L'Action canadienne-française., 1 août 1928, Sur les États-Unis
Les Etats-Unis prennent de plus en plus place dans les préoccupations intellectuelles de l'Europe.On traduit les livres écrits par des Américains.Revues et livres français parlent d'eux.En quelques mois, nous avons eu Europe ou Amérique?Qui sera le maître?1 de Lucien Romier, Les Etats-Unis d'aujourd'hui,2 de Siegfried, l'essai d'André Tardieu Devant l'obstacle,3 L'Amérique latine et l'impérialisme américain* de Louis Guilai-ne, Les Etats-Unis d'Amérique 5 de Pirmin Roz.Voici que Charles Oestre, ° professeur de civilisation américaine à la Sorbonne, vient de publier un ouvrage encyclopédique sur le pays de la vie intense.Qu'est-ce qui suscite cette curiosité?C'est d'abord la poésie de la grandeur.Bon gré, mal gré, l'homme est sensible aux effets des masses.Le territoire, l'industrie, l'habitation, tout est grand aux Etats-Unis.L'architecture rappelle les temples assyriens.Si vous voulez avoir une idée de l'émotion que provoque cette beauté regardez dans le livre de Charles Cestre, à la première page, une belle photographie, de l'arrivée à New-York et imaginez le défilé des temples géants alors que le paquebot glisse le long des quais de béton.Sans doute, voilà un paysage tout humain, mais il a sa grandeur.Bien qu'il soit permis de lui préférer un panorama laurentien, il est impossible de nier que cette construction audacieuse ait sa poé- i En vente à notre librairie, $0.75.?1 vol., in-8, 360 pp., $12.OU.3 1 vol., 312 pp., $1.00.i 1 vol., 5x7%, 295 pp., $0.7.1.o 1 vol., 5x7%, 300 pp., $1.10.6 Gr.volume, rel.de luxe, (genre enc.yelopédie), 400 pp., $7.00 112 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE sie.La cause de cette curiosité, c'est ensuite le goût de la nouveauté, de l'exotisme.Les thèmes européens sont usés.Le lecteur exige du neuf.Notons qu'il y a eu un exotisme intérieur français au temps où Zola découvrait les halles, un exotisme normand épuisé par Flaubert, un exotisme maritime, celui de Loti.Aujourd'hui, les Etats-Unis sont des mines que l'on exploite avec profit.Les études du milieu américain des Morand et des Bourget dans Outre-mer et plus récemment dans Nos actes nous suivent se peuvent bien expliquer par le goût de la nouveauté et la poésie de la grandeur.Il faut chercher ailleurs l'explication des études économiques, sociales, politiques dont les Etats-Unis sont l'objet.Au fait, n'assistons-nous pas à un déplacement d'influences?On a parlé de La défense de l'Occident1 contre le mysticisme millénaire de l'Orient en émoi, du Réveil de l'Asie 8 aspirant à secouer le joug des protectorats menteurs, du Crépuscule des nations blanches9 en proie à la hantise du suicide.L'on se demande maintenant, surtout depuis la Grande Guerre : Qui sera le maître?Europe ou Amérique?Une inquiétude monte sur l'Europe.Rien d'étonnant si la France veut savoir ce que va devenir ce peuple de cent vingt millions d'hommes.Elle ausculte le colosse, analyse les principes de sa philosopnie, de son économie, de son organisation sociale.Ce qui la frappe d'admiration, c'est le progrès matériel de notre voisin.Ce qui l'épouvante, c'est le néo-paganisme de la grande niasse des Américains.Idée religieuse, doctrine spiritualiste, solidité de la famille, ces bases des nations chrétiennes, sont en Amérique sapées par le di- 1 par Henri Massis, 1 vol.5x7]/L>, $0.75.8 par Kené Grouaset, 1 vol.5x7M;, $0.75.8 par Maurice Muret, $1.10. SUR LES ETATS-UNIS 113 vorce stérilisateur, le pragmatisme utilitaire, le panthéisme mystique.Certes, il y a là des motifs d'inquiétude pour les peuples qui détiennent le flambeau-de la civilisation.Civilisation d'essence intellectuelle, civilisation d'essence économique, entre ces deux conceptions va de plus en plus se partager l'humanité.Cette option ne se fera point sans heurt, sans déchirement.Les petits peuples latins d'Amérique qui seront entraînés dans le conflit doivent d'abord fortifier leur armature morale et intellectuelle.Leur vitalité seule les sauvera de la disparition.Us doivent enfin se renseigner sur la nature de la menace et sonder tout l'horizon de leur avenir prochain.Ces devoirs incombent surtout aux Canadiens-français, qui, par la structure friable de l'Etat canadien, par leur faiblesse économique, par l'intermittence de leur instinct de défense, par le vertige affolant où les jettera la crise, pourront bien être les premières victimes.Puisqu 'il leur faut aller chercher dans les livres français écrits sur l'Amérique — alors qu'ils pourraient eux-mêmes se renseigner sur la vie américaine toute proche, s'ils cessaient de ne s'intéresser (pi'aux cancans politiques — qu'ils méditent les avertissements, étudient les leçons qui abondent dans quelques livres d'outre-mer.Le grand ouvrage de Charles Cestre est le plus cinématique.Il se divise en trois livres qui correspondent aux trois grandes régions de l'Amérique.L'auteur rappelle les événements historiques dans la mesure où ces considérations sont nécessaires pour marquer les grandes phases de la croissance du pays.S'il n'empiète pas sur le domaine proprement dit de l'histoire politique, il traite aussi complètement que possible les questions pertinentes au développement économique.En somme, livre 114 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE richement illustré qui est plus qu'une géographie physique ; il présente aussi un tableau des moeurs.Description de Mexicains vêtus à l'espagnole mais qui ont conservé quelques-unes des habitudes sauvages de la brousse, de juifs russes dans les ateliers de confections de New-York, de types slaves dans les aciéries de Pittsburg ou les usines de produits chimiques de Syracuse, d'Indiens subitement enrichis par les découvertes de pétrole dans les terres que leur avait concédées le gouvernement, tout cela donne la sensation de la vision directe.Comme on pouvait l'attendre d'un universitaire, M.Cestre a consacré des chapitres — les plus intéressants à notre sens— aux étudiants américains.Que de belles pages sur Harvard, Yale et les universités du centre ! 'Nous avons dit plus haut que le livre est cinématique.C'est en ce sens que l'auteur fait plutôt défiler des types qu'il ne les juge, accumule des renseignements variés plutôt qu'il n'analyse les doctrines.Le jugement des hommes et l'analyse des principes sont laissés aux lecteurs.Juger est chose facile quand l'auteur fait défiler corsaires, courtisans, condottières qui sont aux Etats-Unis les vrais héros de l'aventure moderne.L'écrivain français le plus positiviste qui ne soucie que des résultats doit deviner ce que pense son lecteur de l'orientation de toutes les énergies d'un peuple vers le matériel, de la glorification de l'homme d'affaires élevant l'activité ou l'action à la dignité d'un mysticisme.Le livre qui jugera intégralement la vie américaine, serait-ce celui d'André Siegfried?Plus organique, que l'encyclopédie de M.Cestre, Les Etats-Unis d'aujourd'hui est partagé en trois parties: lo La crise ethnique et religieuse du peuple américain; 2o L'équilibre économique des Etats-Unis au lendemain de la guerre ; 3o Les SUR LES ÉTATS-UNIS 115 attitudes politiques.André Siegfried essaye d'être objectif mais, malgré lui, ses jugements, ses appréciations laissent trop voir qu'il est protestant.Son credo l'empêche d'avoir de la question une vue totale.Le livre ne montre pas bien quel peut avoir été îe rôle du catholicisme dans la crise ethnique, ni la stabilité que la sociologie catholique peut donner à l'équilibre économique.Dans sa conclusion trop brève, André Siegfried compare la civilisation européenne à la civilisation américaine.Il note avec justesse que les magnifiques progrès matériels n 'ont été obtenus qu 'au prix d'un sacrifice, « celui de certains privilèges de l'individu, que le vieux monde comptait justement parmi les conquêtes les plus essentielles de son effort civilisateur.» Il se rend compte que l'idéal américain, c'est de donner à l'effort de chacun son maximum d'efficacité, par la machine, par la standardisation, par la division et l'organisation du travail.« Mais l'action collective poussée au paroxysme comporte un péril: l'individu ne voit son intégrité garantie ni comme producteur, ni comme consommateur.Si le but de la société est de produire le plus de luxe possible pour l'individu, les Etats-Unis sont en train de l'atteindre.Le bourgeois comme l'ouvrier a son auto et sa baignoire.Mais le prix de ce confort est tragique: des millions d'individus sont réduits à l'automatisme par la « fordisa-tion » de l'industrie américaine qui aboutit à la standardisation même de l'homme.» La fabrication en séries n'admet point la création avec personnalité.Ce sont les qualités physiques d'adresse et d'endurance que le patron recherche.Il n'a que faire des qualités intellectuelles.Or, telles qualités jointes aux qualités morales, voilà ce qui fait la valeur d'une civilisation.C'est en ravaler le concept que d'y faire prédominer le dressage.Au con- 116 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE traire, c'est l'enrichir que d'y intégrer toujours plus de personnalité humaine.« Si certains Européens, dit l'auteur, qui veulent rajeunir industriellement leur vieux continent, ont pris les Etats-Unis pour modèle, il en est d'autres qui hésitent et regrettent leur passé, comme plus raffiné et meilleur.» (p.351).Cette phrase résume le jugement de Siegfried.On pourrait dire que c'est de cette conclusion qu'est parti Lucien Romier pour poser devant l'intelligence humaine le problème de la domination du monde.Cet écrivain n'insiste pas également sur toutes les données du problème mais, mieux que les autres, il a su définir l'enjeu de l'activité économique américaine.On perçoit à la lecture de son beau livre qu'il en veut connaître la doctrine animatrice.Théoricien, il essaye de la formuler.Il résulte de cet effort que l'on comprend mieux la question.Aux statistiques, il préfère la définition.A la gal-lérie des types il substitue les vues d'ensemble.Son livre en devient plus organique.Il en devient aussi plus vrai.Si Les Etats-Unis de Charles Cestre satisfont la curiosité,les ouvrages de Siegfried et Romier procurent la joie de mieux connaître, le plaisir de mieux comprendre.Si l'influence des Etats-Unis se fait sentir jusqu'en Europe se pourrait-il que l'Amérique latine ne la subisse pas?Subir, qui implique possivité, est bien le terme propre.Louis Guilaine a mis dans son livre trop succint le résultat de longues recherches et de multiples voyages dans l'Amérique du Sud.Ce ne sont pas des notes rédigées en wagon.C'est de l'histoire.L'étude de la pénétration américaine dans des pays où l'influence et l'empreinte de la France sur le progrès social et intellectuel des Latins d'Amérique sont si visibles prend parfois l'allure d'un plaidoyer.Il ne faut paa s'en offusquer quand / SUR LES ÉTATS-UNIS 117 il y va de la défense d'une bonne cause.L'oppression du dollar et de la doctrine falsifiée de Munroe a été vertement censurée par des universitaires américains qui ont qualifié d'intolérable l'impérialisme financier nord-américain.La politique du « tnahe money oy any ways » produira d'ailleurs dans l'Amérique latine des résultats imprévus.L'instinct de conservation collective prépare des réveils que l'auteur pronostique.Les Latins s'aperçoivent de la justesse du mot de M.André Tardieu 10 : « Les Etats-Unis ont un crédit moral à regagner et une réputation à refaire ».Ils reprochent aux Américains du Nord leur dur orgueil puritain et leur intrusion intéressée.L'illusion achève.Sous la poussée des aspirations à l'autonomie, les Etats-Unis devront humaniser leur politique extérieure qui s'est révélée une politique de condors.L'on a dit qu'il paraît en Europe un livre par jour sur les Etats-Unis.Dans cette intense production, un triage s'impose.De même, pour les articles de revues.Cependant, l'on a raison de croire que l'ambition des Américains, de prendre rang parmi les chefs de la race blanche constitue une question actuelle.Ceux qui s'intéressent au destin de la civilisation ne sauraient fermer les yeux.Publicistes, écrivains, politiques doivent prévoir quelle mêlée doctrinale peut suivre la conquête ou la domination économique.A eux d'orienter leur action propre pour qu'elle se charge du dynamisme qu'ajoute à l'activité personnelle ou sociale le respect des grandes lois de la vie.l° Cf.L'Amérique et nous.Hermas BASTIEN.
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