?C'est un chien vicieux.Si tu ne le vends pas demain, c'est moi qui vas le vendre !" Une fois de plus Gallu partit et arpenta les terres.Cette fois toute la nuit.Il avait lu la décision soudaine dans les yeux de sa maîtresse.Elle ne le vendrait jamais, cela il en était sûr, mais elle le tuerait.D'ailleurs, c'est un vieux chien Gallu.•Il erra toute la nuit, sachant que la mort était inévitable.Il aurait pu se sauver, aller vers d'autres cieux, mais il ne l'aurait pas fait.Au matin il retourna donc vers Marie.La Marie était déjà debout, s'affairant devant le poulailler.Gallu la vit, et elle le vit en même temps.32 GALLU LE CHIEN Il ne bougea pas quand elle ramassa la carabine appuyée au mur.Non plus quand elle épaula, fit feu.Non plus quand la balle lui faucha le ventre.La Marie s'approcha, prête à lui donner le coup de grâce.Gallu n'était pas mort.Il regarda la Marie, encore debout sur des pattes de plus en plus flageolantes.Puis il tomba, et la regarda encore une dernière fois.Deux grands yeux bruns, infiniments tristes.Puis il mourut.La Marie s'enfouit le tête entre les deux mains, et pleura longtemps, immobile, consciente de la chose énorme qu'elle venait d'accomplir sans raison.* * * Le village trouva Jean-Pierre un matin.Façon de parler.Hier, Jean-Pierre n'était pas là.On ne connaissait pas de Jean-Pierre.Mais il a d\i arriver durant la nuit, car il se trouva là un matin.Un grand gars solide, beau comme le sont ceux de la mer.Il attendait devant le magasin des Kobins.On le savait étranger, on le questionna.Il dit se nommer Jean-Pierre.Quand on lui demanda d'où il venait, il montra la direction de Gaspé, d'un geste vague.Il parlait leur langue, il savaient les mêmes choses qu'eux, il devint un des leurs.Il s'engagea sur la barque de Basile.Deux mois de pêche, puis l'automne se termina, et avec l'automne, la pêche.Un soir, Maurice ramena Jean-Pierre avec lui, comme homme engagé.Il entra à l'heure du souper, alors que la Marie popotait autour du gros poêle chargé de chaudrons, de pots, de casseroles.Maurice d'abord, puis Jean-Pierre.Il faisait chaud dans la cuisine.Plus chaud que dehors, car dehors, dans le soir déjà tombé, c'était le vent d'automne, la tempête qui s'élevait, la mer qui rechignait en étreignant les récifs de grands bras cauteleux.Maurice n'eut pas le temps de présenter Jean-Pierre à la Marie.33 AMERIQUE FRANÇAISE Non plus qu'il eut le temps de dire ce que venait faire Jean-Pierre dans leur maison.La Marie avait levé les yeux, elle avait regardé le nouveau venu, lui aussi de son côté, l'avait regardée, et il l'avait regardée de ses grands yeux bruns, infiniment tristes, accusateurs.Les yeux de Gallu ! La Marie tomba évanouie, la tête ramassée dans son bras____ Et pour la première fois depuis son arrivée au village, pour la première fois depuis deux mois, Jean-Pierre sourit.Tellement un drôle de sourire.Yves Thériault.SOURCES par Léo-Paul Desrosiers D'aucuns reprochent à M.Desrosiers de trop écrire.Deux romans, "Les Opiniâtres" et "Sources", presque coup sur coup ; vraiment, il exagère ! Darius Milhaud les scandaliserait, qui affirme par boutade que la musique est d'abord une affaire d'encre et de papier à couvrir tous les jours de notes.Il n'est pas inutile que chaque expérience un peu significative du compositeur, du peintre, du poète ou du romancier soit soumise à la critique et brave les réactions du public.Celles-ci, même indécises et celles-là, même injustes, aident l'artiste à trouver sa voie, l'obligent à s'affirmer et à se renouveler.Ceci pour dire que l'auteur des vigoureux "Engagés du Grand Portage" a eu raison de publier "Sources" quelques mois après "Les Opiniâtres".Il a modifié une fois de plus sa manière et il nous donne, avec ce dernier livre, l'ouvrage le plus original et le plus dense qu'il ait écrit.L'analyse précise et forte d'un caractère et l'étude de son évolution psychologique, un réalisme poétique à la Pesquidoux, dans les descriptions de la nature et les évocations de couleurs ou de parfums, un lyrisme qui jaillit ample et drû, tels sont les genres si divers que la maîtrise technique de M.Desrosièrs juxtapose harmonieusement dans "Sources".Une seule réserve : on s'explique mal que l'auteur refuse à son héroïne le plein épanouissement de sa féminité, c'est-à-dire qu'il évite même la moindre allusion à une espérance de maternité pour Nicole.Parmi toutes les joies que lui apporte sa vie de jeune femme, il n'est pas question un seul instant de celle, disait Bergson, qui "annonce toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire." Jean Cusson.34 LA TRANSCENDANCE EST-ELLE RÉELLE?Nous a vous décrit, dans notre dernier article (1) les conséquences pratiques de la philosophie relativiste du connaître.Nous tenterons maintenant d'expliquer sa structure théorique.Ensuite nous nous efforcerons de montrer comment il nous a semblé impossible d'aborder le problème de la connaissance et de la pensée en général sans tenir compte de cette philosophie.Enfin nous relèverons les contradictions et les déficiences du relativisme, sans méconnaître ses exigences critiques, pour esquisser les grandes lignes du chemin à parcourir pour retrouver la réalité et la transcendance.Bien qu'il faille reconnaître que personne ne pense à moins de se poser comme sujet d'un objet auquel il s'oppose, on ne peut pas, dit-on, conclure de là, à la réalité du sujet pensant et de l'objet pensé.Il ne s'agit pas de nier le moi et le monde que la conscience et les sens affirment mais de refuser à l'un le droit de posséder la réalité, et à l'autre, le droit d'être la réalité.En effet, s'il est nécessaire, dans une pensée, que le moi se fasse sujet et que le monde soit fait objet, il n'en découle pas que le moi devienne l'autre, qu'il devienne la vie du monde, participant dans sa réalité à la réalité du monde jusqu'à être modifié et mesuré par elle ; il n'en découle pas que le monde soit une chose dont la réalité est offerte, prenable et modifiante.Le sujet et l'objet seraient donc des fabrications.L'objet ne serait pas le principe de la connaissance, le sujet n'en serait pas le terme, mais,l'un et l'autre le produit même de la connaissance."Il n'y a pas plus de moi avant le non-moi que de non-moi avant le moi ; car moi et non-moi sont deux résultats solidaires d'un même processus de l'intelligence.D'autre part, étant tous deux relatifs au progrès d'une activité coordonnante et unifiante, ils n'épuisent pas les ressources de cette activité".(2) Sujet et objet seraient un symbole fabriqué par la connaissance pour rendre compte à elle-même de son travail.L'un et l'autre serait une fiction qu'il faut inventer parce qu'on (1) Le monde a-t-il des Principes ?Tome II, No.4, A.F.(2) Léon Brunschvicg.L'expérience humaine et la causalité physique.Al-can 1922, p.611.35 AMERIQUE FRANÇAISE ne pense point sans mettre deux termes en relation.C'est pourquoi, si l'objet et le sujet ne sont que la fixation arbitraire en termes opposés d'une relation de la pensée à elle-même, cette relation sera la seule réalité de la connaissance.Aussi n'y aurait-il pas de science de la connaissance et de la pensée, mais reconnaissance de connaissances multiples et contradictoires et de collection de pensées opposées.L'étude de la pensée sera l'histoire des pensées.Par l'histoire, nous apprendrons que l'homme a pensé, que l'homme a cru participer à la réalité d'un objet extérieur à sa pensée, que cet objet était une fiction puisqu'il l'a pensé différemment à différentes époques.Est-ce à dire que celui qui aura cessé de croire à un objet extérieur à sa pensée, ne pensera plus ?Est-ce à dire que n'étant plus sujet d'aucune réalité, l'homme cessera de penser pour critiquer et détruire ce qu'il avait pensé ?Est-ce à dire qu'il n'y aura plus ni science, ni art, ni morale, ni religion puisque aucune de ces connaissances n'aura plus d'objet, puisqu'elles, n'auront point de sujet à remplir, puisqu'elles n'établiront point de lien réel entre un être intelligent et un être intelligible ?Est-ce à dire que si la science de la pensée se réduit à l'histoire de son développement, il n'y aura plus qu'une critique de la pensée passée ?Non pas.L'intelligence continuera de faire des oeuvres de pensée qui seront d'autant plus pures et désintéressées qu'elles se détacheront davantage des objets qu'elles exprimeront.En effet, si la critique surveille la pensée, ce n'est point pour la ruiner, mais pour réduire le sujet et l'objet qui l'expriment à leur fonction de représentation, afin de libérer la pensée pure et de la rendre à son mouvement créateur.L'objet et le sujet sont, en somme, pour la pensée contemporaine, un produit de l'intelligence qui perfectionne l'intelligence plus il renonce à lui-même, plus il renonce à sa réalité pour n'être que le terme inconnaissable d'une relation qui n'est pas intelligible sans ce renoncement.L'extériorité et l'intériorité considérées séparément sont inintelligibles."Ces formes apparaissent contradictoires si on prétend les réaliser à part: elles s'évanouissent dans le mysticisme de l'un ou dans l'agnosticisme de la chose, tandis qu'elles constituent en fait, par leur insurmontable relativité, par le perpétuel devenir de leur solidarité, le tout du connaître et de l'être (3).(3) Léon Brunschvicg.L'expérience humaine, Alcan 1922, p.610.36 LA TRANSCENDANCE EST-ELLE REELLE ?En interprétant ainsi la pensée humaine, on espère que l'homme atteindra ' un humanisme détaché d'illusion et d'égoïsme.Par l'histoire et la critique de la science, l'homme prendra conscience de la relativité de sa connaissance pour se former en même temps une conscience morale et religieuse, libre des préjugés égoïstes et des traditions littérales.Se libérer de Dieu, se libérer de soi pour créer une idée de Dieu qui ne sera ni Dieu, ni l'homme, mais la relation de l'homme
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