Amérique française, 1 janvier 1942, avril 1942
1ère ANNEE No 5 1 k^Mo,, AVRIL 1942 AMÉRIQUE FRANÇAISE PIERRE BAILLARGEON .Eglogues HENRI LAUGIER.Saison d'Art à Montréal WALLACE FOWL1E .Paul Claudel RENÉ CHICOINE.Les trois Mystères de l'Oeuvre d'Art PIERRE DE LANUX.La Rive de Loire CHRONIQUES GUSTAVE COHEN.Le Jeu d'Adam et Eve JACQUES G.DE TONNANCOUR .Goodridge Roberts PAUL CARDINAUX .Courriers de France PAUL TOUPIN.Claudel à Montréal NOTES Livres.—Péguy-IIalévy ; La Pureté dans l'Art ; Le Désert de Gobi.Spectacles.—L'Echange à l'Ermitage.DIVERS Fracostel à Fracostel 35 cents MONTRÉAL AMERIQUE REVUE Directeur : PUBLIERA : Henri LAUGIER Paul DUMAS Wallace FOWLIE Jacqueline M ABIT Ivan GOLL Albert PELLETIER Paul TOUPIN Rex DESMARCHAIS Paul MORIN Jean CUSSON Alfred DESROCIIERS .Jacques PERRON Clément MARCHAND Guy SYLVESTRE Anne HEBERT Glaude BERNARD Roger DUHAMEL Jacques LAV1GNE Henri BRULARD Maurice GAGNON Jovette-Alice BERNIER Jean DUFRESNE Henri FRACOSTEL André DAGENAIS Pierre de LANUX Gilles CORBEIL Jacques G.de TONNANCOUR Eliane HOUGHTON BRUNN Adresser les manuscrit* ù l'ierre Baillargcon, 546 avenue Bloomfield, Montréal.Les textes non publiés ne sont pas retournés. FRANÇAISE LITTÉRAIRE PIERRE BAILLARGEON BULLETIN D'ABONNEMENT.Veuillez m'inscrire pour un abonnement de un an, six mois.Ci-ioint mandat-chèque de $ .Un an (10 nos) : $3.; six mois : $2.i Nom .Adresse .A.,1e.194.Détacher le bulletin et l'adresser : pour Montréal, à Pierre Baillargeon, 546 avenue Bloomfield, pour Québec, à Maurice Cusack, 241 Grande Allée, pour Ottawa, à Paul F.Baillargeon, 304 Driveway. PRINTEMPS Capricieux et doux Comme une flûte aux lèvres, Petit troupeau de chèvres, Conduis-moi n'importe où ! Chaque arbre est une embûche Où le soleil bruit fort Comme des mouches d'or Prises dans une cruche.Le vent souffle, et les buis Accrochent des oiseaux ; Roseau dans les roseaux, Ma flûte chante, puis Soudainement s'apaise Au passage rapide D'un dieu.Le lac se ride.Qui me frôle ?Qui est-ce ? UN TITHON ASSAGI 1/ombre est perverse, mais qu'importe ?le poil roux Des chèvres sent le trèfle et l'on dort bien dessous.Le soir prend mon chemin, je ne peux pas le suivre.S'il rêve comme un pâtre, il fait bon pour lui vivre Seul : l'amante apparaît à son premier soupir.D'un asile trop sûr comment peut-il jouir ?Le vagabond sans but et sans maison habite La route.Pour dormir, je ne veux pas de gîte Autre que cette bure, ou cet ample tapis D'animaux mollement côte à côte assoupis.Le vent qui souffle un peu, c'est la plus tendre mousse.Que l'Aurore ne trouve ailleurs couche plus douce ! Apre bonheur avec le moins brusque pasteur, Et sa cuisse de bouc amoureux et sans soeur !.H rêve, il est Tithon ; il veut être cigale, A l'oublieux, du moins, l'histoire est sans morale.Il n'aura pas le temps d'être immortel et vieil ; Les plaisirs dureront jusques à son réveil. Alors elle a couru dans la creuse prairie ; Pour tels pas égarés, quel sort de rêverie ?.Elle a soufflé longtemps à ma flûte en repos ; Cependant nulle oreille.Où sont donc les troupeaux ?Le soleil dans le pin bleu circule en abeille» ; Les lourds bourdons en fleurs butinent les corbeilles Près de l'ombre qui tourne où, berger en plein jour, Le nouveau fils de Zeus rêve, et regarde autour : Un petit serpent va comme un flot de cratère, Puis disparaît soudain, bu par un pli de terre Du trop noble, amant reste un mythe sans dessein Où le soleil toujours murmure avec l'essaim, Les bourdons lourdement poursuivent leur vendange ; Ils rôdent près du trèfle où l'ombre du pin change.Tithon selon son goût n'est cigale que pour Le vague adolescent environné de jour. REGARDS C'est de butiner les choses, Voir les roses Et les arbres et le ciel : Pillant ces pleines corbeilles, Mes abeilles Me comblent du plus pur miel, Elles entrent, elles sortent Par les portes Entr'ouvertes de mes yeux ; Mon chef bruit comme une ruche, Une bûche Sous des abeilles de feu ! L'OMBRE L'ombre légère au bord de l'eau Quand le soleil dans le bouleau Agite un vague essaim d'abeilles Et que, la brise soufflant fort, Il tombe à terre des grains d'or, L'ombre où tardivement tu veilles, Te fait penser moins à la mort Qu'à la vie où le monde dort ; A peine empêchant ta paupière De retomber sur ton oeil las, Par le sommeil, couché là-bas, Tu te laisses changer en pierre.Pierre Baillarqeon 6 SAISON D'ART A MONTREAL Aïda venait de triompher.Les derniers applaudissements s'apaisaient.Humbles devant leur succès, grimes et costumés, les acteurs s'inclinaient, s'inclinaient encore, devant une salle qui s'enveloppait de fourrures.Les spectateurs échangeaient des paroles vaines, des impressions à fleur de peau, des jugements temporairement définitifs.Spécialistes étroitement passionnés de leur art, le Peintre et le Musicien ferraillaient : consommateur ingénu de Peinture et de Musique, le Biologiste les observait.Le Peintre.—« En quelle langue était jouée Aïda ?A de certaines sonorités, il m'a semblé reconnaître de l'anglais ; par instants les chanteurs me paraissaient parler des langues différentes ; et, à vrai dire, je n'ai compris goutte à ce que racontaient les héros de ce somptueux et sombre drame.» Le Musicien.—«Je l'ignore moi-même, mais vraiment, vous vous attachez à des questions dont l'importance est nulle.» Le Peintre.—« Vous soutenez donc, que toute l'évolution de cette histoire mouvementée, est extérieure à votre plaisir ?.» Le Musicien.—«Je le soutiens.Les paroles, et le dialogue auxquels, comme vous, je n'ai rien compris, ne pouvaient rien ajouter de précis à ma délectation.La véritable joie que me donne la musique tient à ses notes, à ses timbres, à ses accords, à ses lignes mélodiques ; et l'histoire compliquée sur laquelle ces données premières et efficaces de mou plaisir sont accrochées, n'est que stérile et vain prétexte.Pour moi, qui ai la musique dans la peau, je ferme souvent mes yeux au spectacle, et mon esprit au.sens des paroles, quand le hasard veut que je les comprenne.Et ma délectation sans défaut, tient seulement aux sonorités, aux rythmes et aux arabesques mélodiques.» Le Peintre.—«Je fais des efforts pour vous suivre vers la Musique abstraite ; — à vrai dire, j'éprouve quelques difficultés ; si la délectation sonore constitue la pure joie musicale, 6 SAISON D'ART A MONTREAL pourquoi tant de récits, d'anecdotes, de disputes, et d'événements inutiles, se présentent-ils sur le plateau.Tous ces phénomènes sont-ils vraiment, et vainement, épi phénoménaux ?.» Le Musicien.—« Croyez-moi, pour le musicien, ils le sont.Les problèmes intellectuels, sentimentaux ou symboliques que débattent, avec quelque longueur, vous le reconnaîtrez, dans la Tétralogie, Wotan, son épouse, et les autres héros germaniques, me sont toujours restés totalement extérieurs.ils me sont toujours restés aussi hermétiques que le calcul différentiel ; mon entendement les ignore; et je pense que c'est bien ainsi; quant au texte même des déclarations amoureuses de Tristan et Isolde, il vaut mieux que je les ignore, car elles n'ajouteraient rien à l'exquise et profonde jouissance que me donne la musique.» Le Peintre.—«La logique de votre pensée est impérieuse; laissez-moi cependant me défendre et résister.Pourquoi s'encombrer alors de personnages, de costumes, d'éclairs, de tonnerres, d'assassinats et de baisers : de lacs et de montagnes ; de forges et de cathédrales ?Si votre altitude ne se fonde pas sur quelque subtil sophisme qui se camoufle avec habileté, tout cet.attirail A prétentions naturalistes, devient inutile, et par suite ridicule ?.» Le MnsmTEN.—« Soyez-en bien convaincu, il T'est ; en vérité, nous musiciens, arrivons, à ne pas en être trop cênés : et la scène peut nous présenter des allusions, plus ou moins précises, souvent naïvement humoristiques, à une réalité de faits divers, A peine esthétiquement transposée sans que nous en souffrions trop.La vraie musioue envofite.et la ioie exclusive, qu'elle mobilise en nous, rend tout le reste indifférent.Elle est notes, accords, rythmes, mélodies, silences, contrepoint, enchevêtrement, déroulement et dénouement de thèmes : et rien d'autre.Ceux dont l'émotion s'accroche n ces éternels néants, la vie.l'amour et la mort, qui acritent l'Ame humaine, et cresticnlent sur la scène, ceux-lA croient aimer la musinne.et ne sont sensibles qu'au drame.T'admire profondément Wnfmer.et son art me transporte : mais ie n'ai iamais débrouillé les fils enchevêtrés qui cheminent, dit-on.A travers les ténébreux événements et les obscurs symboles de la Tétralogie.Musique pure, musique abstraite, comme dans 7 AMERIQUE FRANÇAISE une symphonie, une sonate, une etude ou une fugue ; tout le reste est vanité superflue.Le maximum tolerable, est un simple mot «Appassionata» on «Héroïque» ou «Pastorale» ou «Funèbre » pour définir une tonalité sentimentale chez l'auditeur en quête de directives sommaires, sans boussole musicale.Dans l'opéra, les événements dramatiques qui encombrent la scène, et, reconnaissons-le, ne réussissent pas à émouvoir le public, ne sont qu'un prétexte à aiguiller, chez quelques auditeurs à l'oreille indifférente, une rêverie intellectuelle, vers des problèmes d'une simplicité découra séante, dont le puéril livret est sans lien sensible avec la réelle beauté de l'oeuvre, qui est.sonore, et rien d'autre.» Ainsi, le Musicien, expert dans son art, parlait pour la Musique pure, cependant que le Peintre, consommateur accidentel de musique souhaitait que l'opéra racontAt une belle histoire humaine : et regrettait obscurément de l'avoir mal comprise.Mais la salle se vidait : les taxis s'empressaient.«Allons, dit le Peintre, poursuivre ce débat devant d'autres thèmes : je viens de recevoir un Picasso, un Léger : ils sont dans mon atelier.Quelques scotchs de qualité nous aideront à élucider notre différend.» Dans l'atelier, sur les murs, le Léser et le Picasso, affirmaient impérieusement, les droits de l'homme a la création abstraite déliée de toute chaîne naturaliste.Les positions, en un instant, se renversèrent curieusement.Le Musicien, qui, quelques minutes auparavant, fermait les veux au spectacle et exaltait la joie pure des sons et des rythmes, réclamait a son tour une histoire.Le Musicien.—« Mais enfin, mon cher Peintre, que racontent ces toiles ?.que représentent-elles ?je voudrais comprendre.» Le Peintre.—«Ces questions, mon cher mélomane, ont déjà été posées un errand nombre de fois : voici ce qu'il convient d'y répondre simplement.Le peintre a le droit, de ne rien représenter : enfoncez-vous cela dans la tête.La peinture, ce sont des lignes, des couleurs, des surfaces et des arabesques, comme votre 8 SAISON D'ART A MONTREAL musique, celle que vous aimiez, c'étaient des sons, des accords, des rythmes et des mélodies.Pourquoi imposez-vous à un peintre, par un préjugé préalable dont vous vous êtes libéré dans la création sonore, l'obligation de raconter une histoire, un fait divers, ou une allégorie symbolique, dans la création colorée ?.» Le Musicien.—« Vous me prenez à mon piège, virtuose de l'Arc-en-Ciel en délire ; je comprends que vous avez peut-être raison, à moins que quelques sophismes.Mais si je comprends, je ne sens pas.Les cubes de votre Léger, et les écritures de votre Picasso me laissent indifférent.» Le Printke.—« Qu'y puis-je ?Au fond, vous êtes intellectuellement convaincu, mais tout votre instinct, habitué à admirer dans les musées, le Sacre de Napoléon, la Première leçon de Piano, ou la Justice poursuivant le Crime, est en pleine rébellion, a l'idée qu'une toile peut être belle, sans représenter quelque créature du bon Dieu, prise dans la nature.Tl faudrait faire votre révolution intérieure : ce n'est pas si simple : et sans doute, si bon public que vous soyez, vous y faudra-t-il du temps !.» Le Mttstoten.—« Tout de même, expliquez encore.Ne vois-je pas dans votre Léger des pommes, une cruche, une table, peut-être un tyau de poêle, et un escalier.» Le Prtxtre.—« Assurément.Ne m'avoz-vous pas dit qu'à coté de votre musînue abstraite, il pouvait subsister quelques allusions plus ou moins vncrues et naïves à des réalités naturelles?.Te vous retourne l'argument.Tl v a en effet dans cr> Lésrer des allusions sommaires h des comestibles variés, et à des obiets familiers : mais regardez, ils sont traités sans respect de réalité, et c'est seulement leur couleur, ou leur forme : ou une couleur irréelle, ou une forme arbitraire dont ils sont dotés par le peintre oui s'insèrent dans le tableau, comme un élément de la construction, de la sonate de couleurs et de limes, de la svmphonie abstraite nu'ont harmonisée Léser.ou Picasso.» Le Musicien.—«Prométhée de la peinture, cubiste créateur de beautés sans liaison avec la nature, qui dédiez votre admiration a ces lignes, ces cubes, ces abstractions irréelles, je vous abandonne décidément ce champ ; mais je vous plains beaucoup ; voilà que vous sont fermées les joies qui ont enchanté l'âme des 9 AMERIQUE FRANÇAISE générations de tous les pays et de tous les temps ; et Rembrandt, et Rubens, et Fragonard, et Téniers et Delacroix et Ingres ; et Giotto, et Botticelli ; et Turner et Constable ; et ce royaume dédié à la compréhension, à l'imitation ou à l'exaltation de la nature, qui reste le mien, est tellement plus riche.Le bénéfice est pour moi.Ce concret naturaliste vous est interdit, abstracteur de quintessence esthétique.» Le Peintre.—« N'en croyez rien.Et .je soutiens précisément le contraire.A savoir que ceux qui ne sentent pas la peinture pure, cubiste, abstraite, ou surréaliste, ne peuvent pas sentir la peinture d'imitation des siècles passés.A ceux qui n'aiment pas Bonnard, Chardin est fermé ; à ceux qui n'aiment pas les Picasso méchants, Ingres reste hermétique, et Giotto, et les Primitifs de tous les pays.J'interdis aux détracteurs de Braque d'aimer Ver Meer.» Le Musicien.—« Vous exagérez le paradoxe.Vous monopolisez la peinture, et ceux qui ne partagent pas vos goûts pour les élucubrations cubistes, se voient interdire toute compréhension de toute autre forme de peinture ! » Le Peintre.—« Vous avez très bien saisi, et c'est en effet ce que je soutiens ; qui est bien inquiétant pour vous.N'y voyez aucun paradoxe.je vous donnerais aisément mille exemples, plus péremptoires les uns que les autres : prenons-en un, dont tout Montréal parle en ce moment.Vous avez sûrement dans votre esprit le souvenir de ce délicieux petit Ver Meer.que présente, en bonne lumière, l'exposition de La Galerie des Arts : voilà bien un tableau qui réunit une unanimité d'éloges à la vérité un peu inquiétante : or, presque tous ses admirateurs l'aiment, pour des qualités oui n'ont aucun rapport avec sa réelle beauté : on l'admire pour la perfection technique de son exécution : pour son exactitude photographique : pour sa fidélité de reproduction des objets :'les sensibilités esthétiques les plus obtuses, sont sensibles à ce support photographique inutile.L'Iroquois le plus inculte se réiouit pour une fois de se trouver d'accord, avec l'amateur le nlus averti.Mais cet accord repose sur une confusion mentale évidente.La preuve en est que l'amateur a chez lui des Picasso, des Braque, des Léger ou des Matisse, tandis que tant d'ad- 10 SAISON D'ART A MONTREAL mirateurs du Ver Meer, rassemblent sur leurs murs personnels des couchers de soleil académiques, des natures mortes d'une insolente platitude, des nus écoeurants.Je soutiens que l'homme qui n'aime ni Braque, ni Bonnard, ne peut aimer dans Ver Meer ces qualités véritables de couleur, de composition et de création, qui s'y trouvent effectivement et sont isolées, à l'état pur dans Braque et Bonnard ; mais sont supportés dans Veer Mer, par une technique de reproduction photographique fidèle qui, — excusez-moi, — encombre l'incontestable chef-d'oeuvre, et lui vaut l'admiration universelle.» Le Biologiste.—«L'heure s'avance ; Morphée nous attend ; voyez sur les Laurentides les voiles de la nuit qui se déchirent et déjà, les premières lueurs de l'aube sur la noble ligne des collines ; le hasard des lois naturelles rassemble ainsi les premiers éléments de beauté qui firent rêver les hommes ; adorateur de la nature, son art devint rapidement, homo additus naturae ; voici l'homo faber ; l'homme créateur.Il a conquis depuis longtemps la liberté totale dans le royaume des sons ; il conquiert sous nos yeux le royaume des couleurs.Un cubisme de Braque, c'est un Aria de Bach ; et le Guernica de Picasso, c'est une Symphonie Héroïque — Saluons ces Libérateurs de la Palette, ces conquistadors de l'Arc-en-Ciel.Henri Laugier.11 PAUL CLAUDEL A lioger Shattuck.Paul Claudel est le plus exigeant de tous les poètes.Pour le suivre et le comprendre, il exige l'âme entière du lecteur.Ce n'est pas le côté somptueux et complexe de son oeuvre qui tyrannise notre intelligence, c'est surtout l'unité harcelante et presque intolérable de ses livres.Cette unité ne nous laisse aucun repos, aucun rêve, aucune immobilité.iSans respirer entre les attaques, Claudel assène sa vérité.Le plus redoutable des poètes, il peut paraître aussi comme le plus cruel.Et pourtant, en examinant dans le détail cette oeuvre, nous ne découvrons pas d'exemples précis de cruauté.Elle peut nous l'aire cette impression générale, parce que c'est une oeuvre totale et unie dirigée contre l'esprit du siècle.Paradoxalement, Claudel est le poète par excellence du monde, le poète qui a nommé le plus d'objets dans le monde, le poète réaliste dans son amour pour les objets les plus humbles et les plus familiers ; mais il est aussi le poète le plus implacablement hostile au monde, c'est-à-dire au monde superficiel de notre siècle.L'âpreté du paysan est en Claudel.Il vient du Tardenois, petit pays de l'ancienne France qui est entre l'Ile-de-France et la Champagne.C'est un pays d'agriculture et de cathédrales.Autour de Paul Claudel enfant : l'ensemencement des champs et la richesse de la terre, et sur ses horizons la présence sombre et durable des cathédrales de Soissons, de Laon, de Reims.Dès son enfance il assiste à ce spectacle réaliste-mystique dont son oeuvre future ne fera que prolonge]1 le témoignage, de la terre qui se renouvelle et se recrée sous le silence impérieux et fécond du Créateur.L'acte du semeur est comme l'acte du croyant.La terre reçoit la semence comme Dieu reçoit notre amour.Plus tard, dans le temps et dans l'éternité la récompense naîtra.L'arbre, 12 PAUL CLAUDEL un des objets les plus permanents dans l'oeuvre de Claudel, est comme la vie elle-même, solidement plantée dans la terre et dont la liberté est cette croissance lente et sûre de tous les jours vers le ciel.L'honune est le captif de la terre, mais puisque la terre est l'oeuvre de Dieu, l'homme est ainsi le captif de Dieu.11 grandit libre dans une captivité dont il n'atteindra jamais les limites.Dans un livre en prose Claudel a écrit : « Il n'y a pas de paradis sans un arbre, il faut planter quelque cbosej c'est le mûrier qui rassemble les vers à soie.» Toute son oeuvre est comme un arbre qui grandit dans toutes ses parties à la fois et qui témoigne d'une seule force, d'une seule sève intérieure.A dix-huit ans, dans la pleine tristesse et l'inquiétude des dix-huit ans, Claudel l'ait la découverte de Rimbaud.Il a décrit l'importance de cette rencontre spirituelle et de quelle manière il a cessé d'être seul pendant ses promenades solitaires le long des rues de Paris.Claudel va saluer en liimbaud son guide, son initiateur, son révélateur, connue Dante avait salué Virgile, comme Baudelaire avait salué l'oe.Après beaucoup d'études, après beaucoup de lectures de poètes, Claudel rencontre enfin un poète qui sent pleinement sa responsabilité d'être, le premier qui ose appeler tous les bourreaux.Il osait les appeler, cet Arthur liimbaud, parce qu'il était encore adolescent, parce qu'il possédait encore l'héroïsme très pur de l'adolescence.Claudel trouve en Kimbaud l'adolescent aux prises avec tout ce qui est réel et c'est peut-être ce sentiment du réel, cette vision directe et vraie des choses qui est le grand éblouisseneineut pour Claudel.Kimbaud, le poète de seize ans, qui paraît en France en 1870, à un moment d'invasion et de guerre, est celui qui n'est pas comme les autres, mais Claudel sait bien que la fatalité de Rimbaud est loin d'être uniquement la fatalité du poète.Le mépris pour la société, dont il est si souvent question dans Une Saison en Enfer de Rimbaud, n'est pas un thème si puissant que celui de la lutte spirituelle.Rimbaud essaie de se courber, il essaie de croire en Dieu.Cet effort même est la grande leçon de Rimbaud que Claudel a embrassée avec violence et avec joie.C'est la première offensive essentielle contre l'esprit du dix-neuvième siècle, offensive qui, réduite à sa plus simple formule, enseigne que l'art ne fait pas le salut.Claudel a dû apprendre des Illuminations et d'Une Saison en Enfer que l'artiste, dans ses exercices de créateur n'est pas 13 AMERIQUE FRANÇAISE exempt des responsabilités de créature.Sa fatalité reste toujours la même, la fatalité de désirer le Bien.Paul Claudel clôt, résume et dépasse tout le mouvement poétique moderne.On a souvent dit que la puissance de Claudel égale la puissance de Hugo.C'est une remarque insensée parce qu'il est impossible de voir des rapprochements dans ces deux puissances poétiques.La puissance de Hugo est toute verbale.Elle ne porte aucune trace du combat métaphysique qui est la gloire et la distinction de la poésie moderne.Voilà pourquoi la puissance de Hugo çst inutile et ville pour les hommes et les poètes d'aujourd'hui.D'autres poètes sont les vrais ancêtres de Claudel.Baudelaire, par exemple, est le premier qui pose d'une façon profonde le problème de l'être.Il prend connaissance avec ce problème par le fait, par l'existence, par la douleur du mal.Kimbaud, nous l'avons déjà dit, pose le problème de la responsabilité de l'être.Et c'est déjà un progrès dans cette lutte spirituelle du poète moderne.Mallarmé nous parle d'une autre responsabilité, celle du langage, de l'objet nommé.Il est l'artiste du symbole et des liens mystérieux entre l'homme et tout ce qui l'entoure.Mallarmé représente la métaphysique platonicienne qui précède et prépare la métaphysique chrétienne.Il est le maître et son disciple Paul Valéry est le penseur qui explore et amplifie les leçons du maître.Après Baudelaire, qui pose le problème de la poésie moderne ; après Mallarmé, qui en est le maître, le théoricien dont l'oeuvre si brève est une mine de secrets ; après Rimbaud, qui en est l'adolescent, c'est-à-dire celui qui subit l'expérience d'une façon si personnelle et si aiguë que nous ne pourrons jamais en mesurer la profondeur ; vient Paul Claudel que j'ose appeler le poète.Il est poète dans un sens plus large, plus élevé, plus complet que ces autres artistes.Il est le poète du jour qui vient après une longue suite de poètes obsédés par la nuit.Le poète est toujours plus ou moins Prométhée, voleur de feu, l'homme enchaîné sur son rocher.Ces poètes du dix-neuvième siècle ressemblaient certes à Prométhée, mais ils luttaient Si IGxi/ pendant la nuit, que le jour ils étaient trop épuisés pour regarder la lumière.L'image convient moins à Claudel.Je préfère évoquer ici sa propre image de l'arbre.L'arbre est aussi rigoureusement enchaîné que Prométhée.Mais sa lutte est croissance.Jour et 14 PAUL CLAUDEL nuit il ne cesse de grandir et de se réaliser.La terre lui est une prison, mais elle lui est favorable et nécessaire.Ses branches les plus hautes ne toucheront jamais les nuages, même les plus bas, mais il lui est doux de savoir que le ciel existe.Nous pe voudrions point dénigrer ou diminuer la dure et salutaire leçon de la nuit.Pour les hommes, pour les poètes, pour les saints, savoir donner le témoignage de la nuit atteste une expérience profonde et indispensable.La connaissance ténébreuse telle qu'elle s'exprime chez Nerval, chez Baudelaire, chez Rimbaud est à la source de la plus belle poésie du dix-neuvième siècle.Chez ces poètes l'esprit humain avait subi «la terrible purification ténébreuse » dont nous parle le grand saint de la nuit, Saint Jean de la Croix, et ainsi avait préparé l'avent de l'esprit poétique plus lumineux, plus joyeux d'aujourd'hui.L'oeuvre de Claudel porte ce double témoignage, celui de la nuit et celui qui est en vérité beaucoup plus qu'un témoignage, qui est une conquête du jour, de la lumière de la joie.L'oeuvre est encore comme cet arbre à qui il faut une double expérience pour vivre : le recueillement de la nuit et le soleil du matin.L'oeuvre de Claudel est donc la conquête de ce domaine si rarement pénétré par les poètes.Qu'est-ce qui a permis à Claudel l'accès à ce domaine ?D'abord, sa nature robuste d'homme simple qui connaît les champs de son pays et qui aime les travaux des champs.«Je suis,» écrit-il à Jacques Rivière, «un pauvre bonhomme tout plein du tracas des affaires et de la vie de famille.» C'est peut-être un peu ce côté de « pauvre bonhomme » dans sa nature qui lui a fait sentir la grande simplicité de la joie.FA ensuite, la rencontre à dix-huit ans avec l'oeuvre de Rimbaud fut suivie immédiatement d'une seconde rencontre : la rencontre avec Dieu.La conversion de Claudel, ou plutôt le retour au catholicisme de son enfance, ne marque pas une fin à ses luttes ou le commencement d'une période de paix.Sa poésie d'inspiration chrétienne est.turbulente et violente.«Dieu est l'hôte.» dit Claudel, «qui ne vous laissera point de repos.» Trouver Dieu n'assure pas la tranqui-lité pour l'homme.La conquête de soi-même pour un croyant devient plus terrifiante encore.Le désespoir des échecs devient plus profond parce que le but est plus connu et plus aimé.La différence entre Claudel et les poètes que nous appelons les poètes de la nuit vient de deux besoins qui éclatent, dans les 15 AMERIQUE FRANÇAISE deux oeuvres : un besoin de négation chez Claudel qui est un besoin positif chez les autres poètes ; et un besoin positif chez Claudel qui est le contraire chez les poètes de la nuit.Le premier besoin, celui qui est de principe négatif pour Claudel, est un désir de disparaître de son oeuvre.C'est son voeu d'être caché par son oeuvre, son effort, de donner à l'oeuvre l'unique réalité.«Faites que je sois entre les hommes comme une personne sans visage.» C'est une des plus émouvantes pensées de Claudel et celle qui paraît en opposition avec le besoin des poètes de la nuit d'attirer personnellement l'attention sur eux.Plus les ténèbres sont épaisses, plus les poètes s'efforcent de se dire, se peindre, se regarder.Avec la lumière naît le désir de se dissoudre, de s'effacer pour que seule la lumière puisse durer.Le deuxième besoin, de principe positif chez Claudel, est la nécessité qui le pousse à écrire intégralement, à dire tout à la fois, à chanter dans chaque vers l'unité de son credo de poète.L'expérience chez les poètes de la nuit est divisée, morcelée.Ils nomment un seul objet a la fois, un seul svmbole, un seul sentiment.Ils exploitent le raffinement de la douleur.Chez Claudel nous assistons a un besoin incoercible de chanter tout.Sa vocation de poète est intense et nécessaire.Son oeuvre il l'a appelée une «explosion intelligible ».L'impatience de son Ame lui fait mettre tout dans une seule ode : 1p soloil, l'été, le iour.les moissons, les fleurs gluantes de miel.Son poème est orchestré comme nul autre poème.Son lyrisme est une forme de délire.« Que ie sois anéanti dans mon mouvement.» dit Claudel dans une de ses odes.Cet homme est un poète nui chanto.comme l'arbre est cette choRe qui porte des branches et des feuilles.(à suivre) Wam,actc Fowltb.16 LES TROIS MYSTÈRES DE L'OEUVRE D'ART L'art reproduit, interprète et évolue.Nous nous proposons d'étudier ces trois phénomènes en nous aidant d'exemples tirés de l'Exposition de chefs-d'oeuvres tenue à la Galerie des Arts récemment.I Tous les domaines de l'activité humaine, science, musique, littérature, art.sport subissent la loi de l'évolution.' Phénomène banal en soi, cetle loi nous amènera, par le caractère magique qu'elle revêt en art, au problème plus spécifique de la reproduction et surtout de l'interprétation.Avant d'envisager le processus même de l'évolution collective ou individuelle, établissons d'abord une différence essentielle entre la science qui évolue en progressant et l'art qui évolue avec des montées et des descentes.Barrière.La science thésaurise, l'art dépense sans cesse.D'un côté on ajoute à l'acquis, à la poursuite d'un progrès universel, de l'autre on travaille sur l'acquis, on le rejette même quelquefois en vue d'une expression adéquate.Il y avait à l'Exposition deux portraits de jeunes femmes par "Rembrandt.L'un est un portrait des débuts.Rembrandt a vingt-neuf ans.Tl étudie consciencieusement, en peintre qui a appris son métier.Tl rend l'apparence aussi bien que Franz TTals.il détaille le costume avec la même habileté.TTn peu de sécheresse peut-être et cola est important.Si la peinture n'a pas la souplesse do colle de Franz Hais, c'est qu'elle a déjà un fond de sérieux qui veut dépasser les apparences.L'autre tête n'est pas datée.Tl est clair que beaucoup d'eau a coulé dans la 'Mouse et l'Escault depuis le premier portrait."Rembrandt a oublié le beau métier de son pavs.il v a substitué le sien, encore plus beau.Tl a vieilli, il scrute l'intérieur de son personnage de plus en plus ou peut-être ne fait-il oue poursuivre sa propre pensée.Yisacre de ieune femme presoue souriant veux malicieux.visasre ieune et pourtant, chargé de gravité, mélansre savoureux mais non pas ambigu comme dans la Joeonde.Sourire esquissé, expression in- 17 AMERIQUE FRANÇAISE définie où la vie intérieure, lourde de ses responsabilités, transparaît.Le rendu précis a disparu.Alors que chez Vinci la ligne affirme et impose, la lumière ici construit et suggère.Le costume est à peine indiqué.Visage de femme sortant de l'ombre, accrochant des lueurs aux points essentiels.Rembrandt n'est plus un hollandais quand il peint ainsi.Quel rapport établir avec les scènes de genre de Peter de Hooch (L'armoire h linge), de Jean Steen (Le cavalier volé) et la scène pastorale d'Albert Cuyp (La laitière) ?Rembrandt a oublié le souci bourgeois de son temps de rendre les choses avec un amour minutieux et fidèle.Son amour est devenu violent, amer et doux tout, à la fois.Pour l'exprimer, il a sacrifié les accessoires, un projecteur lui suffi.On avait trouvé comment peindre la splendeur d'un intérieur, le soyeux d'une belle robe.Il a pratiqué tout cet acquis.Il le dédaigne en vieillissant.André Maurois nous rappelle h propos d'Huxley que l'art est sacrifice.Qui l'a su mieux que Rembrandt ?Et qui mieux que lui peut prouver qu'au contraire du savant, l'artiste ne doit, pas employer toutes ses ressources.Phénomène banal en soi.l'évolution, appliquée à la vie d'un artiste, a sa libération patiente des canons utiles et redoutables, prend le caractère grandiose d'une cathédrale gothique qui s'élève de plus en plus en localisant, les poussées.La science bâtit sur des faits et l'art sur l'humain et la nature.Alors que les faits s'accumulent, l'humain et.la nature ne font que se renouveler.En accumulant la science progresse.L'art ne peut que retrouver les mêmes éléments, les mêmes sources de clameurs.L'expression change mais d'un certain point de vue le changement est superficiel.Il correspond à des différences de techniques, de peuples, de tempéraments.On fera autre chose que Watteau, Botticelli ou Rembrandt, on ne fera pas mieux.Mais il n'y a pas de raison pour qu'on ne fasse pas aussi bien.Quelqu'un a dit que l'émotion chez Michel-Ange atteignait un tel volume qu'elle n'aurait pu s'exprimer dans trois pommes.Boutade chargé de sens et qui démontre bien le rôle catalytique du sujet.Pourtant Cézanne arrivait h donner du volume à son émotion en neicnant trois pommes et un compotier.La science, c'est le progrès d'une société, l'art c'est l'aventure d'un homme.Le savant dépend de tout ce qui a été fait avant 18 LES TROIS MYSTERES DE L'OEUVRE D'ART lui.Or le chasseur de la préhistoire a pu dessiner d'admirables bisons parce que l'artiste dépend avant tout de lui-même.La vie retient les expériences mais elle ne peut se retenir elle-même, j'entends qu'elle est une source continue ; l'art jaillit d'elle par le seul intermédiaire d'une discipline acquise une l'ois pour toutes.Cette discipline varie, elle est en partie responsable de la diversité d'expression, mais elle ne s'accumule pas.Son rôle consiste à établir des relations entre l'intelligence, la sensibilité et la nature qui pour l'essentiel ne varient pas.Il ne s'agit pas de trouver des lois et de multiples applications mais plus passivement de les observer et de les exprimer.Les hommes n'ont pas toujours eu l'occasion d'admirer l'auto et l'avion, de tous temps ils ont contemplé un beau ciel orageux ou un crépuscule saturé.11 s'agit d'un cercle qui se déplace sans s'agrandir.La science est un cercle qui s'agrandit sans cesse sans qu'il soit possible de prévoir son maximum d'extension.Mais il y aura maximum.L'art est limité et incommensurable comme le coeur humain.On peut objecter qu'on ne peut être très sûr de nos jour que les rapports entre la sensibilité et la nature restent toujours les mêmes en dernier ressort.Le cubisme ?l'expressionisme ?le surréalisme ?N'ont-ils pas voulu précisément rompre avec la nature, n'ont-ils pas voulu inventer une sensibilité nouvelle trouvant ses aliments à même ses propres vibrations ?L'expressionnisme et le surréalisme sont au fond beaucoup plus réalistes qu'ils n'en ont l'air.Ils emploient des éléments réels et les organisent dans l'espace autrement que dans la réalité concrète, selon des lois plus obscures décalquées du rêve et de l'inconscient.Au point de vue du vraisemblable, ce n'est qu'un angle nouveau, un effort de représenter des aspects de la vie inexplorés jusqu'ici.A noter le souci de précision de certains surréalistes dans la façon de peindre une chevelure, une roue, une carte à jouer.C'est presque du photomontage dans certains cas.Blake au 19e siècle et au 16e Breughel et Boch avaient fait du surréalisme.Le « Rêve de Saint Antoine » de Breughel, par exemple.Quand au cubisme, il brouille un peu les cartes ! Il a voulu rompre avec une tradition aussi vieille que le monde et.en vertu de laquelle l'artiste ne peut s'exprimer qu'à travers la représentation du réel.Observons tout d'abord, avant de rendre à 19 AMERIQUE FRANÇAISE César, q\ie cette école n'y a pas réussi complètement, qu'elle a emprunté à la nature des signes reconnaissables qui lui ont permis non seulement de se rendre communicable au spectateur dans la mesure où celui-ci a des antennes mais aussi de ne pas se départir d'un vocabulaire, d'un répertoire de formes sans lequel elle se serait condamnée à un art non-figuratif par trop stérile.Le cubisme fera-t-il figure d'exception dans l'histoire ?Ou bien correspond-il vraiment par rapport à l'avenir à un changement radical de la sensibilité ?On peut aimer ou ne pas aimer son résultat au point de vue production, on ne peut nier le cran, la superbe avec laquelle il brisa des ponts qui durent depuis la préhistoire et qui relient toutes les époques sur le principe que l'artiste ne peut s'exprimer pleinement que par le truchement du réel nonobstant les interprétations diverses.Un seul Picasso à l'exposition et encore pas le Picasso caractéristique, pas le Picasso des hautes spéculations gratuites, admirables de rythme ou déconcertantes de loufoquerie.Un pi-casso 1905, deux ans avant l'apparition du cubisme.C'est du fauvisme édulcoré, une déformation d'un simplisme très mural, avec des couleurs ravissantes.Picasso n'a pas encore senti le besoin de sortir de la nature.Il s'y meut avec une aisance un peu troublante.Impression d'autant plus complexe devant cette toile (La Toilette) que l'on sent sous le laisser-aller vis-à-vis de la forme réelle une sorte de réminiscence de la sobriété grecque.L'effet général est celui d'une fresque.Pas île profondeur, tons pastels d'une subtilité remarquable.Pour tous ceux qui poussèrent des cris d'horreur, je voudrais pouvoir tourner le tableau à l'envers, supprimant ainsi le contact par le figuratif qui dans le cas présent les gêne parce que l'anatomie des deux femmes les gêne.La couleur prendrait ainsi sa véritable signification.Tous les tableaux devraient être montrés à l'envers dans une exposition ! L'organisation de ce tableau en vue non pas d'une interprétation plus ou moins exaltée de la forme mais en Arue de l'effet plastique d'une surface c'est déjà un tout petit peu le cubisme en herbe.Celui-ci va couper la nature en morceaux pour en faire un jig-saw puzzle.Le jeu ne consiste pas à remettre les morceaux a leur place mais plus simplement ou plus difficilement à jouir de couleurs et de sections assemblées en vue d'un rythme 20 LES TROIS MYSTERES DE L'OEUVRE D'ART indépendant de la vie tangible, ayant sa vie propre, voulant émouvoir au même titre que la musique.Même si le cubisme a réussi à trouver un domaine nouveau, il ne change rien à notre démonstration.Le cercle se déplace simplement.L'histoire de l'art dira Mantegna, le douanier Rousseau, Hogarth, Picasso.Mon propos n'est pas de vouloir donner des prix et des mentions mais de prouver qu'il y a toujours des prix, des mentions et des pompiers.(à suivre) Rene Chicoine.21 LA RIVE DE LOIRE Personnages La servante 1er voyageur, 40 ans 2e voyageur, 20 ans Scène : La terrasse d'une giiiguette sur la rive droite de la Loire, près de Tours.Le soir est tombé.Sur deux tables il y a des lanternes à chandelles.Entre le 1er voyageur.11 porte un manteau et un petit béret.Il va s'asseoir à l'extrême-gauche de la scène.La servante s'approche.La servante.—C'est pour manger ?Le premier voyageur.—Si ça se peut.Il est tard.Mais il ne faudrait pas graud'chose.Du pain, des haricots ?Je ne demande pas du lard, bien sûr.La servante.—(Qui l'a regardé avec attention) Un peu de fromage aussi.Ça nourrit.Le premier voyageur.—C'est juste.La servante.—Quand on voyage à pied, comme vous, faut prendre des forces.C'est-il de loin que vous venez ?Le premier voyageur.— (Trop vite) Je viens de Tours où j'habite et j'ai un sauf-conduit jusqu'à Ulois seulement, pour aller voir un parent.(11 la regarde bien en face.) La servante.—(Hochant la tête) Un parent, c'est ça.Il en faut des précautions pour voyager, aujourd'hui.Quand c'est-il que les Français seront de nouveau chez eux en France ! Le premier voyageur.— (Prudent) Oh, on s'arrange.Ça pourrait être pire.La servante.—Et puis voilà-t-il pas qu'il faut se méfier de tout le monde, à c't'heure.Le premier voyageur.—Oh moi (geste vague) je n'ai pas à me méfier.J'ai rien à cacher.La servante.—Bien sûr.Aussi je ne pose pas de question.C'est-il de nuit que vous comptez arriver ?Parce que.oh pardon.Je vas passer votre commande.22 LA RIVE DE LA LOIRE Le premier voyageur.—(A part) Celle-là.(Entre le second voyageur.Pardessus à ceinture, bâton à la main.Nu-tête.Il va s'asseoir à l'extrême droite.Les deux hommes s'observent à la dérobée.La servante revient.Elle se diriae vers la table du second voyageur.) La servante.—Qu'est-ce qu'on peut vous servir ?Le second voyageur.—(Avec un entrain un peu voulu) Mais, à boire et à manger.C'est pas pour regarder le paysage que je suis venu vous voir.(Il regarde la Loire.) C'est vrai qu'il doit être tout plein joli, le paysage.Mais pas à cette heure-ci.Tandis que pour casser la croûte.La servante.—Rien sûr, à votre Age il faut se nourrir.Le second voyageur.—Oui grand'mère.Alors qu'avez-vous à offrir ?La servante.—Pas grand'chose.Les autres (geste du pouce) sont passés aujourd'hui, ils ont tout hfifré.Le Second voyageur.—Est-ce qu'il en reste.des autres, dans la maison ?La servante.—(Le regardant aATec un sourire) Non ! Le second voyageur.—(Avec un peu de retard) Il paraît qu'ils se tiennent bien, le plus souvent.La servante.—Ça ne fait rien, on n'est plus chez nous quand ils sont autour, et qu'ils parlent et qu'ils chantent dans leur jargon.(Comme répétant une phrase dite cent fois déjà.) La servante.—Oh, quelqu'un viendra-t-il pas leur dire : Allez, retournez chez vous.(Sérieusement) Mais le pire, c'est les otages.Ils en ont pris quatre au village.On ne les reverra que si tout le monde se tient bien tranquille, bien tranquille.L'un c'était mon neveu.Le second voyageur.— (Comme à regret) Il faut se tenir bien tranquille.La servante.—Vous nous dites ça.C'est que vous n'avez pas à vous en plaindre, sans doute .Le second voyageur.—Moi ?Non.Je suis en bons termes avec eux.La servante.—Sans blague.Eh bien vous n'êtes pas dégoûté ?Le second voyageur.—Je veux dire que je n'ai jamais eu 23 AMERIQUE FRANÇAISE d'ennuis, quoi.Faudrait pas croire que je suis leur copain, tout de même.La servante.—J'aime mieux ça.Parce qu'un Français qui rigole avec ceux qu'ont pillé son pays, ça ne me plaît pas.(Le 1er voyageur s'est penché pour écouter cette conversation.) Alors comme ça vous vous promenez le long de la Loire.Le second voyageur.—Je suis étudiant, j'ai quelques jours de vacances, j'en profite pour voir du pays.La servante.—Comme ça sans but ?Le second voyageur.—Comme ça sans but.Ça vous étonne?La servante.—Moi je ne m'étonne plus de rien, vous savez.On a vu passer de tout.Le second voyageur.— (Il hésite) La servante.—Je vois.Vous voudriez peut-être savoir si l'on voit passer beaucoup de fraudeurs, et puis de ceux qui s'en vont de l'autre coté pour un jour se battre.Le second voyageur.—Oh, je n'ai rien demandé (d'un ton détaché) Il doit y en avoir, en effet.La servante.—Voulez-vous savoir où ils passent ?Là-bas, voyez-vous.(Il regarde).Non vous ne pouvez pas voir, c'est trop tard.Il y a une pointe de sable, et c'est juste au-delà.Il y a un passeur, si on sait le trouver.Le second voyageur.—Ah vraiment.La-bas derrière la pointe de sable.Très bien (Il la regarde) Moi ça ne m'intéresse pas, vous savez.La servante.—Je ne m'occupe pas si ça vous intéresse.Je vous dis ça, en cas.Si des fois.Le second voyageur.—Bon.bon.Le premier voyageur.—Dites, s'il vous plaît ! La servante.—Oui ?Le premter voyageur.—Mon dîner avance-t-il ?La servante.—On s'en occupe.J'v vais voir (Avant de sortir, elle regarde alternativement les deux hommes : elle a l'air de s'amuser beaucoup.) Le premter voyaoeur.— (Après un regard pour s'assurer qu'elle est partie) Je m'excuse, mais puis-je vous dire un mot ?Le second voyageur.—(Sur ses gardes.) Oui.certainement.24 LA RIVE DE LA LOIRE Le premier voyageur.—Voilà.Ces choses-là ne me regardent pas.Mais je vous entendais causer avec la fille.Je me suis dit, à tout hasard, on ne m'en voudra pas pour un avertissement.Moi ça m'est égal, mais enfin.Vous savez, il y a heaucoup de ces filles qui sont chargées de surveiller les voyageurs.Les autres leur donnent un peu d'argent.Il faut être très, très prudent, voilà tout.Le second voyageur.—.Te vous remercie de l'avis.Je vais faire attention.Je veux dire : je n'ai rien à cacher.Le premier voyageur.—Bien sûr (à part) Comme mol (haut) Vous êtes de Paris sans doute ?Le second voyageur.—De Paris.Le premier voyageur.—"Etudiant à Paris, c'est ça.FI y en a heaucoun qui sortent, pour passer chez les Français qui sont libres, et continuer la guerre, et chasser les autres de France.("Tl observe le 2e voyageur.) C'est bien imprudent.Mais on ne peut pas leur en vouloir.Le second voyageur.—Ce sont leurs idées.Moi je respecte toutes les opinions.Le premier voyageur.—La jeunesse est devenue bien tolérante.Alors si un jeune homme comme vous tentait de passer la Loire, vous ne l'arrêteriez pas ?Le second voyageur.— (Après un rejrard.sèchement.) Je ne suis pas des gendarmes, moi.c"pst leur affaire.Ltc premier voyageur.— (Riant) Bon.moi non plus ficu-rez-vous.Et si je vous dis tout ça.c'est parce qu'il serait dommage que vous vous fassiez prendre.Le second voyageur.—Mais.Le premier voyageur.—Le passeur s'appelle Sabutot.On le rencontre à six heures du matin sur le sentier qui mène à son canot.Mais à votre place je ne parlerais pas trop à la fille.Au revoir, et pardon de l'indiscrétion.Le second voyageur.— (Après un instant) Ecoutez ! (Le 1er voyageur se retourne) "Non rien.(Se ravisant.) Vovons.si j'avais, comme vous l'imaginez, envie de passer de l'autre coté, devrais-ie suivre les conseils de nuelou'un one je rencontre pour la première fois et qui n'a aucune raison de me rendre service ?Le premuir voyageur!—Service à vous ?"Non, mais si vous passez la Loire, c'est au service d'autre chose — qui m'intéresse.2B AMERIQUE FRANÇAISE (Comme le 2e voyageur va répondre, la servante revient, les deux hommes gardent le silence.) La servante.—Voila les deux-z-haricots.Et puis j'ai retrouvé un pichet que les autres n'avaient pas vu.Faut-il rapprocher les couverts ?Le second voyageur.—Moi je veux bien.Si Monsieur n'y voit pas d'indiscrétion.Le premier voyageur.—Moi c'est volontiers.(La servante dispose les couverts, en souriant.Les deux hommes s'installent face à face, un peu embarrassés.Enfin la serrante s'arrête, les regarde un long moment, les poings sur les hanches, et puis éclate de rire.) Le premier voyageur.—On est gaie ?La servante.—Oui, je m'amuse.Le second voyageur.—C'est nous qui en sommes la cause ?La servante.—Mais oui c'est vous.Vous resteriez là à vous regarder et à vous méfier l'un de l'autre, et puis à vous taire quand j'approche.Bonne Sainte Vierge, faut-il donc être une femme pour savoir sans jamais s'y tromper à qui l'on a affaire ?Les hommes n'ont donc pas d'instincts, ou quoi ?Le second voyageur.— (Sans se compromettre.) Elle est paie.C'est un fait.Le premier voyageur.—Et alors, à qui avez-vous affaire ?La servante.—A Monsieur qui s'est sauvé de Paris pour passer chez les Français libres et aller se battre pour délivrer son pays.Et à vous qui nous arrivez de l'autre côté, porteur de nouvelles ou d'ordres pour nos amis à Blois ou h Beaugency ou à Orléans, ou jusqu'à Paris, je n'ai pas besoin de savoir.La servante.—Vous continuerez votre route quand vous aurez fini de manger.Si vous avez une commission je la prendrai, sinon vous pouvez être tranquille (Sérieusement) il y a longtemps que j'ai décidé qu'ils me tueraient plutôt que de me faire dire ce que je sais et ce qui ne les regarde pas.(Un silence.) Le second voyageur.—Eh bien c'est entendu.Vous n'avez pas des têtes à me trahir, ni l'un ni l'autre.Vous ne ressemblez pas à certaines gueules qu'on voit à.Paris.Soit, je veux passer, et je compte sur vous pour m'y aider.Là, êtes-vous contente ?26 LA RIVE DE LA LOIRE Le premier voyageur.—(A la servante) Pardon.Je suis plus niellant parce que je suis plus vieux.Mais je lais amende honorable.Vous êtes des amis.Comme tout le monde.Ou presque.La servante.—Y a des vaches, oui.Le second voyageur.—Alors puisqu'on est entre Français, on va vider ensemble un pot de blanc.La servante.—Du Montlouis, c'est bon (Elle prend une timbale sur la table voisine.Le 2e voyageur verse à tous trois.) Le second voyageur.—Inutile de dire à quoi nous buvons, n'est-ce pas ?Le premier voyageur.—Inutile, en effet.(Tout trois boivent et reposent les verres.) Le premier voyageur.—Ecoutez (Un long temps).Vous avez dit que vous ne me poseriez pas de question.Mais moi j'ai quelque chose à vous dire.Une nouvelle, oui.Vous comprenez, cela ne regarde pas.les gens que vous logez.Mais cela regarde les amis.Plus nombreux ils seront à le savoir, mieux cela vaut.Us auront des idées.Ils se prépareront.C'est pour porter la nouvelle à ceux d'Orléans que je suis en route.Et je vois d'ici leurs figures.Car c'est une bonne nouvelle.(// s'est levé.La servante et le 2e voyageur attendent, avec une curiosité impatiente.Le manteau du 1er voyageur s'écarte à mesure qu'il parle, et tombe de ses épaules pendant la dernière phrase.) Le premier voyageur.—Une belle nouvelle.Que vous en semble ?Ecoutez : Demain, à l'aube, quittant ses quartiers, l'armée des Français se met en route pour aller délivrer Orléans.Us sont des milliers d'hommes d'armes et de chevaliers, sans compter les archers.Il y a le capitaine La Hire avec ses Armagnacs, et les Bretons de messire Gilles de Kais, le maréchal.Monseigneur le Bâtard d'Orléans vient au devant d'eux.Et à leur tête chevauche une Pucelle, que l'on dit envoyée par Dieu.(Son manteau est tombé.Il porte un corselet de fer et une courte épéc.L'autre voyageur l'écoute debout, et la flamme de la chandelle fait luire une dague à sa ceinture.) RIDEAU Pierre de Lanux.27 LE JEU D'ADAM ET EVE Les Compagnons de Saint-Laurent, suivant la trace des Compagnons de Notre-Dame fondés en 11)2"> par Henri Ghéon, des Compagnons de Jeux, fondés en 1931 par Henri Brochet et des Théophiliens constitués en 1933 par mes élèves et moi en Sorbonne, vont montrer et représenter en avril le jeu d'adam et eve.Ainsi dans ce pays de tradition, ils vont reprendre la plus ancienne pièce du théâtre français, laquelle date de la fin du XIIe siècle.Ce n'est pas assez pour la Canada français de se vanter, avec quel orgueil et quelle légitime fierté, d'avoir maintenu sur les rives de ses grands fleuves, dans ses forêts et sur ses plateaux granitiques, dont il a la fermeté, une civilisation vieille de quatre siècles, il faut encore qu'elle continue et prolonge quatre autres siècles, qui appartiennent à ce pays comme à nous et qu'on appelle le moyen âge.Epoque de ténèbres, disent les ignorants, époque de clarté, disent ceux qui savent : aube éclatante des temps modernes, à laquelle nous devons la douceur de notre langue, la mélodie de notre vers, les premiers essais, si achevés déjà, de notre littérature.L'architecture est l'expression la plus complète d'une époque.Comment appeler obscure, celle qui a évitlé les murailles des nefs pour y faire pénétrer la lumière par des baies immenses et des rosaces aux vitraux colorés.Ainsi du théâtre qui est né au pied des autels pour se porter ensuite sur le parvis cl enfin sur la place publique.Le jeu d'adam et eve appartient au genre que j'ai appelé semi-liturgique, parce (pie s'il connaît encore et utilise les répons grégoriens, il les traduit et les développe en français pour les fidèles qui, devant les porches, deviennent des spectateurs, l'église servant de coulisse aux acteurs qui en sortent et qui y rentrent quand besoin est.C'est dans ces conditions voulues par l'auteur inconnu que j'ai réalisé pour la première fois dans un texte rajeuni, publié depuis chez Delagrave, la restitution, la résurrection de ce grand drame.Ce fut le30 mai 1935, et le lieu que j'avais choisi était le portail sud de la cathédrale de Chartres, au pied de La flèche irréprochable et qui ne peut faillir, comme dit Péguy.28 LE JEU D'ADAM ET EVE Imaginez le triple porche, celui des Confesseurs et celui des Prophètes et au centre celui qu'orne au trumeau la statue du beau Dieu, pareil à celui d'Amiens.Le cadre, où si l'on veut le décor, est exactement contemporain de la pièce, fin du XIIe siècle, commencement du XIIIe.Point n'est besoin de toiles peintes, de cartons-pâtes ou d'armatures de bois ; des fleurs, des feuilles, des branches pour le Paradis qui est à gauche du spectateur ; une tenture rouge, pour désigner l'Enfer qui est à sa droite.Les cloches sonnent, les orgues retentissent.Les portes rouges roulent sur leurs gonds, encadrent de leurs linteaux les somptueux vitraux du croisillon nord qui apparaissent dans le lointain.Elles livrent passage à la longue théorie des enfants de choeur en aubes blanches, le cainail rouge sur les épaules.Leur double file s'épanouit, mais sur les marches du parvis, les deux colonnes se rejoignent et, alignés, les bras croisés sur la poitrine, ils entonnent le Deus creavit caelum et terrain, car c'est un office dramatisé de la Septuagésinie que nous allons entendre.Puis les petits chanteurs se replient dans les entre-colonnements qui séparent les porches et, pour la première fois, je comprendrai M'aiment ce que c'est que les répons.Les portes s'étant refermées et à nouveau rouvertes, apparaissent Adam en robe rouge, Eve, en vêtement de femme blanc, et, derrière eux, les dominant de sa haute stature, Figura, image et symbole d'un jeune Dieu à l'aurore du monde, qui lentement les installe dans leur Paradis, où bientôt, quand il se sera retiré dans la nef, le diable viendra les tenter.Le démon parle le langage le plus fait pour les séduire et elle est singulièrement nuancée, son argumentation : pour l'homme, faisant appel à la soif de savoir; pour la femme, à sa coquetterie, à la volupté, et à son appétit de domination : Tu es faiblette et tendre chose.Tu es plus fraîche que n'est rose : Tu es plus blanche que cristal Ou que neige sur glace en val.Même souci de psychologie et sûr instinct du maniement des âmes quand Eve dit à Adam pour le persuader de l'imiter : 29 AMERIQUE FRANÇAISE Tu hésites par lâcheté, ce qui le convainc aussitôt.La nuance se marque aussi en ceci qu'après la faute, Eve a l'illusion de la puissance : Or sont mes yeux si clairvoyants, Je ressemble à Dieu tout puissant; Tout ce qui fut el qui doit être Sais-je trèstout ; bien en suis maître, tandis qu'Adam comprendra tout de suite l'effroyable horreur de la faute.Mais dans la scène finale de la repentance l'intuition de la femme reprendra ses droits.L'Eve première annonce l'Eve seconde ; Eva Are, disait le moyen âge et c'est sur une strophe magnifique qu'elle termine au moment où les diables entraînent en Enfer le premier couple humain enchaîné : Et cependant en Dieu est l'espérance; De ce méfait y aura accordance, Dieu nous rendra sa grâce et apparence, Et nous tirera d'Enfer par sa puissance.Toute la critique d'alors, de Gérard d'Ilouville (Madame Henri de Régnier) dans la Revue des Deux Momies jusqu'à Gaston Chérau dans V Illustrât ion en passant par Brasillach dans la Rente Universelle et B.Crémieux dans la Ar.R.F., rendit un éclatant hommage à la beauté d'une pièce digne de ce cadre, qui faisait chanter les pierres et parler les statues et au talent de ses interprètes qui, connue l'auteur, gardaient l'anonymat.Quelle sincérité inspirait cette résurrection du théâtre médiéval : Eve, avant de jouer, avait communié.Il était aboli, le trop long et injuste divorce entre l'Eglise et le Théâtre, sorti de son sein.Aussi est-ce pour moi une profonde joie de voir cette pièce reprise ici à Montréal, dans notre cher et glorieux Canada français.Sans doute se niéle-t-il à ce sentiment une grande tristesse, car en 193!) c'était mes chers Théophiliens, tirant leur nom du Miracle de Théophile, qu'ils jouèrent en Sorbonne, le 7 mai 1933, qui devaient 30 LE JEU D'ADAM ET EVE apporter ici leur répertoire, lorsque éclata la guerre, qui les appela sous les drapeaux.Tls firent vaillamment leur devoir.Jacques Challey, ce bon musicien : médaille militaire, croix de guerre; Bigot de Morogiies, blessé et prisonnier : Louis Laurent, hélas ! tué comme volontaire à la défense des ponts de la Loire: Claude Challey, André Millot, prisonniers : Georges Ruhlmann, qui dans son camp d'Allemagne y a monté le Sacrifice (l'A braham.Pauvre belle jeunesse captive, mourant de faim, tremblant de froid et pourtant résistant, je le sais, à l'emprise de l'ennemi de l'homme et gardant intacte sa foi dans les destinées de la France et dans l'oeuvre dramatique qui la symbolise.Parce qu'ils sont mes enfants théophiliens et que je suis leur père, je sais qu'ils m'approuveront d'avoir propagé ici leur pensée et fait connaître leurs pièces.Tls s'entendraient bien avec les Compagnons de Saint-Laurent et leur directeur le P.Legault qui, comme eux, travaillent et jouent pour la gloire de Dieu, la beauté de l'art et l'amour de la France.Gustave Cohen.Doyen de ln Faculté de Lettres de l'Ecole libre des Hautes Etudes de New York.31 GOODRIDGE ROBERTS "L'objet de la peinture n'est pas de reconstruire un l'ait anecdoti-que, niais de construire un fait pictural." Georges Braque.La peinture, forme de poésie plastique (Clive Bell dirait, très expressivement « significant l'orni») doit s'inspirer et respirer dans l'ordre «le cette constitution plastique : ce qu'elle peut, exprimer doit seul l'inspirer.La peinture de Cézanne et de ses descendants chante ainsi, par ses vertus plastiques, uniquement.« A rose is not beautiful because it is like something else, neither is a work of art » dit encore Clive Bell.L'art et la nature arrivent à la création de la beauté en procédant d'identique façon, en composant.en liant des choses avec des choses et leurs réactions réciproques.Et l'important pour un dessin comme pour une plante est d'avoir un ordre intime, un principe de composition qui lui forme de l'intérieur vers l'extérieur un organisme vivant et intrinsèquement beau.Ceci est vrai dans tous les arts, même pour ceux-là qui, en plus de présenter une composition, représentent des objets naturels.Chaque art a ses désirs et ses appétits formellement distincts de ceux des autres arts.Et des limites comme des aptitudes de sa matière, il tire les lois infiniment souples qui l'appuieront et le diriïreront dans son développement, qui détermineront la forme d'esprit qui lui sera propre, et qui deviendra sa tradition.Un artiste n'est traditionnel et pur.n'est classique au sens le plus srénéral et le plus complet du mot que s'il suit les tendances de son art, « introduisant sur un thème permanent des variations concentriques» (Elie Paure.«T)erain»).La tradition ne demande au peintre, qu'une seule chose : qu'il arrive à la peinture.C'est à dire qu'il conçoive selon les exigences de la peinture et de ses lois sans que rien d'extra-pictural ne vienne fausser l'épanouissement de la forme, (sens métaphysique).32 GOODRIDGE ROBERTS Bien peu de nos peintres ont jusqu'à nos jours produit de ces « variations concentriques ».Celles de presque tous les nôtres —non seulement des nôtres niais aussi d'un nombre écrasant de peintres étrangers, se sont perdues et se perdent excentriqueinent.Ces artistes se servant de la peinture et de ses moyens pour aboutir à toute autre chose qu'elle, qu'au chant de la couleur, de la ligne et des formes.Tls donnent une habile et parfois honnête prose picturale assujettie à des idées de toute espèce, mais de la poésie picturale, jamais, ou rarement.Goodridge Roberts est un de nos quelques peintres et un des premiers après Morrice qui ne se préoccupe en peinture que de peinture, qui rejoigne la tradition de son art.Avant d'introduire ici le nom de ce peintre dont l'art m'est cher, j'ai choisi de dire et de redire ces choses de base parce que toutes se rapportent étroitement à lui, parce que sa peinture les illustre toutes.Je me propose de n'avancer dans cet article que des considérations d'ensemble sur ce que Goodridge "Roberts a peint jusqu'ici et sur les dons qu'il possède.Roberts nous apporte quelque chose de neuf, d'encore trop neuf pour que le public le constate au premier regard, môme au second: de la peinture authentique.Cet être d'exception parce qu'il ne donne à comnrendre dans ses oeuvres que choses de peinture, n'est compris que de ceux-là seuls qui les peuvent saisir.Son public est restreint parce nue noire éducation, notre culture picturale.— culture de l'esprit et de l'oeil — ne fait qu'apparaître.(Je ne veux aucunement dire que "Roberts est un peintre pour peintres seuls.Techniquement son art est ce qu'il y a de inoins compliqué."Mais peut-être, est-ce cela même, cette insouciance, ce renoncement et ce mépris de l'effet, cette ingratitude avec laquelle il traite la matière, qui fait passer l'amateur non prévenu vers le tape-:Vl'ooil des clabaudeursqui n'ont rien à dire.') "Roberts sans le moindre effort s'est radicalement départi de ce qui nous a servi pendant si longtemps de tradition et qui persiste à ne pas mourir ; rien de notre régionalisme, de notre sentimentalité et de notre imsupportable maniérisme n'entre dans son art, rien qui gesticule de malhonnête façon, rien de théâtral ni de spectaculaire, tellement pas de rhétorique, tellement rien de tous ces attraits impurs si communs que des gens n'y ont vu que de l'ennui.33 AMERIQUE FRANÇAISE Replié, fermé, farouche et solitaire par tempérament, Roberts subit sa solitude, en souffre et n'y peut rien.C'est une voix sortie du silence.J'aimerais dire de sa peinture qu'elle est originale, mais il faudrait que je précise le terme car rien n'est plus banal que d'être original dans la plupart de nos expositions; on cherche le point de vue acrobatique, l'exécution acrobatique, enfin, n'importe quelle idée acrobatique et ça y est.D'abord, toutes les bizarreries, toutes les singularités inscrites sur une toile ne la rendent pas originale.Ces étrangelés doivent se rattacher à un centre, à ce «thème permanent », être des variations sur ce thème.Si elles tirent leur origine d'ailleurs, il est impropre de les appeler originales, c'est évident : ce sonl des bizarreries bâtardes oui n'ont aucun prix et contre ces impostures on ne salirait trop défendre les créations picturales vraiment originales.Le temps finit bien par les distinguer, mais le temps seul ne fait nas tout.Le mot artiste en est un autre dont on abuse.A la légère, on l'a collé sur tous nos fabricants de peintures.Tl n'a plus de sons et on sent le besoin de reprendre tous ces termes pour leur restituer leur valeur lorsnn'ils se rapportent A un Mnrrice, un ¦Rolierts.un Pellnn ou un Rorduns.TTn artiste.— eo on'est "Roberts — c'est tout l'homme actif, tout l'homme n*"oc ce nu'il comporte de véeétal.d'nnimnl et de spirituel, de subconscient et de conscient, nu travers de qui passe le monde pour ressortir en oeuvre.T'est un inspiré npte et cri-tinue : un homme qui reçoit de son centre nersonnel des données, des nonssées créatrices que son osnrît peut eon.-ïruiro et conserver dnns une forme nermanente.sensible et logique.Rêvant tnnt rie conditions d'existence, l'homme de tnlent oui trnvnille a vide disparaît.La peinture de "Roberts est de celle one tout l'homme produit: elle vit eoninlètenient.issue de son animal et de son esnrît dont elle norte In rlnnWi» marine toute frnîche.Elle se fnit en lui en même temns nu'il l'y fait.Sn vertu est de pousser, instinctive comme mie plante et de subir, snns fatigue et snns dessèebemeut.tout un travail intellectuel de smthèso.Primitif civilisé, discipliné.Roberts eonserve ses rénetions mires et originales, (snns l'interposition de clichés, pns même de clichés de son invention ï S4 GOODRIDGE ROBEKTS enrichies des raffinements de l'éveil, de l'état conscient que donne la culture.Ses oeuvres ont la gravité fascinante de l'être, de ce qui est apparu par pression naturelle.Dans la nature les plantes ont cette gravité, les animaux et l'homme aussi quand ils s'arrêtent et ne posent pour seul acte que celui d'être, dégagés, distraits de toute distraction, de tout accidentel.Ainsi concentrés et résumés ils ont dans leur attitude quelque chose de réalisé, d'accompli, de plus réel.Un arbre, une montagne vivent dans la peinture de Ro-berts comme ces êtres immobiles que l'on trouve dans l'art des indiens, des Egyptiens, des nègres, des sculpteurs gothiques, de Cézanne, de (Jauguin, de Matisse, de Picasso, de Renoir et de combien d'autres.Roberts recherche lui aussi la pureté essentielle.A trente-sept ans il est seul en lui-même, libre de toute influence particulière et directe, l'ersonne ne le hante et ne le submerge.Ses tendances picturales coïncident avec celles du génie français moderne qui a su tellement comprendre la nature de chaque art et la servir respectueusement.Roberts suit la belle voie réouverte par lui.L'esprit que Cézanne a parfaitement concrete, l'esprit français a pris ce canadien en profondeur.Il en a assimilé ce qu'il lui fallait.Roberts conçoit la peinture comme un problème d'expression exclusivement plastique d'où les soucis d'ordres divers sont bannis, ou plutôt, complètement oubliés.Cette ascendance française est la seule qui se retrace dans sa peinture avec une certaine netteté.Ses qualités de canadien ont ainsi profité d'un dégagement salutaire.Car cette civilisation de son art, cette discipline européenne, loin de nuire et d'altérer sa sensibilité caractéristique lui a permis de s'affranchir, de se trouver elle-même et de vivre pleinement dans tout ce qu'elle a de cru, d'âpre et de primitif.Au fond de sa peinture habite une saveur de plante sauvage née d'une terre de silence vierge et de solitude : quelque chose d'avant l'homme s'y trouve impliqué, même lorsqu'elle représente la personne humaine.Nous avons là une peinture substantiellement canadienne d'expression universelle ! Loin des spécialistes en traîneaux rouges, en rues de Montréal, en portraits de banquiers rubiconds, Roberts peint tout parce que le problème plastique se retrouve sensiblement le même partout.Au fond il 35 AMERIQUE FRANÇAISE peint la même chose, que cela représente un paysage ou un nu, une nature-morte ou une tête : il peint de la peinture.ISon alïaire est la poésie plastique.Il ne se mêle de rien d'autre.11 laisse aux sociologues les problèmes sociaux, les histoires et l'histoire aux romanciers et aux historiens, la psychologie à ceux qui en veulent.11 laisse aussi la nature à la nature.11 ne l'ait que de la peinture, je le répète, comme l'ont les Français et non comme les Américains qui se fourvoient dans tous les domaines extra-picturaux, lioberts aime la nature, alors il lui laisse faire ce qu'elle veut ; il entend aussi qu'elle lui rende la réciproque.En peinture comme en musique, on ne refait pas la nature, on ne la copie pas ; le dire est le répéter, c'est un truisme ! On fait autre chose qu'elle, à côte d'elle.La nature fait ses paysages ; lioberts vient les voir, et il en fait des peintures : deux touts bien distincts.Elle s'exprime avec ses couleurs à elle ; lioberts a ses intentions et son vocabulaire à lui.—Le public veut bien que le peintre soit un créateur; en principe c'est chose acceptée, mais en fait, ce l'est beaucoup moins.Un peintre qui se prévaut de ses droits et qui prend pour créer une attitude nécessaire d'indépendance vis-à-vis la nature déplait encore au public, lioberts peut bien brusquer d'honnêtes personnes «cultivées», parce que sa peinture ressemble plus à de la peinture qu'à la réalité toute faite.—(Au fond il est lié d'infiniment plus près à la nature qu'un Clarence Uagnon ou qu'un Coburn).On imite la nature en créant comme elle crée ; et Picasso, Matisse ou les Egyptiens ou les sculpteurs nègres lui sont plus fidèles (pie l'Académie.Le public moyen acceptera-t-il que lioberts parle en métaphores île couleur ?Coinprendra-t-il qu'il installe tout dans un monde où la couleur a tout à dire ?Il la soumet donc à une autre réalité que la réalité du moment, changeante et particulière.Ses paysages ne sont pas comme certains des impressionnistes, des cadrans solaires ; ils n'indiquent pas l'heure du jour par leur lumière.Dans ses paysages les plus typiques la lumière ne vient ni du jour ni de la nuit, mais de la fusion des deux.Par l'admirable synthèse de sa couleur, il diffuse sur un monde immuable une lumière moyenne, somme de tous les instants, résumé du temps.son paysage dort dans le temps.Goodridge lioberts est assez fort pour influencer notre peinture dans le sens qu'elle doit prendre.Après Morrice, il nous 36 GOODRIDGE ROBERTS délivre de l'insignifiance et de l'amorphe.Plus spécialement, il nous sauve d'un bien qui devient un grand mal, le groupe des tiept.—(irâce aux ÏScpt, vers lSilU, certaines vieilles influences européennes mortes ont fini de mourir ici.Nous leurs devons le bienfait de cette abolition.Leur art commençait à vivre, mais il manquait des bases traditionnelles, et il s'est transformé en un nouvel académisme, un nouvel art suicidé.(Les ticpt, aujourd'hui «fils déchus d'une race surhumaine» de paysagistes qu'ils se proposaient de réaliser, sont en effet presque tous membres de la Royal Canadian Academy, donc, morts comme peintres !) lioberts nous a donné nos plus beaux paysages avec Hor-rice.Pas une trace des IScpt ne s'y retrouve.A leur expression extérieurement épique, théâtrale et maniérée, il en oppose une, dans ses paysages du nord, toute de profondeur, de calme, de fixité et d'équilibre.11 substitue à la bousculade, à la fuite, au moment qui s'en va, la durée.Le paysage des IScpts est instable, mouvementé, et ne contient que du périssable ; ( Un peu comme celui des impressionnistes, mais plus encore.) C'est presque toujours ime scène à son paroxysme d'enflure et sur le point de finir.Celui de Koberts survit dans du définitif.Des Sept à Koberts et des impressionistes à Cézanne, il y a (toute proportion gardée, bien entendu) un rapport semblable, car lui aussi veut faire, selon ses forces, «quelque chose de solide et durable comme l'art des musées » ( Cézanne ).Koberts a renouvelé notre paysage.Il est aussi l'un des premiers qui ait peint la personne humaine avec autant d'envergure.11 la sort comme il a sorti le paysage de tout ce qui n'est que circonstanciel.Elle aussi dure dans l'indéfini où elle n'est personne en particulier, mais tout le monde ; ou elle n'a rien fait qu'être.Aux yeux de Koberts, il n'existe pas de types sociaux, ni de types psychologiques intéressants les uns plus que les autres, mais quelque chose au-dessus de toutes ces petites distinctions, quelque chose de plus substantiel et de plus général.Koberts remonte à la constitution de la peinture, à ses « constantes » et retrouver les « constantes » en art conduit immanquablement à quelque chose de neuf, parce que personne ne peut les retrouver de la même manière.Jacques G.de Tonnancour.37 COURRIERS DE FRANCE Au début de la guerre, les lettres de France nous parvenaient en quelques heures par les Clippers, en moins de huit jours par les paquebots rapides ; le câble était instantané et la voix de Paris s'entendait comme celle d'un faubourg.L'encre séchait à peine dans la correspondance intime et celle des journaux suintait encore.La colle île l'enveloppe restait molle.Le texte trahissait les natures indécises et timides ; la réponse, par retour, confirmait le doute et les craintes avant que la conviction ou l'espoir ne soient établis.Car seuls les caractères autoritaires se dispensent de ce que le progrès dépense, souvent en pure perle.Ils s'isolent et se raffermissent, comme une gelée substantielle et bien prise, sous la contraction de la volonté ; les faibles, au contraire, se fondent dans l'ambiance et s'écoulent.Lorsque ce progrès subit des évanouissements el qu'il s'éteint, il encercle alors plus hermétiquement celui qui s'était confié à ses oeuvres et à sa tyrannie.11 fait souffrir par défaut comme par excès.Imaginons les temps passés, sans lumière ni force ; revenons aux chandelles et aux diligences : nous subissons cette phase négative qui anéantit les efforts et les effets de la découverte géniale et de l'audace humaine.L'onde brouille l'onde, le rayon dirigé incendie à distance, l'acier-météorite crève le blindage qui l'imite et le brave, la torpille éventre la poudrière nourricière, la vitesse abat la pesanteur.Le hasard devient roi et la certitude son esclave : la censure dévoile nos secrets ; des l'arques modernes coupent le fil du sans-fil ; la crainte et l'incertitude figent l'assurance et l'activité.Nous subissons avec patience et sans étonnement : nous restons des mois sans nouvelles ; l'imagination s'évade el galope.Les espaces pourtant, les peuples et les êtres sont restés les mêmes.L'Atlantique a toujours 3,000 milles.Le progrès, qui nous avait rapproches à nous toucher malgré les distances, capricieusement nous éloigne.La vie au-delà des .Mers continue ; le rideau de l'indifférence lentement descend : l'oubli est à l'affiche.Un volumineux courrier de France me parvient : les trois coups traditionnels me tirent de ma torpeur.L'examen des cachets est un plaisir voluptueux : près de trois mois de route ! Des enveloppes sortent des lettres, des coupures de presse, des journaux entiers, sans dentelles ni à-jour.Mes amis n'en croiront pas leurs yeux : réveil d'hypnoses, progrès à rebours ! La correspondance est devenue mystérieuse, énigmatique.Toutes les ruses de l'Indien s'y déployent.11 s'agit d'abord de ne pas compromettre l'ami dévoué à qui elle est adressée, de lui poser des questions intelligibles à lui-même, dans un langage qui ne le sera pas au censeur indiscret.On fait 38 COURRIERS DE FRANCE revivre des morts pour leur confier des secrets par trop compromettants, on enterre des vivants pour masquer la joie en condoléances touchantes ; on s'adresse aux absents, hors d'atteinte : fourberies entrelardées de cynisme.Mais que disent-elles, ces lettres tant attendues ?Le Pays est sans feu et sans joie, les enfants n'apprennent plus à sourire et l'anxiété marque les aînés au burin.L'enthousiasme de commande et le stoïcisme n'y changeront rien.Une tristesse fatale plane partout, mêlée d'irritabilité épidémique.Tl n'y a plus cette chaleur du partisan ou de l'adversaire qui excitait autrefois les esprits : de la froideur contenue, quelquefois même un refoulement haineux.Les passions sont au frigidaire : on les décongèlera au moment de servir, lors du déchaînement général.Alors.servir chaud, très chaud ! Je la relis, cette lettre : mon ami est pourtant un homme froid, réfléchi ; il écoute beaucoup et ne parle que très peu.Toutes les censures sur le parcours naturellement s'en mêlent à coups de tampons oblitérants et de ciseaux vagabonds.Les retards calculés de la livraison, des enquêtes discrètes complètent ces gammes en mineur de la pseudo-intelligence à l'incompréhension.La susceptibilité espagnole s'oppose aux critiques du système ferroviaire du Pays, aux louanges adressées à la Gatalunya aux reproches mérités des Madrilènes.Elle subtilise simplement le contenu des enveloppes qui arrivent on reviennent, ne renfermant qu'une formule bien choisie, qui invite l'envoyeur à user de plus fie discrétion.la prochaine fois.Les censeurs de France sont généralement d'honnêtes collaborateurs, au bon sens du mot : les lettres passent sans histoires.Peut-être sont-ils parfois surpris des éloges prodigués au régime Vichy ?Mais alors ils ignorent, les braves, one ce qu'ils ont sous le nez se prend souvent « avec une négative » et que la réprobation se révèle à la mesure des louanges ! En d'autres termes, on convient d'écrire l'inverse de ce que l'on pense et la lettre franchit les Pyrénées sur les ailes de Mercure, l'envoyé des Dieux et le patron des simulateurs.Mais il y a encore « ces Messieurs » àï Lisbonne où ailleurs : ils sont plus curieux que bien des biches.Tls ont leurs créatures et leurs entrées dans les ports, les bureaux de poste et les fourgons de chemins-dc-fer.Tls interceptent et déroutent ce qui offre de l'intérêt à la Gestapo : rien de plus normal.Mais ce qui l'est moins : comment sont-ils si exactement renseignés ?Car leur choix est judicieux, sûr ; ils le portent de préférence sur des sacs spéciaux qui leur sont signalés d'avance.Ps sont, généralement polis, restituent ces prélèvements, souvent avec déférence en remerciant le destinataire « des précieux renseignements fournis » à son insu.Mais voici une autre lettre ; elle égrène la confiance, effleure tous les sujets de la préoccupation journalière ; elle rend compte de l'activité et de la 39 AMERIQUE FRANÇAISE santé de chacun.Mon attention s'est portée cependant sur une phrase bien accusatrice, malgré cette inquiétude toute naturelle qu'elle me confie.« Louis est reparti ces jours-ci.Il est toujours fidèle au poste et affecté au même circuit ».En langage encore plus clair, Louis est donc encore sur le même bâtiment d'escorte, mettons que ce soit le « Coucou ».qui fait la navette entre Marseille et Tunis et pousse de là jusqu'à Sfax.Louis m'avait fait ses confidences de marin et d'archéologue : car nous avions un terrain commun d'exploration et de souvenirs.J'ai connu cette partie de la Tunisie qui confine à la Tripolitaine ; j'ai visité les ruines grandioses d'El Djem ; j'ai parcouru les excavations qui mettaient à découvert, bien avant 1914, les catacombes de Sousse : c'était au moment de la guerre italo-turque.Mais l'an dernier j'étais intrigué d'apprendre one la France avait tant d'auto-chenilles et de matériel de guerre à fournir à la Tunisie : d'où l'aurait-elle tiré puisqu'il lui était interdit d'en produire ?Or ces jours-ci.Londres accuse formellement : ces livraisons renforcent Rommel ; bien entendu Vichy dément.Mon ami-correspondant, innocemment pour les censeurs, m'a donc fait des aveux complets.J'ai appris à lire ce qui n'est pas écrit, comme ce solennel joueur de chapeau-chinois qui, surmontant sa surprise, se composa un visage impassible, devant une partition qui ne lui attribuait que des silences ! * » * En France, la collaboration, comme un pôle magnétique nouveau, puissant, extérieur à tous les centres d'attraction antérieurement existants, a désagrégé la presse.Le système d'un soleil ancien, déchu, a fait explosion ; ses débris ont erré dans l'espace avant d'entrer dans l'orbite de gravitations nouvelles.Ce tourbillonnement et cette confusion que provoquaient, dans les esprits du XVIIIème siècle, les vertigineuses théories de Newton, les préoccupations d'une politique à la petite-semaine, les angoisses métaphysiques du «je n'y comprends plus rien », les renouvellent sans cesse à cette presse égarée.On brûle ses idoles : on adore de faux-dieux ; on implore le démon, comme les sauvages, pour conjurer ses maléfices.Le naturel devient occulte et l'incohérence règne.A la longue, cependant une classification se dégage, des rapprochements s'opèrent qui unissent des déchets de matériaux souvent bien dissemblables.Mes amis groupent déjà ces coupures et les journaux qu'ils m'envoyent.Il y a d'abord la Presse « reptile », venimeuse, d'autant plus à craindre qu'elle s'insinue, se faufile sans bruit et s'immobilise dès le coup de dard porté.Elle colporte la nouvelle brutale, fausse, allemande sans déguisement, avec surenchère au besoin.C'est elle qui accusera la marine 40 COURRIERS DE FRANCE anglaise d'avoir intercepte un convoi français apportant du sucre et du café vers Marseille ; elle dramatisera l'épisode : elle détaillera ensuite le nombre de morceaux et celui des grains dont chaque habitant sera privé eu la famine criera vengeance.Le bulletin allemand qui signale le nombre de bâtiments français confisqués par la perfide Albion aurait tort.En général, on cherche à réduire le chiffre de ses pertes : le communiqué de cette Presse en profité pour récapituler et doubler ceux-ci.Un voilier turc est-il coulé ?Aussitôt c'est dans ses eaux territoriales, avec un chargement d'inoffensifs tapis d'Orient.La réalité ?Un transport de cuivre de contrebande.Cette Presse se fait l'écho naturel de la propagande nazie qui l'alimente et la défraye.Destin des lettres et des arts : poètes et penseurs allemands ; conférences d'écrivains français à Berlin : poètes-ouvriers d'Outre-Rhin ; la poésie allemande contemporaine, par Gerhard Funk.et j'en saute, tels sont les titres de la page quatrième d'un journal du samedi 8 novembre, qui porte en première cette manchette : « l'Angleterre a trouvé un prétexte à la saisie des cinq cargos français » et Vichv-censure a passé ce poison en entier.Vient ensuite la Presse dite « baetracienne », plus ou moins baveuse ; ces organes du marouillard fangeux s'entendent pour rendre à l'unisson de la monotonie, leurs coassements nocturnes.Au moindre bruit qui les inquiète, c'est le silence.L'activité de la Farce Swprcme dp ftimn.le bruit des jets-d'Ean de Vichy, le Guignol National et ses Gaufrons les occupent.Rien que Vichy entretienne encore des relations avec Washington, les affirmations de Roosevelt reçoivent, par leurs soins, le démenti de la morgue allemande ; ils s'engluent au « palper »du nazisme : un « chut » de Vichy les fait se taire.Le plus fort contingent de la Presse française est formé d'annélidés neutres et rampants, — a-verlébrés.avec un alpha bien privatif, — qui reproduisent fidèlement et sans commentaires les recommandations de Vichy.Régime de cette Presse « à la chaîne » an «eus réel et figuré, qui ne connaît que ce patron anonyme qui lui dicte, de son Cnpitole, ses articles de fond, suggère les réactions locales, provoque les grognements aussi bien que les enthousiasmes factices, mance du juif un vendredi en puise de porc frais, démasque le marché noir qui l'engraisse et les fonctionnaires insoumis qui l'inquiètent et ressort, tons les jours différemment, le problème de la représentation dans un Etat autoritaire, hiérarchisé et corporatif, en invoquant que pour être national, la Révolution doit être populaire ! Ces articles se terminent, — j'en ai un sous la main, — par une annonce d'un gargarisme infaillible contre toutes les infections et contagions les plus dangereuses.Décidément le metteur en page est un sympathisant, qui manie l'ironie et sait la placer.• • • 41 AMERIQUE FRANÇAISE Mais il y a cependant une Presse libre et d'opposition, celle qui ne combat pas pour ces grands principes révolutionnaires, mais qui timidement se déguise, ainsi que sa pensée, sous le masque blafard du domino et porte quelques gros boutons noirs sur cette tunique blanche et uniforme, maintenant de rigueur.Elle relègue au deuxième plan les douze points de l'activité gouvernementale et ignore fièrement les forces occupantes.Mais elle relève le refus formel du Cardinal Suhard de faire parti du Conseil National ; elle est sans commentaire sur la liste des « déclarés démissionnaires d'office ».Elle se tait sur les méthodes Pétain et l'heureuse conclusion de la bataille.Du reste, le voici le haut-fait : « Pas à pas, Pétain reconquiert une base de départ, réorganise ses liaisons, dispose son artillerie, accumule des munitions, prépare son aviation, raffermit et exalte le moral de ses hommes.Quand tout est prêt, il lâche la bride et ce sont les deux coups de foudre du 24 octobre et du 15 novembre.Deux jours ont suffi pour mettre le sceau à la victoire, en dix mois de combats épiques ».L'armistice ne serait-il qu'un lourd cauchemar et ce génial effort l'effet d'une longue patience ?Certains ragoûts souvent réchauffés acquièrent plus de goût.Un ami m'écrit qu'il constitue une anthologie de cette Presse rebelle ; il m'en communique quelques morceaux choisis, sous l'exergue de la devise de Figaro : « Castigat ridendo ».Délicatement sa plume souligne et relie les traits saillants dont toute la malice se dégage comme un parfum discret qui dévoile une présence inattendue.Certains journaux font preuve, parfois, d'une audacieuse acrobatie mentale : leurs redressements, leurs jeux d'équilibre sont l'ingéniosité même.J'ai sous les yeux une analyse de Continu et discontinu en Pln/siqitc moderne de Louis de Proglie et de Le jeu, la chance et lex théories scientifiques modernes par Emile Porel.Ce texte est une trame à gros maillons entre lesquels court un fil moqueur et réactionnaire.« Comment en effet pourrait-on donner des phénomènes de la nature un dessin rigide quand la toile sur laquelle il faut tracer le dessin a, elle-même, perdu sa rigidité » se demande le critique.Je suis, en poursuivant cette lecture imagée, le trait de plume que la main amicale a tracé sur le papier absorbant ; je relie ma pensée à la sienne.Nous abandonnons ensemble « l'idée traditionnelle d'un déterminisme rigoureux des phénomènes physiques observables pour lui substituer l'idée beaucoup plus souple d'un simple lien de probabilité entre ces phénomènes ».On m'a recommandé la concentration et les conclusions de l'article : « Voyez où l'on en est arrivé, en France, pour parler de la liberté » ! Les lignes finales dénotent, en effet, l'état d'esprit du chroniqueur et ce synchronisme de la sympathie qui se réveille lorsque la pensée 42 NOTES est intensément à l'affût ou à l'écoute.« La liberté, pour un atome, lit-on ouvertement, n'est pas de sortir de son monde : la liberté pour un homme n'est pas de rompre tout lien qui l'attache à ses origines, ni au sol qui le supporte.Bienheureux les électrons, bienheureux aussi les atomes.Ils échappent aux risques de l'isolement comme aux rigueurs de l'oppression : ils concilient indépendance et adaptation au milieu.Leur révolution est forte : puissent les hommes accomplir la leur ».Memento homo quia pulvis est : nous ne sommes même plus comparables à de la poussière ; nous sommes une sous-division de 1 atome, un satellite d'électron, dans la hiérarchie des bénéficiaires de la liberté.Au bas de cet article, l'espace résiduel est consacré à un appel au public : « Souscrivez aux bons du Trésor ».Mais en cours de route sans doute, cette composition, elle aussi, a subi sa désintégration, sous l'effet d'un tel voisinage et, à défaut de leur liberté complète, ces mots ont adopté la position que le bon sens leur prescrit : « Souscrivez au Trésor des Bons ».Serait-ce la liberté ?Paul Cardinaux, D.Se.LE DERNIER MOT SUR PEGUY Il est de Daniel Halévy.C'est du bon pain qui vient de France par l'intermédiaire de la librairie Pony.Cela a la saveur des choses de là-bas, la claire vision, le commentaire intelligent, la citation heureuse, la conclusion sobre.Inestimable service de celui qui fut l'abonné, le confident, l'ami de Péguy.C'est mieux qu'un titre de critique.Ce livre fixera une fois pour toutes un portrait d'un auteur qu'on s'est plu à montrer sous plusieurs faces.Les socialistes se l'arrachaient aussi bêtement que les protes cléricaux.Et les uns comme les autres le cadenassaient dans leurs officines.On se le servait selon qu'il profitait.Péguy eût été indigné de se voir entre toutes sortes de mains, lui qui était plutôt solitaire, irrascible, et d'idées « arrêtées ».Daniel Halévy porte un coup de boutoir à ceux qui ont ainsi asservi Charles Péguy, lui qui n'appartint jamais aux coteries, et qui se moquait également de l'Université et de la bohème.Sa petite boutique, où l'on a placé une plaque commemorative ressemble, en face de la sombre Sorbonne, à David terrassant Goliath.Pourtant, les théologiens de « l'art littéraire » ne 43 AMERIQUE FRANÇAISE lui pardonnent pas d'avoir écrit comme il l'a fait, non pas contre eux, mais d'un procédé qu'ils disent être de répétition.Cette controverse est inutile.Péguy ne s'est jamais répété.La phrase qui peut ressembler à la précédente en est plutôt le mûrissement.Qu'on lise bien, qu'on lise attentivement.On finira par découvrir un mot qui ajoute à l'idée déjà exprimée.Et c'est ainsi qu'on avance, lentement, laborieusement parfois, mais on avance.Les jointures syntaxiques grincent.Le français de Péguy ce n'est pas celui d'Anatole France.C'est un français paysan, noueux.Il défriche la langue française comme une terre.Il la sème aussi d'une même façon.C'est un travail âpre, que j'aime.Péguy s'était voué à comprendre Jeanne d'Arc, à comprendre la vérité historique, à comprendre une vérité qui fût à la fois française et humaine.Les pamphlets étaient nécessaires.Pamphlet contre l'Anté-Christ argent, pamphlet contre l'attitude conciliatrice de Fernand Laudct, ce nouveau théologien, pamphlet contre l'habitude (défense de Pergson) pamphlet contre l'Université de Paris, dispensatrice de « haut-savoir » (bien relatif) et de bonnes positions (pas relatif).Péguy était réactionnaire.Il réagissait contre l'encroûtement matérialiste des intellectuels d'alors.Il s'attaquait à la « tête », convaincu, d'après le proverbe chinois, qu'il n'y a pas seulement le poisson qui pourrit par la tête.Il regénère aussi par la tête.La lumière commence à briller sur l'oeuvre de Péguy.Il est grand temps, s'il n'est déjà trop tard.Il était donc français, et chrétien.Il était donc ce qu'on lui reprochait de ne pas être.Et ceux qui le lui reprochaient, ils ne l'étaient donc pas.Il commit le péché (pie personne ne pardonne, mais qu'on absout une fois mort.Il ne fut d'aucun groupe.Ni de la droite ni de la gauche.Ni Blum ni Maurras, ni la Croix ni le Temps.Anarchiste croit-on.Il n'est pas établi qu'il fût baptisé.Il ne fut pas catholique romain.Les prêtres disait-il, ont les sacrements ; moi, j'ai la prière.Il se maria mais pas à l'église.Il n'endurait pas que l'Index ait des droits.Cela n'était pas dans son catéchisme.Il allait à Chartres, mais pas parce que c'était dimanche.Il avait pour la Vierge une piété d'enfant.Et certains de ses sentiments religieux ont je ne sais quoi de primitif et qui tient de Villon.Ce bon Péguy, un fin casuiste trouverait sans doute à le condamner.Il épaulerait bien un péché qui se nomme l'orgueil.Et une fois orgueilleux, que n'est-on pas.?On oublie qu'il eût pu vendre sa plume, et donner, non pas une oeuvre, mais un déchet.Et par sa prostitution affaiblir non seulement le corps de ses idées, mais l'âme aussi : Jeanne d'Arc, la France, et, à l'arrière plan, Dieu.44 NOTES Il tint bon.Il ne se « vendit pas ».Il acheva son oeuvre par un geste qui était bien de lui : mourir pour la France, dans une juste guerre.Et comme l'écrit Halévy, sa récompense, cette foi dans l'Espérance, il la mérita.Et l'autre récompense aussi qui est la diffusion de son oeuvre.Récompense à longue échéance celle-là Mais elle vient.Et Halévy y aura contribué de ce beau livre : Charles Péguy et les cahiers de la Quizaine.Paul Toupin.LA PURETE DANS L'ART, par Wallace Fowlie.Editions de l'Arbre.Montréal.Les chapitres sur le Cantique des cantiques et sur Mallarmé contiennent beaucoup de formules heureuses, mais ils ne laissent pas d'être d'une lecture difficile.A la suite vient une bonne étude de T.S.Eliot, propre à initier à son oeuvre poétique les nombreux canadiens qui l'ignorent.Enfin, la meilleure partie, de lumineux commentaires sur André Gide et des pages de journal isolées.La lecture de La Pureté dans l'Art m'a ancré davantage dans cette opinion : critiquer un livre, c'est le goûter, ou ce n'est rien qui vaille.C'est s'attacher à ce qu'il y a de bon, et non pas aux défauts, contrairement à ce que l'on croit généralement presque : que critiquer, c'est trouver à redire, et citer, et blâmer.LE DESERT DE GOBI, par Pierre Benoit, de l'Académie Française.Editions Albin Michel.Paris.C'est sans doute le type du roman d'aventures imaginé par un académicien.Cela doit se vendre bien.Pierre Baillargeon.45 L'ECHANGE A L'ERMITAGE Claudel est un univers.On l'a représenté avec justesse comme une sphère surmontée d'une Croix.Il est bien le Poète qui regarde la Croix.Mais pas seulement la Croix, comme il le veut croire.Il regarde la littérature aussi.Il lui a fait plus d'un clin d'oeil.Et ses propos « littéraires » sont énoncés aussi emphatiquement que sa foi chrétienne.Il a volontairement entremêlé des domaines où il était aussi intelligent dans l'un que borné dans l'autre.Il eût fort bien écrit que le Verbe s'est fait poumon.Qu'importe.La personnalité de Claudel était assez forte pour envoûter n'importe quel élève de belles-lettre Et je n'y échappai pas.Oui, je l'ai lu, je l'ai avalé plutôt et par grosses bouchées.L'adolescence n'est certes pas l'âge du distinguo de Montaigne.On va à qui semble avoir de la gueule.Et Paul Claudel n'a pas produit des cantates à trois voix seulement.J'acceptais tout, et qualités et défauts ; et la phrase bien française, et la phrase entortillée d'une drôle île syntaxe.J'admirais le sublime poète comme le plat phraseur.Je savourais des pages où l'on croirait retrouver tout l'art du clair-obscur, et d'autres pages, hélas, d'inspiration grotesque.Après plusieurs années où Claudel a subi, comme une valeur de bourse, des hausses et des baisses, mon admiration n'est pas éteinte.Elle m'a mené entendre l'Echange à l'Ermitage.L'Echange n'a pas la sévère beauté de l'Otage, ni sa puissance lyrique, ni la clarté de ses exposés dogmatiques.Ecrite en 1S!)!5, elle marque le commencement d'une oeuvre.Elle est la première pierre d'un édifice formidable par son symbole.Les « Compagnons de St-Laurcnl » sous la direction talentueuse du révérend Père Legault, ont réussi à redonner à cette pièce cinquantenaire toute la fraîcheur d'une nouveauté.Ils ont rendu au texte sa vraie saveur.Quel plaisir c'était que d'écouter cet ange qu'est Madame Pi-toeff.Elle incarnait à merveille le personnage claudélien de Marthe la Douce.Elle représentait ce que représente toute oeuvre de Claudel, l'aspect simple, dépouillé, franc.Les mots français sortaient de sa bouche comme une musique.Et, usurpant le titre d'un livre de Maurras, on eût pu la nommer la Musique Intérieure.Chaque sylh.be de chaque mot avait « son » intonation.Et chaque intonation tenait compte du sens.Les personnages qui l'entouraient représentaient, eux aussi, ce que représente toute oeuvre de Claudel : une bordée de phrases ou très longues ou très brèves, ou très claironnantes, ou très atones.Il y avait de belles trouvailles et d'énormes platitudes.Le débordement poétique faisait craquer la retenue du français traditionnel.46 NOTES L'esprit calculateur et puritain de Thomas Polloch Nageoire était bien interprété.Les paroles, les gestes, le costume, tout créait une certaine zone morale.Mademoiselle Groulx mérite les meilleurs compliments.Elle a joué la garce parfaite, ivre-morte après toutes ses railleries, ses poses provocantes.Le caractère de Louis laine demandait plus de conviction.Le jeune acteur a assez bien rempli son rôle au premier acte.Il a faibli au second.Et il paraissait perdu (au moins do mémoire) au troisième.Paul Claudel exige une mise en scène difficile à obtenir.L'Echange paraît une pièce compliquée.Elle l'est, mais moins qu'on ne le suppose.Les difficultés se cachent dans la diction de ce que Claudel a voulu nommer ses vers, dans sa syntaxe où se succèdent des séries de prépositions, dans ce jaillissement lyrique déroulant et continu : toutes ces difficultés n'apparaissent pas quand, comme à l'Ermitage, on les a franchi avec art.Paul Toopin.CONTRE FRACOSTEL Mes chers amis, Soyez assurés de la profonde reconnaissance qui m'a envahi à la lecture des témoignages de sympathies que m'a valu « l'abatage » de mes oeuvres par un certain Henri Fracostel.Je suis touché de remarquer jusqu'à quel point vous vous intéressez à ma gloire et combien les invectives qui m'atteignent vous transpercent également.Si ce Fracostel a eu le toupet de prétendre que je n'avais composé Axe et parallaxes que pour me débarrasser de mes amis, sachez, ô fidèles admirateurs, que je le taxe, d'ores et déjà, d'exagération.Jamais une aussi noire idée n'aurait pu germer dans ma caboche transparente ; et je considère que ce Fracostel, — tout intimes que nous sommes, lui et moi, — abuse indécemment de confidences qui peuvent échapper en des heures de dépit aux coeurs les plus simples.Que si le grand Hertel, — j'ai lu cette épithète accolée à mon nom dans le journal « à » Jean-Charles lui-même et je ne dédaigne pas depuis lors de la partager avec l'illustre journaliste, — que si le grand Hertel, dans ses moments de lassitude, va jusqu'à oublier la reconnaissance qu'il doit aux siens pour l'accueil toujours chaud qu'ils n'ont jamais manqué de manifester t 47 AMERIQUE FRANÇAISE lors de ses moindres productions de nines, il ne faut pas trop lui en vouloir* le pauvre.N'a-t-il pas dépassé la trentaine, et n'est-ce pas, qu'à cet âge, dans notre splendide Confédération, on réclame l'admiration sans réserves ?Sachez en tout cas, amis fidèles, que j'ai pris la résolution ferme de renoncer dorénavant et aux myrtes de l'amour et aux lauriers de la gloire ; pour parler comme Hérédia, le maître de mon ami Baillargcon (Tci, le directeur de Amérique française esquisse, de sa forte mâchoire, une grimace énergique) qui, soit dit en passant, vaut mieux que le pâmasse pré-mallarméen-De tous les directeurs de revue, il est certes le plus poète.Tl n'y a aucune comparaison possible entre lui et l'Abbé Maheux.Pour consoler lout de même les plus sincères et les plus éplorés d'entre vous, voilà mon conseil essentiel.Souvenez-vous de Papini et de Danko, et en général de l'histoire des mystificateurs littéraires.Munis de cette puce à l'oreille, relisez le texte de Fracostel.Tl en vaut la peine.Je suis convaincu plus nue personne que ce garçon-là ne manque pas de talent.Ne dédaignez même pas d'accorder à cette signature une attention particulière.Il pourra se faire alors que vous soyez réconfortés et que vous vous sentiez le droit de me rendre à moi, et aussi au P.Lussier et à Guy Sylvestre, toute l'estime à laquelle nous avons droit pour les services inappréciables que nous avons rendus, que nous rendons et rendrons aux glorieuses lettres canadiennes.C'est le bonheur que je vous souhaite de tout mon coeur sur lequel je vous serre, François Hertel.P.-S.— Tout ceci est de nature à prouver une fois de plus que les auteurs canadiens, s'ils sont piètres dans l'écriture, ne manquent pas du sens de la publicité.AU SUJET DES NOTAIRES Dans une série rie notes humoristiques publiées iri même dans la dernière livraison de cette revue, le signataire a laissé passer par inadvertance un entrefilet équivoque susceptible d'être interprété injurieusenient contre la profession de notaire.L'auteur se rétracte donc, reconnaissant que, dans la province de Québec, le notariat est une des cbarRes des plus respectables et les plus dignes de la confiance du public.Maurice Huot.48 L'IMPRIMERIE IJE IAMIHA.NUE.4W.7 "jl DENIS.MONIREAl' - CANADA
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