L'Action française., 1 juin 1922, Nous et les Franco-Américains
[" LES FRANCO-AMERICAINS ET NOUS La Saint-Jean-Baptiste vient de nous ramener une fois de plus à la réalité de notre situation.La fête nationale n'est plus guère chez nous une pure réjouissance, si jamais elle le fut.L'état d'esprit de ces peuples qui, en un pareil jour, n'ont aucune ombre à leur soleil, n'est point notre lot.Partout où une pensée vraie cherche à s'exprimer le 24 juin, le discours prend de lui-même un ton grave, chargé d'inquiétude.Nous discourons, nous délibérons avec le sentiment que l'ennemi est quelque part à nos frontières, qu'il a même des intelligences dans la place.Et si nos paroles exaltent les ancêtres, ce n'est point uniquement pour nous mirer dans notre gloire, c'est encore pour nous encourager à la résistance.Entre tant de vérités pénibles, la fête nous remet à l'esprit cette donnée grave que la majorité des fils du Canada français vivent en dehors de l'ancien foyer.L'émigration ne nous a pas seulement décimés, elle nous a démembrés.L'appel récent des Franco-Américains est venu après tant de fois nous le rappeler: les fils de la dispersion sont plus nombreux que les fils de la maison.Près de deux millions de nos frères vivent au-delà de la ligne quarante-cinquième.Et cela seul suffit à marquer le malheur irréparable de nos démembrements et les devoirs rigoureux de notre .fraternité française.Les Franco-Américains peuvent-ils compter sur l'aide du Québec ?Ils n'en doutent plus, espérons-le, après les réponses qu'ils ont reçues.Dans le passé, un état d'esprit étrange a pu régner parmi nous; depuis nous avons été plusieurs à développer, entre tous les fils de la race, le sens de la solidarité. LES FRAN CO-AMÃ\u2030RICAINS ET NOUS 363 Lorsque l'Action française formula ici-même sa doctrine, elle se souvient, pour sa part, qu'elle l'adressa \"à tous nos frères des autres provinces canadiennes et des Etats-Unis qui sentent comme nous , que le devoir pressant est de fortifier l'énergie de notre vie nationale.\" ' Vers le même temps l'un de ses mots d'ordre rappelait à nos compatriotes du Québec \"les devoirs de notre fraternité française d'Amérique.\" \"Fraternité, disions-nous, veut dire unité et soutien.Qu'au-dessus de notre dispersion demeure, pour nous garder unis, le lien vigoureux de la langue, de la race et de la foi.Le soutien de nos frères doit passer avant toutes les oeuvres exotiques.Pour qu'ils s'y appuient, accroissons, pour eux, nos forces morales, intellectuelles, économiques.Le Québec a charge d'âmes.\"2 Nous n'avons pas voulu en rester aux paroles et aux conseils.Pour que l'entr'aide fût soutenue par une sympathie intelligente, nous avons voulu que les groupes apprissent à se connaître.La revue institua un service de chroniques où notre ami Charles Dollard fut en particulier le chroniqueur de la vie franco-américaine.Nous avons tâché d'unir la vaste famille par des liens encore plus forts.La gloire de Dollard commençait à monter.Nous avons travaillé de notre mieux à propager sa fête.Nous l'avons fait, sans doute, pour les enfants du Québec d'abord, mais aussi parce que le héros, fils glorieux de toute la race, nous avait paru un merveilleux rassemblera de forces.Aujourd'hui enfin, si nous ambitionnons de restituer au Canada français son ancien idéal politique, il est bon qu'on le sache: c'est un peu, c'est beaucoup pour la puissance d'expansion qui devra lui en revenir.Nous croyons qu'us (1) L'Action française, janvier 1921, p.32.(2) L'Action française, février 1921, p.65. 3(54 l'action FRANÃ\u2021AISE pies adultes, à ceux qui vivent leur propre vie, dont la personnalité s'est dégagée de toute chaîne.Qu'on nous passe de revenir sur ces choses.Nous ne faisons point cette revue pour en tirer vanité, mais pour démontrer plus vivement, si possible, l'état d'esprit du Québec et sa volonté de bien remplir ses devoirs.* * * L'aide qu'on attend de lui quelle sera-t-elle ?C'est à nos frères plus qu'à nous qu'il appartient de la définir.Déjà , du reste, les Franco-Américains ont commencé de le faire.Ils ont compris qu'un premier secours leur viendra du maintien, parmi eux, de nos traditions et de notre histoire qui sont aussi les leurs.Idée heureuse que celle-là et qui révèle la claire vision qu'il ont prise de leurs problèmes.Leur vie française, le premier instinct les avertit qu'ils doivent l'aller fortifier à ses sources prochaines.Un peuple pas plus qu'un arbre ne choisit ses racines.L'expérience humaine nous apprend quel malheur c'est toujours pour une nation que, dans une heure de folie, elle rompe brusquement avec ses traditions.L'effet ne peut être différent si la rupture est due à l'infortune plutôt qu'à l'égarement.Le malheur, dans un cas comme dans l'autre, c'est la rupture elle-même.Les traditions d'un groupe humain sont un épanouissement tie sa personnalité.Ce n'est pas au hasard qu'il construit cet ensemble d'institutions, de lois, de moeurs, de coutumes, charpente intérieure et contreforts où il appuie sa durée.Ce n'est pas non plus du dehors qu'elles lui sont imposées.Un instinct supérieur suscite et ordonne la construction.L'âme collective, pénétrée elle-même de tous les ferments de la civilisation, façonne, au gré de ses besoins, ses organes essentiels.certain sens des responsabilités n'appartient qu'aux peu- LES FRANCO-AMÃ\u2030HICAINS ET NOUS 365 D'où il suit que, pour un peuple, s'arracher à ces cadres, à ces formes constitutives, c'est creuser au-dedans de soi-même un trouble affreux, c'est désarticuler profondément l'économie interne de sa vie.Les Franco-Américains sont trop près de ces vérités pour les avoir perdues.Ils sont comme nous les fils de la France; mais plus immédiatement et au même titre que nous, les descendants des Français qui se fondèrent une patrie dans le Nouveau-Monde.Ici, au Canada, l'état social, les traditions du vieux pays conservées ou transformées par nos pères, ont été, nul n'y contredit, le système de forces qui a étayé notre survivance.Est-il téméraire de penser que beaucoup de ce capital moral n'a pas laissé de fructifier pour nos frères d'outre-quarante-cinquième ?Eux-mêmes n'ont cessé de le redire: sa magnifique durée française aux Etats-Unis, leur petit peuple la doit à ce qu'il avait apporté avec lui de notre héritage commun.Traditions familiales et paroissiales, moeurs, institutions jaillies de la foi ou du génie de la race ont été, là -bas comme ici, ce qui a fait à notre âme commune une vigueur incorruptible.Parmi ces soutiens et parmi ces ferments de progrès, il convient de faire aussi une place à notre histoire.Nul ne saurait supputer exactement ce que fut pour nous, depuis cent soixante ans, la contribution de cette autre force morale qu'est l'orgueil du passé, la mémoire des grands souvenirs.Ces impondérables échappent à nos manipulations.Et pourtant chacun sait que cette force a compté.Chacun sait qu'aux heures de crise, par exemple, nos réactions n'eussent pas atteint la même vigueur , si derrière nous, ne se fût élevée la voix de nos morts.Nos attitudes devant le conquérant n'eussent pas été, non plus, ce qu'elles furent, sans notre foi si ferme à la noblesse des ancêtres, à l'héroïs- 366 l'action française me de leur première existence, à la dignité de leur défaite; sans le rayon de fierté, pour tout dire, que l'histoire venait mettre à nos fronts.Ce patrimoine, il appartient aussi aux Franco-Amé-cains.Et pourquoi ne serait-il point pour eux ce qu'il fut pour nous ?Leur fierté française doit être faite, comme la nôtre, de toute la gloire qui fait le prestige de la vieille race.C'est notre droit de partager avec tous les Français l'honneur de la France, puisque, cet honneur, nos pères les plus anciens en furent aussi les ouvriers.Mais pourquoi irions-nous dédaigner notre histoire si elle ne déroge point à la dignité du passé français, si le chapitre que nous en avons écrit est de même substance, de même facture que les autres ?Pourquoi surtout nos frères dispersés supprimeraient-ils cette histoire de leurs souvenirs, s'il est vrai que, sur la grande scène de la tragédie humaine, les épreuves, les exploits des personnages nous instruisent et nous émeuvent selon qu'ils tiennent de plus près à notre chair et à notre esprit ?Les Franco-Américains ne manqueront pas de se rappeler d'ailleurs qu'une partie de notre patrimoine historique leur appartient pour ainsi dire plus qu'à nous, puisque les partages de 1760 ont taillé en leur faveur à travers le domaine de notre gloire.Ils n'ont qu'à jeter un coup d'oeil sur la carte de leur pays pour apprendre qu'une grande partie de sa première histoire est proprement française.Qu'ils suivent le cours de l'Hudson, celui du Richelieu jusqu'aux bassins des lacs américains, ou que, plus à l'ouest, ils s'en aillent par la voie de l'Ohio, vers l'intérieur des terres; partout plane encore dans l'air le vol de la légende française; et les vieux champs de bataille sont célèbres par nos victoires en exil.Si, plus à l'ouest toujours, ils descendent du Michigan vers le Mississipi, vers l'arène immense que LES FRANCO-AMÃ\u2030RICAINS ET NOTJS 367 sillonnent la grande rivière et ses nombreux affluents; là aussi, ils retrouvent, également vivante dans le jalonnement de ses noms français, l'aventure fabuleuse que coururent jadis nos explorateurs.Et les Franco-Américains qui cherchent des motifs de fierté, pourraient-ils tarder plus longtemps à s'emparer de ces souvenirs ?Ils comprennent, sans que j'y insiste, quelle valeur éducative peut prendre l'histoire de la Nouvelle-France, dans un pays où l'on met si haut les mâles vertus de la volonté, la hardiesse dans l'entreprise, la passion des rudes initiatives.Non, ce qui a tant ému Chateaubriand, Parkman, Milbert, Munro, Finlay, ne peut parler moins éloquemment aux propres descendants des héros.Et si l'on paraît ignorer parfois de quelle race ils sont issus, ils sauront rappeler à leurs compatriotes que la statue de Jacques Marquette orne le Capitale de Washington.* * * Mais, je le sais, pour qu'elle parût belle en dehors de nos frontières, il faudrait que cette histoire, nous du Québec, nous ne fussions pas les premiers à l'ignorer, ce qui est bien une façon de la mépriser.Allons-nous négliger indéfiniment les plus élémentaires vérités ?Les groupes de notre famille française ne s'appuieront sur nous que si nous sommes un véritable appui; c'est-à -dire une force.Nul groupe humain ne peut, par des moyens artificiels,imposer longuement à un autre l'admiration d'une culture qui ne s'impose plus d'elle-même par sa vigueur et sa beauté; Ne rayonne que ce qui est lumineux.Et l'on n'échappe pas à cette vérité en la déclarant trop simpliste.Nous avons songé parfois à des propagandes de parole ou de plume pour révéler notre existence à ceux qui nous ignorent.Entre- 368 â\u20ac¢ l'action française prises excellentes, mais'qui seraient vouées au plus sûr avor-tement si elles devaient nous faire oublier qu'un peuple fait d'abord chez soi, sa meilleure réclame à l'étranger.Un peuple compte devant les autres, moins par ce qu'il dit de lui-même que par ce qu'il est.Le savons-nous assez ?Les Canadiens français du Québec voudront-ils entendre ces vérités ?Voudront-ils apparaître pour tous ceux de leurs frères qui ont les yeux sur eux, d'irrécusables témoins de la grandeur latine ?Ce n'est point par des emprunts plus ou moins adroits à la civilisation anglo-saxonne qu'ils pourront devenir des soutiens et des inspirateurs.Les Anglo-Saxons offrent au monde l'image d'une grandeur matérielle que nul ne saurait dépasser.Ce que les Franco-Américains et nos compatriotes des provinces canadiennes attendent de nous, c'est le témoignage de notre civilisation particulière en faveur du progrès humain; ils veulent être convaincus que l'idéal catholique et la raison française ne répugnent à aucun progrès et que le vrai moyen de grandir les forces matérielles, c'est bien de les mettre au service de l'esprit.Voilà le simple témoignage que nous sommes appelés à rendre.Et comment ne pas songer, avec un peu d'émoi, que la démonstration ne tient après tout qu'à un effort un peu plus généreux que les autres ?Il suffirait de nettoyer enfin notre pays du maquillage étranger et de lui faire une figure française comme son âme.Ce serait la fin du scandale où un peuple qui exalte encore sa fierté et sa culture, en oublie trop souvent les gestes.Puis, ce redressement accompli, ce serait l'heure de convier au grand oeuvre toutes les inspirations, toutes les énergies de notre foi et de notre esprit.Une élite dirigerait de haut le travail unanime sans jamais rien sacrifier des règles souveraines.Et la construction s'élèverait , magnifique, dans la beauté harmonieuse que lui "]
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