L'Action française., 1 septembre 1922, Notre avenir politique: la préparation intellectuelle
[" Notre aTenirpoH tig u« LA PREPARAI ION INTELLECTUELLE L'heure n'est plus où l'on entretenait autour de nous l'espoir de nous absorber peu à peu dans la civilisation anglo-saxonne.Solidement accrochés au sol, refoulant tous les jours davantage l'élément étranger hors des limites de notre province, sortis définitivement de cette apathie qui entravait notre essor économique et mettait notre culture française en danger, nous comprenons enfin la nécessité de séparer notre destinée de celle des peuples qui nous entourent et de l'orienter librement dans le sens de nos traditions.Cette séparation ira-t-elle jusqu'à l'autonomie politique ?Les esprits les plus clairvoyants et les plus sérieux le prédisent, le souhaitent, le proposent même commel'idéal vers lequel doivent converger tous les efforts.\"L'autonomie de chaque race adulte,\" écrivait naguère M.Etienne Lamy, \" n'est pas seulement le droit de chacune et la condition normale de sa vie propre, mais l'intérêt de toutes les autres, et la forme la plus parfaite de l'ordre dans le genre humain.\" ' Cette autonomie n'en reste pas moins toutefois une chose un peu lointaine, une chose conditionnée par des circonstances que notre volonté peut diriger, mais qu'elle ne p'eut contrôler complètement.Ce qui s'impose dès aujourd'hui et ce qui ne dépend que de nous, c'est de la préparer en la méritant, en nous en rendant dignes, en acquérant cette virilité intellectuelle qui fait les peuples adultes.Une vie intellectuelle propre: voilà la suprême conquête 1 Un siècle, p.40. NOTRE AVENIR POLITIQUE 131 vers laquelle les autres n'étaient qu'un acheminement et qu'il nous faut nous assurer au plus tôt, si nous voulons survivre et être prêts à l'heure où la Providence nous remettra notre destinée entre nos mains.Ce sera la première partie de ce travail que nous tâcherons de faire aussi brève que possible.Dans la seconde, nous établirons que cette vie intellectuelle doit être française, canadienne et catholique.I Nécessité de la Préparation Intellectuelle Une première condition pour qu'un peuple puisse aspirer à l'autonomie et espérer ensuite en retirer quelque â\u2013 profit, c'est que conscient de sa personnalité propre, il se soit mis en mesure d'en assurer la survivance.C'est une vérité que les articles déjà parus de la présente enquête ont bien mis en.lumière.Et j'ajoute que, pour un peuple sorti de l'enfance, la création d'une vie intellectuelle qui lui soit propre est l'un des moyens les plus efficaces de préserver cette personnalité de toute altération.Ce sont les idées qui agissent le plus profondément sur l'âme et la vie d'un peuple.Elaborées sous l'influence de la pensée religieuse ou philosophique, répandues dans toutes les classes de la société par le livre ou le théâtre, elles s'infiltrent rapidement dans l'organisme social, pénètrent les institutions, inspirent les moeurs et peuvent finir par modifier en grande partie la mentalité d'une race.Une nation n'est donc jamais assurée de se survivre tant qu'elle n'a pas mis à la base de sa vie nationale une vie intellectuelle qui lui soit propre.Il y a deux étapes dans l'existence d'un peuple.Dans la première, il doit vivre, résister à l'absorption, conquérir 132 l'action française ses droits politiques, organiser sa vie économique; dans la seconde, c'est pour son âme qu'il lutte.Il doit prendre conscience de sa personnalité et la défendre contre les infiltrations étrangères.Nous avons franchi la première étape; la seconde commence.Jusqu'ici, les idées et les livres n'ont pas eu chez nous une influence profonde.Mais ce qui est vrai pour hier, l'est déjà moins pour \"aujourd'hui et ne l'est plus du tout pour demain.Nous serons dans cinquante ans ce que les influences intellectuelles que nous aurons subies nous auront faits.C'est sur le terrain intellectuel que la lutte suprême va se livrer; c'est donc là qu'il faut concentrer de plus en plus nos forces.A quoi nous servirait l'autonomie politique si nous devions continuer à subir indéfiniment le joug intellectuel des autres peuples ?A quoi nous servirait d'avoir résisté.à l'absorption brutale par la force et le nombre, si nous devions subir cette autre absorption qui se fait par les idées et par les livres ?Si donc nous voulons garder notre physionomie propre, il faut nous hâter de nous faire une vie intellectuelle puisée aux sources de notre vie nationale et en harmonie avec elle.Et c'est une première raison de la nécessité de notre préparation intellectuelle.Il en est une seconde.Elle a été donnée par la direction de l'Action française elle-même dans son article-programme.C'est qu'un peuple \"n'advient à la vie indépendante que s'il en a conquis la dignité et la force, que s'il a su créer par son effort persévérant les organes essentiels de sa nouvelle existence.\" Ce qui constitue une nation, c'est sans doute l'unité de sang, de langue, de croyance, de traditions, de souvenirs NOTRE AVENIR POLITIQUE 133 et d'espérances.Il ne peut y avoir de groupements dis-dincts sans quelques-uns au moins de ces éléments d'attraction.Mais une nation pourrait les réunir tous sans posséder pourtant le droit des nations adultes à une vie propre et autonome.Il lui resterait encore à créer les organes essentiels de sa nouvelle existence et en particulier une élite intellectuelle dont l'influence directrice puisse se faire sentir dans tous les domaines de la vie nationale.M.Edouard Montpetit écrivait ici-même, en 1917: \"Pour le moment, il nous semble que tout notre effort doit tendre à créer ce faisceau de compétences: une élite, à qui nous confierons de répandre, par l'exemple et par la parole, les idées sur lesquelles nous nous serons accordés, les idées nécessaires, qui prendront la valeur de vérités banales, ferments de l'action du plus grand nombre.L'expérience a formé chez nous d'habiles praticiens mais nous avons trop peu de spécialistes et trop peu de cultivés\".Revenant sur cette idée, l'an dernier, il écrivait de nouveau: \"Rien n'est appréciable comme une compétence, et dans tous les domaines.L'agriculture, l'industrie et le commerce en exigent plus que jamais: et la nation en réclame à son tour.\" Or ces compétences, nous ne les multiplierons qu'en nous mettant en demeure de les former chez nous; qu'en créant le milieu intellectuel favorable à leur éclosion.Personne n'ignore ce que la supériorité dans le domaine le plus humble exige de connaissances étendues et variées.Elle est comme la résultante d'efforts multiples et souvent assez disparates qui exigent la collaboration des esprits.Elle n'est donc possible que là où circule une vie intellectuelle intense.Soyons bien assurés qu'aussi longtemps que le goût d'apprendre ne se sera pas généralisé, n'aura pas fait surgir des travailleurs consciencieux dans toutes les 134 l'action française branches du savoir humain, les compétences resteront chez nous une chose d'exception et, en grande partie au moins, une chose d'importation.\"Pour persévérer et survivre/' c'est toujours M.Montpetit que je cite, \"pour prouver que nous sommes ceux que nous croyons être et manifester notre personnalité.pour que nous soyons, dans une civilisation qui en partie n'est pas la nôtre, des égaux que l'on respecte et chez qui l'on est forcé de reconnaître des qualités de race et l'intelligence victorieuse: â\u20ac\u201dpréparons-nous dans le culte de la supériorité.\" * * * Mais ce n'est pas tout.Il ne suffit pas à un peuple qui aspire à s'imposer aux autres peuples, comme groupement distinct et autonome, d'avoir organisé sa vie agricole, industrielle et commerciale sur une base scientifique qui lui en assure la durée et la fécondité.Il lui reste une dernière, une suprême conquête à faire: celle d'une philosophie, d'une science, d'une littérature, d'un art qui sont comme l'aboutissant de ses efforts séculaires et le signe le plus certain de sa virilité.Tant qu'un peuple tient, comme disait M.Etienne Lamy \"la queue d'idées qui ne lui appartiennent pas,\" tant que sa science reste une chose d'emprunt, tant que sa personnalité ne s'est pas affirmée dans des livres et des oeuvres d'art qui en portent l'empreinte, ce peuple ne peut prétendre à réclamer une place à part au grand foyer de la civilisation humaine.Dans une étude sur le mouvement littéraire au XIXe siècle, Brunetière est allé jusqu'à dire que s'il existe intellectuellement des nationalités Scandinaves ou russes, c'est à leur littérature qu'elles le doivent.\"Suédois, Norvégiens, Danois, il leur a paru que la littérature européenne, NOTRE AVENIR POLITIQUE 135 allemande ou française, italienne ou anglaise, n'exprimait que très imparfaitement ce qu'ils sentaient en eux s'agiter de particulièrement Scandinave.Ils l'ont voulu dire, ils l'ont dit; leurs compatriotes se sont reconnus dans la manière dont ils le disaient.Avertis de leurs qualités nationales, ils se sont efforcés de les dégager de tout alliage exotique et dans la mesure où ils y ont réussi, c'est dans cette mesure qu'il existe une littérature et intellectuellement une mentalité et une nationalité Scandinaves.\" 2 En appliquant le même procédé aux recherches scientifiques, à la philosophie ou à l'art, on pourrait montrer que c'est en grande partie, par ces moyens divers que les autres peuples se sont, imposés comme tels au monde, qu'ils ont acquis une influence et laissé des traces dans l'histoire.C'est le cas pour la Grèce et pour la France, ce l'est même pour l'Allemagne, et ce le sera sûrement pour nous.Nous pourrons rivaliser avec les races qui nous entourent sur le terrain industriel ou commercial, nous ne les dépasserons pas.Il n'y a qu'un terrain sur lequel nos hérédités françaises nous prédisposent à conquérir une certaine supériorité; et ce terrain, c'est celui de la culture intellectuelle.C'est par ses idées, par sa littérature et son art que la France s'est placée au premier rang des nations européennes.C'est de la même façon que nous compterons pour quelque chose en Amérique, que nous mettrons en relief nos qualités nationales et que nous remplirons toute notre mission.On a, à plusieurs reprises, ici même, dressé le bilan de nos richesses intellectuelles, signalé les déficits et indiqué les moyens à prendre pour les combler.Il n'y a donc pas à y revenir.La seule chose qu'il importait de démontrer 2 Un siècle, p.604. 136 l'action française et qui se dégage , nous l'espérons au moins, de ce que nous avons dit, c'est que pour survivre, pour être prête à l'heure où la Providence lui remettra sa destinée entre ses mains, il faut que la Nouvelle-France s'efforce d'être \"sur ce continent, en même temps que la fille aînée de l'Eglise, la fille aînée du progrès, dans les hautes sphères de la poésie, de la science et des arts.\" ' II Ce que sera cette Vie Intellectuelle L'oeuvre de la civilisation est une oeuvre collective.C'est un trésor commun formé des richesses intellectuelles de tous les peuples et où chacun doit aller puiser à son tour.Si brillante qu'elle soit, la culture d'un peuple est en danger le jour où il s'isole et se replie sur lui-même.Et s'il en est ainsi des civilisations qui ont un long et glorieux passé, avec combien plus de raison ne doit-on pas l'affirmer de civilisations qui.comme la nôtre, commencent à peine à s'édifier.Ce serait une profonde illusion de croire que nous pouvons, avec nos seules ressources actuelles créer le foyer de vie intellectuelle dont nous sentons le besoin.Pour un long temps encore, pour un temps dont il n'est pas possible de fixer les limites, il nous faudra emprunter à l'étranger, avec le goût et l'élan qui nous font défaut, les richesses intellectuelles que nous ne possédons pas encore.La connaissance à peu près universellement répandue dans notre classe cultivée des deux langues, anglaise et française, met à notre portée deux grandes civilisations.Vers laquelle irons-nous ?Il ne peut être question, d'abord, de les posséder toutes deux également.Un peuple n'a * Paroles d'Edmond de Nevers, citées par M.A.Perrault, L'Action française 1919, p.209. NOTRE AVENIR POLITIQUE 137 qu'une culture comme il n'a qu'une langue.Et la véritable supériorité d'un peuple comme d'un individu ne consiste pas dans la connaissance superficielle de deux langues ou de deux civilisations, mais bien dans la mesure où il a réussi à épuiser les richesses de l'une d'entre elles.Nous n'aurons donc qu'une culture.Est-il besoin d'ajouter qu'elle sera française ?Nous sommes français de sang, de langue, d'âme.La France est depuis de longs siècles le foyer le plus intense de la civilisation européenne.Notre intérêt est donc d'accord ici avec nos sentiments.Pour conserver notre âme nationale, pour mettre notre vie intellectuelle en harmonie avec elle, il faut que nous fassions de la France, selon une expression bien connue, notre patrie intellectuelle.\"Nous nous devons, écrivait M.Louvigny de Montigny, \"de nous tenir dans la lumière pour vivre la vie que nos pères nous ont transmise.\" 4 De son côté, M.l'abbé L.Groulx préconisait ce contact avec la pensée française, \"non seulement parce que les maîtres de la pensée française doivent rester les maîtres de notre insuffisance, mais parce qu'il importe à notre durée que les courants de la pensée française nous apportent cette substance d'art et de morale, ces vertus de la race et de l'esprit qui font l'essence de notre culture.\" 6 Je n'ignore pas tout ce que ces relations intellectuelles avec la France de la pensée, avec la France littéraire inspirent de crainte à un bon nombre d'entre nous.Ces craintes, il serait facile de les justifier.Mais si, d'un côté, la haute culture est devenue chez nous d'une urgente nécessité, si, de l'autre, il nous faut absolument aller la chercher ailleurs, pour ma part, même au point de vue de nos intérêts religieux, je préfère le milieu intellectuel français * La langue française au Canada, p.111.6 L'Actum française, 1917, p.35. 138 l'action française où circulent toujours des courants de pensée catholique intenses, au milieu protestant ou matérialiste de F Angleterre ou des Etats-Unis.Il importe par-dessus tout, sans doute, que l'élite intellectuelle de demain reste en communion d'âme avec le peuple qu'elle aura mission de diriger; mais nous croyons aussi que la France est plus qu'aucune autre nation apte à former cette élite.Personne ne peut trouver mauvais toutefois que nous souhaitions et mê)ne que nous exigions que les relations intellectuelles de notre jeunesse avec la pensée et la littérature de France s'inspirent de la prudence et s'entourent de protection.Et maintenant quelles limites mettre à l'anglo-saxonisme dans notre vie intellectuelle ?Maurice Barrés écrivait à propos de l'influence allemande en France: \"Il ne peut pas être question que nous ne prenions pas contact avec la pensée allemande.Il n'est pas possible d'établir une cloison entre les nations, pas plus entre leur pensée qu'entre leurs produits matériels.Ce n'est pas possible et ce n'est pas souhaitable.Mais cette prise de contact doit être raisonnée.Nous ne prétendons pas dresser une digue totale, mais nous voyons la nécessité d'une digue de protection.\" 6 Toutes proportions gardées, en tenant compte du milieu où notre vie intellectuelle est appelée à se développer, des influences que nous avons dû subir, c'est à peu près l'attitude que nous devons avoir vis-à -vis de la civilisation anglo-saxonne.Ce n'est pas tout à fait celle que nous avons eue dans le passé.Sans doute, jusqu'ici, c'est surtout par les moeurs, les coutumes, que l'anglo-saxonisme ou plutôt, ce qui pour plusieurs en est une dégénérescence, l'américanisme s'est infiltré dans notre vie nationale.Mais pour â\u20ac¢ La Revue universelle, 1er janvier 1922. NOTRE AVENIR POLITIQUE 139 secrète qu'elle ait pu être, son action n'en a pas été moins profonde.\"L'Amérique, cette vivante antithèse de la civilisation athénienne,\" écrivait Louis Arnould, \"a lancé par-dessus sa frontière nord, à l'assaut du Canada, ces bataillons plus redoutables que les autres, qui se nommentâ\u20ac\u201d outre hardiesse, énergie, respectabilité:â\u20ac\u201damour du lucre, réalisme pratique, vanité grosse, relâchement de la famille, excitation de la sensation, corruption politique et sans-gêne\" 7.Que ce contact avec nos voisins ait accentué quelques-unes de nos qualités françaises, il nous est permis de le croire; mais combien d'autres plus précieuses et plus caractéristiques de la race courent le risque de disparaître ?Il y a là un discernement à faire et une lutte à organiser.Notre survivance française est à ce prix.Dans cette organisation de notre vie intellectuelle que nous appelons de tous nos voeux, le contact, impossible à éviter avec la culture anglo-saxonne va nous offrir les mêmes ressources et nous exposer aux mêmes dangers.Il ne s'agit pas, comme disait Barrés, de dresser \"une digue totale;\" mais \"une digue de protection\" s'impose.Il y a, dans la culture anglo-saxonne, des éléments à caractère universel, humain, qu'aucun peuple n'a le droit de dédaigner; il y en a à caractère plus particulier qui peuvent s'adapter quand même à notre vie française; mais il y en a qui sont d'autant moins latins et français qu'ils sont plus anglo-saxons et américains; il y en a qui sont comme la source et la justification intellectuelle de cette morale, de cette façon de sentir, de cette conception de l'art, de l'action, de la vie qui nous ont déjà fait tant de mal.C'est contre ces derniers éléments qu'il faut dresser une digue de protection.Il faudrait tout un autre travail, et plus consi- 7 Nos amis les Canadiens, p.89. 140 l'action française dérable que celui-ci, pour montrer ce qui dans l'organisation de l'enseignement de nos voisins, dans leurs méthodes scientifiques, dans leur philosophie et leur littérature, peut s'incorporer avec profit à la substance de l'esprit français, et ce qui y reste absolument réfractaire.Il suffit d'avoir donné le principe selon lequel doit se faire ce discernement.L'application elle-même est une chose complexe, difficile; une chose sur laquelle sans doute l'expérience de demain projettera de plus abondantes lumières.Ce qui est incontestable, en tout cas, c'est que le Canada \"est par destination\", comme disait M.Hanotaux, \"le défenseur des origines françaises et latines.\" Et nous conclurons avec lui: \"Restez attachés au sol, là d'où vient votre sève, là où sont vos racines, où est votre force.Si le Canada cherchait une alliance ailleurs qu'en France, il se délatiniserait.\" 8 * * * Notre vie intellectuelle sera, en second lieu, canadienne.Et si nous ajoutons ceci, ce n'est pas pour contredire ce que nous venons d'affirmer, mais bien pour le préciser davantage.\"Nous sommes une province de France,\" s'écriait un jour M.Montpetit, \"la plus éloignée, la moins connue, la plus oubliée, mais une province de France quand même.\" 9 C'est, en effet, quelque chose comme cela.Mais personne n'ignore que l'âme française n'est pas tout à fait la même si on l'étudié en Provence, en Bretagne ou à Paris; personne n'ignore non plus que toutes ces nuances se retrouvent » Cité par M.E.Montpetit : Au service de la tradition française, p.91.9 Les survivances françaises au Canada, p.44. NOTRE AVEMIR POLITIQUE 141 à leur tour dans la littérature du pays.C'est Brunetière qui soulignait chez les écrivains bretons, \"quelque chose de plus local et de plus particulier, je ne sais quel génie du terroir, quelque chose d'autre et de plus original,\"10 et cela, au moment même où il prêchait contre la décentralisation.S'il en est ainsi en Bretagne, à plus forte raison doit-il en être ainsi au Canada ?Il y a trois siècles que le pays agit sur le type français.Etablis dans ces régions si différentes de la France, en perpétuel contact avec les Anglais, soumis à des conditions de vie absolument nouvelles, il ne se peut pas que nous n'ayons été profondément modifiés.Et puis, on ne peut pas faire qu'il n'y ait un siècle et demi d'histoire entre la France et nous; un siècle et demi de crises politiques et intellectuelles pour la France, et, pour nous, de lutte obscure pour notre survivance.La France continue une histoire plusieurs fois séculaire, et nous commençons à peine la nôtre.Nous avons des souvenirs, des intérêts, des préoccupations et des espoirs qui ne sont plus tout à fait les mêmes.Si donc l'âme canadienne est une âme française, elle est une âme française avec des caractères distincts, particuliers, dont on doit tenir compte dans l'organisation de notre vie intellectuelle.Une première conséquence, c'est que la culture française, en passant chez nous, doit chercher à s'adapter.Cela veut dire qu'elle doit tenir compte des croyances, des sentiments, des aspirations, qui font partie de notre âme nationale.Elle ne doit pas démolir, mais achever; elle ne doit pas nous détourner de notre voie, mais nous donner de nouvelles et de plus profondes raisons d'y persévérer.1 ° Discours de combat : 2e série, p.33. 142 l'action française Cela veut dire encore, que dans l'introduction de la culture française chez nous, nous ne devons pas oublier que c'est un travail d'édification que nous faisons.Parmi ces richesses sans nombre que la France nous offre, tout n'est pas également apte à servir de base à une vie intellectuelle en formation.Il y a dans la philosophie, dans la littérature, dans l'art de France, à côté d'un élément éternel, un élément friable et éphémère, dont nous n'avons que faire.Je choisis un exemple qui m'est plus familier.Depuis Descartes, la philosophie française a connu toutes les aventures.Elle a édifié des systèmes sans nombre qui se sont tour à tour écroulés.Ces trois siècles de spéculation représentent sans doute l'un des efforts les plus intenses et les plus sérieux de la pensée humaine; mais il n'en reste pas moins vrai, qu'à aucune de ces étapes, la philosophie française n'offre un abri sûr et durable.Ce sont de simples tentes que la pensée en marche dresse pour un jour.Nous avons ici, au Canada, une philosophie qui est celle des deux plus beaux moments de l'humanité, une philosophie qui est à la base de toutes nos institutions religieuses ou sociales, une philosophie dont on prédit la renaissance dans l'Europe revenue de ses vieilles erreurs.N'est-ce pas suffisant pour que nous la préservions de toute infiltration moderne ?Ne peut-il nous suffire d'être en communion avec la partie catholique, c'est-à -dire la partie la plus traditionnelle et peut-être la plus française de la France ?Passant maintenant de la philosophie à la littérature ou à l'art, ne pourrait-on pas faire entre les divers courants littéraires ou artistiques une distinction analogue ?Il est désirable, sans doute, que l'élite intellectuelle chez nous prenne contact avec toute la culture française; mais il n'en est pas moins vrai que tout dans cette culture n'est pas à NOTEE AVENIR POLITIQUE 143 importer, tel quel, sans discernement et sans discrétion.Et déjà c'est une première façon de donner à notre vie intellectuelle une orientation franchement canadienne.Il en est une seconde.S'il est vrai, comme l'affirmait Brunetière, qu'il y a un \"génie du terroir\" pour les différentes provinces de France, pourquoi n'y en aurait-il pas un pour \"la plus éloignée\" ?Et s'il y a un génie canadien, pourquoi les ouvrages canadiens ne le reflèteraient-ils pas ?Dans ce moule travaillé par les siècles qui s'appelle la phrase française, qui nous interdit de mettre nos pensées et nos sentiments, nos préoccupations et nos rêves, nos façons de sentir et de voir et ainsi de les incorporer à la substance de l'esprit français ?\"Et nous servirions la France en illustrant cette province qu'elle ;'a pas perdue, par une renaissance inspirée, mais toujours possible, de son impérissable génie.Nous la servirons en chantant les clochers de chez nous, les paysages qui en sont les décors harmonieux, les humbles pleins de mérite, la légende même étrangement féconde, tout ce qui, n'étant qu'un coin de France, la contient pourtant toute entière, à la fois héroïque, tenace vaillante et généreuse.\" x l Et ne serait-ce pas le moyen de faire de notre littérature autre chose qu'un médiocre et fade décalque de celle de France ?\"La grande puissance géniale, disait Emerson, consiste à souffrir que l'esprit de l'heure passe sans obstruction à travers la pensée.\" L'esprit de l'heure c'est le génie national, c'est lui qui inspire les chefs-d'oeuvre.Et c'est parce qu'il y a un génie canadien, qu'une littérature ou un art canadien sont possibles, qu'il faut les désirer et, en les désirant, tâcher de les faire naître.1 * M.Ed.Montpetit : Les survivances françaises au Canada, p.45. 144 l'action française * * * En dernier lieu, notre vie intellectuelle sera catholique.Elle sera catholique d'abord parce qu'elle sera française.\"Tout ce que nous ferons, tout ce que nous laisserons faire contre le catholicisme,\" écrivait Brunetière, *2 \"nous le laisserons faire et nous le ferons au détriment de notre influence dans le monde, au rebours de toute notre histoire, et aux dépens enfin des qualités qui sont celles de l'âme française.\" Elle sera catholique encore parce qu'elle sera canadienne.Notre pays est né d'une pensée d'apostolat.C'est à la foi qu'il doit le bienfait de sa survivance et elle reste, à l'heure actuelle, son plus solide rempart contre les idées et les moeurs de nos voisins, le gage de son prestige et de sa durée.Tout ce que l'élite intellectuelle de demain ferait contre la foi ancestrale, qu'elle sache bien qu'elle le ferait, â\u20ac\u201d pour me servir des mots de Brunetière,â\u20ac\u201d au détriment de notre influence en Amérique, au rebours de toute notre histoire, et aux dépens des qualités qui sont celles de l'âme canadienne.Notre vie intellectuelle sera catholique enfin parce que nous voulons qu'elle soit féconde et qu'elle dure.Il faut à la base de toute civilisation qui s'édifie, un ensemble de vérités indiscutables et indiscutées qui nous éclairent sur le mystère de notre destinée ici-bas, qui fournissent à ces grandes institutions de la société, delà famille, de la morale, une raison d'être plus haute qu'elles-mêmes; un ensemble de vérités qui soient et le point de ralliement de tous les esprits travaillant dans le vaste champ de la culture humaine et le moyen de coordonner, d'unifier leurs efforts; 1 * Discours de combat, 1ère série, p.193. NOTRE AVENIR POLITIQUE 145 un ensemble de vérités dont la lumière se projette sur toutes les routes de l'esprit pour le guider, le préserver contre les fantaisies, et le protéger de l'erreur.Or, y a-t-il, en dehors de l'Eglise, une vérité indiscutable et indiscutée ?Dès que la religion est méconnue, toutes ces données de la raison naturelle qui formaient comme la charpente séculaire de la civilisation européenne, s'écroulent une à une.La philosophie et la science continuent leur effort, mais un effort dispersé, marqué par des avances et des retours, des incertitudes et des tâtonnements.C'est un sable mouvant sur lequel on ne peut rien construire d'éternel.Un vieux cliché qui sert encore à certains esprits attardés dans le passé, c'est que la foi et la science ne sont guère compatibles, que l'une met fatalement des entraves à l'autre.C'est ignorer que la science se renferme tous les jours davantage dans le domaine du relatif; par delà il y a celui de l'absolu rationnel où règne la philosophie; plus loin encore le surnaturel qu'illumine la foi.Maîtresses absolues sur leur propre terrain, reconnaissant sur les terrains mixtes la hiérarchie des certitudes, la science, la philosophie et la foi ne sont pas faites pour se nuire, mais bien pour s'entr'aider et marcher de concert à la conquête de l'unique et éternelle vérité.Ce sont les trois parties maîtresses de l'édifice spirituel, et tout édifice auquel il en manque une est un édifice inachevé ou un édifice en ruines.Nous sommes sans contredit l'un des peuples les plus croyants du monde.Nous en avons la fierté et nous avons raison.Il nous reste à enraciner profondément cette foi dans notre âme, à en pénétrer toute notre vie, notre vie intellectuelle, comme notre vie morale et notre vie publique.C'est à cette condition et à cette condition seule qu'elle sera féconde.Notre vie intellectuelle et notre vie religieuse ne se 1-16 l'action française prêteront un secours réciproque qu'à condition de se pénétrer mutuellement, de rester indissolublement unis et de s'élever ensemble vers la lumière.Dans une étude aussi brève, nous avons dû nous contenter d'effleurer en passant quelques-uns des aspects de ce vaste problème.Les lecteurs de VAction française à qui ces idées sont familières, en achèveront en eux-mêmes le développement.Cette vie intellectuelle, créatrice de pensée et créatrice de beauté, dont on peut dire qu'elle sera la suprême conquête de notre race, Y Action française, depuis sa fondation, l'appelle de ses voeux.En faisant, cette année, de cette même vie, la condition d'une grande espérance, elle nous apporte une raison nouvelle d'en hâter la pleine réalisation.Tenons nos yeux fixés sur cet idéal et bientôt, peut-être, verrons-nous monter à l'horizon l'aube du jour longtemps attendu.Fr.M.-Ceslas Forest, O.P.NÃ\u2030CESSITÃ\u2030 DE LA HAUTE CULTURE PHILOSOPHIQUE Pour souligner la belle et solide étude du Père Forest sur La préparation intellectuelle à notre avenir politique, nous reproduisons cette réflexion que le Père de Grandmaison vient d'inscrire en marge du Slupide dix-neuvième siècle de Léon Daudet : \"La faiblesse congénitale du dix-neuvième siècle, son impuissance à remonter le courant révolutionnaire, même sur le terrain politique, et en dépit des penseurs clairvoyants, réactionnaires de droite ou de gauche, de Maistre à Maurras, de Bonald à Comte, de Balzac à Bourget, qui ne lui ont jamais manqué; sa médiocrité en résultats généraux et durables, nonobstant la grandeur de ses réussites dans le domaine des sciences particulières, de la littérature et de la critique, tous ces traits s'expliquent, selon nous, en dernière analyse, par l'absence d'une métaphysique une et véritable.Elle a manqué à tant d'esprits distingués et puissants comme pourrait manquer la formation classique, grecque et latine aux écrivains et aux orateurs d'une époque donnée dans nos pays d'Occident.Qu'on veuille bien peser la comparaison, qui est ici raison\".(Les Ã\u2030tudes, 5 août 1922.) 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