L'Action canadienne-française., 1 juin 1928, L'Honorable Rodolphe Lemieux
L'HON.RODOLPHE LEMIEUX Sous le baldaquin du trône de vieux chêne anglais sculpté, en bas de soie, toge et rabat, le Président des Communes s'assoient, depuis huit ans déjà, chaque jour de chaque session.Elevé au-dessus de l'assemblée, seul, il écoute monter vers lui la rumeur incessante des discours et des applaudissements.Les députés le prennent à témoin de la véracité de leurs récits, invoquent son autorité à l'appui de leurs arguments, demandent son approbation pour leurs doctrines.Impassible, le «speaker» reste sourd à toutes les objurgations.S'il se lève, c'est Bourinot, May ou Beauchesne en main, pour remettre les délibérations dans l'étroit chenal creusé par les jurisconsultes parlementaires.Lorsqu'arrivent cinq heures de l'après-midi, qu'un orateur monotone déclame d'une voix lointaine dans l'enceinte presque déserte, que la lumière tombe en nappes sur les tentures et les tapis verts, le Président songe-t-il aux heures révoluet de sa carrière et laisse-t-il parfois sa mémoire voguer à la dérive vers les événements qui ont été et qui ne seront plus?C'est d'abord l'adolescence et la jeunesse dans un monde politique dont nous regrettons le pittoresque, la I violence et la diversité.Le collégien enthousiaste vient entendre dans le vieux Parlement les voix éloquentes de Chapleau, de Cartright, de Macdonald, de Blake, de Laurier, dont il devait nous redire plus tard, en un style académique, tout le charme et tout l'éclat.Il s'éprend de la vie publique.Jeune reporter le lendemain, il est à Montréal et pour de nombreux jo-urnaux du temps, il suit 354 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE les tumultueuses assemblées du Champ de Mars où Laurier, Mercier, Desjardins, Trudel, Oirouard, Beaubien, exaspèrent de leur verbe enflammé et de leurs périodes brûlantes les foules ameutées par l'exécution de Biel.Son éloquence juvénile, il la met tout d'abord au service de L.-O.David, dans une campagne retentissante.Bientôt professeur à l'Université, benjamin de la faculté de droit, il compose Les origines du droit franco-canadien, docte travail, où se manifeste avec le goût des études sérieuses, des dons d'écrivain et l'amour des lettres.Pamphlétaire enfin, il prend pour cible M.Tarte et lui décoche les traits acérés.Puis c'est 1896, la victoire après de longues luttes préparatoires et souvent inutiles.Les succès accourent de tous les points de l'horizon.Le jeune député de Gaspê seconde l'adresse en réponse au discours du trône; et cet accomplissement, par extraordinaire, n'est pas l'alpha et l'oméga d'une carrière parlementaire.En 1904, à trente-sept ans, il est solliciteur-général; à trente-neuf ans, il est ministre du travail et des postes, et l'un de ses sous-ministres, plein de promesses, est M.Mackenzie King.En 1911, l'année néfaste, il test ministre de la marine et des pêcheries.Ambassadeur spécial au Japon dans l'intervalle, et l'un des orateurs les plus redoutés de la vieille garde libérale.La coupe des succès est momentanément vide.Le ministre d'hier se remet à la pratique de sa profession.C'est la guerre.Ce sont les deuils qui chavirent l'âme et laissent les blessures inguéiHssables.Sir Wilfrid Laurier meurt, géant qui s'affaisse; son ami fidèle de toujours, prononce une vibrante et touchante oraison funèbre que se rappelleront toujours ceux qui l'ont entendue.Les anciens compagnons disparaissent tour à tour.i L'HONORABLE RODOLPHE LEMIEUX 355 Voici 1921, l'honorable Rodolphe Lemieux devient président des Communes.Est-ce un autre homme?Non, mais des qualités nouvelles se manifestent.Il lui est arrivé ce qui arrive à un bien petit nombre d'hommes politiques.L'abondance et la richesse des expériences personnelles, des honneurs, les deuils répétés, les succès puis les déceptions, ont déposé dans son âme des couches successives qui ont formé tin humus fécond, nourricier, où peuvent germer et pousser avec vigueur l'indulgence, la bonté, l'humanité, une sympathie profonde pour la nature humaine, pour la misère de nos destinées.Depuis 1896 qu'il occupe un fauteuil dans la Chambre, sans interruption, et le seul à pouvoir s'honorer aujourd'hui de cet exploit, comme il en a vu arriver et partir des générations de députés! Chacune arrivait avec ses problèmes, ses préoccupations, partait avec ses déceptions, ses solutions, laissait sa trace profonde ou légère.Et quel spectacle peut donner une meilleure idée de l'écoulement des choses, de leur perpétuel renouvellement, de leur rapidité et peut-être de leur vanité ?Et demain, développement après tout logique d'une carrière conduite avec discernement,application et talent, le Président des Cotnmunes, élu membre de l'Institut de France, prendra la parole dans la docte enceinte de la Sorbonne.Devant un auditoire de choix, il brossera quelques grandes fresques de notre passé.En ces murs qui ont retenti sous le choc de tant de voix puissantes et pour ainsi dire historiques, il fera l'histoire de la conquête de nos droits religieux, civiques et nationaux.Une vue à vol d'oiseaux du régime français, puis la bataille s'engage entre la petite nationalité tassée le long de la rive d'un grand fleuve et la race géante qui domine le monde.Combat aux milles péripéties, conduit avec habi- 356 L'ACTION CANADIENNE-FRANÇAISE leté par nos ancêtres animés de l'instinct farouche de conservation qui soulève aussi bien les individus que les peuples.C'est 1760, 1763, 1776, 1791, 1837, 1842, 1867, autant d'étapes sur la route royale de la liberté.Enfin, un regard sur l'avenir, et le président des Communes aura terminé cette série de dix conférences qu'il prononcera cet automne, à la source toujours abondante de tout savoir et de toutes connaissances.Messager du Canada français tout entier, le conférencier tentera de s'en faire l'interprète et le barde.Il s'effacera derrière son pays pour le laisser resplendir.Il le laissera chanter ses exploits épiques et sa libération.Et c'est pourquoi il emportera avec lui les souhaits et les meilleurs voeux de ses compatriotes.# * * MESSIRE JOSEPH-AUGUSTIN CHEVALIER.Cet ouvrage de grand luxe, publié à l'occasion d'un jubilé de diamant sacerdotal, est plus qu'un hommage au vénérable prêtre qui fut le premier curé de la population franco-américaine de Manchester et demeura jusqu'en 1924 le pasteur de Saint-Augustin de la même ville.Par ses nombreuses et magnifiques gravures, comme par ses multiples monographies d'oeuvres, c'est une sorte de poème d'action et de charité sacerdotales.Que n 'a pas fait jaillir, sous sa main activé et vigoureuse, ce jeune Canadien français issu d'une petite famille de cultivateurs de l'Assomption, Que., et devenu là-bas, à vingt-huit ans, l'apôtre des siens, l'organisateur de leur vie religieuse et sociale! Devant l'ampleur d'une telle oeuvre et qui manifeste une si haute vitalité, l'on se prend à espérer, malgré tout, pour nos frères de là-bas, avec des jours meilleurs, une survivance infrangible.La vie qui a produit tant de choses ne peut être de celles que l'on tue.Et le jour approche, sans doute, où, bien haut, au-dessus de la mêlée présente, l'union se fera autour de deux ou trois idées essentielles, celles-là mêmes qui ont rendu possible le magnifique passé.L.G.
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