L'Action française., 1 avril 1919, Journaux, livres et revues - les "Cailloux" de M. Jean Nolin
[" JOURNAUX, LIVRES ET REVUES LES CAILLOUX 1 Prince de la Critique, allume Ton esprit vif, ton Å\u201cil profond.Crève ces vers avec ta -plume : Ce sont des bulles de savon.Tel est l'Envoi de la Ballade des bulles de savon, où M.Jean Nolin, étudiant aux Hautes Ã\u2030tudes Commerciales, caractérise d'abord sa ballade, puis un peu toute l'Å\u201cuvre, irisée, fluide et gracieuse.Les princes de la critique se sont donné bien garde de toucher ces ballons éthérés qui montent et qui durent.Le jeune poète, comme tout débutant, redoutait, sinon la critique, les critiqueurs, qui ne goûtent que l'excellent ou même l'inexistant : Selon toi, les jeunes ont tort De tenter un louable effort, Aristide.Car leur livre ne sera pas Un noble essai, mais un faux-pas.Mais non ! La juste, l'unanime critique a souri à l'alerte volume blanc, d'un travail typographique parfait, relevé encore d'élégants dessins.On lit avidement les quelque quarante pièces â\u20ac\u201d rondels, sonnets, ballades, triolets, quatrains et strophes diverses â\u20ac\u201d, que notre auteur de vingt ans a recueillies et semées sur la route de sa vie, telle la poignée de cailloux de l'ingénieux petit Poucet.Affections familiales, scènes de collège, des pointes d epigramme, de la mélancolie, un peu de brume, beaucoup de soleil, un courant de sensibilité fine, jaillie d'un cÅ\u201cur d'adolescent, voilà le fond.Traduisez-le en jolis vers, spirituels, jamais précieux, de toutes mesures et cadences, indices d'une virtuosité 1 Les Cailloux, par Jean Nolin.Imprimé au Devoir, Montréal. 182 l'action française déjà remarquée et prometteuse de riche poésie quand elle s'appliquera aux grands thèmes lyriques, vous avez la forme.M.Nolin n'a pas voulu poser à l'enfant sublime : sa muse est la Musa pedestris du ciseleur de mots que fut Horace, mais quand même elle marche, on sent qu'elle a des ailes.Elle aime la vie, la santé, le soleil : M.Nolin est de la race forte, il n'a rien du pâle esthète à l'Å\u201cil vide, au front jaune, à la mèche fatale, qui meurt toujours par métaphore.Arrière les déliquescents René ! En lisant ces vers de jeunesse, on songe plutôt au Racine adolescent du parallèle fameux de l'abbé Lecigne : « Son âme est saine, elle voit gai.Et le petit Racine écrit des vers où passe un furtif rayon d'aube fraîche.A Combourg (demeure de Chateaubriand) on pleure; à Port-Royal, on sourit.A Combourg, on s'éprend de l'âpre volupté de mourir; à Port-Royal, on chante la jeune joie de vivre.Ici et là , on Ut et on rêve, mais quelles différences entre les rêves et les lectures.Là -bas, c'est le romantisme qui naît dans un aspect de funérailles; ici, c'est l'art classique.Deux enfants, deux littératures, deux France sont là .j'aime mieux la France de Jean Racine.» M.Jean Nolin est, lui aussi, de la race de ceux qui vivent et qui luttent.Il rêve, sans doute, il se blesse aux cailloux gris qui font « mal à l'âme » ; mais le bon sens guide le rêve et la folle du logis trouve à qui parler.Il enseignait naguère à ses condisciples la beauté du Rêve et s'insurgeait contre les abus et les contrefaçons : .Rêveur ! celui-là qu'effarouche L'instant morose des levons ?.Ces vieillards de quinze ans, ces moules : Des rêveurs, des rêveurs f Jamais !.Ne jamais agir mais bâiller En songeant à quelque oreiller Où l'on pourrait coucher son rêve, N'est pas rêver, c'est sommeiller I Le vrai rêveur étudie ferme ses classiques, puis se repose en admirant les coloris du printemps, le rythme de nos érables, l'or clair de nos matins, et « les trouvailles que son labeur lui révéla ».C'est la forte morale de La Rentrée, où l'écolier songe bien à la joie enfuie, au vert sentier, au canot sur l'eau qui se moire, mais sans faiblesse : l'action française 183 Oublions les fainéantises Et n'ayons plus qu'une hantise, Notre devoir ! Alors, gais de leur sacrifice, â\u20ac\u201d Car la joie est le bénéfice De qui fait bien â\u20ac\u201d On voit, dis que le loquet bouge, S'engouffrer par la porte rouge Les collégiens.La vie de collège, surtout pour un externe, a de bons moments, avouons-le : et puis, on est philosophe ou poète, et les cailloux s'illuminent.Un petit nouveau, égaré, pleure dans le corridor : oh ! la vie ! C'est une affreuse injustice Qu'il faille que l'on grandisse.On devrait rester petit.Pas de sympathie pour la vieille horloge « où toute mon enfance dort», qui gère l'heure des cours et parfois exagère : .Sans hâte, en haletant, Très lente, elle émiette le temps Et jette, à regret, ses instants.Le rêve se venge en traversant les vitres comme le rayon de soleil, et pendant que le pauvre maître avive l'Histoire de Rome ou de Napoléon, Chaque élève songe à demain, Quand on s'ébattra dans la plaine, A perdre haleine.Le professeur exalte-t-il le bonheur grave de la science, du devoir Et la beauté du sacrifice, En soi-même chacun se dit Que, si le temps se refroidit, On s'en ira, demain jeudi, Là où l'on glisse. 184 l'action française C'est après de tels efforts que, de retour du repos, on ose écrire à la fillette qui sonnait au parloir du couvent : Nous avons beaucoup travaillé, Beaucoup peiné, pendant la classe.Mais de te voir là , ça délasse, Et ça nous fait tout oublier ! Poète, vous abusez, vous aurez le sort de l'externe du Thé dansant qui, lui, du moins, reconnaît que la classe a du bon : Un collégien qu'embarrasse Le thé trop chaud qu'on lui donna Se dit en lui-même qu'on a Moins de souci pendant la classe.Car il a peur de laisser choir La tasse avec peine tenue Et sera mis en retenue Pour n'avoir pas fait son devoir, Mais je me vois obligé de couper court à travers les pièces de sentiment plus profond, de ciselure plus fine, et de poésie plus émue : les morceaux d'artistes.L'auteur me pardonnera de m'être attardé aux choses du chez-nous immédiat et d'aimer trop les cailloux blancs et les roses : ce sont probablement les plus originaux et les plus vécus (si l'on peut dire).L'auteur ferme son livre sur ses vingt ans, dans un adieu à son adolescence et après quelques expressions de rêve presque sombre qui sont le tribut à la fibre romanesque, sinon romantique.D'un bout à l'autre, la forme est bien jolie; le vers, bien souple et bien moderne, se prête à d'heureux effets et à d'ingénieuses combinaisons, à la Rostand.On est frappé de cette filiation de Rostand, du Rostand des Musardises, de l'esprit et du clinquant, de l'inattendu des mots, de la Muse qui marche et sautille, des beautés plutôt que de la beauté.C'est le moins recommandable à imiter.Infiniment mieux vaut l'autre, le Rostand avec un grand R, comme dirait Maurras; celui de la Muse qui plane, le professeur d'héroïsme et d'envol, le créateur de Cyrano, de Flambeau et du Coq gaulois, le Français à l'âme cornélienne qui vivra en dépit de son vers curieux, fantaisiste, maniéré, trop spirituel, un peu précieux et parfois de mauvais goût, qui passe en contrebande à la faveur du panache. l'action françaisk 185 Non, M.Nolin, si naturel, si ennemi de l'effet, devra lui laisser les mots ingénieux, mais pas encore français : L'air s'enchaleure, le regard se mélancolise, musardiser, le tomber des feuilles; il n'y en a que quatre.De même, la coupe ternaire ne supprime pas l'hémistiche dans l'alexandrin, et la dislocation du vers a des limites.Soyons de la meilleure époque, de la plus belle France, et ne jouons pas au peuple vieux : les Français en seraient marris, tout les premiers.Qu'attendent-ils de nous ?« Que les jeunes Canadiens ne cisèlent pas trop, écrivait M.Ar-nould en 1908; qu'ils ne jouent pas au peuple vieux, eux qui sont si jeunes, et que, d'un franc essor d'imagination, ils nous donnent au plus tôt, s'il plaît à Dieu, une troisième saison poétique qui tiendrait des deux premières en les éclipsant, et qui nous ferait, nous, battre des mains.» En 1912, au Congrès de Québec, M.duRoure nous demande des écrivains régionalistes qui chantent notre nature d'hiver et d'été, notre histoire de luttes et de foi, nos traditions parfumées de vieille France et de Canada jeune.« Le Saint-Laurent n'a pas inspiré les vers dont il est digne, nous crie à son tour M.Ch.ab der Halden.Pareille à l'hirondelle des Mille-Iles, ne cherche pas les lointains pays.Ne nous promène pas en Espagne, en Italie, en Egypte.Observe la vie des habitants au milieu desquels tu naquis.Dis-moi les splendides paysages du pays natal, fais chanter l'âme de tes compatriotes.Dans la peinture de ta patrie, tu sauras mettre ce qui ne vieillit pas, le quelque chose qui nous permet d'être émus par un vers de Racine après deux cents ans, ou de Sophocle après deux mille.Mais laisse les chiffons qui sortent de nos magasins de nouveauté,.et va, Canadienne aux jolis yeux doux, va boire à la claire fontaine ! » M.Nolin est dans le mouvement, il désire une littérature à nous.Son coup d'essai lui permet des aspirations de maître.Quelqu'un a dit que la littérature allemande contient « peu d'esprit et beaucoup de consonnes ».M.Nolin a donné peu de vers et beaucoup d'espérances.Il manie facilement le rythme, il sait voir et sentir, il est magnifiquement équilibré, qu'il se frappe le cÅ\u201cur ! Qu'il sorte du cercle intime, qu'il chante les grandes choses, les grands thèmes lyriques, notre nature incomparable, la patrie d'aujourd'hui, de demain et d'hier, cette histoire « écrin de perles ignorées, » l'humanité, la foi, Dieu, le Beau, source de toute beauté.M.Nolin aime la nature, les champs, le pays; "]
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